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Circulation et archipels de l'exception

189 pages
Préoccupé par les libertés contemporaines, ce numéro se centre sur la circulation des personnes, leurs droits, leur désir de mouvement à l'échelle internationale ou la possibilité de pouvoir rester sur place. Il analyse la volonté de contrôle des gouvernements, y compris démocratiques, de filtrer, trier ceux qui sont désirables et ceux qui ne le sont pas, de recenser et garder en mémoire ces mouvements. Ces contrôles débouchent souvent sur des pratiques illégales qui génèrent des archipels d'exception...
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Cultures & Conflits
n° 68 - hiver 2007

CIRCULATION ET ARCHIPELS DE L’EXCEPTION

FRANCE L’Harmattan 5-7, rue de l’EcolePolytechnique 75005 Paris

HONGRIE L’Harmattan Hongrie Hargita u.3 1026 Budapest

ITALIE L’Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino

Actualité de la revue, colloques, séminaires, résumés des articles (français/anglais) et tous les articles publiés sur : www.conflits.org Résumés en anglais également disponibles sur : www.ciaonet.org Indexé dans Cambridge Sociological Abstracts, International Political Science Abstracts, PAIS, Political Sciences Abstracts, Linguistics & Language Behavior Abstracts.

Cultures & Conflits
n° 68 - hiver 2007

CIRCULATION ET ARCHIPELS DE L’EXCEPTION

Ce numéro a bénéficié des soutiens du Centre National du Livre, du Centre National de la Recherche Scientifique, du ministère de la Défense. Il présente une partie des travaux liés au programme CHALLENGE The Changing Landscape of European Liberty and Security. Ce programme de recherches est financé par le 6e Programme Cadre de la DG Recherche de la Commission Européenne. Pour plus d'informations, consulter le site : www.libertysecurity.org.

Cultures & Conflits
n° 68 - hiver 2007

Directeur de publication : Daniel Hermant Rédacteur en chef : Didier Bigo Rédacteurs associés : Michel Galy, Antonia Garcia Castro, EmmanuelPierre Guittet, Anastassia Tsoukala Numéro sous la responsabilité scientifique de : Didier Bigo Secrétariat de rédaction : Estelle Durand Ont participé à ce numéro : Laurent Bonelli, Colombe Camus, Xavier Guillaume, Antoine Mégie, Miriam Perier Comité de rédaction : Philippe Artières, Nathalie Bayon, Hamit Bozarslan, Yves Buchet de Neuilly, Ayse Ceyhan, Frédéric Charillon, Yves Dezalay, Jacqueline Domenach, Louis-Jean Duclos, Wolf-Dieter Eberwein, Gilles Favarel-Garrigues, Virginie Guiraudon, Jean-Paul Hanon, Bastien Irondelle, Christophe Jaffrelot, Riva Kastoryano, Farhad Khosrokavar, Bernard Lacroix, Angelina Peralva, Gabriel Périès, Pierre Piazza, Jérôme Valluy, Dominique Vidal, Chloé Vlassopoulou, Michel Wieviorka Equipe éditoriale : David Ambrosetti, Tugba Basaran, Mathieu Bietlot, Philippe Bonditti, Laurent Bonelli, Stephan Davishofer, Marielle Debos, Xavier Guillaume, Julien Jeandesboz, Antoine Mégie, Christian Olsson, Natacha Paris, Miriam Perier, Elwis Potier, Francesco Ragazzi, Amandine Scherrer Comité de liaison international : Elspeth Guild, Jef Huysmans, Valsamis Mitsilegas, R.B.J. Walker Secrétaire général : Dario Chi Documentation / presse : Emmanuel-Pierre Guittet, Jacques Perrin Les biographies complètes de chacun des membres de la revue sont disponibles sur notre site Internet : www.conflits.org Webmaster / communication : Aurélie Veyron-Churlet Manuscrits à envoyer à : Cultures & Conflits 34, rue de Montholon BP 20064 - 75421 Paris cedex 09 France Tél. : +33 1 49 21 20 86 - Fax : +33 1 40 11 70 01 - redaction@conflits.org Les opinions exprimées dans les articles publiés n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs. Conception de la couverture / diffusion : Pauline Vermeren
© Photographie de couverture : Valérie Baeriswyl © Cultures & Conflits / L’Harmattan, mars 2008.

