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Cette France qu'ils aiment haïr

De
289 pages
Lorsqu'une crise politique survient entre la France et un pays anglo-saxon, une campagne anti-française puissante se développe. On a vu ainsi, lors des essais nucléaires français dans le Pacifique, ou lors du refus de participer à la guerre d'Irak, ressurgir les mêmes thèmes hostiles où se côtoient d'inépuisables préjugés, des clichés touristiques et des thèmes de propagandes datant de la dernière guerre mondiale. Sur place les français sont parfois victimes de persécutions graves. L'auteur démontre l'ampleur d'un phénomène dont les Français ne semblent pas toujours avoir pris conscience.
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Cette France

qu'ils aiment haïr
Australie 1995, USA 2003

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7277-3 EAN : 9782747572774

Henri de Wailly

Cette France

qu'ils aiment hair
Australie 1995, USA 2003

L'Harmattan 5-7,rue de l' ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

Ouvrages du même auteur:

Le Coup de faux, Copernic, 1980. Weygand, de Gaulle et quelques autres, Lavauzelle, De Gaulle sous le casque, Perrin, 1990. La Victoire évaporée, Perrin, 1995. 1940. L'Effondren1ent, Perrin, 2000. Crée y, Autopsie d'une bataille, Lavauzelle, 1986. Blandford Press, 1987.

1983.

Remerciements.

L'auteur exprime sa gratitude à tous ceux qui lui ont apporté l'appoint de leurs témoignages, en particulier Monsieur Michel Rocard, ancien Premier Ministre, ancien membre de la Commission Canberra; Monsieur Dominique Girard, ancien Ambassadeur de France à Canberra; l'Amiral Lenhardt, ancien commandant en chef du dispositif français dans le Pacifique. L'auteur relnercie Sylvain et Annie Kershaw pour leur aide irremplaçable. Il regrette de ne pouvoir nommer ici tous ceux, Australiens et Français, qui lui ont communiqué leurs documents et leurs avis parfois contradictoires, mais ils se retrouveront, espère-til, au fil de ces pages. A tous ceux qui l'ont aidé et encouragé, il associe le souvenir de sa femme Brigitte, qui a tant aimé l'Australie. * Un lexique des abréviations est donné p. 285.

7

Violeurs, bandits, pirates, vandales! Dément. Ecœurant. Obscène. Connards ! Infâme! Inconcevable! Indéfendable! Horrifiant! Criminels! Fascistes, colonialistes, terroristes! Décision irresponsable, provocante, impardonnable, inexcusable, injustifiée, monstrueuse, dangereuse, scandaleuse, insultante... Acte nauséabond, répugnant. Abus cynique, agression meurtrière, attitude immorale, inacceptable, déshonorante, absurde, antidémocratique, agressive, outrageante. Salauds! Arrogance, arrogance, arrogance! Offense et lnépris, inconscience, ânerie. Bêtise. Exaspération. Déception. Les Français n'imaginent pas la lnasse d'injures écrites et verbales, parfois plus grossières encore, déversée sur leur dos par tombereaux, par torrents, ni les persécutions plus ou moins anonymes dont eux-Inêmes, s'ils étaient présents, ou leurs symboles s'ils ne l'étaient pas, furent l'objet pendant de longs mois lors des expériences atomiques dans le Pacifique. L'Australie, en particulier, se déchaîna, s'exprimant avec plus de liberté qu'aucun autre. Sans doute n'existe-t-il pas dans l'histoire beaucoup d'exemples d'aussi brusque et violente colère d'une nation en paix contre une autre. La France couverte d'opprobre, conchiée, mise au ban, vomie. La presse hors d'elle-même, les manifestants déchaînés, vociférant, parfois déculottés, montrant leurs fesses, les drapeaux brûlés, piétinés, déchirés, l'ambassade assaillie, les entreprises menacées, les navires pris en otage, les avions immobilisés, les voitures abîlnées, les vitrines caillassées, les diplomates insultés, les appels téléphoniques nocturnes, anonymes et répétés, menaçants, les 9

enfants ostracisés dans leurs classes, désignés à la vindicte de leurs camarades, les leçons de mépris, les pétitions forcées, l'état d'émeute et les parlementaires lancés dans une surenchère d'invectives, d'indignation vertueuse, allant, contre tout usage, brandir leur propre drapeau et prêcher la révolte en territoire français. Comment ne pas penser à une persécution collective? À du racisme, pour tout dire. Et puis, soudain, après cette hystérie, plus rien: la détente, l'oubli et la fraternité. La sérénité qui suit les cyclones, presque aussi stupéfiante. La paix. Que s'était-il passé? Difficile de répondre, tant les causes furent nombreuses et mêlées. Pour provoquer une indignation aussi véhémente, mettre dans un tel état un peuple aussi tolérant, essentiellement démocratique, amener un électorat qui se veut le plus multiculturel au monde à dénoncer une population innocente, désignée comme collectivement responsable d'un acte que nul n'attendait, de nombreux ressorts durent jouer. La décision française, le 13 juin 1995, de reprendre des expériences nucléaires dans le Pacifique, essais auxquels elle avait dit autrefois renoncer, blessa l'âme australienne, la touchant en des points particulièrement vulnérables. Ce jour-là Paris, sans s'en douter, réveilla des fantômes, heurta la conscience collective, des convictions historiques, des valeurs presque mystiques, des ambitions nationales au point d'atteindre la fierté, la dignité même du rêve australien, transformant ainsi brusquement des citoyens paisibles en militants furieux. Le problème était passionnel parce qu'il était psychologique: l'identité, l'intégrité culturelle et les convictions politiques, l'écologie, le moralisme, cette alliance bigarrée reposait aussi sur un socle de solide nationalisme. Quand les chauvins, les bien-pensants, les peureux et les humiliés rejoignent les militants, la haine vertueuse recrute vite. Se trouvant en groupes nombreux ils éprouvent la fierté d'être ensemble. C'est pourquoi ce que l'on appela le "racisme" antifrançais - il en épousa toutes les formes - ne fut aussi, sous beaucoup d'aspects, qu'une forme locale de ce conformislne mental commun à toutes les nations développées. Il fut l'expression australe de l'inquiétude d'une classe moyenne déculturée, perdue dans la modernité. Angoissée, elle fut soulagée de se voir alors proposer une conviction satisfaisante, morale et 10

