Chili, la force contre le droit

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Le 11 septembre 1973, un coup d'Etat militaire mettait fin au Chili à une tradition séculaire de démocratie. Celle-ci était caractérisée par un respect de la légalité et un souci du droit uniques en Amérique latine. La dictature mise en place depuis lors et dirigée par le général Pinochet est devenue un modèle du genre. Ce qui l'a distinguée principalement d'autres régimes autoritaires, c'est sa référence à un type d'Etat de droit inédit. Les militaires n'auraient rompu la longue tradition de non-ingérence dans les affaires politiques que pour mieux " protéger " la démocratie représentative contre les " ennemis " de l'Occident. Le résultat a été le démantèlement de tous les acquis de la lutte démocratique, de toute activité politique et de toute association représentative, professionnelle ou syndicale. Les gouvernements démocratiques du monde entier n'ont eu de cesse que de dénoncer les exactions des autorités chiliennes. Celles-ci ont fini par faire rédiger et plébisciter, dans des conditions fort contestables, sept ans après le coup d'Etat militaire, une Constitution politique appelée à remplacer celle de 1925, qui avait précisément permis la consolidation des principes démocratiques. Les six essais réunis dans ce volume sont écrits par des hommes de loi, qui ont exercé des responsabilités politiques au sein des gouvernements Ibanez de 1952, Frei de 1964 et Allende de 1970. Leur analyse de la Constitution de 1980 contraste fort avec celle des suppôts du régime. Elle tend notamment à démasquer, avec les seuls arguments puisés dans leur connaissance du droit et leur attachement à la démocratie, un régime qui emprunte au droit et à la démocratie sa rhétorique mais non sa finalité.
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296287501
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CHILI
La force contre le droit
Critique de la légalité du système chilien

CHILI
La force contre le droit
Critique de la légalité du système chilien

Jorge TAPIA Marcos ALVAREZ Alejandro HALES Jaime CASTillO Sergio TEITElBOIM Clodomiro AlMEYDA

Textes choisis par Serge De RYCK et Marcos ALVAREZ

C Vie

Ouvrière)

L'Harmattan
7 rue de l'Ecole Polytechnique, F 75005 Paris

aaaociation aana but lucratll

Rue d'Anderlecht, 4 B 1000 Bruxelles

Textes choisis par Serge DE RYCK
et Marcos ALVAREZ GARCIA

CENTRE

D'ETUDE DE L'AMERIQUE LA TINE
INSTITUT DE SOCIOLOGIE UNIVERSITE LIBRE DE BRUXELLES.

Cet ouvrage a été réalisé à la collaboration du personnel de l'asbl CERCAl : Mesdames Chantal BONNARENS (résumés) Anne-Marie GOFFEAU (dactylographie) Viviane MERCKX (traduction) grâce

avec l'aide du Ministère de l'Emploi et du Travail

'~ux termes de la loi belge du 22 mars 1886 sur le droit d'auteur, seul l'auteur a le droit de reproduire ce livre ou d'en autoriser la reproduction de quelque manière et sous quelque forme que ce soit. Toute photocopie ou reproduction sous une autre forme est donc faite en violation de la loi. ..

@ Editions Vie ouvrière, Bruxelles 1989 ~mprimé en France ISBN 2-87003-243-9

@ L'Harmattan,

Paris, 1989

PREFACE
PIERRE MERTENS

On imagine souvent que fes dictateurs se passent du Droit et qu'en fermant les portes du Parlement, le pouvoir met fin à toute activité législative. La vérité est tout autre: il n'y a pas de légiste plus bavard, plus actif, que le tyran. Il ne fait pas l'économie des lois, non, il leur fait seulement dire autre chose et à d'autres fins. C'est même là, plus encore que dans le recours à la force, qu'il manifeste son cynisme. Dans cette façon d'emprunter à l'Etat de Droit ses fonctions, ses techniques, ses apparences, pour secréter un pur et simple faux-semblant, un trompe-l'oeil juridique. Tel est le sujet fondamental des contributions qui composent le présent ouvrage. Toutes montrent les méthodes qu'a utilisées le régime du général Pinochet pour légitimer, à toute force et contre l'évidence, une non-démocratie. La politique, comme la nature, a horreur du vide. Ayant barayé tous res acquis de la démocratie qui consacrait, sous le gouvernement Allende, la voie chilienne vers Je socialisme, on a fait pousser dans ce désert les fleurs de rhétorique vénéneuses du totalitarisme. En pervertissant le sens des concepts. La Constitution de 1980, censée justifier la prise de pouvoir en 1973, et préparer l'avenir - et toutes les dictatures sont des machines qui fabriquent du passé avec l'avenir des hommes - achève d'institutionnaliser l'Etat de non-droit, en lui accordant, à l'ombre du dogme de la sécurité nationale, toutes les armes qu'entendra utiliser l'appareil répressif. La loi d'amnistie, la loi antiterroriste, les lois dites "politiques" et jusqu'à la procédure de plébiscite n'ont visé qu'à enrayer le processus de retour à une possible démocratie. Le Droit, alors, ne sert plus à dynamiser une société, mais à la capturer, à la figer dans son non-déve-

