Chemin d'avenir

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La thèse que défend l'auteur est que les crises à répétition que connaît la Côte d'Ivoire depuis la mort d'Houphouët-Boigny en 1993 et qui ont abouti à la guerre en 2002 ne peuvent pas s'expliquer uniquement par la volonté d'une France décidée à ne perdre aucun privilège au profit de nouveaux partenaires économiques de la Côte d'ivoire. Les vraies raisons sont, pour ainsi dire, endogènes : incohérence politique et refus manifeste des dirigeants successifs à rassembler et à travailler à la coexistence des populations.
Publié le : mardi 1 janvier 2008
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EAN13 : 9782336279145
Nombre de pages : 245
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CHEMIN D’AVENIR Côte d’Ivoire, la paix soit avec toi !

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-04568-2 EAN : 9782296045682

Francis BARBEY

CHEMIN D’AVENIR
Côte d’Ivoire, la paix soit avec toi !

Préface de Clément MOLO MUMVWELA

L'Harmattan

Points de vue Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Pierre NDOUMAÏ, On ne naît pas noir, on le devient, 2007. Fortunatus RUDAKEMWA, Rwanda. À la recherche de la vérité historique pour une réconciliation nationale, 2007. Kambayi BWATSHIA, L’illusion tragique du pouvoir au CongoZaïre,2007. Jean-Claude DJÉRÉKÉ, L’Afrique refuse-t-elle vraiment le développement ?, 2007. Yris D. FONDJA WANDJI, Le Cameroun et la question énergétique. Analyse, bilan et perspectives, 2007. Emmanuel M.A. NASHI, Pourquoi ont-ils tué Laurent Désiré Kabila ?, 2006. A-J. MBEM et D. FLAUX, Vers une société eurafricaine, 2006. Charles DEBBASCH, La succession d’Eyadema, le perroquet de Kara, 2006. Azarias Ruberwa MANYWA, Notre vision de la République Démocratique du Congo, 2006. Philémon NGUELE AMOUGOU, Afrique, lève-toi et marche !, 2006. Yitzhak KOULA, Pétrole et violences au Congo-Brazzaville, 2006. Jean-Louis TSHIMBALANGA, L’impératif d’une culture démocratique en République Démocratique du Congo, 2006. Maligui SOUMAH, Guinée : la démocratie sans le peule, 2006. Fodjo Kadjo ABO, Pour un véritable réflexe patriotique en Afrique, 2005. Anicet-Maxime DJEHOURY, Marcoussis : les raisons d’un échec. Recommandations pour une médiation, 2005. FODZO Léon, L’exclusion sociale au Cameroun, 2004. J.C. DJEREKE, Fallait-il prendre les armes en Côte d’Ivoire ?, 2003. STALON Jean-Luc, Construire une démocratie consensuelle au Rwanda, 2002. EMONGO Lomomba, Le devoir de libération. Esclave, libère-toi toi-même.

Au prof. Jacques Gonnet dont la pensée m’a ouvert un chemin. À Romain, le frère jumeau que je n’ai pas eu. À Jocy, qui n’a pas vu la fin de ce projet. À ma tante Suzanne Paoua et aux habitants de la commune de Grabo (RCI), victimes innocentes des affrontements entre l’armée ivoirienne et les rebelles, le 9 janvier 2003. À mon ami Emmanuel Wohi Nin, et à l’ensemble du clergé du diocèse de Man (RCI), pour avoir courageusement opposé à l’intimidation, à l’humiliation et à la barbarie, la force de l’Amour.

L’explosion n’aura pas lieu aujourd’hui. Il est trop tôt…ou trop tard. Je n’arrive point armé de vérités décisives. Ma conscience n’est pas traversée de fulgurances essentielles. Cependant, en toute sérénité, je pense qu’il serait bon que certaines choses soient dites. Ces choses, je vais les dire, non les crier. Car depuis longtemps, le cri est sorti de ma vie. Et c’est tellement loin… (F. Fanon, Peau noire, masques blancs)

