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CHRONIQUES SUR LA BIÉLORUSSIE CONTEMPORAINE

De
354 pages
Près de dix ans après la décomposition de l'URSS, le besoin de faire un état des lieux ou de tenter un bilan sur la Biélorussie s'est fait sentir. A l'issu de ce livre, il apparaîtra peut-être avec plus de clarté que la situation, dans ce pays, ne se comprend pas au travers d'un seul paradigme de la soumission de sa population qui serait dénuée d'identité ou de conscience nationale, et qu'elle n'est pas non plus analysable uniquement comme un état d'exception en Europe.
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Chroniques sur la Biélorussie
contemporaine

Collection Biélorussie
Dirigée par Virginie Symaniec La collection Biélorussie entend faire connaÎtre les problématiques relatives à un pays qu'on comprend mal, car très peu d'informations ou trop de stéréotypes sont encore diffusés à son sujet. La Biélorussie, comme toute société, est une entité complexe dont les enjeux méritent aussi d'être discutés. Cette nouvelle collection a donc pour objectif de promouvoir des recherches originales dans tous les domaines pour mettre en présence différents points de vue. Elle s'intéresse aux chercheurs qui travaillent sur le sujet "Biélorussie", y compris dans ce pays. Elle est aussi l'occasion de créer un espace de débats, d'échanges et de dialogues, dont la visée, dans un environnement où ces principes sont encore trop souvent remis en question, est d'apprendre et de comprendre. Ouvrage déjà paru: -Lalkoù (lhar), Aperçu de l'histoire politique du grand-duché de Lithuanie, L'Harmattan, 2000.
Ouvrages à paraître (titres provisoires):

-Lapatniova (Aléna), Biélorussie: les mises en scène du pouvoir. -Le Fall (Claire), L'Ecole artistique de Vitebsk (1897-1923). Eveil et rayonnement artistique autour de Pen, Chagall et Malevitch. -Drweski (Bruno), Le petit Parlement biélorussien. Les parlementaires biélorussiens dans le Parlement polonais de 1922 à 1930. -Lahvinets (Aliaksandr), Les relations polo nobiélorussiennes : contexte historique et contemporain. -Likhtarovitch (loury), La specificité du projet biélorussien moderne. Le problème du choix stratégique: ni Orient, ni Occident. -Ivanoù (Ouladzik), La femme biélorussienne et l'idée nationale.

Alexandra Goujon Jean-Charles Lallemand Virginie Symaniec (Sous la direction de)

Chroniques sur la Biélorussie contemporaine

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

cg L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0341-0

Avertissement
La Biélorussie est un pays officiellement bilingue où les questions de norme linguistique sont épineuses. Chaque nom propre ou nom de géographie peut être écrit et parlé dans au moins deux langues, quand ce n'est pas dans différents biélorussiens qui font tous référence à des époques ainsi qu'à des visées politiques diverses. Part-on du russe, du polonais, des graphies cyrillique ou latine du biélorussien, des transcriptions communément admises pour les noms les plus connus retranscrits en français à partir du russe (comme Grodno, Vitebsk, Minsk, mais que faire alors des autres 7), des graphies officielles selon les époques ou du code de translittération international des alphabets cyrilliques, sachant que certaines lettres sont peu lisibles pour des lecteurs francophones? Il nous semble évident que tous ces usages ont un sens symbolique et toujou rs su bjectif pouvant servir à catégoriser les auteu rs dans un camp culturel ou explicitement politique, ce qu'il ne nous appartient pas justement de faire. Il est difficile de trouver des critères d'uniformisation qui aient un sens en français et qui ne travestissent pas la sensibilité d'auteurs qui, bilingues ou trilingues, sont régulièrement confrontés au fait de traduire des langues dont la mise en perspective n'est elle-même pas dénuée de sens selon les contextes. Aussi avons-nous fait certains choix comme, par exemple, celu i de parti r du code de trans littération international pou r transcrire les mots du biélorussien. Nous avons fait toutefois le choix de modifier certains signes pour les rend re le plus lisible possible, bien conscients que certains de nos choix ne peuvent pas traduire exactement certains sons qui n'existent pas en français. Par exemple, nous transcrivons le ou court (y) par Ù, ce qui ne dit finalement rien sur sa prononciation qui se rapproche du howanglais. En outre, nous avons fait le choix de signaler, entre crochets, certaines équ ivalences en russe ou en biélorussien lors de la première occurrence d'un mot, de manière à fournir aux lecteurs quelques références connues. Mais notre but n'est

pas de privilégier une langue plutôt qu'une autre ni de prendre position dans la polémique linguistique qui se déroule depuis quelques années dans le pays. Il s'agit simplement de ne pas oublier de donner une visibilité au biélorussien, ce qui nous semble justifié dans un ouvrage où se discutent des problématiques tant universelles que spécifiques à la Biélorussie.
Alexandra Goujon, Jean-Charles Lallemand et Virginie Symaniec

Introduction
Près de dix ans après la décomposition de l'URSS, le besoin de faire un état des lieux ou de tenter un bilan sur la Biélorussie s'est fait sentir. Dix-sept chercheurs de différentes disciplines ont accepté de mettre en commun leurs savoirs et leurs réflexions pour proposer, dans quatorze chroniques, des analyses différenciées sur ce pays. Une fois mises en présence, ces études soulignent que certaines problématiques contemporaines - autoritarisme en tête - ne peuvent pas être explicitées au travers des prismes des "fantômes de l'histoire" ou de la tradition. Que les auteurs aient cherché ou non à se positionner par rapport à l'héritage soviétique ou à l'ancienne soviétologie, leurs chroniques révèlent à quel point le sujet Biélorussie est complexe; elles soulèvent des interrogations qui permettent de sorti r diu n débat qu i s'est longtemps en lisé dans des considérations particu laristes ou cultu ralistes. Même s'ils ne sont pas exhaustifs, les articles de cet ouvrage soulignent la dimension pluridisciplinaire de la recherche contemporaine menée sur ce pays, tout en mettant en lumière le caractère universel des questions abordées: rôles de l'histoire, de la culture ou du biologique dans les phénomènes politiques et inversement, par exemple. L'indépendance de la Biélorussie en 1991 a laissé libre cours à diverses interprétations qui sont devenues autant d'enjeux politiques et scientifiques de premier plan dans le processus de construction de l'Etat. C'est dans cette perspective que Bruno Drweski dresse un bilan des connaissances actuelles sur l'histoire de la Biélorussie. La question de la mémoire traverse le chapitre d'Alena Lapatniova qui interroge la formation des histoires individuelles et collectives et leurs utilisations à des fins politiques. Claire Le Foil s'inscrit également dans cette démarche d'étude des énonciations du passé, analysant les récents développements de l'historiographie sur les Juifs de Biélorussie, champ de recherche tabou tant dans les conceptions internationalistes de l'histoire soviétique que dans les nouvelles histoires nationales fondées sur une particularité biéloruss ien ne postu lée a priori. Le chapitre

