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Ces têtes qui dépassent

De
309 pages
Ces portraits, publiés dans "Les Echos" de 1992 à 2002, ont été dressés par Emile Favard à la faveur d'événements qui plaçaient ces décideurs de la vie politique, économique ou sociale au premier plan de l'actualité. Il est intéressant de voir comment ils nous livrent, quelques années plus tard, des clés de compréhension toujours d'actualité pour analyser certains de leurs comportements ou décisions d'aujourd'hui. Dans cette galerie de dirigeants, on rencontre des ministres, des PDG, des grands commis de l'Etat, des syndicalistes ; chacun est dépeint à petites touches, faites d'impressions recueillies auprès de l'entourage, amis ou rivaux...
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CES TÊTES QUI DÉPASSENT
Portraits d'acteurs de la vie politique, économique et sociale

2005 ISBN: 2-7475-8370-8 EAN:9782747583701

@ L'Harmattan,

Emile FA V ARD

CES TÊTES QUI DÉPASSENT
Portraits d'acteurs de la vie politique, économique et sociale

Ces articles sont parus dans Les Echos. Ils sont repris avec l'aimable autorisation du journal

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Klinyvesbolt 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16

FRANCE

HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALŒ

INTRODUCTION
Ces portraits écrits du temps où j'étais au journal « Les Echos» -au cours de la décennie 1992-2002- résultent de rencontres entre les évènements et le hasard. L'actualité, on le sait, est reine chez les journalistes et il lui revient de désigner les acteurs clés du présent quotidien. J'ai donc puisé dans son vivier et les circonstances ont fait le reste. Ce qui m'a conduit à observer tel jour un ministre, tel autre un pdg ou un leader syndical; toujours des premiers plans de la vie politique, économique et sociale; mais une infime partie d'entre eux! Cette galerie n'a donc rien d'exhaustif; elle expose quelque 80 portraits seulement, écrits à un moment où ces acteurs là étaient en scène. On y rencontrera Mitterrand et Chirac, Hollande et Sarkozy, Messier et Bolloré, Bamier et Chérèque. Illustres les uns, hors le champ des sunlights quelques autres. Je prête à ces portraits trois caractéristiques. Ils sont un constat d'itinéraire, une synthèse d'impressions et un cocktail de détails significatifs. Le premier aide à la compréhension; la deuxième tire parti de subjectivités croisées; la troisième se nourrit d'intuitions. Car le parcours d'une vie -les origines, la formation, les fonctions successives- modèle un caractère et des compétences, nounit des projets aussi. Ce chemin vaut d'être suivi et raconté, ou pour le moins évoqué, pour une bonne interprétation d'un tempérament et de comportements. Le portrait est un genre impressionniste et j'ai, chaque fois, choisi de me laisser impressionner; directement par la personne dont je parle, et indirectement par les regards que ses proches -amis ou pas- portent sur elle. Ma rédaction a été un «jeu» de reconstitution d'un puzzle humain, auquel, assurément, il manque bien des éléments. Elle a été un travail de cohérence, pour exprimer ces visions partielles et contrastées. A l'évidence, mon œil seul aurait manqué bien des richesses et des finesses. Je valorise beaucoup l'indice révélateur, l'anecdote éloquente, la parole surprise, le petit truc qui éclaire une personnalité. Le hobby m'intéresse, le choix des livres et des films aussi. La qualité de l'accueil lors d'un rendez-vous a souvent déterminé l'angle de mon papier, coloré l'encre dont je me suis servi. On ne saurait rester insensible ni à la simplicité d'un dialogue ni à la superbe d'un comportement. Certes, personne ne m'a laissé indifférent et j'ai, le plus souvent, trouvé les gens mieux que leur réputation. Plus sensibles, plus vulnérables, plus passionnés, plus riches d'intentions et d'actions qu'on ne le dit; plus

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complexes que leur image. A vrai dire, j'ai apprécié tous ces gens rencontrés; et si j'ai commis des erreurs dans la lecture de leur personnalité, mieux vaut, n'est ce pas, que ce soit à leur avantage plutôt que le contraire. Les acteurs de l' actu sont des constructeurs du monde et, à ce titre, je les crédite de bien des mérites. Autant l'avouer, je me suis servi de ces portraits pour illustrer la réalité et la pertinence d'activités et de fonctions dont j'apprécie sincèrement l'utilité. Les expliquer par la voie humaine, leur donner chair en quelque sorte, me paraît démarche pus facile que l'analyse circonscrite aux faits, règles et concepts. Je me risque à quelques exemples. Raconter Rocard ou Juppé me semble être des occasions de donner visage à l'exercice de la démocratie, du concret quotidien jusqu'au rêve des projets; l'occasion aussi de valoriser les chantiers auxquels ils s'emploient. Raconter Desmarest ou Gallois permet d'entrer dans des entreprises et d'y apprécier sur pièces le dynamisme, l'imagination et la vie collective. Raconter Notat ou Kessler mène au cœur de la société civile en quête, négociée, d'efficacité économique et d'harmonie sociale. Raconter Trichet, Jouyet ou Noyer aide à appréhender la population des grands commis de l'Etat; accessoirement à comprendre le fonctionnement de grandes institutions, comme le Trésor. Raconter Barnier ou Lamy fait entrer de plain pied dans le management de l'Union Européenne. . . Je pense avoir écrit ces portraits en toute liberté, sans but ni de plaire ni de déplaire, ni de flatter ni de dénigrer. D'ailleurs, on ne sait jamais vraiment dans les traits que l'on dessine et dans les faits (même minuscules) que l'on rapporte ce qui pourrait toucher ou piquer au vif. J'aurais voulu en écrire 100 de plus; que dis-je: 500 de plus. Car ces milliers de rencontres de ma vie professionnelle m'ont profondément marqué. Celles avec ces gens dont on parle dans les journaux et pas moins celles avec des acteurs et des actrices de l'ombre. Le pays est habité de militants généreux, de travailleurs compétents, de dirigeants ambitieux, dont les portraits restent à écrire. Pour le lecteur d'un journal, faire leur connaissance, c'est mieux comprendre leur monde -commune ou continent, entreprise ou syndicat- et se faire ainsi actif ou réactif par rapport à eux; entrer en scène en quelque sorte. Un mot encore: un grand merci. A mes consoeurs et confrères des « Echos », qui m'ont donné tant de clés d'accès et de compréhension. Egalement aux lecteurs proches, qui ont su effacer mes réticences à publier ce livre, peuplé de « têtes qui dépassent ». E Fd Meudon, le 15 février 2005

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En 1992, l'Europe fait un pas de géant
Cette année là, François Mitterrand est président de la République et Pierre Bérégovoy succède à Edith Cresson à Matignon. En 1992, le traité de Maastricht -ville des Pays-Bas où d'Artagnan mourut en combattantest signé le 7 février et approuvé par 51 % des Français lors du référendum du 20 septembre. Ce feu vert à la marche vers la monnaie unique ne s'est décidé, en France, qu'à 417.000 voix de majorité. L'interdiction de fumer dans les lieux publics, l'ouverture du parc de loisirs Euro-Disney à Marne-la-Vallée et la fermeture de «la forteresse ouvrière» Renault de l'lie Séguin à Billancourt datent aussi de 1992.

PhiliWe Lagayette

L'art de parler Franc
Philippe Lagayette traverse simplement la Seine, de la Banque à la Caisse. Toujours grand commis de l'Etat, toujours au cœur des systèmes financiers, cette fois en gestionnaire d'un pactole de quelque 1.600 milliards de francs, soit davantage que le budget de l'Etat. Et, tel qu'on le connaît, l'homme en est sûrement très satisfait. Grand horloger de la monnaie, il a toujours vu, dans le bon fonctionnement des rouages et le bon usage des budgets, une recette du mieux-être collectif. D'où sa complicité et son intimité politique avec Jacques Delors, dont il a été le directeur de cabinet au ministère de l'Economie et des Finances et dont il reste un ami inconditionnel. L'itinéraire de Lagayette, inspecteur général des finances, quarante-neuf ans, emprunte la voie royale: fils d'officier, Polytechnique, l'ENA. Il en sort major d'une promo Robespierre -sans doute, juste au lendemain de mai 68, pour son surnom «l'incorruptible »-, devant des condisciples restés amis: Attali, Lacharrière, Schweitzer, Séguin... En ce temps là, on se remet en cause et on offre la crème de l'Ecole d'administration aux ministères sociaux. Lagayette se retrouve ainsi impliqué dans la loi d'orientation de l'Education nationale, avant de rejoindre, quand même, les Finances, où il deviendra sous directeur au Trésor. TIrencontre Delors en 1975, à « Echanges et projet », alors le plus éclectique des clubs de réflexion et de propositions à gauche. Un coup de foudre. Lagayette manifeste d'ailleurs la même conviction que Delors à se réclamer d'une gauche profonde, pour plus de solidarité, plus de justice sociale, par davantage de concertation. Mais Lagayette, lui, n'a jamais adhéré au PS, faute de croire à son programme économique. Un libéralisme de gauche lui convient,