SOMMAIRE / CIRCULATION ET ARCHIPELS DE L’EXCEPTION

Editorial /
p. 7 Didier BIGO Editorial. Circulation et archipels de l’exception Josep RAMONEDA Archipel de l’exception Ulrich BECK Réinventer l’Europe. Une vision cosmopolite Federico RAHOLA La forme-camp. Pour une généalogie des lieux de transit et d’internement du présent Alain BROSSAT Demandez le programme ! Quelques réflexion sur l’« Extraordinay Rendition Program » Paolo CUTTITTA Le contrôle de l’immigration dans le monde-frontière Gérard BEAUDU L’externalisation dans le domaine des visas Schengen Michel PERALDI Economies criminelles et mondes d’affaire à Tanger Benoît CAILMAIL - Miriam PERIER Lorsqu’un conflit local s’intègre dans la guerre globale au terrorisme : le cas des maoïstes du Népal

Articles /
p. 13 p. 17 p. 31

p. 51

p. 61 p. 85 p. 111 p. 127

Regards sur l’entre-deux /
p. 149 Amanda S. A. DIAS Histoires peintes. Des artistes au camp de Beddawi Emmanuel-Pierre GUITTET - Amandine SCHERRER Panorama des théories des relations internationales. Contester pour innover ?

Chroniques bibliographiques /
p. 167

Résumés / Abstracts /

Editorial. Circulation et archipels de l’exception
Didier BIGO
Didier Bigo est Maitre de conférences des universités à Sciences-Po Paris, chercheur associé au CERI, Visiting Professor au King’s College à Londres, rédacteur en chef des revues International Political Sociology et Cultures & Conflits et coordinateur scientifique du 6e PCRD Challenge.

e numéro de Cultures & Conflits n’est pas un numéro thématique, contrairement à notre habitude. Néanmoins, malgré l’hétérogénéité de contributions venant de divers colloques et de textes proposés spontanément à la revue, il existe une sorte de fil d’Ariane qui court entre les articles et qui est sans doute le reflet du monde contemporain ainsi que des préoccupations de nombre de chercheurs quant aux implications de certaines pratiques sur les libertés contemporaines 1. Ce fil d’Ariane concerne la circulation des personnes, leur droit et leur capacité de mouvement à l’échelle internationale, leur liberté et leur désir de bouger ou de pouvoir rester sur place, et la volonté de contrôle des gouvernements – y compris démocratiques –de tracer les mouvements browniens de ces individus, de filtrer et trier ceux qui sont désirables et ceux qui sont indésirables, de recenser et garder en mémoire ces mouvements. Cela a pour but non seulement de fixer dans les bases de données le rapport que chaque individu a avec la circulation transfrontalière, mais aussi d’en tirer des leçons afin de construire des profils de personnalités, inconnues mais néanmoins considérées par analogie avec d’autres cas, comme présentant des risques : risques à la santé publique, à l’économie et aux bénéfices
1 . Ce numéro s’appuie sur les recherches collectives du groupe Challenge, sur les colloques tenus au Centre de Cultura Contemporània de Barcelona (CCCB) – avec qui nous allons échanger régulièrement des textes –, sur le colloque Challenge WP 8 : Thinking Wars: Armed Conflicts and Contemporary Cultures, des 28 et 29 avril 2006 qui a aussi nourri notre partenaire italien Conflitti Globali, sur le colloque organisé par Rada Ivekovic – Sociétés, Etats, « terreur » et « terrorisme ». Une perspective historique et philosophique des 2, 3 et 4 novembre 2006, Collège international de philosophie et Calcutta Research Group, Paris –, sur les travaux préparatoires du WP2 et le colloque Challenge WP2 / LSE : Justice and Home Affairs External Dimension, du 21 septembre 2007. Tous ces travaux vont donner lieu à des publications d’ouvrages en anglais, italien, espagnol dont nous rendrons compte ultérieurement, lors de leur parution, mais nous voulions traduire et sensibiliser notre lectorat à ces thèmes et ces recherches immédiatement.

