Commerce et changement en Angola au XIXe siècle

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Une idée devenue courante soutient que le commerce à longue distance, en Afrique et tout particulièrement en Afrique centrale, n'est apparu que sous la pression des Européens. Cette vision mettait les organisations africaines - politiques et économiques - dans la dépendance des initiatives européennes. Cet ouvrage montre que les Européens n'ont pu organiser leurs réseaux commerciaux que grâce au système commercial africain. Le commerce apparaît surtout comme l'agent des complémentarités inter-africaines tout en mettant en évidence la longue durée de l'hégémonie africaine dans les rapports afro-européens. L'analyse des grandes organisations politiques de l'Afrique centrale - Lunda, Imbangala, Tshokwe - dévoile la cohérence des structures africaines, qui mobilisent les valeurs commerciales pour mieux asseoir leur pouvoir. Si les Africains ont su intégrer les techniques et les valeurs commerciales européennes ayant permis la modernisation des agents de production, ils ont été en contrepartie incapables d'assurer les changements des structures du pouvoir - politiques, religieuses, familiales indispensables à la construction de la modernité.

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COMMERCE ET CHANGEMENT EN ANGOLA AU XIXe SIÈCLE IMBANGALA ET TSHOKWE FACE À LA MODERNITÉ
TOME I

Photo de couverture:

Carlos Barata blanc

Petite sculpture tshokwe représentant un commerçant montant un bœuf-cheval (MLA: l064a). Museu e Laborat6rio Antropol6gico, Coimbra.

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3351-0
Composition: Alfanumérico, Lda. Lisbonne, PORTUGAL

ISABEL DE CASTRO HENRIQUES

COMMERCE ET CHANGEMENT EN ANGOLA AU XIXe SIÈCLE IMBANGALA ET TSHOKWE , ... FACE A LA MODERNITE
TOME I
PRÉFACE DE

JEAN DEVISSE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

A mon grand-père qui m'a appris la différence.

A la mémoire de LuIs de Albuquerque et de Joaquim Barradas de Carvalho.

PRÉFACE

Madame Isabel de Castro Henriques vient d'apporter une contribution exceptionnelle à notre connaissance, entore trop embryonnaire, du passé de l'Afrique centrale. Elle a consacré des années de travail à l'analyse d'un espace politique et économique complexe: celui des Lunda. Avec toutes les nuances qu'imposaient les sources consultées, elle a montré les méthodes très originales, sans rapport avec les conceptions européennes, d'administration directe ou indirecte de l'''empire'' par le pouvoir central lunda, et aussi comment celui-ci utilisa, à l'ouest, les Imbangala puis les Tshokwe comme de véritables glacis protecteurs contre les pressions, économiques d'abord, des Portugais; la contrepartie du côté oriental manque un peu, mais l'auteur a ouvert tant de pistes de recherche et de réflexion, qu'il lui appartient maintenant, à la tête d'une équipe internationale de chercheurs, de poursuivre l'effort jusqu'à l'océan Indien. Avec une ténacité et un courage rares, Isabel de Castro Henriques a rassemblé une grande quantité de sources inédites ou mal connues. Elle a surtout . eu le talent d'en tirer, par un fichage minutieux et précieux, jusqu'à l'extrême détail, les matériaux de base de son raisonnement très neuf et de sa thèse monumentale. La longue rétrospective consacrée aux rapports mentaux et politiques des Portugais avec l'Afrique entre le 2ème etle dernier quart du 20ème siècle n'était peut-être pas tout à fait aussi indispensable que l'a pensé l'auteur; surtout elle n'est pas assez comparative par rapport à ce que s'est produit dans l'ensemble des pays occidentaux. Du moins, Madame Castro Henriques s'est fournie à elle-même et nous a fourni des informations nécessaires à l'approfondissement du sujet. L'essentiel n'est pas là. L'auteur montre, d'une manière telle qu'elle emporte l'adhésion, qu'il existait, à l'intérieur des structures économiques et militaires lunda, un véritable espace économique, contrôlé par eux, d'un océan à l'autre, que des routes commerciales traversaient cet espace et que des produits, soigneusement étudiés, y étaient transportés par des marchands dont, peut-être, nous souhaiterions mieux connaître la physionomie et le statut. Le soin apporté par l'auteur à étudier, cas par cas, la production et la circulation du manioc, celles des défenses d'éléphant, celles du miel et de la cire, fournit de concrets appuis à la thèse centrale. Les choses deviennent plus intéressantes encore pour ce qui est du sel, dont les circuits sont beaucoup plus complexes qu'on ne le croyait. Les stratégies économiques, militaires, sociales des groupes humains de niveaux et compositions différentes - que l'auteur ni nous ne nous résignons à nommer

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ethnies - sont démontrées, rouage par rouage. Leur place dans l'espace et dans l'évolution montre bien l'intérêt d'une étude centre/périphéries dans le cas lunda. Sans doute cette étude aurait-elle gagné encore à s'appuyer davantage sur des repères environnementaux; déjà l'importance du cours des fleuves et des rivières est fortement mise en valeur. Ils sont "frontières" souvent, qui arrêtent, d'ordre du pouvoir central, les voyages des Européens curieux de connaître l'intérieur, quitte a en laisser passer quelques-uns dont les récits sont, pour Madame de Castro Henriques, de précieux indicateurs; les souverains de l'Afrique de l'Ouest ne réagissaient pas autrement en matière de contrôle du territoire, jouant sur l'étendue des terres et les difficultés des traversées, pour limiter l'accès des marchands arabo-berbères aux zones de production de l'or. Madame de Castro Henriques retrouve donc, dix à douze siècles plus tard, un comportement comparable chez les Lunda. Ce comportement n'avait pas été possible probablement pour les Kongo, à cause de la faible profondeur de l'espace contrôlé. Plus tard, après 1850, la pression des méthodes et des produits européens se fait plus vive et désorganise peu à peu celles du pouvoir et des marchands africains. Les Européens, Portugais essentiellement, gagnent la partie, rattachant la moitié occidentale de l'Afrique équatoriale à une économie-monde dont les effets et les demandes sont très différentes de celles que connaissait l'ancien système d'échange. Au passage, l'intérêt qu'accordent les Européens à certains produits de retour, en échange de leurs ventes, provoque une adaptation cohérente des producteurs africains. C'est le cas pour le manioc, par exemple, culture essentiellement féminine, très exigeante en main-d'œuvre; l'occasion est ainsi offerte à Madame de Castro Henriques d'étudier le statut des femmes productrices. Au fur et à mesure que se détruit lentement l'ancien équilibre économique des Lunda, l'emprise de l'économie-monde européenne et de ses traditions sociales se fait plus forte et pénètre plus loin. Imbangala puis Tshokwe sont chargés de freiner le mouvement. Les derniers, guerriers, sont aussi sculpteurs officiels de l'empire; et les Portugais, dès le 19ème siècle, ne dédaignent pas d'acheter les effigies sculptées des personnages importants de la vie lunda, produites par les Tshokwe mais adaptées avec candeur et humour à la demande profane. Ces statues atteignent aujourd'hui des prix exorbitants sur le marché de l'art. L'historien des sociétés africaines aussi bien que les comparatistes soucieux de retrouver convergences et nuances entre continents trouveront dans cette thèse bon nombre de sujets de réflexion. L'un de ses plus grands mérites est de fournir quelques éléments totalement inconnus jusque-là ou peu souvent reproduits, comme cette carte de l'Angola vers 1916, qui ilPporte un assez stupéfiant regard externe, diviseur en ethnies évidemment rivales, superposable aux: éléments du contrôle de l'espace auparavant mis en valeur par Isabel de Castro Henriques. Je souhaite très vivement que ce beau travail soit rapidement mis à la disposition des chercheurs, au moins en portugais et en français, dans une version aussi proche que possible, pour la documentation, de la version initiale. Jean DEVISSE Professeur Emérite Université de Paris I

REMERCIEMENTS

Ce livre est l'édition d'une thèse de doctorat soutenue à l'université de Paris I, en février 1993. Élaborée dans trois pays et deux continents, pendant de si longues années, elle a dû compter avec la collaboration d'un grand nombre de personnes. Toutefois, les premiers remerciements s'adressent à l'Université française qui m'a donné la possibilité de me consacrer à l'Histoire de l'Afrique, au moment où, dans mon pays, cette option était impossible. Je dois aussi remercier ceux qui, à Paris-I et au Centre de Recherches Africaines (CRA), m'ont initié à l'Histoire de l'Afrique: Raymond Mauny, Roger pasquier et le très regretté Yves Person. A ceux-là sont venus s'ajouter Jean Devisse, qui a accepté de diriger cette thèse en lui imposant la rigueur qui est la sienne, Alfredo Margarido, dont la connaissance de l'Angola m'a été indispensable, Jean Boulègue et Yoro K. Fall. J'ai pu compter, à la Faculté de Lettres de Lisbonne, avec l'appui de Manuel Viegas Guerreiro et d'Ilîdio do Amaral. Sans l'amitié de Victor Jabouille, Président du Conseil de Direction, cette étude n'aurait pas pu se faire, car il m'a permis d'utiliser au mieux les possibilités techniques de l'institution. Il a été secondé par Mmes Rosalina Santos et Lucilia Miranda. Quelques amis m'ont apporté un soutien essentiel dont Vasco de Castro, José Fialho, Ferran Iniesta, Fatima Lopes, Fernando Pereira Marques, Agostinho da Silva, Vera Teixeira, Miguel Veiga, mon oncle Ant6nio Garcia Braga ainsi que mes Parents, les tout premiers. En Angola, et plus particulièrement à Luanda, j'ai pu bénéficier de l'aide aussi amicale qu'efficace apportée par Luisa Almeida, Ruy Duarte de Carvalho, Aurora Ferreira, Conceiçao Neto et Paula Tavares. Les différentes tâches d'organisation matérielle ont été assurées par Elisa Costa, Paula Costa, José Ant6nio Fernandes, Maria da Graça de Castro Henriques, Pedro de Castro Henriques, Joze Hradil, Joao Pinto, Luis Tavares, mais tout particulièrement par Maria Joao Dias et ma fille aînée Inês de Castro Henriques. David Mampouya a assuré la tâche complexe de préparer le manuscrit pour cette édition. Ma fille Mariana a su supporter avec stoïcisme les conditions diffiGiles imposées par ce travail.

