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Chronique d'un empoisonnement annoncé

De
237 pages
Au centre de ce nouveau scandale, qui menace près d'un million de Martiniquais et de Guadeloupéens, le Chlordécone, un puissant pesticide, interdit depuis 1993 : utilisé abusivement pendant vingt ans dans les plantations de bananes des Antilles françaises au mépris de la loi, il est responsable, au-delà de la contamination des sols et des ressources en eau potable, d'un dramatique problème de santé publique (taux anormalement élevé de cancer de la prostate, augmentation des maladies de Parkinson et Alzheimer, infertilité masculine...).
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CHRONIQUE D'UN EMPOISONNEMENT ANNONCÉ

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-02759-6 EAN : 9782296027596

Louis BOUTRIN Raphaël CONFIANT

CHRONIQUE D'UN EMPOISONNEMENT ANNONCÉ

Le scandale du Chlordécone aux Antilles françaises 1972 - 2002

L' Harmattan

Des lTIêlTIes Louis BOUTRIN

auteurs

Le sport à la Martinique Approches historique et organisationnelle - Enjeux, Ed. L'Harmattan, 1997

Au-delà des discours - une volontépour le pays Martinique,
Ed. Ibis Rouge, 2005 (Prix Arc-en-ciel du livre 2005)

Raphaël CONFIANT En langue créole Jik dèyè do Bondié, nouvelles, Grif An Tè, 1979 (traduction française de l'auteur: La Lessive du Diable, Ecriture, 2000). Jou Baré,poèmes, Grif An Tè, 1981. Bitako-a, roman, GEREC, 1985 (traduction française de J-P. Arsaye: Chimères d'En-Ville, Ramsay, 1997). Kod Yanm, roman, K.D.P., 1986, (traduction française de G. L'Etang: Le Gouverneur des dés, Stock, 1995). Marisosé, roman, Presses Universitaires Créoles, 1987 (traduction française de l'auteur: Mamzelle Libellule, Le Serpent à Plumes, 1995). Dictionnaire des titim et sirandanes (devinettes et jeux de mots du monde créole), ethnolinguistique, Ibis Rouge, 1998. La Version créole, didactique, Ibis Rouge, 2001. Mémwè an Fonséyè, ethnographie, Ibis Rouge, 2002.

En langue française Le Nègre et l'Amiral, roman, Grasset, 1988 (Prix Antigone). Eloge de la Créolité, essai, en collaboration avec Chamoiseau et Jean Bernabé, Gallimard, 1989. Eau de Café, roman, Grasset, 1991 (Prix Novembre). Lettres créoles: tracées antillaises et continentales de la littérature, essai, en collaboration avec Patrick Chamoiseau, Ratier, 1991. Ravines du Devant-Jour, récit, Gallimard, 1993 (Prix Casa de las Americas). Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle, Stock, 1993 ; Écriture, 2006. Commandeur du Sucre, récit, Ecriture, 1994. Bassin des Ouragans, récit, Mille et Une Nuits, 1994. L'Allée des Soupirs, roman, Grasset, 1994 (Prix Carbet de la Caraïbe/Prix Shibusawa-Claudel, Japon). Les Maîtres de la Parole Créole, contes, Gallimard, 1995. La Savane des Pétrifications, récit, Mille et Une Nuits, 1995. Contes Créoles des Amériques, contes, Stock, 1995. La Vierge du Grand Retour, roman, Grasset, 1996. La Baignoire de Joséphine, récit, Mille et Une Nuits, 1997. Le Meurtre du Samedi-Gloria, roman policier, Mercure de France, 1997 (Prix RFO). L'Archet du Colonel, roman, Mercure de France, 1998. Régisseur du Rhum, récit, Ecriture, 1999. La Dernière Java de Mama Josépha, récit, Mille et Nuits, 1999. Patrick

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Canne, Douleur séculaire, ô tendresse! album, en collaboration avec D. Damoison, Ibis Rouge, 2000 (Prix du Salon du Livre Insulaire d'Ouessant). Le Cahier de Romances, récit, Gallimard,2000. Brin d'Amour, roman, Mercure de France, 2001. La Dissidence, récit, Ecriture, 2002. Nuée ardente, roman, Mercure de France, 2002. Le Barbare enchanté, roman, Ecriture, 2003. La Panse du Chacal, roman, Mercure de France, 2004. Adèle et la Pacotilleuse, roman, Mercure de France, 2005. Nègre marron, récit, Ecriture,2006.