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sociaux reçus par les citoyens et les personnes régulièrement entrées sur le territoire d’un Etat, à la sécurité publique. Ce risque, construit comme un calcul rationnel évaluant le comportement d’individus inconnus à travers des critères de dangerosité, analysé ex-post, à partir de cas précis du passé, tend à structurer une volonté de contrôle du futur des mouvements individuels, une volonté d’anticipation des trajectoires avant même qu’elles ne se réalisent. Le caractère hautement hasardeux de telles spéculations sur l’avenir de la part des agences de sécurité ou des acteurs privés qui les élaborent, de même que les doutes sur la validité du savoir qui constitue ces catégories, en particulier lorsque l’on cherche à déduire à partir de caractéristiques corporelles les comportements ou même les idées d’un individu donné, et encore plus d’un individu idéal typique construit comme matrice du danger potentiel, sont la plupart du temps mis de côté, « suspendus » au nom de l’urgence à faire quelque chose, à agir avant qu’il ne soit trop tard ; la scientificité apparente des moyens masquant la dimension astrologique des spéculations qui ont fondé ces analyses de risque où le « mythe est dense dans la science 2 ». La tentative de réduire le futur à un futur antérieur et, dès lors, un futur lisible et connu, à partir duquel « prévenir » le pire, est sans doute le rationale ou la logique diagramatique qui traverse les différents dispositifs de pouvoir contemporain qui sont ici étudiés dans leurs spécificités 3. Ils ne conduisent pas tous et tout le temps à des pratiques d’exception, à des dérogations permettant à des formes intrusives de surveillance et de contrôle de se développer. Certains dispositifs sont même appelés de leurs vœux par des individus qui se sentent en permanence en situation de peur ou tout du moins d’inquiétude et dont les repères traditionnels sont changés par les transformations globales contemporaines concernant le marché du travail, les inégalités sociales, la formation de groupes d’experts. La surveillance des mouvements sous forme anticipatrice peut alors être réclamée par tous, en particulier par ceux qui pensent qu’ils n’en seront pas l’objet parce qu’ils bougent peu ou parce qu’elle ne s’appliquerait qu’aux autres, aux étrangers. La complicité active aux chaînes de servitude évoquée par La Boétie est bien actuelle, et elles se sont maintenant élargies à une demande d’auto-surveillance concernant non seulement les documents traçant les mouvements et les passages de frontières, mais aussi les corps eux-mêmes des sujets 4. Il en résulte un appesantissement de la surveillance et du contrôle des corps qui va au-delà des contrôles aux frontières, des visas et de la police à distance et qui s’institue à travers une nouvelle relation entre identifiants biométriques (toujours plus interne et non modifiable par l’individu) et instantanéité des échanges d’information entre bases de données informatiques interopérables à l’échelle, sinon mondiale, du moins transatlanti-

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2 . Serres M., Rome, le livre des fondations, Paris, Grasset, 1983. 3 . Bigo D., “From foreigners to abnormal aliens: how the faces of the enemy have changed following September the 11th with the process of policing beyond borders”, in Guild E., Vanselme J. (eds.), Threats and Assets of Migrants, Ninjhof, Martinus, 2005 ; Bigo D., “Security, exception, ban and surveillance”, in Lyon D. (ed.), Theorizing Surveillance, the Panopticon and Beyond, Kingston, Willan, 2006. 4 . MCGrath J.E., Loving Big Brother, Performance, Privacy and Surveillance Space, London, Routledge, 2004.

que, tout au moins pour un certain nombre de services chargés du renseignement et de la lutte contre la violence politique, le crime et, de plus en plus, les irrégularités de passage des frontières. Quand cet appesantissement de la surveillance au nom de la prévention s’opérationnalise dans des contrôles a priori s’appuyant sur des logiques de suspicion portant sur des groupes particuliers, marqués par leurs appartenances religieuses, ethniques ou minoritaires et par leurs motivations idéologiques, il débouche souvent sur des pratiques illibérales, visant à s’extraire des règles élémentaires de contrôle démocratique, et débouche sur ces archipels d’exception qui sont à l’œuvre aussi bien dans les camps de type Guantanamo, dans les enlèvements de suspects par les services de renseignement et leur remise à d’autres services qui s’autorisent la torture, que dans les formes plus bénignes a priori pour l’individu, mais plus généralisées, de centres de détention pour étrangers aux frontières ou en amont de celles-ci ou encore, de manière moins visible, par des politiques préemptives d’interdiction de visa empêchant les personnes de se déplacer là où elles désiraient se rendre 5. L’hétérogénéité de ces dispositifs et de leurs effets sur les individus empêche d’y voir, à notre avis, une seule logique implacable, celle d’une modernité technocratique transformant les individus en individus réduits à leur bios, et leur niant leurs formes de vie institutionnelles. Les résistances sont diverses, multiples et les projets des programmes d’exception n’ont pas la même teneur selon qu’il s’agit d’emprisonner indéfiniment ou de renvoyer le plus vite possible un indésirable. Mais, on le verra, le débat est ouvert entre les auteurs qui, comme Agamben, y voient une tendance lourde des sociétés contemporaines, dépassant de loin les effets du 11 septembre, mais reconnaissant son impact accélérateur, et ceux qui insistent sur les spécificités de chaque dispositif et les normes et valeurs libérales qui contraignent les gouvernements qui s’en réclament et qui ont dans leur société des contre-pouvoirs effectifs, ainsi qu’une tradition enracinée de libertés publiques 6. Josep Ramoneda – dont nous publions ici l’introduction à un colloque tenu au Centre de Cultura Contemporània de Barcelona (CCCB) sur les archipels d’exception – montre tout l’intérêt de la réflexion sur les conditions contemporaines de la démocratie effective et les ambiguités possibles dans les jeux des gouvernements « libéraux » qui s’en réclament, en particulier quand ils essaient d’instituer des espaces vides de droit, au sens de vides de droits fondamentaux respectant la personne humaine et pleins de mesures administratives ad hoc et de justifications par l’urgence masquant ce vide. Il donne de nombreux exemples de

