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CHOMAGE ET L'ACTION PUBLIQUE

De
242 pages
Cette recherche conduit à s'interroger sur les modes de structuration et les logiques de l'action publique dans le domaine de la lutte contre le chômage. Il met en évidence sa contingence, son ambiguïté, son adaptation conjoncturelle et institutionnelle à des contraintes mouvantes et successives, le rôle des institutions publiques dans le développement et l'institutionnalisation croissante de statuts intermédiaires et précaires entre l'emploi, l'inactivité et le chômage.
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LE CHÔMAGE ET L'ACTION PUBLIQUE

@ L' Harmarran, 2000 ISBN: 2-7384-8809-9

Philippe GARRAUD

LE CHÔMAGE ET L'ACTION PUBLIQUE

Le "bricolage institutionnalisé"

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller

Dernières parutions
POIRMEUR Yves et Pierre Mazet (eds), Le métier politique en représentations, 1999. CEDRONIO Marina, Hannah Arendt: Politique et histoire, 1999. CONST ANT Fred et DANIEL Justin (eds), Politique et développement dans les Caraïbes, 1999. MASSART Alexis, L'Union pour la Démocratie Française (UDF), 1999. CHARILLON Frédéric, La politique étrangère à l'épreuve du transnational, 1999. ROUSSEAU Isabelle, Mexique: une révolution silencieuse ?, 1999. CHAGNOLLAUD Jean-Paul, Relations internationales contemporaines, deuxième édition revue et augmentée,1999.
ARNAUD Lionel, Politiques sportives et minorités ethniques, 1999.

SOMMAIRE
Introduction. .. . . .. ..13

Chapitre 1 : Lutte contre de l'action publique.. .

le chômage ...

et compréhension ..17

1 - Les perceptions sociales du chômage comme obstacle. ... . .. . 18 2 - Les perceptions semi-savantes du chômage ... .19 3 - La justification d'une approche de sociologie politique. le rôle des institutions publiques . .. ... ... . .. . 24 4 - Les politiques de lutte contre le chômage dans l'action gouvernementale ..29 .32 5 - Définition de la méthode et des sources . . . .. , Chapitre

2 : Le chômage:
et administrative

une

catégorie

statistique

cognitive, ... .Al

1 - « L'invention du chômage» bref retour sur l'histoire d'une notion . .. . .. .. ... . . .. . . .. .. ... ..A2 2 - Chômage et emploi: un jeu à somme non nulle.. ..45 3 - Le dénombrement des demandeurs d'emploi et sa construction statistique A7 4 - La requalification de situations hétérogènes comme effet de la construction statistique . .55 5 - Les controverses sur le nombre des demandeurs d'emploi' redéfinitions périodiques et « faux chômeurs» ...58 6 - Le chômage: une catégorie économique ou (et) administrative ? .63 Chapitre l'action 3 Chômage gouvernementale et contraintes politiques ... de .71

1 - La visibilité sociale et politique de l'indicateur statistique .. .. .73 2 - Nature de l'enjeu et « priorité» de l'action gouvernementale 77 3 - L'accroissement des moyens consacrés à la lutte contre le chômage ...80 4 - L'urgence politique et administrative ..83 5 - Une exigence de rendement quantitatif rapide . . 85

Chapitre politiques

4 : Les acteurs de la mise de lutte contre le chômage

en

oeuvre

des .91

1 - La complexité et la fragmentation institutionnelles 92 2 - Le service public de l'emploi (SPE) : bref retour sur son histoire 96 3 - L'évolution de la division des tâches: héritage et contraintes 107 4 - Le changement dans les systèmes d'action .115 5 - L'absence de logique de corps comme mode de structuration œ l'action publique .122 Chapitre 5 : Les politiques leurs logiques de lutte contre le chômage et 125

1 - Un traitement de masse des populations concernées l27 2 - L'élargissement des répertoires et la multiplication des mesures et des dispositifs 131 3 - J;..acroyance dans les effets de la formation et ses limites 137 4 - Discours et réalités de la formation: de la qualification à la « réinsertion sociale» 141 5 - Une logique de traitement social qui n'ose pas dire son nom?.. 144 Chapitre 6 : Les territoires le chômage de l'action publique contre 151