d'Alexandra Goujon propose une réévaluation de la notion de transition appliquée à la Biélorussie à travers une réflexion sur les notions d'autoritarisme et de populisme ainsi que sur les pratiques politiques qu'elles inspirent dans le régime présidentiel d'A. Loukachenka. Cette analyse des modalités du pouvoir biélorussien est prolongée par JeanCharles Lallemand qui consacre un chapitre à la mécanique du pouvoir envisagée sous l'angle de la guerre des clans présidentiels, de manière à montrer l'imbrication du public et du privé, de l'économique et du politique. L'étude macroéconomique de Nadia Lisovskaïa permet d'ailleurs de souligner l'influence des changements économiques sur le devenir politique du pays, tant au niveau interne qu'externe. Ces travaux sont complétés par une partie su r les relations internationales, dans laquelle Olga Belova et Jean-Charles Lallemand analysent la politique étrangère du régime d'A. Loukachenka par l'intermédiaire de dossiers concrets comme celui des ventes d'armes ou celui des questions géopolitiques concernant les relations russobiélorussiennes ou biélorussiano-yougoslaves. Dans une partie consacrée à la culture, Amandine Regamey questionne, "au miroir des histoires drôles", la dimension populaire du régime d'Alexandre Loukachenka ainsi que les représentations que la société donne d'elle-même et du pouvoir, mises en perspective avec celles que le pouvoir donne de la société. Philippe Bernhard et Olga Tchelnova font un détou r par le se rvice cu Itu rei de l'Ambassade de France à Minsk pour expliquer comment les diplomates français conçoivent leur mission de diffusion culturelle dans le pays. Virginie Symaniec s'interroge sur la manière dont la notion de culture biélorussienne peut être aisément mise au service de visées autoritaires. La partie consacrée à Tchernobyl réunit des chercheurs de différentes disciplines (médecine, physique et socio-anthropologie) pour mieux souligner les implications politiques, sociales et scientifiques de cette catastrophe qui dépassent largement le cadre de la seule Biélorussie. Tout en insistant sur les conséquences sanitaires de Tchernobyl, Bella Belbeoch et Michel Fernex rappellent à quel point cette catastrophe a également donné lieu à des réévaluations arbitraires des lois de la physique et de la biologie en vue d'en minimiser
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l'importance. Les chercheurs du Laboratoire d'Analyses Sociologiques et Anthropologiques du Risque de l'université de Caen (LASAR) montrent, parallèlement, quelles sont les relations que les habitants de Biélorussie entretiennent au risque radioactif. Ces chroniques permettent de croiser différents langages qui sont propres aux auteurs et à leurs disciplines, qui procèdent d'une volonté de décloisonner les approches et de ne pas enfermer les études dites monographiques dans un champ de recherche particulier. La diversité des démarches s'avère être un atout notamment pour répondre aux nombreux clichés et stéréotypes diffusés sur la Biélorussie. A l'issu de ce livre, il apparaÎtra peut-être avec plus de clarté que la situation, dans ce pays, ne se comprend pas au travers du seul paradigme de la soumission de sa population qui serait dénuée d'identité ou de conscience nationale, et qu'elle n'est pas non plus analysable uniquement comme un état d'exception en Europe que nous aurions le loisir de juger sans chercher fondamentalement à comprendre. Le grand intérêt de ce livre est qu'il a permis de réunir des chercheurs pour ce que le sujet Biélorussie leur permettait d'apprendre et de mettre en commun, convaincus que l'évolution des études sur la Biélorussie contemporaine ne peut se réaliser que dans le cadre d'une réflexion sur les relations entre des problématiques universelles et des interrogations personnelles permettant de faire le lien entre ce que l'anthropologue Clifford Geertz appelait "le local" et "le
global"
J.

A. G., J.-C. L. et V. S.

Note: 1- Geertz (Clifford), Savoir local, savoir global. Les lieux du savoir, traduit de l'anglais par Denise Paulme, Paris, PUF, 1986, 293 p.

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Histoire

Biélorussie:

une histoire plurielle

La formation de la Biélorussie contemporaine est le résultat d'une rencontre sur un même territoire de traditions locales et d'influences culturelles d'origines diverses: slaves, païennes, byzantines, romaines, polonaises, russes, etc. L'interaction entre ces différents facteurs sur un territoire de plaine a produit une synthèse riche mais souvent difficile à vivre au quotidien, surtout à l'époque moderne où la norme mondiale fut celle de l'homogénéisation culturelle, peu respectueuse, par principe, des nuances et des demiteintes. Pour comprendre la complexité et la richesse culturelle des habitants vivant au début du XXlème siècle en Biélorussie, il faut redécouvrir les différentes influences qui se sont croisées sur ce territoire au cours de l'histoire et qui continuent à marquer les comportements des Biélorussiens d'aujourd'hui. Lorsque cet héritage est vécu comme un amalgame hétéroclyte d'influences étrangères mal assimilées, il peut produire des phénomènes d'anachronisme et de blocage. Lorsqu'en revanche, on y décèle un potentiel pouvant permettre l'élaboration d'une synthèse, cet héritage peut donner naissance à des dynamiques sociale et culturelle créatives.
La Lithuanie russienne entre Kiev et la Pologne
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Les territoires situés aux sources du Nioman [Niémen en russe], du Dniepr, de la Dzvina et du Prypiats [Pripiat] ont été peuplés, depuis le début de notre ère, par des tribus slaves voisinant avec les Baltes. Ces derniers, à cause de leur éloignement des grandes voies de communication, ont conservé dans leu rs parlers, comme dans leurs coutumes, de nombreux "archaïsmes" provenant du passé indoeuropéen originel. La persistance du paganisme chez les Baltes jusqu'au XIVème siècle a exercé une influence sur la formation de la civilisation en Biélorussie. Ce territoire a d'abord été englobé dans la Ruthénie de Kiev au cours du Xème siècle. Les princes Kiéviens introduisirent chez les Slaves orientaux le christianisme de rite grec et les acquis des civilisations méditerranéennes. Le morcellement de la principauté de Kiev allait donner naissance à des centres

politiques indépendants sur le territoire de la Ruthénie blanche, dont le plus important fut Polatsk [Polotsk, Polatsak], qui conserva des liens culturels, politiques et économiques avec les autres principautés ruthéniennes, mais qui développa aussi des contacts étroits avec les pays baltes et la Pologne, slave mais orientée vers le monde catholique et romain. Au Xlllème siècle, les principautés de Ruthénie blanche furent envahies par les Tatars, mais elles leur échappèrent finalement, en partie grâce à leur intégration progressive dans l'Etat lithuanien naissant, dont les princes étaient des Baltes païens, mais dont l'administration fut construite par des notables slaves et orthodoxes. Cette symbiose est à l'origine d'une civilisation spécifique, multireligieuse et multiethnique qui permit aux Ruthéniens de Lithuanie (appelés plus tard Biélorussiens pour Blancs-ruthéniens

puis, Biélorusses, suite à l'annexion du pays par les Russes 2)
d'échapper à l'expérience du joug des khans tatars qui ont exercé une empreinte durable sur la formation des habitudes politiques en Moscovie comme en "GrandeRussie". Le "grand-duché de Lithuanie, de Ruthénie et de samogitie", car tel fut son nom officiel, chercha à rassembler l'ensemble du domaine de l'ancienne principauté de Kiev. Mais il allait se heurter à la concurrence de la principauté de Moscou qui s'émancipait progressivement du joug des khans tatars musulmans et qui devenait, à l'époque, la seule entité politique exclusivement orthodoxe. Cela lui permit de revendiquer, pour elle seule, l'héritage de Kiev et de Byzance. Les princes encore païens de Lithuanie furent un temps tentés d'opter pour la religion orthodoxe, rivalisant plus efficament avec Moscou pour revendiquer l'héritage de Kiev. Mais ils durent lutter, à cette époque, avec l'appui de leurs sujets orthodoxes et musulmans, contre les prétentions des chevaliers teutoniques. Ces derniers cherchaient en effet à conquérir la Lithuanie et la Ruthénie sous prétexte de convertir leurs sujets à la "vraie foi" catholique. Les princes lithuaniens s'associèrent alors à la Pologne catholique pour repousser les chevaliers teutoniques. Ils se convertirent au catholicisme, déniant ainsi aux chevaliers de l'ordre le prétexte de croiser contre 12