Editorial - D. BIGO 9

5 . Bigo D. et al., Terror, Insecurity and Liberty: Illiberal Practices of Liberal Regimes after 9/11, London, Roultledge, “Liberty and Security”, 2008. 6 . Outre les contributions de ce numéro, voir Agamben G., Etat d'exception. Homo Sacer II, 1, « L'ordre philosophique », Paris, Seuil, 2003 ; Guild E., « Agamben face aux juges. Souveraineté, exception et antiterrorisme », Cultures & Confits, n°51, 2003 ; Neal A., “Foucault in Guantanamo: towards an archaeology of the exception”, Security Dialogue, vol.37, n°1, 2006 ; Noll G., “Visions of the exceptional: legal and theoretical issues raised by transit processing centres and protection zones”, European Journal of Migration and Law, vol.5, n°3, 2003.

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ces « espaces » dérogatoires et les lecteurs intéressés pourront se reporter aux différents textes du colloque disponible en catalan et espagnol sur le site du CCCB 7. Parmi ceux-ci, nous avons traduit en français le texte d’Ulrich Beck, qui n’était disponible qu’en catalan, car il éclaire de manière centrale la question des pratiques démocratiques aux prises avec les mesures d’exception prises par les gouvernements de ces mêmes démocraties représentatives, et les ambiguïtés de ce qu’« Europe » peut vouloir dire selon qu’on prend une perspective en termes de nationalisme méthodologique et qu’on lit l’Europe comme la somme de ces politiques gouvernementales et des institutions supranationales communautaires que l’Union européenne a essayé de constituer ou si on prend une vision cosmopolite de l’Europe qui s’intéresse à ses valeurs, à ses luttes et à ses échecs. On reconnaîtra à distance une discussion des thèses d’Etienne Balibar sur l’Europe comme médiateur en ligne de fuite (« vanishing mediator ») et sur les espoirs que l’on peut placer ou non dans l’Europe au regard de la problématique de l’exceptionnalisme de l’administration Bush et des croyances des Américains dans le particularisme de leur destin et de leur mission 8. L’Europe se distinguet-elle du reste du monde et des Etats-Unis, et si tel est le cas, comment ? Sans doute n’est-ce pas à travers une vision territoriale de cette dernière, ramenée à des frontières étatiques ou culturelles hégémoniques qu’on peut le penser, mais si l’Europe n’est pas où elle semble se situer, comme le signalait R.B.J. Walker, alors comment cette Europe-là, non territoriale et non sujette à la politique de ses gouvernements, peut elle se faire entendre 9 ? Federico Rahola, à propos de la forme-camp, et Alain Brossat à partir de l’analyse des pratiques de disparition forcée des services de renseignement, semblent peu enclins à voir dans l’Europe – y compris non territoriale – un site de résistance. Ils y voient plutôt un site de complaisance et de complicité, voire un site d’invention des pratiques d’exception qui ne sont nullement le seul fait d’une administration américaine entourée d’une poignée de gouvernements alliés, dont les plus indéfectibles sont européens. Ils développent l’un comme l’autre des réflexions sur ce dispositif mondial intégré de contre-terreur qui affecte la souveraineté, le statut des frontières et la liberté des personnes et ils rejoignent pour beaucoup les conclusions de l’ouvrage collectif du programme Challenge qui vient d’être publié à La Découverte sous le titre La Guerre au terrorisme et ses ombres 10. Dans ce numéro, lui même dans la lignée des travaux liés aux programmes Elise et Challenge que nous avons publiés précédemment, comme dans ceux

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7 . Colloque des 10 et 11 novembre 2005, http://www.cccb.org/ca/ 8 . Balibar E., Nous, citoyens d'Europe. Les Frontières, l'Etat, le Peuple, Paris, La Découverte, 2001 ; Balibar E., L'Europe, l'Amérique, la Guerre : réflexion sur la médiation européenne, Paris, La Découverte, 2002. 9 . Walker R.B.J., “Europe is not where it is supposed to be”, in Kelstrup M., Williams M.C. (eds.), International Relations Theory and The Politics of European Integration. Power, Security and Community, London, Routledge, 2000. 10 . Bigo D., Bonelli L., Delthombe T., La Guerre au terrorisme et ses ombres, Paris, La Découverte, 2008.

