Comment l'Afrique en est arrivée là

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Publié par

Axel Kabou, auteur de l'ouvrage Et si l'Afrique refusait le développement interroge l'histoire de la marginalisation de l'Afrique. Quels rapports l'Afrique subsaharienne entretient-elle avec elle-même, avec la Méditerranée, le Moyen-Orient et l'Europe ? Peut-elle aller au-delà de sa stratégie actuelle de diversification des partenaires extérieurs, passer du statut de "continent convoité" à celui de continent conquérant ?
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782296445277
Nombre de pages : 427
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Comment l’Afrique en est arrivée là



































































AxelleKabou
Comment l’Afriqueen est arrivée là






























© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanado.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-10468-6
EAN : 9782296104686


TABLE DES MATIÈRES

AVANT-PROPOS 9
POURQUOI CE LIVRE ? 15

1. LA MARGINALISATION EN QUESTIONS 21
Chapitre 1 : De quoi parle-t-on ? 23

2. CHRONIQUE D’UNE HISTOIRE TRES ABREGEE 41
Chapitre 1 : Un sérieux lifting 43

3. MARGINALISEE OU EN VOIE DE DÉCOLLAGE ? 59
Chapitre 1 : Sortir de l’ordre mondial 61
Chapitre 2 : S’adapter à l’ordre mondial 81
Chapitre 3 : Déconnectés et dangereux 87
Chapitre 4 : Des malfrats de deuxième zone 93
Chapitre 5 : La dernière frontière ? 99

4. MARGINALITE STRUCTURELLE OU MARGINALISATION ? 161
Chapitre 1 : Ça remonte à quand ? 163
Chapitre 2 : Seul au monde ? 181
Chapitre 3 : Un mauvais tour cosmique 205
Chapitre 4 : Cueillir ou produire : là est la question 247
Chapitre 5 : Un mode d’insertion ancien 269

5. DES SYSTÈMES DE DOMINATION FOIREUX 297
Chapitre 1 : Tabous et préjugés 99
Chapitre 2 : Qui a vendu qui ? 327
Chapitre 3 : En échange de gnôle et de verroterie ? 335
Chapitre 4 : Une défaite totale 47
Chapitre 5 : Des rencontres explosives 367

6. TROP DE PERMANENCES, PAS ASSEZ DE RUPTURES 379
Chapitre 1 : Les legs de l’Afrique négrière 381
Chapitre 2 : Des changements rachitiques 393

CONCLUSION 423





5






À Robert Arnaut, mon père Caroline Clerc, ma mère Pierre Constant Moussou et Babacar Kanté
avec toute ma tendresse.
À Bicô, mon autre mes filles, Sonin’ka,
Tchaz et Santiane qui, je l’espère,
traversent leur siècle les yeux ouverts. tous ceux qui, de près ou de loin,
m’ont encouragée à écrire ce livre.
Aux victimes des traites négrières
transsahariennes, indianocéaniques et ransatlantiques. ux victimes des crimes coloniaux. ux victimes des crimes de l’Afrique
post-indépendante.
À la jeunesse africaine d’aujourd’hui
et de demain.










« Parce que le passé pèse encore sur notre présent, nous ne sommes
réellement contemporains de notre temps que si nous savons reconnaître
dans les événements d’aujourd’hui les effets à long terme d’une histoire
1souvent très ancienne ».
René Rémond




« Le temps est venu de comprendre, de réfléchir à la place que les
2problèmes contemporains occupent dans la longue histoire du continent ».
John Iliffe








1 istoire de l’Europe, « Préface », J. Carpentier et F. Lebrun (dir.) René Rémond, H
2John Iliffe, Les Africains, Histoire d’un continent, Flammarion, Paris, 1997.
7




3« Le temps d’aujourd’hui date à la fois d’hier, d’avant-hier, de jadis ».
Fernand Braudel







« …les problèmes africains sont parfois traités comme si leurs racines
n’étaient vieilles que de quelques années, et non de décennies ou de
4siècles ».
Stephen Ellis

















3 es écrits de Fernand Braudel, Les ambitions de l’histoire, Éditions de Fallois, 1997. L
4 S. Ellis (dir.) L’Afrique maintenant, Karthala, Paris, 2003.
8
AVANT-PROPOS


Contrairement à ce qu’on raconte, l’histoire de la marginalisation de
l’Afrique subsaharienne et celle de l’irruption de ce thème dans les débats
internationaux ne sont pas identiques. C’est précisément ce que des
décennies d’empoignades sur les conséquences de
la-traite-la-colonisationles-indépendances, auxquelles on attribue cette marginalisation, n’ont pas
réussi à faire comprendre et qu’il importe d’expliquer, avant le prochain
5effondrement des cours des matières premières .

En effet, la première histoire se met en place dès la fin de la préhistoire :
elle se signale, dès le départ, par des différences importantes entre un
Sahara « néolithique » à l’économie plutôt liquide, et un Croissant fertile,
sec, vif, résolument passé à l’intensif qui, de l’Iran à la Mésopotamie en
passant par l’Égypte et les hauts plateaux sahariens, donnera au monde ses
6premières civilisations productrices de nourriture . Et ses premières
civilisations, tout court.

Cette histoire se traduit de nos jours, en Afrique subsaharienne, par une
7crise d’habitabilité persistante ; des bases économiques exiguës ; une
dépendance insigne des dominants à l’égard de l’extérieur ; des relations
« gouvernants »/ « gouvernés » marquées par un cynisme époustouflant,
8une figure d’historicité qui refuse obstinément de changer .

Bardée de statistiques régressives et de recommandations alarmées, censées
expliquer ‘la place de l’Afrique subsaharienne dans le monde’, la seconde

5Les économies subsahariennes enregistrent depuis dix ans une croissance de l’ordre de 4% par an,
en moyenne, essentiellement tirée par une flambée des cours de matières premières. La crise de
2009 a montré, comme bien d’autres avant elle, que cette évolution pouvait être réversible. Sur ce
point, on lira avec profit, le bref article de Philippe Hugon intitulé « L’Afrique un continent toujours
convoité ? », Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), mars 2010. Certains auteurs
pensent que cette croissance durera : lire, Jean-Michel Severino et Oliver Ray, Le temps de l’Afrique,
op. cit.
6 Certaines régions de la Chine entrent dans le néolithique à peu près à cette période ; voir Jacques
Attali, Une brève histoire de l’avenir, Paris, Fayard, 2006.
7 Notion proposée par Ali Mazrui dans The African Condition, Cambridge University Press, 1980.
Elle désigne, ici, le produit d’un rapport, d’une tension entre l’homme et son environnement.
8 « L'historicité est l'interprétation d'une société considérée sous l'aspect de son travail, de
l'ensemble des formes d'organisation et de consommation qui y sont liées. Elle concerne l'activité
économique » : Alain Touraine, Production de la société, Le Seuil, Paris, 1973.
9histoire est un bréviaire fabriqué et diffusé, à partir de la fin des années
1970, par des institutions internationales universelles ou africaines, avec
l’appui des milieux académiques et des médias. C’est dire !

La marginalisation des économies subsahariennes ou, au contraire, leurs
perspectives d’insertion réussie, ne sont pas réductibles aux deux ou trois
tendances hérissées de pourcentages auxquelles la littérature internationale
officielle tend à les confiner.

Sans doute, est-il temps, à cet égard, de revenir au cœur du problème en
convenant que les capacités concurrentielles d’une région donnée relèvent,
9avant tout, de la production de soi et du changement social , compris
comme des processus historiques et non comme le résultat de
tripatouillages, de conjectures écrites à l’encre rose. Le premier de ces
processus commence par un drame fondateur universel ayant pour enjeu la
capacité des sociétés de produire et maîtriser leur histoire. Le second, qui a
trait à l’obligation d’emprunter et de se mélanger, concerne l’aptitude des
sociétés à respirer plus amplement au sortir d’étreintes et de rixes avec
autrui. Tels sont les thèmes de ce livre.

La nécessité de s’inventer, de se réinventer s’ouvre, sous toutes les
latitudes, par des questions identiques, d’ampleur variable, qui sont autant
de défis : qu’est-ce qu’on mange ? Vaut-il mieux produire que cueillir ? Où
est-ce qu’on habite ? Qu’est-ce qu’on habite ? Qu’est-ce qu’on porte ?
Comment se multiplie-t-on ? Comment reste-t-on en vie ? Comment
gère-ton l’incertitude ? Qu’est-ce que le réel ? Qui doit gouverner qui, sur quel
mode ? Comment se distingue-t-on des autres ? Qu’est-ce qu’on leur
emprunte ? Comment fait-on face à l’étranger, à l’adversité ? Sur quoi se
fonde le savoir ? Que fait-on des connaissances acquises ? Comment les
diffuse-t-on ? Comment les renouvelle-t-on ? Comment produit-on et
accumule-t-on des richesses ? Qu’est-ce que la richesse ? etc.
Ces questions, résolues avec plus ou moins de bonheur, d’un lieu à l’autre,
10
constituent autant d’expériences , de figures d’historicité. En Afrique,

9 Alain Touraine, Production de la société, op. cit.
10 Pour une bonne introduction à ces questions, lire Roland Oliver, The African Experience, Phoenix
Press, 1999. John Iliffe, Les Africains, Histoire d’un continent, op. cit. John Reader, Africa, a
Biography of the Continent, Penguin Books, 1998.
1011comme dans bien d’autres régions du globe , cette expérience reste
fortement marquée par des difficultés à faire trois choses d’une importance
capitale : premièrement, changer significativement de manière de produire
et accumuler la richesse ; en deuxième lieu, générer et utiliser les
connaissances ; et enfin, donner un nouveau sens à ces activités afin
d'affermir le plancher de la vie chez soi et soutenir la concurrence au plan
intercontinental. Cette infirmité historique est au cœur de cet essai.