les "infidèles" et les "schismatiques". La Pologne et la Lithuanie devinrent, à cette époque, le lieu de rencontre des religions catholique et orthodoxe. Leurs adeptes cohabitèrent pacifiquement dans ces deux Etats, gouvernés, depuis la fin du XIVème siècle, par des souverains communs de la dynastie des Jagellons. La tolérance religieuse qu'ils pratiquaient favorisa l'afflux de Juifs, de Karaïmes, de Tatars musulmans, d'Arméniens puis de protestants de toutes obédiences lors de la Réforme. Les passages d'une religion à l'autre, ainsi que la fréquentation d'établissements scolaires appartenant à des congrégations différentes, devinrent coutumières, aux XVlème et XVllème siècles, pour l'ensemble des élites de l'espace polono-lithuanien. Les territoires biélorussiens furent plus particulièrement concernés par ce phénomène multiconfessionnel, mais le "culte grec" resta toujours majoritaire dans la population. En 1517, un imprimeur catholique originaire de Polatsk, Frantsisk Skaryna, édita à Prague, en alphabet cyrillique, la 3 première bible en langue vieille-biélorussienne . A la même époque, d'autres ouvrages furent aussi écrits dans la variante du ruthénien parlée dans la région de Vilnia [Vilna, aujourd'hui Vilnius], capitale de "Lithuanie et de Ruthénie", connue aussi sous le nom polonais de Wilno 4. Le parler ruthénien avait donné naissance à la langue de l'administration du grand-duché de Lithuanie que les linguistes allaient appeler, au XIXème siècle, vieuxbiélorussien, pour le différencier des langues littéraires russe et ukrainienne, entretemps codifiées 5. ('est aussi à l'époque du grand-duché, en 1529, que fut rédigée en vieux-biélorussien la version finale des Statuts lithuaniens, premier code juridique complet depuis l'époque romaine qui donna à l'espace lithuanien sa spécificité juridique 6. Tout d'abord marqué par l'héritage de Byzance et de Kiev, le grand-duché de Lithuanie et de Ruthénie fut ensuite atteint par la religion de Rome ainsi que par le droit urbain germanique. Elle développa un cadre juridique spécifique qui allait exister jusqu'au milieu du XIXème siècle, rendant désormais impossible une fusion complète de ce territoire avec la Pologne, plus catholique et occidentalisée, ou avec la Russie, entièrement orthodoxe. Jusqu'au XIXème siècle, on désigna sous l'appellation

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de "lithuanien" ou de "russien de Lithuanie" le vieuxbiélorussien. Le fait que les parlers baltes furent codifiés tardivement, ne formant une véritable langue littéraire qu'au XIXème siècle, facilita son développement. C'est à cette époque que, dans le sillage du "réveil national", les populations d'origine balte commencèrent à s'auto-désigner de façon exclusive sous l'appellation de Lituaniens, forçant ainsi les Russiens, avec lesquels ils avaient coexisté, à se désigner comme Biélorussiens. L'appellation Ruthénie (ou Russie) blanche était, à l'origine, purement régionale et s e rva it à dés ig n e rie s ter rit 0 ire s sit u é sen t reS m a Iens k [Smolensk] et Mensk [Minsk]. Le rapprochement polono-lithuanien s'opéra progressivement entre les XIVème et XVlème siècles. Il déboucha sur la formation d'un grand espace économique stabilisé exportant ses surplus agricoles vers l'Europe occidentale et sur la création d'une démocratie nobiliaire garantissant une complète liberté de culte et de langue, tout en marginalisant progressivement les paysans et les bourgeois. En 1569, la Pologne et le grand-duché de Lithuanie conclurent, à Lublin, un traité d'union qui donna

naissance à la "République des deux-nations"

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avec un roi

élu par l'ensemble des nobles et un Parlement commun. Cette entité politique garantissait le maintien de deux législations, de deux administrations, de deux espaces fiscaux et de deux armées distinctes. La langue littéraire vieille-biélorussienne connut un essor important aux XVème et XVlème siècles mais, avec la Réforme puis la contre-Réforme, la majorité des nobles eut tendance à passer de l'orthodoxie au protestantisme puis au catholicisme. Ceci entraÎna un processus de polonisation des élites qui aboutit à la marginalisation du vieux-biélorussien et de la paysannerie, qui conservait, dans sa majorité, les parlers des ancêtres et le rite grec. 70 % environ des orthodoxes furent néanmoins poussés, après 1596, à rompre avec l'orthodox ie et à rejo ind re l'Eg lise g réco-cathol iq ue, dite "uniate". Cette dernière reconnaissait l'autorité de Rome tout en maintenant le rite grec et l'usage du slavon pour le culte. Cette Eglise allait perdurer jusqu'en 1839, quand le tsar força, à son tour, les uniates à "retourner" dans le giron de l'Eglise orthodoxe qui dépendait désormais du patriarcat de

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Moscou, la "troisième Rome". L'expansion de Moscou vers les territoires biélorussiens entre les XVllème et XVlllème siècles se heurta à la résistance de la noblesse qui, même lorsqu'elle était de confession orthodoxe, s'opposait au système autocratique en vigueur à Moscou et préférait les libertés que lui accordait l'Etat polo no-lithuanien. La paysannerie, en revanche, avait tendance à voir la Russie comme la protectrice naturelle de la foi ancestrale face à une aristocratie exploiteuse et occidentalisée. Outre les multiples déceptions occasionnées par l'occu pation de parties du grand-duché de Lithuanie par les armées moscovites entre 1655 et 1667, puis après 1772, les effets de la rivalité entre les pratiques politiques polonolithuaniennes, dont la stratification sociale était plus rigide, et celles de la Russie autocratique, pouvant parfois légitimer la promotion sociale de certains fils du peuple, commençaient à se faire sentir. La confrontation entre une paysannerie souhaitant sortir du servage et l'empire tsariste qui instrumentalisait ce désir, sans remettre fondamentalement en cause le féodalisme, fut à l'origine de clivages sociaux, pouvant déboucher sur une russophilie qui se manifesta assez tôt dans la population. La noblesse locale polonisée représentait toutefois environ 10 % de la population, soit beaucoup plus que dans les autres pays d'Europe. Elle continua à exercer une influence déterminante sur la formation des mentalités et de la culture biélorussiennes car, tout en exploitant les paysans, elle savait, à l'occasion, faire preuve de paternalisme et son niveau cultu rei provoquait le respect. Lors des partages de 1772, 1792 et 1795 de l'Etat polono-lithuano-russien (appelé Royaume de Pologne à partir de 1791), les territoires correspondant à l'actuelle Biélorussie furent annexés à la Russie. Ils devinrent le théâtre d'une confrontation douloureuse entre la noblesse polonisée et la bureaucratie russe, entre le culte catholique et le cu Ite orthodoxe, entre la "haute culture" polonaise et la "haute culture" russe, entre le "raffinement" condescendant des seigneurs polonais et le "populisme" brutal des fonctionnaires russes. Cette rivalité allait progressivement faire des paysans les "arbitres" d'une situation qui les dépassait à l'origine, mais dont ils tirèrent

