CHRONIQUE D'UN PACIFISTE ISRAELIEN PENDANT L'INTIFADA

De
Publié par

Depuis plusieurs années, Uri AVNERY, fondateur le plus connu du mouvement Gush Shalon (le Bloc de la Paix), écrit chaque semaine un article qui lui est inspiré par la situation politique de son pays et par les actions de son mouvement. Ces articles, écrits en hébreu, sont souvent boudés par la presse israélienne mais ils sont de plus en plus diffusés et repris à l'étranger. Uri Avnery raconte et il commente. Son regard est exigeant et dur mais sa vision reste optimiste.
Publié le : samedi 1 février 2003
Lecture(s) : 102
EAN13 : 9782296308954
Nombre de pages : 310
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Chronique d'un pacifiste israélien pendant l' «Intifada» (octobre2000- septel1tbre 2002)

En couverture: Photo de Rachel Avnery Manifestation de pacifistes israéliens à Ramallah, près du QG de Yasser Arafat (La Mouqataa), le 22 avril 2002. Ils essaient de passer le barrage militaire pour rencontrer le président palestinien (certains y parviendront quelques jours plus tard).

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-3653-X

Uri Avnery

Chronique d'un pacifiste israélien pendant l'«Intifada»
(octobre 2000 - septeInbre 2002)
Traduction de l'anglais, sauf autre mention, par Roland Massuard et Sylviane de Wangen

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Les Cahiers de Confluences
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Ils constituent le prolongement de la revue Confluences Méditerranée. Déjà parus dans cette collection:

- Méditerranée,

l'impossible mur, de Bernard

Ravenel

(1995)

- Algérie,

les islamistes à l'assaut du pouvoir, d'Amine Touati

(1995) - Israéliens-Palestiniens, la longue marche vers la paix, de Doris Bensimon (1995) - Les cultures du Maghreb, sous la direction de MariaAngels Roque (1996) - Le partenariat euro-méditerranéen après la Conférence de Barcelone, de Bichara Khader (1997) - Regarde, voici Tanger, de Boubkeur EI-Kouche (1997) - Jérusalem, Ville ouverte, sous la direction de Régine Dhoquois-Cohen, Shlomo Elbaz et Georges Hintlian

- La

République

de Macédoine,

nouvelle

venue

dans le concert

européen, sous la direction Bernard Lory (1998)

de Christophe

Chiclet

et

- L'Europe

et la Méditerranée,

stratégies politiques et culturel-

les (XIXe et XXe siècles), sous la direction Meynier (1999)

de Gilbert
Chiclet

- Le guêpier
- Méditerranée,

kosovar, sous la direction
défis et enjeux, de Paul

de Christophe
Balta (2000)

et Bernard Ravenel (2000)

- Palestiniens - La

et Israéliens, le moment de vérité, sous la direc-

tion de Jean-Paul Chagnolaud, et Bernard Ravenel (2000) de Bernard Ravenel (2002)

Régine Dhoquois-Cohen
d'Olfa Lamloum et

Tunisie de Ben Ali, sous la direction

Un pacifisme politique
Bernard Ravenel et Sylviane de Wangen

«En fait il n'y a jamais eu un camp de la paix unifié en Israël (...). Le clivage se situe entre l'aile sentimentale et l'aile politique. A la première appartiennent les gens qui regardent principalement à l'intérieur. Ce qui est réellement important pour eux est la position morale (...). Pour eux les Palestiniens servent plus d'objet de mise en valeur de leur image morale que de partenaires égaux avec leur propre personnalité. C'est pourquoi il leur afallu si longtemps pour reconnaître l'OLP, accepter l'idée de l'Etat palestinien, être d'accord pour que Jérusalem-est devienne la capitale de la Palestine (...). L'autre aile du camp de la paix, l'aile politique, à laquelle j'appartiens, comprend que, si on veut faire la paix avec la nation palestinienne, on doit comprendre ses aspirations, ses sentiments, ses craintes et ses espoirs (comme ils doivent comprendre les nôtres). Seule une telle compréhension peut créer la base pour la coexistence dans ce pays et dans cette région (...). Ce n'est pas une question d'amour mais de réconciliation historique sans laquelle la paix ne peut pas venir. Une autre différence entre lesforces de paix concerne leur orientation ~n politique intérieure. Les adhérents du premier camp ont un attachement profond - même héréditaire - au parti travailliste (...). L'autre camp n'a aucun problème de ce genre. Nous avons protesté quand Rabin a déporté les militants islamiques en 1992 et nous avons soutenu Rabin quand il a signé les accords d'Oslo un an plus tard. Nous avons voté pour Barak, mais nous luttons contre lui quand il devient lefossoyeur de la paix» 1.
1. «Des arbres dans un ouragan», 28 octobre 2000. Chronique d'Uri Avnery non reproduite dans cet ouvrage mais disponible sur le site de GushShalom: www.gush-shalom.org

6 Les Cahiers de Confluences

A travers cet extrait, Uri Avnery définit, par opposition à la composante «sentimentale» du «camp de la paix» israélien, son pacifisme politique. Depuis au moins la guerre des Six-Jours, ce pacifisme a été pour lui une constante qui s'est construite sur un raisonnement politique portant sur l'évaluation concrète des situations et des solutions possibles. En même temps ce pacifisme s'est fondé et affirmé sur la conviction que, non seulement la violence militaire ne résout rien mais aussi que l'état de guerre permanent au Moyen-Orient est une réalité politique qui concerne les rapports politiques, institutionnels et juridiques dans la région. Donc l'alternative à la guerre est politique, institutionnelle et juridique, ce qui entraîne que le mouvement de paix - le camp de la paix - doit vite dépasser la dimension morale et acquérir une dimension politique, quitte à perdre son «innocence» et à se positionner comme acteur politique autonome face aux enjeux auxquels est confrontée la société israélienne. Ce choix suppose donc une pratique politique qui, dans une situation d'extrême violence, requiert une détermination sans faille, d'autant que cette pratique s'accompagne de la construction dans la société d'une «culture de la paix» face à une hégémonie écrasante et terrorisante d'une «culture de la guerre» particulièrement développée. Les éléments constitutifs de cette culture de la paix ressortent de la façon dont Uri Avnery et ses amis de Gush Shalom ont mené et pensé leur lutte politique pendant toute cette seconde Intifada. Ainsi lorsqu'il écrit que «les instruments pour la solution des conflits doivent être globalisés»2,il prend acte à l'époque de l'unilatéralisme américain, de la nécessité à la fois d'une approche globale de la sécurité et d'un système de sécurité collective restituant rôle, compétences et vigueur à l'ONU. Du même coup il prend en compte le concept de «sécurité commune» issu de la grande mobilisation européenne contre les euromissiles dans les années 80. Ce concept signifie que la sécurité de l'un ne se fonde pas sur l'insécurité de l'autre. En clair, la sécurité d'Israël ne peut être fondée sur l'insécurité des Palestiniens mais, bien au
2. «Tours jumelles», 15 septembre 2001, cf. pp. 142-145.