Il est urgent, en effet, de : mettre à distance cette représentation dominante
de l’évolution de l’Afrique subsaharienne, dans les échanges mondiaux, qui
se repaît de tendances éphémères et écrit l’avenir en fonction de l’air du
temps ; expliquer le rapport entre le passé et le présent ; raccorder ce
dernier à la très vieille et singulière histoire de l’insertion de cette région
dans des réseaux d’échanges intercontinentaux car la ‘compétitivité’
n’émerge pas du vide.

Ce livre s’y emploie en proposant des réponses à quelques questions
cardinales : que dit cette représentation ? Dans quel contexte a-t-elle été
élaborée ? Par qui ? Avec quelles lacunes et quelles conséquences ?
L’Afrique est-elle plus marginalisée qu’insérée dans les échanges
internationaux ? Si oui, depuis quand et par quels processus ? Que recouvre
exactement la notion de marginalisation ? Peut-on, comme le veut une
pratique désormais consacrée, augurer des futurs des économies
subsahariennes, en faisant fi de leur histoire ? Dans la négative, jusqu’où
faudrait-il remonter ? Quel passé convient-il de convoquer ? Plus
spécifiquement, quel traitement réserver à ‘la traite et la colonisation’, aux
indépendances ?

Pour répondre à ces questions, pas de table rase : il y a, fort heureusement,
longtemps que l’historicité des sociétés africaines est, pour les spécialistes,
12une « banalité scientifique » et, le thème de la place de l’Afrique dans le
13monde, « un sujet éculé » . Le terrain ayant été largement déblayé, cet
essai peut, tout au plus, tenter de contribuer à la diffusion et la vulgarisation
d’informations existantes : il s’emploie donc à traquer des enchaînements

11 Il s’agit du sud du Mexique, des poches déshéritées de l'Amérique centrale tropicale, des pays
andins, de la partie tropicale du Brésil, des régions enclavées de l'Inde, du Laos, du Cambodge et de
la Chine ; de la plupart des pays de l'ex-Union soviétique.
12 Jean-François Bayart, « L’Afrique dans le monde : une histoire d’extraversion », Critique
internationale, n° 5, automne 1999, article en ligne.
13 Ibid.
11de circonstances, des faisceaux de contraintes, des choix, des stratégies
récurrentes : des schémas, qui ont retenu l’attention d’historiens,
notamment, sans prétendre, pour autant, à l’exhaustivité et, encore moins, à
l’érudition.

Bien que centré sur des questions de figure d’historicité et de changement
social, cet essai n’a, en effet, aucune ambition académique. Il tient compte
des rumeurs de son époque mais n’augure de rien. Il a, plus modestement,
pour objectifs : d’expliquer comment et, à partir de quels lieux, on parle,
depuis trente ans, de l’insertion des économies africaines subsahariennes
dans le commerce international ; fournir, au public le plus large possible,
des informations pertinentes sur la véritable histoire de leur participation à
ces échanges.

Ce livre s’adresse, par conséquent, à tous ceux qui, lassés de pronostics plus
ou moins radieux, aimeraient, avant de se perdre en conjectures,
comprendre comment l’Afrique subsaharienne en est arrivée à occuper sa
place actuelle dans le monde. Et pourquoi il lui est difficile de la quitter. Il
n’est pas nécessaire, pour autant, de s’empêtrer dans une forêt de concepts
savants et de chiffres. Ce livre ne s’en embarrasse guère, en effet. Il ignore,
en outre, les distinctions convenues entre les économies subsahariennes,
non en raison de leur inexistence, mais à cause de leurs fortes
ressemblances génétiques. Les performances ‘contrastées’ de ces
économies masquent, en outre, des raideurs politiques identiques qui
hypothèquent, un peu partout les possibilités d’élargissement de la
14prospérité matérielle au plus grand nombre, par des moyens civilisés . On
ne se rend pas bien compte, à ce propos, que treize siècles d’arrimage,
bricolé, à des attelages économiques intercontinentaux conduits par
d’autres, ont principalement eu pour effet de cristalliser des procédures
d’enrichissement qui dissocient, de manière systémique, le sort des
populations subsahariennes de celui de leurs « dirigeants ». Au-delà des
procès de corruption qui leur sont intentés, se posent, par conséquent, deux
questions autrement plus importantes : par quels processus, et à quel
horizon, pourrait-on voir émerger, dans cette région, des coalitions
dominantes porteuses d’autres projets que la prédation sans fin ?

En outre, compte tenu de l’importance critique des partenariats extérieurs
dans ce type de projet, il n’est pas superflu de se demander s’il est vrai,

14 Emmanuel Terray (dir.) L’État contemporain en Afrique, L’Harmattan, Paris, 1987.
12comme on l’affirme, que le capitalisme, poussé par une faim indéfinie de
profits, finira par catapulter les économies africaines dans la liste mondiale
des Nouveaux Pays Industriels (NPI). Que vaut cette proposition ?
L’Afrique est-elle, condamnée à être la dernière frontière du capitalisme
officiel ? Est-elle vouée à saisir une telle opportunité pour modifier son
rang et son rôle dans le monde ? Si oui, pourquoi « la réinvention du
ecapitalisme » s’y traduit-elle, depuis le XV siècle au moins, par la
prédation, la violence, la guerre, des conflits résurgents, l’apparition et la
disparition d’États brigands, de seigneurs de la guerre, de bandes armées,
de mercenaires et d’enfants-soldats, d’hégémonies militaires esclavagistes
au souffle court et au territoire fuyant ; de régimes politiques vitrifiés,
l’accaparement des ressources locales par des entrepreneurs politiques de
tout poil, qui ne cessent de s’entre-tuer et tuer des Africains à la moindre
odeur d’argent ?

Pourquoi ces expériences, somme toute, universelles, de déchaînements de
violence liées à la captation des richesses, à la recherche de domination, ne
se soldent-elles pas par une préférence marquée des couches dominantes
des sociétés africaines pour des stratégies privilégiant l’investissement, la
productivité, l’élargissement de la prospérité matérielle à un nombre
croissant d’individus, par le travail, comme cela s’est fait ailleurs ?
Qu’estce qui, en un mot a manqué et manque de nos jours encore pour que la
mayonnaise prenne ?

Cet essai n’a qu’une ambition : sortir le débat sur la marginalisation ou le
décollage de l’Afrique de la conversation de comptoir auquel il se résume
depuis trente ans. L’auteur de ce livre en assume les raideurs, les erreurs,
les approximations. S’il fallait attendre de tout savoir pour écrire, sans
doute, n’écrirait-on jamais rien. L’important, c’est de participer. Mieux : de
témoigner du tumulte de son temps.

Axelle Kabou
Addis-Abeba, mai 2010
et Brest, juillet 2010.
13







































POURQUOI CE LIVRE ?

La marginalisation de l’Afrique subsaharienne a fait partie des tartes à la
crème du XXe siècle finissant. Elle a occupé le paysage intellectuel de cette
époque au même titre que « la mondialisation », la révolution informatique,
la dématérialisation de l’économie, la montée de l’exclusion, celle des blocs
économiques régionaux, la démocratisation des pays lointains, la
participation populaire, la société civile, la mort de l’État et des frontières,
le dynamisme du secteur informel, le sacre du secteur privé, la mort du
socialisme et des entreprises de modernisation par le haut, le triomphe du
capitalisme et sa réinvention par les peuples exotiques, le miracle
économique de l’Asie du Sud-Est, etc. Ces discussions ont été très
marquées par la déconfiture du développementalisme, l’internationalisation
accrue des processus de production, d’échange (mondialisation,
libéralisation financière) et la révision subséquente des théories du
rattrapage économique.

L’Afrique subsaharienne a vu son taux de participation aux échanges
mondiaux divisé par trois entre 1980 et 1991, période au cours de laquelle il
est passé de 4,1% à 1,4%. Ses performances s’étant globalement améliorées
15depuis 2000 , on pourrait être tenté d’imputer sa faible insertion dans le
commerce mondialisé officiel à l’environnement international ; se
demander ce qui justifie la publication d’un ouvrage sur une question aussi
remâchée que la marginalisation d’un sous-continent désormais

15Entre 1990 et 2000, la part de l’Afrique dans le commerce mondial est passée de 2,9% à 2,0%.
Elle est remontée à 2,3% entre 2000 et 2006. Cette région a conservé une balance commerciale
excédentaire, malgré une nette augmentation de ses importations. Source : OCDE : L’Afrique et le
commerce international, données en ligne.
Selon Philippe Hugon, op. cit., la crise mondiale de 2008-2009 n’a pas épargné les économies
africaines, notamment les pays miniers et pétroliers, malgré leur faible intégration dans les circuits
financiers mondiaux. En 2009, le taux moyen de croissance a été divisé par deux (5-6% contre 2-3
%). Cette chute est due à des facteurs financiers : ‘baisse des IED, des dons, des transferts des
migrants et des prêts bancaires’ et commerciaux : ‘chute des exportations de produits primaires, des
volumes et des prix’. Résultat : bien que ‘la balance commerciale, la balance interne
(épargne/investissement) et le budget soient redevenus négatifs’, les pays africains ont pu accéder à
de nouveaux financements octroyés par des pays émergents et des banques de développement.
« L'inconnue principale est le rôle de relais joué par les puissances émergentes notamment de la
Chine pour relancer la croissance et les exportations ».
Note de l’auteur : dans cet essai, les chiffres et les lettres en gras ou en italique sont, sauf indication
contraire, soulignés par nous. Les extraits d’ouvrages en anglais sont traduits par nous.

15‘désendetté’ et réputé en voie de décollage. Quatre remarques générales,
suivies d’un petit plan de route, permettront de répondre à cette question.

Premièrement, les essais non économiques sur l’histoire de la
marginalisation de l’Afrique subsaharienne sont rares. En revanche, les
études académiques et les rapports statistiques internationaux allant des
indépendances à nos jours abondent. La réflexion, sur les perspectives
d’insertion des économies africaines, se fonde par conséquent sur une
approche quantitative et sur une « histoire à ondes courtes » (Braudel). Elle
ignore des dynamiques coriaces qui ressortissent de la très longue durée,
produit des discours en apesanteur et bien des désillusions depuis cinquante
ans. Sans doute est-il temps, face à ce parti pris et ses résultats, de
contribuer à attirer l’attention sur de vieux processus historiques durs à
mourir, qui loin d’avoir disparu, semblent avoir été renforcés par la
mondialisation des échanges.

