Charlemagne

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Il y a 1200 ans, Charlemagne unifia sous sa seule autorité la majeure partie de l'Europe occidentale, de l'Ebre jusqu'à l'Elbe. Phare de l'Europe, comme le nomme un poète contemporain, il a posé les principes de gouvernement dont ont hérité les grands Etats européens. Tout commence au VIIe siècle, lorsque ses ancêtres, les Pippinides, deviennent maîtres du royaume d'Austrasie, puis de l'ensemble du monde franc, en exerçant les fonctions de maire du palais. Charlemagne poursuit alors l'ascension politique de sa famille en accédant à l'Empire. Le couronnement de l'an 800 est le résultat d'une politique territoriale, militaire, religieuse et culturelle sans égale. L'extension du royaume grâce à de multiples campagnes militaires, la conversion au christianisme des populations nouvellement soumises, la réforme de la société ou la réalisation de manuscrits somptueusement enluminés font du règne de Charlemagne le point d'orgue de la renaissance carolingienne. Ce mouvement dure un siècle, du règne de Charlemagne à celui de Charles le Chauve, qui ouvre la lignée des Carolingiens de Francie occidentale. Leur histoire est ici présentée jusqu'à celle de Louis V, à qui aurait dû succéder Hugues Capet, fondateur d'une dynastie qui construira la France pedant huit siècles.
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021014763
Nombre de pages : 180
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PHILIPPE DEPREUX
CHARLEMAGNE et la dynastie carolingienne
TALLANDIER
Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou 75006 Paris www.tallandier.com
© Éditions Tallandier, 2015 pour la présente édition numérique
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Réalisation numérique :www.igs-cp.fr
EAN : 9-791-021-014-763
INTRODUCTION
Le nom des « Carolingiens » vient de celui de « Charles », porté par le père de Pépin le Bref, Charles Martel, et par son fils, Charles « le Grand », c’est-à-dire Charlemagne. Cette épithète, qui souligne l’importance du souverain sous le nom de qui cet ouvrage est placé, vise d’abord Charles en tant qu’empereur, comme en témoigne encore vers 1100 le début de laChanson de Roland« Carles li reis, : nostre emperere magnes ». Mais très tôt, on parla tout simplement de « Charles le Grand », tel Walahfrid Strabon, peu après 840, dans son prologue à laVie de Charlemagne due à Éginhard, qui vécut à la cour d’Aix-la-Chapelle. D’aucuns s’étonneront peut-être du poids accordé aux questions religieuses dans un livre essentiellement consacré à l’histoire politique. La raison en est simple : il n’existe pas, alors, de distinction entre ces deux dimensions de la vie sociale. D’autres s’étonneront de voir figurer les Carolingiens parmi les rois de France – à juste titre : Charlemagne et sa famille ne sont ni français, ni allemands. Ce sont des souverains francs, qui régnèrent sur la majeure partie de l’Occident chrétien. Il n’est toutefois pas inopportun de sacrifier à la tradition, pour souligner la filiation franque dans laquelle s’enracine la monarchie française (indépendamment du « retour à la souche de Charles » du temps de Philippe Auguste). À la fin du Moyen Âge, Charlemagne, alors vénéré comme un saint, était devenu un véritable modèle, e comme l’illustrent divers traités du XIII siècle. C’est à cette époque qu’apparut aussi le thème des neuf preux : Charlemagne y figure avec Arthur et Godefroy de Bouillon. Le grand empereur est alors considéré à l’origine de la monarchie française – Charles V (1364-1380) ne le fait-il pas représenter sur son sceptre ? e D’ailleurs, depuis la fin du XII siècle, l’oriflamme de Saint-Denis est assimilée à celle de Charlemagne. Vers 1200, l’Anglais Gervais de Cantorbéry écrit : « Le roi Philippe emporta l’enseigne du roi Charles, laquelle est en France, du temps de ce prince jusqu’à nos jours, l’enseigne de mort ou de victoire. » De e même, à partir du XIII siècle, l’épée du sacre gardée à Saint-Denis est réputée celle de Charlemagne – la « Joyeuse » des chansons de geste. Ce livre n’est toutefois pas consacré à la légende d’un empereur dont le prestige tend à occulter les mérites des autres membres de sa lignée. Au contraire, les pages qui suivent invitent à la découverte de l’histoire du haut Moyen Âge, par l’évocation des temps carolingiens.