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dès lors qu'il donne des rôles clés à l'Etat et au marché. Il a repoussé quelques travaux d'approche d'amis pour entrer dans un cabinet ministériel avant 1981. Et, cette année là, il a préféré Delors à Mauroy. « On se ressemble, dit-il volontiers du président de la Commission européenne. Il ne biaise jamais avec
les faits et cherche toujours à améliorer des situations.
»

En fait, Lagayette porte plus haut que sa Légion d'honneur la fierté d'avoir participé à la révolution des esprits pour la désindexation, d'avoir concouru à une alchimie sociale délicate, qui a permis de pratiquer ensuite la désinflation compétitive. Selon lui, celle-ci fournit aux entreprises un avantage de longue durée, car la baisse des coûts unitaires renforce leur position face à l'étranger. D'aucuns lui reprochent pourtant d'être «vraiment trop strict, trop monétariste ». Mais lui s'accroche bec et ongles à un franc fort. «La dévaluation ne sert à rien puisque l'inflation vient aussitôt manger le surplus de compétitivité que procure le changement de parité », expliquait-il dans une interview à « Libération». TIne suit pas son « maître Jacques» à Bruxelles, « pour des raisons familiales et parce que la chose politique n'est pas vraiment ma tasse de thé », disait-il à l'époque. Mais il a quand même depuis, comme premier sous-gouverneur de la Banque de France et membre du Comité monétaire européen, activement participé, auprès du gouverneur, Jacques de Larosière, à la préparation de l'accord d'Union économique et monétaire. « L'UEM, explique-t-il alors, c'est le couronnement logique des efforts entrepris en Europe dans trois domaines: le Marché unique, la stabilité des changes et la désinflation... Et peu importe si les adhésions des pays partenaires sont échelonnées ». Sens de l'écoute et force de persuasion Son grand angle sur toute la finance et le monétaire le conduit à rencontrer les plus grands argentiers du monde entier... et à pratiquer le jogging dans bon nombre de capitales. A Central Park, il court meilleur train que Woody Allen. Comme Delors, il se passionne pour le sport et la musique, mais lui préfère l'opéra au jazz. TIpratique l'escrime, peut-être pour la souplesse... et l'art de l'esquive. On le tient pour un esprit ouvert, et l'un des six membres de la Commission bancaire vante « sa belle mécanique intellectuelle" son sens de l'écoute et sa force de persuasion ». Rien de moins! A la Caisse des dépôts et consignations comme à la Banque de France, il installera sans doute ses ordinateurs sous les lambris, sa télévision au milieu des dossiers. Symboles de la coexistence entre modernité et tradition, entre actualité et informations rigoureuses. TIconnaît déjà la rue de Lille pour participer depuis huit ans à La Commission de surveillance de la Caisse. Et adhère vraisemblablement à tout l'éventail d'activités ouvert par son prédécesseur, Robert Lion, quitte à les recentrer sur les missions publiques essentielles, pour un meilleur service et un meilleur équilibre de la société.

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La partie sera rude, très rude. D'autant que Lagayette va se retrouver au cœur de courants contraires. TIsera porté par l'élan de la réforme engagée par Lion, pour une CDC à double pôle, avec les missions d'intérêt général, d'un côté, et les activités concurrentielles, de l'autre. Il sera vraisemblablement soumis aux orientations politiques d'une autre majorité à partir d'avril prochain et le sénateur UDF Roger Chinaud a déjà suggéré une division de la Caisse entre un établissement public et un établissement de crédit, à privatiser. n sera, enfin, sollicité par les baronnies multiples de la « vieille maison» et par la pléthore

des filiales: ne dit-on pas, rue de Lille, que « tout nouveau problème soulevé
par un client génère une société nouvelle! »Bref, il devra trancher. A la manière d'un patron de grande entreprise. Un exercice où il devra faire ses preuves. Car le temps du « confort» derrière Delors ou de Larosière est fini.
(Les Echos. Le 3 décembre 1992)

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En 1993, une poignée de main fait rêver
Cette année là, alors que la France renoue avec une Chambre bleue horizon, François Mitterrand et Edouard Balladur s'emploient à mener une cohabitation courtoise. Les privatisations redémarrent, le scandale du Crédit lyonnais né d'investissements hasardeux éclate et une réforme des retraites prévoit quarante ans de cotisations pour obtenir une pension à taux plein. L'Olympique de Marseille remporte la coupe d'Europe des clubs champions de football. Cette année là surtout, à Washington, l'Israélien Yitzhak Rabin et le Palestinien Yasser Arafat échangent une poignée de main historique.

Michel Freyche Consensuellement

vôtre

Michel Freyche s'est fait une solide réputation d'homme de consensus. Il y a deux mois, les banquiers du conseil de l'AFB ont d'ailleurs été unanimes à le porter à la présidence de leur association; les clans dépassant ainsi leurs oppositions antérieures. Déjà, il y a onze ans, de tous les présidents de banque nationalisée installés par la gauche, il avait été le premier nommé... en dépit de son appartenance antérieure aux cabinets de Debré aux Finances et de Pompidou à l'Elysée. L'homme, soixante-trois ans, qui se veut attentif et actif, n'est assurément ni escarpin ni godillot; il pratique une parole mesurée et sans effets de manche; il a l'air madré et l'œil champagne (sa région d'origine). Il a renoncé à l'escalade en haute montagne et au vol à voile; se console avec le ski et le golf. Sa

nouvelle mission de « défense des intérêts de l'AFB et des personnels du
système bancaire français », selon sa propre définition, représente une inflexion par rapport à ses activités antérieures « au service de l'intérêt général" ». Mais il la mènera avec une égale conviction. Micel Freyche est entré par la petite porte de l'ENA, celle du concours des fonctionnaires, alors qu'il était professeur d'anglais. Mais il en est sorti par la plus grande, avec l'aura du major d'une promotion baptisée Alexis-deTocqueville », « pour le modèle de démocratie, de rigueur et d'organisation qu'il inspire ». Durant cinq ans, il participe à une inspection des Finances « vraiment militante », puis se fait aspirer Rue de Rivoli, auprès de Michel Debré, pour suivre les dossiers sociaux. C'est une époque où l'on invente le Ticket-Restaurant avec Jacques Borel, où il parle salaires avec François Ceyrac (CNPF) et Eugène Descamps (CFDT), où il traite de la réforme de la Sécurité

Il

sociale avec les experts de tous horizons, où il fréquente Pompidou et Balladur alors à Matignon. Tous deux l'appelleront à l'Elysée dès 1969, mais lui ne leur répondra «oui » qu'en 1972. Car pour l'heure il découvre la DREE (Direction des relations économiques extérieures) et se passionne pour l'économie, la finance et le commerce au long cours. TIy reviendra même plus tard, de 1978 à 1982, comme directeur. « Ce furent les années les plus vivantes de ma carrière, commente-t-il aujourd'hui. La DREE est une administration attachante mais mal connue. A l'époque, elle parlait d'égal à égal avec le Trésor; on négociait en bilatéral et
en multilatéral, au GATT, à Bruxelles...
»