Préface

7

contraire, sur leur sécurité. Et à ce propos, Uri Avnery cite une «phrase mémorable» prononcée par Rabin devant lui en 1969 : «Seule unefrontIère ouverte est unefrontIère sûre»3,une phrase qui, aujourd'hui, en pleine construction d'un «impossible mur» met en lumière la terrible régression politico-morale de la société israélienne en matière de sécurité. A ce concept global de sécurité commune s'ajoute logiquement la référence constante au droit, incluant la reconnaissance du droit au retour des Palestiniens. L'intégration d'une forte dimension juridique dans cette culture de la paix apparaît d'autant plus indispensable que la société israélienne a du mal à reconnaître et à accepter la nécessité de normes générales - d'un
droit international

- valables

pour tous, pour les Palestiniens

comme pour les Israéliens, pour le fonctionnement pacifique du monde et du Moyen-Orient en particulier. Le problème pour les Israéliens n'est d'ailleurs pas seulement celui de la reconnaissance de la légitimité des droits des autres, il est aussi celui de leur prétendue inconciliabilité avec les leurs. L'enracinement d'une culture du droit comme valeur universelle dans le corps social israélien revêt donc une importance cruciale pour l'avenir de la paix dans la région. Cette insistance sur le droit amène Gush Shalom à valoriser le rôle que peut jouer la Cour pénale internationale pour les crimes qu'auront commis les soldats israéliens et leurs chefs dans les territoires occupés4. Cette double dimension fondamentale de cette culture de la paix amène logiquement à une critique radicale du concept de «sécurité militaire», c'est-à-dire du principe selon lequel la solution des conflits est principalement liée à la force militaire. Ceci conduit par exemple Uri Avnery à démontrer comment la réponse au terrorisme, si elle doit être juridico-rolicière à court terme est «essentiellement politique et idéologique»5.«Le terrorisme étant toujours un instrument politique, la meilleure façon de le
combattre est toujours politique. Résolvez le problème qui engendre le

terrorisme et vous vous débarrasserez du terrorisme. Résolvez le
3. «Barak n'est pas Rabin», 4 novembre 2000, cf. pp. 28-32. 4. «Si j'étais Mofaz», 29 décembre 2001 (chronique d'Uri Avnery non reproduite dans cet ouvrage). 5. «Silence! on tire», 13 octobre 2001, cf. pp. 158-161.

8 Les Cahiers de Confluences problème israélo-palestinien - et les autres abcès de fixation du MoyenOrient - et vous vous débarrasserez d'AI- Qaïda. Il dépérira comme

une fleur privée d'eau. Personne n'a jamais imaginé une autre
méthode» 6.

Uri Avnery ne s'arrête pas là. Il critique soit les Etats-Unis, soit Israël- ou les deux ensemble - dans leur survalorisation et dans leur manipulation des menaces ou pseudo-menaces et même dans leur invention d' «ennemis», l'Islam ou le «terrorisme intemational», l'un étant assimilé à l'autre. Mais la culture de la paix n'est pas seulement critique politique abstraite. Elle est aussi une critique pratique avec le refus de la guerre par la désobéissance civile. Initiée en 1982 pendant la guerre du Liban avec le mouvement Yesh Gvul (<<Il a une y limite»), elle se prolonge actuellement avec celui des refuzniks très soutenu par Gush Shalom. Enfin trois autres dimensions composent cette culture de la paix omniprésente dans cette chronique. D'abord c'est la remise en cause des mythes nationalistes constitutifs de l'historiographie sioniste allant jusqu'à dire que «les coloniesfont partie du code généti~ue du mouvement sioniste
depuis le jour où il est né il y a 104 ans» .

C'est ensuite la reconnaissance culturelle, idéologique de l'Autre, c'est-à-dire du Palestinien, en particulier à travers la façon de parler de Yasser Arafat comme expression du mouvement national palestinien. Cet aspect prend toute son importance si on se souvient que la sous-évaluation de l'altérité a toujours été une grande caractéristique morale, psychologique et politique de l'establishment sioniste conditionné par une vision eurocentrique et téléologique de l'histoire. Enfin c'est l'intégration de l'apport féministe dans la critique du système politico-militaire israélien présenté comme «machiste» - Uri Avnery rappelle malicieusement que Golda Meir se considérait comme «le seul homme» de son gouvernement.. .
6. «Toutes sortes de terroristes», 3 novembre 2001, cf. pp. 167-170. 7. «Le joueur» 11er décembre 2001 (chronique d'Uri Avnery non reproduite dans cet ouvrage).

Préface 9 On le voit, pour Uri Avnery la paix est tout sauf indifférence passive. Elle n'est pas un simple «non à la guerre», mot d'ordre toujours inadéquat s'il n'est pas accompagné par un projet politique, un projet de coexistence entre les peuples qui se situe d'emblée dans une perspective de réconciliation historique8. En dernière instance, la paix est un projet civilisationnel multiculturel. Dans un monde en marche vers la guerre globale, Uri Avnery suggère une idée-force: le fondement d'un ordre mondial alternatif doit reposer sur le principe de la paix ainsi conçue comme élément systémique et ordonnateur des relations entre les hommes sur le plan politique mais aussi sur les plans institutionnel, social et symbolique. Pour être mené à bien, ce projet se construit aujourd'hui à partir d'une stratégie et d'un programme pour une paix juste et durable, ce qui nécessite l'emploi de tous les moyens de la politique y compris en inventant, face au déclin des forces traditionnelles et de leurs formes institutionnelles, de nouvelles méthodes d'action. Cette culture de la paix, complexe et moderne, intégrant les apports des nouveaux mouvements sociaux de la deuxième moitié du XXesiècle, permet à Uri Avnery une autre lecture pour «raconter» la période dramatique que constituent ces deux ans d'Intifada. Elle lui permet en particulier de décrypter les événements et les comportements du système israélien en les soumettant à une impitoyable reconstruction-dé construction. Il en résulte un formidable vent frais balayant tout le système de mensonge mis en place par la politique israélienne de communication depuis le début de l'Intifada. Tout ce que Uri Avnery nous raconte et nous explique sur Camp David et Taba, sur la façon dont Barak, le gouvernement et la société israélienne n'ont pas encore vraiment intériorisé les éléments centraux du conflit, donne le récit le plus percutant pour liquider définitivement ( ?) tout le discours monté et entretenu ad nauseam sur les trop fameuses «offres généreuses» du «petit Napoléon» israélien.
8. Voir les 80 thèses pour un nouveau camp de la paix (cf. Annexe II, p. 281).