Traductions

Un Voleur dans le Village, récit, de James Berry, GallimardJeunesse, 1993, traduit de l'anglais (Jamaïque), Prix de l'International Books for Young People. Aventures sur la Planète Knos, récit, d'Evan Jones, Editions Dapper, 1996, traduit de l'anglais (Jamaïque). Les Voix du tambour, roman, de Earl Long, Editions Dapper, 1999, traduit de l'anglais (Sainte-Lucie) en collaboration avec Carine Gendrey.

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À Pierre Davidas t, écologiste martiniquais de la première heure
Au Professeur Jacques Portécop, pionnier de l'écologie en Guadeloupe

Prologue

« ...Madame ou monsieur le futur président de la République, vous devez parler vrai à nos concitoyens. Vérité sur le diagnostic, vérité sur la thérapie! Quoi qu'il vous en coûte, cessez de dire ce que l'opinion a envie d'entendre. Ne faites plus l'autruche. Ne masquez plus les réalités. Affirmez haut et clair que notre avenir commun est en jeu. »

Nicolas HULOT, Pour un pacte écologique, novembre 2006.

Au mois d'octobre 2002, le quotidien Libération publie une nouvelle en apparence tout à fait anodine mais qui fera éclater au grand jour un véritable scandale: une tonne et demie de patates douces en provenance de la Martinique sont saisies par les services de la répression des fraudes sur le port de Dunkerque. Ces légumes, qui ont été aussitôt incinérés, présentaient une forte contamination par le Chlordécone, un puissant pesticide couramment utilisé aux Antilles françaises dans la lutte contre le charançon de bananier et interdit en France depuis 1993. L'annonce de cette incinération suscita bien des remous dans le monde agricole et dans les services de l'Etat, mais tout ce beau monde a fini par penser qu'il s'agissait d'une affaire réglée, les faits s'étant déroulés depuis le 23 août 2002. Or, ce que l'on oublie souvent de préciser c'est que les patates douces incriminées avaient été contrôlées depuis la Martinique et que pendant que l'on détruisait le stock

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de Dunkerque, les pouvoirs publics avaient autorisé la mise sur le marché martiniquais de ces mêmes légumes, mais aussi des dachines 1, des ignames, du toloman2, des oignons-pays, des poireaux, et d'autres végétaux qui, issus des mêmes sols contaminés, contenaient de facto du Chlordécone. Situation intolérable pour laquelle ni le principe de précaution, ni le principe de prévention n'ont été appliqués. Même si l'article du quotidien Libération a eu le mérite d'alerter le microcosme politique parisien et de faire bouger certains services de l'Etat, il est bon de rappeler que durant des années, en Guadeloupe comme en Martinique, régnait la loi de l' omerta. Beaucoup, à l'instar de feu Pierre Davidas, écologiste martiniquais de la première heure et l'un des fondateurs de l' Assaupamar3, ont tenté vainement de rompre le silence. D'autres personnalités, mais aussi des associations écologiques, la presse et les médias locaux se sont fait l'écho d'atteintes répétées à notre environnement déjà fragile. Le magazine La Tribune des Antilles, à travers des dossiers ou sa rubrique «Ecologie» a souvent interpellé les autorités responsables sur les risques graves de pollutions liées à l'utilisation des pesticides en agriculture et leur présence régulière dans l'eau des rivières à des valeurs dépassant les seuils réglementaires. Ces rejets diffus mais permanents de produits phytosanitaires ont entraîné une contamination des sols, des rivières et des sources à
Dachines : tubercules utilisés comme légumes dans la cuisine antillaise. Autres dénominations: Chou de Chine, Taro ou Madère (en Guadeloupe) 2 Toloman : idem 3 Assaupamar : Association de Sauvegarde du Patrimoine Martiniquais. 12
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des doses telles qu'en Martinique, 12 des 14 sources en usage ont dû être fermées. En Guadeloupe, les résultats des analyses pratiquées dans le Sud BasseTerre en 1999/2000 ont révélé la présence de molécules d'organochlorés à des taux très élevés, dépassant parfois massivement les normes autorisées4. Parmi ces organochlorés on retrouve la Dieldrine, le HCHJ3 et le Chlordécone, trois pesticides dangereux et respectivement interdits à la vente depuis 1972, 1987 et 1993. Leur seule présence dans la ressource aurait dû déclencher un plan d'urgence, un renforcement des contrôles sanitaires et la mise en place de dispositifs préventifs, ce qui n'a nullement été le cas. Face à certaines carences de l'Etat, la profession agricole elle-même, à travers les Chambres d'Agriculture notamment, aurait dû prendre ses responsabilités. Cette affaire ainsi que la dénonciation régulière par certaines associations de trafics de Chlordécone, corroborée par la collecte de 9,5 tonnes en parfait état de conservation en juin 2003, font douter de la sérénité affichée par certains responsables agricoles. C'est à croire que cette contamination au Chloredécone n'est qu'un artéfact, qu'un simple tapage médiatique venant d' OutreAtlantique et que le soufflé finirait par retomber! Pourtant, contamination santé publique accumulable nous sommes là annoncée et d'un puisque ce pesticide est un véritable en face d'une réel problème de persistant et biopoison classé

