Charles le Téméraire. Duc de Bourgogne. 1433-1477

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Dernier duc de Bourgogne, Charles le Téméraire (1433-1477) n’a pas été un guerrier brutal et borné, rêvant de plier l’Europe à sa loi. Il fut un homme d’État, un parfait chevalier et le plus « moral » des princes de son temps.
Comte de Charolais, puis duc de Bourgogne, il contra les menées de son redoutable adversaire Louis XI, l’« universelle araigne », et forma un rêve : faire des États bourguignons une grande puissance au cœur de l’Europe occidentale.
Mais cet attardé de l’âge féodal vivait dans des chimères. Les banquiers et les marchands commençaient à tenir le haut du pavé et la diplomatie prenait le pas sur l’idéal chevaleresque. Charles voulait être le nouvel Alexandre mais ne connut que deux déroutes face aux Suisses, et une mort anonyme, de la main d’un simple chevalier.
Publié le : jeudi 2 octobre 2014
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EAN13 : 9791021007123
Nombre de pages : 288
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EAN : 979-10-210-0712-3
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CHAPITRE VIII
LE MARIAGE ANGLAIS
L’union avec la fille de Louis XI qui avait été stipulée au traité de Conflans ne présentait plus aucun intérêt. Charles savait qu’aucun lien familial n’aurait empêché le roi de France de souhaiter la disparition de la Bourgogne comme puissance indépendante. Appliqué à donner à la France ses frontières naturelles, Louis XI ne pouvait pas tolérer qu’un État aussi puissant que la Bourgogne continuât à constituer une enclave dans les possessions royales. Enclave dangereuse, qui, par l’aide qu’elle pouvait donner soit à l’Empire, soit à l’Angleterre, demeurait un péril permanent pour la jeune monarchie, qui sortait si affaiblie, mais si ambitieuse et si impatiente de vivre, des tristesses et des désordres de la guerre de Cent Ans. Il était inadmissible que la France et la Bourgogne restassent des puissances rivales, à peu près d’égales forces. La Bourgogne, pensait Louis XI, devait revenir à la France dont elle avait été détachée par l’imprudente générosité de Jean le Bon. Cette conviction que même le mariage prévu avec une princesse française n’empêcherait pas Louis XI de travailler sans répit à la ruine de son rival décida Charles le Téméraire à se tourner plutôt du côté de l’Angleterre. La situation politique anglaise demeurait extrêmement confuse, et la guerre des Deux-Roses avait donné l’avantage tantôt à York, tantôt à Lancastre. Elle durait depuis plus de quinze ans ; le pays, désolé par les rivalités des deux familles, aspirait à la paix. Les villes ni les nobles ne s’intéressaient beaucoup à une querelle qui divisait la postérité d’Édouard III ; l’intérêt national n’était pas en jeu. Que ce fussent les descendants de Jean de Gand ou ceux d’Edmond de Langley qui occupassent le trône, les affaires d’Angleterre n’en seraient pas profondément modifiées. Le pays, au contraire, s’affaiblissait et se ruinait à poursuivre une guerre civile dont l’issue, quelle qu’elle fût, ne devait lui apporter aucun profit. Le commerce et l’industrie en souffraient, les champs étaient dévastés, les paysans malmenés, les nobles se mettaient entre les mains des hommes d’argent pour pouvoir continuer ces coûteuses chevauchées. Les deux monarques qui se disputaient le pouvoir n’étaient, ni l’un ni l’autre, très populaires. À Henri VI, descendant d’Édouard III par la branche Lancastre, on reprochait les défaites qu’il avait subies en France. Il avait hérité quelque chose de la démence de son grand-père, Charles VI de France, et, doux, faible, débonnaire, il était incapable de tenir en main un royaume dans lequel les émeutiers de Jack Cade tenaient la campagne, et où Warwick, porte-parole de la noblesse, grand féodal et « Dernier des barons », entendait donner le trône à qui lui plaisait. Henri VI était si pauvre et si démuni que le jour de Noël 1451 il ne put dîner, faute d’argent. Avec cela vertueux, épris de simplicité, pieux, cultivé, et complètement égaré dans cette sorte de jungle dont Warwick était le tyran.