10 Les Cahiers de Confluences

Mais cette présentation du «moment politique» des événements et des hommes amène notre chroniqueur à muscler son récit avec de multiples notations sur le pouvoir israélien qui apportent des éléments de grande pertinence sur le fonctionnement concret d'une réalité moins connue qu'on ne le croit. L'itinéraire personnel de l'auteur - il a été membre de l'Irgoun à 15 ans, combattant de la Haganah pendant la guerre de 1948, membre de la Knesset de 1965 à 1973 et de 1977 à 1981, directeur de journal- lui permet une approche difficilement réfutable de l'intérieur du système. Cette familiarité de l'auteur avec le système dont il est partie intégrante l'a conduit à établir des contacts personnels précieux avec des acteurs de premier plan de l'histoire d'Israël. De l'ancien Premier ministre Lévi Eshkol, d'Itzhak Rabin ou même de...Ariel Sharon, Uri Avnery a pu obtenir des confidences ou des témoignages de première main d'un réel intérêt politique et historique. En outre, par ses origines, par sa formation, Uri Avnery participe d'une culture juive laïque qui, par sa capacité critique et par ses valeurs universalistes, lui assure là encore une connaissance et une compréhension intimes de la société israélienne. Sa présentation de l'endoctrinement sioniste façonnant le monde mental israélien est édifiante9 ; elle amène même l'auteur à se demander si le peuple israélien n'aurait pas besoin d'un psychiatre... sans oublier l'humour juif particulièrement efficace quand il s'exerce contre les colons ou. .. contre Pérès. Il faudrait aussi évoquer la façon dont cette chronique prend en compte la dimension internationale, américaine en particulier. Là aussi le chroniqueur démontre sa capacité d'analyse à chaud, n'excluant pas en chemin des moments d'autocritique et d'approfondissement. Au total cette chronique réalise au mieux la synthèse de ce que peut faire un journaliste considéré comme «historien de l'instant». Finalement, ce qui reste comme impression dominante à l'issue de cette lecture décapante, c'est la description de la dégradation politique et morale de la société israélienne (régime
9. «Avril»,21 avri12001, cf. pp. 84-88.

Préface

11

politique, armée, système juridique, uni vers culturels et mentaux, vie quotidienne). On mesure combien cette société tend à se définir dans une relation toujours plus étroite avec la guerre. Le climat créé par le Il septembre 2001, par le tournant américain vers une guerre globale permanente et par l'impact des attentats menés contre la population civile en Israël semble donner à cette relation un caractère structurel durable. Mais sa longue expérience politique personnelle et sa connaissance profonde des drames et des combats du XXesiècle permettent à Uri Avnery de rappeler et de faire partager son intime conviction: «A la fin la logique politique gagnera. Mais cela
peut prendre du temps - et dans notre pays le temps signifie du sang,
des larmes et des deuils» 10.

10.«Des

excuses»,

16 mars

2002,

cf. pp.

201-204.

Introduction
Uri Avnery

J'avais 10 ans quand j'ai traversé la France, sur la route d'Allemagne en Palestine. C'était en 1933, quelques mois après l'arrivée de Hitler au pouvoir. Quelques jours avant, j'avais reçu, comme cadeau d'anniversaire, le livre d'Emile Zola, La Débâcle, sur la guerre franco-prussienne de 1870. Je l'ai lu en retenant mon souffle. Mon cœur était totalement du côté français. Pour réaliser notre fuite d'Allemagne, la famille s'est divisée en deux. Mes deux sœurs aînées avaient déjà été envoyées en France. Mon père et mon frère aîné sont partis et ont réussi à rejoindre Strasbourg. La question était de savoir si ma mère et moi serions ou non bloqués à la frontière. Après un voyage en train tortueux et plutôt aventureux, nous avons rejoint la gare frontière dans une ville nommée Kehl. Les officiers de la police des frontières nazie sont venus pour examiner nos passeports. Ils sont repartis. Le train a démarré. Je n'ai jamais oublié ce moment de suprême soulagement. Nous étions en France. La France était le pays de la liberté. Tout au long des 69 ans écoulés depuis, même quand j'étais totalement opposé à la politique française, j'ai gardé dans mon cœur une place privilégiée pour la France. Ceci est peut-être une des raisons pour lesquelles je suis si heureux que mon livre -le troisième - paraisse en France. Je suis extrêmement reconnaissant à tous ceux qui ont rendu cela possible. Les raisons sentimentales mises à part, je pense qu'il est très important en ce moment que la voix du mouvement pacifiste israélien soit entendue en France.

14 Les Cahiers de Confluences

Les Etats-Unis sont tout à fait incapables d'utiliser leur immense pouvoir au Moyen-Orient d'une façon impartiale, juste et même simplement logique. il y a de nombreuses raisons à cela. Des pressions politiques intérieures - non seulement du lobby juif organisé mais également du tout aussi puissant mouvement évangélique fondamentaliste - exercent une influence incommensurable en faveur du gouvernement Sharon au Congrès et à la Maison Blanche. Les stratèges américains entendent établir un contrôle militaire sur les champs pétrolifères et utiliser l'armée israélienne comme force auxiliaire. Par-delà ces raisons, je crois que la psyché américaine s'identifie avec Israël, parce que, en justifiant le présent israélien, elle justifie également le passé américain. Consciemment ou inconsciemment, les Américains identifient les Palestiniens à leurs «Peaux-Rouges». Sharon ressemble à leurs «Indianfighters» (chasseurs d'Indiens), la Cisjordanie occupée à leur Far-West,les colons - beaucoup d'entre eux sont d'ailleurs des juifs américains - à leurs cowboys. En justifiant ce qu'Israël fait actuellement, ils justifient, d'une certaine façon, les crimes commis par les générations passées d'Américains, crimes qui n'ont jamais été réellement reconnus. Quoi qu'il en soit, les Etats-Unis ne peuvent jouer aucun rôle positif de médiation dans le conflit israélo-palestinien. Cela fait peser une lourde charge sur l'Europe. La France, en tant que puissance européenne ayant les plus anciennes relations avec le Moyen-Orient, qui remontent à plus de mille ans, a un rôle particulier à jouer dans cet effort européen. Pour le moment, l'Europe essaie désespérément de se dérober à son devoir. Mais l'abdication n'est pas une politique, et les obligations morales et concrètes doivent conduire à une intervention résolue en faveur de la paix. Cinquante-sept ans après la fin de l'Holocauste, le sentiment de culpabilité pèse encore sur l'Europe. Il est vrai que certains ne ressentent le poids de cette culpabilité que maintenant seulement. Ceci est en soi un phénomène positif. La question est de savoir si ce sentiment de culpabilité conduit l'Europe à une politique plus morale ou, au