Chapitre premier
LES PIPPINIDES AU POUVOIR 687-768
LES PIPPINIDES, UNE FAMILLE AUSTRASIENNE
Les Mérovingiens régnaient depuis plus de cent ans sur la Gaule et ses marges lorsque les Pippinides firent leur apparition sur la scène politique. Leur fortune connut des intermittences entre le début du e VII siècle et 751, lorsque Pépin le Bref déposa Childéric III, se fit sacrer roi et fonda une nouvelle dynastie. Cette promotion n’était toutefois pas due au hasard : elle reposait sur la richesse d’une famille qui sut se placer à la tête de l’aristocratie austrasienne.
La mairie du palais d’Austrasie
L’Austrasie était, avec la Neustrie et la Burgondie, l’un des trois royaumes mérovingiens. Ce « royaume e de l’Est », qui s’est formé vers la fin du VI siècle, s’étendait du Jura à la « forêt charbonnière » (du Brabant septentrional à la région de Cambrai), et de la Marne au Rhin et au Main, jusqu’à la Thuringe. Ses contours varièrent au cours des siècles, mais la Meuse et la Moselle constituèrent toujours son centre de gravité. En 613, le roi mérovingien Clotaire II réunit sous son autorité l’ensemble des royaumes francs, dont er l’Austrasie, où il s’imposa grâce au soutien de certains membres de l’aristocratie locale ; Pépin I , dit « de Landen » († 640), fut l’un des artisans de son succès. Il en fut récompensé dix ans plus tard lorsque Clotaire er associa au pouvoir son fils, Dagobert I (le « bon roi Dagobert »), en le faisant roi d’Austrasie. er Dagobert I fut doté d’un palais autonome, c’est-à-dire d’un personnel qui le conseillait en matière de er gouvernement et gérait ses domaines. Le responsable de la cour, appelé « maire du palais », fut Pépin I . er Son influence déclina toutefois lorsque Dagobert I régna sur l’ensemble du territoire franc (629-639), car le souverain s’entoura de conseillers neustriens et confia la mairie du palais d’Austrasie à un autre membre de l’aristocratie de ce royaume vers 633, lorsqu’il y établit comme roi son tout jeune fils, Sigebert III. Pépin er ne recouvra la mairie du palais qu’à la mort de Dagobert I , et pour quelques mois seulement : il décéda peu après.
Saint Arnoul de Metz
L’autre agent principal du succès de Clotaire II en Austrasie fut Arnoul. Il avait fait carrière à la cour du roi d’Austrasie, Théodebert II. Lorsque ce dernier fut assassiné sur l’ordre du roi Thierry II de Burgondie, Arnoul et Pépin de Landen, redoutant l’influence de Brunehaut, favorisèrent la prise du pouvoir par er Clotaire II, alors roi de Neustrie. Arnoul et Pépin I n’étaient pas parents, mais tous deux se trouvent à l’origine de la dynastie des Pippinides, par le mariage de leurs enfants. Comme c’était couramment le cas, la carrière d’Arnoul fut couronnée par l’accession à l’épiscopat : il devint évêque de Metz en 614. Il er conseilla Dagobert I . En 629, il se retira dans les Vosges, à Remiremont, où un monastère avait été fondé par un moine de Luxeuil. Arnoul vécut ses dernières années en ermite, au service des malades. Il mourut à e Remiremont, mais sa dépouille fut transportée à Metz quelques années plus tard. Vers la fin du VIII siècle, les Carolingiens favorisèrent son culte. Des reliques furent déposées en divers endroits, par exemple à Gorze ou au Mans ; on célébrait un office en son honneur à Fulda et à Saint-Gall. Quant à Metz, elle devint pour la famille régnante une sorte de ville sainte.