contemporaine. La grande colère fut une fête: elle lui prouvait qu'elle existait. Sophie Masson, une Australienne d'ascendance française, l'a parfaitement expriIné: "Dans une société éloignée de sa culture ancestrale et incapable jusqu'ici d'en adopter une autre, tout est l'égal de tout. Toute l'histoire, toutes les cultures peuvent s'y trouver réduites à une espèce de soupe précuite fort éloignée de ses ingrédients primitifs. Quelque chose d'assez comparable s'est produit en Australie depuis un certain nombre d'années. Eloignés de leurs racines européennes, les Australiens n'ont jamais assimilé l'âme aborigène et ils se sont maintenant détachés de leurs propres traditions, lnoins anciennes, mais encore bien vivantes. Ils errent dans une sorte de no n'Zan land culturel. Dans ce territoire règnent 's l'appropriation et l'illettrisme. C'est spécialement vrai dans l'idée de lnulticulturalislne que répandent les lnédias, bien distincte de sa réalité même." Le terrain était fertile. Le rejet, dit-elle, est d'ailleurs une donnée de la culture locale: "L'insulte est une tradition australienne. C'est comme ça ! Il faut l'accepter, mate.1 On vous dira naturellement que l'agression verbale n'est que l'expression de cette vieille habitude, mais ce n'est pas une façon d'être vis-àvis de l'extérieur. Comment se fait-il que cette tradition revienne soudain en pratique alors que toutes les autres ont été rejetées ?" Avant les Français - the frogs, il y avait eu les Aborigènes - the abos, les Chinois - the chinks, les Allemands - the Huns, les réfugiés - the refos, les Japonais - the Japs et tous les "autres" the nesbies2 -. C'était le tour des Français. Les raisons étaient nombreuses, Mururoa les révéla. Si en se plaçant en avant, l'écologie joua le rôle le plus spectaculaire, la volonté politique australienne de s'affirmer comme la seule puissance protectrice des nations du Pacifique Sud explique aussi cette réaction. D'autres raisons et d'autres émotions resurgirent en même temps. Certaines étaient archaïques: un très vieux sursaut britannique joua de toute évidence. La mémoire collective s'exprilna. Qui oserait affirlner que, par le truchement australien, un dernier affrontement Royal Navy contre Royale ne s'est pas alors déroulé dans le Pacifique? Qui sait même si la volonté
Mec ou Mon vieux, expression amicale typiquement australienne. 2 Ceux qui n'ont pas l'anglais pour langue Inaternelle.
I

Il

australienne de chasser la France de Papeete n'est pas la dernière des luttes coloniales menées entre peuples blancs? Mururoa? Le dernier Aboukir, le dernier Fachoda! Le regret de voir la France, ce vieil adversaire que l'on aurait aimé gâteux, réaffirmer énergiquement sa présence dans le grand lac anglo-saxon; la bonne conscience pacifiste, vaguement gauchiste, de poursuivre un combat anticolonial; la fierté d'un peuple jeune de se sentir assez fort pour se dresser contre une puissance autrefois impériale; l'ambition grandiose, flatteuse, de peser sur le désarlnement atomique mondial; la fureur de voir la France rester indifférente à ses objurgations; I'humiliation de constater l'échec de ses actions diplomatiques; tous ces motifs, et d'autres encore, ont successivement ou simultanément joué, alimentant l'émotion. Etrangement, dans cette colère contre la France, on distingue comme un attachement, une sorte d'affection déçue. Cette fureur est aussi une preuve de confiance amicale, car jamais la presse australienne n'aurait osé s'exprilner avec une pareille véhélnence contre une autre minorité, juive, arabe ou chinoise par exemple. Seul un ami indéfectible, presque un parent, pouvait ainsi tout supporter. L'Australie ne pouvait insulter en toute impunité qu'un Inembre de sa famille, sa mère ou sa cousine: l'Angleterre ou la France. Ce tumulte, au total, était donc aussi un jeu. Peut-être même une mascarade puisque la France ne risquait pas de réagir contre les colères de son lointain parent. Nous sommes du même sang, nous le savons. Les voisins d'Asie, l'impénétrable Chine, le Japon, l'ancien ennelni jamais tout à fait pardonné, la Russie, fille de la dangereuse Union soviétique, mêlne l'Indonésie, porteuse de menaces latentes, comment auraient-elles réagi à de pareilles attaques? Seule la France pouvait les tolérer. Concurrente politique pour les conservateurs; colonialiste pour la gauche; polluante pour les Verts; incarnant les rancœurs du monde Pacifique envers le vieux monde Atlantique, la France réunissait toutes les caractéristiques susceptibles de cristalliser l'hostilité. * Tisonnant le feu des passions, les medias nourrirent le drame: pour se vendre, ils doivent raconter quelque chose. Les chefs 12