La méthode « prom bas » TI a lui même beaucoup traité avec les pays de l'Est. Et il rappelle au détour d'une phrase, comme une simple anecdote, qu'il a été le premier à obtenir un relèvement des taux d'intérêt appliqués à l'URSS de 5,95 à 6,05%, malgré les pressions de l'ambassadeur soviétique auprès du président de la République. En fait, il se passionne tout autant à la BFCE -Banque française du commerce extérieur, qu'il préside depuis 1982- avec des résultats qui impressionnent la place. Ses amis le taxent gentiment de roublardise, « un expert pour arriver à ses fins quel que soit le parcours du combattant ». Lui se prévaut plutôt d'une méthooe simple: « la discrétion et le profil bas ». C'est ainsi qu'il a transformé une banque cocon protégée par l'Etat, sorte de guichet pour l'exportation, en une banque banalisée totalement immergée aujourd'hui dans la concurrence internationale. C'est ainsi qu'il y a réduit les effectifs de 3.000 à 2.000 salariés, sans provoquer un seul jour de grève; en utilisant toute la palette des dispositions d'un plan social, un zeste d'imagination en plus. « Etes-vous fier d'avoir supprimé le tiers des emplois à la BFCE », lui lance pourtant comme un reproche un délégué CGT? «Je suis franchement fier d'en avoir sauvé les deux tiers », lui répond Michel Freyche du tac au tac, conscient d'avoir réussi le plan de redressement de l'établissement. « L'essentiel est derrière moi, tranche-t-il pour tout satisfecit. A l' AFB, il se retrouve en prise directe avec des décideurs économiques. Et il affiche pour priorité d'améliorer l'image de la profession. «Nous devons convaincre, dit-il lors du récent « dîner annuel» avec ses pairs de l' AFB, qu'il ne peut être de bonne économie sans un système financier fiable et performant; expliquer que les banques ne sont riches que de l'argent de leurs actionnaires et surtout de leurs déposants qu'elles ont pour premier devoir de protéger ». Une nouvelle façon d'être consensuel!
(Les Echos. Le 13 janvier 1993)

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Didier Pineau- Valencienne

Patron sans frontières
Pour nouveau président, l'Institut de l'entreprise recherchait, dit-on, «un capitaine d'industrie, d'un groupe grand, français et conquérant ». Le PDG de Schneider, Didier Pineau-Valencienne, a accepté de se reconnaître dans ce profil et il se laissera confier, ce mardi, le premier rôle à l'Institut. En même temps qu'au poste de délégué général Michel Drancourt -dix-sept ans dans cette fonction- passera le témoin à Michel Tardieu -trente ans de journalisme. DPV, caractère fort s'il en est, a le chic pour susciter des opinions tranchées. Contre lui, quand il démantèle l'empire Empain-Schneider, jusqu'au dépôt de bilan de Creusot-Loire, il y a huit ans. Pour lui, quand il reconstruit le groupe en douceur, jusqu'à sa désignation comme« manager de l'année» par« Le Nouvel Economiste », il y a deux ans.

L'Institut de l'entreprise le choisit aujourd'hui parce qu'il a « soixante et un ans
et toutes ses dents », le business chevillé au corps; parce qu'il a su retisser sa toile, recomposer un actionnariat, recentrer ses métiers et métamorphoser un fonctionnement; parce qu'il a le souci de s'impliquer au delà des affaires et de se passionner, par exemple, pour la formation et l'emploi des jeunes. Ainsi, en novembre dernier, il a remis à Jack Lang un rapport fort décapant sur l'Education nationale, paradoxalement empreint d'optimisme et d'énergie. A l'image de son auteur, qui n'avait pas hésité à recruter, parmi ses cadres supérieurs, un ex-ministre de l'Industrie, Edith Cresson, et a toujours célébré, depuis, son courage. « AlTacher des leaderships mondiaux » Originaire de Vendée, DPV s'est fait une réputation de chouan du capitalisme pur et dur au fil de son itinéraire. TIavait pris son élan à HEC et à Harvard; réalisé ses premières expériences professionnelles dans l'édition puis dans la banque; exercé à plein le métier de manager à Rhône-Poulenc, dans l'ombre de Jean Gandois ; puis pratiqué le corps à corps avec les difficultés économiques et les ambitions de développement chez Schneider. En une dizaine d'années, il réalise successivement la plus retentissante faillite de l'histoire économique du pays, celle de Creusot-Loire, et la plus grosse OPA hostile d'un Français aux Amériques, sur Square D, leader dans l'électrotechnique. « DPVa l'obsession permanente d'arracher des leaderships mondiaux, »dit de lui l'un de ses proches. TIa ainsi pris le contrôle du canadien Federal Pioneer et annexé en force la Télémécanique, tout à la fois contre les salariés actionnaires

et le ministre des Finances de l'époque, Edouard Balladur. « Pour lui, les modes
comptent pour rien et les pressions pour pas grand chose », résume un

collaborateur direct. « Seule la logique de sa stratégie et de ses objectifs lui
dicte ses décisions ».

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Et il s'en porte plutôt bien maintenant que Schneider est devenu leader mondial de la distribution électrique (moyenne et basse tension) et du contrôle industriel (produits électromécaniques), 101.000 salariés, 59 milliards de francs de chiffre d'affaires, dont 60 % désormais réalisés hors de France. Pour autant, Didier Pineau-Valencienne n'apprécie guère qu'on le cantonne au seul rôle d'industriel, même bon, ou de financier, même avisé. «Je suis industriel de métier, reconnaît-il. C'est la voie qui, en France, conduit au pouvoir dans l'entreprise, alors qu'il en existe bien d'autres en Allemagne, aux Etats-Unis et ailleurs. Mais aux commandes de toute collectivité, il est devenu essentiel de se comporter aussi en humaniste,. et de suivre, voire d'anticiper, toutes les évolutions ». Son joker favori: l'imagination Pour sortir des situations difficiles et du pessimisme ambiant, DPV recourt volontiers à son joker favori: l'imagination; par exemple pour contenir la vague des licenciements et pour crédibiliser l'enseignement en alternance. D'ailleurs, chaque soir, il s'offre une plage de rêves, en lisant de la poésie. Et regrette de ne pas jouer d'un instrument de musique pour s'évader davantage encore. Il se mettra au piano « dès que possible ». TIrêve également -après Schneider- d'enseigner, et il a déjà peaufiné un cours sur « le business et la société ». Construit sur trois périodes: la crise des années 30, la reconstruction des années 50 et la folie des années 80. Il l'a conçu à partir d'articles de presse, de romans témoins de chacune de ces époques, de rapports annuels et des valeurs de référence énoncées par des présidents de sociétés françaises, allemandes, anglaises et américaines. « Ce triptyque peut nous aider à aborder les années 90 avec davantage de sérénité », dit-il d'un cours qu'il aimerait dispenser en France... mais pour lequel trois universités américaines ont déjà pris des options! L'Institut de l'entreprise mise beaucoup sur sa présidence. Avant lui, Jean Chenevier avait cherché à réhabiliter un libéralisme alors fort décrié; François Perigot avait accentué la présence médiatique de ce club de grands patrons; François Guiraud avait expliqué que les hommes et leurs organisations font la différence; Yves Cannac vient de conforter l'engagement pour l'Europe de Maastricht. fi revient peut-être à Didier Pineau-Valencienne de communiquer sa lucidité stratégique et sa mobilité intellectuelle.
(Les Echos. Le 26janvier 1993)

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Edouard Balladur Les délices de la distinction
On l'appelait« Monsieur le ministre d'Etat ». Une formule plutôt pompeuse, où chacun mettait de la complaisance, obligée ou amusée selon les cas. Lui se délectait de cet hommage dû à son rang et à sa personne, que nul autre dans la République ne portait mieux que lui. L'Etat y trouvait son compte et lui sa distinction. Désormais, on l'appellera « Monsieur le Premier ministre ». Il en rêvait. Par la grâce des électeurs, de Jacques Chirac et de ... François Mitterrand, c'est fait, depuis hier à 20 h04. Le nouveau Premier ministre porte beau, parle rond et gouvernera au centre, comme la plupart des impétrants de Matignon. L'ancien et le nouveau, Pierre et Edouard, ont en commun l'amour de soi et le goût du franc stable; mais des racines aux antipodes et des pragmatismes bien différents: de terrain pour l'un République a imposé une frontière entre eux; la et d'idées pour l'autre. La sème 4ème aurait peut-être permis des passerelles; car ils se situent à l'écart de toute idéologie abstraite. Seulement voilà: l'un se projette en Mendès-France et Mitterrand, inconditionnellement; et l'autre en De Gaulle et Pompidou, passionnément. A soixante-trois ans, Edouard Balladur revient donc à Matignon, où il avait fait ses premiers pas en politique, de 1964 à 1968, appelé par François-Xavier