loppement, et à confisquer les droits mieux asseoir les privilèges de quelques

fondamentaux uns.

de tous

pour

Le plébiscite organisé de façon barnumesque par le général Pinochet entendait assurer, sur la scène internationale, la mutation quasi magique d'un assassin public en candidat constitutionnel... Seulement voilà: il arrive que le droit lui-même ne supporte plus d'être utilisé systématiquement à des fins de mascarade et qu'il se venge. Que son verbiage mensonger soit reconverti en vérité par ceux-là mêmes qu'il entendait piéger. Et qu'il se retourne comme les fusils des marins, dans Le Cuirassé Potemkine, contre ceux qui ont abusé de lui. Voilà ce que raconte ce livre. Les faits du Chili sont connus. Restait à analyser le langage même d'une oppression. Tous les auteurs de ce livre, quels que soient leur bord et leur couleur politique, s'y emploient. Au-delà du cas chilien, c'est d'une réflexion sur l'usage des mots, en politique, et de l'abus des mots qui mène à l'abus de droit, qu'il est question ici. C'est ce qui prête à ce travail ses vertus de rigueur et d'urgence.

3 juillet

1989

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PRESENTATION
SERGE DE RYCK

La devise nationale du Chili, traduite littéralement, proclame: "Par la raison ou par la force." A la limite, n'importe quel Etat de droit du monde aurait pu adopter cette devise comme la sienne. Qu'est-ce qu'en effet le droit sinon une synthèse de la raison et de la force qui privilégie le dialogue plutôt que la violence, la discussion plutôt que l'affrontement et tente d'aplanir les différends par des débats publics et non à l'aide de polices secrètes? C'est précisément en raison de sa tradition politique, fortement marquée par le souci du droit, que le pays du Libertador O'Higgins passait, depuis le début de sa lutte pour l'indépendance en 1810, pour un Etat modèle dans le cône sud de l'Amérique. A l'époque où l'Europe se formait à coups de baïonnette, en 1815, Bolivar écrivit dans sa célèbre "Lettre de la Jamaïque" que si une République aurait longue vie en Amérique latine, ce serait la chilienne. Qu'on songe aux luttes menées dans le Vieux Continent, aux révolutions avortées et aux guerres intestines, avant qu'un principe tel que le suffrage universel soit acquis, et on comprendra que ce pays d'Amérique latine n'avait, en matière politique, rien à envier à aucun pays d'Europe occidentale. Certes, la violence existait, mais on n'y recourait pas systématiquement. L'achat de votes se pratiquait, mais n'était pas répandu de manière générale. Les classes moyennes se servaient de l'Etat pour combattre les privilèges de l'oligarchie. L'armée, de formation prussienne, n'eut à combattre que dans une seule grande guerre. Elle ne sortait de ses casernes que pour des défilés. Cette guerre du Pacifique de 1879, dont le général Pinochet put célébrer le centenaire en honorant le courage des soldats chiliens et péruviens, morts chacun de leur côté pour leur patrie, opposait en toile de fond les intérêts de la France et de la Grande-Bretagne. Bref, malgré le fait que les grandes puissances ont toujours pesé de tout leur poids sur le sort de cette République d'Amérique latine, la

démocratie s'y élargissait loin d'être parfaite.