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des avantages leur permettant de prendre de la distance par rapport aux pouvoirs, qu'ils furent sociaux, administratifs ou religieux. La spécificité biélorussienne n'est donc pas le résultat d'un prétendu "ethnos" préexistant à l'histoire politique et sociale. Elle provient de l'interaction de facteurs culturels, sociaux, religieux et politiques qui se sont entrecroisés au cours de l'histoire sur le territoire biélorussien, s'appuyant su r des particu larités dialectales et folkloriques régionales. Les petits nobles polonisés furent touchés par les idées démocratiques des Lumières de la fin du XVlllème siècle. Ils furent choqués par les comportements autocratiques des administrateurs du tsar et déstabilisés par les conséquences du développement capitaliste. Au XIXème siècle, ils se lançèrent à la découverte des traditions populaires locales et des parlers paysans. Au cours des insurrections de 1830 et de 1863, plusieurs nobles tentèrent de mobiliser le peuple dans la lutte contre l'autocratie tsariste au nom de la foi catholique ou grécocatholique. Ils crurent possible une rencontre du peuple et des possédants, légitimée par le souvenir et le mythe du grand-duché de Lithuanie multiconfessionnel. Les insurrections et les activités culturelles marquées par le romantisme expliquent la réhabilitation progressive de la langue populaire biélorussienne. Mais la persistance d'un clivage irréductible entre les intérêts de grands propriétaires terriens polonisés et de paysans corvéables allait empêcher la fusion espérée. Contre l'hégémonie de l'aristocratie locale allait se développer, au cours de la seconde moitié du XIXème siècle, l'idéologie du zapadno-russisme (russisme occidental) qui voyait dans la Russie, la protectrice naturelle du paysan slave et orthodoxe contre l'aristocratie "débauchée", polonisée et catholique 8. Les théoriciens du zapadno-russisme voyaient, dans la Biélorussie, la frange occidentale de la russité, tandis que les défenseurs d'une lithuanité pensée comme traditionnelle voyaient dans la Lithuanie russienne la pointe avancée de la culture occide ntale. Mais ni la noblesse polonaise "éclairée", ni la "protection" des tsars ne pouvaient offrir au peuple de perspectives claires d'émancipation et de mobilité sociale. 16

Une petite élite locale d'origine paysanne émergea cependant, profitant des possibilités qu'offraient les langues polonaise et russe d'accéder aux grands courants émancipateurs modernes. Néanmoins, les premiers instituteurs et écrivains d'origine paysanne ne pouvaient s'identifier à aucun des deux projets nationaux traditionnels, polonais ou russe. ('est l'émergence des courants socialistes, tant polonais que russes ou juifs, qui allaient marquer le début d'une perspective crédible d'émancipation. Les effets du modernisme biélorussienne dans la formation de la société

Les effets ambigus du zapadno-russisme et du progressisme des Lumières allaient se conjuguer avec la mobilisation de la résistance paysanne, dès 1902, et la formation de partis socialistes polonais, russes et juifs pour provoquer l'émergence d'une société biélorussienne spécifique. La Révolution de 1905 allait faire vaciller "la prison des peuples" tsariste. Même si Nicolas Il put reprendre un temps, grâce à la répression, le contrôle de la situation, le radicalisme social s'était désormais enraciné en Biélorussie. Les courants sociaux-démocrates russes, bolcheviques et mencheviques, entretinrent l'idée révolutionnaire tandis que la formation de l'Union socialiste biélorussienne permit à la petite intelligentsia locale de prendre l'initiative de former une opinion et une vie culturelle biélorussienne autonome. La littérature biélorussienne, qui avait commencé à se développer de façon autonome dès le début du XIXème siècle, put se faire connaÎtre. Au cours de la Première Guerre mondiale, entre 191 5 et 191 8, le pays fut coupé en deux par la ligne de front germano-russe. Aux effets de la misère se conjuguait la présence massive, en Biélorussie, de soldats qui se radicalisaient et d'établissements industriels qui produisaient pour le front, rassemblant des ouvriers mécontents. Les deux phases de la révolution russe de 1917, Février et Octobre, stimulèrent une population encore plus misérable qu'auparavant, mais qui entrevoyait

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désormais des possibilités de changer son avenir. La paix et la terre furent les deux questions qui mobilisèrent les paysans et qui rendirent les bolcheviques, a priori, sympathiques à leurs yeux. Ce phénomène déboucha sur la réactualisation de la pensée zapadno-russiste, d'aspect plus progressiste. Le mouvement national biélorussien se divisa alors dans son attitude envers les bolcheviques qui, certes, attiraient par leur radicalisme social mais qui faisaient également peur par leur brutalité dite "russe". Les bolcheviques se divisaient aussi sur la question de la reconnaissance d'une nation biélorussienne encore peu perceptible 9. L'occupation allemande, consécutive au traité de Brest-Litovsk, allait permettre aux indépendantistes biélorussiens de proclamer la République Populaire de Biélorussie en mars 1918 [BNR, selon l'abbréviation en biélorussien]. En revanche, ils ne parvinrent pas à s'affirmer face aux occupants qui souhaitaient les utiliser tout en pillant leur pays. La défaite allemande divisa les élites politiques biélorussiennes entre les partisans d'une entente avec les bolcheviques et les partisans de la création d'une entité indépendante. La guerre polono-soviétique, dont un des objets était la possession du territoire biélorussien, allait pousser les révolutionnaires en direction des bolcheviques qui prônaient l'ascension sociale de la paysannerie. Les indépendantistes se prononçaient pour un repli sur la Lituanie de Kaunas ou pour une association avec les Polonais qui semblaient prêts à reconnaître l'existence d'une identité nationale biélorussienne. Le traité de Riga, signé en 1921, divisa la Biélorussie en deux territoires. L'un fut intégré à la Pologne tandis que l'autre devint la République Socialiste Soviétique de Biélorussie, intégrée à l'URSS à partir de 1922 [BSSR, selon les abbréviations biélorussienne et russe]. En BSSR, on assista, de 1921 à 1929, à l'émergence dIune Biéloruss ie qui offrait des pe rs pectives d'ascens ion sociale pour les paysans. Certains exilés et anciens partisans de la BNR rentrèrent à cette époque au pays. Ils occupèrent des fonctions dirigeantes dans la vie culturelle et dans l'appareil administratif. A la tête du parti communiste local, des dirigeants favorables à "l'enracinement" du bolchevisme et à l'intégration des socialistes révolutionnaires
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biélorussiens occu pèrent des postes importants, même si les adeptes d'une société pansoviétique aussi homogène que possible continuaient à agir dans l'ombre, s'appuyant sur la police politique et les cercles les plus influents du Kremlin 10. Pour comprendre le développement de la vie culturelle en Biélorussie dans les années vingt, il faut avoir à l'esprit que le bolchevisme, tout au moins dans sa première mouture, n'était pas un phénomène monolithique. Ce dernier était traversé par des contradictions qui reflétaient, de façon assez sommaire, celles des sociétés intégrées à l'Union soviétique. L'impact de la "modernisation capitaliste primitive" d'avant 191 7, la violence de la Première Guerre mondiale et la généralisation d'un discours qui s'appuyait sur l'existence de conflits entre groupes sociaux et nationaux ont paradoxalement entraîné le développement de la violence au sein des milieux révolutionnaires. Cette brutalité s'est d'abord manifestée dans les champs du langage et des méthodes administratives avant de s'étendre à la politique économique, sociale et culturelle. La politique stalinienne a ainsi autant été un aboutissement qu'une rupture avec la politique des années vingt, quand bien même un certain pluralisme avait existé au sein du Parti, en particulier en Biélorussie avec l'intégration des anciens socialistes révolutionnaires. Du côté de la Pologne orientale, dénommée Biélorussie occidentale par les historiens biélorussiens, la politique de polonisation permit l'accès d'une grande majorité de la jeunesse à la culture moderne, mais elle contribua aussi à provoquer un sentiment de frustration nationale d'autant plus fort que la structure sociale et politique de l'Etat polonais bloquait l'ascension sociale. La formation de partis politiques et d'associations fut autorisée dans les années vingt et le rôle des députés biélorussiens permit de canaliser le mécontentement latent de la paysannerie. Cette couche sociale largement majoritaire aspirait à une réforme agraire radicale et à une prise en compte de sa culture nationale. L'influence du parti communiste clandestin allait alors se développer grâce au dévouement de ses membres et à la qualité de leur formation politique. La création, en 1925, du 19