Ortoli au cabinet de Georges Pompidou. « Des années passionnantes» où une
petite équipe de conseillers triés sur le volet, quinze seulement, font bloc autour du Premier ministre. Lui gère le social, tout seul. Avec, parmi ses « petits protégés» un jeune secrétaire d'Etat affecté à l'Emploi, nommé Chirac. La fameuse ordonnance du général sur la participation, c'est lui. Et il en est fier, car c'est la marque indélébile de sa sensibilité sociale. N'a-t-il pas, il y a six ans, osé faire une profession de foi étonnante à travers le titre de l'un de ses livres «Je crois en l'homme plus qu'en l'Etat ». Le pragmatisme au service des grands principes Edouard Balladur est né à Smyrne en Turquie, d'un père banquier; il a débarqué au lycée Thiers de Marseille, et a structuré sa personnalité au contact de livres d'histoire et de littérature contemporaine, des romanciers américains en particulier; un fan de John Dos Passos. Bien entendu, il a réussi l'ENA, accompli son service militaire, à deux pas d'Alger, officier parmi les spahis. Déjà, le pragmatisme se met au service des grands principes. Il parle Montesquieu mais il pense De Gaulle. L'intransigeance des pieds-noirs le chOC}ue, grandeur de la France le pénètre, l'injustice dans laquelle sont laissés la les musulmans le navre. De cette époque, Edouard Balladur hait les excès et les extrêmes. L'ultra-libéralisme le hérisse; bien souvent il a souri du jusqu'au-

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boutisme d'un Madelin. L'extrême droite le révulse; il n'en dit mot. Balladur se vante volontiers de n'agresser personne et préfère mépriser en silence. Il ne gaspille nulle énergie à détester les gens. TIlisse sa parole, équilibre ses phrases, sucre ses mots, recentre les débats. TIne se lasse pas d'être poli et ponctuel. « En fait, une maladie, alors qu'il était

jeune, lui a appris à se maîtriser en tout et pour tout », explique l'un de ses amis, qui en fait « un homme sensible et sincère ». Le regard de l'amitié voit
sûrement juste, mais il manque souvent de champ. Car il y a deux BaIladur, que seul distingue la lumière de l'œil. Un œil noir, tantôt caramel, tantôt ébène. Le premier séduit, brille, jouit, raille; le second glace. Il est capable d'humour au quatrième degré et de subtilités délicieuses; mais aussi de distance et d'épitaphe, dès qu'on le blesse ou le déçoit. L'œil devient ébène si Giscard d'Estaing traverse la conversation. Et, du temps de Rivoli, nombre de ses collaborateurs, vis à vis desquels il était très exigeant, ont subi ce regard cassant, sans appel. Les journalistes ont pourtant en mémoire un homme timide, lors de ses premiers points de presse, le front nappé d'anxiété sous les sunlights. TIexcellait alors au fleuret, cet art de faire mouche avec une pointe arrondie. Ainsi, fin mai 1986, alors que François Léotard avait lancé l'idée de mettre TF1 aux enchères, «le ministre d'Etat» avait trouvé « l'idée pas forcément mauvaise et en tout cas originale ». Rien de plus... Si ce n'est, hors question, dix minutes plus tard, cette affirmation, péremptoire: « TF1 doit être calquée sur le droit commun de la privatisation. »Exit donc l'idée Léo. L' œil balladurien redevient caramel quand on parle de lui, quand on évoque ses livres et qu'on le cite. « Ah I, je ne me souvenais pas avoir écrit quelque chose d'aussi bien », dit-il, avec un naturel confondant. L'homme a la plume souple et recherchée, la parole équilibrée et sans aspérité. « Mademoiselle, dit-il à I'hôtesse de l'avion, je prendrais volontiers un thé pas trop léger,. mais veillez,

s'il vous plait, à ce qu'il ne soit pas tropfort. » Un tel morceau choisi vaut
mieux que caricature; la réalité peut dépasser la fiction.

Difticile à classer Edouard Balladur met un glaçon dans son champagne « pour quece soit moins
acide» et des gants pour tenir son journal, seul au fond de sa Safrane noire.
«

J'ai la hantise des mains propres », confie-t-il. TIgarde sa large cravate même

à Deauville et Chamonix, ses lieux de détente familiale. Et tient son Havane les doigts en V, en bon gaulliste. Balladur est difficile à classer. Un intellectuel sûrement; un dandy, un hédoniste vertueux, sans doute; un politique antipoliticien par nature; un marieur de Bourbon et de Marianne, épris de la noblesse de la République. Conseiller d'Etat en 1957, il passe sept ans plus tard au monde politique parmi les technocrates de Matignon. « L'ennui commençait à me gagner, explique-t-iI aujourd'hui, et j'avais envie de changer de vie ». Il emprunte les arcanes du

16 {X)uvoir à pas de chat, mais se laisse surprendre par les évènements de mai 68 ; il s'en est expliqué dans un livre, « L'arbre de mai ». TI éprouve un coup de

foudre pour Georges Pompidou « habile, capable, courageux, obstiné. Après De Gaulle, personne depuis un demi-siècle n'a marqué autant notre histoire que le fit Georges Pompidou ». TIl'accompagnera bien sûr à l'Elysée et deviendra même secrétaire général de la présidence de la République. Tout passe entre ses mains, car Pompidou a très efficacement centralisé la République. Il est le conseiller de toutes les fidélités et de toutes les loyautés, jusqu'à tenir les rênes à la place d'un président affaibli par la maladie. .. et à s'interposer dans les bisbilles entre le clan Garaud-luillet et celui de la bande à lobert. A la mort de Pompidou, on le prie de quitter I'Elysée... avant que Giscard arrive. A l'invitation d'Ambroise Roux, il fait, pour douze ans, une incursion dans le secteur privé; PDG de la Générale de Service Informatique et de la Compagnie

Européenne d'Accumulateurs, filiales de la CGE. « Ce furent des années
agréables parce que libres; j'ai aimé le concret de cette activité; on/ait et on voit les résultats ». Pour autant, il n'oublie pas la politique, écrit dans «Le Monde» du 16 septembre 1983 un article prémonitoire sur la cohabitation. Selon lui, un président de gauche peut coexister avec une majorité de droite, sans changer ni la Constitution ni la loi électorale. Jacques Chirac, dès alors, se laisse convaincre par l'analyse. D'autant que Edouard Balladur valorise le rôle du
Premier ministre,
«

charnière entre le Parlement et le président ».

Délicieusement orgueilleux, progressiste et conservateur La cohabitation le ramène précisément à l'exercice du pouvoir en mars 1986. Mais, cette fois, avec l'onction démocratique: élu (dès le premier tour) député du 1sème arrondissement de Paris, puis aspiré au gouvernement, seul ministre d'Etat, en charge de l'Economie, des Finances et de la Privatisation, par son ami, Jacques Chirac. Très complémentaires, les deux hommes éprouvent une admiration réciproque. Balladur est fasciné par le côté « bête politique» de Chirac; en fait par tout ce qu'il ne sait pas faire spontanément. Il y a davantage de stabilité chez Balladur, mais moins d'élan. Il tient pour « grands» les hommes « qui résistent à la durée, de leur vivant comme après ». Et dans son livre « Des modes et des convictions », il choisit trois grands parmi les grands: Jean-Paul fi, De Gaulle et Soljenitsyne. «Pour tous trois, écrit-il, le Verbe a été le plus efficace
instrument de l'action.
»

Assez peu d'hommes passent vraiment le tamis serré de son estime. Catholique pratiquant, il se sent peu d'affinités pour les démocrates- chrétiens, même si Georges Chavanes et Jacques Barrot ont beaucoup échangé avec lui, au sein de l'Association pour le libéralisme populaire qu'il a créée en 1988; notamment en peaufinant des rapports «pour une hausse du salaire direct» et « pour

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développer l'apprentissage ». Sourcilleux sur la nécessité permanente de comprendre son époque, et donc d'évoluer, il n'a pas vraiment adhéré, du moins sur le moment, à la nouvelle société de Chaban-Delors-Nora, coupable de « récupérer nombre des idées éculées du grand bazar de mai 68. »

L'un de ses proches le définit « délicieusement orgueilleux, délicieusement
progressiste et délicieusement conservateur ». C'est un adepte du doute méthodique, incertain non sur ses capacités mais sur ses idées. Il n'a pas les certitudes professorales d'un Raymond Barre. Mais, sans complexe, il se dit « convaincu qu'aucun autre ministre des Finances n'a réalisé un redressement de la France comme lui en deux ans ». De 1986 à 1988, il était l'indispensable de Chirac, « un Premier-bis» présent sur tous les dossiers; y compris les siens: les privatisations, l'abrogation de l'impôt sur la fortune, le ralentissement des dépenses publiques... Il garde toujours l'œil sur le social et la plupart des leaders syndicaux le fréquentent assidûment, même s'ils ne s'en vantent guère.