Saint Amand
Alors que saint Arnoul avait choisi de se retirer d u siècle, d’autres adeptes de la vie
monastique, à l’image de saint Colomban, s’engagèrent dans l’action missionnaire. Tel fut le er cas de l’Aquitain Amand, envoyé par Dagobert I dans la région de l’Escaut afin d’y évangéliser les populations. Avec l’appui du roi et des Pippinides, il fonda plusieurs monastères, notamment à Elnone (Saint-Amand-les-Eaux) et à Gand. Peu après avoir reçu le siège épiscopal de Maastricht en 647, il abandonna ses fonctions pour se consacrer à l’évangélisation des Basques, puis des Slaves de Carinthie. N’ayant pas obtenu le succès escompté, il se retira à Elnone, où il mourut vers 676.
Grimoald et Childebert l’Adopté er En 640, le fils de Pépin I , Grimoald, devint maire du palais d’Austrasie, alors que le roi Sigebert III était encore un enfant. Son destin est associé à celui de Childebert, dit « l’Adopté » sous les Carolingiens. On a longtemps cru que Childebert était le fils de Grimoald, qui l’aurait fait adopter par Sigebert III pour permettre à sa descendance d’accéder à la royauté. En 656, à la mort du roi, Childebert hérita en effet de l’ensemble du royaume, au détriment de Dagobert II, le fils de Sigebert III né après cette adoption ; Dagobert II fut exilé dans un monastère d’Irlande : c’est ce qu’on a appelé le « coup d’État » de Grimoald. Quant à ce dernier, il fut exécuté vers 662 aussitôt après la mort de Childebert, sur l’ordre de la veuve de Sigebert III et du duc Wulfoald. En 679, Dagobert II fut tué à son tour ; cet événement sonna l’heure du retour aux affaires des Pippinides, en la personne de Pépin II. La rapidité de ce retour et le jour assez favorable sous lequel Grimoald est présenté dans les chroniques ont intrigué les historiens. Actuellement, certains pensent au contraire que Childebert était le fils du roi mérovingien et qu’il fut adopté par Grimoald, un scénario qui fait ressortir encore plus clairement la position éminente du maire du palais. On voit ainsi que l’analyse des sources, peu nombreuses, de cette époque s’avère particulièrement délicate.
Les premiers parmi les grands
er Pépin II, dit « de Herstal », était le petit-fils de Pépin I par sa mère et celui d’Arnoul de Metz par son père. Il se maria avec Plectrude, la fille du comte Hugobert, possessionné dans les vallées du Rhin et de la Moselle. Désormais, les Pippinides comptaient parmi les plus riches propriétaires de la région et confirmaient ainsi leur position éminente au sein de l’aristocratie. Ils constituèrent un patrimoine foncier important au cœur de l’Austrasie. Leur puissance fit taire les opposants, qui se mirent à leur service, tels les Widonides, appelés ainsi car le nom de Gui (Widoen latin) fut souvent donné aux membres de cette famille.
Les Widonides
e Les Widonides sont attestés depuis la fin du VII siècle dans la Moselle moyenne et la Sarre, e mais aussi aux alentours de Verdun. Au début du VII I siècle, ils détenaient le siège épiscopal de Trèves : à Liutwin (vers 705-722/723) succéda son fils Milo, évêque à la fois de Trèves et de Reims († vers 761/762). Ce personnage est fort célèbre, car il fut vivement critiqué par saint Boniface pour avoir considéré les biens de l’Église comme son propre e patrimoine. Au début du IX siècle, une branche de cette famille est attestée en Bretagne, où plusieurs de ses membres exercèrent des fonctions comtales, avant d’émigrer en Italie.
PÉPIN II ET CHARLES MARTEL
Pépin II et son fils Charles furent tous deux appelés « princes des Francs » par les chroniqueurs du haut Moyen Âge, qui soulignaient ainsi l’autorité quasi royale dont ils jouissaient. Ce titre fut reconnu à Pépin II en raison d’une importante victoire militaire qui le rendit maître de l’ensemble du monde franc.
La bataille de Tertry
Pépin II, alors seulement maire du palais d’Austrasie, profita des conflits internes à l’aristocratie de Neustrie, qui,grosso modo, comprenait les régions entre Loire et Somme : en 687, certains opposants au maire du palais de ce royaume, Berchaire, invitèrent le Pippinide à prendre le pouvoir chez eux. Pépin se rendit en Neustrie à la tête d’une armée ; il rencontra Berchaire et ses troupes à Tertry, près de Vermand. Lors de cette bataille, Pépin remporta la victoire et Berchaire prit la fuite, mais ce n’est qu’après le meurtre de ce dernier, l’année suivante, que le maire du palais d’Austrasie put gouverner sur l’ensemble des territoires francs : il reçut le roi Thierry III sous sa protection, prit le contrôle de ses trésors et se fit reconnaître par lui comme unique maire du palais. Bien que Pépin II mît quelque temps à s’imposer, la bataille de Tertry fut très tôt considérée comme l’un des tournants de l’histoire des Pippinides.