de nos collègues de la revue Conflitti Globali, comme dans le colloque tenu à la Maison des sciences de l’Homme dirigé par Rada Ivekovic sur la terreur et dont le texte d’Alain Brossat est extrait, il apparaît enfin possible de lire autrement les événements post-11 septembre ou plus exactement post-13 septembre 2001, date à laquelle George Bush se fait remettre des pouvoirs d’exception. Il n y a pas de radicalité nouvelle de la violence dite « terroriste », mais il y a la mise en place d’un régime particulier de contre-terreur qui « assemble » toute une série de dispositifs pré-existants en les coordonnant, en les mettant en réseau et en essayant de les subordonner aux impératifs du renseignement et de la prévention. Ce régime de contre-terreur n’est donc pas non plus d’une radicale nouveauté, mais il opère comme un réajustement et une accélération des modalités existantes et s’origine dans ce que Federico Rahola appelle la « forme-camp » et la production de catégories permettant de justifier des pratiques de déportabilité, d’internabilité, d’indéfinition spatiale et temporelle. C’est également la problématique que reprend Paolo Cuttitta qui développe, comme Federico Rahola, ce rapport entre monde-frontière, circulation des personnes, logique de confins, de confinement et mise en place d’archipels d’exception. Pour Paolo Cuttitta, ce régime de contre-terreur et l’apparition de la forme-camp sont à relier plus profondément encore avec la mise en place d’un monde-frontière entraînant une reconfiguration des limites des statuts et de l’altérité. Il explique alors comment les politiques de refoulement et les politiques de visas concourent à ces mécanismes de police à distance qu’Elspeth Guild et moi-même avons essayé d’analyser en relation avec la problématique de l’ordre et du changement social 11. Dans un style très différent mais sur le même objet, Gérard Beaudu fait une analyse extrêmement détaillée des politiques de visa conduites par l’Union européenne et, par sa connaissance approfondie des mécanismes, il montre l’intérêt et les limites des approches précédentes. Il y a certainement à prendre en considération dans les analyses des politiques de prévention et d’exception, non seulement les logiques des gouvernements et leur volonté de punir ou de prévenir, mais aussi la manière dont se structurent des formes d’externalisation qui impliquent les acteurs privés dans la gestion des visas, et dans d’autres politiques, et comment ceci concourt à la redéfinition de ces frontières des statuts analysée par Cuttitta. Tout ceci nous amène à réfléchir autrement sur ce que signifie l’action extérieure des politiques de sécurité intérieure et de migration de l’Union européenne. Quel est le statut éthique de ces politiques, qu’elles soient gouvernementales ou provenant d’agences européennes ? Ces politiques sont-elles homogènes dans leurs intentions, dans leurs effets, ou traversées par des hétérogénéités telles, tenant à des acteurs si différents, que l’on ne peut les analyser ensemble ? Dans la prolongation de la réflexion sur les politiques de voisinage et des formes de logique de tutelle qui se mettent en place, on pourrait penser que se profile une hégémonie euro11 . Bigo D., Guild E. (eds.), Controlling Frontiers: Free Movement into and within Europe, London, Ashgate, 2005.

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péenne douce, se voulant différente du modèle américain de l’empire, mais néanmoins une hégémonie 12. Seulement, cela supposerait une croyance dans l’efficacité du projet, or celle-ci est à mettre en doute 13. Il n’est pas certain que l’ensemble de ces dispositifs génère, sinon l’immobilité, du moins une mobilité sous surveillance. Et, dès lors, se pose la question : sont-ils globalement efficaces au regard des risques qu’ils disent prévenir ? D’une certaine manière, une lecture agambenienne du monde semble en être convaincue par sa négligence des formes de résistances inscrites au sein des dispositifs mêmes de pouvoir. Mais ceci est loin d’être certain, et générer l’arbitraire dans certains lieux ou sur certaines catégories n’est en aucun cas un système efficace de contrôle du changement social. Michel Peraldi, à travers sa lecture des phénomènes criminels à Tanger, en fait la démonstration avec brio. La prétention au contrôle, fût-il bilatéral et transnational, incorporant ou non des acteurs privés, est toujours prise au dépourvu par l’inventivité sociale des acteurs. Les économies « criminelles » jouent et se jouent des contrôles, que ceux-ci soient frontaliers ou à distance, et les dynamiques de contrôle ne réussissent nullement à construire des murs, des forteresses, elles ne mettent en place que des « points », des « nœuds » de contrôle qui ne sont pas reliés, et qui doivent leur efficacité à des logiques symboliques (dissuader, convaincre de rester, etc.) souvent mises à mal face aux logiques lourdes des mega-cités, des logiques du travail à l’échelle mondiale et des inégalités comme Peter Lock l’a par ailleurs montré 14. Dans un autre registre, c’est aussi ce que montrent Miriam Perier et Benoit Cailmal, lorsqu’ils donnent à voir le placage du régime de contre-terreur et de son mode discursif mais aussi coercitif sur des réalités locales qui s’originent dans d’autres systèmes de lutte et de représentation.