L'adepte d'on changement lent
« Il a horreur de ce qui ne bouge pas, mais regrette que la France n'évolue qu'avec le feu partout, rapporte l'un se ses ex-collaborateurs. Il veut que cela change lentement, d'autant que cela coûte moins cher, économiquement et
socialement.
»

Il se réclame d'un gaullisme défini comme patriotisme, pragmatisme, humanisme et apologie de la politique. Il a laissé à Juppé et à Pons le soin de gérer, pour le RPR, les accords politiques préélectoraux des dernières législatives. Lui a préféré gérer le consensus de l'UDF; il a beaucoup reçu Méhaignerie et Alphandéry ; il n'a pas lésiné -bien qu'agoraphobe- sur les coups de main donnés aux candidats RPR, même aux poulains de Pasqua.
« J'aime rendre service », commente-t-ill' œil caramel. Dans sa circonscription, il a rallié, dès le 21 mars, 58 % des suffrages, après une campagne tranquille. TI y a quelques jours, il échafaudait un gouvernement d' « une trentaine de membres seulement. Qui ne serait pas un comité aux ordres des états-majors des partis. Avec quelque 10% de ses membres issus de la société civile. Moi-

même j'y appartenais encore il y a sept ans. » TI se promettait de confier les privatisations à un UDF et d'empêcher toute reconstitution d'un Etat RPR. Il se veut ouvert, tolérant, œcuménique et se dit d'accord pour définir, de façon bipartisane, -comme cela se pratique en Allemagne et aux Etats-Unis- les données de base de la politique, en matière de chômage, d'immigration, d'essais nucléaires, de loi électorale... TIsait apprécier « le beau geste» de Bernard Kouchner, qui a su renoncer à la chaire de médecine humanitaire de l'hôpital Cochin. A sa manière, c'est à dire avec une ironie ravageuse: « Qu'est-ce? Des haltères pour mieux porter les

sacs de riz? » Il sait persifler le « big-bang» de Rocard, expert en critiques
posthumes et ingrat envers Mitterrand qui l'a pourtant sauvé d'une fâcheuse posture à Matignon.

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Ces derniers temps, il disait sobrement du président de la République: « Monsieur MiUerrand est très politique ». Interprète qui pourra. Assurément, l'homme respecte l'homme. ; tous deux sont ex-pensionnaires des Maristes. Mais le nouveau Premier ministre estime que le toujours-Président a connu sa plus belle période comme opposant et tribun. Et que, depuis, par manque d'audace, il a été trop conservateur, «faute d'avoir su interpréter le mouvement des sociétés ». Balladur s'est bien gardé, ces derniers mois, de faire des promesses inconsidérées. TIa seulement énoncé quelques grands principes et renvoyé à sa propre conception de la politique, qu'il définit comme «un art de l'application ». Il faudra, selon lui, cinq ans pour redresser le pays. Mais dans deux ans les Français apprécieront si le nouveau gouvernement emprunte la bonne voie. Jacques Chirac est pressé de cueillir les voix d'une nouvelle majorité présidentielle et les « compagnons» ont fait le forcing, entre les deux tours des législatives, pour bouter Mitterrand hors de l'Elysée, au plus vite. Lui n'admet pas que l'on piétine les institutions et a besoin de temps pour entraîner les Français vers de nouvelles prises de conscience et de nouveaux comportements. Aux votes instinctifs, Balladur préfère les adhésions réfléchies. TIcompte bien sûr s'attaquer au chômage, réduire les charges liées au travail, se garder des illusions attachées au partage de l'emploi, maîtriser les dépenses publiques, mais d'abord améliorer la sécurité et la justice, aborder l'immigration avec scrupule -« tous les hommes ont le droit d'être respectés, toutes les nation aussi »-, dénationaliser la politique agricole « pour que les choses se décident moins à Bruxelles et davantage dans notre pays ». Respectueux des us et coutumes Partisan de ratifier le traité d Maastricht, Edouard Balladur adhère à l'Europe non par idéalisme mais par intérêt. « La France, affirme-t-il, est plus forte avec l'Europe que sans l'Europe. Et la monnaie européenne unique est indispensable ». Dommage que les négociateurs de Maastricht aient pêché par
imprudence
«

en prévoyant

de façon très autoritaire et en figeant les conditions

et le calendrier au gré desquels les monnaies disparaîtraient... » Toujours
pareil. Sous des apparences rigides, respectueux des us et coutumes, Edouard Balladur savoure avec distinction les délices de la souplesse intellectuelle et politique.

(Les Echos. Le 30 mars 1993)

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Pierre Bérégovoy

Meilleur ouvrier de France de la politique
(Pierre Bérégovoy s'est donné la mort à Nevers, le 1 er mai 1993) L'itinéraire exceptionnel de Pierre Bérégovoy, du CAP d'ajusteur jusqu'au premier rôle à Matignon, permet de le désigner meilleur ouvrier de France de la politique. Pour un homme de gauche, la formule vaut Légion d'honneur. TIavait un savoir-conceptualiser et un savoir-imaginer relatifs. Mais un savoir-faire et un savoir-expliquer hors du commun. TIavait choisi son modèle, Pierre Mendès-France, et n'avait de cesse d'y être fidèle; de mettre ses pas dans les siens, à travers des objectifs résolument socialistes et une rigueur au service de l'efficacité. Tout comme lui en 1954, il n'a eu, à la tête du gouvernement, que peu de temps pour convaincre: un crédit d'à peine douze mois; comme lui, il a voulu sérier les questions et les traiter une à une; comme lui, il a été frappé par la sanction négative d'un vote; comme lui, il a vécu cela comme une injustice. Mais, ingérable pour Bérégovoy, plus fragile que PMF, car il avait insatiablement soif de reconnaissance. Bérégovoy n'a pas supporté de ne plus reconnaître le monde politique tel qu'il l'avait idéalisé, le PS surtout, et moins encore de sentir la suspicion diffuse de la société sur sa rigueur morale. TIse voulait fidèle à une perspective et n'a pas admis qu'on en doute. Car il était entré en politique par générosité et sincérité, en chahutant les caciques locaux d'une SFIO pas assez exigeante à ses yeux. Il avait déjà -né d'un père ukrainien, près de Rouen, à la veille du Noël 1925- fait ses premières annes en militantisme dans la Résistance d'abord; dans la défense de la tradition ouvrière ensuite, à FO, alors qu'il travaillait aux Chemins de fer, puis à Gaz de France. Il participe dans les années 50-60 à la création du PSA (Parti socialiste autonome), puis du PSU (Parti socialiste unifié) avec Rocard, Poperen et quelques autres. En 1971, il est à Epinay, au côté de François Mitterrand, pour lancer le Parti socialiste et se multiplier dans une aventure politique qui lui fera tenir quasiment tous les rôles et piocher la plupart des dossiers économiques et sociaux. Pierre 1er de Bercy Il se spécialise dans les affaires sociales, on le retrouve chargé des relations extérieures. Il négocie le Programme commun avec le PCF et le MRG et devient l'incontournable homme de confiance de Mitterrand, qui le fait secrétaire général de l'Elysée, premier voyageur sans bagages à ce poste clé. Tout lui passe entre les mains et il orchestre l'état de grâce avec une baguette politique dont Mitterrand inspire les mouvements. Le président le voudra ministre des Mfaires sociales, il ira en 1982 ; maire de Nevers, il y courra en