Deuxièmement, il importe de souligner que, depuis la fin du XIXe siècle,
les économies africaines renouent périodiquement avec la croissance, sans
pour autant parvenir à juguler les contraintes internes qui les plombent, à
16changer leur mode d’inscription tributaire dans le système international . À
l’heure où nous écrivons, elles auraient retrouvé le niveau de leurs
performances du début des années 1980. La pauvreté continue cependant
d’étreindre un sous-continent qui abrite, tout de même, l’essentiel des pays
les moins avancés (PMA), les populations les moins soignées et éduquées
de la planète.

Face à de telles persistances, on est en droit de se demander si ces systèmes
sont en butte à des difficultés passagères qui disparaîtront, bientôt, grâce
aux recettes générées par des flambées des cours des matières premières ;
la moralisation du commerce international ; la disparition de
conditionnalités politiques ; l’application scrupuleuse de réformes ; la
« bonne gouvernance » ; des afflux massifs d’investissements étrangers
directs (IED) ; ou si l’on est confronté à des dynamiques plus profondes qui
relèvent du lent travail de l’Histoire et de ses convulsions.


16 À la fin du XIXe siècle, par exemple, bien des régions du continent ont connu une prospérité
économique impulsée par la flambée des cours de : la gomme, l’or, le cuir, l’ivoire, la cire d’abeille,
l’arachide, les clous de girofle, le café, le thé, le sisal, les peaux tannées, le bois de construction, etc.
Cette restructuration du commerce aurait favorisé l’émergence d’une couche de nouveaux riches, en
Sénégambie notamment : Histoire générale de l’Afrique, Vol. VI.
16Quoi qu’en pensent les réformateurs, les questions majeures auxquelles les
sociétés africaines doivent apporter des réponses pour être à même de
secréter des économies globalement compétitives indiquent, sans l’ombre
d’un doute, qu’on se situe dans le second cas de figure.

À l’inverse des théoriciens de la déconnexion par défaut, qui ont considéré
le sort du sous-continent noir comme définitivement joué, et n’ont proposé
aucune solution, les chantres de la déconnexion volontaire supposent, en
effet, comme les spécialistes de l’insertion dans l’économie internationale
(leurs adversaires), que la prescription et l’injonction peuvent remplacer les
procédures par lesquelles les sociétés, africaines en l’occurrence, produisent
leur histoire. On peut ainsi augurer de l’évolution des économies
subsahariennes à partir de modèles fondés sur l’investissement et la
progression des exportations, en tant que moteurs de la croissance ; créer un
indicateur composite « d’économie émergente » en regroupant des critères
tels que les résultats économiques, la qualité des politiques et la stabilité
politique ; identifier par ce moyen, en Afrique de l’Ouest et en Afrique du
17Sud-Est, 14 futures économies émergentes .

Bien que stimulante pour l’esprit, cette approche, qui se fonde davantage
sur des résultats que sur des processus, a des limites bien connues.
Cellesci suggèrent, au moins, que l’analyse approfondie des conditions préalables
à réunir pour que les résultats escomptés soient atteints reste un exercice
18peu prisé . On peut le déplorer.

Pour jauger des capacités des économies africaines de s’insérer de manière
significative dans le commerce mondialisé officiel, il convient de se rendre
compte que leur participation à des réseaux d’échanges intercontinentaux,
remonte, non pas à la colonisation comme on se plaît à l’ânonner, mais à
19l’Antiquité ; il importe, en d’autres termes, d’intégrer les effets

17 Ngo et Yeats, Institut de la Banque mondiale, « Les échanges internationaux de l'Afrique
subsaharienne, espoir ou statu quo, une évaluation des performances récentes ». Cette projection, qui
porte sur 28 pays africains principaux, utilise les données du commerce extérieur de leurs partenaires
et développe deux scénarios : « Afrique émergente » et « Croissance maximum ». Données en ligne.
18 Pour une critique générale de la prospective appliquée à l’Afrique, voir notamment Philippe
Hugon, « Mythes et limites des prospectives économiques sur l’Afrique », in Afrique contemporaine
n° 146, février 1988.
19 Ivan Hrbek, « L’Afrique dans le contexte de l’Histoire mondiale », in Histoire générale de
l’Afrique, Vol. III, chapitre I. UNESCO/EDICEF, Paris.
Note de l’Auteur : toutes les citations et notes de bas de page extraites de l’Histoire générale de
l’Afrique, proviennent, à l’exception des volumes III et IV, d’éditions abrégées.
17structurants de la longue durée. La diversification des partenaires étrangers,
au détriment de la collaboration exclusive avec les anciennes métropoles,
tient le haut du pavé depuis quelque temps, là où on attendait un
changement radical des modes d’arrimage à l’extérieur. Le mode de
coopération privilégié, à ce jour, par les couches dominantes de cette région
est celui qui se repaît du désordre et de la guerre, se passe allègrement du
travail des populations, s’empiffre de royalties, de trafics divers, de
partenariats véreux. La coopération actuelle avec la Chine s’éloigne-t-elle
20significativement de ce modèle ? Elle renforce les spécialisations
primaires des pays africains, inonde leurs marchés intérieurs de produits
importés bon marché et compte sur leur soutien dans les instances
internationales : quoi de neuf, donc, sous le soleil ?

Cette formule étant en place depuis treize siècles au moins, il y a de bonnes
raisons de penser que la prise en compte de la longue durée passée peut,
mieux que des propositions en apesanteur, aider à mieux cerner ce qui
devrait se produire pour voir émerger en Afrique subsaharienne, non de
nouveaux partenaires, mais bien les prémisses de la compétitivité
internationale, à savoir : de nouvelles manières de : gouverner, apprendre,
générer et appliquer les connaissances ; travailler, coopérer, créer ;
produire, consommer, accumuler, utiliser les ressources et les hommes ;
gérer les ressources de l’environnement, les conflits, la pénurie, etc. : on ne
change pas de figure d’historicité comme on change de chemise : la
dépendance a une histoire, la souveraineté… aussi.

Troisièmement, et en rapport avec ce qui précède, un essai à caractère non
économique sur la marginalisation de l’Afrique est d’autant plus nécessaire
que le discours dominant sur ce sujet est allergique aux analyses
qualitatives, en général. Il leur préfère, et de loin, l’économie et le
volontarisme désincarnés. Résultat invariable : les scénarios de (re)
connexion en quête d’acteurs et de moyens abondent : Plan d’action de
21Lagos, PANUREDA , NADAF, Plan ou Rapport Berg, Plan Oméga,
22NEPAD , etc. Les acteurs et les moyens identifiés restent des hypothèses

20 Voir « L’État de l’Afrique 2010 » ; « Criminalité, foyers de crise », Jeune Afrique.
21 Programme des Nations unies pour le Redressement économique et le développement de
l’Afrique ( PANUREDA, 1986-1990 ) ; Nouvel Ordre du Jour des Nations unies pour le
Développement de l’Afrique adopté en décembre 1991, (NADAF).
22 NEPAD, Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique, octobre 2001, données en
ligne. « L'idée centrale du NEPAD est que la renaissance future de l'Afrique dépend à la fois d'une
aide extérieure substantielle et de réformes internes. On estime que les pays africains manquent
18non vérifiées. Les hypothèses ne résistent pas à l’analyse. Les institutions et
autres acteurs censés produire les résultats escomptés font partie des
problèmes préalables à résoudre. La parade, dans ce domaine, consiste à
leur prêter des problèmes de renforcement des capacités et leur donner
beaucoup d’argent.

L’histoire économique de l’Afrique subsaharienne est ainsi
systématiquement occultée dans des documents qui proposent, à une
exception près, (celle des thuriféraires de la déconnexion) de combler les
disparités existant entre cette région et les pays développés, par des
injections massives de capitaux non africains dans des secteurs considérés
23comme critiques .

Enfin (quatrième point), au bout de trente ans de débats sur la
marginalisation de l’Afrique, il est normal qu’il y ait des divergences sur les
voies susceptibles de mener au décollage de ses économies. On peut, en
revanche s’étonner qu’il n’y ait de consensus ni sur la notion de
marginalisation ni sur la réalité de ce phénomène : que peut-on en penser ?
Nous nous proposons de répondre à l’ensemble de ces questions en six
grandes étapes :

La première précise la notion de marginalisation appliquée à l’Afrique
subsaharienne, tandis que la deuxième en raconte l’irruption et le
cheminement dans les discussions internationales.

La parole est ensuite donnée aux principaux analyseurs de ce phénomène,
afin d’identifier leurs divergences ; évaluer la proposition qui fait de
l’Afrique, le prochain terrain d’expansion du capitalisme officiel et partant,
le prochain « miracle économique » de ce début de millénaire.

Le quatrième volet effectue un grand retour en arrière : il montre comment,
la géographie aidant, une marginalité physique originelle s’est muée en
marginalisation persistante dans le cadre d’un vieux conflit qui a opposé, au
24départ, l’Occident à l’Orient , puis la Chrétienté à l’Islam. Dans cette

chaque année de 20 à 25 milliards de dollars pour pouvoir atteindre les objectifs du Millénaire pour
le développement », Rapport économique sur l'Afrique 2004 de la Commission économique pour
l'Afrique, Addis-Abeba.
23 Plan Oméga pour l’Afrique, version officielle Rev. 1, 7 avril 2001, Dakar, Sénégal.
24 F. Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Tome 2,
Armand Colin, Paris, 1990.
19perspective, le continent noir est non seulement subsaharien mais aussi
suboccidental et sub-oriental. On semble attendre beaucoup de sa (re)
connexion en cours à l’Extrême-Orient.