Rassemblement paysan-ouvrier biélorussien fut une véritable révolution. En l'espace de quelques mois, ce mouvement patriotique de gauche, créé à partir d'un groupe de députés biélorussiens, réussit à devenir un parti de masse autour duquel se développèrent des coopératives, des associations d'entraide, culturelles, sociales, syndicales, etc. Son principal dirigeant, Branislaù Tarachkevitch, rédacteur d'une des premières grammaires biélorussiennes contemporaines et proche de la culture polonaise, avait évolué progressivement, depuis 1919, d'une position antibolchevique et respectueuse des institutions polonaises vers l'adoption des principes communistes. Le durcissement des autorités polonaises entraÎna la "communisation" rapide de la grande majorité du Rassemblement paysan-ouvrier biélorussien, son interdiction, puis l'arrestaion de ses dirigeants par un gouvernement polonais qui évoluait, depuis le coup d'Etat de 1926, vers la dictature. La formation d'une conscience politique nationale en Biélorussie occidentale à l'occasion du mouvement de masse que ce rassemblement avait suscité, constitua cependant une étape importante. Parallèlement, la 8SSR se caractérisait par l'affermissement d'un communisme localement soutenu, porteur d'une certaine émancipation nationale et sociale. Ces deux processus étaient liés et allaient se heurter à la réaction des dirigeants d'obédience stalinienne qui s'appuyaient sur des éléments carriéristes et sur des traditions violentes issues du tsarisme et de la guerre civile. Ils prônaient désormais une industrialisation financée obligatoirement, à leurs yeux, par le ponctionnement des "surplus agricoles", les seules richesses disponibles dans l'URSS archaïque des années vingt. Pour y parvenir, ils accompagnèrent l'effort titanesque d'industrialisation, d'urbanisation et de généralisation de la culture de masse, d'une politique implacable de centralisation, de collecti-visation, d'homogénéisation de la société au moyen de la russification et de la répression. Cette politique aboutit à l'arrestation, puis à l'assassinat de la plupart des intellectuels biélorussiens et à la promotion de nouvelles élites politiques provenant d'une paysannerie en pleine transformation. Ce processus violent ne rencontra pas de résistances coordonnées mais bénéficia de l'appui de ceux qui entrevoyaient de nouvelles possibilités de mobilité sociale.

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A l'occasion du pacte germano-soviétique de 1939, la Biélorussie polonaise fut réunifiée à la Biélorussie soviétique. L'attaque allemande contre l'U nion soviétiq ue, en 1941, entraîna l'extermination systématique de la population juive, la mise en quasi-esclavage des travailleurs et la terreur massive contre tous ceux qui étaient soupçonnés de sympathie communiste. Le territoire biélorussien, largement couvert de forêts et de marécages, se rv it deb as eau x b rig ad e s de part is ans qui ré u s sire nt à créer des poches de territoire échappant au contrôle des nazis. A la politique d'exploitation systématique du pays et de répression généralisée appliquée par les nazis répondait la stratégie de mobilisation mise en place par les Soviétiques. Elle avait également pour corollaire le meurtre de ceux qui refusaient de soutenir activement les partisans. Le pays se couvrit de villages-martyrs au fur et à mesure des opérations de répression menées par les nazis. Certains nationalistes biélorussiens, farouchement anti-soviétiques, s'engagèrent dans une collaboration avec les nazis, croyant ainsi pouvoir assurer l'indépendance de leur pays vis-à-vis de l'URSS. Ils rencontrèrent plus souvent la méfiance de leurs compatriotes que leur sympathie. En Biélorussie, comme dans la plupart des pays occupés, les crimes de masse étaient accomplis au vu et au su de toute la population. Si la répression soviétique tendait à être camouflée, ponctuelle et appuyée sur une légitimité internationaliste, les conquérants nazis mettaient explicitement en avant l'égoïsme ethno-national sur la base duquel ils recrutaient leurs collaborateurs. Dans ce contexte de massacres des Juifs, de répressions systématiques, de déportations et de censure, on assista à la création auprès des nazis d'institutions para-gouvernementales fondées sur l'anti-soviétisme, comme le Conseil central biélorussien (BTsR, d'après l'abbréviation à partir du biélorussien). De nos jours encore, il arrive que ces formations "d'autodéfense" soient présentées comme le reflet de la tendance 11. émancipatrice du mouvement indépendantiste Après la victoire sur l'Allemagne, le régime stalinien récompensa les Biélorussiens pour leur effort de guerre en favorisant l'industrialisation et l'urbanisation du pays, ce qui offrait de nombreuses possibilités d'ascension sociale. La

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société fit preuve d'une grande mobilisation pour reconstruire le pays et créer de nouvelles institutions politiques, culturelles et scientifiques. La mobilisation dans la résistance, puis dans la reconstruction, présentait des aspects contradictoires. Le Kremlin voulait canaliser cette énergie tout en se méfiant des propensions à l'autonomie dont avaient fait preuve les partisans, formés au cours du conflit. La création d'un complexe militaro-industriel de pointe et de nombreuses bases militaires allait assurer à la majorité des anciens soldats, ainsi qu'aux scientifiques, des possibilités de carrière jusque-là inespérées. Ces contradictions se manifestèrent au cours de la période qui précéda la Guerre froide. L'appareil du Parti contrôlait la mobilité sociale et poursuivait la répression des personnes soupçonnées d'opposition au régime. Mais, de 1947 à 1950, les dirigeants de l'Union soviétique durent répondre aux espoirs de leurs concitoyens en supprimant la peine de mort (rétablie pendant la Guerre froide), tandis que les espoirs de voir la création d'un condominium américano-soviétique mondial sur la base des accords de Yalta disparaissaient. La majorité des Biélorussiens avait été déracinée par la collectivisation, les répressions des années trente, l'exode massif de 1941, l'occupation nazie et l'urbanisation d'aprèsguerre. Le développement économique et culturel rapide que connut la Biélorussie de 1945 à 1988 fut ainsi ressenti comme un progrès. La russification rencontra un succès relatif qui n'était pas uniquement dû à l'impulsion politique du sommet, puisque l'existence d'une forte résistance en Lituanie, dans le Caucase ou en Asie centrale gêna sa complète réalisation. Ailleurs, seules les "nations suspectes" furent forcées de s'y soumettre (Ukraine occidentale, NordCaucase, etc.). La russification de la Biélorussie fut donc le résultat d'un processus ambigu, en partie explicable par la persistance au sein même de la population des idées zapadno-russistes qui devenaient désormais réalisables dans la mesure où, à la différence de la Russie impériale, la Russie soviétique menait effectivement une politique de progrès social, mais à un rythme forcé dont on allait percevoir l'ampleur des effets pervers à partir des années 1980.

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La fin des répressions systématiques après la mort de Staline et l'assassinat de Béria entrainèrent une détente et coïncidèrent avec le début d'un certain bien-être matériel. Les années dites de "stagnation" brejnévienne apparurent alors plutôt comme une période de relative prospérité et d'accalmie. Ce n'est qu'à la fin de cette période qu'émergea une nouvelle génération qui n'avait connue ni les répressions staliniennes, ni la guerre, ni les privations et qui souhaitait une amélioration de la qualité de vie et une plus grande autonomie individuelle. La perestroïka gorbatchévienne rencontra cependant une certaine incompréhension en Biélorussie qui avait dépassé, au cours des "trente glorieuses" soviétiques d'après-guerre, le niveau économique atteint par la République fédérative de Russie. Même la catastrophe de Tchernobyl, en 1986, qui vit 70% des dépots radioactifs se répandre sur la Biélorussie, et la découverte du charnier de Kourapaty, ne parvinrent à mobiliser qu'une minorité agissante de l'opinion contre le pouvoir. Les milieux critiques à l'égard du pouvoir se sentirent isolés et eurent tendance à se radicaliser, ne donnant pas naissance à une large mobilisation populaire mais plutôt à un mouvement nationaliste rigide et relativement éloigné de la population. Le Front Populaire Biélorussien (BNF, selon l'abbréviation à partir du biélorussien), devint un parti d'opposition au régime soviétique. Mais ses dirigeants cherchèrent à imposer une conception de l'identité biélorussienne qui ne correspondait pas aux aspirations de la population. Ces dernières résultaient de la conjonction complexe de facteurs culturels, mais aussi économiques et sociaux. Un élitisme semblait succéder à un autre, laissant de côté une partie importante de la population, elle-même désorientée. Une "petite stabilisation" en attente de grands projets Les différents facteurs culturels, historiques ou idéologiques qui ont influencé le passé de la Biélorussie constituent son héritage: slavité, culture slavo-byzantine, expérience polono-lithuanienne, multiconfessionalité, mu Itiethn icité, ému lation entre orthodoxie et catholicisme, uniatisme, progressisme nobiliaire de la période des 23