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12 . Balzacq T. (dir.), « Construire le voisin. Pratiques européennes », Cultures & Conflits, n°66, Paris, L’Harmattan, été 2007. 13 . Colloque Challenge WP2, Justice and Home Affairs External Dimension, 21 septembre 2007, London, LSE. 14 . Lock P., “From the economics of war to economics of peace, The dynamics of shadow globalisation and the diffusion of armed violence as an obstacle to build peace”, Peace and Security, vol.XXXIV, mars 2003.

Archipel de l’exception
Josep RAMONEDA

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Josep Ramoneda est philosophe et journaliste. Il est directeur du Centro de Cultura Contemporánea de Barcelona (CCCB) et collaborateur de El País et de la Sociedad Española de Radiodifusión (SER). Il a publié entre autres : Del tiempo condensado, Barcelona, Nuevas Ediciones de Bolsillo, 2003 et Después de la pasión política, Madrid, Taurus, 1999.

’exception est une expression du caractère arbitraire du pouvoir. Zygmunt Bauman l’a expliqué dans sa lecture du livre de Job 2. Le pouvoir ne peut jamais être entièrement régulé parce qu’il perdrait sa principale force, celle qui découle de son caractère capricieux, extravagant, imprévisible. L’Etat moderne s’est construit sur le principe de souveraineté. Celui-ci accorde le dernier mot à la citoyenneté et trouve dans la loi la façon de limiter le pouvoir de ceux qui gouvernent par délégation ; il détermine les frontières physiques du pouvoir politique de la souveraineté. Nul besoin d’être particulièrement nietzschéen pour comprendre que la volonté des grands pouvoirs est d’échapper au contrôle des citoyens et de s’approprier le droit d’avoir le dernier mot. Cette tentative s’appelle le principe d’exception. Et c’est une constante de l’exercice du pouvoir tout au long de l’histoire. La création d’espaces fermés de souveraineté, conformément au principe de l’Etat-nation, a permis le développement du droit comme principe de relation entre les Etats tout en donnant aux citoyens des droits universellement reconnus. La démocratie, en tant que mécanisme conçu pour éviter les abus de pouvoir, a tenté de délimiter et de légaliser l’exception, c’est-à-dire de limiter l’arbitraire par des normes. Mais des fuites se sont produites, dans deux direc1 . Traduit de l’espagnol par Antonia Garcia Castro. 2 . NdT : Ce texte est une introduction à un colloque organisé par le CCCB les 10 et 11 novembre 2005 à Barcelone autour du thème « Archipels d’exceptions. Souverainetés de l’extraterritorialité ». Les questions abordées dans ce cadre, et amorcées ici par Josep Ramoneda, prolongent une réflexion engagée par le CCCB et ses collaborateurs sur les relations entre pouvoir et territoire. Le colloque a réuni des professionnels de diverses origines et formations, parmi lesquels des philosophes, des architectes et des sociologues.

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tions au moins : à mesure que le système a changé d’échelle et que les marchés locaux ou nationaux sont devenus globaux, le pouvoir économique s’est autonomisé, en tentant d’optimiser les possibilités offertes par la capacité d’agir simultanément dans plusieurs endroits et en créant des espaces à la marge, tels les paradis fiscaux ou certains territoires dans lesquels règne l’ordre des narcotrafiquants, sans aucune possibilité d’intervention de l’Etat. Dans le même temps, le pouvoir politique a d’abord eu la prétention de convertir l’exception en norme (épisode totalitaire) et a ensuite créé des espaces en marge du droit et du contrôle de souveraineté dont l’objectif déclaré est une plus grande efficacité. C’est ainsi que se développent les espaces d’exception, « espaces vides de droit » pour le dire dans les termes d’Agamben, où le pouvoir agit sans limites, conformément au principe de la volonté de pouvoir, en vertu de laquelle « tout est possible ». La crise de l’idéologie de l’Etat-providence et l’impuissance des Etats à réduire les effets collatéraux du libre jeu du marché réduisent de plus en plus leur fonction à celle de responsable de la sécurité, dans une sorte de retour abrupt à l’état hobbesien, entendu de la manière la plus simple. Au nom de la sécurité, nous avons assisté à la multiplication des espaces en marge du droit. Paradoxalement, ce retour à l’Etat hobbesien se produit à un moment où l’Etat ne possède plus le monopole de la force légitime, parce qu’il a été en partie privatisé. D’un côté, la sécurité se situe dans l’axe de la politique et, de l’autre, elle tend à être privatisée. Le corrélat de la sécurité, c’est la peur. L’arbitraire est essentiel à la construction de la peur, chose qu’un directeur général de sécurité, tout comme un responsable d’Al-Qaïda, sait parfaitement bien. Dans un monde où l’argent ne reconnaît plus les limites nationales et où le pouvoir politique se légitime par la sécurité, les espaces d’exception se développent. Au point que d’aucuns peuvent soutenir que l’exception est redevenue la norme, c’est-à-dire que ce qui était autrefois considéré comme exceptionnel – parce qu’excessif, parce qu’abusif, parce que manquant de régulation et de contrôle – peut maintenant devenir une pratique relativement habituelle. Sous le nom d’« archipels d’exceptions », ces journées prétendent montrer une cartographie des enclaves qui échappent à la souveraineté des Etatsnations et qui sont régies par un principe d’exception permanente. La liste serait longue : frontières, paradis fiscaux, régions hors du contrôle gouvernemental, camps de concentration et de réfugiés, prisons spéciales, bases militaires, espaces clandestins de torture, zones de guerre, no man’s land, ghettos urbains. On pourrait parler d’un défi au concept de souveraineté, si nous nous en tenons au principe de Carl Schmitt (« le souverain est celui qui décide de l’état d’exception ») ; en réalité, nous sommes devant une révélation de la souveraineté réelle et d’une visualisation du pouvoir réel. Le concept d’exception est aujourd’hui un thème récurrent dans le débat universitaire, et même médiatique. Ce colloque offre une perspective plus