SOMMAIRE

Préface (13) Avant-propos (17) Introduction (23) Terriens sans terre (25) "Y a drap, le pays est gâté !" (39) La cerise sur le gâteau de Noël (53) Laurent Gbagbo ou le RDV de l’historien avec l’Histoire (61) Alassane Ouattara ou la controverse inféconde au cœur du débat (71) "Negrofolie" (81) Démocratie ethnique (93) "Politic-siens" (103) De la morale au moral (123) "Médiacrité" (137) L’éducation en jeu (149) Nous croyons en un seul Dieu. Et après ? (159) Et l’Église dans tout ça ? (167) Martyrs oubliés (187) De la "communauté internationale" à la communauté africaine (191) "Nègres-Gaulois, Allez’enfants !" (199) Le plaidoyer de Jean Paul II (221) Ecce Homo, voici l’Homme ! (227) Conclusion (235) Bibliographie sélective (239)

Sigles et abréviations

AFP : Agence France-Presse BCEAO : Banque centrale des États de l’Afrique de l’ouest CCFD : Comité catholique contre la faim et pour le développement CNE : Commission nationale des élections FMI : Fonds monétaire international FPI : Front populaire ivoirien Ibid. : Ibidem J-C : Jésus-Christ Jn : Jean MISNA : Missionary International Service news Agency ONG : Organisations non gouvernementales ONU : Organisation des Nations Unies Op. cit. : Opus citatum p., pp. : page, pages PDCI : Parti démocratique de Côte d’Ivoire RCI : République de Côte d’Ivoire RDC : République démocratique du Congo RDR : Rassemblement des Républicains RDV : Rendez-vous RTLM : Radio télévision libre des mille collines SODEPALM : Société de palmiers UA : Union africaine UNESCO : Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la culture

Préface

«L’homme est un animal social », écrivait Aristote dans l’Éthique à Nicomaque, il y a plus de deux millénaires. Il l’est encore aujourd’hui. Mais ce "vivre ensemble" avec l’autre dans un espace défini constitue le grand défi auquel l’homme d’hier et celui d’aujourd’hui sont confrontés. Emmanuel Levinas, dans Autrement qu’être ou Au-delà de l’essence, avait déjà constaté que le rapport à l’autre n’était pas évident : « Rien, en un sens, n’est plus encombrant que le prochain. Ce désiré n’est-il pas l’indésirable même ? ». Jean Paul Sartre manifestait dans Huis clos sa difficulté d’être avec l’autre par une phrase qui lui a valu les pires accusations : « l’Enfer, c’est les autres ». Excluant une hypothétique prédisposition humaine à accueillir l’autre, les hommes ont progressivement pris conscience au cours de leur histoire du fait que rencontrer l’autre, signifie se rencontrer soi-même et se réaliser en tant qu’être humain. C’est la leçon de l’une des grandes découvertes que l’homme n’ait jamais faite : l’humanisme. Pourquoi alors tant de haine entre les hommes ? Comment se fait-il que cet humanisme puisse être autant bafoué dans divers endroits de la planète, en Irak, au Kosovo, au Rwanda, au Soudan, en République démocratique du Congo, en Côte d’Ivoire, etc.? C’est à cette question fondamentale qu’essaye de répondre le livre CHEMIN D’AVENIR. Côte d’Ivoire, la paix soit avec toi ! à partir de l’analyse de la grande crise que connaît la Côte d’Ivoire depuis la tentative de coup d’État manquée du 19 septembre 2002. Depuis lors, de nombreux ouvrages et articles sont parus, cherchant à comprendre et à expliquer ce qui s’est passé dans ce pays jadis stable et prospère. Le présent ouvrage affronte également ce problème. Mais il le fait "autrement".

