Clientèle européenne pour marabouts d'Afrique Noire

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EAN13 : 9782296281769
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Clientèle eUfopéenne pour Marabouts d'Afrique Noire

BÉATRICE BORGHINO

,

CLIENTELE EUROPEENNE POUR MARABOUTS D'AFRIQUE NOIRE
Du magico-religieux dans une société moderne

~

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'EcolePolytechnique 75005 Paris

L'auteur

Béatrice Borghino est née le 25 juin 1949 à Tunis. Elle a fait des études juridiques jusqu'à un D.E.S.S. en droit privé. Après avoir travaillé et voyagé, elle se remet aux études, cette fois en sociologie/anthropologie à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Marseille.

@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2107-5

Contourner le réel quand il se dérobe au désir.

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INTRODUCTION
La palette de l'offre magico-religieuse s'est enrichie, depuis quelques années et dans les grandes villes, d'une nouvelle catégorie de services: celle des" marabouts "1 d'Afrique noire. Faisant référence à leurs qualités de médium, de voyant, d'Homme-Dieu et de sorcier, utilisant leurs origines africaines comme un gage d'efficacité, ils proposent de résoudre" tous vos problèmes" (amour, sexualité, chance, travail, santé, protection contre les ennemis, désenvoûtement, etc.). Procédant par petites annonces dans la presse ou par distribution dans les rues et dans les boîtes à lettres de " petits papiers" (cf. annexe 1), ils s'adressent visiblement à toute la population. La question qui se posait était de comprendre pourquoi et comment des Européens pouvaient avoir recours à ces marabouts. Que se passait-il à travers ce phénomène, et comment le comprendre? On pourrait penser que les recours possibles recherchés en cas de crise, se situent normalement à l'intérieur d'un même corpus culturel pour pouvoir revêtir un sens et donc une" efficacité". Or, le personnage du marabout n'existe pas dans notre culture et il apparaissait, à première vue, comme totalement étranger à des références d'Européens. Alors, quelle" mise en scène", quelle efficacité symbolique, que se jouait-il, et comment, entre ces deux cultures? Pourquoi ce choix, alors que d'autres modes de réponse existent dans notre société et sont de ce fait, plus faciles à trouver, plus" légitimes", plus" normaux" ? Le choix d'un marabout" coûte", dans ce sens, beaucoup plus, puisqu'on choisit une voie marginale. Qu'est-ce qui était véhiculé sur cette" culture africaine" qui faisait qu'on pouvait s'adresser à un de ses représentants? Comment les choses produisaient-elles du sens? Ce sont ces questionnements qui ont constitué le fil de ce travail.

1 Le titre de " marabout" est pris ici par rapport à l'auto-dénomination que se donnent, le plus souvent, les intéressés.

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Avant d'en présenter les parties, et pour comprendre comment ce recours aux marabouts est possible, il faut prendre en compte le contexte global dans lequel il s'inscrit. Il a déjà été dit qu'il s'agit d'un phénomène qui apparaît dans les grandes villes de la société française. Il faut, par ailleurs, remarquer que dans la presse, les annonces de marabouts se trouvent à la rubrique" sciences occultes" : elles font partie de l'offre magico-religieuse. Elles y côtoient les phénomènes de voyance, de divination, d'astrologie, de magie, la vente de talismans divers ou l'offre de guérisseurs mais également des annonces qui font référence aux diverses traditions ésotériques, au spiritisme, à la parapsychologie et aux parasciences. Nous sommes donc face à un phénomène qui s'inscrit dans le marché des sciences occultes et de l'ésotérisme mais à l'intérieur d'une société dite moderne. Nous savons que ce marché occupe actuellement une place fort importante si l'on en juge par les succès de librairie, par l'extension des rayons consacrés à ces sujets à l'intérieur de ces mêmes librairies, par le nombre d'ouvrages et de revues spécialisées qui sont édités, par la création de collections spéciales chez certains éditeurs, auxquels il faudrait ajouter les diverses émissions de radio et de télévision qui leur sont consacrées. Alors, comment faut-il lire ce foisonnement et cet intérêt? Se fait-il" en dépit de la modernisation de la société" ou justement" à cause et en réponse à la modernité et à la crise de la modernité" ? (1) 2 Ce que l'on peut constater, c'est que notre société, moderne et urbanisée, se caractérise par certains traits qui semblent en relation avec l'importance grandissante qu'a prise ce marché. Un premier point fondamental réside dans la perte d'emprise et de confiance de deux grandes institutions: la Science et l'Eglise, en tant qu'elles représentaient des systèmes conceptuels suffisamment forts et structurés pour