INTRODUCTION

L'Angola de nos jours est le résultat d'une histoire complexe, où se combinent les choix africains et les pressions européennes. La réorientation des choix politiques européens et américains du XIxe siècle a entraîné la révision des activités commerciales. L'abolition de la traite a modifié de façon définitive les enjeux de la production africaine, ce qui a exigé des solutions politiques nouvelles. Le territoire, encore caractérisé par les déchirures inter-nations ou interethnies, se trouve de plus en plus soumis aux efforts des Portugais, décidés à lui imposer une direction centralisée, à laquelle devaient obéir toutes les autorités angolaises. Les stratégies africaines s'organisent pour maintenir leur hégémonie, y compris économique. Les décisions prises à Berlin en 1884-1885 ont ouvert le chemin à une déchirure des unités politiques et ethniques: parmi d'autres, le grand ensemble lunda, qui intégrait les Tshokwe et était apparenté aux Imbangala, se trouve divisé, "distribué" par trois puissances coloniales: le Portugal, la Grande-Bretagne et la Belgique. Ces interventions européennes s'imposent au moment même où les sociétés africaines sont en train de chercher à se donner des moyens politiques mais surtout économiques pour faire front aux nouvelles exigences des Européens. Le développement des nouvelles productions, entraînant des relations commerciales plus flexibles, devait, selon les Africans, permettre de maintenir les réseaux commerciaux, sans compromettre l'autonomie politique. En fait, l'Angola était alors la scène d'importantes mutations, allant dans le sens d'une modernisation interne des structures politiques et économiques, processus brusquement freiné du fait de la nouvelle distribution des territoires africains par les puissances européennes. L'analyse de la situation qui se développe dès la fin du XVIIIe siècle montre certes que l'Afrique était encore la victime de la traite négrière. Mais déjà commençaient à apparaître des projets économiques plutôt tournés vers la pro,duction et la commercialisation des produits "légitimes". Les documents nous permettent de souligner l'importance du commerce à longue distance entièrement africain, car contrairement à une illusion malheureusement trop courante, ce commerce à longue distance n'est pas une invention européenne. Les structures politiques et économiques des sociétés africaines avaient pu organiser ce système d'échanges, sans lequel d'ailleurs aucune relation commer-

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ciale ne serait possible en Afrique: ce fut "grâce à l'organisation de la production et de la commercialisation africaines que le commerce afro-européen a pu se développer. Face aux demandes européennes, les Africains ont cherché à répondre, tout en se donnant les moyens de soumettre ces sollicitations aux règles afriëaines. La pression européenne n'aurait jamais été suffisante pour provoquer un changement des structures africaines, sans la participation active des producteurs et des responsables politiques africains. Le changement, dont nous cherchons à montrer les méandres, était déterminé, voulu et contrôlé du dedans par les Africains, tout en étant souhaité et stimulé du dehors par la demande européenne. Dans ces conditions, nous sommes amenés à nous rendre compte que le commerce "légitime" européen n'a pu se développer que grâce à la présence de moyens et à une volonté africaine capable d'identifier les demandes européennes et d'organiser la structure du travail pour y répondre de façon régulière. Ce dynamisme africain va profiter de l'élargissement continuel des échanges pour mener à bien la transformation des anciennes structures et consolider la réorganisation politique et économique des différents espaces angolais. Nous sommes ainsi amenés à considérer au plus près ce "dedans africain", pour être à même de comprendre les liens dynamiques qu'il soutient avec le "dehors portugais". Pour ce faire, nous avons été forcée de choisir, parmi les sociétés angolaises, celles qui, à l'intérieur du pays angolais actuel, avaient joué des rôles particulièrement significatifs non seulement par rapport au commerce, mais aussi dans le cadre de l'affrontement armé contre les Portugais. Cette délimitation de l'objet de la recherche allait presque de soi: il serait impossible de prétendre dans le cadre d'une thèse à une analyse soutenue de cet ensemble si vaste et encore si embrouillé des sociétés angolaises. Car s'il faut agir lentement, de façon à comprendre la réalité africaine - ou plutôt les réalités africaines -, leur logique, leurs pulsions, leurs contradictions, leurs mécanismes de production etde reproduction - il faut aussi identifier et structurer les différentes périodes de son évolution historique. Comment, autrement saisir, et comprendre les capacités de réponse et d'adaptation face aux chocs venus de l'extérieur auxquels vient s'ajouter le poids des bouleversements et des changements endogènes, qui s'accumulent lentement à travers le XVIIIe et le XIXe siècles? Parmi les différentes sociétés qui occupaient une place particulière à l'intérieur de l'Angola, nous en avons retenu deux qui tout au long du XIXe siècle ont joué un rôle essentiel dans le processus historique de la région: les Imbangala de Kasanje et les Tshokwe de l'Outre-Kwangu. Ces deux sociétés, certes originaires du groupe lunda, présentent des différences remarquables pour ce qui est de leurs structures, de même qu'elles occupent des positions fort inégales dans le contexte géographique, voire politique de la région. Cela a entraîné des rapports aussi particuliers que différenciés avec les Européens et des parcours historiques à la fois complémentaires et distincts. L'étude de ces deux groupes permet de mettre en évidence les particularités des réponses africaines, à l'influence extérieure qu'aux sollicitations

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internes, résultant des nouvelles articulations politiques. Le processus de changement avait été amorcé très tôt dans cette région, mais il s'est aggravé à partir du milieu du XIX. siècle. Les Imbangala, coiffés par un Jaga, apparaissent dans la tradition orale angolaise, telle qu'elle nous a été transmise par les documents écrits, vërs les premières années du XVII. siècle. Installés dans la cuvette de Kasanje, ils ont été à l'origine d'un Etat-courtier qui s'est donné les moyens d'empêcher les Portugais ou même leurs agents africains de rentrer en relations - commerciales ou autres - avec les populations des régions de l'Afrique orient:.'Ùe. L'histoire des relations entre les deux groupes est essentielle pour la saisie des formes africaines d'organiser la relation avec les Européens, surtout au moment où la traite négrière est en train de céder la place, qui avait été la sienne pendant des siècles, à des activités commerciales "légitimes", Les systèmes politiques africains doivent gérer la nouveauté, agissant de façon à susciter des productions nouvelles, sollicitées d'ailleurs par le commerce européen. Les demandes européennes sont reconnues par les pouvoirs et les producteurs africains, ce qui autorise le changement et surtout la modernisation des systèmes. Les Imbangala s'étaient créé une situation de monopole grâce au double

rapport soutenu d'une part avec les Portugais, de l'autre avec les royaumes et les
organisations politiques de la vaste région de l'Angola orientale, au-delà de la Kwangu. Ayant écarté les Européens de tout contact direct avec la rivière et donc des populations de l'Outre-Kwangu, les Imbangala verrouillent les relations avec l'immense espace de l'Afrique orientale et centrale, ce qui leur donne une autorité constante dans la gestion des affaires, courantes aussi bien qu'exceptionnelles. Le renouvellement du système des échanges luso-africains ne pouvait pas ne pas secouer le royaume de Kasanje, dont le pouvoir dépendait de la capacité militaire et économique à maintenir les Européens en dehors de l'espace associé à la rivière Kwangu. Tout à l'inverse, les Tshokwe semblent presque absents des choix politiques et économiques pendant le premier tiers du siècle. Le groupe n'émerge que très rarement dans les textes dont nous disposons, portugais ou autres. Nous savons toutefois, ne serait-ce qu'à travers la tradition orale retenue par les voyageurs du XIX. siècle, que le groupe se trouvait depuis fort longtemps dans le territoire qui est resté le sien. Ce n'est cependant qu'à partir des années 1840 que les Tshokwe deviennent des intervenants fort visibles et déterminés dans les réseaux commerciaux internes, ce qui implique des relations continuelles, voire privilégiées avec les Européens. Les textes retiennent surtout cette capacité de répondre de façon presque instantanée à la demande extérieure de produits "légitimes". Les Tshokwe modifient leurs structures politiques, ce qui renforce leur capacité d'intervention, au point de déterminer un remodelage politique et commercial de la région. La mutation sera d'ailleurs telle que des groupes militaires tshokwe parviendront à démanteler l'Empire lunda, grâce à l'occupation de la capitale - Musumba - en 1887.