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Un problème peut en effet être abordé aussi bien du dedans que du dehors. Si l’approche extérieure peut jouir de l’avantage de l’objectivité, l’approche intérieure, elle, court le risque d’une prise de position partiale. C’est le risque qu’a assumé l’auteur ici. Mais, comme l’avait souligné Friedrich Nietzsche, « tant que les vérités ne s’inscrivent pas dans notre chair à coups de couteau, nous gardons vis-à-vis d’elles, à part nous, une certaine réserve qui ressemble à du mépris : elles nous apparaissent encore trop semblables à des "rêves emplumés", comme si nous pouvions les atteindre ou ne pas les atteindre, selon notre gré, – comme si nous pouvions nous réveiller de ces vérités ainsi que d’un rêve ! » (Aurore. Pensées sur les préjugés moraux, 1881, Livre Cinquième, § 460). Natif de la Côte d’Ivoire, l’auteur nous livre à travers cet ouvrage toute la souffrance que les vérités ivoiriennes de la haine, de la division et de la guerre « inscrivent dans sa chair » d’Ivoirien. Allant au-delà de l’homme ivoirien, il analyse ce drame au niveau de tout être humain victime de la violence et en tire des principes universels "d’humanité". C’est sur la base de ces principes qu’il s’adresse à tous les protagonistes de la crise ivoirienne. Son message est une invitation à tourner le regard vers l’avenir, afin de dépasser le clivage stérile entre les divergences actuelles et de construire ensemble la coexistence. Un message d’espérance non seulement pour les Ivoiriens, mais pour tous les hommes. De fait, comme le montre l’ouvrage, ce qui est en jeu, tant dans le drame ivoirien que dans les autres grandes barbaries qu’a connu l’humanité (esclavage, colonialisme, nazisme, génocides, etc.), c’est l’être humain et son rapport à l’autre. Un rapport malheureusement dominé par ce que l’auteur appelle « l’idéal aberrant de la soushumanisation de l’"homme-l’autre" ». Toute démarche de reconstruction humaine devrait donc, selon l’auteur, partir de la négation de ce que l’homme n’est pas, c’est-à-dire « un degré d’humanité en dessous, selon qu’il n’est pas "moi" ». Cette démarche concerne non seulement les 14

politiques et les intellectuels, mais également l’ensemble des citoyens, l’homme de la rue y compris. En ce sens, la reconstruction de la coexistence humaine dans une société définie par tous est une démarche politique qui consiste à ne pas penser la non-coïncidence des opinions en termes de violence et de guerre, mais autrement. Cela implique selon l’auteur, de constituer « un espace de reconnaissance mutuelle des différences, indispensable au travail de compromis que nécessite le "vivre ensemble" ». Tout bien considéré, le présent ouvrage, qui aborde la question des crises ivoiriennes au niveau de l’homme, l’homme ivoirien et l’être humain en général, est un apprentissage de l’altérité afin de "reconstruire" l’humanité de tout homme et de toute femme non seulement en Côte d’Ivoire, mais également partout où celle-ci est remise en question. Il s’adresse donc à tous ceux qui « sont engagés, non pour défendre le Noir, le Blanc ou le Jaune, mais la dignité humaine ». Clément MOLO MUMVWELA1

Docteur en économie de développement de l’Université pontificale grégorienne de Rome, et auteur du livre Le développement local au Kwango-Kwilu (RD Congo), Bern, Peter Lang, 2004.

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AVANT-PROPOS
On ne peut se libérer collectivement des démons extérieurs sans avoir fait un travail sur nos propres démons intérieurs (Théophile Kouamouo)2

Hommes, femmes, enfants, vieillards abattus à la kalachnikov à bout portant…Personnes brûlées vives, blessés achevés à l’arme blanche, civils et militaires enfermés dans des cases auxquelles on met le feu, corps brûlés puis exposés dans les rues, civils descendus, drapeaux blancs agités en vain, charniers, enfants violentés, gorges tranchées, corps disloqués, inhumations collectives, enlèvements, viols, rançons… Un pays à feu et à sang…Des massacres impunis…Comment arrêter la machine infernale…Cette spirale de l’effroi qui a transformé en quelques années un paradis en enfer, dans ce pays où la loi pourtant déclare haut et fort et noir sur blanc que : "la personne humaine est sacrée !"3