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1983 ; ministre des Finances, il assumera en 1984 ; directeur de la campagne électorale, il réussira en 1988, sans obtenir davantage alors que de rempiler aux Finances. Mais avec un titre ronflant, inspiré par ses amis: «Pierre 1er de Bercy». TIse fait, dans ce poste une réputation de Poincaré des années 80 et de Pinay de gauche qui le ravit plus qu'à moitié. Au risque de se laisser aller à quelque autosuffisance ; ses détracteurs, surtout à gauche, ne se privent pas de le railler en coulisse. D'autant qu'il devient alors, contre toute attente, le chouchou des patrons, le bon vent de la Bourse, le chantre de la désinflation compétitive. En fait, Bérégovoy se fait une très belle image dans tous les milieux qu'il fréquente. On aime sa simplicité dans la Nièvre, son art d'être grand-père et d'en parler, on apprécie sa fidélité sociale dans les milieux syndicaux, son autorité bonhomme au G7. Et pourtant, Mitterrand tarde à lui confier le gouvernement. Il lui préfère la jeunesse de Fabius, la cote dans les sondages de Rocard, la féminité de Cresson. Bérégovoyaura le sentiment d'être anivé trop tard au poste de commandement pour pouvoir redresser la situation de l'économie française. «Pas si mal portante que cela, comparée à celle des autres pays européens », répétait-il pourtant de meeting en meeting, lors de la dernière campagne législative. Sans réussir à convaincre une France dont l'opinion était déjà faite. Parce qu'elle n'admettait ni l'ampleur du chômage, ni les relents des « affaires ». Celles de Pechiney et de la Société générale avaient éclaboussé Pierre Bérégovoy. Celle .de l'emprunt gratuit de Roger-Patrice Pelat l'a atteint directement et profondément. TIn'était pas de la race des cyniques. Le people chevillé au corps TIlaisse l'image d'un bûcheur, matinal et austère, pédagogue des dossiers les plus ardus, avec la passion de convaincre; d'un sensible, plutôt pudique dans ses démonstrations amicales, toujours mesuré dans l'expression de ses analyses; du plus pragmatique et du plus libéral des leaders de la gauche. Inébranlable dans ses convictions, mais souple dans ses options. TIpréférait le poids du bon sens à la rigidité des principes, quitte à changer d'avis et à prendre l'opinion à contre-pied. Il avait ainsi prêché la sortie du franc du 8MB en 1982, avant de devenir le champion, toutes catégories politiques confondues, du franc fort. Elevé dans la foi de gauche, il a lui même commencé à libérer les prix industriels. Adepte de la rigueur, il a desserré le budget au vu de la courte victoire de Maastricht pour tenter, en vain, de rassurer un électorat inquiet. Bérégovoy avait le peuple chevillé au corps, attentif à ses émotions. Quand il affirmait avoir « le cuir tanné par quarante ans de vie publique », c'était politiquement vrai, humainement faux. Sans doute a-t-il conçu son dernier geste, un 1ermai, comme celui d'un homme d'honneur.
(Les Echos. Le 3 mai 1993)

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Edmond Alphand..éry

Un prof à Bercy
Edmond Alphandéry, quarante-neuf ans, fait tellement partie du paysage éconornico-politique qu'on a du mal à l'imaginer en néophyte d'un ministère! Seulement voilà: en 1986, il pourfendait la cohabitation contre BaIladur ; et

Barre saluait « l'intelligence et le courage» du « Piège », un livre au titre choc,
où Alphandéry estimait impossible de mener à bien en deux ans les réformes de fond nécessaires et craignait que Mitterrand n'en tirât sa réélection. A l'époque, il avait d'ailleurs refusé trois maroquins: les Mfaires européennes, le Commerce et la Consommation. Cette fois, il a accepté de se mouiller en cohabitation, en dépit de l'échéance de 1995, car, selon lui, il n'existe plus de risque de rebond pour Mitterrand ni pour les socialistes abasourdis par les législatives. Et il le fait d'autant plus facilement que, depuis cinq ans, il a cheminé avec Balladur, y compris sur les sentiers politiquement minés -entre centristes et RPR- de la construction européenne et de l'Union économique et monétaire. Les deux hommes témoignent, chacun à sa façon, d'un charme discret de la politique, quasi scientifique et toujours tolérant. Issu d'un grand-père entomologiste et d'un père directeur d'une « Gazette apicole », entraîné à la passion de l'économie politique par le professeur Barre, qui l'a poussé jusqu'aux universités de Chicago et de Berkeley, Edmond Alphandéry arrive bardé de références au faîte de Bercy, dans le bureau étrenné naguère par Bérégovoy. Tous deux s'appréciaient. En pleine affaire de la Société générale, à l'Assemblée nationale, l'ex-Premier ministre avait fait passer un billet à Alphandéry: «Merci de ne pas craindre de me serrer la main ». « C'était un écorché vif », commente aujourd'hui le nouveau ministre de l'Economie qui, le soir du 1ermai, dès son retour du G7 à Washington, est allé discrètement au Val-de-Grâce s'incliner devant le corps du maire de Nevers. Pétulance et mesure Dans son bureau, ce lieu habité par le souvenir, Alphandéry tranche par son effervescence permanente, physique et intellectuelle. Ce Provençal émigré en Anjou a une pétulance toute méridionale, mais des mots pesés au trébuchet. En bon péripatéticien adepte d'Aristote, il irrigue son cerveau en marchant de la vue sur Seine aux sculptures contemporaines de Garel et lanchelevici. Son imagination court devant. TIprocède par intuitions qu'il teste sans cesse auprès de ses collaborateurs. Jusque tard dans la nuit, les accouchements des textes sur ses projets de loi sur la Banque de France et les privatisations ont souvent dépassé les 2 heures du matin. Alphandéry explore rarement le contenu du mot vacances et il a, dit-on, un seul hobby: l'économie politique, discipline où il est

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Nicolas Sarkozy L'enfant d'Edouard
On lui avait demandé de trouver, en un mois, 20 milliards d'économies dans le Budget et il y est parvenu. On aurait exigé le double en moitié moins de temps,

il aurait probablement aussi bien réussi. Dès lors que « Monsieur le Premier
ministre» - comme il répète respectueusement à longueur d'interministériel l'eût souhaité. Sarkozy est le scout de Balladur, toujours prêt. Et le Premier ministre l'apprécie ainsi, lui qui déteste quémander et adore que l'on anticipe ses attentes. Il apprécie aussi sa fougue, son habileté, sa capacité de travail, sa jeunesse... Son jeune âge plutôt. Car Nicolas Sarkozy, trente-huit ans, le benjamin du gouvernement, ne brandit pas des idées neuves ni une imagination contestataire. Il assure le relais de valeurs éprouvées, liftées sous une parole moderne. Sarkozy tranche agréablement sur la classe politique, car il a l'ambition nue, l'appétit exprimé: débarrassé de la langue de bois, il se jette sur les horsd'oeuvre, fait honneur au plat de résistance et rêve tout haut du dessert. Un gourmand de douceurs, ce Sarko, comme Balladur. Sa vie est habitée par des pères. Celui du sang venait de Hongrie, d'où il avait fui le communisme, à dix-neuf ans, accroché sous un wagon. Sa mère l'a élevé, bourgeoisement, après avoir repris des études pour devenir avocate. Et puis, quatre « grands hommes» l'ont, selon son expression, « façonné ». Achille Peretti, à qui il a succédé comme maire de Neuilly avec la complicité active de Jean-Marc Vernes, lui a appris la gestion communale. Charles Pasqua, qu'il a doublé à Neuilly, lui a appris la politique, encore que « l'apprenti» précise élégamment qu'il n,'a pas tout retenu, en tout cas « ni le cynisme, ni le goût du secret ». Jacques Chirac lui a appris « laforce pour dompter les événements» et Edouard Balladur « la maîtrise de soi et la capacité à se renforcer sous les attaques ». Il en conclut, sobrement, « qu'avec de tels professeurs, il n'est vraiment pas difficile d'être bon élève ». Sarkozy avait commencé tôt ses classes politiques. A dix-neuf ans, il distribuait des tracts pour Jacques Chaban-Delmas aux sorties de métro. A lafac de droit de Paris-Nanterre, il arborait ses convictions gaullistes. Brice Hortefeux, son actuel chef de cabinet, l'a rencontré lors d'un meeting où il était « le meilleur à la tribune, le plus enthousiaste, où, déjà, il rejetait la fatalité, préférait les tempéraments aux programmes ». Ce jeune homme pressé d'arriver - avocat dans le civil - gravira quatre à quatre la pyramide du pouvoir, sans louper la moindre marche: conseiller municipal de Neuilly à vingt et un ans, délégué des jeunes du RPR à vingt-cinq, maire à vingt-huit, député à trente-trois, secrétaire général adjoint du RPR à trente-cinq,

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ministre du Budget, le poste qu'il voulait, aujourd'hui, et porte-parole du gouvernement en plus! Au fil de cette ascension, il a aidé Chirac dans ses tentatives présidentielles et cru à ses rebonds. TIa soutenu Balladur alors qu'on lui attribuait l'échec de la première cohabitation. fi a lancé les très médiatiques états généraux de l'opposition, avec Alain Madelin. Bref, il s'est rendu indispensable pour ses pairs et les médias. Et, en excellent homme de marketing, il a porté, de micros en meetings, le credo de la plate-forme commune RPR-UDF: un coup de pouce aux placements à long terme, moins de déficit budgétaire, une moindre pression fiscale sur les entreprises et les particuliers... TIsuscitait toujours la claque des « compagnons » quand il affirmait que « la croissance, pas plus que le chômage, n'était une fatalité ». « Il a terminé la campagne des législatives bon pour un triple
pontage
»,

commente l'un de ses proches.