1 - L'autonomie et l'interdépendance des acteurs locaux 152 2 - L'organisation territoriale du SPE : découpages territoriaux et structuration territoriale des institutions 160 3 - La différenciation des contextes locaux d'action suivant leur nature urbaine ou rurale 164 4 - Les contraintes pratiques dans la gestion des mesures et des
'"

politiques
5 - La faiblesse de la coordination dans l'action publique Chapitre dispositifs 7 Les d'action publics et leurs rapports ;

"

168
173

aux 183

1 - La diversité des rapports à l'emploi et des attentes des chômeurs..... 184 2 - L'inorganisation de la population des chômeurs et l'absence œ représentation institutionnalisée 188

8

3 - Une multitude d'organismes de formation aux statuts et aux logiques différents 190 4 - La formation: un domaine d'activités et un marché en pleine expansion .195 5 - Les milieux patronaux: quelle mobilisation pour l'emploi? 199 6 - L'utilisation des mesures de lutte contre le chômage par les employeurs 202 Chapitre chômage 8 : La régulation de l'action publique contre le 207

1 - Les modèles de l'action publique et le débat sur le « néecorporatisme» 208 2 - La faiblesse voire l'absence de médiations sociales et professionnelles ... 210 3 - Une régulation « politico-bureaucratique » de l'action publique.. 213 Conclusion institutionnalisés: publique Ambiguïté le cercle et « bricolage» vicieux de l'intervention 217

1 - Action publique, « anarchies organisées» et ambiguïté

219

2 - Le « bricolage» comme mode de gestion et de régulation des systèmes complexes de relations, d'interdépendances et de contraintes.. 223 3 - Le « cercle vicieux» de l'intervention publique 225 4 - Le sens incertain de l'action publique 227 Bibliographie générale 231

9

Liste

des

sigles

utilisés:

AFP A : Association pour la formation professionnelle des adultes. AlF : Actions d'insertion et de formation. ANPE: Agence nationale pour l'emploi. ALE : Agence locale pour l'emploi. APEC : Association pour l'emploi des cadres. ASSEDIC: Associations pour l'emploi dans l'industrie et le commerce (indemnisation du chômage). BIT : Bureauinternationaldu TravaiL CERC : Centre d'étude des revenus et des coûts CEREQ : Centre d'études et de recherches sur les qualifications. CES: Contrats emploi-solidarité. CIP : Contrats d'insertion professionnelle. CLD : chômeurs (ou chômage) de longue durée. CNASEA : Centre national pour l'aménagement des structures des exploitations agricoles. DATAR: Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale. DDTE : Directions départementales du travail et de l'emploi. DE: Délégation à l'emploi (direction du ministère du Travail) DEFM : demandes d'emploi en fin de mois (catégorie statistique, éventuellement associée au sigle CVS : corrigées des variations saisonnières). DFP : Délégation à la formation professionnelle (direction du ministère du Travail). DRFP : Délégations régionales à la formation professionnelle. FNE : Fonds national pour l'emploi. IGAS ; Inspection générale des affaires sociales (ministère du Travail). INSEE; Institut national de la statistique et des études économiques. MIRE; Mission interministérielle recherche-expérimentation. PAQUE : Préparation active à la qualification et à l'emploi. PIL ; Programmes d'insertion locale. PLIE; Plans locaux d'insertion par l'économique RMI ; Revenu minimum d'insertion. SETMO : Services extérieurs du Travail et de la Main-d'oeuvre. SIVP ; Stages d'insertion à la vie professionnelle.

11

SPE: Service public de l'emploi (ensemble des organismes publics participant aux politiques de lutte contre le chômage). SRA : Stages de réinsertion en alternance. TRE : Techniques de recherche d'emploi. TUC : Travaux d'utilité collective. UNEDIC: Union nationale interprofessionnelle pour l'emploi dans l'industrie et le commerce (indemnisation du chômage).