De brèves descriptions (cinquième volet) de systèmes économiques
subsahariens, au moment de leur contact avec les Portugais, servent à :
illustrer le choc de la rencontre de dynamiques du dehors et de dynamiques
du dedans ; mettre en évidence une énergie coriace qui, longtemps avant
l’irruption des Portugais sur les côtes de l’Atlantique et de l’Océan Indien,
propulsait déjà les échanges transsahariens et ceux des dirigeants de la
vallée du Zambèze avec les Arabes swahili. Ce voyage se termine, tout
naturellement (sixième volet), par un bilan des changements
socioéconomiques associés aux relations extérieures des couches dominantes des
sociétés africaines et par une conclusion générale.
20








PREMIERE PARTIE
LA MARGINALISATION EN QUESTIONS

«Dans le long mouvement de
l'Histoire, c'est là le cœur du
problème : être au plus bas ne
25signifie pas être hors jeu ».
David S. Landes






















25 David S. Landes, Richesse et pauvreté des nations, Paris, Albin Michel, 2000.
21







































CHAPITRE 1
DE QUOI PARLE-T-ON ?

La notion de marginalisation qui, depuis une trentaine d’années, sert à
définir l’évolution de l’Afrique subsaharienne dans le commerce
international, est si imprécise qu’on est en droit de se demander ce qu’elle
désigne exactement. Ce chapitre explore, par conséquent, le lexique
vagabond qui sert à caractériser la situation du sous-continent noir dans les
échanges mondiaux. Il est d’autant plus nécessaire que les différences
observées d’un analyseur à l’autre tiennent, jusqu’à un certain point, au flou
d’un vocabulaire qui, pour être riche et imagé, se réfère parfois volontiers à
des phénomènes éloignés de l’économie.

Dans son acception première, la marginalisation est un processus choisi ou
subi ; une tendance non voulue ou recherchée à s’éloigner du cœur d’un
système. La marginalité, l’état qui en découle, désigne le fait, pour un
acteur, de ne pas être au centre d’un système, de n’avoir qu’une influence
négligeable sur son fonctionnement. Cette métaphore peut, bien entendu,
emprunter le vocabulaire de la verticalité et désigner divers étages, de haut
en bas, évoquer la coupure suivie du décalage.

Les exclus d’un système - la remarque est importante - n’en sont pas moins
partie intégrante. Ils restent, en effet, rattachés à ce dernier par mille et un
fils précaires, ténus ou solides, officiels ou obscurs. L’existence de tels
liens implique que les acteurs concernés peuvent : ourdir des coups,
contourner la loi, l’utiliser à leur profit, élaborer des stratégies de survie et
d’ascension, mettre en œuvre des tactiques, s’allier à des puissants, jouer
des divisions de ces derniers, se faire courtisans, saisir des opportunités,
tirer parti de l’arrivée d’étrangers pour sortir de leur situation de
subordination, modifier leur rang au sein du sous-système, voire du système
26dont ils font partie .

La marginalité n’a pas que des inconvénients. La subordination peut même
être une position recherchée en raison des rentes qu’elle peut générer, de la
liberté qu’elle confère à ses bénéficiaires en les exonérant de certaines
obligations.


26 Michel Crozier et Erhard Friedberg, L’acteur et le système, Le Seuil, Paris, 1977.
23Or, ces stratégies, qui peuvent rapporter des milliards de dollars à leurs
promoteurs, semblent évacuées de la cohorte de mots qu’on substitue
souvent à celui de marginalisation ; d’où la référence à des situations
cocasses où l’Afrique est censée être, à la fois, sortie du monde et en déclin.
On parle ainsi indifféremment, et parfois dans un même document, de :
mise à l’écart, régression, déclin, naufrage, largage, ruine, sinistre, faillite,
déclassement, dévaluation, dépréciation, expulsion, exclusion, éviction,
disparition, absence, lâchage, dérive, décrochage, « couper/décaler »,
déconnexion, déconnexion par défaut, déconnexion au scalpel, déconnexion
subie, déconnexion volontaire, agonie, descente aux enfers, mort, perte
d’intérêt des grandes puissances pour l’Afrique, etc.

Les images catastrophiques diffusées par les médias sur l’Afrique
subsaharienne participent, à l’évidence, à la construction de la
représentation de l’Afrique marginalisée : jeunes Africains engloutis par les
eaux du détroit de Gibraltar ou refoulés dans ce désert saharien d’où sont
partis, involontairement, quelques siècles plus tôt, leurs ancêtres vendus
aux Portugais par les Mauros brancos de Barbarie (Braudel) ; ravages du
choléra au Zimbabwe de Mugabe ; militaires bourrant des urnes et
tabassant, sans vergogne, des électeurs au Togo et au Kenya devant les
caméras du monde entier ; chefs d’État cacochymes accrochés à leur
pouvoir depuis des lustres ; ravages causés par des seigneurs de la guerre
africains à la moindre odeur d’argent ; conflits divers qui achèvent de
convaincre que, décidément, l’Afrique s’éloigne du reste de l’humanité
alors que la violence s’y distingue, tout au plus, comme au Cambodge ou en
Europe de l’Est, par son inaptitude à produire un monde nouveau. Or, tel
devrait être son rôle.

1. Une simple querelle de mots ?
Au-delà des statistiques, qui reflètent le déclin ou la stagnation de sa
contribution à la création de la richesse mondiale, l’Afrique noire semble
devoir sa réputation de sous-continent marginalisé davantage à la
convivialité, la bivalence, la charge évocatrice de ce mot, qu’à l’existence
d’un consensus sur sa signification.

Ainsi, la notion de « marginalisation » est utilisée autant par des spécialistes
que par l’homme de la rue pour désigner l’insignifiance supposée de
l’ensemble de ce continent dans la marche de ce monde. Elle aurait,
peutêtre, disparu depuis longtemps, sans l’influence, décisive, des institutions
24internationales qui ont mis en forme le déclin de l’Afrique et forgé les
indicateurs permettant de le mesurer ; sans le concours des milieux
universitaires, des médias qui l’ont amplifiée, parfois, sans précision. Les
mots utilisés pour rendre compte de la place de l’Afrique noire dans le
monde sont loin d’être clairs. Ils se réfèrent, du reste, souvent à des
domaines peu apparentés aux relations extérieures.

Ainsi, la mise à l’écart évoque la mise en quarantaine. Elle préfigure
l’agonie et la mort qui renvoient à la pandémie du SIDA, aux
bouleversements démographiques qui en découlent. La mort se rapporte, en
outre, aux nombreux conflits qui maintiennent des régions minières et
pétrolières du continent noir dans les affres de la recherche de domination
financière et politique.

La régression et la dérive rappellent qu’au commencement du monde,
l’Afrique, terre des origines, aujourd'hui cernée par des immensités
océaniques sur trois de ses façades, appartenait à un très ancien continent
(Gondwana) qui comprenait l’Amérique, l'Asie du Sud et l’Australie, dont
27elle s’est progressivement détachée au quaternaire ancien . Elle n’a été
reliée, pendant longtemps, au monde extérieur que par l’isthme de Suez,
qu’auraient emprunté à tâtons les premiers protagonistes de l’Out-of-Africa,
en quête de gibier.

La dérive renvoie, par ricochet, au thème controversé de l’isolement
historique d’un continent noir qui, selon la célèbre formule de Braudel, se
28serait « ouvert tardivement et mal au monde extérieur ».

La ruine se réfère au grand âge du socle du continent africain, qui date pour
29l’essentiel du précambrien , et à ses héritages orogéniques paradoxaux :
des sols misérables truffés de ressources minières. Elle désigne, plus
prosaïquement, les limites que l’hypothèque de la dette extérieure et le
manque de devises imposaient aux capacités d’action des pays africains.

La dépréciation, le déclassement, sont liés à la perte d’importance
stratégique et diplomatique subie par l’Afrique subsaharienne dans les
préoccupations des grandes puissances, dès 1985, à la suite de l’adoption

27 John Reader, Africa, a Biography of the Continent, op. cit.
28 F. Braudel, Grammaire des civilisations, Flammarion, 1987, Paris.
29 Histoire générale de l’Afrique, Vol I. « Méthodologie et Préhistoire africaine ».
25par Gorbatchev d’une politique de neutralité à l’égard des pays du tiers
30 31monde ; du retour relatif de la paix au Proche-Orient et de la chute du
mur de Berlin en 1989. Ces mots passent notamment sous silence une
mutation importante : l’action des réseaux, qui, en matière de coopération,
32auraient remplacé les États en Afrique noire , le caractère tout à fait relatif
33de ce retrait , l’attachement des parties en présence à des accords de
coopération d’un autre âge, que l’on remanie de temps en temps ; « le
basculement de pans entiers des économies africaines dans les ténèbres de
la mondialisation » (Bayart).

Enfin, les notions de « décrochage volontaire » et de « déconnexion par
défaut » ou subie, qui ont été abondamment utilisées, à l’époque où l’on
croyait encore à la possibilité d’un « développement alternatif », posent
notamment des problèmes de faisabilité qui seront examinés plus loin.

2. Une notion très imprécise même en économie
Face à un tel flou, on se serait attendu, au moins, à ce que la notion de
marginalisation soit précise en économie, où elle désigne essentiellement la
tendance, mesurée par des statistiques, à la régression marquée des
importations et des exportations d’un pays ou d’une région, par rapport à
celles des autres participants aux échanges mondiaux. Il n’en est rien.