Par cette description, Jacques Vergès nous conduit au cœur d’une humanité dévoyée que rien ne semble arrêter. L’homme est devenu fou ! Nous sommes devenus fous ! Le hic, c’est qu’une telle tragédie met en cause la sacralité de la personne humaine, pourtant reconnue par l’homme lui-même. Quelle incohérence ; non, disons plutôt quelle légèreté ! Profitons de ces moments de lucidité pour nous interroger sur nous-mêmes et sur notre humanité, en espérant que ces
Théophile KOUAMOUO, Préface in Jean-Claude DJÉRÉKÉ, L’Afrique refuse-t-elle vraiment le développement ? Paris, L’Harmattan, 2007, p.12. 3 Jacques VERGES, Crimes contre l’humanité. Massacres en Côte d’Ivoire, Paris, Pharos/ Jacques-Maris Laffont, 2006, p. 7.
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interrogations nous évitent de faire marche-arrière et de nous complaire dans ce qu’il n’est pas faux d’appeler la culture de la déshumanisation. Comment est-on arrivé là ? Voilà la première question. Gravissime ! Que faire pour construire l’avenir ? Voilà la seconde question. Gravissime ! Ces deux questions se tiennent. Il ne s’agit donc pas de négliger l’une pour qu’avec l’autre nous nous installions dans des débats fermés, extrémistes et dénonciateurs, en croyant pouvoir trouver dans des élections "utopiquement" transparentes, un chemin de salut. Depuis septembre 2002, j’ai eu l’occasion de lire un certain nombre de documents disponibles sur ce qu’on a appelé "la" crise ivoirienne, c’est-à-dire la crise qui a commencé à l’aube du 19 septembre 2002 en Côte d’Ivoire. J’ai eu aussi l’occasion de m’entretenir de cette crise avec des Ivoiriens et des amis non Ivoiriens. Malgré la diversité des angles d’attaque et la pertinence des analyses, ces différentes lectures et entrevues informelles ont tendance à s’installer dans la première interrogation. C’est leur choix ! Je voudrais en ce qui me concerne pouvoir avancer dans cette analyse en tenant compte des deux interrogations précédemment formulées. J’estime que pour en parler il faut nécessairement sortir des positions tranchées et se passer des discours purement accusateurs et déresponsabilisants. Parce que :
La crise ivoirienne, contrairement à une opinion en vogue à Abidjan, ne résulte pas d’un complot ourdi par l’Élysée ou par le Quai d’Orsay, mais s’inscrit dans un long processus historique. De la fin de la colonisation qui a façonné – par nature brutalement – ce pays d’Afrique de l’Ouest, en lui imposant notamment un modèle de développement et en lui conférant des frontières artificielles, aux déchirements

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actuels, les principaux acteurs de la pièce sont avant tout des Ivoiriens4.

Pas exclusivement les Ivoiriens, "mais avant tout !". C’est donc d’abord aux Ivoiriens qu’il appartient de penser et de définir la société dans laquelle ils souhaitent vivre ensemble. Une telle réflexion ne peut pas s’arrêter à la crise de septembre 2002. C’est pourquoi mon texte se propose de traiter de "crises ivoiriennes" sans prétendre les cerner toutes, mais avec pour finalité de participer à un débat constructeur. Écrire, comme je vais essayer de le faire, c’est presque toujours une question de positionnement. On s’exprime, on défend ses idées en faisant le choix des mots et des phrases qui conviennent le mieux possible. C’est en cela qu’écrire ou parler ne peut pas être neutre, au sens où l’on le ferait en utilisant des mots et des phrases sans rapport de signification avec ce que nous ressentons à un moment ou à un autre et qui nous pousse à l’action. C’est ainsi par exemple qu’« on choisit son camp »5 quelque soit le prix à payer.
Mais, comme le note Jacques Gonnet, n’oublions jamais que l’histoire est jalonnée de barbarie, que si des hommes ont lutté, ont péri pour la dignité humaine, c’est que d’autres se sont acharnés à détruire, à vouloir l’innommable. Ce combat est toujours à recommencer. Face à l’inacceptable, il s’agit déjà de présenter une résistance, dire "non". La suite est affaire individuelle. Les chemins sont multiples, ils dépendent d’une intimité parfois impossible à exprimer parce que trop douloureuse6.

Thomas HOFNUNG, La crise en Côte-d’Ivoire. Dix clés pour comprendre, Paris, La Découverte, 2005, pp. 8-9. 5 Jacques GONNET, Les médias et l’indifférence, Paris, Puf, 1999, p. 146. 6 Jacques GONNET, ibid., p. 146.