Pépin II, maître des trois royaumes
Pépin ne se contenta pas de cette victoire et de l’élargissement de son pouvoir au sud de l’Austrasie : l’une des entreprises majeures de son gouvernement fut l’amorce de la conquête des terres au nord du royaume, dans le delta du Rhin et au-delà. Dominée par les Frisons, un peuple de marchands et de navigateurs, cette région allait devenir l’un des principaux axes commerciaux du haut Moyen Âge. Toutefois, ses succès n’incitèrent pas Pépin II à revendiquer l’autorité royale. Fort de son pouvoir, en 691, il fut en mesure de choisir le successeur de Thierry III parmi les fils de ce dernier. Au lieu de partager le royaume entre les héritiers, le maire du palais, qui avait la haute main sur la Neustrie, la Burgondie et l’Austrasie, imposa un seul roi (Clovis IV, puis son frère Childebert III et le fils de ce dernier, Dagobert III). On observe donc un loyalisme envers la famille régnante : mais le garant de l’unité du royaume était désormais le maire du palais pippinide.
Charles Martel, maire du palais
À la mort de Pépin II, en 714, une lutte acharnée eut lieu pour sa succession : les fils qu’il avait eus de Plectrude étant morts avant leur père, l’héritier était son petit-fils, Théodoald. Il était soutenu par Plectrude, qui refusait que les richesses de sa famille tombent aux mains de Charles. En effet, peu avant sa mort, Pépin II avait privé de ses droits à l’héritage ce fils qu’il avait eu d’Alpaïde, une concubine. Pendant plusieurs années, le royaume fut en proie à une guerre civile. Charles, emprisonné par Plectrude, réussit à s’échapper et à rassembler des troupes pour combattre les alliés de sa belle-mère et le parti neustrien, mené par le nouveau maire du palais, Raganfrid. Charles s’imposa en Austrasie après plusieurs batailles : à Amblève en 716, puis à Vincy en 717. L’année suivante, il étendit son autorité sur la Neustrie, en battant une coalition formée par les troupes de Raganfrid et celles d’Eudes, le duc d’Aquitaine appelé en renfort. Grâce à cette victoire, remportée à Soissons en 718, Charles fut en mesure de s’imposer comme maire du palais dans l’ensemble du royaume des Francs : ses pouvoirs étaient désormais les mêmes que ceux de son père.
Charles Martel face aux ducs
e Au début du VIII siècle, le pouvoir des maires du palais était effectif seulement en Austrasie et en Neustrie. Partout ailleurs, en particulier dans les régions allant de la Loire aux Alpes et aux Pyrénées, les aristocrates locaux tendaient à exercer de façon autonome le pouvoir initialement reçu du roi. On observe alors l’émergence de principautés, c’est-à-dire de territoires gouvernés par une dynastie non royale. Il pouvait s’agir de principautés épiscopales, comme à Auxerre, où l’évêque avait les droits comtaux, mais surtout d’entités régionales, comme l’Aquitaine, la Provence ou la Bavière. Les personnages qui étaient à la tête de ces territoires sont tantôt désignés comme des princes, car ils exerçaient l’autorité publique, tantôt comme des ducs : ce titre, qui désigne un « chef militaire », montre qu’ils devaient bien souvent leur légitimité à leur vaillance aux combats. C’est également par les armes qu’ils tentèrent de sauvegarder leur pouvoir face au maire du palais. Charles Martel multiplia les campagnes militaires contre eux, moins pour les déposer de manière systématique et s’emparer de leur pouvoir que pour les forcer à reconnaître son
autorité. C’est ce qu’il fit en Bavière, où, à deux reprises, il intervint militairement pour imposer son propre candidat à la succession du duc Théodon, mort en 725. Il profita de l’occasion pour se lier à la famille ducale en y choisissant sa seconde épouse, Swanahilde. Un peu plus tard, il mena également ses troupes en Alémanie. Toutefois, c’est surtout en raison de ses victoires sur les Sarrasins qu’il fut appelé « Martel » e (autrement dit : le Marteau), à partir du IX siècle.