d'État, ministres et parlementaires les lisent: ils doivent savoir d'où vient le vent. Emportés dans cette spirale, des événements secondaires peuvent ainsi prendre des dimensions considérables. Si l'affaire de Mururoa se développa si vite, alla si loin, c'est qu'elle fut attisée par une presse ardente, tapageuse, parfois même provocatrice qui, sentant le bon sujet, brassa les émotions, favorisant le surprenant au détriment du raisonnable, entretenant un scandale qui assurait sa promotion. N'était-elle pas tenue d'écrire ce que ses lecteurs souhaitaient? Les journaux forment l'opinion autant qu'ils la suivent. Davantage, peut-être, que de décrire ce qui est vrai, ils propagent la pensée qui court, humant l'air du temps dont ils vivent. C'est cette légèreté qui les rend passionnants. Outre qu'elle décrivit l'événement, la presse, ici, le façonna et même, dans une mesure certaine, le créa. Qui sait même si elle n'en fut pas l'acteur principal? Sentant la bonne histoire, tendant ses voiles dans le sens du vent, ignorant les arguments contraires, elle tisonna l'affaire pour maintenir la tension. "Ne laissez jamais la vérité polluer une bonne histoire"3 est une règle élélnentaire du journalisme à sensation. Écrire I'histoire des expériences atomiques françaises demeurera longtemps itnpossible. Sept ans seulement après la dernière explosion, il est bien entendu trop tôt. D'autres l'étudieront plus tard en s'appuyant sur des archives diplomatiques, militaires, scientifiques ou médicales lorsqu'elles seront disponibles. Ce livre n'est donc pas un travail historique au sens strict, mais il s'attache à décrire la manière dont l'événement fut vécu. C'est la raison pour laquelle la presse constitue ici une part essentielle des sources. Est-ce prudent? "Méfiez-vous de la presse: vous n'écrirez pas l'histoire avec des rumeurs toujours publiées mais jamais vérifiées ou analysées" m'écrivait, à juste titre, un grand témoin. Si l'on ne peut pas en effet la considérer cOlnme un document historique, elle n'en demeure pas moins plus révélatrice qu'aucune autre source de la pensée commune, des croyances de la majorité et de l'opinion générale. Elle est donc, à cet égard, plus vraie qu'aucune réalité avérée. La presse australienne, dont certains acteurs politiques ou diplomatiques confirlnent le manque de sérieux, est l'une des plus libres du monde. Ouverte à tous les vents, à ses lecteurs, et même à
3 Never lay the truth spoil a good story.

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ses adversaires, elle offre un instantané du moment. Déclarations d'hommes en place, réponses de l'opposition, copies de journalistes qui nagent dans le courant et même, souvent, réfléchissent, courriers de lecteurs, caricatures, publicités, tout est à regarder. Réfléchis, racoleurs ou futiles, tous les journaux offrent quelque chose à comprendre. Mieux qu'aucun autre document, la presse reflète la mentalité collective. Cette méthode a naturellement ses limites. En particulier elle ne prend en compte ni la radio, ni la télévision, pugnaces et fugaces, mais extrêmement influentes. Au total, est-elle contestable? Peutêtre. Peut-on croire les journaux? Mais, à l'inverse, à qui faudraitil faire confiance? Aux diplomates? Aux militaires? Aux militants? * C'est en 1997, à Sydney, le jour du Lapérouse Day, que j'ai rencontré Marceau P., un Breton. Ce jour-là, traditionnellement, le consul invite les Français résidents à venir se recueillir devant le monument à Lapérouse sur les rives de Botany Bay. Au pied de la haute colonne établie par DUll10ntd'Urville, les navires français de passage déposent, depuis 1840, une plaque à leur nom, et des unités militaires françaises venues du Pacifique en transit à Sydney pour aller combattre en Europe, le firent également. Cette colonne est un lieu de pèlerinage. Il était autrefois d'usage qu'une délégation officielle australienne s'associât à la réunion du Lapérouse Day mais ce geste semble oublié. Allocutions, dépôts de gerbes, 111inutede silence, ceux qui viennent se retrouvent ensuite un verre à la main et font connaissance: présentations, conversations, échanges, on se raconte. Echecs ou réussites, certains décrivent un étonnant destin, d'autres font part de leurs espoirs mais tous, cette année-là, semblaient tristes, gagnés par le regret, la désillusion, même l'all1ertume. L' enthousiasll1e s'était éteint. L'ostracisme des Australiens avait provoqué une rupture. Ces Français qui s'étaient donnés de tout cœur à ce pays, semblaient accablés, constatant qu'après vingt ou trente ans ils étaient, depuis quelque temps, l'objet d'une hostilité de principe. Des voisins leur tournaient le dos, des amis feignaient de ne pas les reconnaître, ils avaient perdu 14

des clients et leurs enfants avaient été vilipendés dans leurs écoles. Leur amour sincère avait été déçu. Sur tout cela régnait une sale odeur de divorce. Marceau P. et sa femme étaient arrivés en 1970 à bord du Galileo avec quarante autres familles françaises, au total une centaine de personnes. Il en reste deux aujourd'hui, constatait-il, accablé. Découragée, la majorité d'entre eux était repartie en deux vagues, à la suite de I'hostilité provoquée par les deux campagnes d'essais de 1970 et de 1995. Refoulés, mis à part, montrés du doigt, ces Français s'étaient sentis étrangers. Sans le dire, Marceau P. regrettait, lui aussi, d'être resté. Sa vie, constatait-il, était brisée. S'il avait réussi en affaires, sa femme l'avait quitté. Remarié à une Australienne, il avait des enfants "anglais" disait-il, qui s'écartaient maintenant de lui. Derrière, les ponts étaient coupés. Il était trop tard pour rentrer. Marceau était riche, solitaire et triste. La France ignora tout de ce drame mais cette crise laissera des traces. Il faut vider cet abcès. Il est essentiel de comprendre, sous peine de nous éloigner plus encore. Dire, "C'était un élan de colère" n'explique rien.

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-I L'atome français.