Introduction 15 contraire, s'il conduit le continent européen à laisser faire une nouvelle injustice. Refuser toute critique de la politique injuste d'Israël «à cause de l'Holocauste» n'est ni moral ni logique. Bien au contraire, «à cause de l'Holocauste», l'Europe doit appliquer les critères moraux les plus élevés au conflit entre ceux qui sont «les victimes de l'Holocauste» et ceux qui sont «les victimes des victimes». L'Europe porte une responsabilité dans les deux cas. Il est minable et immoral de considérer toute critique de la politique israélienne comme de «l'antisémitisme», et il est lâche et immoral de renoncer à cette critique par crainte de cette accusation. Les vrais antisémites doivent être bannis d'une société convenable. Mais leur existence détestable ne doit pas être utilisée comme un prétexte à la lâcheté. Les Juifs européens, comme presque tous les autres juifs, ressentent une solidarité instinctive avec Israël. Cela est naturel. Mais solidarité avec quel Israël? L'Israël d'Ariel Sharon, des épurateurs ethniques, des occupants brutaux ou l'Israël du mouvement de la paix, de la résistance morale, l'Israël de la paix et de la justice? Cet Autre Israël existe, et je suis fier d'en faire partie. Mais on en entend rarement parler en Europe. La plupart des médias l'ignorent, par crainte, de nouveau, d'être taxés d'anti-Israéliens. Notre activité polymorphe, nos manifestations, notre résistance, nos avertissements, nos déclarations -, on n'en entend pratiquement pas parler en Europe. Ceci crée l'image d'un Israël monolithique, qui n'a rien à voir avec la réalité vivante. Je suis un patriote israélien. Je n'ai pas honte d'utiliser cette expression démodée. Je crois que l'avenir d'Israël repose sur ces Israéliens-là, qui sont en train de poser les fondations d'une réconciliation d'Israël avec le peuple palestinien et de l'intégration d'Israël dans la région des peuples sémites. Je ne crois pas qu'Israël puisse avoir un autre avenir. Ce livre paraît à un moment où de noirs nuages assombrissent cet avenir. Les forces de la guerre, de la haine et de la peur

16 Les Cahiers de Confluences

ont pris le contrôle de notre Etat et nous conduisent encore plus profondément dans le cul-de-sac d'un conflit sans solution. Pourtant je suis un optimiste incorrigible. Je suis né ainsi, descendant d'une longue lignée d'optimistes. Mais une longue expérience a renforcé cette tendance génétique. Presque à la fin de la guerre de 1948, quand j'étais encore sous l'uniforme, j'affirmais qu'il existait un peuple palestinien, et que nous n'aurions jamais la paix sans faire la paix avec lui. A l'époque, cela semblait ridicule. Même le nom de Palestine a disparu de la carte, plus de la moitié des habitants arabes de l'ancienne Palestine ont été dispersés dans de nombreux pays. Plus de 20 ans après, Golda Meir déclarera: «Il n'existe rien que l'on puisse appeler peuple palestinien». Aujourd'hui aucune personne sensée en Israël et bien sûr dans le monde entier ne répéterait cette phrase idiote. Au début des années 70, j'ai affirmé que l'OLP était notre partenaire naturel pour un accord. Ceci était presque considéré comme une trahison. D'ailleurs, quand, premier Israélien à le faire, j'ai rencontré Yasser Arafat dans Beyrouth assiégé, plusieurs ministres ont demandé que je sois traduit en justice pour trahison. Mais à peine Il ans plus tard, le gouvernement d'Israël a signé l'accord d'Oslo avec l'OLP. C'est la même chose pour beaucoup d'autres idées: l'établissement de l'Etat de Palestine, l'idée de faire de Jérusalem la capitale des deux Etats, l'évacuation des colonies. Ces questions étaient taboues quand mes amis et moi les avons formulées et maintenant elles sont acceptées par la majorité des Israéliens, si on en croit les sondages d'opinion. On dit que la nuit est plus sombre juste avant l'arrivée de l'aube. Que ce soit vrai ou non, il faut y croire pour rester optimiste à l'heure qu'il est.

Chronique
(octobre 2000 - septel1\bre 2002)

Uri AVNERY
Il est né à Beckum (Allemagne) en 1923. Il immigre en Palestine en 1933. Il s'engage dans l'organisation clandestine nationaliste juive Irgoun en 1938 jusqu'en 1942 puis fait son service militaIre en 1942 dans une unite de commando de la Hagana (devenue par la suite Tsahal) où il est blessé deux fois. De 1950 à 1990, il est éditeur et rédacteur en chef de la revue Haolam Haze. Député à la Knesset pendant trois mandats, de 1965 à 1973 et de 1979 à 1981, il est le premier Israélien qui, dès 1974, prend alesticontact en tant que sioniste avec des responsables niens représentants de l'OLP. En janvIer 1976, i fonde avec d'autres dont le général Matti Peled le Conseil israélien pour la paix israélo-palestinienne (CIPIP) qui poursuit et développe ces contacts. Uri Avnery est aussi le premier Israéfien à aller rencontrer Yasser Arafat dans Beyrouth assiégée en juillet 1982. Cette rencontre sera sUIvie de nombreuses autres. Il fait également partie des quelques Israéliens qui transgressent l'interdiction faite depuIs le début de la seconde Intifada aux Israéliens de se rendre en Cisjordanie, en allant à Ramallah dans le QG du président Arafat assiégé par les troupes israéliennes. Il a été lauréat, toujours en dehors de son pays, de plusieurs prix récompensant les militants de la paix ou des droits humains, dont Ie «Right Livelihood prize» (Prix Nobel alternatif) à Stockholm le 7 décembre 2001.

r

Chroniqued'un pacifiste israélien

19

1er octobre 2000

La provocation
il ne sert à rien d'accuser Ariel Sharon du bain de sang qui a suivi sa visite au complexe des mosquées sur le Mont du Temple. Depuis le massacre de Kibia en 1953, en passant par son règne sanglant à Gaza à la fin des années 60 et les événements de Beyrouth de 1982,il a laissé derrière lui des flots de sang partout où il est passé. Comme l'hon1me de la Bible l'a crié, «Sors d'ici,
sors d'ici, toi homme sanguinaire 1» (Samuel II, 16, 7).

