Citoyen Président, lettre ouverte au Président Mobutu et aux autres

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Le Zaïre risque à tout moment de s'effondrer dans une formidable explosion. Ce cri d'alarme et d'angoisse d'un jeune journaliste nationaliste zaïrois prend ici la forme de trois lettres ouvertes adressées au Président Mobutu Sese Seko (qu'il connaît fort bien) et aux chefs d'Etat et de gouvernement des principaux pays occidentaux et africains qui prétendent aider le Zaïre à éviter cette catastrophe. Témoin privilégié de la vie politique zaïroise sous la deuxième république, l'auteur recherche et analyse méthodiquement, avec un accent très personnel, les causes de cette menace d'une nouvelle " congolisation " du Zaïre et il les découvre essentiellement dans la nature du régime actuel imposé à ce pays. Documents et témoignages irréfutables et de première main à l'appui, l'auteur dresse le bilan d'échec des treize années de gestion du Président Mobutu. Toutefois, ce livre est aussi un acte de foi dans l'avenir du Zaïre, un ardent plaidoyer pour la construction d'une société communautaire africaine, démocratique et décentralisée au coeur du continent. Ancien rédacteur en chef à " Demain l'Afrique ", Buana Kabue a également assumé jusqu'en février 1974 la rédaction en chef de l'hebdomadaire kinois " Zaïre ", avant de faire partie de la rédaction politique de l'hebdomadaire " Jeune Afrique ". Pourtant ce n'est pas en tant que journaliste que Buana Kabue publie ce livre, mais en tant que simple citoyen comme il s'en explique dans sa lettre au président Mobutu. Il s'adresse à celui-ci comme naguère dans nos villages, sous l'arbre à palabres, on interpellait librement le chef du clan sous les regards bienveillants, mais aussi parfois courroucés, des Anciens.
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296214620
Nombre de pages : 280
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BUANA KABUE

CITOYEN , PRESIDENT
IJettre ouverte au Président Mobutu Sese Seko... et aux autres

Librairie - Éditions L'Harmattan 18, rue des Quatre-Vents 75006 Paris

@ L'Harmattan, 1978 ISBN 2-85802-073-6

«J'ai été très précoce en politique, trop peut-être (...) J'aurais donc dû être en alerte et je n'ai pas d'excuses d'avoir été l'un des plus aveuglés (...) Or l'aveuglement ne va jamais sans complicité. Il faut être touché pour qu'on vous manipule (...) Cela ne me confère que le droit de ne respecter aucun silence, dans l'espoir de mettre à nu une dépravation qui fonctionne toujours (...) Pierre Daix (J'ai cru au Matin)

Avant-propos

Je le crois passionnément: mon pays est le plus beau du monde. Cette conviction qu'effieure à peine le doute, nombreux sont ceux qui la partagent. Aucun visiteur de ce vaste sous-continent grand comme la moitié de l'Europe, n'échappe à la séduction que dégagent ses sites et l'infinie variété de ses paysages. Les lacs les plus profonds s'étendent au milieu des montagnes les plus élevées de l'Afrique. On y découvre des cimes couvertes de neige éternelle de même que des volcans en pleine activité qui, de temps à autre, comme en 1976, vomissent de formidables coulées de laves qui se déversent sur leurs flancs. Au pied de ces montagnes, vivent les dernières espèces de gorilles de la planète. Ces primates constituent, avec les okapis qui ont trouvé également refuge dans l'Est du Zaire, les joyaux inappréciables d'une' faune prodigieusement variée qui compte environ 80 % des espèces connues en Afrique. Sa flore aussi est d'une grande richesse et d'une immense variété bien que la plus grande partie de cet immense territoire présente, lorsqu'on le survole, l'aspect d'une verdure uniforme dont, seul, le bleu des cours d'eau et des lacs poissonneux rompt la monotonie. Cette belle nature, nous avons bien l'intention de la préserver. Nous avons l'ambition d'en faire un sanctuaire. Les forêts et les fleuves sont nos cathédrales. Même aux époques les plus troublées de notre jeune histoire, il s'est trouvé parmi nous des hommes qui, selon la légende, ont su mourir pour les éléphants payant de leur sang la protection de nos réserves contre des braconniers venus 7

d'ailleurs. Nos parc nationaux et nos réserves représentent une superficie à peine inférieure à celle du territoire français tout entier. Pourtant, ce pays béni des dieux, qui aurait dû être le grenier de l'Afrique et un jardin procurant en abondance aux pays sans soleil, primeurs et fleurs, connaît aujourd'hui la famine. Bien qu'il soit sous-peuplé, il doit importer son lait, sa viande, son mais, son huile, son sucre, son poisson, alors qu'il y a dix-huit ans il exportait encore quantité de ces produits. Berceau de l'authentiticté, ce pays qui a fait naître au cœur de la jeunesse de notre continent l'espoir de vivre dans la dignité, qui a célébré la réhabilitation de ses propres valeurs et de ses propres ressources, est en voie d'être recolonisé. Lui, qui a offert en holocauste à l'Afrique Patrice Lumumba, est le premier pays à poignarder dans le dos le continent noir en violant délibérément les sanctions prises par les Nations unies, à la demande de l'Afrique, contre la Rhodésie, et surtout, en entretenant des rapports suivis avec le régime honni de l'Afrique du sud. Certes, il n'est pas le seul dans ce continent, mais l'inconduite des autres ne justifie en rien la sienne. Au contraire. Mon pays a donné à l'Afrique sa danse moderne: Tabou Ley, Kabassele, Franco sont célèbres, ou l'ont été, au sud et au nord de l'équateur. L'art plastique