8 mai 1944. La France sort épuisée de la guerre. Une lourde défaite, quatre années d'une occupation féroce et une révolution avortée l'ont vidée. Entrée dans le conflit comme une grande puissance mondiale, la voilà diminuée, meurtrie, pauvre et honteuse: l'écrasement de l'Allemagne ne l'a pas consolée et le souvenir de Vichy l'obsède. 6 août 1945. Little Boy explose sur Hiroshima et Fat Man, le 9, sur Nagasaki. Le Japon se rend le 15. Deux bombes atomiques ont stoppé le conflit COlnmeon souffle une bougie. Quelques minutes ont suffi pour faire cesser une tuerie qui, depuis six ans, ravageait des continents et tuait des millions d'hommes. Octobre 1945. A peine deux mois se sont-ils écoulés que le général de Gaulle signe à Paris une ordonnance fondant le Commissariat National à l'Energie Atomique (CNA)4. Celui-ci reçoit pour mission de mettre en œuvre l'énergie nucléaire dans tous les dOlnaines, scientifiques, industriels et militaires. Rêve de grandeur ou refus du déclin, le général de Gaulle a tout de suite compris que seule la possession d'un armement atomique
-t

Un bref lexique, à la fin de l'ouvrage,

décrit sommairement

les abréviations.

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permettrait à la France de retrouver une place parmi les quatre ou cinq nations qui décident de l'avenir du monde. Sans lui, elle ne serait plus qu'un glacis américain en Europe. Il voulait cette bombe "car l'épée est l'axe du monde, et la grandeur ne se divise pas", a-til écrit. Malgré d'innombrables péripéties, une instabilité gouvernementale permanente et la présence de cotnmunistes au gouvernement, le CNA ne cessera jamais ses travaux. Mais il devra travailler seul. L'Amérique en effet se méfie de la France. En 1945, le parti communiste s'est infiltré dans tous les organes du pays jusqu'aux plus hauts niveaux. Tout ce qui est connu en France est transmis à Moscou. Or Frédéric Joliot Curie, à la tête du CNAjusqu'en 1951, est marxiste, il l'affirme. Sa femme l'est aussi. Sa seule présence explique l'absence de tout contact entre les savants anglo-saxons américains, britanniques ou canadiens - et leurs homologues français. Pourtant la France commence à progresser: elle produit bientôt des matériaux fissibles. Le 29 août 1949, l'URSS fait exploser sa première bombe. Klaus Fuchs, un Atnéricain, admettra en avoir transmis le secret à Moscou. Dès lors qu'elle est promue au rang de puissance atomique, la Russie soviétique s'oppose à toute prolifération.5 La première bombe thermonucléaire russe n'en explose pas moins en 1953. Eisenhower lance alors l'idée d'un traité international interdisant la prolifération de ces armes (NPT). Les deux Grands mesurent la gravité de la menace atomique. Le 30 octobre 1952 sur l'île de Monte Bello, au large des côtes australiennes, la Grande-Bretagne réussit à son tour sa première explosion. D'autres essais suivront à Maralinga et Etnu, au centre du continent. A cette époque le prestige de la couronne est intact en Australie. Mise au courant des essais, l'opinion ne s'en étneut pas. En août 1995, le magazine New Scientist révélera qu'au moins dix tests ont été menés en secret par la Grande-Bretagne jusqu'en 1963.6 Dès 1969 l'Angleterre procédera à une campagne de dépollution des sites, mais en 1985 une commission australienne estimant ses résultats tout à fait insuffisants, devra longuement
; Pour interdire à d'autres nations d'acquérir la bombe, Staline lance à cette époque une campagne mondiale de désinformation politique, un appel à "la paix", l'Appel de Stockholm. Parmi les millions de signatures d'opposants déclarés à la bombe atomique se trouve, affirme-t-on, celle d'un jeune étudiant, Jacques Chirac.
6

SMH, 4.11.95 ~(SMH pour Sydney Morning Herald).

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batailler pour obtenir compensation. A ce moment-là, l'Angleterre n'apparaît déjà plus comme une mère, mais comme une marâtre. "Elle nous a laissé la charge du bébé une charge ruineuse.,,7 En moins de quarante ans, l'opinion s'est retournée et le ministre fédéral des Travaux publics pouvait déclarer8: "Nous avons abandonné notre souveraineté aux mains des Britishs,,9 L'Australie, on le voit, dérive rapidement loin des côtes britanniques. Pour se tenir tête l'un à l'autre tout en interdisant la prolifération, l'URSS et les Etats-Unis développent des programmes militaires parallèles et testent, dès 1953, leurs premières fusées balistiques intercontinentales. Par le truchement d'un traité de défense « réciproque » (EURATOM), les Américains tentent de contrôler le projet français. Or, dès que la France quitte l'Indochine, en juin 1954, elle se trouve soulagée d'un grand poids. Ne renonçant à rien, Pierre Mendès France, Premier ministre socialiste, institue le 4 novembre 1954 un Comité des Explosifs Nucléaires (CEN). L'atome français devient donc aussi militaire et, le 20 tTIai 1955, un programme atomique est lié au budget des arlTIées. 1956. La campagne franco-britannique de reconquête militaire du canal de Suez que l'Egypte vient de nationaliser, est brutalement interrompue sous la pression conjointe des Etats-Unis et de l'URSS. La rapidité avec laquelle l'Angleterre obéit aux Américains montre aux Français à quel point elle leur est soumise. Cette attitude renforce encore la volonté française de développer sa propre force de dissuasion. A cette époque, l'opinion lTIondiale COlTIlllenCe prendre à conscience de la gravité d'une menace de guerre atomique. Le succès du roman de Neville Shute, Sur /a Plage, en 1957 et celui du film de Stanley Kubrick, Docteur Fo/amour, sont mondiaux. Un mouvelllent militant en faveur du désarmelllent naît à Londres
7 « Le coût de la décontamination des sites de Maralinga et d'Elnu en Australie du en1ployant la technologie de la vitrification... a été estimé à 104 millions de australiens. La contribution britannique de 44,2 millions a donc été insuffisante. » 6.24.95.) 8 De 1957 à 1963 la Grande-Bretagne aurait réalisé trente et une explosions nucléaires Sud en dollars (SMH, sur un

site d'essais moins connu, l'île Chrismas, tests dans lesquels environ 15 000 Australiens et 22 000 britanniques auraient été impliqués. Dans l'ouvrage qu'ils publieront en 1982, Adrian Tame et Rob Robotham affinneront que plus de cent soldats seraient morts de cancers contractés dans ces années-là. (Le Figaro, 16.1.99.)
9

The Poms, dans l'argot australien.