En effet, même sur ce terrain limité, les choses sont loin d’être limpides. De
nombreuses questions ont, par conséquent, été posées : les statistiques

30 Pascal Boniface, Manuel de relations internationales, op. cit. : « Lancée dans une compétition
avec les États-Unis pour la suprématie mondiale, l'URSS n'a eu de cesse, dans les années 60, de
marquer des points, de nouer des alliances et de prendre pied dans le tiers-monde, où elle était
auparavant absente. À partir de 1985, et sous l'effet principalement de l'échec de son entreprise en
Afghanistan, l'Union soviétique a profondément modifié son approche des questions régionales.
Cette réévaluation politique avait pour but d'alléger la présence soviétique dans le tiers-monde vue
désormais non plus comme une avancée dans la lutte contre les Américains mais comme un fardeau.
Plutôt que d'attiser les conflits régionaux, Gorbatchev accorde la priorité à leur règlement politique
en liaison avec les États-Unis". L'URSS se désengage de l'Angola et de la Corne de l'Afrique, etc.».
31 Les Africains, on s’en souvient peut-être, avaient décidé de boycotter, officiellement du moins,
l’État d’Israël pour cause de collusion avec le régime d’Apartheid de l’Afrique du Sud et avaient été
largement récompensés, de ce fait, par les pays arabes. Histoire générale de l’Afrique, Vol. VIII,
« L’Afrique depuis 1935 ».
32 Antoine Glaser et Stephen Smith, Ces Messieurs Afrique, deux tomes, Paris, Calmann-Lévy, 1992
et 1997.
33 La France a signé, en 2010, des accords de défense réaménagés avec des pays africains tels que la
Centrafrique, le Gabon et le Cameroun. Source : Jacques Toubon, entretien accordé à France 24 en
mai 2010, à l’occasion de la célébration du cinquantième anniversaire de la proclamation des
indépendances africaines. On trouvera sur cette question, de nombreux articles en ligne.
26officielles permettent-elles de saisir la totalité de la participation des
économies africaines à l’économie internationale ou ne mesurent-elles que
la partie émergée d’un iceberg plus important ? D’ailleurs, la prise en
compte des flux occultes changerait-elle drastiquement les chiffres et le
rang de l’Afrique ?

L’indifférence supposée des acteurs institutionnels extérieurs au sort de
l’Afrique noire a également suscité des réserves : que penser des effets, sur
les pays africains concernés, de la dépendance des pays industriels à l’égard
de leurs produits miniers et énergétiques ? De la (moindre) dépendance
stratégique des grandes puissances à l’égard de l’Afrique ? Des accords de
défense rénovés ?

Sur le front diplomatique, que signifient exactement les interventions de la
34France et de l’Europe en Afrique ? Pourquoi l’armée française tire-t-elle
35sur des Ivoiriens englués dans une guerre civile ? Que dire de la présence
des ONG et des humanitaires dans cette région ? Pourquoi des Européens
demandent-ils le départ de Mugabe ?

Comment interpréter les accords commerciaux et diplomatiques qui lient
les pays africains au reste du monde ? Pourquoi le cinquantième
anniversaire de la proclamation des indépendances des pays africains
francophones est-il célébré en France ? Que penser des recettes
d’exportation et des importations des pays africains qui se chiffrent en
milliards de dollars ? De la dette qui les liait aux institutions financières
internationales ? De l’aide publique au développement ? Des flux
d’investissements étrangers directs qui, pour être modestes, n’en existent
pas moins ? Des ventes d’armes ? Des comptes bancaires secrets ouverts
par les Africains en Europe et dans des paradis fiscaux ? Des
investissements officiels des couches dominantes africaines à l’étranger,
des migrations d'Africains vers l’Europe et inversement, etc.

Ces réserves suffisent-elles à exempter les économies africaines du péché
de marginalisation ou convient-il de rompre avec l’orthodoxie pour
privilégier des processus d’insertion maffieuse, non reconnus par les

34 mment la France a perdu l’Afrique, op. cit. Antoine Glaser et Stephen Smith, Co
35 Ibid.
27théories officielles du rattrapage économique, mais qui, comme la
36piraterie, ont été sanctifiés par l’Histoire ?

Ce point est abordé dans le chapitre suivant. Pour l’instant, poursuivons
37notre revue lexicale par un bref commentaire sur la notion de lâchage , qui
a servi à caractériser la nouvelle attitude de la France et de l’Europe à
l’égard de l’Afrique noire. Ce mot a été associé à la dévaluation du franc
CFA en 1994, à l’approfondissement de la construction européenne, au
tarissement des prêts bilatéraux qui permettaient à certains pays
subsahariens de desserrer l’étau que représentaient le paiement des salaires
de leurs fonctionnaires et les pressions réformatrices des institutions
financières internationales. Il rappelle, sur un mode ironique, la belle
époque où « l’Afrique convoitée » réclamait le droit de s’appartenir
exclusivement. Le slogan « l’Afrique aux Africains », a, en effet, orné le
fronton de diverses entreprises de nationalisation, de tropicalisation, de
captation des ressources nationales. Il a connu ses beaux jours quand le
coup d’éclat de l’OPEP a incité les exportateurs de matières premières
agricoles à créer des cartels, réclamer la revalorisation des prix de leurs
produits et l’instauration d’un Nouvel ordre économique international
(NOEI). Au lieu de se féliciter de la défection des Européens, le «
38désengagement » des grandes puissances a provoqué, dans certains
39milieux africains, des sanglots, des grincements de dents .

L’échec du rêve de rattrapage des économies industrielles, qui faisait partie
des représentations centrales de l’époque des indépendances, a, à n’en pas
douter, contribué à donner du crédit à la thèse de la marginalisation de
l’Afrique. Ce rêve, qui reposait sur des présupposés fragiles, a engendré
d’énormes désillusions. Le passage de l’Afrique désirée à l’Afrique larguée,
en l’espace d’une décennie, a contribué à accréditer l’idée que l’Afrique
était sortie du monde. Cette rupture semble avoir été vécue comme un
traumatisme : on s’attendait à ce que les pays africains intègrent rapidement
le club très fermé des pays développés, grâce à leurs abondantes ressources
naturelles ou à ce qu’ils initient des projets de civilisation matérielle

36 N. Rozenberg et L. E. Bridzell, Comment l’Occident s’est enrichi, Fayard, Paris, 1989. Entre 1500
et 1800, la piraterie a représenté une part considérable du commerce international. Elle a eu ses héros
dont le plus célèbre est sans doute Sir Francis Drake.
37 « La France lâche l’Afrique », Jeune Afrique n° 2098, 27 mars-2 avril 2001.
38 Pour ce qui concerne le réaménagement des relations franco-africaines et la montée des réseaux
rivés en Afrique, voir notamment Antoine Glaser et Stephen Smith, Ces Messieurs Afrique, op. cit. p
39 « La France lâche l’Afrique », in Jeune Afrique, op. cit.
28originaux. L’Afrique n’a malheureusement réussi ni l’un ni l’autre. Seul le
souvenir de « l’Afrique convoitée » est resté dans les mémoires, en
clairobscur. Il pare aujourd’hui, telle une breloque, la conversation concernant
la coopération de pays subsahariens avec la Chine, l’Inde, le Brésil, la
Russie, la Turquie, etc.

3. Des intérêts enchevêtrés mais distincts
La notion de marginalisation permet, souvent de ramasser, en une formule
parlante, les dynamiques du dehors et du dedans, sans aucun souci de
pondération, sans doute, en raison de l’histoire, singulière, de l’insertion
40des économies africaines dans le commerce international . On procède
ainsi comme au bon vieux temps de l’économie de comptoir, où les
princesmarchands africains et les traitants européens débattaient de leurs intérêts
41 42au sein de sociétés secrètes africaines telles que l’Ekpé ou le Poro .
Or, ces intérêts, qui semblaient parfois difficiles à démêler, tant les
alliances entre Blancs et Noirs paraissaient indissociables, produisaient non
seulement des effets différents sur les sociétés d’origine des acteurs en
présence mais étaient bien distincts. Ces alliances transcendaient, en effet,
la couleur de la peau dans un monde où les « Africains » ne se percevaient
43certainement pas comme appartenant à un même continent ; où les
‘Européens’ étaient souvent enclins à projeter leurs guerres et leurs rivalités

40 Jean-François Bayart, « L’Afrique dans le monde : une histoire d’extraversion », op. cit.
41 « La société Ekpé de Calabar, formée dès le premier tiers du XVIIIe siècle, pour répondre à la
demande occidentale de captifs, était une organisation secrète au sein de laquelle l’élite politique
délibérait des affaires principales de l’État-cité. La richesse commerciale et l’influence politique,
liées au pouvoir de la société Ekpé, leur conféraient une clientèle de plusieurs milliers de personnes
dans ces régions densément peuplées. Cette société demeura pendant tout le XIXe siècle l’autorité
législative et exécutive pour l’ensemble de Calabar. Elle était extrêmement hiérarchisée et comptait
onze grades en 1858. Les grades supérieurs étaient monopolisés par les hommes libres et riches de
la noblesse car cette société discriminait les esclaves et les pauvres. La progression n’était possible
dans la hiérarchie qu’en payant des sommes exorbitantes » : E. J. Alaogao « Le Delta du Niger et la
région du Cameroun », in Histoire générale de l’Afrique, Vol. VI, chapitre 27. Voir aussi A.G.
Hopkins, An Economic History of West Africa, Columbia Press, 1973. John Illife, Les Africains,
Histoire d’un continent, op. cit. The Cambridge History of Africa, Vol. IV, «Iboland, Delta States
and Cross River», F. Renault et S. Daget, Les traites négrières en Afrique, Karthala, 1985.
42 Poro : institution consultative secrète que l’on retrouve en Sierra Leone, au Liberia et en Côte
d’Ivoire. Elle a joué un rôle important dans la traite négrière atlantique notamment en tant
qu’instance de transaction hégémonique entre les négriers noirs et les négriers blancs.