zairois a inspiré le Picasso des « Demoiselles d'Avignon» et bien d'autres maîtres occidentaux. Nulle part ailleurs qu'au Zaire l'art de travailler le cuivre, l'ivoire, le raphia n'a été porté à un si haut degré de perfection. Alors que les œuvres des artistes zairois font la fierté des musées et des collections privées d'Europe et d'Amérique, mon pays ne possède aucun musée digne de ce nom et n'a produit, au cours de la dernière décennie, aucune œuvre d'art notable. Dans ces conditions comment s'étonner que notre participation au Festival des Arts nègres, l'été dernier à Lagos, ait été l'une des plus insignifiantes comme si les peuples du pays du fleuve Zaire avaient perdu l'inspiration, n'avaient plus rien à communiquer par les créations de leur esprit et de leurs mains aux autres peuples de la communauté noire. 8

Mon pays est, dit-on, l'un des plus riches du monde. Pour une fois d'accord, les spécialistes affirment que son sous-sol recèle en quantité tous les métaux connus de la planète et même des minéraux inconnus. L'un d'eux, qui n'a pas peur des mots, l'a qualifié de « scandale géologique )). Seule pouvait lui manquer l'énergie. Mais, là encore, Mère Nature n'a pas marchandé sa générosité; outre le soleil qui inonde ses vastes étendues, et dont on a tout lieu de croire qu'il fournira une inépuisable énergie que l'homme utilisera avant l'an 2000, le Zaire dispose de nombreuses possibilités d'exploiter les énergies classiques, notamment l'énergie hydroélectrique, grâce aux incomparables ressources d'un bassin dont les plus modestes rivières sont souvent plus larges que de nombreux fleuves européens. A lui seul, le site de Inga, à quelque 200 kilomètres de Kinshasa, fournira, lorsqu'il sera aménagé, l'électricité la moins chère du monde, avec une capacité de quelque 25 millions de KW/heure. L'uranium? Le sous-sol zaïrois en recèle de riches gisements. Le pétrole? La production zaïroise est infime. Pourtant, toutes les compagnies pétrolières sont convaincues et le répètent en confidence que, dans quelques années, ce pays nous réserve dans ce domaine d'étonnantes surprises. Des réserves existent. Elles ont été prouvées non seulement au large des côtes, mais également à l'intérieur de la cuvette. D'énormes gisements de gaz naturel tapissent le fond du lac Kivu, à l'est du pays. Pourtant, les Nations unies classent aujourd'hui le Zaire parmi les pays les plus pauvres du monde. Le produit national brut (P.N.B.) par tête d'habitant dépasse à peine 100 dollars. Les financiers, eux, lui ont attribué un record, hélas I bien peu honorable. Proportionnellement, mon pays est le plus endetté du monde par tête d'habitant. Décidé à boire le calice jusqu'à la lie, je me suis livré à un rapide calcul: chaque Zairois, en raison des emprunts contractés à l'étranger par notre gouvernement, porte aujourd'hui sur sa tête la charge de quelque 400 dollars de dettes. A ce point, j'ai préféré m'abstenir de calculer le 9

poids de la dette intérieure qui engage l'Etat auprès du système bancaire zaïrois. Car, nul ne l'ignore, l'Etat se confond avec le Mouvement Populaire de la Révolution (M.P.R.). Parti unique, il s'est défini lui-même comme « la Nation zaïroise politiquement organisée» I Faut-il aussi le souligner? Par rapport à sa population, mon pays est, en Afrique, celui qui dispose de l'équipement le plus réduit en lits d'hôpitaux et en bancs scolaires. Mon pays s'enorgueillit d'être sur le continent, après le Nigéria celui qui entretient le plus grand nombre de missions diplomatiques dans le monde. Pourtant, à l'heure où j'écris ces lignes, nos diplomates n'ont pas touché de salaire depuis six mois. Mon pays est, en Afrique du moins, celui où l'on trouve, dans sa capitale, la plus grande concentration de Mercédès au kilomètre carré; mon pays dispose du plus moderne Worid Trade Center d'Afrique et sa « Cité de la voix du Zaïre» est, aux dires des spécialistes, le complexe de radio et de télévision le plus moderne du monde. Pourtant, à Kinshasa et dans toutes les villes du pays, le transport urbain est quasi-inexistant. Abandonnées à elles-mêmes, nos brousses et nos campagnes ont depuis longtemps abandonné l'économie monétaire pour revenir à celle du troc et, ce qui est un comble, le Zaïrois est aujourd'hui obligé pour accéder à l'information de s'en remettre à (( Radio-Trottoir» dont le chef de l'Etat, dans son discours du 26 novembre 1977, a fini par reconnaître les mérites. En lui rendant un hommage inattendu, il a mis le doigt sur une preuve accablante de ses propres échecs sinon de ses dérèglements politiques. Tout le monde, déclare-t-il sans sourciller, a entendu
(/'