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C'est dire que derrière les deux sociétés angolaises, en toile de fond, c'est l'ancien Empire lunda qui apparaît. L' histoire des deux groupes, qui ont maintenu leurs liens symboliques, parfois pragmatiques avec les Lunda, permet ainsi de saisir les options des sociétés africaines de la région la plus orientale de l'Angola, ce qui implique l'analyse aussi de quelques-uns des choix des populations de l'Afrique centrale. Comment entreprendre cette étude? Comment réussir cette approche des continuités, des mutations, des innovations des sociétés de l'espace angolais, tout au long du XIX. siècle? L'histoire de ces deux groupes, ainsi que ceIle de leurs voisins, dépend pour l'essentiel de la tradition orale telle qu' eIle a été retenue par les voyageurs européens du XIX. siècle, associée aux documents européens: récits ou journaux de voyage, documents administratifs, lettres, rapports, dessins, cartes ou photographies. Si ces documents ne sont pas très nombreux, surtout en ce qui concerne les populations instaIlées hors du "contrôle" portugais, ils sont encore plus faibles du point de vue de la qualité du regard européen jeté sur les sociétés africaines. A l'eurocentrisme inévitable s'ajoute le manque de connaissances de la majorité des auteurs portugais - surtoul des commerçants - de la première moitié du siècle. Nous trouvons ici un des paradoxes du "cas" portugais. Si le rôle fondamental du commerce dans le développement des rapports euro-africains et de la connaissance de l'Autre est une donnée acquise et même banalisée de nos jours, les Portugais dont l'entraînement intellectuel était presque nul, plongés dans des relations commerciales constantes avec les Africains, ne peuvent produire que des documents médiocres, malgré leur intégration dans les structures africaines. Or le regard et les écritures des auteurs lettrés du dernier quart du XIXe ne peuvent évidemment traduire la densité de l'expérience des premiers. Ce qui explique un certain nombre d'hésitations du texte. A tout cela, il faut ajouter la façon dont ces documents ont été utilisés dans les études produites dans le contexte colonial portugais. Jusqu'en 1974, le processus de production de la connaissance portugaise concernant l'Afrique a été profondément dépendant de l'idéologie coloniale, marqué donc par les contraintes imposées par le régime dictatorial et colonialiste portugais. La dureté des règles coloniales a été d'ailleurs renforcée par la guerre coloniale, qui a contribué à une certaine déréliction du travail des anthropologues et des historiens. Certes, quelques anthropologues, quelques historiens se sont inscrits dans le flux de l'anti-colonialisme militant qui avait marqué un certain regard portugais minoritaire; mais ces hommes, ces oeuvres, n'ont pas pu enrayer le système et sont restés marginaux, jusqu'à ce que le coup d'état d'avril 1974 vienne imposer le renversement du système. Pendant la première moitié de notre siècle, la majorité des études européennes consacrées à l'Afrique et aux Africains, a été marquée par l'inéluctable pesanteur des idéologies coloniales, qui ne pouvaient qu'imposer une vision déformée de l'Autre africain, proposant et imposant des lectures eurocentriques qui servaient les intérêts du colonisateur. Cette orientation a commencé à changer à

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partir de la Conférence de Bandoeng (1955), annonçant la fin des situations coloniales et la cascade des indépendances africaines. Du côté de la connaissance de l'Afrique "portugaise" la situation était tout autre, dominée par le phénomène colonial. Certes, elle a connu des études provenant d'autres horizons culturels, surtout dès les années 1960. Elles sont essentiellement produites dans le cadre de la guerre de guérilla déclenchée en Angola, entre février-mars 1961, pour servir les projets spécifiques des deux groupes qui s'affrontent. Ces études s'orientent dans deux directions: il y a d'abord celles qui se préoccupent surtout de dénoncer la situation coloniale en démontant le mécanisme pervers de la domination. Cela rend souvent les études fragiles, la dénonciation prenant le pas sur la rigueur. Sur un registre complémentaire, il faut regarder les études qui, en s'appuyant sur les instruments théoriques et méthodologiques perfectionnés à partir des connaissances acquises dans d'autres régions africaines, proposent une lecture moins figée et moins réductrice de l'histoire angolaise. Néanmoins, la grande majorité des études concernant l'Angola reste dans le cadre intellectuel portugais trop dépendant de l'idéologie coloniale de l'époque. Dans leur vision de l'histoire, dominée par le luso-tropicalisme et par l"'originalité" des relations luso-africaines - ce serait le nombre de mulâtres qui dirait la teneur des relations et déterminerait le futur -, les Portugais ne s'intéressent réellement qu'à leurs affaires commerciales et aux conditions d'épanouissement de celles-ci, en faisant autant qu'il se peut abstraction des producteurs, c'est-à-dire des Africains. Dans cette étude, nous avons cherché à isoler les techniques qui nous semblent capables de permettre une analyse efficace des options africaines, ayant entraîné des changements. Le commerce nous est apparu comme le lieu où il était possible de saisir la façon dont les sociétés africaines étaient capables de gérer de façon plutôt dynamique les relations, parfois très conflictuelles, avec les Européens. Certes, un nombre important de chercheurs affirme sans nuances que le développement du commerce en Angola n'a été que le résultat des interventions européennes. Dans cette lecture du système, le commerce "légitime" aurait été créé de toutes pièces par les Portugais, forcés à renoncer à la traite des esclaves par les décisions des Etats européens. Cette "purification" des conditions des échanges, préalable nécessaire aux formes commerciales nouvelles, aurait été le fait d'un humanisme que les Portugais ont été forcés d'imposer aux Africains. Dans cette perspective, la modernisation des façons africaines de produire et de commercialiser serait un résultat induit ou imposé de l'extérieur par les Européens et nullement le résultat d'une mutation organisée à l'intérieur des sociétés africaines. Cette vision devient de plus en plus réductrice au fur et à mesure que les recherches sur l'histoire angolaise se développent: le changement a été aussi le résultat de décisions africaines. Les historiens, ceux des mentalités en particulier, ont largement montré qu'il n'y a jamais eu de ch~mgement imposé de l'extérieur sans une réélaboration endogène. Certes, il ne faut pas sous-estimer l'action puissante du commerce et du système capitaliste dans les changements survenus

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en Afrique, mais si nous essayons de partir de la réalité africaine, nous pouvons nous rendre compte de l'efficacité des dynamiques commerciales existant en Afrique, où elles avaient joué, parfois des siècles durant, un rôle fondamental dans la commercialisation des hommes et des produits importés. D'autre part, et dans le cas particulier de l'Angola, il faut aussi tenir compte des intérêts des Portugais-Brésiliens installés tout particulièrement sur la côte angolaise, qui cherchent à s'assurer une double hégémonie: par rapport aux Africains, mais aussi par rapport aux autres Européens. Cela traduit l'existence d'au moins trois noyaux de bourgeoisie émergente - brésilienne, angolaise, portugaise - dont l'affrontement freine parfois la modernisation des modèles angolais. L'analyse des pratiques commerciales fait apparaître une assez remarquable homogénéité des formes de contrôle exercées par les autorités africaines, une fois que les marchands doivent présenter et confier l'ensemble de leurs marchandises aux chefs qui centralisent le pouvoir. Par ce biais, les autorités africaines empêchent une circulation indiscriminée des marchandises préférentielles ou ostentatoires: en contrôlant le commerce à longue distance, les chefs politiques se donnent les moyens de montrer leur pouvoir, mais aussi de faire évoluer les structures à leur profit. La question devient alors double: si d'une part il s'agit de mesurer les profits économiques, éventuellement politiques, découlant de ces pratiques, il s'agit aussi de savoir quelle est leur évolution, sous la pression des producteurs qui essayent de se dérober au contrôle des chefs pour apparaître sur le marché avec leur production domestique. La question fondamentale semble tourner non pas seulement autour des producteurs, mais surtout des commerçants. Si le producteur apporte lui-même sa production sur le marché, parfois lointain, il ne peut pas ne pas mettre en cause la solidité du pouvoir. La demande européenne occupe une place centrale, dans la mesure où elle aiguille les productions africaines. Les producteurs africains s'organisent pour pouvoir répondre, cherchant en même temps à profiter individuellement de cette situation. L'évolution du concept de richesse traduit de façon assez évidente la sensibilité sociale et économique nouvelle. Si, dans la première moitié du XIxe siècle, la richesse est représentée par la possession de femmes et d'esclaves, elle change au xxe siècle pour se concentrer dans les biens et surtout dans les monnaies européennes, angolaises ou belges. Ce changement est l'aboutissement des évolutions historiques angolaises accélérées dans la deuxième moitié du siècle. Comment? Quels parcours? A quels prix? La nouvelle organisation de la production, associée à cette nouvelle façon d'envisager la richesse, place l'historien devant le besoin d'utiliser les informations à caractère anthropologique. Le commerce fait évoluer l'ensemble des activités, donnant à voir l'importance du rôle des intermédiaires. Ce qui explique que le nombre de commerçants angolais soit croissant, situation qui sert à réduire le pouvoir des chefs mais semble aussi amputer l'importance des agents du commerce européen qui remplissent les documents portugais. De même, l'évolution commerciale renforce l'importance de quelques groupes minoritaires, dont les commerçants importés du Brésil. Le passage des formes archaïques aux formes modernes de la gestion coloniale a été, pour

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l'essentiel, assuré par des commerçants appartenant au groupe afro-Iuso-brésilien et ayant des liens économiques et commerciaux préférentiels avec le Brésil. C'est le cas de D. Ana Joaquina dos Santos, dont les rapports privilégiés avec les Africains de l'intérieur étaient bien connus; au début des années 1840, le commerçant cette métisse angolaise a envoyé une sorte d'ambassadeur
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brésilien Joaquim Rodrigues Graça, alors planteur à Cazengo