43 Basil Davidson estime que les Africains ont surtout vendu des étrangers qui se trouvaient être leurs
voisins : The African Slave Trade, Back Bay Books, 1980. En effet, jusque dans les années 1840, la
notion d’Afrique n’aurait désigné qu’une masse de terre largement inconnue et non ses habitants :
The Cambridge History of Africa, Vol. VI, «Seeing Africa as a whole».
2944nationales sur les côtes d’Afrique . Même à cette époque lointaine où
l’Ashanti, royaume de l’hinterland, rêvait d’évincer les anarchies côtières
qui traitaient directement avec les négriers européens, l’arbitrage des
Britanniques a montré que cette confusion n’était qu’apparente : ils
45entendaient bien demeurer les maîtres du jeu . « … l’intérieur de la
Côtede-l’Or est dominé par la puissante fédération ashanti, le littoral est peuplé
de groupes nombreux qui ne réussissent pas à s’unifier et dépendent très
vite de la présence européenne. Les divisions politiques déchiraient les
différentes ethnies. Sans doute les Européens n’étaient-ils que
théoriquement les locataires des forts qu’ils occupaient ; en réalité ils
devinrent souvent les protecteurs des monarques qui les hébergeaient. Et
l’on vit des rivalités entre les peuples africains dégénérer souvent en
conflits entre les puissances blanches. L’inverse était également vrai. Les
Européens n’hésitaient pas à enrôler des indigènes dans les rangs de leurs
garnisons pour faire la guerre à leurs concurrents. Mais ces rapports de
dépendance réciproque furent dominés par l’intérêt commercial car les
peuples côtiers jouaient un rôle irremplaçable comme intermédiaires avec
46les puissances de l’intérieur ».

Malgré le démenti apporté par l’histoire des traites négrières, du commerce
« légitime » ou « licite », du commerce colonial et postcolonial, tout se
passe comme si ces intérêts étaient identiques ; comme s’ils pesaient,
depuis toujours, d’un poids équivalent, dans la solution des problèmes de
compétitivité des économies africaines. D’où une confusion permanente
entre le dedans et le dehors ; entre la capacité des couches dominantes du
sous-continent noir à changer leur mode d’arrimage au monde extérieur et
la surévaluation des contraintes liées aux fluctuations d’un environnement
international qui n’a pourtant pas épargné les pays qui sont parvenus à
s’extraire du tiers-monde.


44 Selon R. Oliver et J. D. Fage, la ruée des Européens sur l’Afrique, qui a abouti à l’organisation
de la Conférence de Berlin, aurait résulté de la projection de leurs conflits sur une région dont
l’intérêt économique, à l’époque, était loin d’être avéré : The Cambridge History of Africa, Vol. VI.
« The European partition of Africa, Origins and Dynamics ». Voir également, J. Illife, les Africains,
op. cit.
45 K. Arhin et Ki-Zerbo, « États et peuples de la boucle du Niger et de la Volta », Histoire générale
de l’Afrique, Vol. VI, chapitre 25. L’empire ashanti a été fondé au XVIIIe siècle. Il atteint son
apogée au début du XIXe siècle. Les Ashanti s’élancent vers la côte sous le règne d’Osei Bonsu
(1801-1824). En 1826, ils sont vaincus par une coalition des États fanti formée sous l’égide et avec
l’assistance des Anglais. Cet échec marque le début du déclin de leur empire.
46 Ibrahima Baba Kaké, La dislocation des grands empires, ACCT/Présence Africaine, Paris, 1985.
30D’une manière générale, et cela est remarquable, le mot marginalisation se
réfère souvent au déclassement de l’Afrique subsaharienne dans les
préoccupations des grandes puissances. On y verrait pourtant plus clair s’il
permettait d’explorer, ne serait-ce qu’une fois, l’aptitude historique des
couches dominantes des sociétés africaines à saisir les opportunités offertes
par le commerce avec autrui pour raffermir le plancher de la vie chez elles ;
changer de rôle et de rang au plan international.

L’accent mis sur l’intérêt des étrangers pour l’Afrique est d’autant plus
indissociable du mythe de l’Afrique convoitée que l’insertion des
économies africaines dans le commerce mondial est la conséquence de leur
arrivée sur les bordures du continent noir : ce sont en effet, les chameliers
berbères sahariens qui ont raccordé le Soudan à l’Afrique du Nord ; les
Européens qui sont apparus sur les côtes africaines ; les Arabes et les
Persans qui ont créé des thalassocraties en Afrique orientale et non
l’inverse. Il n’est donc pas surprenant que le débat actuel sur les relations
Chine-Afrique, ou de cette dernière avec le Brésil, l’Inde et la Russie soit
dominé, non par le paradigme de la conquête, mais bien par celui de la
convoitise ; que l’analyse des capacités de l’Afrique à saisir cette
opportunité pour s’arrimer de manière vertueuse à l’Extrême-Orient, après
avoir échoué à le faire avec l’Occident et le Moyen-Orient, reste une
47préoccupation secondaire .

eCe travers renvoie au XV siècle, au moins, à l’époque où des Portugais en
48guenilles, désirant « prendre l’Islam à revers », ‘découvraient’ les côtes
africaines atlantiques, chargeaient leurs portulans de noms de tribus plus ou
moins ‘dociles’ (les Bonnes Gens – les Kwa- et les Malgens – les Krou, qui
les molestaient-) et de produits exotiques ; hérissaient les côtes de padrao et
de forts à mesure qu’ils avançaient à la recherche de l’or du
Bilad-esSoudan, des richesses mirifiques de l’Inde et très accessoirement de
chrétiens. Or, même en ces temps reculés, les intérêts des rois, des chefs
africains et des Européens avec qui ils commerçaient directement ou
indirectement, étaient tout au plus, complémentaires. Avant et après la
découverte du Nouveau Monde, les Portugais ont ainsi servi, pendant près
d’un siècle, d’intermédiaires dans le commerce côtier africain, utilisant
leurs vaisseaux pour élargir des marchés locaux, voire pour en créer là où il

47 ine-Afrique : le dragon et l’autruche, L’Harmattan, Paris, 2006. Adama Gaye, Ch
48 J. Carpentier, F. Lebrun (dir.) Histoire de l’Europe, Le Seuil, Paris, 1990.
3149n’en existait pas , réaliser des migrations forcées, d’un point de la côte
atlantique à l’autre, pour le compte de rois africains : « Les Portugais
auraient accaparé près de la moitié des exportations d’or de la côte
ouestafricaine quand ils contrôlaient la Gold Coast. Au début, ils avaient du mal
à payer cet or. En effet, les chevaux qu’ils vendaient dans la savane ne
pouvaient pas survivre au climat équatorial. En outre, il y avait une limite
au volume d’habits et d’articles divers que les Akan, qui contrôlaient le
commerce de l’or, pouvaient accepter. Ces derniers recherchaient surtout
des armes. Mais une bulle papale avait interdit ce commerce. Les Portugais
se sont aperçus que les Akan étaient disposés à accepter des esclaves en
échange de leur or. On pouvait s’en procurer en abondance à 800 km au
nord de la côte. Les Akan étaient engagés dans leur propre politique
d’expansion quand les Portugais ont débarqué chez eux ; ils avaient besoin
de main-d’œuvre notamment pour défricher la forêt et effectuer les travaux
agricoles. Les Akans, qui se procuraient déjà des esclaves au Nord, en
échange de leur or, prirent l’habitude d’en acquérir également au Sud.
Dans les années 1470, les Portugais établirent des contacts commerciaux
au large de l’estuaire du Bénin et dans le delta du Niger où les Béninois et
les Igbos étaient disposés à vendre des captifs de guerre ou des personnes
razziées. C’est ainsi que la côte du Bénin et du Nigeria actuels se
transforma en Côte-des-esclaves. Les Portugais devinrent des
intermédiaires maritimes dans un réseau d’échanges locaux. Entre 1500 et
1535, ils ont transporté de 10 000 à 12 000 esclaves, environ, de la
Côte50des-esclaves à la Côte-de-l’Or, par l’estuaire du Bénin ». Le premier
consommateur de la traite négrière atlantique était donc un royaume
africain qui utilisait des esclaves achetés, d’abord au Bénin, puis dans la
région du delta du Niger, en pays Igbo, dans l’estuaire de Cross River, sur
51la côte du Cameroun, au Kongo et enfin en Angola .

49 A. G. Hopkins, An Economic History of West Africa, op. cit. La découverte du Nouveau Monde,
en général, sa mise en valeur, en particulier mettra fin à l’essor économique de la côte atlantique
africaine : avant cela, le commerce de l’or, de certaines productions agricoles et textiles africaines
s’était accru.
50 John Reader, Africa, a Biography of the Continent, op. cit. Les Européens ont également servi
d’intermédiaires d’un point de l’autre de la côte atlantique pour le commerce des tissus en
provenance du Bénin notamment : Ibrahima Baba Kaké, La dislocation des grands empires, op. cit.
John Iliffe, Les Africains, Histoire d’un continent, op. cit. Consulter aussi P. Diagne, « Les
structures politiques, économiques et sociales africaines du XVIe au XVIIIe siècle », in Histoire
générale de l’Afrique, Vol. 5, chapitre II.
51 On distingue trois grandes périodes dans la traite négrière atlantique : « 1440-1460, la traite
naissante n’est qu’une composante d’un commerce diversifié qui est le quasi-monopole des
Ibériques. La seconde période, 1640-1807, qualifiée ‘d’ère négrière » est marquée par l’échec de
l’organisation monopolistique des compagnies d’économie mixte mais par la réussite de l’économie
32
4. Une histoire de copains et de coquins
La traite négrière atlantique a, on le verra, enrichi des États européens et
des négociants de Lisbonne, Amsterdam, Nantes, Bordeaux en passant par
Liverpool, Londres et Bristol. Mais on feint d’ignorer qu’elle a permis à des
chefs africains de disposer de richesses et de moyens de domination si
inédits dans leur société que leur possession a fini par constituer la voie
privilégiée pour acquérir des femmes, se maintenir au pouvoir, accéder au
pouvoir… et le perdre.