2 Les chiffres entre parenthèses renvoient à des références bibliographiques et à des notes non directement nécessaires à la compréhension du texte qui sont renvoyées en fin de chapitre.

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imposer leurs visions du monde et faire lien autour de leurs dogmes. Du côté de la science, nous ne sommes plus, en effet, dans cette période d'euphorie où la croyance dans son progrès indéfini ne pouvait, à terme, qu'apporter la modernité, le bonheur, les explications finales et rationnelles des choses et l'évolution humaine. Le scientisme et le positivisme du XIXe et du début du XXe siècle ont cédé la place; on n'espère plus, grâce à la science, vaincre tous les maux de l'homme; les sociétés modernes et techniciennes sont considérées comme créant de nouveaux malheurs et de nouvelles inquiétudes (déshumanisation, pollution, catastrophes, robotisation...), et si la science peut être appelée pour répondre sur le monde physique, elle laisse sans réponse tout un autre domaine de l'expérience humaine. " La démarche scientifique et rationnelle n'épuise pas la réalité... L'homme antique parlait à un univers qui lui répondait. La science prétend aujourd'hui que l'univers est vide et muet" (2). Ce questionnement sur la science et ses présupposés traverse aussi, et de façon" savante" cette fois, le champ des scientifiques (3). Du côté de la religion catholique (majoritaire en France) et de son Eglise, on assiste également à une perte d'emprise qui favorise, à un pôle, de nouvelles formes de religiosité et, à l'autre, l'émergence d'un intégrisme catholique. Un ouvrage récent (4) permet de mesurer les évolutions intervenues au sein du monde catholique: si 80% des Français se disent toujours catholiques, on n'en assiste pas moins à des mutations internes d'importance. Les rites de passage catholiques (baptème et mariage à l'église, par exemple) ou l'assiduité aux cérémonies comme la messe, la communion, la confession, sont en passe de devenir minoritaires; les ordinations sacerdotales se raréfient de telle façon que les auteurs estiment que, dans peu d'années, le nombre de prêtres diocésains en activité se trouvera réduit au dixième de ce qu'il était en 1960 ; dans un autre domaine, le déclin des normes imposées par l'Eglise à la famille peut se mesurer par la multiplication des divorces et des unions

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libres ou le non-accord avec le pape au sujet de la contraception. La distance prise vis-à-vis de l'autorité de l'Eglise et de ses structures institutionnelles est renforcée par l'importance accordée à la conscience individuelle pour prendre une décision ou pour choisir sa forme d'engagement. Parallèlement, des ritualisations récentes apparaissent: assemblées dominicales en l'absence de prêtre, messes de petits groupes hors des lieux de culte officiels, cérémonies collectives de pénitence, participation de laïcs pour préparer des sacrements. D'autres travaux nous informent, par ailleurs, du développement et de la diversité de ce que l'on a appelé" les nouveaux mouvements religieux" (5). Nous nous trouvons donc dans une situation d'affaiblissement des dogmes et des institutions qui les portent, dans une situation de déstructuration idéologique. Les institutions, auparavant instances de légitimation, de cohésion; de reproduction I transmission des schèmes et des valeurs, de contrôle idéologique, ne jouent plus ce rôle et laissent la place à l'éclatement des champs, aux recompositions, aux syncrétismes, aux hétérodoxies et au pluralisme des modes du croire et des pratiques. A ce trait fondamental de notre société moderne, il faut ajouter que nos grandes villes sont des lieux où les effets des mutations rapides que l'on connaît se font le plus sentir, où les individus sont le plus livrés à eux-mêmes, privés qu'ils sont des anciens supports de structuration que constituaient la famille, les groupes de voisinage, les modèle de conduite... L'individu se trouve devant des choix plus ouverts mais il lui est aussi plus difficile de se situer à l'intérieur de cette diversité. Nos villes sont aussi des lieux de brassage des croyances et des pratiques, des carrefours d'immigration; les mélanges de genres y sont d'autant plus faciles qu'il y a anonymat, et des pratiques nouvelles peuvent ainsi venir se greffer sur les substrats existants pour fabriquer des hétérodoxies.