12

INTRODUCTION

Faute de donnéessuffisanteset fiables, mais aussi parce
que telle n'est pas la perspective privilégiée, l'objet de cet ouvrage n'est pas de mesurer les effets directs des politiques de lutte contre le chômage dans le traitement des demandeurs d'emploi et, en ce domaine, l'efficacité propre des actions de formation professionnelle. Pour avoir participé à plusieurs études d'évaluation, il apparaît clairement qu'une réflexion sur l'inefficacité relative des politiques œ lutte contre le chômage n'est pas suffisante car trop simpliste et dépendante de ce qu'on appelle la «demande sociale» ou publique. Elle conduit à une perception et une approche trop linéaires, balistiques et rationnelles de l'action publique. Le point de vue adopté et privilégié est différent, se situant dans une perspective qu'il est convenu d'appeler d'analyse des politiques publiques 1 et non œ sociologie du travail, champs de recherche qui, de par leurs éclairages et apports propres, peuvent s'avérer très largement complémentaires pour une meilleure compréhension des phénomènes et processus étudiés. Il faut cependant préciser d'emblée que l'approche retenue se veut essentiellement transversale. Elle ne vise pas à décrire œ manière systématique et de façon détaillée l'ensemble des politiques,

1 Sur la notion de politiques sectorielles, se reporter plus particulièrement à : B Jobert et P Muller, L'Etat en action Politiques publiques et corporatismes, Paris, PUP, 1987, et P Muller, Les politiques publiques, Paris, PUP, 1990 Il ne sera cependant pas question ici de mettre en évidence et de confronter de manière systématique mais prématurée les caractéristiques propres de ces politiques sectorielles au corpus des connaissances acquises dans le domaine de l'analyse des politiques publiques Se reporter en ce domaine au chapitre 8, qui s'efforcera d'apporter des éléments de réponse à cette question et de déterminer, en particulier, dans quelle mesure cette sphère d'activités spécialisées constitue véritablement un « secteur» au sens strict et rigoureux du terme

des mesures, des dispositifs et des procédures 2, au caractère le plus souvent (voire totalement) ésotérique pour le commun des mortels, compte tenu de la terminologie ou du vocabulaire étroitement spécialisé en vigueur en ce domaine. Les politiques de lutte contre le chômage constitue un univers social, professionnel, cognitif, sémantique particulier ayant ses propres codes (à commencer par les sigles des mesures) qui contribuent à le faire exister en tant que tel. Elles ont aussi une dimension technique qui peut constituer un obstacle si l'on veut pénétrer dans cette sphère d'activités spécialisées pour étudier empiriquement les systèmes de contraintes et d'interdépendances qui structurent les conduites des acteurs et conditionnent l'action publique en ce domaine singulier Les politiques de lutte contre le chômage constituent un terrain pertinent et très faiblement exploré du point de vue de la science politique 3, permettant d'analyser le fonctionnement de l'Etat «au concret» et « en action» 4 et, dans cette perspective, il est néc~ssaire de définir et de mettre en oeuvre une approche tout à la fois globale, «sectorielle» et territoriale de l'action publique. En privilégiant une approche largement inspirée des travaux de March et Olsen, cette recherche fait apparaître un mode de régulation spécifique de l'action publique, très éloigné du néo-corporatisme ou même de tout corporatisme sectoriel. On peut, au moins par approximation, le qualifier de «politico-bureaucratique » dans la mesure où il se caractérise par une forte saillance de l'enjeu politique et un contexte d'urgence administrative; un rôle central des acteurs étatiques; la fragmentation du tissu institutionnel des organisations en charge du problème; la complexité des interdépendances et transactions entre acteurs, qu'ils soient publics ou privés, et ce à l'échelon central comme au niveau local; une grande faiblesse des médiations sociales

2 Voir, par exemple, dans cette perspective: M -T. Join-Lambert et al, Politiques sociales, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques et Dalloz, 1994 3 En revanche, la question du chômage en tant que telle est l'objet d'une littérature véritablement innombrable. La bibliographie est pléthorique, sujette à une inflation croissante depuis près de quinze ans, et extrêmement difficile à maîtriser, compte tenu de la diversité des champs disciplinaires impliqués Par ailleurs, le statut scientifique de ces ouvrages et articles, qui se comptent par centaines, est très divers et leur intérêt fort inégal 4 Selon les titres de deux des ouvrages fondateurs de l'analyse des politiques publiques en France: J -G Padioleau, L'Etat au concret, Paris, PUP, 1982 ; B Jobert et P Muller, L'Etat en action, op cit