Warwick pensa faire bon marché de ce piteux souverain. Il le fit enfermer à la Tour et le remplaça par son beau-frère, Richard d’York. L’Angleterre, pendant ce temps, se débattait dans un désordre inexprimable, que Louis XI considérait avec satisfaction, puisqu’il affaiblissait cette vieille ennemie de la France, et qu’il entretenait par l’aide morale qu’il donnait au comte. Il semblait en effet que Warwick fût le maître de la situation. Après avoir fait Henri VI prisonnier à Saint Albans, il avait donné la couronne à la maison d’York, représentée par son beau-frère Richard. Puis, en 1461, il avait fait proclamer roi le fils de celui-ci, Édouard IV. Cette victoire n’avait pas détruit les espoirs de la Rose rouge, qui résistait encore et pensait reprendre le dessus. Il suffit d’ailleurs d’une discussion entre l’arrogant « Faiseur de rois » et sa créature pour que Warwick, changeant brusquement de parti, fît sortir Henri VI de la Tour et le replaçât sur son trône. York comprit cet avertissement et se résigna au despotisme de son protecteur, sur quoi le malheureux Henri VI reprit le chemin de la Tour, tandis qu’Édouard IV remontait sur le trône. Cet état de choses ne pouvait pas durer. L’Angleterre en avait assez. Charles le Téméraire se dit qu’il avait un rôle à jouer dans l’imbroglio anglais, quand ce ne serait que pour tenir sa place dans une partie où Louis XI était engagé. Par sa mère, Isabelle de Portugal, il descendait de Lancastre, mais il avait sans doute peu d’attachement pour la Rose rouge, et puis Lancastre était battu, et l’on ne savait s’il reprendrait jamais le pouvoir. Il se détourna donc du mariage français, et sollicita la main de Marguerite d’York. Cette union avait fait l’objet déjà de pourparlers qui furent l’accessoire – ou l’essentiel – du fameux tournoi qui avait eu lieu en Angleterre, pendant la maladie du duc Philippe. Les Bourguignons s’y étaient particulièrement distingués, ce qui avait fait beaucoup pour le prestige de leur maison ; pendant que les chevaliers brisaient des lances, les diplomates échangeaient des conversations utiles. Il en résulta que la maison royale d’Angleterre voyait d’un bon œil une demande de mariage formée par le comte de Charolais. La même année où York causait avec les Bourguignons, Warwick était reçu magnifiquement par Louis XI à Rouen. Ce fut une réception que Louis XI voulut à dessein « royale » pour bien montrer quel cas il faisait du « Dernier des barons ». Édouard IV, de son côté, regarda comme une insulte au pouvoir royal cette initiative d’un seigneur qui n’était, en définitive, que comte de Warwick ; quoiqu’il eût peur de Warwick, il se réserva de le lui reprocher dès son retour. Mais comme il redoutait les sautes d’humeur de son terrible beau-frère, il jugea qu’il serait utile d’acquérir un allié puissant en la personne de Charles le Téméraire. Sûr de l’appui de la Bourgogne, il pourrait se libérer de la tyrannique tutelle de son associé. Ce mariage contentait donc également les intérêts de la maison royale anglaise et ceux du duc de Bourgogne. Ce n’était pas le pacte tripartite, la triple alliance, souhaitée par Philippe le Hardi et son chancelier de Thoisy, dont la politique, je l’ai montré, tendait à assurer la paix européenne en établissant un accord entre la France, la Bourgogne et l’Angleterre. Ces trois pays alliés auraient tenu en échec l’Empire et son groupe d’États germaniques, et, par leur énorme supériorité, auraient empêché le retour de guerres aussi néfastes que la guerre de Cent Ans. Il n’était plus question aujourd’hui d’inclure la France dans un pareil pacte. Louis XI et Charles le Téméraire ne pouvaient être attelés à la même charrue. Il existait entre eux un antagonisme qui ne finirait qu’avec la défaite de l’un des adversaires. Le beau rêve du chancelier de Thoisy devait donc demeurer un rêve, comme tous les beaux projets de paix universelle, mais on pouvait revenir à la sage