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Comme certains auteurs l'ont noté, l'accentuation de la valeur conférée à l'individu et l'individualisation croissante aussi bien des modes du croire que des pratiques qui en découlent, le relativisme des valeurs, la recherche du bonheur ici et maintenant, viennent compléter ce contexte et nous montrer que, dans ce sens, tout ce monde du magicoreligieux, à condition d'en considérer les mutations et les recompositions, est le fruit de la modernité et non pas un résidu de l'ancien temps. Au " désenchantement du monde" succéderaient aujourd'hui" des processus de réenchantement ", mais en dehors des institutions et systèmes officiels. Le recours aux marabouts n'est donc pas si surprenant que cela. Nous entrerons de plain-pied dans le matériau d'enquête. Cette première partie présentera les différentes personnes interviewées, à travers les éléments principaux du récit de leur histoire et de leur rencontre avec un marabout. La deuxième partie sera consacrée à la problématique adoptée pour traiter de cette clientèle européenne des marabouts et concernera l'approche théorique qui a soustendu l'analyse. La troisième partie présentera la façon dont a été abordé le terrain d'enquête avec les problèmes méthodologiques qui s'imposent, notamment lorsqu'on travaille essentiellement sur des discours. La quatrième partie concerne une présentation et une analyse du matériau d'enquête. Les élément sociodémographiques y sont peu nombreux. Cela tient vraisemblablement à deux raisons: - d'une part, il est très vite apparu que l'échantillon des personnes rencontrées ne serait pas suffisamment important pour pouvoir tirer des conclusions fiables sur le QUI va voir un marabout et que la typologie qualitative que j'envisageais de faire ne serait pas possible; - d'autre part, mon propre questionnement sur le " pourquoi et comment on va voir un marabout? " étant prégnant, il a orienté, en grande partie, la recherche de mes données.

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L'efficacité de telles pratiques sera analysée dans cette partie. La cinquième partie resituera le recours du magicoreligieux dans le contexte social français. Des annexes illustreront enfin cette étude.

NOTES DE L'INTRODUCTION

Les renvois bibliographiques indiquent le nom de l'auteur, l'année de publication de l'ouvrage auquel il est fait référence et le chiffre qui suit, éventuellement, la page concernée. La bibliographie finale récapitule, par ordre alphabétique, les auteurs et les ouvrages qui ont été utiles dans le cadre de cette recherche. (1) FISCHLER Claude, in Morin, 1981 : 14. (2) REEVES Hubert, Introduction au colloque de Cordoue, 1980. (3) Cf. pour une approche de ce questionnement en relation avec mon objet, le colloque de Cordoue, 1980. (4) MICHELAT, POTEL, SUTTER, MAITRE, 1991. (6) Cf. CHAMPION et HERVIEU-LEGER, 1990 ou CHAMPION, 1986.