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Si j’ai décidé d’écrire sur un sujet comme celui dont il va être question, c’est pour deux raisons principales : assumer d’abord la place qui est la mienne, c’est-à-dire homme parmi les hommes, citoyen parmi les citoyens, et à la fin refuser de déserter l’histoire de mon peuple, ma propre histoire. En tant que tel, je me sens pleinement responsable du monde et de la société dans lesquels je vis. De ce fait, je m’inquiète de moimême et des autres quand il me semble que nous faillions au devoir qui nous incombe de travailler à un nouvel ordre mondial caractérisé par des défis majeurs à relever, comme ceux de la justice sociale, de la coexistence des identités particulières, et pour tout dire de la dignité humaine. Il s’agit ensuite pour moi d’écrire pour affirmer sans détour mon espérance en une humanité qui n’est pas fatalement mauvaise parce que disposant de ressources insoupçonnables de progresser toujours vers un mieux-être humain. Il ne s’agit donc pas de l’enfermer et de nous enfermer avec, dans ce que « la théologie nomme la condition déchue »7. C’est cette certitude qui me met personnellement en mouvement. D’abord vers moimême, car il s’agit de ne pas m’exclure d’une occasion si rare de me penser en tant que responsable du devenir de l’humanité et du vivre ensemble. Si le monde va bien, il me faut, à la place qui est la mienne, avoir la conscience explicite d’y avoir contribué. S’il va mal, il est de mon devoir d’assumer ma part de responsabilité et d’agir dans le sens du progrès humain par des gestes et des comportements apparemment anodins et isolés, et pourtant toujours déterminants. Car il n’y a que la succession de ces petits gestes qui peut déplacer des montagnes. Ce que je peux faire pour assumer ma place de responsable et contribuer au devenir de l’humanité, je ne veux laisser à personne le privilège de le faire pour moi. C’est une question d’honneur et de survie qui ne se marchande pas ! Mon mouvement s’explique ensuite par le fait qu’il voudrait s’ouvrir vers tous ceux et toutes celles qui liront ces lignes et qui
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Olivier CLEMENT, Question sur l’homme, Paris, Stock, 1972, p. 7.

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partagent avec moi la responsabilité de garantir à notre humanité un avenir humain. Ces réflexions sur les crises ivoiriennes nourrissent l’espoir de participer à leur façon à dédramatiser et à dépassionner le débat autour de la situation ivoirienne, pour qu’enfin on en parle "autrement". La démarche ne consiste donc pas à tirer les leçons d’une guerre qui aurait soudainement pris fin, avec les vainqueurs d’un côté et les vaincus de l’autre, en attendant de mettre la table pour la prochaine. Il s’agit de parler, et de le faire à l’intérieur d’un malaise certain créé par une situation de crises répétitives, pour penser des chemins nouveaux, capables de garantir notre "vivre ensemble". C’est pourquoi, j’estime qu’audelà des responsabilités individuelles et collectives qui sont avérées, la question ivoirienne demande une approche globale, visiblement incompatible avec les controverses infécondes faites de positions qui bloquent toute possibilité de se projeter dans l’avenir. Car il reste vrai qu’« une crise ne devient catastrophique que si nous y répondons par des idées toutes faites, c’est-à-dire par des préjugés. Non seulement une telle attitude rend la crise plus aiguë, mais encore elle nous fait passer à côté de cette expérience de la réalité et de cette occasion de réfléchir qu’elle fournit »8. Les crises ivoiriennes, parlons-en alors "autrement", que par des anathèmes et les débats polémologiques du type, "c’est nous les bons". C’est l’invitation que je souhaite lancer à tous ceux qui aiment la Côte d’Ivoire, à travers ce modeste travail qui est le fruit d’une "marche silencieuse". Merci à tous ceux qui ont rendu possible un tel projet : Monsieur Thierry Billard pour ses conseils avisés, le Révérend Père Luigi Aimetta pour la qualité de ses analyses, les abbés François Yabressinga, Kouamé Badjosse et Luc Camara pour la pertinence de leurs remarques, Mesdames Laure Josset et Aline Vrana pour la relecture et la correction du manuscrit, Chantal
Hannah ARENDT, La crise de la culture, Paris, Gallimard, 2006, p. 225.
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Taffu, Christiane Baka et Solange Sia pour la richesse de nos échanges, ma famille Taoulepoh pour sa présence. Il reste entendu que le contenu de cet ouvrage et ses imperfections n’engagent que son auteur. FB.