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liée à l'inorganisation professionnelle des différents publics concernés (demandeurs d'emploi, organismes de formation, employeurs). En s'efforçant de mettre en évidence les systèmes œ relations, de contraintes et d'interdépendances qui conditionnent les comportements des acteurs et structurent les politiques de lutte contre le chômage, cet ouvrage entend plus largement engager une réflexion sur les effets institutionnels de l'action publique. L'action publique est ambiguë, contradictoire et largement contingente dans la mesure où elle obéit à des systèmes complexes de contraintes et d'interdépendances changeants et successifs. Si la crise actuelle œ l'emploi se caractérise par le développement rapide de statuts intermédiaires entre les catégories « classiques », bien qu'historiquement construites, de l'emploi, de l'inactivité et du chômage, force est de constater que l'action publique est au coeur de ce processus de remise en cause et de transformation. Les politiques œ lutte contre le chômage contribuent à leur institutionnalisation, voire la produit. On ne peut donc analyser la structuration et le fonctionnement des marchés du travail, qui ne se réduisent pas au seul jeu d'une offre et d'une demande indépendantes, sans prendre en considération l'action publique. Cette perspective ouvre la voie à une contribution socio-politiste et la justifie. L'ouvrage est structuré en huit chapitres. La définition d'une approche ou d'une problématique sociopolitiste du phénomène étudié fera l'objet d'un premier chapitre, de nature introductive Le second envisage le chômage comme une catégorie cognitive et administrative socialement construite par l'activité d'institutions et d'agents spécialisés et objectivée par des procédures statistiques. Mais, en fonction notamment de la visibilité sociale, médiatique et politique de l'indicateur, le chômage est également devenu un enjeu politique fort et central dont il importe de préciser la nature comme d'en apprécier les effets. Cette caractéristique contraint l'action publique a toujours se déployer dans un contexte d'urgence politique et administrative (3e chapitre). Le chapitre 4 sera consacré à la dimension organisationnelle de la mise en oeuvre des politiques de lutte contre le chômage qui nécessitent l'action de multiples organisations et dispositifs spécifiques. On ne peut comprendre, en effet, le fonctionnement des politiques de lutte contre le chômage sans retracer brièvement les grandes étapes de la constitution de ce qu'on nomme le Service public de l'emploi (SPE), dont les organisations ont hérité du traitement de ce problème public bien que leur mission ait été tout autre à l'origine.

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Fondées majoritairement sur la croyance dans les vertus supposées de la formation « professionnelle» mais aussi traitement social quantitatif qui n'ose pas dire véritablement son nom, les différentes logiques qui sous-tendent l'action publique feront l'objet du chapitre 5. Les territoires de l'action publique (au double sens d'espaces géographiques d'action mais aussi de territoires institutionnels) seront au coeur du chapitre 6, alors que le chapitre 7 s'efforcera de préciser les caractéristiques principales des différents publics impliqués dans l'action publique (demandeurs d'emploi, organismes de formation, chefs d'entreprises) et leurs rapports aux dispositifs. Enfin, les traits saillants de la régulation de l'action publique seront identifiés et définis dans le chapitre 8. Ils permettent de spécifier tout à la fois un « style» et un mode de structuration particuliers de l'action publique qui se différencient de ceux propres au modèle « néo-corporatiste » ce politiques publiques. En conclusion, on s'efforcera de tirer les enseignements de cette recherche sur un plan plus général et d'apporter des éléments de réponse à la question de savoir dans quelle mesure l'analyse des politiques de lutte contre le chômage peut nous aider à mieux comprendre les modes de structuration et les logiques de l'action publique sur un terrain particulier. Il ne s'agit donc pas d'étudier les politiques de lutte contre le chômage en elles-mêmes et d'un point de vue strictement

interne -

et encore moins technique -

mais de voir dans quelle

mesure elles peuvent contribuer et nous aider à mettre en évidence d'une manière beaucoup plus générale les logiques multiples qui contraignent et conditionnent l'action publique. Dans cette perspective, les politiques de lutte contre le chômage ne constituent qu'un terrain particulier permettant de saisir empiriquement les modalités complexes, interdépendantes et relativement contingentes de la structuration de l'action publique.