Lumières,

zapadno-russisme, socialisme pluriel, radicalisme

bolchevique, national-démocratisme communisant, modernisme soviétique. Pour percevoir les zones d'ombres et de lumières de son passé, la société biélorussienne avait besoin de connaître l'ensemble de ce foisonnement historique. L'éducation stalinienne avait mutilé le passé en l'instrumentalisant et en sélectionnant seulement certains de ses aspects décrétés positifs. C'est le même schéma qu'a ppliqua, à l'inver se, une g ran de part ie del' 0 ppo sit ion anticommuniste renversant seulement, "à la soviétique", l'équation idéologique. Ce qui était "russe" avait été décrété a priori "progressiste". Désormais, tout ce qui était occidental le devenait. Les partisans soviétiques, qui avaient été présentés comme des héros surhumains, devenaient désormais des agents du NKVD. Pour résumer, l'incohérence succédait souvent au simplisme de l'époque soviétique. La dénonciation unilatérale de la légitimité soviétique ne pouvait que choquer une large partie de la population qui s'identifiait aux partisans soviétiques de la dernière guerre, qui avait d'abord bien accueilli la modernisation soviétique et qui souhaitait, avant toute chose, paix et stabilité après les horreurs et les formes de coercition subies au cours du XXème siècle. Les adultes, dans leur majorité, se réjouissaient d'un acquis économique inespéré et de possibilités de carrière dans la science, l'industrie ou les services, que le développement d'après-guerre avait rendu possible. Mais Tchernobyl et Kourapaty venaient visiblement rompre cet équilibre difficilement acquis et l'illusion d'harmonie à laquelle certains avaient voulu croire. La société biélorussienne était peut-être prête, au début de la perestroïka, pour un jugement en nuance des contradictions de son histoire mais certainement pas pour une nouvelle campagne de dénonciation unilatérale. Le comportement de la fraction la plus virulente de l'opposition anticommuniste fut plus ressenti comme une agression, rendue possible par la perestroïka, que comme un retour vers une réalité que l'on souhaitait redécouvrir. Dans ce contexte, les forces politiques qui souhaitaient que rien ne change, se retrouvèrent, jusqu'en 1991, dans une position relativement
favorable 12.

24

L'indépendance de 1991 fut le point culminant de l'ambiguïté. Pour les membres de l'opposition, principalement réunis autour du Front populaire, l'effondrement de l'URSS devait permettre la création d'un Etat national indépendant et capitaliste, qui devait réhabiliter une histoire nationale cachée au cours de la période soviétique. Il devait aussi permettre la dénonciation systématique de ce qui avait fait l'identité soviétique, stalinienne comme anti-stalinienne. Pour une grande partie de l'intelligentsia technique, généralement russophone, l'indépendance était, en revanche, essentiellement perçue comme un moyen de décentraliser un système hypertrophié tout en conservant des liens issus de l'expérience soviétique, ce que la création de la Communauté des Etats indépendants (CEI)permettait, en 1991, dans un premier temps, d'envisager. L'émergence d'une culture politique biélorussienne plurielle et fondée sur le bilinguisme apparaissait aux tenants de cette sensibilité comme la synthèse idéale entre un passé soviétique devant être appréhendé de façon nuancée et la redécouverte de racines nationales nécessaires à la décentralisation. En revanche, pour beaucoup de cadres de la nomenklatoura, désorientés par l'effond reme nt du "centre", l'indépendance permettait d'échapper aux remaniements qui se faisaient jour au Kremlin, tout en attendant la suite des événements. Tandis qu'en mars 1991, lors d'un référendum, 83 % des électeurs votaient en faveur d'une réforme de l'Union soviétique, le putsch d'août 1991 à Moscou entraîna une adhésion à l'indépendance de l'opposition nationaliste, mais auss i des partisans drune décentralisation "contrôlée" et des vieux cadres immobilistes de la nomenklatoura. Dans un contexte où la nomenkatoura continuait à contrôler les principaux rouages du pouvoir tout en utilisant, "faute de mieux", la légitimité de rechange que lui offrait l'opposition indépendantiste, la Biélorussie découvrit les effets négatifs du marché capitaliste mondial, sans ses avantages: "libération" des prix, ouverture à la concurrence internationale, désagrégation des marchés "captifs" soviétiques, réseaux mafieux internationaux, émergence de nouveaux riches, polarisation sociale, etc. La navigation à vue pratiquée à Minsk, à partir de 1991, ne permit pas d'enrayer la chute de l'économie et provoqua un désarroi grandissant de 25

l'opinion

publique qui se réfugia dans la passivité ou dans le

repli vers un nouvel archaïsme zapadno-russiste, cultivant désormais la religion orthodoxe combinée avec "l'âge d'or" soviétique. Pourtant, les partisans de ces tendances s'avéraient de nouveau incapables de proposer des perspectives crédibles de progrès social. Quant au courant à la fois nationaliste et occidentaliste, ce qui présentait déjà une certaine ambiguité à l'heure de la mondialisation, il ne put rien proposer de bien réconfortant: thérapie de choc, privatisation, démantèlement des acquis sociaux, nouvelle identité "iconoclaste", etc. Tout cela restait peu prometteur, d'autant plus que les grandes puissances occidentales n'étaient capables d'élaborer ni un nouveau plan Marshall, ni même une intégration plausible au marché commun Ouesteuropéen. Déçue par les vieux nomenklatouristes qui avaient renoncé au socialisme et par les nationalistes qui se concentraient sur la biéloruthénisation systématique d'une population avant tout soucieuse de stabilité et attachée à la langue russe, la majorité des électeurs de Biélorussie vota, en 1994, pour un candidat méconnu, Alexandre Loukachenka. Le premier président de la république de Biélorussie mit progressivement sur pied, grâce à des référendums en 1995 et en 1996, un régime autoritaire, recherchant l'intégration avec la Russie et pratiquant un interventionnisme économique d'Etat au jour le jour. S'il ne parvint pas à enrayer les effets de l'effondrement économique, il assura pendant un temps à la population une "petite stabilisation" sociale, présentée comme supportable comparativement au sort du "petit peuple" de Russie ou d'Ukraine. Le désarroi politique est la cause principale de l'émergence d'Alexandre Loukachenka, considéré comme le nouvel homme fort du pays. Il se veut le porte-parole de la Biélorussie profonde. Utilisant des méthodes de propagande, A. Loukachenka et son administration présidentielle ont associé les thèmes de la protection sociale et de la stabilité à celui de la lutte contre la corruption pour mobiliser, une fois de plus, la population contre de nouveaux ennemis présentés comme responsables des malheurs du peuple. Cependant, les autorités biélorussiennes restent assez floues sur leurs objectifs sociaux et économiques à long terme. 26