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PARTIE I
, ,

NEUF RECITS

SYNTHETIQUES ENTRE

DE RENCONTRES

CLIENTS BLANCS I MARABOUTS NOIRS

MADAME A
Mme A a la quarantaine et travaille dans un organisme de formation. Elle est mariée mais ne s'entend plus du tout avec son conjoint. Elle a deux enfants adolescents. Elle entretient une relation amoureuse avec un ami d'origine africaine et fréquente, de ce fait, le milieu africain de Marseille. A l'occasion d'une soirée, elle rencontre un homme qui l'impressionne en lui disant qu'elle a des problèmes avec les hommes; il se présente comme un marabout et l'invite à venir le voir. A la même époque, Mme A. venant d'un milieu très catholique mais ayant plutôt fréquenté des milieux maoïstes pendant ses études et ayant complètement rompu avec l'Eglise, se pose des questions sur l'existence de Dieu, sur l'Au-delà, sur l'existence possible de forces extra-naturelles (elle me prêtera un numéro spécial de la revue Autrement où des scientifiques parlent de ce quelque chose d'inexpliqué qui nous dépasserait en tant qu'êtres humains) et, depuis sa rencontre, sur les pouvoirs que pourraient posséder les marabouts. Elle rencontrera à plusieurs reprises ce marabout. Elle ne fera pas du tout confiance à celui qui lui succède pendant un séjour en Afrique et elle attendra le retour de ce premier marabout Parallèlement, et depuis longtemps, Mme A. va consulter des voyantes et des cartomanciennes parce que" ça l'amuse" et " ça la désangoisse ". Le marabout va intervenir à plusieurs reprises dans sa vie. Les choses m'ont été présentées de la façon suivante: elle allait le voir comme si c'était un ami et lui parlait de ses problèmes. Lui, proposait d'intervenir par un "travail" mais en disant que ça coûtait de l'argent. Elle refusait, disant qu'elle ne pouvait pas (elle avait de gros problèmes financiers à l'époque); le marabout faisait quand même "quelque chose" qui produisait des conséquences bénéfiques par rapport aux problèmes qu'elle avait à régler avec son mari. En fait, je n'ai jamais su si elle avait payé le marabout et

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combien. Par contre, Mme A. lui rendait des services: l'aider à chercher un logement (se porter garante peut-être?), le piloter dans des démarches administratives, par exemple. Ce marabout l'impressionne par son allure, son regard, ce qui émane de lui. Mme A. ne me racontera que beaucoup plus tard que le marabout lui avait confectionné un liquide transparent dont elle devait asperger certains endroits de la maison afin que son mari la quitte et la laisse tranquille. Cela se passe effectivement et semble miraculeux vu la relation extrêmement conflictuelle et violente que M. A. entretenait à l'égard de sa femme, ne voulant surtout pas qu'elle puisse se séparer de lui et garder les enfants avec elle, enfants auxquels il était très attaché, et dont il s'était toujours beaucoup occupé. La relation avec Mme A. ayant été rompue, Je ne sais pas où elle en est actuellement.

* * *

MADAME

B

Mme B. a 39 ans. Je la rencontre par l'intermédiaire d'une connaissance commune. Elle a fait un B.T.S de secrétariat et, comme elle parle bien l'anglais, elle est interprète avec des contrats intermittents. Son travail ne la satisfait pas; elle voudrait un " boulot qui ait du sens ", un "truc humanitaire ", par exemple. Sa petite enfance s'est passée en Afrique mais les Africains, c'était pour elle" des gentils boys et des gentilles mamas" (des serviteurs). Elle a vécu ensuite au Maroc, où elle est allée une fois à la consultation tenue par une vieille femme. Elle a trouvé que ce genre de lieu, c'était" des soupapes de cocotte-minute ", on peut" y piquer sa crise de nerfs" sans problème, c'est accepté. Ce sont des lieux-

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parenthèses: "une île sur la mer, avec la mer qui bat de tous côtés ", un havre. Mais" la petite mémée " l'a déçue: " Je voudrais toujours voir des gens qui ont un certain pouvoir mama fl.