Les ressources de l’Afrique ont été convoitées autant que les chefs africains
ont désiré celles que charriait le commerce négrier. La soif de richesses liait
des ruffians africains et européens de tout acabit. La Côte-de-l’Or était
infestée de « toutes sortes de marins, vaguement pirates, venus de tous les
pays d’Europe, qui ne se consolaient pas de la prépondérance
52portugaise ». Les Français, les Anglais et les Hollandais mettent fin au
monopole de ces derniers. Dès la fin du XVIe siècle, les Hollandais
s’emploient à occuper des emplacements côtiers autrefois monopolisés par
les Portugais et s’emparent d’El Mina (la mine) en 1637. Ils sont, à leur
tour, concurrencés par le Danemark, la Suède, le Grand électeur de
Brandebourg qui ouvrent, eux aussi, des comptoirs sur la côte. Les Anglais
surgissent dans cette région en 1663 et fondent, près d’El Mina, un fort
(Cape Coast Castle) : « Le heurt est inévitable, il se produit à la fin du
XVIIe siècle, qui est marqué, sur cette Côte d'Or, par une succession
ininterrompue de conflits qui débouchent vers l’an 1700 sur une sorte de
paix armée. À cette époque, le littoral du Ghana compte trente-cinq forts,
depuis Axim jusqu’à Accra, où l’on ne comptait pas moins de trois forts :
un anglais, un hollandais, un danois. À Mina, on trouvait une foule de
marchands, d’administrateurs et de soldats. La mortalité était très élevée :

négrière privée. Du côté africain, elle est marquée par l’émergence de grands corps politiques qui
sont partiellement le produit de la traite : royaume Asante, royaume Dahomey, Cités-Etats à l‘orient
du delta du Niger, royaume Loango. La troisième période va de 1807 à 1870 : l’ère abolitionniste
qui commence au troisième tiers du XVIIIe siècle » : S. Daget et F. Renault, Les traites négrières en
Afrique, op. cit.
52 Ibrahima Baba Kaké, La dislocation des grands empires, op. cit.
3353l’insalubrité du climat achevait ceux que le paludisme avait épargnés ».
Les Anglais parviennent à dominer les relations commerciales avec les
autochtones de cette côte à la fin du XVIIIe siècle, au grand dam des
Français des Hollandais qui ne ménageaient aucun effort pour monopoliser
le commerce avec les Noirs. Les forts étaient donc des lieux malfamés où
des Africains et des Européens pouvaient s’allier contre d’autres
Européens, où des rois africains pouvaient se placer sous la protection
d’Européens pour échapper à des rivaux africains. Ces alliances et ces
contre-alliances mouvantes étaient l’essence même de l’économie de
54comptoir . Elles n’ont que peu de rapport avec la domination coloniale,
bien qu’elles préfigurent, par bien des aspects critiques, la collaboration
politique et militaire des princes-marchands africains de la fin du XIXe
siècle et des élites africaines du XXe siècle avec l’étranger au détriment de
leurs peuples.
55À l’exception des prazos , qui ont été créés par les Portugais dans la vallée
du Zambèze, à partir de la fin du XVIe siècle ; du Songhaï qui a été détruit
par les Marocains en 1591, en réponse au détournement des flux d’or du
Soudan par les Portugais, les couches dominantes des sociétés africaines
ont commercé avec les Arabes et avec les Européens, en fonction de leurs
intérêts propres, noué avec ces derniers des alliances à géométrie variable
dans un système économique de comptoir où l’intimidation, la négociation
56et la renégociation étaient la règle . On ne soulignera jamais assez, à ce
propos, qu’avant le dernier tiers du XIXe siècle, époque à laquelle, elles
57auraient perdu l’initiative politique et économique , en signant des « traités

53 Ibid.
54 Voir Basil Davidson, The African Slave Trade, op. cit. pour ce qui concerne les guerres entre
Européens, ayant pour enjeu le contrôle des forts côtiers ; consulter aussi Ibrahima Baba Kaké, La
dislocation des grands empires, op. cit.
55 Terres de couronne portugaises mises en valeur par des esclaves appelés chikundas et défendues
par des armées privées. Ces domaines ont pris des dimensions énormes. Ils servaient de base aux
razzias d’esclaves expédiés, pour l’essentiel, au Brésil, vers les Mascareignes, l’Ile Maurice, la
Réunion où ils travaillent dans des plantations de canne à sucre. Le Mozambique a été très éprouvé
par ce commerce. Voir, The Cambridge History of Africa, Vol. VI, «From Angola to Mozambique».
Consulter également K. M. Phiri, ‘La Zambézie du Nord : la région du lac Malawi’ in Histoire
générale de l’Afrique, Vol. V, chapitre 21.
56 he African Slave Trade, op. cit. Basil Davidson, T
57 The Cambridge History of Africa Vol. VI, 1870-1905.
3458inégaux » avec les puissances européennes abolitionnistes, les élites
politico-commerciales négrières africaines n’étaient sous le joug d’aucune
puissance européenne. « Malgré l’influence considérable qu’exerçaient, à
la fin du troisième quart du XIXe siècle, les puissances européennes,
française, anglaise, portugaise, allemande et les intérêts commerciaux
qu’elles détenaient dans différentes régions de l’Afrique, leur mainmise
59politique y demeurait extrêmement limitée ».

Il semble que l’Afrique ait hérité, de cette ère, riche en expérimentation
politique, de sérieux problèmes d’institutionnalisation des règles de
conduite des affaires et de gouvernement. Ceux-ci sont d’autant plus
difficiles à éradiquer qu’ils correspondent, de nos jours encore, à des
systèmes économiques caractérisés par la rareté et la précarité
60perpétuelles . Certes, il arrivait que les Blancs et les Noirs s’étripent : des
guerres horribles ont opposé le Kasanje, le Kongo aux Portugais et à leurs
alliés locaux ; le Mutapa à ces mêmes Portugais ; les Arabes swahili aux
Portugais, l’Ashanti aux Anglais et à leurs alliés locaux. Les Portugais,
encore eux, ont recruté de nombreux guerriers maravi pour les aider dans
leurs campagnes contre les Karanga ou les Shona au sud du Zambèze ou
61pour évincer leurs ennemis du voisinage de leurs comptoirs fluviaux : il
s’agissait invariablement, au départ, de querelles de larrons qui ont mal
tourné pour les royaumes et des groupes de marchands africains et non
d’entreprises de colonisation visant à mater des résistants. Les interventions
des Européens dans des affaires dites africaines, qui sont en réalité, celles
d’acteurs africains en quête de protecteurs, de partenaires, de ressources
extérieures, de domination politique, en échange d’or et d’esclaves, datent
62de cette époque où des souverains africains n’hésitaient pas à envoyer des
ambassades auprès de souverains européens pour leur demander une

58 « Ces traités étaient de deux sortes : les uns concernaient l’abolition de la traite négrière
extérieure, les autres étaient des traités politiques par lesquels les chefs africains apparaissaient
comme renonçant à leur souveraineté en échange d’une protection ou de la promesse de ne signer
aucun traité avec d’autres pays européens » : G. N. Uzoigwe, « Partage européen et conquête de
l’Afrique » in Histoire générale de l’Afrique, Vol. VII, chapitre II.
59 Ibid.
60 En 2005, près de 80% des Africains vivaient avec moins de 2 dollars par jour : Alternatives
internationales hors série n°6, décembre 2008. Les pages du Rapport mondial sur le développement
humain 1997 - axé sur la pauvreté et le développement humain - qui concernent l’Afrique
subsaharienne n’ont rien perdu de leur actualité. Ce rapport peut donc être consulté avec profit.
61 David Birmingham, Central Africa to 1870, Zambezia, Zaïre and the South Atlantic, The
Cambridge History of Africa. K. M. Phiri, « La Zambézie du Nord : la région du lac Malawi », in
Histoire générale de l’Afrique, Vol. V, chapitre 21, op. cit.
62 The Cambridge History of Africa, Vol. IV.
35assistance militaire contre des rivaux africains. « Au XVIIe siècle, les
souverains d’Allada craignent d’être attaqués par les Dahoméens, les
Mahi, les Oyo et les Nta qui peuvent les attaquer à tout moment. Les petits
États du littoral tels que le Coto, Ouidah ou Offra qu’ils avaient soumis
tendent à s’affranchir de leur tutelle. Pour y échapper, ils recherchent des
63appuis extérieurs et s’adressent aux Européens »… « … Ils envoient une
ambassade à la cour de Philippe IV d’Espagne en 1658 et une autre à
Versailles, en 1670, en vain. Leur capitale est pillée vers 1680 par une
64armée ennemie venue du Nord… ».

L’exemple de « transaction hégémonique » (Bayart), (nous dirons, petit
arrangement) relaté ci-après est ahurissant mais n’a rien d’exceptionnel. Il
se rapporte à la collaboration des Portugais et des souverains Mutapa et
illustre parfaitement bien l’âpreté des luttes qui déchiraient une classe
politique avide de tapis persans, de porcelaine chinoise, de cotonnades
65indiennes colorées et de perles importées : « Jusqu’en 1540, les relations
avec les Portugais étaient officialisées par l’ouverture d’une mission
diplomatique et commerciale auprès du palais royal mutapa…. Les
Portugais versaient un tribut en étoffes et en perles aux souverains mutapa
en échange du droit, accordé à leurs négociants, de circuler dans
l’ensemble l’empire. Puis les Portugais se mirent à dominer les monarques
mutapa à la suite de deux guerres (1569 et 1575) »… Pour faire face à des
rébellions, un souverain mutapa nommé Gatsi Rusera, « ... a signé avec les
Portugais, un traité d’assistance militaire et promis, en échange, de leur
céder toutes ses mines d’or, de cuivre, de fer, de plomb et d’étain. À la mort
de Gatsi, une guerre de succession opposant Mamvura à son neveu éclata.
Le premier a sollicité et obtenu l’aide militaire des Portugais en 1629. En
contrepartie, Mamvura leur a accordé le droit de circuler librement dans
son empire. Il en a expulsé les commerçants arabes swahilis et autorisé les
missionnaires dominicains à y prêcher leur religion. Il s’est engagé à
supprimer le tribut payé par les Portugais et à leur verser un tribut. Forts
de ce traité, des commerçants et des aventuriers portugais arrivèrent de
plus en plus nombreux au Mutapa. Ces derniers s’emparèrent de terres
auxquelles la Couronne portugaise reconnut plus tard le statut de prazo
(terre de la Couronne). C’est ainsi que les marchands portugais passèrent
du statut d’hôtes à celui de maîtres. Le Mutapa se désintégra sous l’effet de

63 Ibrahima Baba Kaké, La dislocation des grands empires, op. cit.
64 Ibid.
65 Kevin Shillington, History of Africa, Macmillan, 1995. Claudio Moffa, op. cit.
36leur individualisme, inaugurant un processus qui donnera naissance à
66l’empire rozwi ».