Le but cynique de la visite est évident. La date choisie parle d'elle-même: Sharon voulait détourner sur lui l'attention de l'opinion israélienne par rapport à Benjamin Netanyahou qui cherche à faire son retour. Le prix en a été quelques dizaines de morts et quelques centaines de blessés. Et alors? La provocation elle-mêlne est une vieille tradition de la droite. Les émeutes de 1929, y compris le massacre d'Hébron, étaient le résultat d'une provocation du Betar (les ancêtres du Likoud d'aujourd'hui) au Mur occidental, en infraction avec les règles imposées par l'administration britannique pour maintenir une paix fragile sur le site du temple. Mais il ne sert à rien d'accuser l'éléphant de briser la porcelaine. C'est ainsi que sont les éléphants. Toute la faute repose sur les épaules de ceux qui l'ont laissé entrer dans la boutique: Ehoud Barak et Shlomo Ben-Ami. Barak a joué un rôle honteux dans la provocation. En tant que Premier ministre, il est responsable du processus de paix. En tant que ministre de la Défense, il est responsable de la vie et de la sécurité des habitants du pays, les Israéliens et les Palestiniens. Les deux charges l'obligeaient à empêcher la visite de Sharon au Mont du Temple, dont les résultats sanglants pouvaient aisément être prévus. Au lieu de cela, il a con1mis deux péchés: donner sa bénédiction à la visite, sachant pertinemment quels en seraient les

20 Les Cahiers de Confluences

résultats, et nier ensuite toute connexion entre la visite et ses conséquences. Pourquoi? Comme pour la plupart des actes et omissions de Barak au cours de l'année dernière, le motif était la peur. C'est triste à dire, le héros des champs de bataille manque de courage civique, pour ne pas dire de courage politique. Il craignait, en interdisant la visite, d'être accusé de se plier à la volonté des musulmans. Par crainte d'être accusé de céder aux Arabes, il a cédé au Likoud. Et, pendant tous ces événements, où était le ministre de la Police (ou plutôt le ministre de la Sécurité intérieure, pour lui donner son titre ronflant) ? Où était Shlomo Ben-Ami, celui qui avait suscité tant d'espoirs, l'homme de la vision politique et humaine, l'intellectuel à la conscience élevée et sodale, qui était sur le point de changer l'image de la police, d'en extirper le caractère raciste et de la transformer en une force au service du peuple? Ben-Ami a participé à la décision de laisser Sharon se rendre à l'Esplanade des Mosquées et à ce moment précis. Il a concentré une immense force - quelque 1 000 à 2 000 officiers de police - pour défendre la bande de provocateurs. Ainsi il a par avance accru les dimensions de l'explosion inévitable. Comme Barak, Ben-Ami a commis un double péché. Le Premier ministre Barak est venu au secours du ministre de la Défense Barak, le ministre des Affaires étrangères Ben-Ami est venu au secours du ministre de la Police Ben-Ami. On n'avait pas besoin d'un brillant intellectuel pour permettre à la police de foncer au Mont du Temple, n'importe quel voyou comme le ministre de la Police pouvait le faire. Ben-Ami a utilisé certains de ses talents personnels: il a justifié les événements diaboliques avec des paroles mielleuses et il a ajouté quelques nouvelles sophistications aux méthodes du lavage de cerveau, du mensonge et des demi-vérités qui suivent tous les actes d'oppression contre les Palestiniens. Mais tous les mots de l'hypocrisie vont s'évaporer dans l'atmosphère et ce qui restera sera l'image vue par des centaines de millions de personnes autour du globe: un petit enfant, Rami

Chronique

d'un pacifiste israélien 21

al-Duri, criant de peur panique avant d'être tué par les soldats en même temps que l'infirmier Ghassam al-Balbisi qui essayait de le secourir alors que son père était mortellement blessé. Cela restera comme la marque de Caïn sur le front de Sharon, de Barak et de Ben-Ami et, en arrière, on entend l'écho des paroles de Bialik, le poète national: «La vengeance du sang d'un petit enfant n'a pas encore été conçue (même) par Satan». Ce chapitre entier de violence, de stupidité et de couardise retombera sur ses auteurs. Il a prouvé au monde qu'en aucune circonstance le complexe de Haram el-Sharif ne doit être laissé aux mains des politiciens israéliens, cette équipe cynique qui

parle avec révérence des «lieux sacrésde la Nation» la bouche
pleine de porc. Il a montré aux Israéliens qu'il doit être mis fin à la comédie appelée «processus politique» et qu'un accord de paix doit être signé, laissant le Mont du Temple à la Palestine et le Mur occidental à Israël.

6 octobre 2000

Une guerre perdue
L'action militaire parle d'elle-même. On peut en voir les résultats à l' œil nu. Dans cette guerre, quelque 70 Palestiniens (y compris 11 qui étaient citoyens israéliens) ont été tués, plusieurs milliers ont été blessés, beaucoup d'entre eux grièvement. Du côté israélien, deux soldats ont été tués et quelques dizaines blessés, presque tous légèrement. Qu'est-ce que cela montre? Les forces armées israéliennes s'entraînent pour cette guerre depuis des mois. Le chef d'étatmajor et ses officiers ont annoncé par avance qu'ils allaient

22 Les Cahiers de Confluences

utiliser des hélicoptères d'attaque, des missiles et des tanks. Mais ils n'ont pas dévoilé leur arme principale: les tireurs d'élite. Le tireur d'élite est un soldat/policier dont le travail est de tuer. Il est évident que les exercices d'entraînement qui ont précédé cette guerre comprenaient cette méthode de façon importante. Le tireur d'élite est entraîné à observer une foule de manifestants, à choisir une cible, à viser et à atteindre la tête ou le haut du corps. Des balles spéciales sont employées pour être sûr que la victime mourra immédiatement ou à l'hôpital. Cette méthode est basée sur un principe simple: «faire payer cher», comme les généraux l'ont expliqué dans leur langage particulier. Les concepteurs de cette méthode pensaient que s'ils causaient de lourdes pertes aux Palestiniens, ceux-ci arrêteraient la confrontation et se rendraient. Au cours de la bataille, les généraux se sont vantés que «si nous l'avions voulu, nous aurionspu en tuer beaucoupplus». Cela est vrai évidemment. Des tirs tous azimuts sur des foules de manifestants auraient pu en tuer des centaines, même des milliers. En outre, il était possible de bombarder les villes et villages palestiniens par avion ou avec de l'artillerie. Mais Ehoud Barak a compris que le prix politique de telles actions serait insupportable. D'autre part, faire entrer des tanks dans les villes palestiniennes aurait coûté trop cher en termes militaires. Dans les rues étroites, les tanks sont vulnérables aux cocktails Molotov. Par conséquent on a préféré les tireurs d'élite. C'est une stratégie à la fois immorale et imprudente; immorale, parce qu'elle transforme les soldats et les policiers en tueurs. Bien sûr, la pratique elle-même n'est pas nouvelle. Elle a été utilisée d'abord par Ariel Sharon (le même Ariel Sharon) dans les premières années de l'occupation, lorsqu'il a instauré un règne de terreur dans la Bande de Gaza. Comme il me l'a dit lui-même par la suite, il donnait l'ordre «de ne pasfaire de prisonniers». Les Palestiniens pris les armes à la main étaient tués sur place. Plus tard, la pratique a été utilisée par les unités clandestines Mista'arvim (Ceux qui se prétendent arabes), dont le slogan était «tuer à coup sûr». Ceci a été découvert lorsque les