de quelque chose

fI,

or " pas grand chose n'émanait de la

Mme B. vit seule avec son fils (un jeune adolescent). Elle est en psychanalyse depuis dix ans. Sept ans après avoir commencé cette démarche, elle est confrontée à une question à laquelle un psychanalyste ne peut répondre: son oncle (substitut du père dit-elle) est-il encore vivant? Seul un devin, un voyant, le pouvait dit-elle. Lors d'une période de vacances, vacances par rapport au travail et vacances d'esprit, à un moment où elle est disponible, un Africain, dans une rue de Lyon, lui remet un de ces petits papiers que font distribuer les marabouts. Elle décide d'y aller en se disant: " On va voir ce que ça vaut ces choses-là. " Elle fait un rapprochement avec son analyste: il faut payer avant et c'est le même prix (100 F). On peut aussi " tout dire dans ces lieux ", " ça te désangoisse ", on peut se montrer" la plus folle" sans passer pour telle. Le côté positif pour elle c'est que c'était un " homme religieux" (l'interprète l'a gênée: elle ne pouvait entrer en contact direct), il dégageait" du calme, de la spiritualité ", ce ne sont donc pas" des gens qui vont te détruire Le marabout a tout de suite détecté qu'elle était dans une période troublée, alors qu'elle avait l'impression que ça ne se voyait pas du tout. " Je le respectais pour son savoir ". Elle avait décidé d'aller le voir parce que" j'ai vu quelqu'un de musulman "," des gens qui ont un certain savoir, investis d'un savoir... (petit silence) para-naturel ". Mais en fin de compte elle a été déçue par sa démarche: d'abord elle avait le sentiment de n'avoir pas posé les bonnes questions; il aurait fallu qu'elle demande où était son oncle, comment elle pouvait" y accéder ", alors que le marabout lui a dit, après avoir manipulé les feuilles du Coran, que oui, il était vivant. Et puis il a parlé de s'oindre d'herbes pour partir à la recherche de cet oncle; " j'ai souri, j'ai trouvé ça bien mignon "," ça pouvait être une belle histoire" mais" ça changeait pas grand chose ", " ça donnait rien de plus, rien
fl.

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de moins ". Il lui a aussi donné des herbes pour la calmer, qu'elle n'a pas prises, " évidemment ". Elle n'est donc jamais retournée chez lui, ni chez un autre. " Moi, je fais un travail analytique donc je sais que les réponses c'est moi qui peut les trouver" ; le marabout, c'était" par curiosité intellectuelle, sociologique ", " pour savoir ce qu'il y a dessous"; " dans un moment où il n'y a pas de réponse, tu le fais "..." mais quand je suis sortie, ça m'a pas convaincue ", "j'ai rien fait de ce qu'il m'a dit ". Cette question de la recherche de cet oncle, sans doute mort, elle l'a posée ailleurs, après le marabout, à un prêtre, en Espagne parce que c'était important de savoir. " Ca permet de mettre un nom, un mot sur les choses ", "de faire le deuil" ; dans quel camp de concentration il avait été envoyé par exemple; sinon ça lui faisait penser à " des âmes qui se baladent sans sépulture ". C'est ce qu'elle est allée demander à ce prêtre: " Qu'estce que l'on fait avec les âmes sans sépulture? ". La réponse a été" qu'il fallait prier ". Cela lui a semblé" un peu comme une caricature d'un film ", même si le prêtre lui a beaucoup plu: " il dégageait beaucoup de spiritualité" et elle s'est trouvée" apaisée" quand même. Mme B. n'a pas reçu de formation religieuse. Son père était juif mais marxiste-léniniste. Sa mère était croyante mais elle ne parlait pas de religion. Mme B. regrette de n'avoir pas reçu, non pas une éducation religieuse mais" la connaissance" (des religions). Elle ne croit pas en Dieu et la mort est un "phénomène biologique ", "il n'y a rien après, sauf dans les mémoires ". Par contre, elle croit dans la connaissance, la spiritualité et l'amour. "Si Dieu c'est ça, O.K ". Elle a eu des envies de "retraite "et a cherché des renseignements sur un lieu tenu par les frères de Saint Jean de Malte. Mais elle n'est pas passée aux actes. Elle lit. des morceaux de la Bible et surtout ce que Françoise Dolto a écrit sur l'Evangile et sur le Christ. Parlant de la Bible, elle dit: " C'est fabuleux ", "c'est l'histoire du monde ", "je suis souvent étonnée, il y a plein de choses làdedans, des choses qui donnent du sens à la vie ". Pour en revenir au parallèle qu'elle a fait entre le marabout et son psychanalyste, elle dira: " Mon plus grand