parler de la (/' Radio-Trottoir JI au Zaire: dans plusieurs couches de la population cette Radio émet plus puissamment que les ondes de notre Radio nationale,. il m'est arrivé de me mettre personnellement sur ses différentes longueurs d'ondes: on y apprend de tout: depuis la nouvelle plus ou moins fondée jusqu'aux plus invraisemblables et aux plus imaginaires. Dans tout le 10

pays, il existe des rumeurs et des bobards, mais lorsque ceux-ci l'emportent constamment par leur ampleur et leur persistance et deviennent le mode principal de la circulation de l'ilif'ormation, alors qu'il existe tous les moyens officiels nationaux d'ilif'ormation, il faut bien reconnaître que ces derniers posent un problème: ou bien qu'ils ne parlent pas le même langage que le peuple ou bien ils sont discrédités au point de susciter automatiquement la naissance et la propagation de contrenouvelles..II. Aveu de taille, mais qui devait hélas I, comme
tant d'autres, contenus dans ce même discours, rester sans conséquences. Terre d'asile, le Zaire a accueilli sur son sol près d'un million de réfugiés angolais. Ces frères, auxquels tant de liens du sang et de l'histoire nous attachent n'ont pas été reçus en étrangers. Nous ne les avons pas parqués, comme des bêtes, dans des camps; ils ont pu cultiver les terres que nous leurs avions concédées, envoyer leurs enfants dans nos écoles, soigner leurs malades dans nos hôpitaux. Nos familles ont établi avec les leurs des liens par le mariage et nous avons ensemble pleuré leurs morts. Bref, nous avons partagé le peu que nous avions et nous avons dansé, chanté ensemble et, lorsqu'il le fallait, ensemble porté la croix. Jusqu'à ce que les politiciens, au lendemain de la « Révolution des œillets» et dans leur course sanglante au pouvoir, course dans laquelle notre pays a sa part de responsabilité, aient tenté de nous persuader que nous étions devenus des frères ennemis. Le Zaire, dit-on, a toujours été un bastion de l'Occident. Pourtant au Sud du Continent, aucun pays à l'exception de l'Ouganda peut-être, n'a expulsé autant d'ambassadeurs occidentaux et ne s'est brouillé autant de fois avec l'ancienne puissance coloniale. Même si les résultats n'ont pas été à la hauteur des espoirs soulevés, le Zaire a été l'un des rares pays d'Afrique noire à avoir tenté, je dis bien tenté, de forcer le destin pour reprendre en main le contrôle de son économie. La bataille épique contre l'Union minière du HautKatanga et la « zairianisation » sont des épisodes qui 11

méritent, malgré tout, d'être retenus pour l'enseignement des
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générations futures. Même si cet ensei~nement se résume
à les mettre en garde contre les erreurs à ne pas commettre dans une entreprise aussi périlleuse que l'édification d'un Etat et la formation d'une nation. Le Zaire, devrais-je le rappeler, a été l'un des pays les plus déterminés du continent à soutenir, au prix de son sang, le Nigéria en lutte pour la défense de son unité nationale. C'était un temps, qu'on s'en souvienne, où les adeptes du « Biafra indépendant» ne se recrutaient pas seulement parmi les pays capitalistes et néo-colonialistes. Mais, hélas I, tout me force aussi à me souvenir - et l'évolution du Zaire me fait redouter le pire car la bête n'est pas morte - que mon pays a été aussi le premier à introduire des mercenaires blancs sur le sol de l'Afrique. Si le Zaire a subi deux sécessions fomentées par des entreprises multinationales, il a été, bien avant le Soudan, le premier pays du continent à connaître, depuis le début des indépendances, une tentative d'insurrection populaire, avec tous ses excès et sa tentation du nihilisme. Je pense, bien entendu, à la grande insurrection populaire lancée en 1962 par Pierre Mulele dans les brousses zairoises.

Che Guevara lui-même - il l'a confié à Mohamed Heykal, l'ancien confident de Nasser qui le rapporte dans ses ccCarnets du Caire », avait, en 1963, traversé le fleuve
à partir du Congo, pour entrer dans les maquis zairois. Il y restera, il est vrai, peu de temps et s'en alla finalement à la rencontre de son destin dans les maquis de Bolivie. Je suis moi-même, je crois, le produit-type de ce Zaire, bourré de contradictions, paradis des extrêmes. Profondément attaché à mon pays et souffrant dans ma chair des insultes dont il est actuellement l'objet et de la dérision qui est devenue son lot quotidien, - combien de fois n'ai-je pas entendu des: « Comment Shaba? » et des « Comment donc se porte donc le grand Zaire? » J'ai été tenté plus d'une fois de garder le silence, espérant ainsi sauver la face. Mes amis ont eu alors à subir mon irascibilité et, quelquefois, mes colères, feintes, je l'avoue, 12