La situation actuelle ne correspond pas aux aspirations profondes de la société biélorussienne dans sa diversité. Tous les programmes qui lui ont été proposés récemment, de "l'Ouest" comme de "l'Est", comportent une dose d'auto-mutilation qu'elle ne semble pas vouloir accepter. C'est dans le passé de la Biélorussie, et de ses voisins, que l'on trouve les éléments qui permettent de découvrir la richesse de l'identité biélorussienne et le potentiel d'ouverture, de progrès et d'énergie qu'elle contient. Plus qu'ailleurs, sans doute, l'Histoire, et le recul historique, sont nécessaires à la Biélorussie. Mais cela est très difficile à réaliser lorsque l'on est occupé à lutter pour sas urvie quo t idie nne, ph é nom è ne que les Bié lor ussie ns croyaient avoir dépassé vers la fin des années 1970, malgré toutes les faiblesses du système soviétique. Il n'est pas étonnant, dans ce contexte, que de nouvelles formes de paternalisme puissent paraÎtre séduisantes. Il faudra sans doute encore un peu de temps avant que cette société puisse élaborer des stratégies d'avenir tenant compte de ses expériences historiques et de sa situation géographique. Mais la société biélorussienne est sortie malgré tout de son état de sous-développement endémique de la première moitié du XXème siècle. Les Biélorussiens semblent posséder les atouts nécessaires pour renouer avec un esprit critique, qui seul peut leur garantir un développement harmonieux et équilibré.

Bruno Drweski

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Notes et commentaires 1. Nous différencions orthographiquement les deux entités politiques distinctes que sont l'ancien grand-duché de Lithuanie et la Lituanie contemporaine. Voir Lalkoù (lhar), Aperçu de l'histoire politique du Grand Duché de Lithuanie, L'Harmattan, 2000, 128 p. 2. Sur l'appellation de la Biélorussie, voir Drweski (B.), La Biélorussie, Paris, PUF, QSJ, n02775, 1993, pp. 5-9. 3. Voir la réédition commentée de cet ouvrage, Frantsisk Skoryna i evo vremia, Minsk, Belorousskaïa sovetskaïa entsyklopediïa, 1990, 630 p. 4. C'est au XIXème siècle que des linguistes lituaniens créèrent le nom Vilnius pour désigner cette capitale pluriculturelle d'un Etat multilingue. 5. Voir Symaniec (Virginie), Goujon (Alexandra), Parlons biélorussien Langue et culture, Paris, L'Harmattan, 1997, pp. 47-51. 6. Zaprudnik Uan), Belarus at a Crossroads in History, Boulder-San Francisco-Oxford, Westview Press, 1993, pp. 35-37. 7. En polonais, le mot narod signifie aussi nation. 8. Mironowicz (E.), Bialorus, Varsovie, Trio, 1999, pp. 12-14. 9. Ibidem, pp. 41-43; Khrestomatia po istorii BSSR , Minsk 1984, p. 63. 10. Symaniec (Virginie), "Biélorussie: langues et politiques", in "Les Confins de l'OTAN - l'Espace mer Baltique - mer Noire", Nouveaux Mondes, n09, automne 1999, J-C. Lallemand (sous la dir.), ParisGenève, CRES-Inventaire, pp. 69-72. 11. Adamovic (A.), Bryl U.), Kalesnik (V.), la z vokniennaï vioski, Minsk 1975; Belarouski narodny kalendar na hod 1944, Minsk 1944; Dallin (A.), German Rule in Russia 1941-1945. A Study of Occupation Policies, London 1957, pp. 582-583; Reitinger (G.), The House built on Sand. The Conflicts of German Policy in Russia 1939-1945, London 1960, 159 p. ; Turonek U.), Bialorus pod okupacja niemiecka, Varsovie, KiW, 288 p. ; S. IIKhmara, Pad Hitleroùtsami", Belarouski Holas, Toronto, mars 1970. 12. Belarouski Digest, décem bre 1996; Lou kachen ka (A.), "Es Ii khotchech navesti poriadok v kvartire, v kotoreï jivioch, nado vziat metki i sovok", 7 dniei: 11-06-1994; Loukachouk (A.), Filistovitch. Viastannie natsyanalista, Minsk, 1997; Pazniak (Z.), Sapraùdae ablichtcha, Minsk, 1992; Cheïman (V.), "Ou nas khvatit viderjki i blagorozoumiïa Respoublika", Respoublika, 06-12-1995.

Enquête sur les représentations l'histoire en Biélorussie.

de

Au début des années 1990, il semblait que la jeune opposition nationale et démocratique biélorussienne gagnerait la lutte contre la vieille nomenklatoura soviétique.

En juillet 1990, le Soviet suprême

1

de Biélorussie votait en

faveur de la souveraineté de l'Etat. Le 8 décembre 1991, les trois chefs d'Etat (d'Ukraine, de Russie et de Biélorussie) signaient le traité de Belavejskaïa Pouchtcha mettant fin à l'Union Soviétique. Les nouveaux dirigeants politiques s'employèrent à marquer la rupture avec le passé soviétique. L'ancien emblème du grand-duché de Lithuanie, la "Poursuite" (Pahonia) et le drapeau blanc-rouge-blanc devinrent les nouveaux symboles nationaux du pays qui

venait de biélorussianiser

son nom

2,

et la langue

biélorussienne était déjà devenue la langue officielle de la république en 1990. Les questions du changement des noms de rues ou de la mise à bas des monuments fit l'objet de nombreuses discussions au Parlement et dans la presse. Parallèlement, ces changements, plus ou moins similaires dans toutes les ex-ré pu bliq ues de l'URSS, ont suscité et rendu possible la publication de nombreuses recherches anciennes ou originales sur le passé de la Biélorussie. L'arrivée au pouvoir d'Alexandre Loukachenka en 1994 a interrompu ce processus: l'existence de la Biélorussie indépendante a alors été présentée comme une "erreur historique". En mai 1995, A. Loukachenka, après avoir organisé un référendum aux allures de plébiscite, a obtenu le retour aux emblèmes et au drapeau de l'époque soviétique (faucille et marteau en moins). En même temps, il a inauguré une politique de réintégration poussée avec la Russie, qui s'est soldée par la signature de plusieurs traités bilatéraux. Tandis que cette politique remettait, semble-t-il, en question l'indépendance du pays, elle n'a pas provoqué de grandes protestations au sein de la population biélorussienne. En nous intérrogeant sur les mécanismes de domination du régime d'A. Loukachenka (et en gardant à l'esprit, comme l'a montré l'anthropologue français Georges Balandier, que le rapport de domination ne se maintient jamais uniquement ni par la force, ni par la justification

rationnelle, mais aussi par une organisation des symboles et des images), nous avons cherché à connaître l'histoire biélorussienne telle que se la représente sa population. Dans ce but, nous avons entrepris, entre octobre et novembre 1998, une série d'entretiens avec des habitants de la ville de Minsk, dont les résultats sont ici présentés. Avant de mener nos entretiens, nous pensions trouver une nette différence entre deux types de représentations de l'histoire: d'un côté, les représentations sur une histoire écrite, ou plutôt "lue", apprise à l'école, dans les manuels, et qu'on pourrait qualifier "d'officielle" et, d'un autre côté, les représentations sur une histoire orale ou "vécue", racontée par des gens âgés, témoins des événements, à leurs petitsenfants: l'histoire "non-officielle". Cela dit, à aucun moment, nous n'avons considéré que l'histoire "vécue" était plus transparente ou plus objective que l'histoire "lue", car les deux, à un degré comparable, ont été marquées par le pouvoir et relèvent du domaine de la représentation. En fait, la distinction entre ces deux types d'histoires est surtout opératoire dans un but analytique, mais elle n'apparaît pas strictement marquée, dans la mesure où la perception de "l'histoire vécue", sa reconstitution, y compris la reconstruction de l'histoire "vécue" racontée, peut être influencée par l'histoire "lue", et inversement.
Représentations sur l'histoire "lue"