4 Rapport IGA - IGE - La présence de pesticides dans les eaux de consommation humaine en Guadeloupe. Juillet 2001 - Page 29. 13

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potentiellement cancérigène et que les scientifiques ont identifié comme un perturbateur endocrinien. Il n'est d'ailleurs pas surprenant de constater que durant toute une période cette question était plutôt taboue auprès des Chambres d'agriculture insulaires. Motus et langue de bois, telles étaient les consignes! Mais, pouvait-on étouffer durablement le scandale et occulter une terrible réalité: cette contamination est la conséquence de l'emploi généralisé et massif de pesticides sur la sole bananière de Guadeloupe et de Martinique durant trente ans. Et cela, la profession agricole et ses représentants, ne peuvent le nier! Ils ne peuvent pas également ignorer que d'autres produits phytosanitaires sont actuellement utilisés dans l'agriculture aux Antilles françaises et qu'ils continuent de contaminer les sols et les milieux aquatiques. Or, c'est là un problème central qui concerne l'avenir de l'agriculture antillaise puisque le Chlordécone soulève la question de la contamination des sols, celui des réserves foncières agricoles, de la relève par les jeunes, de l'agriculture biologique, de la pisciculture, des produits de la mer, à cause des traces de Chlordécone dans l'eau de mer, dans les crustacés et les poissons, en un mot, à tout ce que l'on retrouve dans nos assiettes et qui touche à notre santé, à notre environnement naturel, à l'économie du pays et à son tissu social. Autant de problèmes qui dépassent largement la seule profession agricole et pour lesquels les autorités locales mais aussi le citoyen-consommateur doivent être associés. Les autorités locales, parlons-en!

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La Guadeloupe et la Martinique sont des Départements français d'Outre-Mer où l'Etat est représenté par le Préfet et ses services déconcentrés. C'est ainsi que les services de la Direction de la Santé et du Développement Social (DSDS, exDDASS), la Direction régionale de l'Environnement (DlREN), la Direction Régionale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes (DRCCRF), la Direction des services Vétérinaires (DSV), la Direction de l'Agriculture et des Fraudes (DAF), la Direction Régionale des Douanes (DRD) etc., sont implantés localement à travers des Directions régionales ou départementales avec à leur tête des fonctionnaires nommés aux Antilles françaises, pour deux ou trois ans, rarement plus. Fonctionnaires qui bénéficient d'une surrémunération de 40 %, habitent les beaux quartiers, dans de grandes villas de fonction et qui, à peine arrivés aux Antilles françaises sont pris en charge par ceux qui les ont précédés. Autant le dire tout de suite: on a affaire à un va-et-vient incessant d'Hexagonaux qui n'ont jamais le temps d'aller jusqu'au bout de leur mission et dont les préoccupations demeurent très éloignées de celles de la population antillaise. Dans bien des circonstances, leur mode de vie et leurs habitudes révèlent un profond décalage avec les autochtones. Dès le début des grandes vacances scolaires, ces Hexagonaux se ruent à l'aéroport et quittent le pays, vacances d'été obligent! L' été5, ils en font réunions en Préfecture
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souvent mention dans leurs mais aussi dans des rapports