lorsqu'ils cherchaient auprès de moi confirmation de l'une de ces invraisemblables rumeurs, mais hélas plus ou moins fondées, qui circulaient sur le pouvoirs à Kinshasa. Je ne regrette rien. Car j'ai toujours considéré qu'il est indigne d'un fils de joindre sa voix aux chœur de ceux qui traitent leur mère de putain, eussent-ils mille fois raison. Mais, croyant défendre le Zaire, n'ai-je pas simplement défendu jusqu'à présent une caste de privilégiés et de profiteurs au sein de laquelle j'ai des amis et de la famille, et qui a conduit le Zaire à sa situation actuelle? Je revendique ma part de responsabilité, « d'irresponsabilité» serais-je tenté d'écrire. Connaissant et fréquentant, mon métier l'exige, les milieux de l'opposition zaïroise, je m'en veux aujourd' hui d'avoir été indulgent à leur égard. En dehors des prises de position de quelques hommes courageux mais isolés et souvent sans responsabilité, des cris d'hommes en révolte ou en rupture de Zaire, jamais personne n'a engagé une action concertée avec une volonté politique clairement exprimée en vue d'assurer le triomphe d'une politique de rechange à Kinshasa. Kamitatu Massamba, qui a souvent prêché dans le désert, et pour lequel j'ai le plus grand respect, a fini par retourner à Kinshasa. Je ne connais pas les conditions dans lesquelles il a négocié son retour mais je suis en mesure d'affirmer que l'amnistie que le pouvoir lui a promise n'était qu'un leurre, car il vit aujourd'hui au pays en résidence semi-surveillée. En ce mois de juin 1978, il ne pourrait quitter Kinshasa s'il en exprimait le désir. Or il ne s'est trouvé parmi nous personne pour cristalliser la révolte et cette hostilité diffuse de notre peuple contre un régime de plus en plus contesté et subissant l'usure du pouvoir. Les insurgés du Front de libération nationale du Congo (F.L.N.C.) qu'on continue à nommer

abusivement « gendarmes katangais » afin de les charger
de tous les péchés de la sécession, n'ont trouvé sur leur route aucun Zairois pour leur tenir ce langage: « Vous êtes Zairois comme nous; agissons ensemble pour doter le pays d'un nouveau système politique, mais sur la base d'un programme et surtout en veillant à sauvegarder

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l'unité nationale et les vies humaines ». De tels propos les auraient peut-être empêchés de commettre les erreurs sans nombre qui ont entaché leur action et auraient rendu leur combat plus utile à la cause du Zaïre. Mais, je ne me reconnais aucun droit et, surtout, je n'ai nullement la prétention de porter un jugement sur ces hommes qui ont payé de leur sang leur élan de révolte. Je m'incline devant ceux-là qui sont morts et qui sont mes morts, comme le sont toutes les victimes civiles innocentes tombées au Shaba. Je m'incline aussi devant les corps de ces jeunes soldats de nos armées, tombés loin de leur famille pour une cause qu'ils imaginaient juste: défendre l'intégrité du territoire national. Puisse, dans le sol du Shaba imbibé de tout le sang de nos martyrs, germer un nouveau Zaïre. Je voudrais, dans ces propos liminaires, parler de ma propre expérience. Elle peut permettre à ceux qui liront la lettre ouverte adressée au président Mobutu de comprendre le fonctionnement du système zaïrois. Je n'ai pas encore l'âge où l'on est tenté de livrer à la postérité une histoire flatteuse de sa propre vie. Et une telle entreprise ne correspond pas à mon tempérament. Ma vie est encore devant moi. Il me faut la vivre, non l'écrire.

~c

*
*

A travers mes aventures et mes mésaventures, ceux qui connaissent mal le Zaire seront mieux à même de reconnaître les mécanismes et les rouages du pouvoir et, surtout, le rôle prééminent qu'occupe l'institution présidentielle qui, ici, se confond avec la personne du président. Merveilleux Zaire, qui m'a permis, alors que j'étais encore sur les bancs de l'université, de vivre une aventure que m'envieraient beaucoup de mes confrères. Corres-

pondant en Belgique de la revue « Zaïre », le premier
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hebdomadaire d'information générale de mon pays, je me suis retrouvé à vingt-trois ans, chef du bureau bruxellois du journal. Ce fut pour moi une période de « vaches

maigres)) mais peut-être aussi la période la plus exaltante
de ma vie de journaliste. Dans ce journal gouvernemental, comme le sont depuis la deuxième République tous les journaux Zaïrois, nous devions sans cesse hélas! pratiquer l'auto-censure qui, je m'en suis vite rendu compte, est de loin la pratique la plus pernicieuse et la plus efficace pour museler la presse. Le seul moyen de nous exprimer librement qui nous restait était l'utilisation astucieuse du « Courrier des lecteurs ». De lecteurs, la rubrique n'en avait que le nom car nous rédigions pratiquement nous-mêmes toutes les lettres qui critiquaient des ministres et le comportement de hauts-fonctionnaires et dénonçaient certains abus trop criants. De toute la rédaction, seul le trop prudent directeur du journal n'entrait pas dans le jeu. Il l'aurait certainement taxé d'activité « Contre-révolutionnaire» s'il en avait eu vent. Ce brave monsieur ne signait-il pas ses premiers prénom et tout: un programme. En fait, le seul mérite qui avait valu à cet homme de recevoir en partage la direction de cet hebdomadaire - après l'arrestation du précédent directeur, Clément Vidibio, accusé d'offense au chef de l'Etat pour avoir révélé dans un éditorial, que le président Mobutu prenait du repos dans sa propriété de Lausanne était peut-être d'avoir pour cousin le puissant mi!listre de l'Information M. Sakombi Inongo qui devint quelque temps plus tard l'idéologue attitré du mobutisme et le chante enthousiaste de « l'authenticité ». ,J'avais également beaucoup d'ambition à l'époque. Je rêvais pour mon journal d'un grand bureau européen. A vrai dire, je ne désirais surtout plus continuer, avec les six confrères qui formaient mon équipe, à vivre chichement des faibles subventions que nous versait irrégulièrement la direction de Kinshasa alors que je voyais non seulement les gens de l'ambassade mais également le personnel des bureaux bruxellois d'autres organismes comme l'Agence 15