politique des ducs de Bourgogne, qui s’étaient toujours appuyés sur l’alliance anglaise, soit par sympathie personnelle, soit dans l’intérêt de l’État. Chastellain présente l’alliance avec l’Angleterre comme une nécessité pour le jeune duc. À l’en croire, ce seraient les Français qui, par leurs intrigues et leurs machinations, l’auraient presque contraint à cette alliance. Ce texte est important, car il semble, d’après le ton même du chroniqueur, qu’il voulût défendre son maître contre des critiques qu’on lui faisait à ce sujet. Il est évident pour nous qu’un accord avec l’Angleterre était nécessaire, en raison de l’attitude menaçante de Louis XI, en Normandie, en Picardie, et de ses intrigues dans les Flandres ; quoiqu’il eût « les fleurs de lis en son front », Charles était donc parfaitement justifié dans sa politique anglophile, et d’autant plus que Louis XI en faisait autant en caressant l’orgueil de Warwick. L’état de choses en Angleterre, d’autre part, incitait les cousins ennemis à chercher des alliés sur le continent, les uns en France, les autres en Bourgogne. La maison d’York, elle-même, tenait pour l’alliance bourguignonne, et lorsqu’il revint de son voyage en France Warwick se vit reprocher sévèrement son attitude qui compromettait le gouvernement anglais, lequel était ami des Bourguignons et voulait rester leur associé. Alors qu’il croyait consolider sa situation en associant Louis XI à sa cause personnelle, le Faiseur de rois avait vivement mécontenté la noblesse anglaise, qui faisait grief au roi de France de ses réformes modernistes, favorables aux bourgeois et contraires aux intérêts des nobles. L’opinion publique, elle aussi, voyait d’un mauvais œil ces flatteries adressées à un royaume avec lequel on avait été en guerre pendant si longtemps. Il advint donc que Warwick se trouva au retour de France beaucoup plus faible qu’il ne l’était avant son départ, et coupable d’avoir déplu en même temps au roi, au peuple, à l’aristocratie et au duc de Bourgogne. Le « Dernier des barons » pensa se tirer d’affaire en renonçant brusquement à la Rose blanche et en servant la cause de Lancastre. C’était un retournement habile peut-être, mais téméraire. Il se réconcilia avec Marguerite d’Anjou, qu’il avait si violemment combattue naguère, maria sa fille au prétendant de la maison de Lancastre, et prit ouvertement position contre les York. Il ne possédait plus, cependant, cette toute-puissance qui avait épaulé, autrefois, son ambition et son arrogance. L’amitié de la Bourgogne allait d’ailleurs jouer un rôle décisif dans le conflit et entraîner bientôt la chute et la mort de Warwick. Charles le Téméraire ne renonçait pas, pour autant, à son attachement aux Lancastre. Il est évident que, s’il avait trouvé une autre princesse que Marguerite d’York, il l’aurait épousée. Petit-fils d’une Lancastre, il manquait aux traditions de cette famille, en se mariant dans la famille de ses plus cruels ennemis. L’intérêt de la Bourgogne exigeait cette union, cependant, et il s’y résigna, faute de pouvoir faire autrement. Il attendit que le temps du deuil qu’il portait pour la mort de son père fût achevé, et lorsque l’année fut expirée, Marguerite d’York se mit en route pour rencontrer son futur époux. Beau joueur, Warwick accompagna la princesse anglaise, montés tous deux sur le même cheval, à travers les rues de Londres, jusqu’au bateau qui devait la conduire en Flandre. Il tenait à la main la rose blanche, comme signe de son attachement à la maison d’York, mais il n’alla pas plus loin. Ce fut lord Scales qui l’escorta jusqu’à Bruges, à la tête d’une flotte magnifique, commandée par le lord amiral d’Angleterre. La duchesse de Norfolk et un grand nombre de dames de la plus haute noblesse étaient à bord des vaisseaux. On arriva, en cet équipage, au port de l’Écluse, où la fiancée fut reçue par la veuve de Philippe le Bon et la fille de Charles le Téméraire. Le duc n’arriva
que le lendemain. On passa une semaine à l’Écluse, puis les fiancés se séparèrent. Marguerite gagna par voie d’eau la petite ville de Damme, où Charles la rejoignit le lendemain de son arrivée, le dimanche 3 juillet 1468. La cérémonie nuptiale, célébrée par l’évêque de Salisbury en présence d’un légat du pape, fut très simple, le duc ne s’étant fait suivre que de quelques gentilshommes. Mais un splendide cortège attendait les époux à la porte de Sainte-Croix, à Bruges. Le récit de ce mariage, tel qu’on le trouve dans La Marche, évoque les pages les plus fantastiques des romans de chevalerie. À cette occasion, Charles le Téméraire déploya dans les banquets, dans les tournois, plus de luxe, de splendeur et de magnificence que son père n’en avait dépensé dans le cours de sa fastueuse vie. Les entremets du repas de noces font pâlir l’originalité et la richesse de ceux du fameux banquet de Lille où fut prononcé le Vœu du Faisan. Il s’agissait d’éblouir la noblesse anglaise qui avait accompagné la jeune princesse et de montrer la puissance, l’opulence de la Bourgogne. Charles qui était si ménager d’ordinaire de ses deniers et qui aimait mieux les réserver pour augmenter son armée et son artillerie, fit preuve ce jour-là d’une prodigalité dans laquelle il s’avoue le digne fils de Philippe le Bon.
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