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concrète. Il se concentre tout particulièrement sur les territoires où la suspension du droit passe par le jeu de la vie et de la mort. Dans cette perspective, l’accent sera mis sur la relation entre exception, territoire, architecture et corps, qui constituent une sorte de matérialisme de l’exception ; autrement dit, les manières dont les pratiques de l’exception modèlent l’espace physique et vital, ou encore, le lieu et les manières où principe d’exception et expérience personnelle se rencontrent et où l’exception devient mort. Comme le dit Zygmunt Bauman, l’actuel processus de globalisation prend le chemin inverse du colonialisme. En effet, le colonialisme a occupé des territoires vierges, il y avait beaucoup d’espace disponible pour y envoyer ce que Bauman appelle les « déchets humains ». Le processus actuel est celui de l’accumulation au sein de l’espace urbain. Des vieilles colonies aux métropoles et de la campagne à la ville, les flux font que le monde urbain devient le réceptacle de tous les problèmes. Et ainsi, les territoires d’exception arrivent aussi au premier monde, en Espagne également où, autour du détroit, aux Canaries et aux enclaves de Ceuta et de Melilla, se produisent régulièrement des situations où le droit entre en état de suspension ou de confusion. La figure du travailleur illégal nous renvoie à un sujet non reconnu comme porteur des droits élémentaires. C’est là une des grandes fractures qui menacent une chose essentielle : l’idée d’humanité. Les questions posées par ce débat sont nombreuses. Permettez-nous d’en formuler quelques-unes. La première concerne l’utilité du principe d’exception : est-il réellement efficace pour le fonctionnement du système ? Y a-t-il un seuil à partir duquel l’exception faite norme détruit les équilibres possibles et devient un problème pour les puissants ? Dans le prolongement de cette question, on peut interroger la relation entre démocratie et exception : quelles sont les frontières qui séparent la démocratie du totalitarisme, c’est-à-dire la transformation de l’exception en norme, l’Etat où l’individu est soumis en permanence à l’arbitraire ? L’exception se concrétise dans des espaces physiques, dans des territoires où l’arbitraire comme principe entre en tension avec la tendance naturelle à s’organiser – et à établir des lois non écrites – de n’importe quelle communauté humaine. Quelles sont les techniques architectoniques et physiques de l’exception ? L’architecture est-elle capable de penser des formes particulièrement efficaces s’agissant de réduire le citoyen à sa plus simple expression biologique ? Le renouvellement des techniques militaires d’occupation a-t-il gagné en efficacité du fait de la désagrégation des individus et, donc, de leur neutralisation en tant que citoyens et de leur isolement ? Enfin, un quatrième niveau de questions concerne l’être humain en tant qu’habitant d’un milieu déterminé. L’une des manifestations extrêmes de l’ex-

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ception a été la suppression du nom que le régime sud-africain d’Apartheid imposait à quelques-uns de ces sujets – supprimant du même coup l’ensemble des droits les plus élémentaires (puisqu’ils n’existaient pas, ils ne pouvaient parler avec autrui, ni même posséder ou échanger). Les immigrants illégaux se trouvent, eux aussi, dans le vide, non reconnus par leur pays d’accueil et pas davantage par leur pays de sortie. L’exception peut-elle modifier ou créer un moyen adéquat pour, comme le prétendait Michel Foucault, provoquer certaines conduites chez les citoyens ? A partir de quand le pouvoir devient-il « biopouvoir » ? Face à ce type d’interrogations, voici les questions qui délimitent les possibilités de réponse : la citoyenneté dispose-t-elle de mécanismes pour répondre à cette menace ou est-elle sa complice ? L’indifférence est-elle une arme de l’exception ? Les institutions démocratiques sont-elles capables d’éviter la dérive vers l’exception permanente ? Que signifient les droits fondamentaux lorsque c’est en leur nom que l’on pratique l’exception de manière récurrente ? Ces questions sont directement liées au destin de l’homme. Parce que la grande menace qui accompagne ce début du XXIe siècle (et il suffit, pour le comprendre, de se rendre dans quelques grandes agglomérations où l’incommunication entre les diverses classes sociales est absolue), c’est la disparition de l’idée d’humanité en tant que telle et la scission de l’espèce en surhommes, hommes et « déchets ».