d'un mouvement

continu,

même si elle était

C'est dans le respect de cette tradition institutionnelle, mais aussi conscient que le développement exigeait des réformes audacieuses pour casser l'emprise de la grande propriété et du capital étranger sur la société civile, que Salvador Allende prôna la "voie chilienne" vers le socialisme. Après le choc provoqué par la révolution cubaine, les années soixante furent en effet marquées par "la révolution dans la liberté" préconisée par le démocrate-chrétien Eduardo Frei élu président en 1964, mais aussi par le mouvement de guérilla qu'Ernesto "Che" Guevara voulut implanter un peu partout en Amérique latine, avant d'être tué en 1967 en Bolivie, pays voisin du Chili détenant le record du monde en matière de coups d'Etat. Entre le réformisme démocrate-chrétien, qui laissait subsister malgré tout les piliers du statu quo, d'un côté, et le "foquisme" révolutionnaire qui tentait de renverser l'ordre établi au moyen d'une lutte armée, de l'autre, Allende choisit sans équivoque la voie institutionnelle. Le président du gouvernement d'Unité populaire de 1970 se distinguait de l'acceptation courante qu'on peut avoir du marxisme par sa conviction que la démocratie réelle était impossible sans démocratie formelle, ou si on préfère légale. Plus même, il considérait la légalité comme une conquête populaire et non comme un artifice destiné à tromper le peuple sur le caractère de classe de l'Etat. De la même façon, il se distinguait tout autant du léninisme par le fait qu'il n'entendait pas en finir avec la séparation des pouvoirs ni avec le pluralisme en laissant subsister seulement à l'intérieur d'un parti unique centralisant tous les pouvoirs un droit de tendance. Au contraire, il se trouvait à la tête d'une coalition de partis, certes de gauche, mais dont la philosophie était très loin d'être monolithique. Qu'un homme politique, qui se définissait lui-même comme marxiste-léniniste, puisse devenir le chef de l'Etat sans avoir conquis le pouvoir par la force des armes, voilà une première dans l'histoire qui risquait de rendre caducs les schémas de pensée basés sur une opposition irréductible entre la démocratie libérale et la démocratie populaire. Opposition pour laquelle on risquerait au besoin une guerre thermonucléaire. Cette expérience de "mille jours" fut noyée dans le sang avant d'arriver à son terme. L'attitude du gouvernement d'Unité populaire suscita posthume les plus vifs commentaires. Les uns la critiquèrent en citant Saint-Just: "Ceux qui n'ont fait la révolution qu'à moitié, n'ont fait que creuser leur propre tombe."(1) Les autres ont voulu démontrer que le gouvernement Allende avait dépassé la voie légale et provoqué ainsi la rupture institutionnelle. Mais tous ceux qui ont cru que

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le coup d'Etat, provoqué par l'armée, n'aurait qu'une durée limitée, soit que les militaires rejoindraient leurs casernes d'eux-mêmes, soit que la mobilisation sociale serait telle que rendre le pouvoir aux civils serait devenu le seul moyen d'éviter une guerre civile, se sont trompés dans leurs calculs. Le 11 septembre 1973 est devenu ainsi, d'une simple date marquant un bouleversement dans l'histoire du Chili, comme en ont connu d'autres pays d'Amérique latine tels l'Uruguay vers la même époque, un symbole pour le monde entier. La preuve qu'aucune démocratie, même vieille de près d'un siècle et demi, ne peut jamais s'estimer définitivement acquise, c'est qu'en un seul jour, l'Etat de droit chilien avec ses garanties constitutionnelles, ses équilibres institutionnels et, surtout, son consensus démocratique, fut brisé avec un cynisme et une brutalité auxquels ses moeurs politiques ne l'avaient pas préparé. Ce jour-là est devenu, à ce titre, quasi le contraire du 14 juillet 1789, date de la prise de la Bastille à laquelle on a rattaché la Révolution française. Les principes de cette dernière étaient devenus, par le biais de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 ainsi que du Code Napoléon de 1804, parties intégrantes de l'ordre politique et juridique des jeunes nations latino-américaines. Il suffit à présent de comparer, ne serait ce que d'un point de vue formel, les principes contenus dans la Déclaration de 1789, largement repris en 1948 par celle des Nations Unies, avec les préceptes qui régissent l'Etat chilien d'après 1973 pour se rendre compte à quel point le Chili est retombé, par l'action même de ceux qui se sont prétendus ses sauveurs, dans une espèce de préhistoire politique où la force prime à nouveau la raison. La Déclaration de 1789, en son article 16, proclamait que toute société où l'exercice des droits fondamentaux n'était pas garanti et la séparation des pouvoirs non déterminée, n'avait pas de constitution. Qui oserait, en dépit des nombreux rapports sur la situation des droits de l'homme au Chili et malgré le fait que le recours d"'habeas corpus" hérité, lui, de la Magna Charta de 1215, ait été vidé de son sens, prétendre que l'exercice des droits fondamentaux est garanti au Chili? La Déclaration de 1789, en son article 12, proclamait également la nécessité, pour garantir les droits de l'homme, d'une force publique instituée pour le bien de tous et non pas pour l'utilité particulière de ceux à qui elle était confiée.