éditoriaux du pseudonyme de « Prudence)) ? Un bien joli

Zaïre-Presse et l'Office du Tourisme, mener grand train. Ayant très rapidement percé les secrets du fonctionnement de cette forme de pouvoir, je poussai l'audace jusqu'à m'adresser directement au président. C'était au cours du dernier semestre de 1973. Je fus aidé dans ma démarche par un de mes nouveaux collaborateurs qui, quelques mois plus tard, me succèda à la direction du bureau, après ma nomination comme co-rédacteur en chef de l'hebdomadaire « Zaïre ». J'avais alors vingt-cinq ans. Ce collaborateur n'est autre que M. Bula Mandungu Nyati. Il devait se signaler par la suite comme l'organisateur du combat de boxe Foreman-Ali, avant de devenir conseiller principal du président, ministre des affaires étrangères, ministre de l'Information, ministre des Travaux publics et enfin, présentement, gouverneur de la ville de Kinshasa. C'est de cette époque que datent mes premiers contacts réguliers avec des milieux proches du pouvoir. Au début de février 1974, mon nouveau directeur me révoque. Il s'en expliquera dans une lettre que je garde encore. Il agit sur « les instructions des instances supérieures de mon pays et à cause de ma conduite peu révolutionnaire ». Je lui serai pour toujours reconnaissant de cette mesure prise à mon encontre car elle m'a permis de mettre la dernière main à un essai commencé quelques mois plus tôt, et qui avait l'ambition de présenter, de l'intérieur, l'expérience politique zaïroise. Cet essai sera effectivement publié un an plus tard. Renvoyé abusivement de mon journal, je n'ai évidemment perçu aucune indemnité, en vertu d'une pratique courante dans le pays à l'égard

des « ennemis de la révolution ». Il faudra l'intervention
personnelle du président Mobutu, une année plus tard et à la veille de la publication de mon manuscrit, pour que je sois très largement indemnisé. C'est pendant cette période que je tis la connaissance de l'entourage du président mais surtout de Ngunza Karl I Bond, directeur en ce temps-là du Bureau Politique et à qui le Président avait demandé de relire mon manuscrit et d'y apporter quelques retouches. Une loi, encore en 16

vigueur je crois, fait obligation à chaque Zairois écrivant sur le Zaire d'obtenir, avant toute publication, l'autorisation de cette haute autorité de l'Etat. Je n'avais à l'époque aucune raison de contrevenir à ces dispositions légales d'autant que mon essai n'avait pas d'objectif critique. Il se présentait simplement comme une tentative d'explication, de l'intérieur, de la structure et du mécanisme des pouvoirs qui étaient en train de s'édifier. Je nourrissais, je l'avoue, de l'enthousiasme pour l'espérance politique en cours. N aivement, avec la foi du néophyte, j'imputais systématiquement à l'entourage présidentiel toutes les erreurs et tous les abus qui entachaient l'action du Président que je présentais lui-même comme la victime de conseillers pernicieux. Je regardais le Zaire comme un vaste chantier. « Le Zaire, devais-je écrire notamment dans mon essai, « bourdonne en ce jour comme une ruche ou plutôt présente l'animation d'un chantier en pleine effervescence. Vu de l'extérieur, il offre le visage d'un bâtiment en construction: enchevêtrement d'échaffaudages dressés et de grues immenses balançant leur bras rouge en une agitation dont l'objet échappe, image qui ne convient guère à un optimisme de

carte postale

I).

Comme pour me justifier, je poursuivais

sur ma lancée: « Mais le journaliste, cet historien du présent, ne peut se complaire dans le rôle du simple chasseur d'images, fût-il distingué. Il ne peut non plus attendre que l'édifice dont il entrevoit clairement les strùctures, ait atteint le stade de finition pour en fixer l'image destinée aux générations futures. Il se doit de porter son témoignage sur le monde qui se fait et auquel il ne peut se soustraire ». Comment donc n'aurais-je pas pu m'en prendre à
« ce mauvais entourage du Président» ? Pendant que notre

pays trafiquait avec l'Afrique du Sud, le président Mobutu contribuait personnellement au financement d'un film dénonçant avec violence l'apartheid. J'ai participé à la réalisation de ce film, mais laissons là ce qui m'apparaîtra beaucoup plus tard comme une simple contradiction parmi tant d'autres. 17