L'histoire "lue", telle qu'elle est présentée par nos interlocuteurs - des instituteurs, des fonctionnaires, des hommes d'affaires ou des ouvriers - garde encore aujourd'hui les traits de l'histoire impériale russe, repris et modifiés par le pouvoir soviétique central dès la fin des années 1920. Nous avons remarqué que, mis à part les historiens spécialisés sur la Biélorussie, les militants de l'opposition politique et l'intelligentsia, les gens qui ont été scolarisés avant 1996 (il s'agit donc de la majorité de la population) n'ont pas ajouté de nouveaux "détails historiques", révélés après 1991, à l'ancienne version soviétique de l'histoire. L'année 1996 est ici choisie comme charnière dans la mesure où c'est l'année des plus vives tensions entre le pouvoir d'A. Loukachenka et l'opposition, tensions qui ont fait entrer en scène les problèmes de
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l'histoire nationale. Bien que les programmes des cours d'histoire aient changé à partir de 1991, les changements n'ont reçu leur signification et leur sens, et donc leur existence, qu'en 1996. Tandis que sept années de vie dans l'Etat indépendant venaient de s'écouler, l'histoire de la Biélorussie était présentée par sa population de la manière suivante: la Biélorussie et la Russie ont toujours formé un seul Etat, et la référence à l'existence du grand-duché de Lithuanie n'a pas entraÎné le moindre changement de position; la Biélorussie existe comme Etat particulier depuis la révolution bolchevique; la langue biélorussienne est un dialecte, une variante de la langue russe; les relations des "Biélorusses" avec le peuple russe ont toujours été amicales. En revanche, celles avec les Polonais ont toujours été mauvaises, parce que ces derniers ont cherché à assujettir les Biélorussiens. Pour ce qui concerne l'idée selon laquelle la Russie a colonisé la Biélorussie comme elle l'a fait, par exemple, pour le Caucase, les interlocuteurs répondaient avec une indignation plus ou moins ouverte, parlant au contraire du rôle civilisateur de l'Etat russe. Aucune des personnes interrogées (à Mensk [Minsk]) n'a lu de nouveaux travaux consacrés à l'histoire de la Biélorussie: l'intérêt de "savoir la vérité" sur son passé, éveillé par des publications de l'époque de la perestroïka gorbatchevienne, s'est très vite éteint. Certains de nos interlocuteurs refusaient de faire confiance à ces recherches, quand bien même ces lectures étaient conseillées ou citées par des amis proches. Le défaut de ces nouvelles recherches résiderait dans leur caractère dit "nationaliste". Le nationalisme, précisement, est couvert d'infamie depu is la fin des années vingt par le pouvoir soviétique et présenté comme analogue au fascisme par le régime d'A. Loukachenka. Nous espérions, néanmoins, trouver dans les récits oraux une vision du passé différente, qui aurait peutêtre contredit la version officielle. Représentations sur l'histoire "vécue" Sur cette question, nous avons choisi d'interroger non pas des personnes âgées, mais au contraire des jeunes, auxquels nous avons demandé de raconter ce qu'ils ont 31

appris des récits de leurs grands-parents et de leurs parents sur leur vie et sur leur vision de l'actualité. La plupart de ces histoires a été racontée plusieurs fois pendant les grandes fêtes qui réunissaient toute la famille, surtout pendant les deux grandes fêtes du 7 novembre et du 9 mai, célébrant respectivement la révolution d'Octobre et la Victoire de 1945. Toutes les histoires orales commencent au moment de la révolution bolchevique. Avant la révolution, la vie de plusieurs générations d'ancêtres paysans (la majorité écrasante de nos interlocuteurs biélorussiens ont des grands-parents d'origine paysanne) est présentée comme n'ayant pas connu de changements et donc, ne possède pas "d'histoire". On dit simplement: "ils étaient paysans". Avec la révolution, toujours dans les récits, les familles des paysans pauvres reçoivent de la terre et les familles de koulaks la perdent et sont souvent déportés en Sibérie ce qui, dans les deux cas, signifiait une coupure radicale dans la vie de la famille. Dans les années 1930, beaucoup de jeunes (des exkoulaks comme des pauvres) partent à Minsk pour chercher un travail et c'est parmi leurs petits-enfants que nous recueillons des témoignages. On voit, alors, que c'est effectivement la révolution qui déclenche nos deux histoires, l'orale comme l'écrite, et que la perception de la naissance d'une nouvelle vie personnelle pouvait renforcer et faire admettre l'idée officielle de la naissance de toute la société avec la révolution. La période qui suit la révolution bolchevique dans l'histoire orale est celle de la Grande guerre patriotique (1941-1945). Entre les deux, il y a un "trou" qui peut s'expliquer par la réussite de la propagande soviétique: on ne raconte ni la famine des années 1930, ni les répressions staliniennes. Dans notre enquête, la seule mention des répressions staliniennes fait référence aux années d'aprèsguerre et elle nous a été communiquée par une personne de soixante ans. Non seulement les jeunes d'aujourd'hui disent n'avoir jamais entendu parler de ce sujet dans leur famille, mais notre personne de soixante ans dit en avoir pris connaissance "contre la volonté" de s'es parents - elle les a entendus parler à mi-voix entre eux. Cette même personne nous a raconté qu'elle n'a jamais connu, ni par l'intermédiaire de ses parents, ni par personne d'autre, l'existence des camps de travaux forcés. Tandis que dans les années 1970, elle enseignait la langue russe à l'étranger, 32

elle a lu L'Archipel du Goulag de Soljenytsine. Ne pouvant pas y croire, elle le considéra comme une calomnie. Les récits sur la guerre sont les plus fréquents, les plus longs et les plus détaillés. Les personnes qui ont vécu la guerre, même cinquante ans après, parviennent à reconstituer dans les moindres détails des jours entiers de cette période. L'élément le plus frappant de tous ces récits est leur caractère quotidien, non-héroïque et, très souvent, empreint de plaisanteries, ce qui les oppose à la version officielle de l'histoire. Notons que les fêtes et les défilés officiels soviétiques s'achevaient toujours par une partie non-officielle, relativement informelle, pendant laquelle, précisément, se transmettait l'histoire orale, au delà de la sphère strictement personnelle. Or, la fête populaire est justement propice aux renversements de la hiérarchie des valeurs de l'historiographie officielie. Les récits des grands-parents russes procèdent, le plus souvent, de ceux qui étaient restés à l'arrière: un travail difficile dans une usine ou une formation dans une école militaire qui ne laisse pas de place pour de "hauts faits". Ces personnes racontent souvent des histoires drôles sur cette période. Un grand-père, élève-pilote à l'époque, se souvient d'une inscription sur les murs de sa caserne: "Derrière la scolastique gnoséologique de l'empiriocriticisme on peut voir la lutte des classes en philosophie". Les grands-parents biélorussiens aiment mentionner qu'au début de la guerre, "les Allemands étaient bons vis-à-vis la population", et que c'est à cause des partisans qu'ils ont commencé les répressions. Certains disent: "Les partisans, on ne les aimait pas du tout, car ils traitaient la population de manière plus impitoyable que les Allemands, bien qu'avant-guerre, ils aient souvent habité le même village." Ou encore: "On devenait partisan en cas de force majeure, et non pas pour faire de la résistance". Les jeunes gens fuyaient pour ne pas être envoyés aux travaux forcés en Allemagne. Le grand-père d'une de nos interlocutrices était à Minsk au moment de l'arrivée des troupes allemandes. A la veille de la fête du Nouvel an, il a volé un cochon appartenant aux Allemands et de ce fait, il a dû s'engager chez les partisans. A la fin de la guerre, avec l'armée de libération, il est arrivé jusqu'à Berlin et, pour ce fait, il a été récompensé par de nombreux diplômes d'honneur et des 33