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Quand on songe que les Forces Armées et les Carabiniers ont au contraire violé les droits de l'homme d'une manière tellement systématique qu'ils en ont fait une méthode de gouvernement afin d'instaurer un ordre basé sur la terreur, on ne peut que regretter qu'une institution chargée de défendre le territoire national et la démocratie représentative ait fait du territoire national son champ de bataille et de la démocratie représentative son ennemi intime. Quant à la séparation des pouvoirs, il nous suffit de citer le rapport de l'Organisation des Etats américains de 1985 qui, au premier point de sa conclusion, note: "Le processus qui débute le 11 septembre 1973 est fortement marqué par une concentration des pouvoirs par la Junte de gouvernement et surtout par le Président de la République. Ils peuvent exercer les Pouvoirs constituant, législatif et exécutif sans le moindre contrôle et sans la moindre responsabilité constitutionnelle. Cette caractéristique fondamentale de la structure de l'Etat chilien est rendue légale grâce aux dispositions de la Constitution de 1980."(2) Dès lors, en toute rigueur, compte tenu du fait que le droit positif chilien a consacré ces principes énoncés pour la première fois dans d'autres pays mais devenus le patrimoine de mainte démocratie dans le monde, on peut affirmer que le Chili actuel n'a pas de constitution! Toutefois, il semble Chili même. que cela ne soit pas l'avis de tout le monde au

Ainsi, l'Université de Concepcion réunit-elle un mois et demi à peine après l'entrée en vigueur formelle de la Constitution de 1980, le 11 mars 1981, sept professeurs de droit constitutionnel réputés pour un séminaire d'étude qui dura environ un mois.(3) Les sujets de ce séminaire, publiés en 1982, varient la Constitution politique de 1980 à la responsabilité l'erreur judiciaire. de la genèse de de l'Etat face à

Le doyen de la faculté de droit de l'Université de Concepcion, le professeur Mario Cerda Medina, déclare froidement à l'ouverture des travaux: "L'actuelle Constitution chilienne est née de l'expérience de la lutte anticommuniste pour l'indépendance nationale et pour la liberté comprimée par le régime des 'mille jours', qui avait vu se réaliser l'union des plus vastes secteurs sociaux, groupés ou non en partis politiques de droite, du centre et de la gauche démocratique. Pour toute interprétation de la Constitution de 1980, il faudra donc tenir compte de l'esprit qui anime le nouveau texte. Celui-ci projette avant

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tout une Charte fondamentale à caractère libéralindividualiste. L'Etat y cesse d'être un Etat de bienfaisance, un Etat providence traversé par des velléités interventionnistes égalitaires et socialisantes, pour se transformer en un Etat neutre et subsidiaire dont l'interventionest seulement requise lorsque l'initiativeprivée se révèle incapable ou insuffisante pour accomplir des tâches d'intérêt général que l'ordrejuridique définitcomme telles." (4) La seule critique émise par cette éminence grise à l'encontre de cette prétendue charte libérale, c'est qu'il n'y a pas de juridictioncompétente pour examiner les réclamations contre les actes arbitraires des autorités politiquesou administratives! (5) Voilàun bel exemple de la façon dont la raison peut se mettre au service de la force en ignorant ces voixpour qui la Constitutionde 1980 n'est elle-même qu'un des multiples actes arbitraires des autorités politiques ou administratives assurées par les suppôts du général Pinochet!
Ce dernier ne dédaigne d'ailleurs pas de s'exprimer comme un juriste. le 11 mars 1984, il s'adresse en effet à la population en ces termes: "On commémore aujourd'hui le troisième anniversaire de l'entrée en vigueur de la Constitution politique de 1980 et du début de la première période présidentielle régie par cette charte. (...) le pays a consacré une fois de plus la reconnaissance du droit comme unique moyen de promouvoir des réformes dans le cadre d'une réglementation impersonnelle, objective, suffisamment souple pour interpréter la