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précisément au moment où les trois puissances nucléaires - EtatsUnis, URSS et Angleterre - conviennent de cesser leurs essais. La France, qui n'a rien signé, n'ayant pas encore la bombe, décide d'une première série d'explosions. Elles doivent avoir lieu dans

deux ans, à partir du 1er trimestre 1960. Or, le 30 mai 1958 la IIIè
République s'effondre et de Gaulle est rappelé au pouvoir. Initiateur de l'effort atomique, incarnation de la souveraineté française, il donne immédiatement une nouvelle impulsion au projet d'armement: deux mois après son élection, il arrête la date de la prelnière explosion. De Gaulle ne veut pas faire la guerre: il veut seulement ne pas dépendre des décisions américaines. Il ne veut pas "consentir au partage du monde" entre les deux Grands et, selon lui, les Américains menacent l'identité française autant que les Soviétiques. Il déclarera un jour au chancelier allemand Heinrich Lübke: "Si les Etats-Unis parvenaient à gouverner le monde, ce serait néfaste, non seulement pour les Etats qu'ils domineraient, ,,10 mais également pour eux-mêmes. Par ailleurs, de Gaulle n'est pas sûr que le jeune John Kennedy utiliserait une bombe nucléaire si l'URSS envahissait l'Europe. Pour Washington seuls comptent vraiment les deux Grands et les puissances «périphériques» ne doivent pas disposer de l'arme atomique. Kennedy veut donc dissuader la France de s'en équiper et continue de refuser de l'aider dans ses recherches. "Si nous vous aidions, dit-il à de Gaulle, nous devrions aider également l'Allemagne. Or, plus il existe de nations atomiques, plus les risques de catastrophe s'accroissent." Kennedy, enfin, craint àjuste titre que la France ne quitte l'OTAN dès qu'elle disposera de l'arlne atomique. Le général de Gaulle reçoit triomphalement à Paris le Président américain et Jacqueline Bouvier, sa femlne, mais les deux hommes ne s'entendent pas. Aussi, lorsque dans quelques mois, de Gaulle reverra Eisenhower, son vieil allié de la guerre, et que celui-ci lui demandera: "Pourquoi avez-vous besoin de la bombe? L'Otan la possède et l'Otan vous protège!" De Gaulle lui répondra: "Vous, général, vous vous battriez pour l'Europe parce que vous l'avez déjà fait, mais si l'URSS attaquait
10

MAE.SG.

Entretiens

et Messages,

vol. 33. Cité par A.Bendjebbar,
Paris, 2000.

Histoire secrète de la

bombe

atomique

française,

Ed. Le Cherche-Midi,

20

et atteignait Brest, un de vos successeurs engagerait-il l'arme atolnique pour nous défendre? Ce jour là, j'aurai besoin d'être insupportable tout seul! " Michel Jobert, son ministre, le confirme: "Les Américains, témoigne-t-il, traitaient via l'Otan la République française, son territoire et ses dépendances comme une sorte d'annexe où ils pouvaient improviser ce qu'ils désiraient sans en rendre compte à personne. L'Otan, [en cas de crise], ferait tout sans se soucier de ses alliés. Ce qui est sacré, pour l'Amérique, ce sont les intérêts de ,,11 l'Alnérique. Le reste.. . De Gaulle inquiète Washington. Roosevelt le détestait et le Général, de son côté, s'est toujours montré très rétif à toute entente profonde avec les Anglo-Saxons. Il connaît leur mépris pour les continentaux, surtout pour les Latins. Leur amitié cache une morgue irréductible. Face à de Gaulle, à ce monument historique, à cette montagne de certitudes et de fierté française, Washington se dit: "On ne peut pas lui confier le feu du ciel. Il serait capable de faire les pires bêtises !" Mac Namara, le chef de la défense alnéricaine, tente de décourager la France en lui proposant des fusées Polaris, mais de Gaulle refuse: ce serait laisser contrôler sa capacité de décision. L'Angleterre, qui accepte, se place dès lors sous le parapluie nucléaire américain. Elle poursuivra ses expériences en Amérique. De Gaulle, qui ne voit en la Grande-Bretagne qu'une puissance atlantique, lui refuse deux fois de suite l'accès au Marché commun. Si l'Angleterre entrait dans l'Union, pense-t-il, celle-ci deviendrait un glacis colonial dominé par les USA. "II considérait toute collaboration politique avec les Américains comme une dilution de la nation française", dira un diplomate. Les Français approuvent de Gaulle et le 13 février 1960, quinze ans après Hiroshima, alors que les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l'URSS ont stoppé leurs essais, la première bombe atomique française détonne au Sahara. En Inars de l'année précédente, Véronique, la prelnière fusée balistique française, a atteint 210km d'altitude, pénétrant dans la stratosphère. La France, partie de rien, a développé ces techniques à partir de ses seules ressources. Désormais la voici membre du club très ferlné des puissances
Interview filmé tiré de L'Ami américain, 3 - Point du Jour) tiré de L'Ami américain, Ed. du Seuil, Paris.
Il

un film de Patrick Jeudy. (Coproduction France Histoire secrète 1961-1969, de Vincent Jaubert,