16

CHAPITRE

l

LUTTE CONTRE LE CHÔMAGE ET COMPREHENSION DE L'ACTION PUBLIQUE

Si l'on veut progresser dans la voie d'une meilleure compréhension et explication des politiques de lutte contre le chômage, les représentations communément associées au chômage constituent un premier obstacle à surmonter. Les interprétations économiques et économistes de ce phénomène constituent un point de passage obligé, compte tenu de leur forte légitimité, de leur prégnance sociale et politique. Elles conditionnent également, de manière implicite ou explicite, les perceptions des processus, que ce soit sur un mode semi-savant ou scientifiquement informé. On soulignera aussi, dans cette perspective, les limites des explications partielles. Le chômage comme les politiques de lutte contre le chômage sont le produit de processus complexes et socialement construits, dont aucune discipline ne peut prétendre avoir le monopole de l'explication Mais la frontière entre représentations sociales ou constructions cognitives et explications à vocation plus scientifique du chômage apparaît particulièrement fragile tant il est difficile de dissocier les registres de la perception sociale, aussi informée et savante ou semi-savante soit-elle, du raisonnement scientifique qui doit s'efforcer de prendre en compte et d'intégrer des inter-relations et des interdépendances multiples. Aussi est-il nécessaire, en partant des acquis de la sociologie du travail et de l'économie, de définir et justifier une approche sociopolitiste des politiques de lutte contre le chômage qui montre concrètement et précisément en quoi l'étude de ce domaine

particulier et singulier peut conduire à une meilleure compréhension des modes de structuration et de fonctionnement de l'action publique. 1

- Les

perceptions

sociales

du

chômage

comme

obstacle

Il est particulièrement difficile de parler du chômage comme de la lutte contre le chômage de manière non normative tant la dramatisation à la fois politique, symbolique et sociale du problème est forte et qu'ils engagent et mettent aux prises des représentations de la société et des valeurs ancrées dans l'idéologie. Entre «misérabilisme» (généralisation du discours sur «l'exclusion sociale») et «délinquance» (le discours récurrent et politiquement ou médiatiquement intéressé sur les « faux chômeurs»), la plupart des discours des acteurs sociaux, politiques et administratifs oscillent entre deux pôles: le premier, lié à une approche ou une compréhension d'inspiration économique, ou plus exactement macro-économique le plus souvent, tend à privilégier le rôle de la qualification et de la formation professionnelle. Le second, au caractère normatif voire moralisateur beaucoup plus affirmé, a pour effet de conduire à une généralisation sans contrôle du discours sur « l'exclusion sociale » et développe une logique de « victimisation »5. Il peut amener à une approche de la réalité fortement teintée de misérabilisme qui n'est souvent que l'indicateur d'un sentiment d'impuissance mêlé de mauvaise conscience. Dans ces conditions, il n'est pas facile de dégager une voie étroite qui permette de structurer un raisonnement entre perceptions sociales ou sens commun et représentations scientifiquement informées mais partielles et souvent tout aussi normatives. « Il n'est pas aisé d'écrire sur les chômeurs écrivait D. Schnapper dès 1980 (...). C'est que le chômage est multiforme: le malheur y côtoie le privilège; le "vrai", le "demi-vrai", le "faux chômeur" se mêlent dans une même catégorie administrative difficile à distinguer. Dès lors, une enquête qualitative, qui interdit d'évaluer la proportion des uns et des autres risque, plus que d'autres, d'être politiquement récupérée, soit pour conforter une vision de type technocratique ou "réactionnaire", selon laquelle les chômeurs inscrits à l'ANPE sont d'abord les rentiers de la législation sociale, soit au contraire la vision misérabiliste, que transmet la mémoire collective
5 Voir: M Messu,« L'Etat-providence politique, vol 40 (1), février 1990 et ses victimes », Revue française de science

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depuis les années 1930. Visions partielles donc fausses dans les deux cas; le chômage inversé existe mais aussi le chômage total et il faut s'interdire de faire de l'un ou de l'autre toute l'expérience du chômage, éviter le double écueil du plaidoyer et du règlement de compte» 6. En ce domaine des politiques de lutte contre le chômage et, plus largement, de l'action publique, des a priori idéologiques ou normatifs implicites peuvent peser sur le débat scientifique lui-même dans la mesure où certaines notions utilisées ont souvent un double statut, à la fois scientifique (ou à vocation scientifique) mais aussi catégories pratiques des acteurs. Ainsi en va-t-il de termes ou œ catégories comme « l'exclusion », « l'insertion », la « qualification », « l'employabilité », la « formation », etc., qui structurent l'action publique sur le plan cognitif et sémantique. Et il ne faut pas oublier que les chômeurs sont aussi des acteurs pouvant développer leurs propres stratégies en fonction de leur situation particulière comme des dispositifs institutionnels dans lesquels ils s'intègrent. 2