réalité nationale et aussi contraignante pour les gouvernants que pour les gouvernés. (...) Nous avons ainsi démontré que la mission que nous avons assumée le 11 septembre 1973 se projettait vers l'avenir." Cette dernière affirmationest bien ce qui inquiète tous ceux qui luttent pour la restauration de la démocratie, car non seulement le régime actuel a brisé brutalement la tradition institutionnelle, non seulement a-t-ilcoulé l'exercicearbitrairequ'ila faitdu pouvoirdans un texte constitutionnel,mais en plus ilprétend confisquer l'avenir! Cela nous mène à cette réflexionde Jaime Morales, le protagoniste de "Terre d'asile" de Pierre Mertens, qui après avoirfuison pays natal sous un faux nom en vient à cette constatation: "La dictature n'est autre chose qu'une machine à fabriquerdu passé avec du futur."(7) la dictature n'est ainsi pas seulement anachronique par le fait qu'en matière politique,elle a rejeté le pays dans une espèce de préhistoire,

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mais en plus parce qu'elle a réussi à enlever à l'horreur exceptionnel en la rendant quotidienne voire répétitive.

son caractère

Le même personnage de "Terre d'asile" pouvait ainsi affirmer, il y a plus de dix ans déjà: "Le seul message qu'il eut à leur adresser, c'est que rien, précisément, n'avait changé depuis déjà si longtemps, et que rien ne semblait devoir se modifier avant une éternité." (8) Un essai plus récent sur le Chili, "Le galop mort" de Jacobo Timerman, journaliste argentin qui a connu la dictature de son propre pays, montre pour sa part que le souci du droit ne concerne pas que les facultés de droit, mais la vie quotidienne de la population entière: "Les Chiliens se sont transformés en des juristes imaginatifs. Pour survivre, ils doivent découvrir chaque jour de nouvelles stratégies qui leur permettent de traverser indemnes les vingt-et-une possibilités répressives à la disposition du général Pinochet suivant la Constitution que le dictateur fit approuver en 1980. Mais pour peu qu'un Chilien étudie ces formules juridiques avec l'aide d'avocats experts en matière de répression, il ne pourra organiser sa vie de tous les jours sans sombrer dans un état de panique. Car il n'arrivera jamais à deviner Jes différentes interprétations que donneront à ces Jois Jes militaires qui "arrêtent ou les magistrats qui le jugent. Ceci quand il a la chance d'être emmené de la prison devant un tribunal de justice. La seule alternative qui lui reste, c'est d'essayer de vivre le moins possible, de réduire au minimum l'environnement dans lequel se déroule sa vie."(9) La vraie alternative pour les Chiliens n'a donc pas été d'approuver ou de désapprouver le projet de constitution qui leur fut soumis, mais bien de s'exiler et d'affronter les problèmes de l'existence dans un pays étranger où tout est à refaire ou de rester dans leur pays natal et de se résigner à exister le moins possible pour échapper aux foudres du régime. Ce dernier a d'ailleurs opéré une véritable perversion, non seulement du sens de la démocratie, mais aussi de toutes les valeurs propres à la démocratie. Il a présenté son coup de force arbitraire comme un acte salvateur alors qu'il a provoqué la rupture violente de l'ordre démocratique (perversion de la notion de légitimité). Il a instauré un état de guerre menacé dans sa souveraineté souveraineté). permanent nationale alors que le pays n'était pas (perversion de la notion de