La bataille de Poitiers
Charles Martel poursuivit l’œuvre de Pépin II en soumettant la Frise à son autorité. Depuis 719, la région d’Utrecht et de Dorestad était définitivement passée sous la domination franque. En 734, le maire du palais soumit la Frise centrale, étendant son autorité jusqu’à la région de Groningue ; il s’agit de la seule expédition militaire des temps carolingiens pour laquelle nous savons que les Francs mobilisèrent une flotte. Mais Charles est surtout célèbre pour ses victoires sur les Sarrasins, notamment celle qu’il remporta en 732, la « bataille de Poitiers » : par ce fait d’armes, il fut considéré comme le rempart de la chrétienté contre l’islam. L’enjeu était surtout symbolique, car les Sarrasins menaçaient de s’en prendre à l’un des principaux sanctuaires du monde franc : la basilique Saint-Martin de Tours. Après s’être rendus maître de l’Espagne en quelques années à partir de 711, ils organisaient périodiquement des raids en Aquitaine. Le duc Eudes, en 721, avait réussi à leur faire lever le siège de Toulouse ; mais en 732, il n’était pas parvenu à contenir l’émir Abd al-Rahman, qui avait poursuivi sa course jusqu’à Poitiers, où l’église Saint-Hilaire fut incendiée. Eudes appela Charles Martel à la rescousse. C’est en fait au sud de Châtellerault, à Moussais-la-Bataille, que le maire du palais mit les envahisseurs en échec, le 25 octobre 732. Ce ne fut pas la seule victoire de Charles sur les Sarrasins, auxquels il livra également bataille dans la vallée du Rhône.
Charles et l’Église
Le succès de Charles Martel tient tout à la fois à ses victoires militaires et à sa politique religieuse. Le maire du palais réussit à se faire reconnaître par le pape comme son seul véritable interlocuteur dans l’espace franc ; Grégoire III (731-741) est censé lui avoir fait envoyer les clefs du tombeau de saint Pierre, pour lui signifier qu’il entendait se placer sous sa protection. Le maire du palais a soutenu l’action évangélisatrice de Willibrord, l’apôtre de la Frise, et de Boniface, un moine originaire du Wessex qui avait qualité de représentant du pape en Germanie. Paradoxalement, Charles fut ultérieurement décrié par certains clercs, qui désiraient lui faire expier en enfer son attitude à l’égard des biens d’Église, motivée par sa politique militaire. En effet, il avait attribué à ses vassaux des terres appartenant à des établissements ecclésiastiques, pour rémunérer leur service armé. Ces biens ou bénéfices, octroyés à la suite d’une « prière » (d’où leur nom de « précaire »), n’étaient toutefois pas cédés en pleine propriété.
Pépin le Bref, « adopté » par Liutprand
Vers 737, Charles Martel conclut avec Liutprand, qui régnait sur le nord de l’Italie depuis 712, une alliance politique : son fils Pépin (le Bref) fut envoyé à la cour du roi lombard, qui lui coupa les cheveux et lui offrit des cadeaux, avant de le laisser repartir en Francie. Il s’agit e d’un geste d’adoption : dans sonHistoire des Lombardssiècle, Paul, rédigée à la fin du VIII Diacre affirme qu’en lui coupant les cheveux, Liutprand était devenu comme un père pour Pépin.