« Passionnément modéré » « Stop, affirme Sarkozy. Je change. Hier pour exister, il fallait que je bouscule et que je parle. Aujourd'hui, honoré par la confiance du Premier ministre et conscient de mes responsabilités, j'opte pour la discrétion, tout occupé à faire mes preuves dans l'action ». Au cinquième étage de Bercy, l'homme s'habille gris vieux, avec un visage amaigri, fatigué et triomphant de

Bonaparte au pont d'Arcole, dans un décor Empire anachronique. « Il compense
sa taille, comme Mirabeau, en bombant le torse », dit un faux ami. TIen compte

beaucoup ainsi, dépassés dans la course. Des railleurs: « Après Malvy au Budget, pourquoi pas lui! » Des cinglants: « C'est le plus crocodile de tous les marigots à la ronde. » Des oiseaux de mauvais augure: « Dur de démarrer si vite, voyez Fabius... » Lui apprend la sérénité, où il se veut doué et roué. TIsait
que son travail et son aptitude à dévorer les dossiers viendront à bout de la haute technicité requise par sa fonction. « L'intelligence se nourrit du travail », répète-t-il volontiers. Ce n'est pas le goût du pouvoir qui l'anime, affirme-t-il, mais celui de rencontrer des gens et de décider. Vertus qu'on lui reconnaît à

Neuilly. « Quand il a construit une maison du troisième âge, raconte un de ses
administrés, il a réuni les riverains, écouté leurs objections et suggestions. Il a résisté à leur refus d'abattre un arbre et les a retournés en leur faisant choisir les essences de remplacement en accord avec le jardinier-chef municipal ».

Au cinéma, il a savouré en expert « Le Souper» entre Brasseur et Rich, Foucher et Talleyrand, quoique « ces deux-là se regardaient un peu trop le nombril ».

Au music-hall, il aime Reggiani, Aznavour et Hallyday. Il apprécie « tous les
lieux d'émotion où les gens communient entre eux ». Il a horreur de l'excessif, de l'esprit de système, de l'explication unique, de la tiédeur, de l'entre-deuxchaises; horreur de ne faire confiance qu'à moitié. Et il conclut, l'œil arrondi: «Je suis passionnément modéré. » (Les Echos. Le 12 mai 1993)

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Gérard Lon~ Priorité à droite
S'il existe un libéral-colbertiste, c'est lui, Gérard Longuet, quarante-sept ans. Installé à Bercy dans le pavillon Colbert, au sein d'un bureau froid comme l'acier, à la tête d'un méga-ministère regroupant l'Industrie, les P et T et le Commerce extérieur, il magnifie toujours l'initiative et l'énergie individuelles, « ressorts essentiels de l'activité économique », et, parallèlement, reconnaît à l'Etat un devoir de dirigisme modulé, « pour susciter une expansion
équilibrée

»... à

l'instar du contrôleur

général des Finances

de Louis XIV.

D'ailleurs, s'il ferraille déjà avec Bruxelles, c'est pour protéger davantage l'industrie française des envahisseurs venus du froid avec leur acier et du SoleilLevant avec leurs autos. Balladur lui a même confié le pilotage des négociations du GAIT, où il préconise« un accord global et équilibré ». Longuet est né comme ça, patriote. Elevé à Paris par une mère assistante sociale, il considère que « la patrie constitue la richesse de ceux qui n'ont pas de patrimoine ». Il a grandi comme ça, nationaliste. Au prix de quelques années de jeunesse cédées à une droite extrême et violente contre le communisme et pour réhabiliter une France secouée par la décolonisation. Il est resté comme ça, avec un sens exacerbé de son pays, admirateur inconditionnel de Lazare Carnot, « l'organisateur de la victoire », il y a deux cents ans exactement. Il cultive un libéralisme empirique, paradoxalement reconstructeur de l'Etat, car il sait l'efficacité du contre-emploi: les socialistes n'ont-ils pas réconcilié les Français avec l'entreprise et Bérégovoy n'a-t-il pas conforté le franc! Lui, impressionné par le modèle allemand, veut relancer l'appareil industriel français. TIy a du Pompidou dans ses intentions, bien plus que du Madelin. Du Chirac dans ses comportements, bien plus que du Léotard. Ce Longuet est un bloc d'énergie. Le menton volontaire, le visage taillé à la serpe. Un activiste permanent qui préfère une soirée entre amis à un cinéma, car il peut, dit-il, infléchir les dialogues. Il apprend Péguy pour entraîner sa mémoire. Il lit Modiano pour la nostalgie et se met à écouter de la musique classique pour se reposer... un peu. TItient à sauver le dimanche et trois soirs par semaine pour sa famille: sa femme et ses quatre filles. Longuet a l'humour froid, ravageur, pas toujours adroit, les colères soudaines, au vocabulaire incontrôlé. Sa sincérité est qualité et défaut à la fois, car on le dit incapable de dissimuler ses préventions. Il s'habille sans recherche excessive, comme s'il se voulait toujours prêt à céder à son hobby, le bricolage. Activité où il excelle. En 1981, rejeté de l'Assemblée nationale par la vague rose, il avait loué un hangar à la Nation pour construire, tout seul, un voilier de 9 mètres.

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Bien en amont, Gérard Longuet avait fait Sciences Po, puis l'ENA, promotion « Rabelais », avec pour condisciples Fabius et Léotard, Philippe Jaffré et Elisabeth Huppert. TIfut sous-préfet aux champs dans l'Eure, puis en Picardie. Il eut deux parrains corses pour entrer en politique, René Tomasini et Jacques Dominati. Il eut « l'envie de devenir son propre patron» et se choisit alors, en 1978, une circonscription « ni au Sud ni à l'Ouest» (sic) et « gagnable sur la gauche ». Bar-le-Duc avait ce profil et paraissait d'autant plus prometteuse que, les trois quarts du temps depuis un siècle, le député des lieux avait détenu un maroquin: Poincaré, Maginot, Jacquinot... Cette circonscription a aussi un fort tempérament: elle a élu de la même façon Mitterrand et Longuet avec 55 % des suffrages. Le goût des positions tranchées Celui-ci a su devenir lorrain, car il avait « besoin de s'identifier à un territoire et à des paysages ». Car la Région est rude, agricole, industrielle et patriote. Cette Lotharingie a une histoire qui le passionne et symbolise aujourd'hui le cœur de l'Europe. Il assume Maastricht et la présidence de la Lorraine avec bonheur. Et il aborde vraiment plus serein cette seconde cohabitation, avec, cette fois, un vrai premier rôle. De son expérience au gouvernement de 1986 à 1988, comme secrétaire d'Etat, puis ministre délégué chargé des Postes et Télécommunications, il a des souvenirs contrastés. Celui d'avoir bien engagé la réforme des Pet T. TIYa d'ailleurs acquis une réputation de bon gestionnaire, réussissant, en milieu social hypersensible, à amorcer la déréglementation et la concurrence. Le regret aussi des excès idéologiques de

l'époque et des divisions au sein même du gouvernement. « Erreursfatales ».
Aussi Longuet est devenu un obsédé de la solidarité gouvernementale, admiratif de l'extrême courtoisie et de la souplesse intellectuelle du Premier ministre. Son entourage se plaît à exhiber leur excellente relation. « Ils se téléphonent, ils se

voient... Balladur le considère fiable et solide. » C'est Longuet qui aurait
repêché les copains, Léotard et Madelin, dans le gouvernement. Sans réussir toutefois à placer Giscard d'Estaing au perchoir. Contre Balladur, Chirac, Pasqua et Léotard, c'était quand même « mission impossible» ! Gérard Longuet pense aussi avoir l'oreille de Mitterrand: une commune passion de l'histoire européenne contemporaine les rapproche et favorise des tête-à-tête. Pas de complicité coupable bien entendu, mais Longuet paraît fasciné par cet expert exceptionnel de la politique. TIadmire ses capacités d'analyse, mais doute de leur pertinence sur l'avenir des rapports internationaux. Le président du PR a le goût des positions tranchées. TIa maintenant, sans détour et au nom de l'idéal républicain, condamné l'idéologie du Front national. Pour autant, il reste à l'écart de la culture sociale-démocrate et peine à suivre les circonvolutions des centristes. Alors il se positionne à droite: simplement, résolument et fièrement.
(Les Echos. Le 12 mai 1993)