Revenons à Ngunza Karl I Bond. Une solide amitié nous a bientôt liés. Il reste, à mon avis, l'un des rares hommes d'Etat qu'ait engendré cette Seconde République. Brillant, il l'était au point qu'un simple éditorial du journal « Le Monde» en avril 1977, le présentant comme le successeur possible du président Mobutu, lui vaudra d'être arrêté, traîné dans la boue, et condamné à mort comme traître. Il est vrai qu'avant son procès, au cours d'une entrevue mémorable avec le chef de l'Etat en présence du Doyen du Bureau Politique Ileo et de l'actuel Premier ministre Npinga, il avait eu le courage de ne pas mâcher ses mots pour « stigmatiser la curieuse manière dont le chef de l'Etat remerciait ses plus fidèles collaborateurs ». Ce qui lui valut d'être brutalisé dans le bureau même du Président. De juin 1975 à ce mois de juin 1978, je devins peu à peu un proche de l'entourage présidentiel. Pendant ces trois années, j'accompagnai le chef de l'Etat dans ses nombreux déplacements à l'étranger, lorsque mes obligations professionnelles l'exigeaient. J'ai eu la chance d'être reçu aussi bien dans sa résidence privée du camp Tshiatshi que dans son cabinet de travail du Mont Ngaliema. Le président, m'a rapporté un de mes amis, aimait « Jeune Afrique» et mes articles. Je le crois volontiers parce qu'il m'a toujours témoigné, même en public, une bienveillante attention. Ces marques de sympathie en présence de ses ministres, de ses généraux et de ses directeurs de sociétés me feront passer dans le cénacle pour l'un des
« hommes du président ». Ce qui allait me faciliter extrê-

mement la tâche dans ce pays où tout le monde se méfie des journalistes comme de la peste. Je fus l'un des rares hommes à avoir accès à certaines informations et surtout à voir s'ouvrir devant lui toutes les portes. Pendant trois ans, je fus, dans cette position, un observateur privilégié de la réalité politique zaïroise, même si l'entourage présidentiel prenait grand soin «( attention, le journaliste est là ! ») de me cacher ce qui aurait pu révolter un témoin qui demeurait malgré tout étranger à la clique des courtisans. Il me fut encore donné de m'introduire en quelque 18

sorte dans l'intimité du chef de l'Etat. C'est pourquoi je garde le souvenir extrêmement ému de feu Mama Mobutu, une femme exceptionnelle, une grande dame. Rien d'étonnant qu'elle ait été tant pleurée par les humbles qui n'ont nullement attendu d'en être priés pour assister à ses funérailles en octobre 1977, dans ce grand élan qui devait, pour la dernière fois, je le crains, unir le chef de l'Etat au bon peuple de Kinshasa. Quelques mois plus tôt, au Shaba j'avais pu de près voir à l'œuvre cette femme remarquable. Issue d'un milieu des plus modestes, elle avait gardé cette simplicité propre à toutes nos mères alors que son présidentiel époux était devenu l'homme le plus puissant et le plus riche du Zaire. Elle s'était imposée des voyages exténuants dans les plus petits villages du Shaba et dans les hôpitaux dans le dessein de reconforter les populations éprouvées et d'assurer la distribution des vivres et des médicaments qui y arrivaient alors en grandes quantités. Elle devait garder de ces jours exténuants vécus dans une angoisse bien compréhensible, des séquelles qui allaient sans doute précipiter, quelques mois plus tard, sa disparition prématurée. Hôte prévenant, le Président Mobutu le fut à mon égard, d'une manière admirable. Tous ceux qui l'ont approché peuvent en témoigner et j'ai largement bénéficié de ses prévenances lors des tournées que j'ai effectuées à l'intérieur du pays comme lors de mes séjours à' l'étranger. Le chef de l'Etat a toujours veillé à ce que les journalistes zairois soient bien logés et bien traités. La dernière fois que j'ai rencontré le président Mobutu, c'était lors de la conférence de Paris, en mai 1978. Il m'a paru très las et très fatigué malgré ses efforts pour cacher une profonde détresse. Pour prouver que tout allait pour le mieux et qu'il gardait en main la situation, il s'imposait de sortir chaque soir, d'aller dîner avec quelques proches dans un grand restaurant parisien. Il prolongea même exceptionnellement son séjour à Paris, s'octroya une halte à Fès pour saluer son ami le roi Hassan II et solliciter l'envoi au Shaba de troupes marocaines. Puis, sur le chemin

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du retour, il fit un détour par Dakar pour y déposer un membre de sa famille. Quelques jours avant son départ, il avait accepté de me recevoir, un jeudi matin, en sa résidence de l'avenue Foch. Alors que j'attendais dans un salon, l'ambassadeur du Zaïre vint s'excuser de la part du Président et me proposa un autre rendez-vous pour le lendemain à une heure dont je devais convenir avec l'ambassadeur Bokata, directe1,1rdu protocole. C'était la première fois depuis trois ans que l'un de mes rendez-vous avec le chef de l'Etat était différé. Je saisis l'occasion pour prendre le large et quitter cette résidence fourmillant de gardes du corps et qui prenait de plus en plus l'aspect de bunker. Je m'éloignai d'autant plus vite que, je le pressentais, cette entrevue aurait été certainement éprouvante pour moi. J'étais décidé à obtenir des réponses précises à propos des rumeurs persistantes sur le massacre par l'armée des villageois de Bandundu, au début de l'année. Je détenais depuis peu des preuves irréfutables de la réalité de ces forfaits. J'entendais obtenir en outre des précisions sur l'intention prêtée au gouvernement zaïrois de recruter des mercenaires. C'était là un secret de Polichinelle. Je savais que certains conseillers du président lui avaient suggèré cette solution lors de la première attaque du Shaba en 1977, et que seule l'intervention du roi du Maroc en avait épargné la honte à notre peuple. Ngunza avait su trouver in extremis les mots qu'il fallait pour convaincre le roi d'apporter son aide militaire afin d'épargner à mon pays cette affreuse humiliation. Je m'éloignai d'autant plus vite que je sentais confusément que plus jamais Je courant ne passerait entre nous. Le dialogue devait être quasi impossible avec un homme poussé dans ses derniers retranchements et manifestement résolu à s'accrocher au pouvoir, coûte que coûte. Les dernières images que je garde du Président, ce sont celles de la cérémonie retransmise par la télévision française au cours de laquelle il remit les médailles de la bravoure militaire aux légionnaires français avant leur retour en Corse. Les dernières déclarations du Président 20