Chronique d'un pacifiste israélien 23

Mista' arvim ont tué un de leurs propres hommes, l'ayant pris pour un «terroriste». Après l'avoir blessé, ils l'ont abattu à bout portant d'une balle dans la tête. Dernièrement, on a découvert que la pratique des Mista' arvim a été étendue en empêchant l'assistance médicale aux blessés. Les ambulances palestiniennes n'étaient pas autorisées à s'approcher des victimes qui restaient sur le terrain et mouraient. (Il est triste de le dire, les Palestiniens ont appris cette leçon et ont utilisé la même méthode barbare à la tombe de Joseph). Des snipers israéliens ont tué le conducteur de l'ambulance qui tentait de sauver le garçon au barrage de Netzarim. Il semble que l'utilisation des tireurs d'élite afin de tuer est devenue une partie de la doctrine tant de l'armée que de la police. Les Palestiniens, d'autre part, n'ont pas encore été entraÎnés à utiliser leurs armes de cette façon. A la télévision, on a vu les soldats palestiniens tirer n'importe comment. Cela explique la proportion des victimes des deux côtés. La pratique de l'assassinat prémédité est manifestement immorale. Peut-être est-elle même illégale aux termes de la loi israélienne, faisant partie d'un de ces ordres à propos desquels on peut dire - selon les mots d'un juge militaire israélien - «Ici flotte le drapeaunoir de l'illégalité».Sans aucun doute, cette pratique contrevient aux lois internationales de la guerre. Les Palestiniens ont déjà envisagé de s'adresser au tribunal international sur les crimes de guerres, qui est sur le point d'être installé. Je n'envie pas la position dans laquelle le général Shaul Mofaz se trouvera si cela se présente. Mais, même d'un point de vue strictement militaire, cette pratique est contre-productive. Les exécutions ne «pacifient» pas (un terme prisé par les généraux du monde entier). Elles parviennent au résultat inverse: chaque enterrement suscite des vengeurs, chaque tombe approfondit la haine, causant davantage de victimes. Les moyens de contrôle des émeutes, ordinaires, non létaux, qui ne causent pas d'escalade, auraient été plus efficaces. La manière de penser des généraux, ceux qui ont planifié l'opération et ceux qui l'ordonnent, suscite de tristes réflexions.

24 Les Cahiers de Confluences

A une époque, nous avions des commandants ayant des convictions morales, comme Yitzhak Sadeh et Shimon Avidan, et des généraux raffinés, comme Yigal Allon et Moshe Dayan. En une génération, nous avons obtenu des généraux qui ressemblent à leurs pires homologues américains et russes, des généraux qui croient à la force brute. Ceux-là ont été battus, du Vietnam à l'Afghanistan. Les nôtres ont été battus au Liban, et ils continuent. L'utilisation d'hélicoptères d'attaque et de missiles frise le désastre. Tôt ou tard, inévitablement, quelque chose comme le désastre de Canall dans la guerre «Raisins de la colère» au Liban se produira: un massacre accidentel de civils dont les photos susciteront un scandale mondial. Cette semaine nous avons vu ce que le scandale peut faire: la mort du garçon Mohamed alDira a changé la réputation d'Israël du jour au lendemain. Tous les mensonges et les demi-vérités répandus par les porte-parole de l'armée n'ont pas mis fin à cette réaction, mais ont obtenu le résultat inverse. Chaque jour de cette guerre, le monde a vu de jeunes Palestiniens, presque tous armés seulement de pierres, s'exposer aux snipers israéliens. Leur courage a suscité l'admiration. Aux yeux du monde, ce sont eux les héros. Aucune gloire ici pour les généraux israéliens. Cette guerre a été perdue avant d'avoir commencé, comme le sera la prochaine, bien pire, qui se profile déjà à l'horizon.

11. Localité libanaise dans laquelle un local de la FINUL (Force intérimaire des Nations Unies au Liban) fut, en avril 1996, la cible d'un bombardement israélien qui tua plus de 100 villageois qui s'y étaient réfugiés, surtout des femmes et des enfants.

Chronique d'un pacifiste israélien 25

14 octobre 2000

Un gouvernement Sharak
Si j'étais cynique, je dirais qu'Ehoud Barak et Ariel Sharon avaient tout planifié d'avance. il y a juste un mois, Barak était en faillite, un homme politique en fin de carrière. Il avait perdu sa majorité à la Knesset, ses partenaires l'avaient abandonné, les jours de son gouvernement étaient comptés et il ne réussissait à tenir qu'à cause des vacances de la Knesset. Les sondages prédisaient qu'il perdrait largement les prochaines élections. Ariel Sharon était dans une situation similaire. Sa carrière approchait de sa fin. Il était clair que son parti, le Likoud, le chasserait et le remplacerait par Netanyahou, qui gagnerait les élections. Et puis, comme par miracle, tout a changé. Barak a commencé à parler des «lieux sacrés de la Nation» à cause desquels il ne pouvait être d'accord avec la souveraineté palestinienne sur les mosquées sacrées. Sharon a annoncé qu'il irait visiter cet ensemble musulman. Barak a pris cette visite sous son aile et envoyé 1 200 officiers de police pour accompagner Sharon. La visite a provoqué l'explosion prévisible. Le lendemain, sept Palestiniens étaient tués par des policiers israéliens près de la Inosquée AI-Aksa. Des manifestations se sont répandues dans tous les territoires occupés et ont débordé en Israël même. Après quelques centaines de victimes, y compris l'enfant palestinien tué dans les bras de son père et les réservistes israéliens lynchés brutalement à Ramallah, une véritable situation d'urgence s'est finalement créée. Barak a demandé la mise sur pied d'un gouvernement de crise et, voyez le résultat, presque tous les partis se sont rangés derrière lui. Tous les médias sont devenus un chœur pour sa propagande; une large majorité dans le pays le soutient.