Rappelonsque dans la zone tropicale où se situentles Antilles, il

n'existe que deux saisons: le « carême» ou saison sèche et l' « hivernage» ou saisons des pluies, la température, elle, variant peu). 15

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officiels. Quant aux publicitaires, n'ayant aucun respect pour les populations autochtones et le ridicule ne tuant pas, ils reprennent allègrement cette référence incongrue en climat tropical sur leurs innombrables panneaux. Une situation tout à fait grotesque le long des routes alors que les Antilles sont sous la menace des premières alertes cycloniques. Durant leur fameux été donc, les services précédemment nommés entrent alors dans une quasiléthargie et plus personne ne décide de rien. L'exemple du crash du l'avion de la West Caribean Airways qui a provoqué la mort de 152 Martiniquais, le 16 août 2005, a été très révélateur de cet état de fait. Le matin de cette catastrophe aérienne, ce fut la panique généralisée. Plus personne à bord: Préfet, Procureur de la République, Directeur de 1' Aviation Civile, tout ce beau monde était, suivant la formule consacrée, « absent du Département ». Idem pour les principaux chefs de services. Un épouvantable cafouillage et une cacophonie totale ont prévalu dans la gestion des premiers instants de l'après-crash. Cette courte période de crise a été suffisante pour révéler à la face du monde les singularités de la Martinique. Un microscopique pays de la Caraïbe sous autorité française dont l'administration, aux mains de fonctionnaires hexagonaux, échappe complètement aux représentants du peuple. Il en va exactement de même du dossier qui nous préoccupe présentement, celui du Chlordécone. Depuis la fin des années 70, des rapports successifs faisaient état de très fortes contaminations des sols agricoles et des sédiments par les pesticides organochlorés aux Antilles françaises sans que les élus locaux, les présidents 16

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des Conseils généraux et régionaux, les parlementaires en soient informés. Pire, malgré leur insistance pour plus de transparence, des écologistes mais aussi des conseillers régionaux ont été confrontés à une certaine rétention d'information de la part de l'administration étatique. Secret défense, le dossier du Chlordécone6 ? Pas du tout! Habitués durant des années à un type de fonctionnement

colonial, les services de l'Etat en Outre - Mer ont du
mal à accepter les exigences de la décentralisation. Il fallait pratiquement quémander pour obtenir quelques brides d'information sur un sujet qui relève pourtant de la santé publique et qui concerne donc la population du pays au premier chef. Alors pourquoi ce black-out systématique des administrations concernées sur le dossier du Chlordécone ? Ces rapports d'étude contenaient-ils des révélations compromettantes qui pourraient mettre en cause la responsabilité de certains? Effectivement, comme on le constatera à travers les développements qui vont suivre, ces rapports font état d'une situation à risque aux Antilles et d'une application laxiste de la réglementation par les services compétents. Ils dressent également un tableau peu reluisant de la situation phytosanitaire de nos deux îles, ce qui pose évidemment le problème des responsabilités. Il est vrai qu'en matière de responsabilité, il va bien falloir un jour que l'Etat explique comment ses services ont autorisé la vente, donc l'utilisation du
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Il est à noter que ce terme était au masculin tant que le scandale n'avait
- et que, Pour notre

pas éclaté c'est à dire pendant une trentaine d'années subitement, il est devenu féminin dans les rapports récents! part, nous le conservons au masculin.

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homologation le 1er février... 1990.