qui me sont parvenues, sont des extraits de l'interview qu'il a accordée le 10 juin dernier à un groupe de journalistes américains. Le chef de l'Etat annonçait alors qu'il allait sans tarder prendre les choses en main afin de rétablir définitivement la sécurité au Shaba. Comme après Shaba I, en 1977. « Jamais, de mon vivant le Shaba ne sera encore attaqué », avait alors déclaré solenellement le chef de l'Etat devant plus de cent mille personnes et devant tout le corps diplomatique. Il avait ensuite indiqué qu'il reprenait lui même le commandement effectif de nos troupes. Un an après, il renouvelait cette promesse et reprenait le mêmes engagements. Dans son interview, le Président donnait des précisions., Il se proposàit de mettre sur pied une division de 15 000 hommes avec l'aide d'instructeurs belges et français. Cette division, comme il allait le souligner plus tard, devait être en mesure d'exercer le « droit de suite « en Angola, pour assurer la sécurité des frontières du pays. Mais, une fois encore, le Président ne semblait pas avoir tiré toutes les leçons de cette seconde insurrection du Shaba. Il assumait pourtant personnellement une lourde responsabilité dans l'affiigeant état de nos forces armées. En cinq ans, elles avaient perdu la quasi totalité de leurs officiers formés dans les académies militaires étrangères. Mais ce qui devait m'indigner plus encore, et que le Président prit soin de ne pas préciser devant les journalistes, c'est que l'ossature de cette nouvelle armée devait être constituée par un corps de plus de 2 000 mercenaires sud-africains, américains, européens. Les services officiels étaient en train de les recruter discrètement. Comment aurais-je pu me taire, en voyant revenir dans mon pays, ces « affreux » ? Comment aurais-je pu oublier ce Mike Hoare chargé de leur recrutement? Comment aurais-je pu oublier les paroles de cet homme aux mains couvertes du sang de nos martyrs et qui, en 1965, avait publiquement tenu devant des journalistes ces propos ignobles: « Tuer des Noirs, disait-il, c.'est comme tuer des animaux. Mes hommes et moi avons abattu entre cinq mille et dix mille rebelles pendant les dix mois que 21

nous avons passés au Congo ». Non, je ne peux l'oublier, je ne peux l'accepter. Ce qui suit, ce sont les circonstances qui me l'ont dicté: j'ai dû le rédiger en quelques jours. En m'adressant directement à douze hommes d'Etat illustres et, plus spécialement, au Président Mobutu. J'ai voulu sonner l'alarme et les réveiller. Car ils détiennent en partie entre leurs mains, non pas l'avenir du Zaire, qui est l'affaire de notre peuple, mais la manière dont va s'opérer la transformation de notre actuel système politique. Une transformation qui, de l'avis de tous est inéluctable. Cette transformation sera violente ou pacifique, mais elle sera. Le changement de pouvoir - je ne parle pas du remplacement du Président Mobutu à la tête de l'Etat, problème mineur - est inévitable: c'est le système qui régit le Zaire qui a besoin d'être entièrement revu. L'actuel chef d'Etat du Zaire peut-il être encore l'homme de ce changement? Certains le prétendent, notamment les douzes personnalités à qui j'adresse cette lettre ouverte. Dans les capitales occidentales, il m'a été donné, ces derniers temps, d'entendre de curieux propos qui en disent long sur notre degré de dépendance vis-à-vis de l'extérieur: « Espérons que le Président Mobutu a compris cette fois et qu'il va tirer toutes les leçons de ces événements et opérer les changements nécessaires ». J'ai entendu ces mêmes vœux pieux l'année dernière après les événements du Shaba. On sait ce qu'il en est advenu. Aussi est-ce avec irritation que j'observe ces alchimistes et autres apprentis sorciers se pencher gravement sur mon pays, l'ausculter, prendre son pouls et prescrire des remèdes de toutes sortes. Une fois de plus, je vois redéfiler à Kinshasa, ou à Gbadolite, le village du Chef de l'Etat, devenu en quelque sorte la capitale politique de la République, ces obséquieux pélerins de la saison sèche comme on les appelle dans mon pays, venus proposer des solutions qui s'attaquent aux effets et non aux causes de la crise qui sévit au Zaïre. C'est à leur intention que je joins à ma lettre des textes, des documents officiels et des témoignages autorisés qui prouvent cette nécessité de réviser 22