- Les

perceptions

semi-savantes

du chômage

Le chômage fait l'objet de nombreuses représentations plus ou moins informées, savantes et construites ou, au contraire, «spontanées» et simplifiées, parfois jusqu'à la caricature, qui prétendent valoir « explications» du phénomène. En ce domaine, la frontière entre représentation sociale et explication scientifique est particulièrement floue et incertaine. Nombreux sont les sociologues et les économistes du travail qui nient tout caractère véritablement explicatif à ces représentations partielles aussi savantes soient-elles. On utilisera le terme de « semi-savantes » dans la mesure où ces explications ne sont que partielles et se contentent de chercher des causes univoques et simples alors que le chômage est un phénomène particulièrement complexe et le produit d'inter-relations et d'interdépendances multiples, tout à la fois économiques, sociales, politiques et administratives. On s'efforcera de voir, en un second temps, comment la vision plus complexe, fondée sur la remise en cause de la conception classique et libérale du marché du travail par ces mêmes sociologues et économistes du travail, ouvre la possibilité d'une contribution sociopolitiste portant plus particulièrement sur l'action publique dans

6 D Schnapper,

L'épreuve

du chômage,

Paris, Gallimard,

1981, p 13

19

le domaine de la lutte contre le chômage et ses effets pratiques relatifs à la structuration tant cognitive qu'organisationnelle et institutionnelle de ce champ d'action. Les insuffisances partielles et les limites des explications

L'augmentation forte et rapide du chômage depuis les années soixante-dix est fréquemment associée à différents facteurs qui prétendent valoir explication et sont donc érigés en causes premières de la croissance du chômage. De manière simple, univoque et mécanique, la montée du chômage serait alors dûe à la transformation quantitative de la demande d'emploi ou au progrès technique. Cependant, la croissance des ressources de main-d'oeuvre (effets de la croissance démographique, du développement de l'activité féminine, de la main-d'oeuvre immigrée), les caractéristiques et les comportements des chômeurs, le progrès technique ne suffisent pas isolément à expliquer le développement massif et rapide du travail depuis près de vingt ans. Dans cette perspective, J. Freyssinet constate que la recherche de déterminants partiels est illusoire et vaine. Elle permet certes d'identifier des phénomènes d'une réalité peu discutable et dont la relation avec la croissance du chômage peut être concrètement établie. Mais la mise en évidence d'interdépendances partielles ne permet en aucun cas d'établir des relations de causalité strictes. Elle ne peut pas expliquer en particulier la mutation observée dans l'évolution du chômage et de l'emploi depuis 19737. En outre, l'indicateur du taux de chômage peut laisser penser, de par sa simplicité et sa lisibilité apparentes, qu'on est en présence d'un stock de demandeurs d'emploi, relativement stable audelà des écarts conjoncturels, alors qu'il ne constitue qu'un solde travaillé par des mouvements multiples d'entrées et de sorties permanentes. Prendre en considération uniquement le nombre des chômeurs et sa variation constitue une approche partielle et insuffisante. « Seule l'analyse de la dynamique des flux entre l'emploi, le chômage et l'inactivité permet de comprendre la nature des passages par le marché du travail et des processus de sélection qui y opèrent» 8