Chlordécone, jusqu'en 1993, en Martinique et en Guadeloupe, alors que l'on connaissait déjà le degré de toxicité et la persistance de ce produit. Question qui irrite forcément les autorités puisque la toxicité de ce pesticide a été démontrée sur l'ensemble des organismes vivants et qu'elle a conduit à son interdiction en agriculture et au retrait de son

Que l'on ne vienne pas nous dire, une fois de plus, que l'on ne savait pas puisque depuis 1976, les conséquences catastrophiques tant humaines qu'environnementales du Chlordécone étaient connues à tel point que sa fabrication a été interdite aux Etats-Unis à l'issue de la contamination des ouvriers d'une usine de Virginie: troubles neurologiques, problèmes de fertilité, environnement contaminé, contamination des eaux et de milliers de poissons. Bien que l'usine ait été fermée depuis 30 ans, les stigmates de cette exposition au Chloredécone persistent encore dans cette région. On aurait du mal à admettre l'immobilisme des services compétents de l'Etat si nous n'étions pas en pays DOMinés. En 1998, les importations de pesticides en Martinique représentaient 7 kg de produit commercial rapporté à l'habitant et 120 kg rapportés à l'hectare cultivé. Nous disons bien sept kilogrammes de pesticides par habitant! Imaginons un seul instant l'ampleur de la catastrophe si ces chiffres étaient ramenés à l'échelle d'une région hexagonale ou de la population française. Des chiffres qui donnent froid dans le dos mais qui n'ont pourtant pas débouché sur un plan d'urgence pour tenter d'atténuer les effets du phénomène. Et pour cause!

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Nous sommes bien loin de la lutte contre le charançon, cet insecte qui ronge les racines des bananiers, car derrière ces importations massives de pesticides se cachent des intérêts et bénéfices commerciaux des Békés ou «Blancs créoles », descendants des premiers colons français installés aux Antilles au XVIIe siècle (1635). Ces Békés détenaient jusqu'à récemment plus de 90 % de l'économie antillaise alors qu'ils ne représentent que 1% de la population 7. Ces latifundistes, en outre, contrôlent une grande partie du secteur de l'importation notamment celle des engins agricoles et des produits phytosanitaires. Une mainmise sur l'économie et sur le pays tout entier qui font d'eux des interlocuteurs incontournables des gouvernements successifs, qu'ils soient de droite ou de gauche. Une position de domination économique qui leur confère de puissants appuis politiques dans les plus hautes sphères de l'Etat français. On retrouve d'ailleurs des relations familiales très étroites entre cette caste békée et les hommes au pouvoir en France. C'est ainsi que Dominique de Villepin, l'actuel Premier Ministre a épousé, Marie-Laure Le Guay, petite-fille d'un certain Bougenot, métropolitain d'origine, qui fut propriétaire d'une grande habitation agricole en Martinique. Il n'est donc pas étonnant, en pareilles circonstances, que Laurent de Laguarigue, propriétaire Béké de plusieurs grands établissements commerciaux en Martinique, ait pu obtenir du Ministère de l'agriculture une autorisation de vente du Chlordécone malgré son retrait prononcé sur la base du code de la santé
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Soit environ 3.000 personnes en Martinique sur une population totale de

près de 400.000 habitants

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publique le 1 er juillet 1990. Pas moins de trois Ministres de l'agriculture, Henry Nallet en avril 1990, Louis Mermaz en mars 1992 et Jean-Pierre Soisson en février 1993 ont eu à se prononcer sur la poursuite de la commercialisation d'une substance reconnue comme dangereuse et ce, en parfaite infraction avec le code de la santé publique. Au fil de notre enquête, les enjeux et les dessous de cette dramatique affaire apparaissaient plus clairement: ce ne sont pas les bananes de la République qui sont défendus mais bien les intérêts des Békés en République bananière. Malgré la très forte contamination des sols et les résultats stupéfiants des analyses de l'eau potable, l'administration française a continué à autoriser la commercialisation de ce qui n'est autre qu'un véritable poison. De telles pratiques seraient tout à fait inadmissibles et inconcevables dans l'Hexagone, mais, aux Antilles françaises, elles sont monnaie courante! Curieusement, chaque fois que l'administration française donne une autorisation qui transgresse la loi, les Békés ne sont pas loin. L'exemple du dossier de la Grande-Rivière, à l'extrême-Nord de la Martinique est à ce titre édifiant. Le préfet de Martinique autorise M. J eanLouis De Lucy, un latifundiste béké, à pomper 80 % de l'eau de la Grande Rivière pour officiellement assurer l'arrosage des bananeraies sur 1'habitation Beauséjour appartenant à ce même Jean-Louis De Lucy. Pas moins de 5 millions d'euros de subventions publiques lui ont été accordés pour effectuer des travaux qui débutent sans aucune autorisation préfectorale et sans aucune enquête publique. 12.000 m3 d'eau seront pompés quotidiennement dans l'une 20