de fond en comble tout le système du pouvoir, tout le régime zaïrois. Devant l'ampleur de la tâche, ces princes qui nous gouvernent devraient revenir à un peu plus de modestie. Car la dimension de la crise dépasse de loin la compétence des technocrates, fussent-ils spécialistes de l'OTAN ou experts du Fonds Monétaire International.
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L'Etat n'existe pas ou n'existe plus au Zaïre. Ce n'est plus qu'un squelette qui entretient l'illusion: la démocratie a été remplacée par une sorte de « voyoucratie ». Le vide est réel. La question de savoir si le Président Mobutu doit ou non rester au pouvoir me paraît sans importance: elle relève de l'insulte et je me refuse d'entrer dans ce jeu. Je constate malheureusement que le gouvernement actuel du Zaïre continue de se fourvoyer et de pousser mon pays dans la voie de la violence. Mais que dire de cette loi d'amnistie proposée par le chef de l'Etat à ses compatriotes exilés, alors que de nombreux prisonniers politiques croupissent dans les geôles zaïroises, soumis aux pires traitements? Que dire de cette réconciliation nationale, alors que des éléments incontrôlés de l'armée gouvernementale se conduisent comme des troupes d'occupation au Shaba, maltraitent les civils, les dépouillent du peu qui leur reste et violent leurs femmes? Des rapports confidentiels rédigés aussi bien par le commandant du corps expéditionnaire marocain que par les consuls des Etats-Unis, de Belgique et de France, à Lubumbashi, sont accablants

sur ce point.

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Que dire de ces vélléités de normalisation de nos rapports avec nos voisins, alors que notre gouvernement recrute à tour de bras des mercenaires, américains, européens et sud-africains? Même si l'on opère sous le couvert du recrutement d'un corps de garde chargé de protéger les installations minières de la Gécamines. 23

Que dire de ce gouvernement qui laisse le choléra décimer les populations du Kivu sans faire appel aux organisations internationales, ainsi que l'a révélé en juin dernier l'association de « Médecins sans frontières ». Ecrire ce livre n'a été pour moi rien d'autre qu'exprimer la passion qui m'anime: la passion du Zaire, la passion de mon pays natal. Aux autres de dire s'ils jugent condamnable de tout oser pour son pays. Juin 1978

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PREMIÈRE PAR TIE

Lettre ouverte

au Président Mobutu et
. " a ses amis

« Un fruit ne tombe que quand il est mûr, mais devant l'orage et la tempête de l'histoire, mûr ou pas mûr, il tombe quand même. » Président Mobutu 4 octobre 1973 New York

Lettre ouverte au général Mobutu Sese Seko Président de la République du Zaire

Citoyen Président,

Je me suis toujours efforcé, vous sachant très occupé, d'être le plus concis possible dans les lettres que je vous ai adressées, il n'y a guère. Celle que je vous écris aujourd'hui sera plus longue. L'importance du sujet le justifie et m'y oblige. J'ose espérer que vous ne m'en tiendrez pas rigueur. C'est le citoyen qui cette fois s'adresse à vous. Et non plus le journaliste qui, avec vous comme avec les autres hommes politiques, est condamné à entretenir des rapports quelque peu ambigüs, parfois complices. Journaliste, comme en général tous les confrères qui vous ont approché, j'ai été fasciné par l'animal politique que vous êtes. Ancien journaliste vous-même, vous avez su garder un lien invisible avec une profession au sein de laquelle vous éveillez, comme tant de monstres sacrés et de meneurs de foules, des sentiments contradictoires. Super-star, vous l'êtes. Je serais tenté d'écrire que vous l'avez peutêtre été plus que tous vos pairs du continent. Dans les années

73, à l'époque où votre étoile était au plus haut, vous étiez peut-être l'un des chefs d'Etat les plus populaires de
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l'Afrique. Roger-Gérard Schwartzenberg, dans son essai sur le star-system en politique, vous classe, non sans raisons, immédiatement après Charles de Gaulle qui fut le maître du genre et le Richard Nixon d'avant le Watergate. Oubliez donc, Citoyen président, en lisant cette lettre, nos relations personnelles. Elles ont été jusqu'à ce jour excellentes. Elles pourront le demeurer, s'il plaît à vous. Oubliez aussi le journaliste à qui vous avez toujours ouvert votre porte avec bienveillance et que vous avez emmené volontiers à plusieurs reprises à bord de votre avion personnel. En quelque sorte, vous l'avez plus ou moins introduit dans votre intimité. Je me souviens de ce week-end passé à Lyon au printemps 1976. Vous n'aviez alors ni votre canne ni votre célèbre toque de léopard. Descendu incognito à l'Hôtel PLM de cette ville, comme un simple touriste, sans escorte, utilisant, pour vos déplacements, un banal autocar, sans aucun protocole, vous nous avez fait partager à deux reprises les plaisirs de la haute gastronomie française dans deux célèbres maisons lyonnaises. J'ai été, je l'avoue, surpris et enchanté de découvrir en vous un fin gourmet et un grand connaisseur des plus fameux crus de France. Au Zaire même, comme à l'étranger, je vous ai vu maintes fois prendre vous-même souci du confort de ceux qui vous accompagnaient aussi bien sur votre bateau ou à bord de votre avion que dans les petites villes de l'intérieur ou dans les camps militaires où j'ai eu l'occasion de suivre vos déplacements. VOUS avez toujours été un hôte des plus prévenants et, à la réflexion, j'en ai peut-être trop souvent abusé. Je garde un souvenir particulièrement ému de votre hospitalité. Je sais, Citoyen Président, que la sympathie que vous m'avez jusqu'à ce jour témoignée, a irrité plus d'une fois le cercle restreint de votre entourage, embarrassé plus d'une fois les services du protocole de la Présidence qui m'ont toujours considéré comme un intrus. Surtout, lorsque, débordant sur mon temps d'audience, je bouleversais quelque peu votre emploi du temps. J'ai également été très sensible à la bienveillance 28

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