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Il a déclaré vouloir protéger la démocratie représentative, mais a commencé par dissoudre toutes les organisations vraiment démocratiques et vraiment représentatives allant de partis politiques à des associations professionnelles (perversion de la notion de représentativité). Il a décrété dei> soi-disant lois destinées à faire des citoyens des .ennemis ou des délateurs (perversion de la notion de citoyenneté). Pinochet, en déclarant la guerre à une hypothétique "dictature du prolétariat", a installé sa propre dictature tangible et permanente. Il s'est proclamé lui-même "Président de la République" de la même façon qu'un concierge se prétendrait du jour au lendemain le propriétaire d'un immeuble dont on lui aurait confié la garde. Sa constitution n'est qu'une caricature de ce qu'on peut entendre par là en Occident. Elle est venue confirrper sans plus l'oeuvre de destruction entamée sept ans plus tôt par la Junte militaire. Le plus grave, c'est que cette perversion - comment l'appeler autrement lorsque Pinochet, dans le monde entier synonyme de dictature, se déclare le plus ardent défenseur de la démocratie - a gagné d'autres esprits qu'on pouvait espérer plus lucides. Ainsi, Jean-François Revel, ce philosophe français qui jouit d'une réputation mondiale, en arrive à écrire ceci: "Le général Augusto Pinochet a été parmi les meilleurs serviteurs du communisme international depuis 1973, tout comme l'eussent été les généraux espagnols s'ils avaient mené à bien le coup d'Etat tenté à Madrid en février 1981. Pinochet, lui, au moins, est toujours fidèle au poste et bon pour le service. Il assure le dépannage, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours par semaine, quand l'âme socialiste est en peine. Et le cri 'Pinochet! Pinochet !' exorcise les démons, tous les Cambodge du monde, tous les Afghanistan, toutes les Ethiopie. toutes les Tchécoslovaquie, tous les Tibet." (10) A moins de situer l'Himalaya dans les Andes (tous les Tibet), et la cordillère andine en Europe centrale (toutes les Tchécoslovaquie), de peupler le désert d'Atacama de tribus noires (toutes les Ethiopie), de confondre les Moudjahidins qui luttent contre Ja présence soviétique dans leur pays avec les Carabiniers qui harcèlent les communistes (tous les Afghanistan) et de mettre sur le même pied les militants de gauche qui combattent la dictature et les Khmers rouges qui ont décimé la population (tous Jes Cambodge), cet argument recèle un sophisme de taille, inhérent à la conception géopolitique qui, tout en in-

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férant le destin d'une nation à partir de sa localisation, quement à ne pas tenir compte des facteurs locaux. Il est vrai que Revel tion, à coup sûr, de 'justifier' l'explosion pants auraient oublié

conduit

logi-

prend la précaution d'ajouter: "II n'est pas quesblanchir Pinochet, pas plus que je ne songerais à venant de détruire un immeuble dont les occude fermer le gaz" .(11)

On peut toutefois se demander quand on a déjà vu une explosion sévir pendant plusieurs années avant de se continuer dans une constitution et de se réclamer d'une démocratie protégée? Il est vrai aussi que Revel place sa remarque dans le contexte de ce qu'il a appelé la "tentation totalitaire" : "Plus on avance vers la fin du siècle, plus l'impérialisme communiste devient le problème principal de notre temps. C'est même la menace pesant sur la liberté du monde qui a eu la plus longue durée au XXème siècle et qui dure encore."(12) On peut comparer cela à ce que Pinochet, chez qui le climat de la guerre froide a induit des comportements plutôt propres aux guerres de religion, a écrit sur le même thème: "Le communisme, comme panacée sociale, est le plus grand mythe du XXème siècle. Un mythe qui est en train de s'effriter partout comme le colosse aux pieds d'argile de la Bible."(13) C'est dans un tel contexte de confusion idéologique qui mêle gie anticommuniste et consolidation démocratique, d'une part, confusion juridique qui cherche à justifier coûte que coûte la d'être de la Constitution de 1980, d'autre part, qu'il convient de les textes réunis dans cet ouvrage. stratéet de raison placer

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Les auteurs des textes qui composent cet ouvrage, outre d'être des spécialistes en la matière, sont également des personnalités qui ont vécu l'évolution politique de leur pays dans leur chair au prix de multiples souffrances. La plupart d'entre eux ont réellement vécu ce que le philosophe Baruch Spinoza exprimait ainsi au XVllème siècle: "Quelle pire condition concevoir pour l'Etat que celle où des hommes de vie droite, parce qu'il ont des opinions dissidentes et ne savent pas dissimuler, sont envoyés en exil comme des malfaiteurs ?" (14) Aussi, il convient, avant toute chose, de les présenter dans l'ordre suivant lequel leurs textes ont été réunis. Tous sont avocats. Tous ont fait de la politique. Jorge Tapia et Marcos Alvarez, comme membres même membre de l'Internationale Socialiste. brièvement