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des seules rivières non polluées de l'île et pourtant les services instructeurs de l'Etat demeurent les bras croisés! Face à la contestation d'une partie de la population de Grand-Rivière, les associations écologistes, notamment l' Assaupamar et France Nature Environnement, se mobilisent pour faire arrêter l'irréparable. C'est alors que les services de l'Etat viennent occuper l'espace médiatique pour expliquer l'intérêt du projet à tel point que l'on aurait presque pu se demander s'ils n'en étaient pas les promoteurs. Mais, il était trop tard et cette nouvelle bourde des services instructeurs de l'Etat mettra de l'huile sur le feu. L'affaire tournera court et les présidents du Conseil Régional, du Conseil Général et la présidente du Comité de Bassin, qui n'avaient pas été informés de cette situation, marqueront publiquement leur désapprobation. Néanmoins, le Préfet de Martinique, loin de présenter des excuses à la population, apportera son soutien appuyé au projet du Béké De Lucy. Désinformation, tentative d'intimidation, chantage à l'emploi, procès d'intention, zizanie entre les familles, discorde au sein de la petite commune de Grand-Rivière, incitation à la haine raciale, tous les moyens furent bons pour faire passer en force le projet. Fort heureusement, après une visite in situ, dans le lit de la Grande-Rivière, les membres du Tribunal administratif ont donné gain de cause aux militants écologistes dans leur procès contre l'Etat. C'est ainsi que l'arrêté préfectoral de novembre 2005 autorisant le prélèvement de l'eau de la GrandeRivière a été annulé, le 5 octobre 2006, par le Tribunal administratif de Fort de France.

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Les arguments ne manquent certes pas pour défendre une activité telle que la culture de la banane, de plus en plus concurrencée par la montée en puissance des producteurs d'Amérique centrale. Pour obtenir les subventions nationales et européennes, l'argument de vente des Békés est la défense de la « banane des droits de 1'homme » face à la « bananedollar» des pays d'Amérique centrale. Une subtile mise en scène de ces descendants d'esclavagistes qui ferait plutôt sourire si elle n'était pas reprise à l'unisson par les petits planteurs antillais. Endettés jusqu'au cou, avec des ardoises colossales chez ces mêmes Békés, ils n'ont pour seul salut que le partage des miettes laissées par les latifundistes. Dans un tel contexte, le recours à la voie parlementaire semblait la plus appropriée pour alerter l'opinion publique française et surtout pour faire toute la lumière sur les autorisations de vente de ce dangereux pesticide. Il fallait, en outre, mesurer les conséquences de cette pollution sur les produits maraîchers, l'agriculture, la pêche et l'aquaculture mais aussi sur les populations concernées. Enfin, envisager des dispositifs d'indemnisation des agriculteurs et des aquaculteurs concernés. Seule une Commission d'enquête parlementaire aurait permis d'atteindre de tels objectifs compte tenu notamment, des responsabilités de plus en plus évidentes des services de l'Etat. C'est ainsi Pierre Samot que nous8 avons soumis au député une proposition de résolution pour

8 Louis Boutrin est président de l'association «Pour une écologie urbaine ». Il fut vice-président de la Commission de l'aménagement du territoire, de l'environnement et de la recherche du Conseil Régional de Martinique de 1998 à 2004.