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marabout, c'est mon psychanalyste"; elle a toujours peur que celui-ci" ne soit pas assez fort, pas assez voyant ". Questionnée sur ce qui est" fort ", elle répond que ça veut dire que ce qu'on lui renvoie" la percute" le plus, la " touche plus ". Quand" par un mot ", la scène s'éclaircit. Sur les autres aspects de l'offre magique: voyance par les tarots, numérologie, faits supra-naturels etc, dont elle a pu entendre parler par des amies qui s'intéressent beaucoup à ça, elle a pu parfois être impressionnée et se poser des questions, mais en même temps, elle y accorde une attention distraite.

* * *

MONSIEUR C
Je ne l'ai jamais rencontré. La relation était complètement anonyme, téléphonique, et s'est rompue assez vite après qu'il m'ait conté son histoire. M. C. m'appelle après avoir lu l'annonce à la librairie " L'Etoile du Mage". Pour lui, ça n'est pas un hasard s'il est tombé dessus. " Normalement ", il n'aurait pas dû la lire. Depuis ce qui lui est arrivé, il évite ce genre de lieu. C'est un domaine" que je fuis, par dégoût ". S'il m'appelle c'est qu'il y a quelque chose, peut-être doit-il" m'avertir d'un danger? " Je dois faire attention; dans ce domaine" il faut plus que de l'intelligence pour s'en sortir ", peut-être que je devrais enlever cette annonce (on peut se servir de l'énergie personnelle qui se dégage de mon annonce pour me faire du mal ?), ou peut-être a-t-il" capté quelque chose que j'aurais lancé? ", dans le bon sens pour lui (c'est peut-être moi qui peut faire quelque chose pour lui), ou dans le mauvais? Il s'interroge. Après le premier coup de téléphone, il a ressenti des bouffées de chaleur, des picotements, " je capte quelque chose de pas bon ". Quand on est en contact avec" des

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choses sales, ça finit par contaminer, par polluer ". Il ne sait pas, il ne sait pas pourquoi il me parle, " normalement ", il ne parle plus de ces choses-là. Lors de la première conversation téléphonique, il veut savoir pourquoi je m'intéresse à ces choses-là. Je lui dis: recherche, D.E.A... Son commentaire est que" le côté magique existe ", " malheureusement ces gens-là ont une mauvaise approche ", "ils font travailler les esprits ", c'est de la magie noire en fait. Pour les consultants, "c'est pas bon: ils soignent le feu par le feu" . Même s'ils sont contents dans un premier temps, " on a appelé quelque chose de dangereux ". Quand on travaille avec les esprits, "on les libère ", "mais après ils se vengent si on n'est pas assez fort ". La magie des marabouts est très puissante. " Elle est rechargée, elle a gardé le contact avec les origines ". "Si on y croit, c'est une porte ouverte ". C'est plus grave que si on est athée; là, " la merde qu'on vous envoie sera moins grave ". Mais la magie la plus puissante, c'est celle des Arabes et des Juifs. Pas l'africaine (il parle du vaudou). Son histoire a commencé il y a plusieurs années alors qu'il était médium sans le savoir, dit-il. Il croyait que c'était de l'intuition, de la psychologie. Mais, de ce fait, "on a des portes sur un autre monde" et on est" sans défense quand on n'assume pas cette médiumnité,. et il y en a qui en profitent ". Ça se manifestait par le fait qu'en voyant des personnes, il leur prédisait, il voyait des choses. Il explique ça par une so.rte de magnétisme, d'électricité. Par ailleurs, depuis toujours, il faisait le " voyage astral ", sans savoir ce que c'était. C'était des épisodes de " bien-être ", où il " entrait dans des tourbillons de couleurs (la corne d'argent) et d'où on ressort par le nombril" (je ne suis pas sûre d'avoir bien pris les notes sur ce passage, ou, peut-être n'ai-je pas bien compris). Il y a quelques années, il avait un ami qui s'intéressait au spiritisme. M. C. avait participé à des séances de spiritisme jusqu'au jour où, ayant demandé à l'esprit de se nommer, le nom de Satan avait été épelé. Tout le monde avait tout lâché. Un jour, M. C. raconte à son meilleur ami, que j'appellerai M. Z, ses expériences de voyage astral. Celui-ci,