7 J Freyssinet, Le chômage, 8 Ibidem, p 35

Paris, La Découverte,

1991, p 71

20

La perception du chômage comme écart résiduel entre l'offre et la demande de travail induit également une vision simplifiée du marché du travail génératrice d'explications partielles à la pertinence scientifique aujourd'hui remise en cause. « Une interprétation arithmétique des statistiques d'emploi peut faire croire que le chômage résulte d'un excès de l'offre de travail. Si la population active augmente alors que l'emploi stagne, il y aura forcément des actifs inoccupés. La croissance démographique et l'afflux de femmes seraient ainsj les deux prjncipaux responsables du chômage. Ce même raisonnement conduit aussi à présumer que le renvoi des immigrés pourrait rétablir l'équilibre du marché du travail» 9. Or l'afflux d'actifs sur le marché du travail en France, notamment, se produit dans les années 1968-1975 et ne provoque alors aucune perturbation sensible. On constate donc que la croissance de l'offre de travail ne peut expliquer la montée soudaine et importante du chômage. Prétendre imputer la progression du chômage à une main-d'oeuvre trop abondante conduit implicitement à raisonner comme si le marché du travail était normalement et spontanément le lieu d'un équilibre entre des offres et des demandes autonomes. «Suivant ce modèle, le déséquilibre serait compensé si tout demandeur d'emploi se montrait rationnel. Il accepterait alors œ s'adapter aux conditions du marché, c'est-à-dire de louer ses services à un moindre prix. Une autre variante de ce raisonnement consiste à dénoncer non seulement la quantité, mais la qualité de l'offre de travail. On incriminera alors les compétences des chômeurs, leur formation jnsuffisante, inadéquate aux "besoins de l'industrie" ou encore leur comportement inadapté. De telles simplifications ne résistent pas non plus à l'analyse» JO. Au coeur de ce débat tout à la fois économique, social et politique, mais aussi scientifique, c'est le rapport entre offre et demande de travail qui est enjeu. Dans cette perspective, J. Freyssinet

souligne les interdépendancesentre l'offre et la demande; « La
définition usuelle du chômage conduit implicitement à un second type de simplification qui fausse la compréhension du phénomène. Dire qu'il est constitué par l'ensemble des individus qui cherchent un emploi et n'en trouvent pas, c'est ouvrir la voie à une conception du

chômage comme écart résiduel. D'un côté, il y aurait des besoins œ
9 M Stroobants, Sociologie JO Ibidem, p 111

du travail, Paris, Natban,

1993, p 110

21

main-d'oeuvre définis par chaque employeur en fonction du niveau de son activité et des conditions techniques de cette activité; de l'autre, il y aurait des ressources de main-d'oeuvre déterminées par les comportements d'activité au sein de la population, c'est-à-dire par des arbitrages entre travail rémunéré et autres formes d'activité (travail non rémunéré, participation à la vie sociale, loisirs, etc.). Offre et demande seraient donc déterminées par deux catégories d'agents économiques différents obéissant chacune à des objectifs et des contraintes spécifiques. Le chômage résulterait de l'écart entre nombre d'emplois créés par les uns et nombre d'emplois recherchés par les autres. Il apparaîtrait comme le solde de deux grandeurs indépendantes. L'analyse moderne du fonctionnement du marché du travail montre qu'il n'en est pas ainsi» Il. La représentation en cause classique du marché du travail remise

Outre des représentations partielles pouvant prétendre valoir explication, en fonction de leur niveau d'information, d'argumentation et d'abstraction, le chômage est également l'objet d'un ensemble articulé de représentations formant système ou schème (tant social et politique que scientifique) de perception et d'interprétation et portant sur la structuration du marché du travail et son fonctionnement. Là encore, nombreux sont les sociologues et les économistes du travail qui tout à la fois refusent et réfutent cette vision classique et libérale du marché du travail et soulignent son caractère beaucoup plus complexe et socialement construit non seulement par des interdépendances multiples entre acteurs « économiques» (mais qui sont également des acteurs sociaux, ce que trop d'économistes ont parfois tendance à oublier) mais aussi par les institutions intervenant d'une manière ou d'une autre sur le marché du travail et médiatisent largement le jeu de l'offre et de la demande. « ... Les macro-économistes ont aux Etats-Unis et de plus en plus en Europe (...) une vue du marché du travail qui en fait un marché classique, un marché comme celui du poisson, des huîtres ou du tissu en coton. C'est une vision très différente de celle des économistes du travail. (...) Considérer les salaires comme un prix qui met en équilibre l'offre et la demande de travail, tout comme le prix du