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INTRODUCTION
La nature humaine ne peut en aucune façon subsister sans l’association des individus, et cette association ne pourrait exister si l’on ne respectait pas les lois d’équité et de justice. Désordre, confusion, la guerre de tous contre tous, sont les nécessaires conséquences d’une telle conduite licencieuse. David Hume (Enquête sur les principes de la morale)

Cet après-midi-là, c’est dans une librairie française de Rome que mes yeux se sont posés sur Kamikaze de l’Espérance9, un livre qui se veut un deal d’amour dans un monde marqué par la haine et la violence. Portant en moi la souffrance de mon pays et celle des hommes, femmes et enfants qui y vivent, à la vue du livre de Guy Gilbert, mes pensées n’ont pas manqué de s’envoler vers cette terre d’espérance qu’est la Côte d’Ivoire. Au-delà de ce pays tant aimé, j’ai pensé à l’Afrique embrasée. J’ai aussi pensé à l’Irak, à la Palestine, à Israël, ainsi qu’à toutes les autres formes de guerres et de violences silencieuses plus près de chacun de nous, que nous feignons de voir et qui, théoriquement, n’existent pas. Surtout lorsqu’elles sont sans intérêt pour les médias. Face à une situation pareille, faut-il désespérer de l’homme ? Absolument pas. Parce qu’il est capable d’autres choses beaucoup plus belles. Comme le fait de trouver à la violence et au rejet de l’autre, une alternative plus humaine. C’est ainsi qu’Olivier Clément note que la situation "déchue" de l’homme est toujours traversée d’éclairs. « Dans la folie de l’amour ou de la création, dans la transparence d’un

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Guy GILBERT, Kamikaze de l’Espérance, Paris, Stock, 2004.

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regard, dans le simple et soudain émerveillement d’exister, des profondeurs lumineuses se révèlent ».10 Le livre de la Genèse (Gn. 3), à travers le péché d’Adam et d’Eve, nous révèle comment, en nous inclinant devant la tyrannie de nos instincts, nous fragilisons notre humanité, qui devient par là, esclave de la mort. « Mais la mort, l’état de mort durant notre vie même, signifie beaucoup plus largement une existence "contre nature," contre cette soif d’éternité, cette exigence de célébration qui constitue notre secrète vérité »11. L’épisode de Caïn et de son frère Abel (Gn. 4) nous rappelle aussi que nous ne sommes à l’abri d’aucune déshumanisation si nous ne nous engageons pas à travailler à l’avenir en nous convainquant de la nécessité de le faire avec les autres. Mais il reste aussi vrai qu’aucune fatalité ne saurait justifier le fait que se posent à notre monde d’aujourd’hui des problèmes de rejet de l’autre, de violence, de justice sociale et de coexistence humaine. Si ce livre traite des crises ivoiriennes, il ne s’adresse pas exclusivement aux Ivoiriens. Il s’adresse à tous ceux que la violence aveugle ou que la vengeance tenaille, à tous les humiliés, meurtris dans leur âme, aux faiseurs de paix et de guerre, à tous ceux dont l’indifférence frise la complicité devant les tragédies de notre temps. Je souhaite à nous tous de devenir par une réflexion sur nous-mêmes, sur le monde dans lequel nous vivons, et celui dans lequel nous voulons vivre, des hommes naturels qui ne s’enferment pas dans ce que Olivier Clément nomme la nature impersonnelle « qui asservit l’homme et l’engloutit dans la mort »12. Nous avons donc tous à devenir des "combattants du vivre ensemble et de la coexistence humaine". C’est là l’objectif de ces lignes qui abordent humblement quelques thèmes majeurs qui touchent aux crises ivoiriennes.
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Olivier CLEMENT, op. cit., p. 8. Olivier CLEMENT, ibid., p. 9 12 Olivier CLEMENT, ibid., p. 10.

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