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à la capitale

lunda, pour essayer de convaincre les autorités politiques de changer le système commercial. Ne sommes-nous pas devant un processus de "démocratisation" de l'espace angolais, résultat de la fin des systèmes de monopole portugais et africain? Le terme est probablement excessif mais il a l'avantage de nous mettre devant le caractère inédit de la situation. Nous sommes face à une situation caractérisée par la banalisation du commerce à longue distance, porté non plus par des caravanes mobilisant des centaines de personnes, mais par des petits groupes liés aux structures claniques. Ces conditions nouvelles multiplient le nombre des commerçants, qui essayent de se rendre libres des contrôles, africains ou portugais. Cette situation, tout en entraînant des nouveaux rythmes de production, sert à expliquer l'importance de la "démocratisation" des circuits, agissant en dehors de l'autorité africaine. L'émergence de nouveaux partenaires modifie forcément les techniques commerciales et annonce des tentatives de concentration de capitaux, même si celles-ci demeurent minimes. Dans les villes, et même à la campagne, on enregistre des Noirs et des Mulâtres devenus riches, ce qui bouleverse aussi le système des relations. Ce sera d'ailleurs par cette voie que le système sera mis en cause. Le Portugal sera amené à récupérer son hégémonie au cours du dernier quart de siècle, au fur et à mesure que se développent les projets agricoles, dont une part était inspirée par le succès de l'agriculture "capitaliste" de l'archipel de Sao Tomé et Principe. Toutes les mesures sont prises pour assurer l'élimination de la "bourgeoisie" angolaise, métisse et africaine. II n'y a pas là de paradoxe portugais en Angola, mais le résultat normal des opérations qui provoquent des changements parmi les Africains, obligeant aussi les Européens à engager une révision de la fausse cordialité des rapports des Blancs avec les Noirs. Le changement imposé par les règles commerciales apparues après l'abolition effective de la traite des esclaves oblige à cette double recomposition: celle des structures africaines, ayant comme pendant celle des pratiques européennes. Les sources écrites dont nous disposons ne peuvent qu' ailer dans le même sens. Elles s'avèrent particulièrement attentives aux rapports avec l'Europe, tout en minimisant les relations commerciales locales ainsi que les formes d'organisation des sociétés africaines. Comme si cela n'était pas suffisant, les sources ne fournissent jamais des séries statistiques fiables ou globales, ce qui rend difficile la quantification des échanges commerciaux. JI est ainsi impossible de comparer quantitativement les flux commerciaux pendant la période étudiée, à travers les différentes étapes du processus de changement angolais.

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Nous pouvons souligner la croissance générale du commerce extérieur, mais il va de soi que cet accroissement de l'exportation permet de rendre compte du développement des échanges à l'intérieur du pays, ayant comme préalable une augmentation considérable des productions africaines. Cette situation nous force à reconsidérer l'importance des données africaines, car il faut essayer de mesurer la densité et le rythme des mutations survenues dans les structures africaines, soumises à la double pression des deux demandes: les Européens veulent davantage de marchandises pour nourrir les circuits économiques, tandis que les Africains eux-mêmes renforcent leur demande de produits européens. Cela revient à dire que notre étude, qui privilégie les échanges, est surtout centrée sur les phénomènes de structure - conservation, changement, invention - au détriment des analyses conjoncturelles et quantitatives. Il s'ensuit que dans la détermination de l'éventail chronologique il y a une part significative d'arbitraire. Nous aurions pu procéder à un tout autre découpage, car la question de la chronologie est toujours difficile à définir en absence de repères africains connus, valables pour l'ensemble du territoire angolais. La date de 1802 nous semble compter parmi les plus significatives. Installés sur la côte kongolaise depuis la fin du XVOsiècle, les Portugais avaient été incapables de lier parvoie de terre les peuples d'Angola à ceux du Mozambique. Partie de l'est, en 1787, l'expédition de Lacerda e Almeida n'avait pas pu dépasser le royaume de Kazembe, renforçant l'idée de l'impuissance européenne face aux hommes et à la nature africains. Un officier portugais recrute deux - au départ trois - esclaves angolais qui ont réalisé la traversée de l'Afrique. Très symboliquement, cette expédition compte un Mulâtre alphabétisé et un Noir sur lequel les informations sont pratiquement inexistantes. Il nous semble que cette date et ces hommes fournissent les repères chronologiques les plus convenables à notre tâche: ce sont deux Africains, deux Angolais, qui mettent fin aux incertitudes et aux hésitations qui s'étaient accumulées depuis le XVIIo siècle. Ignorés de beaucoup d'historiens, ces deux Angolais, tout particulièrement Pedro Joao Baptista, ont fait avancer la connaissance du continent. Cette expédition souligne l'unité des hommes et des structures, et permet de disposer d'une écriture africaine pour dire l'Afrique. Discret, le document n'en n'est pas moins fondamental, ouvrant la voie à tous ceux qui, mieux appuyés par les gouvernements et les institutions scientifiques, voudront être les "premiers" sur ces routes africaines. Nous avons retenu, pour clôturer notre chronologie, l'année 1887: elle est purement africaine, tout en étant indirectement associée aux dates de la Conférence de Berlin, 1884-1885. Les Tshokwe attaquent alors la capitale lunda, mais s'ils ne savent pas encore que ce territoire va être confié au roi des Belges, déjà les signes avant-coureurs de l'occuppation européenne du territoire commencent à apparaître. La date de 1887 est en effet celle de l'occupation de la capitale de l'empire lunda, Musumba, par les Tshokwe. Elle correspond aussi au retrait de la

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mission portugaise qui, sous le commandement d 'Henrique de Carvalho, avait essayé de créer une situation où la domination portugaise serait acceptée par la cour lunda et par les populations lundaisées. Les Tshokwe parviennent à la capitale lunda au moment même où les Belges cherchent à assurer l'occupation de ce territoire - frontière qui, par la suite, deviendra le plus haut lieu de l'exploitation minière du Congo belge par les entreprises européennes. Le bouleversement provoqué par le dépècement de cet espace, à la suite des décisions de la Conférence de Berlin, entraînera une redistribution des populations, les Lunda restant sous le contrôle ou la domination belge, tandis que les Tshokwe seront, comme les Imbangala, soumis dans leur presque totalité aux autorités portugaises. Pour imposer de nouvelles frontières, établies sans la moindre consultation des Africains, il faudra mettre fin à toute tentative de politique de bon voisinage entre les Européens et les Africains, ceux-ci ne pouvant nullement accepter la liquidation aussi hâtive que brutale de ce qui constituait leur patrimoine historique, donc politique. Il faut ajouter que 1887 précède de très peu l'extinction légale de l'esclavage au Brésil (13 mai 1888) qui se rattache aux nouvelles conditions économiques du pays - le démarrage industriel, le développement des chemins de fer, les techniques nouvelles de production du sucre et du café et l'arrivée massive des capitaux étrangers. Il s'ensuit le rapide affaiblissement des rapports avec l'Angola, le Brésil dirigeant maintenant son regard vers les pays américains et européens et cherchant à attirer un peuplement blanc dans ses espaces immenses et vides. Il s'agit donc d'un repère chronologique qui sert d'une part à mettre en évidence la façon dont avaient été réorganisés les espaces angolais - aussi bien sur le registre du commercial que de l'économique et du politique - en conséquence de la conjugaison, parfois heureuse, des dynamiques africaines et des projets des Afro-Luso-Brésiliens; et qui d'autre part symbolise la fin d'un certain type de relations entre les Africains et les Euro-Brésiliens, qui laissait aux premiers des fragments assez importants de leur ancienne hégémonie, dans la mesure où cela permettait une meilleure consolidation des rapports économiques et politiques entre les deux groupes. Sans que pour autant les Portugais renonçassent à la poursuite de leurs tentatives d'effritement de cette même hégémonie africaine. Cette longue période de 85 ans (1802-1887), sur laquelle s'étend cette analyse, s'organise autour d'un moment crucial de l'histoire angolaise: les années 1850. C'est le moment de la mise en place d'innovations et de changements qui auraient pu devenir, avec un moindre appétit financier des puissances européennes, des formes modernes dans les différents domaines des organisations sociales angolaises. La première partie de cette étude, consacrée aux travaux et aux sources sur l'Angola du XIX. siècle, permet de faire apparaître les disproportions, les déséquilibres qui caractérisent les renseignements auxquels nous avons accès, tout en proposant un regard critique et une explication des conditions qui marquaient la production des connaissances portugaises pour ce qui est de l'Afrique et des Africains.

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L'analyse des processus de changement intervenus dans l'espace angolais implique une réflexion portm1t sur les connaissances existantes ainsi que sur les conditions, les moyens et les instruments de travail susceptibles d'être utilisés, de façon à définir les limitations et les retards de la connaissance historique angolaise. Cette situation entraîne forcément des opacités, des obstacles que notre étude doit identifier et essayer constamment de dépasser. Les parties suivantes constituent à vrai dire le noyau de cette étude et ont été structurées de façon à permettre de répondre à la question centrale: dans quelles conditions le développement du commerce "légitime" européen, né à l'intérieur même de la traite négrière, dont il a constitué une branche mineure, a pu contribuer à amorcer les opérations de changement vers une modernité? L'introduction d'innovations dans plusieurs secteurs liés au domaine des échanges a provoqué des bouleversements dans les sociétés africaines en agissant comme stimulant et détonateur des tensions internes et régionales. C'est dire qu'une analyse de ce processus de changement, dont les résultats deviennent visibles au long de la deuxième moitié du XIX. siècle, oblige à décrire avec la minutie indispensable les relations entre les deux blocs hétérogènes de la côte et de l'intérieur, avant le tournant du siècle. Elle impose aussi l'examen du cadre historique dans lequel Imbangala et Tshokwe sont apparus, à des moments différents, devenant des États puissants et hégémoniques dans cet espace de l'Afrique centrale. Si les relations séculaires afro-portugaises se sont nouées autour de l'esclave-marchandise, il nous faudra aussi mettre en évidence l'importance de l'esclavage dans la définition des rapports de domination et de dépendance à l'intérieur du pays. L'accès direct aux marchandises extérieures, acquises avec les esclaves, a été contrôlé pendant des décennies par Kasanje. Les populations de la rive droite de la Kwangu, y compris les Lunda, ne peuvent organiser que des relations indirectes avec les Portugais, constamment médiatisées par les Imbangala, qui ainsi amenuisent leur dépendance à l'égard de la Musumba. Si la traite négrière constitue la réponse aux problèmes spécifiques des pratiques coloniales, surtout en Amérique - il faut y ajouter les besoins en hommes des îles atlantiques dès le XV. siècle -, l'esclavage existait déjà en Afrique. Devenu l'axe principal de l'activité d'un grand nombre de sociétés africaines, la traite a été aussi un des supports du changement vérifié à partir de 1840. La diversité des situations politiques, économiques et sociales de la première moitié du siècle détermina le choix de la démarche à suivre: une option monographique, pour présenter de la façon la plus précise les systèmes en présence; celui de l'intérieur, où les Imbangala et les Tshokwe sont déterminants, même si leurs interventions ne sont nullement, du point de vue chronologique, homologues. Les deux sociétés possèdent des structures différentes et leur rôle dans l'organisation des échanges est parfois conflictuel. Toutefois ces deux groupes ont joué un rôle fondamental dans la réorganisation des relations politiques et commerciales, et ils permettent aussi d'analyser la façon dont les Lunda pèsent sur les choix des uns et des autres.