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Alain Madelin L'électron libre
Alain Madelin, l'idéologue du libéralisme le plus échevelé, a réputation de « Monsieur Trop» : trop rapide, trop entier, trop anti-Etat et trop jusqu'auboutiste, au risque de casser des évolutions progressives, du temps où il était ministre de l'Industrie, de 1986 à 1988. Pour cette seconde cohabitation, en charge cette fois du ministère tout neuf des Entreprises et du Développement économique, il s'emploie à devenir « Monsieur Plus », seulement. TIa mission de voir plus loin, à l'horizon 2000, de rendre plus simples les règles du jeu administratives, de concrétiser plus vite l'effet des mesures prises. Il a bien failli verser dans la déprime quand le ministère de l'Emploi lui est passé sous le nez, mais il a tôt fait de rebondir et de proposer lui-même à Balladur, avec l'appui de « l'ami» Longuet, cette innovation sur mesure. Le voilà « heu-reux ». Signe extérieur de ce bonheur: il se vautre sur un fauteuil, les pieds sur un guéridon ou une chaise. Madelin déteste les contraintes bourgeoises et politiques. Il vit en électron libre, disponible pour qui plaira: Léotard, Giscard... et Balladur, qu'il embarrasse par des déclarations intempestives et anticonformistes. Ainsi, en janvier dernier, en pleine spéculation contre le franc, il avait, au terme d'une logique imparable à ses yeux, prôné un flottement du franc par rapport au mark. Bonjour l'inflation de la spéculation. Alain Madelin, quarante-sept ans, fonctionne comme ça depuis toujours: un réseau de têtes chercheuses dans des entreprises et des instituts en France et ailleurs. Un gros carnet où il inscrit statistiques, raisonnements, expérimentations et idées neuves. Une pile de bouquins choisis sur catalogue pour chaque week-end, avec des valeurs sûres: Raymond Aron et Bertrand de Jouvenel. Une énergie au travail peu commune et le goût de faire deux choses à la fois. « Sur un seul sujet, je me disperse. Deux m'obligent à me concentrer », affirme-t-il. Pour écrire, il préfère le brouhaha d'un bistrot au silence de son bureau!

Comment on devient libéral... Jeune, Madelin avait milité à l'extrême droite, par anticommunisme lui aussi.
« On devient libéral quand on a été antitotalitaire ou totalitaire soi-même
»,

dit-il aujourd'hui. La plus grande joie de sa vie fut la chute du mur de Berlin et sa plus grande surprise, de se retrouver un jour au Kremlin avec son ami Egor Gaidar. Il a été avocat au barreau de Paris. Battu au terme de sa première campagne électorale, en fief communiste, à Malakoff en 1973. Il est devenu député en 1978, à Redon, où il a sa maison de campagne. Il a décliné l'invitation
des UDF nantais à briguer leur mairie, pour
«

ne pas se laisser absorber par un

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métier à plein- temps ». Il est européen, ami de Vaclav Havel, président de l'association France-Corée. Vice-président du Parti républicain, il a co-organisé les états généraux de l'opposition et rédigé nombre de pages de la plate-forme commune UDF-RPR. Transformateur d'idées en actions Aujourd'hui, il assume les rigueurs

du plan

de redressement

du

gouvernement. « Quand vous remontez au vent, commente-t-il, il faut savoir
tirer des bords tout en gardant le cap. » Pour un peu, on y reconnaîtrait le « parler vrai» de Michel Rocard! TIestime avoir, au 101 de la rue de Grenelle, « le ministère de l'initiative et des
entreprenants, de ceux qui peuvent créer des emplois, non en leur donnant de l'argent, mais en cessant de leur en prendre... Je suis pour l'exploitation des plus capables au service du plus grand nombre ».

Dans une récente interview aux « Echos », il expliquait qu'il travaille « pour
développer de nouvelles que celui de salariés, à indépendants, rémunérés Il le répète à satiété, Et lui apprécie, bien actions. « Enfin, je peux formes de prestations de services, dans un un statut très simple d'entrepreneurs ou de à la tâche dans un cadre contractuel». Balladur est avec lui sur toutes ces sûr, cette fonction de transformateur être créatif, libéré de la gestion... » autre cadre travailleurs questions. d'idées en

(Les Ec/ws. Le 12 mai 1993)

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Hervé de Charrette

A la recherche du centre
Hervé de Charette, le ministre du Logement, se situe beaucoup plus à gauche que son nom ne l'indique, c'est-à-dire au centre. Sa noble particule - attachée au même sang que celui d'un grand-oncle chouan et fusillé, à Nantes, en 1796 -, il
« s'y habitue» sans que cela ne gâte sa fibre républicaine. Pour les deux cents

ans de la Révolution, il a d'ailleurs planté, au grand dam de bonnes âmes, un arbre de la Liberté au cœur de la cité dont il est maire depuis quatre ans, SaintFlorent-le-Vieil (en Maine et Loire). Un parfum de Loire historique et de douceur angevine l'y attire chaque weekend et c'est là que, ces derniers temps, pour la première fois de sa vie, il est devenu propriétaire d'une maison, une ancienne dépendance de l'abbaye... Premier du premier cercle de VGE Hervé de Charette évolue au centre, mais en marge des centristes qu'il trouve torturés, un rien hypocrites. Il compte baptiser le tout neuf et très ennuyeux bâtiment de son ministère à la Défense du nom d'Eugène Claudius-Petit, « car, cet ex-ministre de la Reconstruction et de l'Urbanisme Jut un grand du centre ».

En 1974,il avait voté Chaban-Delmas, « un gaulliste social », mais en 1976, il
avait rallié Giscard d'Estaing pour conforter « le plus social que le président de la République prenait le risque d'introduire malgré son électorat ». Depuis, les deux hommes sont restés proches. VGE a confié la délégation de « ses» Clubs Perspectives et Réalités à de Charette, promu, à la mort de Michel d'Ornano, le premier du premier cercle de l'ex-président. Ses interventions publiques ont d'autant plus d'écho. TIs'est fait une réputation de poutfendeur zélé de tous les leaders socialistes. La

dent prompte et dure à l'excès. Il estime que « la France est trop souvent
gouvernée avec décalage, trop à gauche ou trop à droite par rapport au point

central de l'opinion publique» . Ce qui, bien sfir,justifie « laplace de l'UDF
comme grande force politique du centre ». De Charette, cinquante-quatre ans, a réussi HEC, puis l'ENA - « une école où, selon lui, l'on ne se fait pas d'amis» -, avant d'entrer au Conseil d'Etat, puis de prêter son concours à quatre ministres: à Georges Gorse aux Mfaires sociales, à Paul Dijoud à l'Immigration, à Christian BeuIIac au Travail et à Jean-François Deniau, au Commerce extérieur. Il a présidé l'Office national d'immigration, puis la Sonacotra, une entreprise qui gère un parc de 25.000 places de foyers pour immigrés. TIa eu quelque mal à trouver son assise politique régionale, d'autant qu'au sein du PR, dont il était le délégué général, ses pairs, Blanc et Chinaud notamment,

ne lui ont guère fait de cadeaux. « Mais il me fallait bien sortir de cet état

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d'apparatchik, dit-il, on n'est rien en politique si l'on n'est pas élu ». Successivement, il a été rejeté à Menton en 1981, battu par Bérégovoy à Nevers en 1983, repêché par la proportionnelle dans la Nièvre en 1986, enfin, consacré aux portes ouest d'Angers en 1988, avec « récidive» en mars dernier. Les Pays de la Loire sont devenus son territoire de prédilection et Nantes l'émeut particulièrement. Chacune des deux cohabitations lui a offert un ministère qu'il apprécie... à l'usage. De 1986 à 1988, la Fonction publique ne l'aurait guère inspiré si l'objectif était resté de jouer les pompiers pour prévenir les conflits sociaux. TI s'est en fait passionné à tenter de moderniser l'administration. Cette fois-ci, le

Logement le branche davantage encore, car il y a crises à surmonter. « La
souffrance le révolte, rapporte un proche. Dès son installation, il est allé rencontrer l'abbé Pierre à la maison de retraite d'Emmas, à Esteville dans la Seine-Maritime, pour l'écouter ». Stimuler l'accession sociale à la propriété En bref, il veut aider les pauvres à se loger et les riches à investir... pour loger les pauvres. « Il faut, dit-il, stimuler l'accession sociale à la propriété. Cette tendance, où le public s'étend de plus en plus au logement (il y a 4,5 millions de familles en HLM) quand la société se privatise, n'est pas bonne ». Mais il craint que le ministère des Finances ne continue à résister à toute politique d'aide à l'accession et regrette que Balladur n'y soit plus. « Quand nous
étions ensemble ministres de Chirac, nous n'avons pas une seule fois eu recours à l'arbitrage de Matignon. Nous avions toujours trouvé une solution en tête à tête ». En bonne intelligence bien sûr. (Les Echos. Le 12 mai 1993)