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atomiques. "La France a choisi une fois pour toutes d'être la France, et j'invite le reste du monde à s'en accommoder" déclare fièrement le Généra1.12 A cette époque il n'existe encore aucun mouvement antinucléaire et l'activisme écologique n'existe pas davantage. Si les tirs aériens provoquent de violentes protestations de la part des nations riveraines du Sahara, c'est pour des raisons politiques. Ils se poursuivront néanmoins encore jusqu'au 16 février 1966, trois ans et demi après l'indépendance algérienne. Pendant que la France renaît, la tension entre les deux blocs ne cesse de l11onter.Au cours de l'été 1961 les Russes construisent le mur de Berlin et le 5 octobre ils reprennent leurs tests atomiques. Kennedy, qui craint une guerre prochaine, ne réagit pas: un conflit serait nécessairement nucléaire. Maintenant, chacun reprend ses expériences. C'est un feu d'artifice. En dix-huit mois les Russes effectuent 71 tirs, l'Amérique 158 - dont 35 hydronucléaires - et 98 autres tirs américains ont lieu en 1962. Entre novembre 1961 et février 1966 les Français, pour leur part, n'effectuent que 13 tirs. Pour les surveiller, les Américains installent en Libye une base d'observation. 1962. Crise de Cuba. La guerre est à nos portes. Kennedy tient tête et Krouchtchev recule. Néanmoins, chacun se prépare. La puissance de l'armée et de la flotte soviétiques est maintenant colossale. Au parlement de Canberra le Premier ministre australien, M. Menzies, annonce la création d'une base navale américaine à North West Cape. La présence des Etats-Unis devient désormais permanente sur le continent australien. L'échec russe à Cuba, la conscience du danger d'une guerre nucléaire et le poids financier écrasant de cette course aux armements amènent les deux grandes puissances à s'entendre. En novelllbre 1963, Allléricains et Russes signent à Moscou le traité de non-prolifération nucléaire (NPT). Même si le Chinois Mao, qui prépare sa bombe, et le Français de Gaulle, qui développe la sienne, ne signent pas, l'événement est considérable: il entraîne en particulier l'arrêt des tirs aériens russes et américains, les plus nOlllbreux, les plus puissants, les plus polluants, et pour éviter toute mésentente accidentelle, un téléphone rouge reliera désormais la Maison-Blanche au Kremlin.

12Brest, 9 septembre

1960.

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De Gaulle, au cours d'une conférence de presse, dira, parlant des bombes: "Du moment que les autres en ont, La France ne sera certainement pas détournée par l'accord de Moscou de se doter elle-mêl11ede ces moyens-là, faute de quoi sa propre sécurité et sa propre indépendance ne lui appartiendraient jamais plus." On comprend ainsi pourquoi la France, à l'avenir, refusera de signer quelque accord antinucléaire que ce soit avant d'être aussi bien équipée que les autres. Force aérienne, fusées balistiques, sousmarins, elle poursuit la mise sur pied de son propre arsenal. Cette volonté d'indépendance à l'égard des superpuissances constitue l'axe l11êl11e sa politique. La possession d'une force de de frappe, modeste peut-être, mais performante et dissuasive, s'est poursuivie et se poursuivra quoi qu'il arrive. Réaliste ou non, irritante ou pas, cette intransigeance explique ce qui se passera plus tard à Mururoa. Il s'agit pour la France, en tant que nation, d'un cOl11bat our sa survie physique et son identité. Pour elle, renoncer p à l'atome serait renoncer à soi. La France est orgueilleuse? En effet. "Que serait-elle encore si elle ne l'était pas ?" a demandé un diplol11ate. L' il11portance vitale de ce raisonnement échappera à certains politiques, notamment étrangers, et totalement à l'opinion. Les premiers le dénonceront comme ridicule et prétentieux, l'opinion l'estil11era nationaliste et agressif. Qu'importe? C'est celui des Français. De la gauche à la droite, de Pierre Mendès France à de Gaulle et de Mitterrand à Chirac, tous, depuis soixante ans, ont travaillé à construire l'arsenal tricolore. * Juillet 1962. Au terl11e d'une crise dramatique, la France blessée, mais débarrassée d'un grand poids, abandonne l'Algérie. Dès lors, de Gaulle donne sa l11esure.La France, maintenant, le suit presque unanÎlllement. Obligé d'abandonner ses sites de tirs au Sahara, mais devant procéder à des tests thermonucléaires de grande puissance, Paris doit en chercher d'autres. C'est alors qu'il est décidé de poursuivre les essais dans la région la moins peuplée, la plus isolée du globe, à Mururoa et Fangataufa, deux îlots déserts ignorés, totalement perdus dans les immensités du Pacifique. L'histoire de ces sites s'inscrit donc dans le fil d'un long processus politique, dans la continuité d'un programme scientifique poursuivi

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de longue date, d'un investissement financier planifié depuis très longtelnps. Particulièrement isolés, les deux petits atolls sont à 1.200 km au sud de Papeete, la capitale de la Polynésie française. Le lagon de Mururoa - 25 km sur 10 - dispose d'une passe accessible à de grands bâtiments. Aucun être humain ne vit à moins de 120 km13 et, autour d'eux, le trafic maritime ou aérien est nul. Les pays les plus proches sont extrêmement lointains. A l'Est Lima, au Pérou, est à 6.600 km, Santiago du Chili à 6.720 km et Los Angeles à 6.560 km. A l'Ouest la Nouvelle-Zélande est à 4.750 km et Sydney à 7.000 km, plus loin que Paris ne l'est de New York. Cet isolement n'est pourtant pas rédhibitoire: un aérodrome international a été ouvert en 1961 à Papeete dont le port est bien équipé. Il ne s'agit d'ailleurs pas d'installer sur les îles une grande base afin d'affirmer une présence militaire, mais seulement d'équiper une zone d'expérimentation. Outre des quais, une piste d'aviation et des routes, le site devra comporter deux blockhaus pour abriter les appareils d'enregistrement et de mesure, un poste de cOlnmande de tir, de nOlnbreux postes d'observation optique et des logements. C'est l'armée qui réal isera ces travaux.14 En 1963, ils commencent. Plus de cent navires font la navette entre la France et le Pacifique. C'est un effort sans précèdent.15 De 1965 à 1968, un porte-avions, plusieurs escorteurs et des ravitailleurs d'escadre viendront surveiller la zone lors des tirs. On verra ainsi jusqu'à 40% du tonnage de la flotte française regroupé dans les îles! 16 La vie sur l'atoll sera, de l'avis de ceux qui la connurent, sportive et conviviale. La garnison du bout du monde y connaît des avantages qui atténuent son isolement. Le confort, l'intérêt du travail, le plaisir de vivre sur les bords du lagon permettent à trois populations disparates de coexister aisément. Résidant chacune sur des' 'bases vie" distinctes, elles se cOlnplètent dans leurs travaux
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Le site américain du Névada est à 120 km de Las Vegas, celui de Semipalatinsk à 560 km
du