11 J. Freyssinet,

op cit, pp 24-25

22

poisson lors d'une vente à la criée est rapport du nombre de poissons à vendre, me semble contestable. Le problème intellectuel est donc œ construire un modèle du marché du travail qui prenne en compte sa dimension sociale, c'est-à-dire qu'il ne faut absolument pas occulter les normes sociales, parfois rigides, qui déterminent le comportement des acteurs de ce marché, qu'ils soient salariés ou employeurs» 12. Dans une perspective voisine et complémentaire œ sociologie du travail, M. Maruani et E. Reynaud soulignent que « les marchés du travail ne peuvent pas être assimilés à des formes dégradées du marché des produits. D'une part, parce que les conditions les plus centralement nécessaires au fonctionnement d'un marché ne sont pas, dans ce cas, réunies. l'information, la substituabilité des produits, le caractère limité, instantané des échanges ne recouvrent ici aucune réalité. D'autre part, parce que les mouvements d'emploi ne peuvent être réduits aux ajustements dans le court terme d'agents économiques entre eux et sous des contraintes qui leur resteraient inaccessibles. Au contraire, on dispose de plus en plus d'arguments pour défendre et nourrir l'idée qu'un marché du travail est un système social complexe, parcouru par des régulations propres, balisé par des institutions spécifiques» 13 Dans une même perspective de compréhension tout à la fois plus globale et plus fine, les propos de Philippe d'Iribarne peuvent nous aider à préciser un peu plus les choses et ouvrent la voie à une analyse plus sociologique des comportements économiques tout en soulignant les difficultés, qui ne sont pas minces, d'un point de vue disciplinaire et scientifique, d'une telle entreprise intellectuelle. « Maint économiste soupçonne depuis longtemps que les facteurs qui empêchent les salaires de s'ajuster à l'état de l'offre et de la demande font intervenir des questions ayant rapport avec la coutume, l'existence de "codes de bonne conduite", l'influence de l'opinion publique, le rôle de la pression sociale, etc. (...) Mais les économistes restent réticents à s'aventurer sur le terrain qui n'est traditionnellement pas considéré comme "économique". Bien naturellement ils tiennent à échapper à l'accusation de "colporter de la sociologie d'amateur". Face aux difficultés auxquelles on assiste dans l'avancée de la théorie, on peut

12 Robert Solow, Prix Nobel d'économie 1987, cité dans O. Mazel, Les chômages, Paris, Le Monde-Editions, 1993, p 70 13 M Maruani et E Reynaud, Sociologie de l'emploi, Paris, La Découverte, 1993, pp 72-73

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penser que le découpage actuel des champs disciplinaires constitue un obstacle majeur» 14. Dès lors que l'on considère que la vision classique et libérale du marché du travail n'est pas pertinente d'un point de vue scientifique et que ce dernier constitue un construit social, une approche sociopolitiste devient possible, portant plus particulièrement sur la structuration de l'action publique et ses effets. 3 La politique: justification d'une approche de le rôle des institutions publiques sociologie

Le chômage fait essentiellement l'objet d'analyses économiques, et plus particulièrement macro-économiques, ou et: sociologie du travail qui n'épuisent pas nécessairement l'étude du phénomène. Bien au contraire, Ph. d'Iribarne souligne les effets pervers d'une telle division scientifique et disciplinaire des tâches pour la compréhension et l'explication des comportements sociaux et individuels qui produisent le chômage comme phénomène collectif. «La division du travail entre macro-économistes et économistes du travail a conduit à ignorer, sans les avoir explorées, les rétro-actions possibles du fonctionnement détaillé du marché du travail sur le niveau global de chômage. Toutes ces limitations correspondent à des phénomènes de clôture disciplinaire, à la fois à l'intérieur et: l'économie et dans les rapports entre celle-ci et les autres sciences sociales. Elles relèvent des traditions propres aux courants intellectuels qui sont en cause. Et l'analyse du chômage bute sur le fait que les hypothèses de séparabilité des phénomènes qui régissent le découpages disciplinaire couramment admis, ne sont pas valides en ce qui le concerne» 15. Le chômage est, en effet, un « phénomène social total» qui requiert nécessairement des approches complémentaires et croisées, et donc la contribution de l'ensemble des sciences sociales, dans la perspective stimulante ouverte par Ph. d'Iribarne qui n'hésite pas à remettre en question les découpages disciplinaires et académiques hérités comme les lectures univoques orientées par un seul paradigme scientifique. « Encore faut-il, pour comprendre réellement les niveaux de chômage que l'on observe, ne pas trop se détourner du monde réel et

14 Ph d'Iribame, Le chômage paradoxal, 15 Ibidem, pp 35-36

Paris, PUP, 1990, pp 30-31

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