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La dernière partie de notre étude est consacrée au changement: du point de vue chronologique, elle s'occupe de la deuxième moitié du siècle. Le choc est évident entre la tentative de maintenir des structures en train de devenir archaïques, en tout cas peu appropriées aux fonctions nouvelles, et l'impossibilité de les conserver telles quelles. C'est la période de la fin des monopoles, ainsi que des interdictions multiples qui grevaient l'activité de tous les groupes cherchant à dégager les orientations nouvelles des sociétés angolaises. Une telle situation ne pouvait évoluer exempte de conflits, les règles nouvelles, les débouchés nouveaux, les productions inédites exigeant des changements pour l'ensemble des organisations sociales. Le renfort des activités commerciales et la banalisation des marchandises entraînent un éclatement, même relatif, du contrôle exercé par les autorités africaines. Le résultat plus significatif intervient dans le statut même du commerçant africain: des hommes de plus en plus proches des systèmes européens essayent de se libérer de la double contrainte politique et familiale qui pèse sur eux. Nous vérifions ainsi que c'est la nouvelle demande de l'extérieur qui façonne, tout au moins en partie, l'intensité de la réponse. Ce qui nous force à partir du "dehors" portugaislbrésilien vers le "dedans" africain, l'esclave étant l'élément déterminant autour duquel se réorganisent les structures du passé. Les deux types de commerce, négrier et "légitime", ont été de tout temps indissociables et indissociés: les formes politiques nouvelles renforcent le second sans toutefois éliminer entièrement le premier. Mais les Africains savent, au moins depuis 1840, qu'il faut envisager la reconversion des systèmes de production de marchandises ainsi que les techniques commerciales. Sans oublier que cela ne peut se faire sans une révision sensible des façons de gérer l'équilibre de chaque société, ainsi que des rapports inter-sociétés dans le cadre de l'Angola. Nous avons ainsi dû considérer, avec le détail indispensable, le statut des agents du changement, les formes et les signes d'une innovation d,ms les différents domaines de la vie sociale, ainsi que la persistance de freins à la modernité, de façon à comprendre le remodelage des espaces angolais, survenu dans la deuxième moitié du XIX< siècle*.

sons de c et de q par le k. et dans un certain nombre de cas la voyelle tl par le w.

* Nous avons respecté

l'orthographe

adoptée par les autorités

angolaises

qui ont remplacé

les

PREMIÈRE

PARTIE

TRAVAUX ET SOURCES ÉCRITES SUR L'ANGOLA DU XIXe SIÈCLE LES FONDEMENTS IDÉOLOGIQUES DE LA CONNAISSANCE PORTUGAISE SUR L'AFRIQUE

Le processus de production de la connaissance portugaise de l'Afrique a été, jusqu'en 1974, déterminé par l'idéologie et par les exigences de l'exploitation coloniale. Le régime dictatorial proclamé à la suite du coup d'Etat militaire de mai 1926 n'a fait que renforcer cette orientation, en éliminant les quelques résidus d'inquiétude humaniste imposés par les choix républicains. Si les règles de la gestion coloniale étaient déjà très dures, elles furent aggravées par une très longue guerre coloniale. La généralisation de la guerre de guérilla, imposée aux Portugais par les Angolais, après l'insurrection du 4 février 1961 à Luanda, et l'explosion paysanne du nord du pays, à partir de mars 1961, a forcé les gestionnaires portugais à créer une législation plus souple dans les rapports avec les Africains: la société angolaise n'en resta pas moins sous la menace de la mort davantage réelle que potentiellel. La production scientifique s'en trouva affectée, les exigences de la guerre devenant plus importantes que toute recherche. Cela entraîna le silence des anthropologues et des historiens2, le terrain de ces sciences devenant de plus en plus étriqué, sinon simplement récupéré par des choix et des productions militaires3. Les interprétations fournies par les travailleurs des sciences humaines étaient décidément ethnocentriques, destinées à servir les options européennes4. La Conférence de Bandoeng en 1955 a imposé une vision nouvelle, grâce à l'intervention de la parole de l'Autre. Il serait aisé de reprendre une fois de plus la vieille rengaine héritée de Shakespeare, soulignant l'importance de la reprise de la parole par les dominés. La question est beaucoup plus complexe, car il s'agit d'une toute autre chose que la simple récupération de la parole: le monde a été placé devant le rejet des modèles colonisateurs. La tâche est loin d'être terminée, et même si elle a connu des dérapages, il faut bien reconnaître que le système des relations internationales a été changé de fond en comble5. Un seul affrontement armé a caractérisé la politique française en Afrique du Nord, la guerre d'Algérie mettant la France face à sa contradiction maximale: le pays fier d'avoir créé les droits de J'homme et du citoyen n'a pas hésité à se lancer dans la violence contre les Algériens dont le désir d'indépendance avait été renforcé à la lumière des révolutions chinoise (1948) et cubaine (1958), sans oublier l'écho de Bandoeng (1955) et de Nasser (1956)6. C'est ce contexte international complexe qui explique aussi que, du côté du Portugal, la situation fût tout autre. Face à un monde, de plus en plus acquis

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aux indépendances des nations soumises au colonialisme, y compris en Namibie, le Portugal n'a pas hésité à s'enliser dans des guerres coloniales, en Guinée-Bissao, en Angola et au Mozambique. La très importante mobilisation militaire portugaise n'a pas empêché l'inéluctable: les indépendances des anciennes colonies, intervenues en 1974 et en 19757. Les séquelles des guerres coloniales ont été fort importantes sur le plan des idéologies et de la révision des théories coloniales. Le complexe militarocolonial a renforcé l'importance de la domination coloniale, la période 1961-1974 ayant permis, voire exigé, le refaçonnement des mythes "inusables" de l'idéologie coloniale. Cette situation empêcha les Portugais de parvenir à une connaissance réelle des sociétés africaines, qu'ils pensaient dominer de façon absolue. "Nous avons besoin [...] de maintenir toujours vivant, parmi les populations portugaises, le rêve d'Outremer, ainsi que la conscience et l'orgueil de l'Empire. L'Afrique est [davantage] qu'une terre destinée à être exploitée par le biais de l'agriculture, tout en étant capable d'assurer la production de ce dont la Métropole a besoin. Pour nous, l'Afrique est une justification morale et une raison d'être en tant que puissance. Sans l'Afrique nous ne serions qu'une petite nation; avec l'Afrique, nous sommes un grand pays."8 Cette affirmation de 1935 permet de concentrer les valeurs les plus importantes de la mythologie coloniale portugaise, au point que les terres africaines devaient compenser la surface réduite du territoire du Portugal européen. Face aux grands empires - dont l'URSS, les Etats Unis et la Chine -, le Portugal se devait, lui aussi, d'être grand. Sans oublier l'élément le plus discret, mais tout puissant, qui permet au Portugal de disposer de "tout" ce dont le pays pourrait avoir besoin: l'Afrique apparaît comme un immense grenier, doublé par une sorte de kraal. rempli par le "bétail" africain. Cette tendance ne fera d'ailleurs que s'aggraver sous la pression des événements, les affirmations idéologiques allant vers l'élimination de toute réalité africaine, dans la mesure où les Portugais scotomisaient l'existence même des Africains autrement que comme choses de la nature africaine, comme l'avait voulu Hegel9. A y regarder d'aussi près, il est possible de constater que le sous-entendu constant est celui d'une "sauvagerie africaine", qu'il faut de façon très paradoxale dénoncer et conserver en même temps.

CHAPITRE I L'IDÉOLOGIE COLONIALE ET LES AFRICANISMES PORTUGAIS

Si le discours des anciennes puissances coloniales manifeste une tendance évidente, surtout dans le champ de l'histoire, à s'écarter des préjugés colonialistes, il est aisé de constater que tel n'est pas le cas portugais: le Portugal de l'épopée du XVIe siècle a absorbé les Africains, au point qu'ils sont restés, presque jusqu'aujourd'hui, dépouillés d'une existence historique, englués dans les spires des événements de l'expansion coloniale portugaise. Le discours historique est encore trop sourd à la récupération de la voix autonome par les Africains1o.

I.