d'Olnsk, et le site chinois de Lob Nor à 500 km d'Ouroumtsi, la capitale du Sinkiang. l'' Constitué d'éléments de la Légion étrangère et du Génie, le 5è Régiment Mixte Pacifique réalisera et entretiendra ces infrastructures.
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On notera, parmi la longue liste de ces navires, les noms de bâtiments hydrographiques

rappelant les liens anciens de la France avec le Pacifique, Lapérouse, La Coquille, la Boussole et La Zélée, puis celui de Bougainville en 1988. 16 Guillaulne Rueda, La Marine à Mururoa (G Rueda@wanadoo fr), d'après Les Atolls de l'A tome de Bernard Dumortier, Ed. Marines, 1997.

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et se lnélangent au sein de clubs nombreux, ouverts à tous, de cercles de planche à voile, de natation, de foot, etc. Les expatriés du CEA constituent une partie fixe, des ingénieurs et des savants venus de France s'y ajoutant au moment des expériences. Les militaires - légion, génie, transmissions, aviation, marine -, demeurent un an sur place. Chaque année, lors de la relève, le 15 août, tout change. Les nouveaux venus apportent un air neuf et, modifiant les rites de cette planète hors du monde, instaurent un nouveau style, celui de leur génération. Dans les mess et les clubs, les rites et les rythmes se transforment. Organisation, compétitions, pique-niques, fêtes, tout ce qui scande l'existence est plus ou moins lnodifié. C'est un rajeunissement complet. Certaines années sont mémorables, d'autres moins. Les Polynésiens constituent un troisième groupe, mais leur microcosme représente l'enselnble des îles de la Polynésie française. Afin de ne pas privilégier les seuls Tahitiens, les fondateurs du CEA ont compris dès l'origine qu'il fallait recruter des homInes dans tous les archipels, des Marquises aux Tuamotu, des Gambier aux îles Sous-le-Vent, aux Australes. Leur amalgame s'est révélé paisible et juste, les salaires sur les sites étant nettement plus élevés qu'ils ne le sont habituellement. Maintenir la convivialité entre ces groupes hétérogènes exigera du commandement une surveillance attentive, les comparaisons menant à des jalousies pouvant provoquer des tensions. Mais grâce aux efforts de tous et à l'activité des clubs, grâce à une prise en considération perlnanente des besoins de chacun, grâce à la poste, grâce à un relnarquable entretien du site, au jardinage, Mururoa ne sera jamais un lieu d'exil et de solitude. Rien à voir avec un fort sous les tropiques. Sur le site atolnique le plus critiqué du monde il y aura des fleurs partout, les cocotiers seront nettoyés, les routes désensablées en permanence. L'endroit, au total, sera agréable à vivre. C'est également J'avis des Australiens: "Plus de deux mille personnes, civiles et Inilitaires, vivent à Mururoa, décrit The Bulletin/7. L'atoll ressemble davantage à une station balnéaire qu'à un territoire stérile et dangereux... Les quartiers résidentiels sont dispersés sous les cocotiers, il y a des cinémas, des clubs de photo et de vidéo, une station de radio, un relais de télévision, un salon de
17 The Bulletin, May 1991. Membre du groupe Newsweek, d'information générale australien. The Bulletin, est I'hebdomadaire

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coiffure, une poste, plusieurs bars, des restaurants et la boulangerie produit 1 500 baguettes par jour." "La meilleure preuve, pour les savants français, que la sécurité est totale, est qu'ils vivent et travaillent sur l' atoll littéralement en vue du point Zéro." Réservé aux tirs très puissants, l'autre site, Fan gatau fa, devra être également équipé, mais plus légèrement, et une base intermédiaire importante est prévue sur l'atoll de Hao, à 500 km au nord-ouest de Mururoa. L'isolement des sites n'a pas été le seul critère de choix. Les études géologiques montrent, nul ne les contestera, que les deux atolls se trouvent situés sur la partie centrale de la plaque tectonique du Pacifique Ouest, dans une zone extrêmement stable et relativelnent a-sismique. Un large socle basaltique assure aux deux sites une base exceptionnellement solide, garantissent un excellent confinement de la radioactivité que dégageront les explosions souterraines. Les Français, déjà alertés par les plaintes des riverains du Sahara, s'imposeront d'ailleurs à cet égard des règles très strictes. Seule chargée de définir la date, le lieu et les caractéristiques des tirs qui seront soumis à l'autorisation du seul chef de l'Etat, la DIRCEN (Direction des Centres d'Essais Nucléaires), est également responsable de la sécurité des sites et de la protection de l'environnement. Elle dispose pour cela de ses propres navires et, analysant l'air, l'eau, le sable, les poissons, les algues, les coquillages, etc., elle déploie en permanence un large dispositif de surveillance des taux de radioactivité en mer et sur les îles. Après chaque explosion, une série d'opérations de mesure et de détections rigoureuses est effectuée par des équipes revêtues de combinaisons antinucléaires. "Lors des essais, se souvient l'amiral Leenhardt, une sirène annonçait dans la demi-heure qui suivait que tout était clair et tout le monde allait se baigner dans le lagon." Une certitude demeure néanmoins: ces essais génèrent des produits radioactifs dangereux. Au cours d'une histoire de trente ans, Mururoa aura vu trois sortes de tirs, les tirs aériens, sous un ballon, les tirs en surface, sur une barge, et les tirs souterrains, dans des puits. A condition qu'il ait lieu assez haut pour qu'il n'y ait pas de contact entre la boule de feu et l'eau, les tirs sous ballon sont si sûrs que l'on peut sans danger se baigner sur le site au soir d'un tir matinal. Les tirs en 26