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Cultures & Conflits n°68 - hiver 2007

Réinventer l’Europe. Une vision cosmopolite
Ulrich BECK
Ulrich Beck est professeur de sociologie à l'université Ludwig-Maximilian de Munich depuis 1992, il enseigne également à la London School of Economics. Parmi ses œuvres : Was ist Globalisierung ? : Irrtümer des Globalismus, Antworten auf Globalisierung, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1998 ; La Société du risque : sur la voie d’une autre modernité, Paris, Aubier, 2001 ; Qu’est-ce que le cosmopolitisme ?, Paris, Aubier, 2006.

L

’Europe ne peut devenir un Etat ni une nation, et elle ne le fera pas. Elle ne peut donc être pensée en termes d’Etat-nation 1. Le chemin vers l’unification de l’Europe ne passe pas par l’uniformisation, mais plutôt par la reconnaissance de ses particularités nationales. La diversité est la source même du potentiel de créativité de l’Europe, le paradoxe étant que la pensée nationaliste peut être le pire ennemi de la nation. L’Union européenne est plus à même de faire avancer les intérêts nationaux que ne le feraient les nations en agissant seules.

Il y a plus de deux siècles, Emmanuel Kant écrivait que, dans la mesure où nous vivons « côte à côte », les « violations de la loi à un endroit de la planète se ressentent partout ailleurs ». Voici quelque 150 ans, Nietzsche déclarait que :
« [l’] Europe doit de toute nécessité se résoudre à devenir tout aussi menaçante [...] pour mettre enfin un terme à la comédie qui traîne en longueur de sa fragmentation en petits Etats et de sa multiplication de volontés tant dynastiques que démocratiques. Le temps de la petite politique est passé : le prochain siècle apporte déjà la lutte pour la domination de la terre – la contrainte d’en venir à la grande politique 2 ».

1 . Traduction de l’allemand par l’agence Discobole, n°934880293. Nous remercions le Centre de Cultura Contemporanea de Barcelona (CCCB) d’avoir permis er facilité la traduction de ce texte. 2 . Nietzsche F., Par-delà le bien et le mal, trad. française de P. Wotling, Paris, Garnier Flammarion, p. 176.

Karl Marx prédisait que ce serait le capital mondialisé et non la politique des Etats qui entamerait les axiomatiques politiques nationales et ouvrirait l’ère de la grande politique :
« A la place de l’ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l’est pas moins des productions de l’esprit. Les œuvres intellectuelles d’une nation deviennent la propriété commune de toutes. L’étroitesse et l’exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles ; et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle 3 ».
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Enfin, c’est dans le domaine des sciences historiques que Max Weber tira des conclusions :
« Vient un temps où les opinions adoptées sans réfléchir vacillent, où le chemin se perd dans la pénombre. La nature des grands problèmes culturels a évolué. C’est aussi là que la science, également, se prépare à changer de point de vue et d’équipement conceptuel, et à considérer le flux des événements du haut de la pensée ».

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Ce que Kant, Nietzsche, Marx et Weber ont prophétisé est devenu réalité : un nouveau cosmopolitisme est dans l’air ! Que sont les Lumières à l’aube du XXIe siècle ? Cela implique sans doute le courage de nous servir de notre « perspective cosmopolite », c’est-à-dire d’affirmer nos identités diverses, d’adopter des modes de vie puisant leur origine dans la langue, la couleur de peau, la nationalité ou la religion et de les épouser en étant conscient que toutes sont égales même si chacune est différente. Appliquée à l’Europe, la perspective cosmopolite reconnaît que l’Europe continue de souffrir non seulement de sa multiplication de volontés, mais encore plus de son ontologie nationale de la politique et de la société, qui sous-estime sa singularité historique et débouche sur des impasses politiques. Le paradoxe dont il faut tenir compte est le fait que penser l’Europe comme une grande nation attise les peurs primitives nationales des Européens. Il faudrait choisir entre l’Europe et les nations européennes, comme si une troisième option était hors de question. Au final, cette auto-mécompréhension nationale fait de l’Europe et de ses pays membres des rivaux mettant en danger leurs existences respectives. Dans cette conception erronée, l’européanisa-

3 . Marx K., Manifeste du Parti communiste, trad. française de L. Lafargue, Paris, Librio, 2004, p. 31.