Idées, mythes, théories: le tissu idéologique portugais

L'Afrique n'a joué un rôle déterminant dans l'organisation sociale et politique portugaise qu'après l'indépendance du Brésil (1822). Certes ces territoires africains avaient servi à fournir la force de travail indispensable non pas au peuplement, mais surtout à l'exploitation agricole et minière du BrésillI. Mais le rapport assez direct entre le Brésil et l'Afrique, particulièrement l'Angola, ne contaminait pas le pays, dont le territoire colonial mythique était brésilien et où poussaient les "arbres à patacas"'2. Privés de cet immense pays sud-américain, les Portugais sont obligés de s'installer en Afrique, non pas sans fortes hésitations: jusqu'à la fin du XIX< siècle, et même bien plus tard'3, une fraction de l'intelligentsia portugaise n'a pas hésité à proposer la vente des colonies, qui semblaient alors un boulet empêchant le Portugal d'organiser une politique européenne saine'4. Les protestations les plus véhémentes contre ces projets sont venues de quelques groupes de colonisés, tout particulièrement des intellectuels du Cap Vert's. Ce projet buttait contre la présence des mythes, renforcés par les profits obtenus, dès le premier tiers du XIX<, à Sao Tomé et Principe par les nouvelles plantations de cacao et de cate16. La preuve était faite de la rentabilité agricole des colonies, à condition que les capitaux irriguent ces territoires, qui pendant plus de trois siècles avaient été rattachés à la politique économique de l'Atlantique sud. La Conférence de Berlin (novembre 1884-février 1885) a paradoxalement servi les intérêts de ceux qui voulaient maintenir l'Afrique dans le giron portugais. Dès lors que les décisions de la Conférence amputaient les droits que grand nombre de Portugais estimaient tout autant "historiques" que "sacrés", les colonies sont

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considérées comme une sorte des "survivantes", que les idéologies coloniales vont utiliser à bon escient. Cette révision déchirante de la position portugaise a reçu une aide inattendue de ]a brutalité des interventions anglaises: l'Ultimatum du Il janvier 1890, exigeant que les Portugais abandonnent le territoire des Matabele, a provoqué une immense réaction patriotique, dans la mesure où la faiblesse militaire portugaise ne permettait pas de répondre à l'agression britannique. La rébellion républicaine à Porto, le 31 janvier 1891, faisait apparaître l'Afrique comme une partie indiscutable du tissu territorial portugais. Forcés de faire face aux "agressions" européennes, inspirées pour la plupart par un appétit colonial homologue de celui des Portugais, il a été nécessaire de procéder à la révision "historique" des conquêtes et des droits des Portugais en Afrique. Pendant cette période finale du XIX" siècle ont été bâtis, ou consolidés, quelques mythes destinés à expliquer et à justifier les droits des Portugais qui auraient été, partout, les premiers à rendre compte des terres, des hommes, des productions. Dans ce champ si pmticulier de la mythologie coloniale portugaise, nous pouvons isoler deux périodes distinctes, ce qui ne les empêche pas d'être concomitantes: la première, organisée pendant le dernier tiers du XIX" siècle, est davantage tournée vers l'extérieur, marquée par le travail acharné du Vicomte de Santarém17, miguelista'8 exilé à Paris. 11s'agit du travail passionné, mais souvent méticuleux, de I'historien décidé à fournir les preuves "indiscutables" de la fonction colonisatrice des Portugais, qui précèdent largement les autres Européens, en Afrique. Sur un registre tout à fait complémentaire commence à s'esquisser la théorie para-anthropologique destinée à prouver que les Portugais ont de tout temps maintenu des rapports singuliers avec les Africains. Cette thèse, qui ne trouvera sa forme finale qu'en 1933, dans l'écriture sociologique de Gilberto Freyrel9, constÜue l'axe de la deuxième période de la mythologie coloniale portugaise, élaborée vers les années 1940. Cette obstination théorique aura des conséquences politiques majeures: tandis que les anciennes puissances coloniales européennes négociaient presque partout, à partir des années ]950, les indépendances africaines, les Portugais n'ont fait que renforcer le caractère obstiné de leur colonialisme, appuyé par la masse des colons. Si, sur le plan intérieur, les responsables politiques se servaient du racisme diffus qui caractérisait les rapports de la communauté nationale portugaise avec les Africains, sur ]e plan international, ils mobilisaient sans pudeur les "droits historiques", pour refuser de se laisser entraîner par les "vents" de l' histoire. L'effort idéologique - lequel ne peut être confondu avec un travail théorique - se trouve concentré en trois groupes de mythes. Bien que ceux-ci ne soient pas trop écartés des idéologies coloniales européennes - c'est cette homogénéité des discours coloniaux qui les a rendus efficaces pendant si longtemps -, ils présentent néanmoins quelques formes autonomes, dont la puissance peut être mesurée par leur durée, capable de résister à la disparition de la domination coloniale elle-même.

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Le premier groupe de mythes est caractérisé par deux idées centrales qui, solidifiées à la fin du XIX" siècle, vont rester opératoires pendant la première moitié du XX" siècle: 1. La supériorité raciale de l'homme blanc qui est aussi celle du civilisé. Cette supériorité existe de façon intrinsèque, mais elle est renforcée par l'infériorité absolue de l'homme noir. Celui-ci n'est qu'un "ensauvagé" permanent. Si le premier détient le progrès, la connaissance, la raison, le tout légitimé par le discours historique, c'est pour que le second apparaisse comme un opposé absolu (il ne s'agit pas d'un négatif, dans la mesure où celui-ci contient l'Autre en positif; en fait, l'opposition joue sur une impossibilité de conjonction, qui place les hommes dans des situations figées dans l'espace et dans le temps), non seulement laid, mais aussi englué dans la nature, c'est-à-dire passif et endormi. Son extrême sauvagerie ne lui permet d'organiser ni religion, ni formes politiques, encore moins l'Histoire. Celle-ci, comme le soulignait si rudement Hegel, et le répétent les textes portugais, n'est que la somme des incidents quotidiens. En 1880, Oliveira Martins, sûrement le représentant le plus brillant du darwinisme social au PortugaPO, accepte et développe l'idée qu'''un type supérieur rejette et finit par exterminer l'inférieur, car la vie naturelle est un combat constamment dévorateur"21. Ayant recours aux "résultats pédagogiques fournis par les écoles mixtes des philanthropes de la Nouvelle AngleteITe", Oliveira Martins souligne que "les enfants de couleur ne vont jamais au-delà d'une limite du développement intellectuel qui est la frontière structurelle de la race". Ainsi, ,,],idée de l'éducation des nègres est par conséquent absurde, non seulement devant l'Histoire, mais aussi devant la capacité mentale de ces races inférieures"22. Peu d'années plus tard (1899), Antonio Ennes, ancien Commissaire Royal au Mozambique, chargé d'élaborer un rapport sur le "travail indigène" dans les colonies23, met en évidence, de façon tranchée, la dichotomie primitif/civilisé. Tandis que les Européens sont les "fils purifiés des races policées", les Africains sont "bêtes", "sans raisonnement et emportés", "grossiers" et "paresseux"24. Ce type de discours aurait pû devenir une sorte de manifestation archéologique, simple symptôme d'un racisme outrancier, que la société portugaise n'aurait eu aucun mal à éliminer. Il faut considérer la situation sous un angle plus proche de la réalité, car tant Oliveira Martins qu'Antonio Ennes s'appuient sur les propositions de l'Ecole d'Anthropologie de Paris pour donner au discours colonialiste une justification scientifique, renforcé, dans le cas de Ennes, par l'expérience du terrain mozambicain. Il n'y a donc rien d'étonnant lorsque ce discours fait des réapparitions régulières dans le tissu culturel portugais25.

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2. La deuxième idée est celle de la mission portugaise, dont l'''esprit'' permet l'élargissement continuel des "conquêtes", tout en contribuant à la "solidification de l'Empire". Les Portugais, colons, religieux, militaires, ne sont rien d'autre que des "apôtres et des missionnaires de la grandeur du Portugal"26. Les droits des Portugais sont ainsi installés tant dans l'histoire que dans une certaine mystique, dont le caractère religieux devient dès lors indiscutable. Il s'agit d'un registre assez nouveau, même si les Portugais ne refusent jamais les soubassements religieux de leurs opérations de conquête et de colonisation. C'est toutefois Henrique de Paiva Couceiro, gouverneur de l'Angola entre 1907 et 1909, qui mène le plus loin cette façon de classer le colonialisme portugais, dépouillé un temps de ses préoccupations matérielles27. C'est surtout après l'implantation de la dictature militaire (1926), qui a engendré l'Estado Novo (1933), que l'idée de mission civilisatrice par la voie de l'assimilation se renforce pour justifier la colonisation portugaise en Afrique. Tout en estimant que ce processus d'assimilation des Africains serait très long, du fait même de leur retard par rapport à la Civilisation, comme le montre les affirmations plutôt tranchées du professeur Armindo Monteiro, ministre des Colonies, en Juin 1933: "N'allons pas jusqu'à imaginer qu'il est possible d'assurer le passage brutal de leurs superstitions à notre civilisation. [...] II est impossible que, d'un saut brutal, ils (les Africains) transposent cette distance de siècles"28. L'idée se maintient et se renforce vers la fin des années 1950, au moment où la plupart des observateurs ne peuvent refuser la nécessité de définir autrement les pratiques politiques africaines. Salazar met luimême la main à la pâte idéologique, dans un discours de 1957, pour affirmer: "Nous pensons qu'il y a des races décadentes et arriérées... dont nous avons assumé le compromis de les amener jusqu'à la civilisation"29. Si cette affirmation ne contient rien de véritablement nouveau, le moment où elle est prononcée est fondamental, car l'Afrique était partout à la veille des indépendances. Salazar tranchait en faveur de la seule opération possible au regard des Portugais: poursuivre l'effort civilisateur, car les Africains restaient des sauvages. Un des auteurs qui a mieux mobilisé toutes les ressources du discours colonialiste obsédé par la sauvagerie de l'Autre est Cunha Leal, un des politiciens les plus actifs de la Ir<République30. Fort de son expérience angolaise où il participa, en tant qu'ingénieur militaire, à la construction des chemins de fer:\!, ce républicain resta, toute sa vie, un des théoriciens colonialistes les plus purs et les plus durs de la vie portugaise. La justification de l'autorité portugaise, si elle plonge dans la durée historique des "découvertes", s'appuie surtout sur la condition ensauvagée des Africains. En effet, seules les interventions des Européens pourront éliminer le "cannibalisme" ainsi que la "nudité", sans oublier les besoins d'éradiquer la "maladie du sommeil" et de liquider