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diligenter cette commission d'enquête parlementaire sur l'utilisation du Chlordécone en Martinique. Malheureusement, l'invalidation de celui-ci le 28 février 2003, pour une affaire de comptes de campagne, ne lui a pas permis de déposer cette demande d'enquête parlementaire à l'Assemblée nationale, mais Philippe Edmond-Mariette, son suppléant, brillamment élu aux élections législatives partielles du Centre, s'était engagé durant sa campagne à reprendre ce dossier de l'utilisation des pesticides et du Chlordécone dans l'agriculture martiniquaise. C'est ce qui fut fait et à quelques mots près, notre proposition de résolution a été déposée telle que nous l'avions rédigée. Mais le député du Centre avait-t-il sous-estimé l'ampleur de la catastrophe ? Avait-il bien mesuré les enjeux et les responsabilités en cause dans cette affaire? Pourquoi accepter une mission d'information parlementaire quand, en bon juriste qu'il est, il savait pertinemment les limites de ce dispositif? Aucune commune mesure avec une commission d'enquête parlementaire dont l'efficacité en pareille circonstance a été prouvée, notamment lors de l'Affaire d'Air Lib où les responsabilités de son PDG pickpocket ont été clairement établies. Que dire de l'affaire d'Outreau où, à l'issue d'une commission d'enquête parlementaire, les principaux protagonistes ont été tous convoqués devant les représentants du peuple? Les auditions se sont déroulées en séance publique, sous serment, ce qui a permis de révéler à la France entière les terribles dysfonctionnements de ses institutions judiciaires. Quoi qu'il en soit, la mission d'information que présidait Philippe Edmond-Mariette en compagnie du député UMP de Guadeloupe, Joël Beaugendre, a 23

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présenté son rapport en juillet 2005 dans l'indifférence la plus totale. En final de compte, cette mission a informé sur ce que l'on savait déjà depuis des lustres, mais rien n'est réglé: les sols, les sources et les rivières demeurent fortement contaminés au Chlordécone, les enquêtes épidémiologiques sur les agriculteurs et les consommateurs tardent à venir, la décontamination des terres agricoles n'est pas à l'ordre du jour et en guise d'indemnisation, les agriculteurs devront mettre la main à la poche pour faire analyser les produits issus des sols contaminés. Beaucoup d'agitation médiatique pour trois fois rien en somme! Quant aux responsables de cet empoisonnement de la population, ils courent tranquillement les rues. Et, pour couronner le tout, l'Etat autorise la consommation de productions agricoles issues des sols contaminés avec la bénédiction de l' AFSSA (Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments), institution censée protéger la santé des citoyens! Alors que la loi interdit toute trace de pesticides non autorisés dans les végétaux, aux Antilles françaises, l' AFSSA a fixé une limite maximale de résidus (LMR) en dessous de laquelle les produits contenant du Chlordécone pourront être consommés. C'est là une autorisation de fait donnée par l'AFSSA pour la culture sur des parcelles contaminées, ce qui est tout à fait inadmissible. L'AFSSA a-t-elle créé un régime d'exception sanitaire pour la banane des Antilles françaises? Donnera-t-elle son feu vert pour la distribution de produits agricoles contaminés sur le marché de Rungis?

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Tous les ingrédients du parfait scandale sont donc réunis et pourtant, aux Antilles françaises, rien ne bouge. En silence, depuis 1972, on a empoisonné une population de près d'un million d'habitants censés être des citoyens à part entière! Cependant, sentant tourner le vent, le gouvernement a commencé à multiplier les missions d'experts dont les rapports sont parfois contradictoires, rapports dont, curieusement, les conclusions se veulent toujours très rassurantes. Il tente ainsi de désamorcer une bombe à retardement et des directives ont été données en haut lieu pour contrôler l'information. A ce niveau, il faut reconnaître que c'est plutôt une réussite. Les préfets et les services de l'Etat orchestrent localement la communication et les principaux médias de deux îles sont régulièrement conviés en Préfecture pour se faire les relais de cette information rassurante. Du grand art ! Ou plutôt de la... désinformation puissance 10. Aujourd'hui, nous nous inscrivons en rupture avec ce système trop bien rodé. Car, le drame du Chlordécone et de tous ces pesticides organochlorés, c'est que, dès le départ, leur haut degré de toxicité était parfaitement connu. Or, en absence d'un réseau de biovigilance humaine et environnementale permettant de vérifier l'impact réel de tous ces poisons, le Ministère de l'agriculture aurait dû déployer les moyens suffisants pour contrôler leur commercialisation et leur usage excessif par les agriculteurs. Il n'y a donc pas de fatalité. Et, face à cette contamination annoncée, parfaitement prévisible, il convient d'établir les responsabilités des uns et des autres et de révéler à l'opinion publique les dessous 25