Les interventions européennes se multiplieront, à la demande
d’entrepreneurs politiques africains qui n’hésiteront pas à dépeupler leur
67région, à mesure que « les ressources de l’extraversion » aiguiseront les
crocs des uns et des autres. Elles faciliteront, le moment venu, des
entreprises de « pacification » coloniales qui seront menées avec des
troupes noires ; l’occupation coloniale, l’élimination de résistants aux
motivations variées et visiblement mal informés, dans un monde déchiré
par une multitude de conflits et de migrations internes. Aujourd’hui donc
comme hier, on s’abrite, contre son peuple, derrière des accords de
coopération économiques et militaires (qui pour être remaniés, n’en existent
pas moins) sans que les intérêts des Européens et ceux des classes
politiques africaines soient, pour autant, identiques.

Une longue liste de structures politiques et de peuples ayant vécu de la
traite négrière sera fournie plus loin. On peut, pour l’instant, regretter que
leurs intérêts soient occultés par une littérature officielle amnésique qui a
expulsé les bénéfices des traites négrières de l’histoire économique de
l’Afrique alors qu’elles en constituent la sève (lifeblood : Inikori) depuis la
68nuit des temps. À en croire Hérodote, dans l’Antiquité, les Garamantes ,
(ancêtres de certains Touareg actuels), perchés sur leurs chars, coursaient
69déjà le Troglodyte , (les Toubou) qui habitait un territoire, centré sur le
Tibesti, qui s’étendait au sud de la Lybie, au Nord-est du Niger et au Nord
du Tchad actuels. Ils vivront de ce commerce jusqu’au…XIXe siècle, au
70moins .

66 The Cambridge History of Africa, Vol. IV, «The Kingdom of the Mwene Mutapa». Ndaywel E
NZiem « La région au sud du Zambèze » in Histoire générale de l’Afrique, Vol. V, chapitre 22. R.
Oliver et J. D. Fage, A Short History of Africa, op. cit.
67 Jean-François Bayart, L’État en Afrique, la politique du ventre, Fayard, Paris, 1989.
68 Pour ce qui concerne leur rôle dans le début du commerce transsaharien, voir The Cambridge
History of Africa, Vol. II, «Carthage and North Africa».
69 S. Daget et F. Renault, Les traites négrières en Afrique noire, op. cit. R. Oliver, The African
Experience, op. cit.
70 Histoire générale de l’Afrique, Vol. VI, : « Les apports d’esclaves vendus par le Fezzan
provenaient de razzias ou de traitants. Les expéditions vers le Sud étaient annuelles ; elles
descendaient au Kanem et même au Bornou et pouvaient ramener jusqu’ à 1800 captifs. Ceux-ci
étaient vendus notamment en Turquie. Ils étaient vendus en échange de produits venant du Nord aux
37De nombreux conflits africains actuels plongent, faut-il le rappeler, leurs
racines dans ces époques hautement cynégétiques où des peuples
vulnérables, transformés en gibier par leurs voisins ou par leurs propres
souverains, ne devaient leur survie qu’à la puissance de leurs jarrets ; à leur
détermination à squatter des zones répulsives (marais, falaises, régions
71déshéritées, etc. ). « Il semble que de nombreux groupes ethniques actuels
soient issus de la fuite provoquée par les guerres de capture d’esclaves de
e ela fin du 17 et du début du 18 siècles. Car, dans cet univers chaotique, les
gens se définissaient par leur aptitude à échapper à la capture et à la
72longue marche mortelle vers la côte ». Nous verrons, ainsi, au cours de
cet essai, que le commerce « licite » et l’occupation coloniale sont des
versions remaniées de vieux partenariats négriers dont les bénéficiaires
africains restent facilement repérables, malgré l’espèce d’omerta qui, en
dehors d’études académiques irrévérencieuses, les protège à ce jour.
5. Que conclure ?
Pour clore ce chapitre, quelques évidences permettront de préciser le sens
donné au mot marginalisation dans ce livre : l’Afrique du Sud, première
eéconomie du continent africain, ne serait, en 2010, que la 61 économie
73mondiale . L’Afrique représente 12 % de la population mondiale, 1,5 % du
PIB de la planète. Elle exporte des combustibles, des produits manufacturés
et des matières premières non énergétiques vers l’Asie, l’Union
européenne, les pays membres de l’ALENA, etc. Elle n’a reçu, en 2007,
que 2,4 % des investissements directs étrangers mondiaux. Ces derniers
74sont allés, pour moitié, au secteur des mines et du pétrole .

Bornouans et aux Kanembou. Ces marchandises transitaient par le Fezzan dont le souverain
touchait une taxe sur chaque esclave introduit dans son domaine. Certaines années, au début du
XIXe siècle, le chiffre s’élevait à 4000 individus, chiffre qui progressa par la suite (…). Les esclaves
constituaient la principale composante du commerce du Fezzan. À la moitié du XIXe, ceux-ci
représentaient les deux tiers des apports du Soudan qui, sans cela auraient été insuffisants pour
alimenter de véritables échanges. Les esclaves étaient expédiés jusqu’en Syrie » ; S. Daget et F.
Renault, Les traites négrières en Afrique, op. cit. Sur les origines de ce commerce, voir Tadeusz
Lewicki, « Le rôle des Sahariens dans les relations entre le Nord et le Sud », in Histoire générale de
l’Afrique, Vol. III, chapitre 11.
71 H. A. Ibrahim, « Le Soudan au XIXe siècle », op. cit.
72 John Reader, Africa, a Biography of the Continent, op. cit. J. F. Ade Ajayi, « L’Afrique au début
du XIXe siècle : problèmes et perspectives », in Histoire générale de l’Afrique, Vol. VI.
73 Données en ligne.
74 Alternatives internationales, Hors-série n° 6.
38L’Afrique, singulièrement l’Afrique subsaharienne, reste un acteur mineur
du système international : elle est quasiment absente de segments de
75l’économie officielle mondialisée en raison de ses spécialisations . Son
insertion réussie, à terme, par la voie de l’économie criminelle mondialisée,
dans laquelle elle aurait pourtant plongé de façon considérable, ne serait
même pas assurée. Les logiques rentières y restent prédominantes en 2010.
La pauvreté et l’analphabétisme massifs qui frappent les populations
africaines semblent devoir limiter ou exclure pour longtemps, l’application
élargie de stratégies de repositionnement réussies dans le commerce
mondial officiel, par des bas salaires couplés à un minimum de
savoirfaire, à l’instar de ce qui s’est fait ailleurs. Ces dernières exigent, en effet,
76un minimum de santé, d’éducation , de stabilité politique positive et de
partenariats vertueux forgés par l’histoire.

En conséquence, dans cet essai, la notion de marginalisation sert à mettre
l’accent sur les difficultés historiques qu’éprouvent, depuis toujours, les
couches dominantes des sociétés subsahariennes à tirer parti de leurs
relations avec l’extérieur pour susciter ou accompagner des changements
sociaux susceptibles de modifier leur mode d’insertion et leur rôle dans le
système international.

Cet angle d’analyse est d’autant plus stimulant que le commerce avec
l’étranger est la mère du changement social. Lorsque ce dernier est
qualitativement insuffisant, comme ce fut le cas pour ce qui concerne les
rapports sociaux secrétés par les traites négrières orientales, la traite
négrière atlantique, le commerce « licite », le commerce colonial et
77postcolonial , on peut difficilement s’attendre à ce qu’une région modifie
son rang dans le monde : l’Afrique est donc marginalisée, au sens littéral du
terme, depuis longtemps, sans pour autant être hors jeu. C’est précisément
78cette « marginalisation répétitive et cumulative » que les périodes de

75 NG et Yeats, « La segmentation de l’économie mondiale », Institut de la Banque mondiale,
données en ligne.
76 L’indicateur de pauvreté humaine élaboré par le Programme des Nations unies pour le
développement (IPH) comprend une faible espérance de vie, le manque d’éducation de base, le
manque d’accès aux ressources économiques générales et ne se limite pas à la pauvreté monétaire.
77 Voir le dernier volet de cet essai.
78C. Coquery-Vidrovitch, « Développement et sociétés africaines : les facteurs de freinage », in C.
Coquery-Vidrovitch, D. Hemery, J. Piel (dir.), Pour une histoire du développement, États, sociétés,
développement, Paris, L’Harmattan, 1988.


39flambée des cours des matières premières et les discours des institutions
internationales spécialisées tendent à occulter. Le chapitre suivant a pour
but de montrer comment leur représentation de la marginalisation des
économies africaines a été construite et comment elle est devenue crédible
malgré ses omissions vertigineuses.





40

DEUXIÈME PARTIE
CHRONIQUE D’UNE HISTOIRE TRÈS ABRÉGÉE

« Depuis quelques années, on
s'accorde à reconnaître que le
développement de l'Afrique,
quelle que soit sa définition
exacte est confronté à de
sérieux problèmes. La plupart
des commentateurs attribuent
ceux-ci, pour une part, aux
changements intervenus dans
les relations économiques et
politiques internationales de la
seconde moitié des années 70
et qui, avant même
l'effondrement spectaculaire du
système politique de l'Europe
de l'Est, dominé par l'Union
soviétique, marquèrent la
défaillance du système mondial
79d'après-guerre ».
Stephen Ellis













79 'Afrique maintenant, op. cit. S. Ellis (dir.) L

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