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les "sorciers"32. La confusion des valeurs dans le discours (1961) de Cunha Leal est révélatrice des incertitudes théoriques des colonialistes33. C'est d'ailleurs la position de Cunha Leal qui permet de mieux saisir l'importance du deuxième groupe de mythes, issus des chocs qui ont ébranlé beaucoup de certitudes portugaises dans les rapports avec la communauté internationale. Si Cunha Leal insiste sur la sauvagerie innée des Africains, c'est pour inviter les agents portugais à affirmer avec force, sinon passion, les droits spécifiques des Portugais, les seuls capables de bien les "civiliser". Le deuxième groupe de mythes fournit à l'historiographie coloniale portugaise, en voie d'organisation dès le XIX' siècle, deux "vérités" aussi simples que fortes, voire même au-delà de toute discussion. 1. La première sert à mettre en évidence le rôle pionnier des Portugais dans les tâches européennes des découvertes. Le Portugal qui a "donné au monde des nouveaux mondes"34, "réussi à pousser [ses] voisins espagnols" dans une entreprise semblable et à attirer l'attention" des Anglais, toujours aimants de l'oeuvre terminée, ...vers les meilleurs points stratégiques", découverts par les Portugais, "dans le but de les occuper sournoisement pour les utiliser dans la construction d'un grand empire"35, mérite la reconnaissance et les applaudissements de la Civilisation. 2. La deuxième "vérité", dont l'articulation intime avec la première ne peut être dissimulée, se nourrit de la présence multiséculaire des Portugais en Afrique: "Nous sommes en Afrique depuis cinq siècles". Cette certitude, faussement historique, mais entièrement idéologique, a caractérisé les choix politiques portugais pendant les opérations de guerre et a permis la diffusion et même la banalisation d'une sorte d'hymne à la colonisation portugaise en Angola36. A l'origine de toutes les colonies portugaises étaient les "découvertes... contrairement... aux architectures impériales exotiques de l' Angleteo-eet de la France"37: le temps était ainsi devenu le pilier de la raison historique de la domination. Le troisième groupe de mythes se nOUlTÎtde ces éléments socio-historiques, ou prétendus tels. Il est renforcé par l'intervention des thèses de Gilberto Freyre. Dès le XIX' siècle, les Portugais avaient insisté sur le caractère très exceptionnel de la colonisation portugaise, mais cette lecture des relations entre les Portugais et les Africains a été révisée à la hausse par la d'élargir donc les Brésiliens. Ceux-ci se devaient de définir place revenant aux Afro-Brésiliens, support démographique voire culturel de la population brésilienne. Cette question a mobilisé la plupart des théoriciens de nationalité brésilienne, mais ce fut Gilberto Freyre
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qui sut créer la notion de luso-tropicalisme. destinée à désigner les options coloniales des Portugais, lesquels, pour coloniser, avaient renoncé "au glaive et à la croix pour avoir recours au seul sexe"38. Freyre, qui avait manifesté sa répulsion envers le régime portugais, a été séduit par Salazar vers les années 40, faisant alors des éloges exaltés de l'action coloniale portugaise. Les Portugais avaient su créer un accord parfait avec les groupes "colorés", donnant naissance à des situations nouvelles dans les colonies, caractérisées par une "unité psychologique et de culture" inédite39. Dans les années 60, Gilberto Freyre renforce ses thèses - et les éloges de la colonisation portugaise -, cherchant dans l'histoire de l'expansion portugaise les arguments destinés à légitimer ses affirmations40. Un deuxième volet de ce troisième groupe soutient un rapport étroit avec le luso-tropicalisme, tout en présentant une différence fort nette. Si le luso-tropicalisme se prouve par la multiplication des métis, cette deuxième façon d'envisager les actions coloniales portugaises trouve sa raison d'être dans l'absence de sentiments et de pratiques racistes chez les Portugais. Cela permet de souligner l'existence d'une nation grande et unifiée "de Minho à Timor"41, le mécanisme de l'assimilation assurant l'homogénéisation des hommes et des cultures. Une semblable opération met en évidence l'absence de tout préjugé racial42, dans les pratiques coloniales et civilisationnelles portugaises, complétant l'éventail des légitimations portugaises à conserver les domaines africains et à dominer leurs populations.

II.

La vision et la domination

des Africains

Si en 1954 les thèses luso-tropicalistes étaient déjà à la mode chez les responsables politiques portugais, un ancien gouverneur-général de l'Angola, Vicente Ferreira, exprimait de façon tranchante la vision banalisée des Africains dans la société portugaise: "Même les indigènes soi-disant civilisés ne sont plus, comme l'ont reconnu tous les sociologues colonialistes43, que des imitations grotesques d'hommes blancs. En dehors de quelques rares exceptions, l'indigène civilisé maintient la mentalité du primitif, mal dissimulée par les phrases, les gestes et les vêtements copiés de l'Européen"44. L'auteur souligne ainsi le caractère primitif des Africains, même lorsque ceux-ci parviennent au statut d'assimilés. Cette façon de dire est soutenue par la croyance en une différence culturelle renforcée par un héritage génétique singulier. A retenir l'essentiel: le colonialisme portugais n'envisageait aucune technique capable d'assurer le passage du "primitif' au "civilisé". II fallait presque préserver les caractéristiques essentielles de la "sauvagerie", de façon à maintenir sans difficulté une domination efficace. Une des constantes du colonialisme portugais, largement partagée par les Européens, affirme que les Africains sont paresseux45. Ils ne peuvent donc participer à la construction de l'Afrique moderne,

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sinon en ayant recours au travail forcé ou contraint. La législation portugaise de 189946est structurée autour de cette idée centrale, présentée de façon dissimulée pour échapper au contrôle et à la censure des nations "civilisées". La théorie centrale se décompose en deux étages: 1. les Européens, civilisés, ne peuvent se réserver que les rôles de commandement ou de direction, amenant les Africains à la Civilisation par la voie du travail forcé, d'autant plus que les caractéristiques naturelles/géographiques africaines, en particulier le climat, ne permettent pas que les Européens exercent, en tant que travailleurs, des activités agricoles ou autres (activités extractives); 2. à l'inverse, les Africains, dont la paresse est tout bonnement congénitale, ne disposent pas de qualités intellectuelles pour assurer la modernisation et le développement de l'Afrique: ils sont ainsi destinés par l'''histoire naturelle" elle-même, à devenir l'armée de travailleurs dont ont besoin les Européens. Cela, d'autant plus que personne, Noir ou Blanc, ne peut nier que le travail constitue une "obligation sociale pour tous et pour chacun"47. Cette théorie se trouve confirmée et renforcée par une deuxième idée, celle de l'assimilation. Etant donné que .les Africains ne possèdent ni nation, ni Etat, ni religion, ni langues structurées, ni règles sociales et familiales convenables, il faut faire en sorte qu'ils assimilent les valeurs du colonisateur. L'objectif est celui d'assurer la mutation des Africains qui doivent devenir

théoriquement des Portugais à part entière48.

.

Ces façons de regarder les Africains et les tâches de la colonisation imposent une question: comment faire en sorte que l'Afrique, et tout particulièrement l'Angola, perdent leur sauvagerie foncière? Il n'y a qu'un chemin: la réduction des Africains à une situation de domination sans ambages, tout en s'orientant vers le remplacement même des populations africaines par les Européens. Toute l'ambiguïté de l'assimilation y est contenue: il faut que les Africains n'assimilent que certaines valeurs européennes, celles du travail, c'està-dire de leur propre domination49. En fait, cette situation présente quelques aspects plus complexes: la propriété collective de la terre rendrait impossible sa rentabilité. Les terres déclarées "vides" ou non-utilisées peuvent, grâce à ce mécanisme simpliste, être ainsi occupées par les Européens ou reprises par l'Etat. Les Africains perdent, petit à petit, leurs droits sur les terres ancestTales, dont il deviennent les travailleurs, de telle sorte que les néo-propriétaires européens puissent parvenir à l'autonomie économique, voire à la richesse. Enfin, dernier élément théorique: il ne faut pas que les Européens se hùssent entraîner par les valeurs africaines, au point de renoncer aux pratiques européennes. Cela ne peut que provoquer des situations d'''ensauvagement'', que les Portugais nomment cafrealizaçao5o. Certes, les Portugais avaient déjà dénoncé ces dangers dès le XVII< siècle, mais cela constitue la preuve de la puissance des