Les deux premiers, du Parti Radical, lui-

Le troisième et le quatrième, Alejandro Hales et Jaime Castillo, comme respectivement sympathisant et membre du Parti Démocrate-Chrétien, bien entendu membre de l'Internationale de cette tendance. Enfin, le cinquième et le dernier, Sergio Teitelboim et Clodomiro Almeyda, respectivement comme membre du Parti Communiste et dirigeant du Parti Socialiste qui porte officieusement son nom. Jorge Tapia Valdes a été professeur de droit constitutionnel à l'Université du Chili et ancien secrétaire en chef de la commission "législation" du Sénat. En tant que ministre de la Justice du gouvernement Allende depuis 1970, il fut chargé en avril 1972 de mener des négociations avec la démocratie chrétienne, mais sans succès. Plus tard, il fut nommé ministre de l'Education avant d'être fait prisonnier, le 16 septembre 1973, par la Junte militaire pour être envoyé avec d'autres hauts dirigeants de ('Unité populaire à la tristement célèbre île de Dawson, située près de l'Antarctique. Après y avoir passé plus d'un an, il fut transféré vers d'autres prisons et d'autres camps de concentration. En 1975, il fut expulsé avec Clodomiro Almeyda vers la Roumanie, où il resta trois mois seulement. Réfugié aux Pays-Bas, il est actuellement professeur en sciences politiques à l'Université Erasme de Rotterdam. Marcos Alvarez Garcia fut vice-ministre du Logement et de l'Urbanisme du gouvernement Allende jusqu'en février 1973. Après cette date, il fut nommé délégué de la mission du Chili auprès des Communautés Européennes. C'est à Bruxelles qu'il apprit la nouvelle du coup d'Etat. Depuis 1975, il est directeur du Centre d'Etude de l'Amérique latine de l'Université libre de Bruxelles.

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Alejandro Hales Jamarne fut ministre des Mines du gouvernement Ibanez en 1952. En 1964, il occupa le même poste dans le gouvernement Frei. Il est actuellement président de l'Ordre des Avocats du Chili. Jaime nistre d'Etat, Chili Junte Castillo Velasco a été professeur à l'Université catholique et mide la Justice du gouvernement Frei en 1964. Après le coup il devint président de la Commission des droits de l'homme du avant d'être expulsé, peu avant le plébiscite de 1980, par la militaire.

Sergio Teitelboim Volosky fut professeur de droit commercial à l'Institut des Etudes internationales de l'Université du Chili et, après le coup d'Etat, membre permanent du Groupe des Etudes constitutionnelles, dit "Groupe des 24" dont le président est Manuel Sanhueza. Clodomiro Almeyda Medina est, outre avocat, philosophe. Il a enseigné à l'Institut pédagogique de l'Université du Chili. Il fut ministre du Travail du gouvernement Ibanez en 1953. Dans le gouvernement d'Unité populaire de 1970, il fut ministre des Relations Extérieures. Fait prisonnier le jour même du coup d'Etat, alors qu'il rentrait au Chili, il fut également envoyé à l'île Dawson et expulsé ensuite, en même temps que Jorge Tapia, vers la Roumanie. Il se rendit par la suite en République Démocratique Allemande. En 1987, se trouvant sur une liste d'interdits de retour, il tenta de rentrer clandestinement au pays, et fut à nouveau arrêté. Au moment où nous écrivons ces lignes, juin 1988, il se trouve toujours derrière les barreaux de la dictature. L'effort entrepris par ces auteurs constitue un défi, celui de réaffirmer la primauté de 1a raison, et dès lors du droit, face aux abus de la force. Ainsi, Jorge Tapia, après avoir analysé le concept de légitimité et le processus de légitimation du pouvoir, situe la dictature militaire dans le cadre de la Doctrine de Sécurité Nationale. Celle-ci n'a selon lui rien de national, vu que son contenu a été déterminé ailleurs et qu'elle a été appliquée dans d'autres pays d'Amérique latine. Malgré la personnalisation extrême du pouvoir, il ne s'agit pas d'une dictature personnelle, mais d'une dictature institutionnelle exercée par les Forces Armées. L'ancien ministre de la Justice du gouvernement Allende désigne ce régime par le concept de "gouvernement des généraux". Celui-ci implique que les critères militaires sont imposés à la société civile. La hiérarchie et la discipline militaires remplacent l'égalité et la liberté civiles. Les conflits sociaux et les différends politiques sont traités de la même façon que des affrontements armés. Le citoyen cesse d'être un individu autonome, loyal envers ses compatriotes,

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