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sans que M. C. le sache apparemment, était entré dans une secte de lucifériens et il lui aurait" lancé quelque chose pour que je tombe là-dedans moi-aussi ". Après coup, M. C. comprendra que M. Z était" possédé" et qu'il lui fallait donc, pour se débarrasser de la possession dont il était l'objet (il n'était pas assez fort) " la mettre sur quelqu'un d'autre ". Lui, en l'occurrence. A partir de là, M. C. se met à " avoir la guigne ". Alors " qu'avant, j'avais un paradis ", il va s'engager dans" un voyage au bout de l'horreur ". Il tombe malade (" un choc viral ") et les médecins n'arrivent pas à détecter ce qu'il a (virus inconnu). Tout se délite dans sa vie. Il perd sa femme, son emploi, son logement. " A des dates cycliques ", il ressent" un froid immense" (" lé froid de la mort" dira-t-il plus tard), des picotements. Il parle de possession par un esprit. Il faisait d'affreux cauchemars. Un jour, ce M. Z. a essayé de désenvoûter la maison. " Il se prenait pour le Maître, pour le Diable ". " Il hurlait comme un fou, comme un loup ". Il Y avait" une espèce de prise de pouvoir ". M. C. regardait ça comme" une espèce de folie" et a laissé tomber. Ce M. Z. a maintenant reçu le " choc en retour. ". Tout va mal pour lui et il est très malade. Devant la guigne et le mal-être qu'il vit, M. C., par ignorance, dit-il, se met à consulter" un peu n'importe qui ". Mais" c'était des gens du mal, j'ai beaucoup morflé "; "quand on fait appel à un esprit, on lui fait mal ". M. C. rencontre d'abord" un Noir des Antilles ". C'était une" sorte de sorcier chez lui ", qui était" allé trop loin" et qui avait eu besoin" de mettre l'eau salée entre les deux" (?) Il demande une photo de M. Z. ; M. C. lui fournit une photo de mariage (le sien ?) où cet ami était présent. Le " Noir des Antilles" lui annonce que ses ennuis viennent de M. Z. et qu'il faut égorger un bouc, le soir, dans un cimetière. M. C. ne veut pas. Rentré chez lui, M. C. perçoit dans sa tête" un souffle" et " un cri d'oiseau ". Il va ensuite voir" une Blanche" qui lui demande une mèche de cheveux et qui lui dit d'aller dans une église faire une prière. Elle lui téléphone ensuite pour lui dire: " C'est bon, ils ont payé ", mais elle, " elle avait beaucoup morflé " et elle lui dit que M. Z. et " le Noir" avaient reçu le choc en