26 Les Cahiers de Confluences

L'un dans l'autre, un coup de génie. Barak et Sharon sont sauvés du désastre politique et sont devenus des héros nationaux. Oui, c'est ce que j'aurais dit si j'étais cynique. Mais je ne le suis pas et donc je dis que ce n'était pas planifié, mais que cela s'est néanmoins déroillé ainsi. C'était le résultat inévitable. Alors que peut-on dire sur le gouvernement de crise? Premièrement: Celui-ci ne sera pas un gouvernement Barak, mais un gouvernement Sharon. Peut-être devrions-nous l'appeler un gouvernement Sharak. Car dans tous les gouvernements dont il a été membre jusqu'à maintenant, Sharon était la figure dominante. En tant que ministre de l'Agriculture, il a installé les colonies qui dictent maintenant la politique de Barak. En tant que ministre de la Défense, il a entraîné Begin dans le bourbier du Liban. Dans toutes ses fonctions ministérielles, il a fixé les frontières de l'annexion, selon lesquelles la présente guerre se mène. La simple idée que Barak pourrait contrôler Sharon est ridicule. Deuxièmement: A propos de Barak lui-même, jamais aucun homme politique n'a trahi d'une manière aussi cynique toutes les promesses qu'il avait faites avant son élection. Nous avons voté pour Barak pour nous débarrasser du Likoud, et parce qu'il avait promis de faire la paix avec les Palestiniens et les Syriens. La paix avec la Syrie a échoué à cause de 10 (dix) mètres de plage sur le lac de Tibériade. La paix avec les Palestiniens a échoué à cause des «lieux sacrés de la Nation». La conscription des élèves de yeshivas (écoles talmudiques) s'est transformée en farce, de même que la «révolution» civile/laïque. Même le retrait du Liban n'a pas été un succès: à cause du refus de rendre un minuscule morceau de territoire près de Har Dov et de libérer les otages que nous détenions depuis 13 ans, on a donné au Hezbollah un prétexte pour nous harceler. Troisièmement: Un gouvernement de crise est un gouvernement de guerre. Les ennemis d'un compromis avec les Palestiniens seront dans la majorité. Aux yeux du monde arabe, le nom de Sharon est lié au massacre de Kibia de 1953 et à l'affaire

Chronique d'un pacifiste israélien 27

Sabra-Chatila de 1982. Même un enfant comprend qu'embrasser Sharon signifie jeter le processus de paix à la poubelle. Voici la litanie que nous entendons dans les médias : «Mais Barakest allé plus loin vers les Palestiniens qu/aucun autre Premier ministre avant lui». Quand? Où ? Au contraire de Netanyahou, il n'a pas rendu un seul pouce de territoire occupé. Ce qui a été dit quant à un compromis sur Jérusalem à Camp David était un chèque sans garantie. Au moment où Barak a commencé à parler des «lieux sacrésde la Nation», le compromis est mort. Le gouvernement Barak a parlé abondamment de la paix et a inventé de beaux slogans, mais sur le terrain, dès son premier jour, il a continué la guerre contre les Palestiniens. Appliquant la formule de Sharon, Barak a étendu les colonies, en a installé de nouvelles sous des formes diverses, a confisqué davantage de terres palestiniennes dans tous les territoires occupés, démoli des maisons et construit des «routes de contournement» destinées à ajouter davantage de terres aux «blocs de colonies». (Les Palestiniens dans leurs villages ne pouvaient pas manquer de voir ces actes tout autour d'eux. Peut-être cela explique-t-illes confrontations violentes qui ont lieu désormais partout). Dans un laps de temps incroyablement court, Barak a détruit les réalisations de ses prédécesseurs depuis Begin. Les Etats arabes sont en train de rompre les relations avec nous, la «normalisation» est en train de mourir, l/image d'Israël dans l'opinion internationale est en train de couler. Barak, qui prétendait être le successeur de Rabin, a été dès le tout début le successeur de Sharon. Au-dessus du gouvernement de crise planera ce qu'a dit le prophète Amos (III, 3) : «Deux personnes peuvent-elles marcher
ensemble si elles ne sont pas d'accord ?»

28 Les Cahiers de Confluences

4 novel11bre 2000

.

Barak n'est pas Rabin
Le parti travailliste a décidé de présenter un film sur Yitzhak Rabin, mais de supprimer l'image de Rabin serrant la main de Yasser Arafat à la cérémonie de signature de l'accord d'Oslo. Ainsi il a enterré son succès historique. Un film sur Rabin sans Oslo, c'est comme un film sur Albert Einstein sans la théorie de la relativité ou sur Ben Gourion sans la fondation de l'Etat d'Israël. C'est comme tuer Rabin une seconde fois pour toujours. Il n'y a pas de Rabin sans Oslo comme il n'y a pas d'Oslo sans Rabin. Pendant 25 ans il a marché pas à pas vers sa destination, qui est devenue son destin. Je peux en donner un témoignage personnel. A part quelques rencontres fortuites, je n'avais pas eu de contacts avec Rabin avant la guerre de juin 1967. J'ai alors envoyé plusieurs lettres secrètes au chef d'état-major Rabin, attirant son attention sur un crime de guerre commis par ses soldats: l'assassinat systématique de pauvres réfugiés palestiniens essayant de traverser le Jourdain de nuit pour rentrer chez eux. Il a accusé réception des lettres et, pour autant que je sache, cette pratique s'est arrêtée. Au printemps 1969, après la mort du Premier ministre en exercice, Levy Eshkol, et dans mon rôle de chef d'un groupe à la Knesset, j'ai proposé officiellement au chef de l'Etat que Rabin soit chargé de former un nouveau gouvernement. Ceci aurait nécessité un changement de la loi. Peu de temps après, en juin, j'ai rendu visite à l'ambassadeur Rabin à son ambassade à Washington, et cela a été le début d'un dialogue sur le problème israélo-palestinien qui a continué jusqu'à sa mort. J'étais allé aux Etats-Unis pour défendre l'idée d'un Etat palestinien dans les territoires occupés - une idée que j'avais déjà proposée à Eshkol au milieu de la guerre de 1967. Après

Chronique d'un pacifiste israélien

29

que j'eus parlé avec plusieurs officiels américains de haut rang (entre autres Sisco, Saunders, Yost), Rabin m'a invité à l'ambassade. Au cours de notre conversation, il a prononcé une phrase mémorable: «Jemefiche totalement où se trouveront lesfrontières à condition qu'elles soient ouvertes. Seule une frontière ouverte est une frontière sûre». (En hébreu, ouvert se dit patuah et sûr se dit
batuah) .