surface, par contre, itnposent des mesures de sécurité draconiennes. Les tirs souterrains, enfin, passent presque inaperçus. Jusqu'en 1981 ils auront lieu sur le pourtour de la ceinture corallienne, mais à cause de son étroitesse et des risques d'effondrement, les puits seront forés ensuite au centre du lagon. "À environ un kilomètre sous la surface, au cœur du socle basaltique, l'explosion souterraine provoque, en un dixième de seconde, la formation d'une cavité sphérique qui contient quelques milliers de tonnes de roches fondues par la chaleur de la détonation. La pression atteint alors, en quelques milliardièmes de seconde, un milliard d'atmosphères et la température plusieurs centaines de millions de degrés, tandis que sont libérés des radioéléments dont certains ont une durée de vie de plusieurs milliers d'années. Restent-ils tous prisonniers d'une ampoule de lave faite du basalte fondu par le feu de l'explosion ?,,18 Cette question ne connaîtra pas de réponse, et si l'innocuité des tirs setnble assurée pour de longues années, nul n'apportera jamais de réponse définitive à la question: et après? "La quasi-totalité de la radioactivité étant piégée sous forme de laves, sa diffusion vers l'océan, si elle devait se produire, detnanderait des tnilliers d'années. Le basalte est en effet une roche de perméabilité très faible où les corps les plus mobiles parcourent moins d'un mètre par an. Au bout de ce temps, compte tenu de la décroissance radioactive et de la diffusion de ces corps, la radioactivité naturelle de l'eau environnante ne serait pratiquement pas modifiée.,,19 La première explosion dans les sites du Pacifique a eu lieu le 2 juillet 1966. C'était le 18ème français. Déjà il soulevait l'inquiétir tude: le 3 août, six protestataires sur un yacht appareillaient pour Mururoa sans d'ailleurs provoquer d'élnotion. La presse titra20: "Six personnes prêtes à prendre le risque d'une bombe; prêtes à subir des retombées atomiques pour protester contre les essais atomiques français dans le Pacifique." Ces pionniers se manifestaient ainsi dès la première explosion. Regagnant progressivement son retard technologique, la France a lancé son premier missile balistique stratégique en
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19 Yves Le Baut, ancien conseiller l'énergie atomique. La Genèse (www.stratisc.org). 20 The Sun. 3.8.66.

Le Monde, 21.06.95.

militaire de l'administrateur général du Commissariat à de l'arme nucléaire française et son évolution.

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octobre 1965 et mis sur orbite son premier satellite le 26 novembre. Disposant maintenant des outils de sa politique, de Gaulle, le 7 mars 1966, informe le président Johnson - les deux hommes ne s'apprécient pas -, qu'il se retire de l'Otan. Alors que les troupes américaines évacuent les bases qu'elles occupaient depuis 1945 en France, le Président français rapatrie le stock d'or que la France possédait aux Etats-Unis. Affirmant son indépendance, de Gaulle entreprend en juin 1966 une visite officielle à Moscou. Washington commence à craindre un renversement des alliances. Le Français n' a-t-il pas reconnu la Chine de Mao sept ans avant Nixon? Poursuivant sa démarche, et pour démontrer la capacité opérationnelle de la force de frappe française, de Gaulle fait procéder au Centre d'Essais du Pacifique au lancement d'une bombe atomique par un avion Mirage IV-A. À l'issue d'un long voyage passant par les USA, le 19 juillet à 5h 04, en pleine nuit et en plein océan Pacifique, la France démontre à la fois sa puissance et son allonge en faisant détonner à 500 km au sud de Hao une bombe de 70 kilotonnes. Le capitaine Caubert, à bord de l'avion, se souvient:21 "On avait largué... La hauteur d'explosion prévue était 330 111...On a vu monter le nuage, littéralement propulsé. On sentait qu'il y avait une puissance énorme, terrible, dans ce nuage qui bourgeonnait avec des couleurs étranges, jaune, gris foncé, blanc, orange, marron, mauve, violet. Cela donnait l'impression d'un cUlllulo-nimbus qui montait." Et l'adjudant Liotard, à bord de l'avion d' accolllpagnelllent: "D'abord j'ai vu la forme de massue, les cercles concentriques sur l'eau et le champignon en mouvement faisant des volutes avec des couleurs multiples, jaune, jaune vif, rouge, bronze, gris sale... On était pétrifiés... Nous avons suivi le nuage qui s'effilochait et, sur l'eau, on voyait l'effet du souffle et de la chaleur. C'était un spectacle à la fois terrifiant et d'une grande beauté..." Le général Maurin qui avait organisé l'expérience, put déclarer: "Nous avons eu les félicitations du général de Gaulle... Avec Tamouré - nOlllde code de l'opérationnous avons démontré que nous étions capables de larguer une bombe." En effet, la fiabilité du système d'armes français est délllontrée aux yeux du monde.
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Fana de l'Aviation,

n° 397, p.61.

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