Le testament de Charles Martel
Après une vingtaine d’années passées au pouvoir, l’autorité de Charles Martel était telle qu’il put gouverner, en temps que maire du palais, sans qu’un roi fût à la tête du royaume. À la mort de Thierry IV, en 737, le trône demeura vacant jusqu’en 743. Le roi mérovingien était certes toujours le dépositaire d’une force religieuse transmise par le sang, leMund: c’est en vertu de cette autorité, exprimée par le port des
cheveux longs, que la dynastie s’était maintenue au pouvoir. Mais la réalité du gouvernement était désormais aux mains du maire du palais ; l’absence du roi ne faisait donc pas obstacle au bon fonctionnement de la vie publique. La vacance du trône ou les relations diplomatiques entretenues par Charles Martel, par exemple avec le roi des Lombards, ne sont pas les seules preuves de sa toute-puissance. Charles avait lui-même pris des dispositions testamentaires. Le partage auquel il procéda montre qu’il considérait que le royaume lui appartenait en propre : en effet, conformément à la coutume du partage, il attribua l’Austrasie, l’Alémanie et la Thuringe à Carloman, et la Neustrie, la Burgondie et la Provence à Pépin. Grifon, le fils qu’il avait eu de Swanahilde, devait recevoir quelques comtés. Par ailleurs, il demanda à se faire inhumer à Saint-Denis, la er nécropole mérovingienne à laquelle Dagobert I avait donné un lustre tout particulier. C’est donc véritablement un « presque-roi » qui s’éteint à Quierzy, « emporté par une forte fièvre », le 22 octobre 741.
PÉPIN LE BREF, ROI DES FRANCS
L’événement le plus important dans l’histoire de la famille pippinide est sans doute le sacre de Pépin le Bref. Cet avènement – en fait, une révolution de palais – fut patiemment préparé par Pépin, qui profita de la renonciation de son frère aîné à la mairie du palais pour s’emparer du trône.
L’héritage de Charles Martel
Quand les fils de Charles Martel, Carloman et Pépin le Bref, étaient parvenus au pouvoir en tant que maires du palais, aucun roi ne régnait. Ils furent toutefois bien vite contraints de rétablir un Mérovingien sur le trône, en la personne de Childéric III, celui-là même que Pépin déposerait en 751. En effet, peu après la mort de Charles Martel, ses fils durent faire face à une coalition de princes territoriaux que leur père n’avait pas réussi à soumettre : Odilon de Bavière et Hunald d’Aquitaine, auxquels se joignit Théodebald, l’ancien duc des Alamans. La seule issue pour sauver leur pouvoir était de s’abriter derrière l’autorité de la dynastie mérovingienne. D’abord, Carloman et Pépin travaillèrent ensemble au maintien d’un pouvoir que leur demi-frère Grifon n’était pas seul à contester. Son opposition était compréhensible : Carloman et Pépin avaient voulu le priver de tout héritage, lors du partage de Vieux-Poitiers, en 742, qui faisait fi de la distinction entre Austrasie et Neustrie. Carloman eut une politique militaire active, pour soumettre les ducs nationaux au sein du royaume ; en 746, il remporta une importante victoire en Alémanie, à Cannstatt (actuellement, il s’agit d’un quartier de Stuttgart). La situation était très tendue dans ce duché, comme le prouve l’histoire de l’abbaye de Saint-Gall (en Suisse), à laquelle nombre d’opposants à la domination franque avaient fait donation de biens pour les mettre à l’abri, grâce à la mainmorte, et les recouvrer à titre de précaire. Ces largesses excitèrent la convoitise de comtes de la région, Warin et Ruthard, qui réussirent à faire emprisonner l’abbé Otmar. Cette anecdote illustre les tensions suscitées par la domination franque sur les régions périphériques. Carloman entreprit également de consolider les confins septentrionaux du royaume, en menant quelques campagnes contre les Saxons, prélude aux conquêtes de Charlemagne.
La conversion de Carloman
En dépit de la qualité du gouvernement de Carloman, c’est Pépin le Bref qui récolta les fruits de la politique à laquelle il avait été étroitement associé. En effet, en 747, Carloman renonça au pouvoir pour se faire moine et il se retira en l’abbaye du Mont-Cassin, au sud du Latium, qui avait été fondée vers 529 par e saint Benoît de Nursie ; cet établissement, qui avait été détruit par les Lombards à la fin du VI siècle, fut e restauré au début du VIII siècle grâce à l’appui de la papauté, qui lui accorda l’exemption, c’est-à-dire le privilège de dépendre directement du Saint-Siège. Le rayonnement de ce monastère, qui contribua à la e diffusion de l’observance bénédictine dans la seconde moitié du VIII siècle, est illustré par le séjour qu’y firent également d’autres hôtes de marque, tels Sturmi, l’abbé de Fulda, ou Adalhard, petit-fils de Charles Martel et futur abbé de Corbie.
GÉNÉALOGIES
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