Il a pourtant adhéré à ce qu'on a appelé «l'option jordanienne». Au cours de la conversation, et plus tard dans une lettre récapitulative que je lui ai écrite, j'ai essayé de le convaincre que seule une frontière entre l'Etat d'Israël et un Etat de Palestine serait inévitablement ouverte. Elle serait ouverte par nécessité, en tenant compte de la réalité économique, politique et géographique, tout comme de la connexion entre la Cisjordanie et Gaza. Après le retour de Rabin en Israël, le dialogue a continué par intermittence - dans le bureau du Premier ministre, à la Knesset, à sa résidence, à son domicile privé et au cours d'événements sociaux où il passait de l'un à l'autre, en buvant du whisky ensemble. En 1975 et 1976, je suis allé à son bureau plusieurs fois pour faire un rapport, à la demande des Palestiniens, sur mes contacts secrets avec les dirigeants de l'OLP. Je lui ai apporté plusieurs propositions de Yasser Arafat (transmises via Saïd Hammami et moi-même) pour faire avancer certaines initiatives politiques. Rabin a redit sa croyance dans l'option jordanienne et prononcé une autre phrase qui est restée dans ma mémoire: «Je ne ferai aucun pas vers les Palestiniens parce que le premierpas nous mettra sur une route qui conduira inévitablement à l'établissementd'un Etat palestinien». Et cela il n'en voulait pas. Alors pourquoi est-il allé à Oslo? Il me l'a expliqué luimême en 1994, dans une conversation de Shabbat chez lui. J'étais venu pour lui parler de la préparation d'un article dans lequel je devais le nommer Homme de l'Année. Je ne l'avais jamais vu d'une humeur aussi détendue. Lea était assise avec quelques hôtes dans le salon, Rabin me recevait dans son bureau. Eytan Haber s'était joint à nous.

30 Les Cahiers de Confluences

Rabin m'a dit qu'il avait adhéré à l'option jordanienne jusqu'à l'Intifada, quand le roi Hussein avait annoncé qu'il quittait le jeu et abandonnait toute prétention sur la Cisjordanie. Même avant, Ariel Sharon avait tenté de mettre sur pied un groupe de Quisling palestiniens (les «Ligues de villages»), qui n'a suscité que des moqueries parmi les Palestiniens. Quand Rabin a été nommé ministre de la Défense, il a invité des responsables palestiniens locaux à le rencontrer, individuellement et en groupes. Tous lui ont dit : «Tant que nous sommes sous occupation, nous ne pouvons pas négocier. Notre adresse politique est l'OLP à Tunis». Par la suite, le Premier ministre, Yitzhak Shamir, a été contraint d'assister à une conférence de paix à Madrid. Il a refusé, bien sûr, de s'asseoir avec une délégation palestinienne. Donc, une délégation commune «jordanienne-palestinienne» a été formée, mais elle s'est vite scindée en deux. Ainsi la délégation israélienne s'est trouvée en face d'une délégation palestinienne. Fayçal Husseini, son chef, était un résident de Jérusalem et par conséquent n'était pas admis dans la salle. Il donnait ses ordres à la délégation dans la salle voisine. La situation devenait ridicule. Chaque fois que les Israéliens proposaient quelque chose, les Palestiniens disaient: «Faisons une pause. Nous devons téléphoner à Tunis et avoir la réponse d'Arafat». Rabin en a tiré la conclusion logique: si de toutes façons c'est Arafat qui prend toutes les décisions, il vaudrait mieux lui parler directement. (Afin de lever le doute, je dois mentionner que j'ai publié tous ces faits dans mon livre Mon frère, l'ennemi12 quand Rabin était encore en vie. Il n'a jamais démenti quoi que ce soit). Quand il a agréé les principes d'Oslo, Rabin n'était pas prêt à faire le grand saut pour parvenir à la paix directement. Il était lent et prudent de nature et, contrairement à Begin, il était contre les mesures spectaculaires. Au lieu de payer immédiatement le prix total pour la paix totale, ce qui signifierait un Etat palestinien avec Jérusalem-est comme capitale, dans les frontières d'avant 1967,et le retour des colons en Israël, il préférait avancer
12.Mon frère, l'ennemi, Editions Liana Levy, Paris 1986.

Chronique d'un pacifiste israélien 31

lentement. Il voulait progresser pas à pas, bien qu'il comprît que ceci pourrait conduire éventuellement à l'Etat palestinien (tel qu'il est décrit). Déjà dans les années 70, j'avais proposé qu'il rencontre Arafat secrètement. A l'époque, il avait refusé catégoriquement. Même quand il a serré la main d'Arafat à Washington, il est évident qu'il devait vaincre ses appréhensions. Mais au cours des deux années qui lui restaient, les relations étaient devenues plus étroites. Le vrai Arafat, celui que l'on rencontre en tête-àtête est très différent de celui que les Israéliens voient dans leur imagination. Rabin, qui était plutôt réservé concernant les relations personnelles, et pas enclin à se lier facilement, en était venu à respecter et à faire confiance au dirigeant palestinien, comme Lea en a témoigné. Rabin a opéré un changement encore plus profond: il avait commencé à voir la version historique de la partie palestinienne et à intégrer le fait que toute la justice n'est pas d'un seul côté. Ce fut un processus lent et profond. Dans son dernier discours à la Knesset, il a déclaré: «Nous ne sommes pas venus dans un pays vide». Ceci est une phrase tout à fait hérétique de la part d'un sioniste convaincu. L'assassin de Rabin et ceux qui étaient derrière lui ont réalisé qu'ils n'avaient plus de temps à perdre. Ceux qui se prétendent maintenant ses héritiers en sont très loin. Ehoud Barak a réussi, en quelques jours, à détruire tout ce que Rabin avait construit patiemment pendant des années. Barak n'a pas poursuivi là où en était Rabin mais nous a tous fait retourner à la case départ. La similitude entre Barak et Rabin est très superficielle: tous les deux sont nés dans ce pays, tous deux étaient des soldats professionnels et tous deux chefs d'état-major. Mais Rabin était beaucoup plus qu'un général. C'était une personne honnête et sage avec une grande droiture. Il n'était pas arrogant. TIne croyait pas que l'on peut contraindre par la force les Palestiniens à accepter des choses qui menacent leur existence nationale. Il avait compris que si l'on voulait parvenir à la «fin du conflit» d'un seul coup, on devait en payer le prix; et cela, si on n'y est pas prêt, il vaut mieux progresser avec des accords

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.