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retour après son" travail". Mais cela n'arrête pas définitivement M. Z.. M. C. entend alors parler d'un prêtre orthodoxe spécialisé, à SaintMaximin, dans le Var, mais celui-ci est décédé. L'exorciste à Notre Dame de La Garde? " C'est des rigolos ", "c'est pas vrai ", "l'Eglise, elle est encore plus athée sur ces problèmes que...". Il va alors chez un "franc-maçon "qui lui annonce" qu'on lui a remis ça dessus ", mais se montre fort intéressé par contre par M. Z., " un futur adepte ". M. C. se retrouve quelque temps plus tard avec une marque de brûlure en forme de cercle sur son coude, marque qu'il a toujours. Les choses s'aggravent: problèmes de santé, de boulot, de divorce, il n'a" plus de maison, plus de famille ". A la même époque, tout allait bien par contre pour M. Z. "Réussite ", " luxe ", il vit dans une villa, il achète un restaurant. C'est alors que M. C. rencontre une kabyle, une" femme marabout" pense+il. " Il fallait faire sortir l'entité qu'on m'avait mise ". Le résultat c'est que M. Z. a tout perdu et que ça va mal pour lui. " Les forces du Bien ont gagné, les forces du Mal ont perdu ". Il a une grande reconnaissance pour cette femme qui ne travaille" qu'avec le bien ". " Elle a purgé le mal ". Ce fut pour lui" une période de désinfection ". Il fait toujours le même cauchemar, mais maintenant il se termine bien. " Il a fallu couper" et ce fut très" douloureux ". Il y a eu " combat entre la chose et lui ". Finalement il a gagné. Ca s'est passé lors d'un demi rêve: " Je descends dans le métro où tout est écrit en arabe... Il y a une grève en faveur de Le Pen... Je sens la main de mon frère sur mon épaule... mon frère devient une sorte de vampire..." et M. C. se met à crier" comme un loup, comme mon ami" (M. Z.). M. C. ressent la sensation du "froid, de la mort ", il Y a "bataille ", "et c'est parti ". Il est" sept fois vengé" (le 7 était revenu à plusieurs reprises dans l'histoire qu'il m'a contée: M. Z. avait peur du 7. Pour M. C., tous les sept, dixsept, vingt-sept, des" catastrophes" lui sont arrivées.

- Quelles relations M. C entretient-il avec l'Eglise?
" Quand j'étais petit, à l'église, j'étouffais, de la force de ce que je sentais ". Il n'a pas de pratiques religieuses. Mais

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un jour, il avait une amie, Témoin de Jéhovah, il l'avait mise " au défi" : " Si ton Dieu il existe, il a qu'à se montrer! " Et puis juste en haut de la rue, un temple protestant! "Je suis entré, je me suis senti bien et je me suis mis à pleurer Le prêtre s'est approché et a voulu lui parler mais il se sentait " humilié de pleurer" , il est parti. Une amie, Témoin de Jéhovah (la même ?) veut qu'il l'accompagne à " la Salle "3. C'est peut-être un signe. De toute cette histoire, dont M. C. a cru qu'elle allait le rendre fou, il ressort avec une vie qui" est un grand désert, avec juste quelques oasis rI. "Je n'ai plus aucune valeur "..." Je ne crois plus en rien... rI.M. C. se qualifie de " viveur rI,de rI, rI, rI. " baiseur il " brûle sa vie il " attend la mort Pourtant il a un enfant de huit ans (il a aussi retrouvé un travail et une maison), "C'est con, il faut lui faire un avenir" ; il vit seul et s'en porte bien, dit-il. " Les bonnes énergies, je les fuis, c'est comme si j'étais souillé rI. M. C. avait trente-six ans quand il m'a appelé. L'épisode raconté s'était passé quelques années auparavant.
rI.

* * *

MADAME D
Madame D a lu une de mes petites annonces passée dans le journal en septembre 90 et a tout de suite pensé qu'elle allait appeler. Enfin,elle allait pouvoir parler de ça f Je comprendrais, après coup, qu'elle a cru se trouver devant une personne qui" avait fait quelque chose" (un travail magique) et qui avait envie d'en parler alors que personne n'en parle l" En effet, elle n'a jamais pu dire à

3. " La Salle" : nom que les Témoins de Jéhovah donnent à leur lieu de rassemblement et de prière. 22

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