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valeurs négatives capables d'entraîner les Blancs, pourtant "civilisés", vers des pratiques proprement sauvages. Cette vision de l'Autre s'accordait fort bien aux besoins du système colonial du xx. siècle. Car celui-ci ne peut se dérober à la nécessité de reconsidérer la place des Africains dans le cadre colonial. Une première phase du système colonial dure jusqu'en 1926. Elle se caractérise par une situation d'incertitudes et d'imprécisions, de pas en avant et de reculs, qui découlent d'un certain nombre de facteurs: 1. l'instabilité politique portugaise, aggravée par la proclamation de la République (octobre 1910), qui force à une révision de la politique coloniale; 2. la difficulté à organiser une exploitation économique rationnelle des colonies, étant donné les incertitudes de l'économie portugaise; 3. la résistance africaine à l'occupation portugaise force les autorités portugaises à y consacrer des hommes et des capitaux destinés à assurer les "campagnes de pacification", qui se sont prolongées jusqu'aux années 20. D'ailleurs, cette nécessité d'occuper par la force et de "pacifier" met en évidence la façon dont les Africains pouvaient contrôler leurs espaces, en faisant du Portugais un intrus; 4. sans oublier la façon dont les Allemands, aussi bien en Angola qu'au Mozambique, lorgnent vers les territoires "contrôlés" par les Portugais. En Angola, les Allemands voudraient provoquer la reconstitution de l'unité du royaume Ovambo, partagé par les frontières politiques issues des occupations "effectives" intervenues après la Conférence de Berlin. Les responsables portugais, très divisés pour ce qui est des choix politiques, ne semblent pas se laisser entraîner à de fortes divergences lorsqu'il s'agit des colonies. Le gouvernement républicain a pris très tôt des mesures allant dans le "bon sens" colonial. D'abord en créant le ministère des Colonies (1911), devenues enfin indépendantes du ministère de la Marine. Cette première grande mesure est renforcée par la publication de la Loi Organique des Provinces d'Outremer (expression qui remplace le terme "colonies") (1914) accompagnant la révision du statut des Africains. Depuis 1911-1912, plusieurs commissions liées à la Société de Géographie de Lisbonne (Sociedade de Geografia de Lisboa) étudient les moyens les plus efficaces pour obliger les Africains à travailler dans le cadre coloniapl. En 1913, l'impôt est devenu l'instrument coercitif colonial le plus efficace pour réduire l'autonomie africaine face au pouvoir portugais51. C'est bien le commandant Norton de Mattos, alors gouverneur de l'Angola (1912-1915)53, qui a compris l'importance politique de l'impôt. Etant un des rares hommes de l'appareil colonial portugais à regarder les Africains avec moins de préjugés, ce qui lui a permis de critiquer les idées portugaises sur la paresse des Africains, soulignant que "toute la production [de l'Afrique] est due au travail de ses habitants noirs"54, le commandant considère l'impôt comme "l'acte final de l'occupation, pacification et administration des régions de l'intérieur"», c'est-à-dire de la domination des Africains.

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Dans ce tenitoire "pacifié", la politique coloniale portugaise se tourne vers la question de la "colonisation ethnique", destinée à renforcer la présence des Européens en Afrique, en quantité suffisante pour déplacer l'axe social. Il fallait que l'Angola, cet espace où la vie était, au XIX' siècle, "un combat sans relâche contre la maladie et la mort"56, devienne un tenitoire à population en majorité blanche, gage de cette "portugalisation" si ardemment souhaitée57. La croissance démographique des Européens, augmentant le nombre de femmes blanches, permettrait de réduire, voire même d'éliminer la production des métis, une des plaies dénoncées directement ou implicitement dans de nombreux textes de la période considérée. Feneira Diniz, "Secrétaire des Affaires Indigènes et Curateur Général de la Province d'Angola", affirme en 1918: "Il convient de ne pas oublier combien dangereux a été le croisement de la race blanche avec la race noire et combien grande serait l'approbation des mesures destinées à rendre difficiles de telles liaisons. Ces liaisons n'ont donné origine qu'à la dégénérescence de la race noire, et cela est bien visible parmi les indigènes des tribus qui peuplent les régions caractérisées par une occupation [blanche] plus intensive et dans lesquelles s'est vérifié le plus grand nombre de croisements. Ces populations sont de constitution rachitique et d'une indolence maladive qui contraste avec la robustesse des populations voisines. Pour toutes ces raisons, il devient urgent d'interdire... les unions des individus des deux races..."58. Faisons tout de même un court commentaire sur la singularité théorique de ce texte, qui ne s'est pas traduit en mesures législatives, car on voit mal le gouverneur Norton de Mattos souscrire à ce projet. Mais il déplace de façon assez habile l'analyse traditionnelle: ce ne sont pas les Blancs qui doivent être considérés victimes du métissage; les résultats de celui-ci tombent entièremcnt sur les Noirs, dont la faiblesse congénitale n'est que dévoilée et renforcée par les croisements avec les Blancs. Pour que les Africains restent robustes, faut-il donc que les Européens soient empêchés de toute relation sexuelle avec les femmes noires. Combien distant se trouvait alors le rêve luso-tropicaliste! Ces inquiétudes ne peuvent s'expliquer que dans la mesure où le projet d'une Angola exclusivement portugaise, blanche donc, parcourt le système colonial portugais. C'est Brito Camacho qui, en 1923, souligne le mieux le caractère éminemment "portugais" de l'Angola59, au moment où il est en route pour le Mozambique, pour y occuper le poste si important de Haut-Commissaire de la République. Une disjonction subtile apparaît à l'intérieure de la fausse unité coloniale pour faire de l'Angola le pays portugais de l'Afrique, tandis que le Mozambique serait déjà en train de basculer vers une situation ambiguë, en tout cas moins portugaise. Il convient néanmoins de ne pas se laisser entraîner par ces moments de lyrisme patriotique. En janvier 1926, le commandant Leite de Magalhaes affirmait que "l'Angola n'a abandonné son statut d'entrepôt qu'il y a peu de temps, pour devenir une colonie mixte d'exploitation et de plantations"60. Autant Brito Camacho célébrait la qualité "portugaise" du territoire, autant le commandant soulignait le caractère retardataire du système économique de la colonie. La remarque du militaire portugais est significative, car elle montre l'insatisfaction des spécialistes des colonies devant un archaïsme qui semble de

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plus en plus inacceptable. Or les militaires conspiraient déjà, au moins depuis avril 1925, pour mener à bien une nouvelle opération destinée à prendre possession de l'Etat. Ayant échoué à plusieurs reprises, depuis 191861,les militaires ne renoncent pas aux projets de l'instauration d'un ordre musclé que l'Europe semblait alors priser. La proclamation de la dictature militaire le 28 mai 1926 permet une refonte rapide de la politique coloniale62. Si elle ne rompt pas avec la tradition de l'administration coloniale, elle renforce les tendances à l'exploitation systématique des travailleurs africains. La Dictature - qui va durer jusqu'au 25 avril 1974 ne rejette nullement les mesures prises par la IreRépublique (1910-1926), mais elle cherche essentiellement à les rendre plus efficaces, en termes économiques d'abord, en termes politiques ensuite. La publication de l'Acte Colonial en juillet 193063,plus tard intégré à la Constitution plébiscitée en 1933, peaufine les conditions de la gestion coloniale portugaise. Cette même année, d'ailleurs, Salazar affirme que le Portugal assumait la tâche de sauvegarder les intérêts des "races inférieures", sans oublier de signaler qu'un des faits les plus hardis de la colonisation portugaise avait été celui de placer les populations indigènes sous l'influence du christianisme64. Les déclarations réitérées des hommes en charge de la politique coloniale portugaise dans les années 30, si elles doivent minimiser les effets de la crise mondiale, doivent aussi dans le même mouvement se donner les moyens d'assurer la survie économique des colons. Les effets de la crise semblent doper les gestionnaires, les lignes directrices de la politique coloniale insistant sur l'infériorité congénitale des Africains. Les techniques de contrôle sont affinées de telle façon qu'il est possible d'y sentir la pesanteur de l'influence sud-africaine: "carnet indigène" (double du "pass" des Sud-Africains), interdiction de déplacement, expropriation des terres, travail forcé ou imposé65, impôt indigène, prohibition d'activités économiques indépendantes, punitions corporelles, limitation ou même défense d'accès à certains espaces récréatifs, voilà des mesures prises pour assurer l'étanchéité de la frontière physique et culturelle entre. les Européens et les Africains, entre les Blancs et les Noirs, pour être somatiquement plus précise, ou pour rester dans le sillage de ce partage inégal de l'Afrique. C'est d'ailleurs à partir de 1933 que des documents officiels sont élaborés pour imposer aux instituteurs - au Portugal - les matières, les principes théoriques et les méthodes de l'enseignement primaire. Le document central paru, en 1934, a reçu un titre éclairant: A formaçao do espirito colonial na escola primaria portuguesa66. L'Etat cherche à définir ce qui doit être enseigné, sur les registres de la "morale et de l'éducation civique", la "langue", l'''histoire''67, la "géographie", sans oublier l"'arithmétique et la géométrie", "matières dont la contribution peut être importante pour la formation de l'esprit colonial, ...qu'il est urgent de développer parmi la jeunesse portugaise [...]. [Ces matières] constituent de puissants auxiliaires pour rappeler et fixer l'histoire et la géographie de l'Empire Colonial... [sans oublier] l'enseignement pratique de tout ce qui intéresse la vie des colonies"68. Ce document ne fait que mettre en évidence un des projets les plus caractéristiques de la Dictature militaire, qui veut en quelque sorte
"africaniser" l'esprit des jeunes élèves

-

l'inscription

obligatoire

dans les écoles

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primaires se faisait alors à l'âge de sept ans - pour renforcer le sens et la pesanteur du pl"ojet colonial. Ces changements dans la politique des hommes, dans la gestion des organisations sociales, sont contemporains du bouleversement des pratiques financières. Ce n'est qu'après la fin de la Seconde Guerre mondiale que l'Angola commence à connaître une augmentation de capitaux importés de l'extérieur, les capitaux non-portugais occupant une place importante dans ce dispositif nouveau. Il convient néanmoins de souligner que seule la guerre de guérilla a pu convaincre le gouvernement central de modifier les restrictions imposées à la circulation des capitaux étrangers, ce qui a bouleversé le panorama économique de l'Angola. Ces investissements recherchent préférentiellement l'extraction des richesses naturelles - le fer, le cuivre, le manganèse, le pétrole, les diamants - et le développement des infrastructures ferroviaires et routières indispensables pour assurer les transports vers la côte et inversement69, sans oublier la création et la consolidation des entreprises et des industries dans le cadre d'une économie qui ne cherche pas seulement à remplacer les importations, mais envisage les possibilités de fournir les pays limitrophes. A remarquer, cependant, que les orientations nouvelles de l'économie ne mettent pas fin aux techniques de pillage qui, depuis toujours, avaient caractérisé les rapports des Portugais avec le territoire et les populations angolaises: 1. l'appropriation d'une partie de plus en plus considérable de la production agricole africaine par le commerce local. Si les Africains sont les producteurs obligés d'un certain type de cultures, ce n'est pas en vue de satisfaire les marchés et les besoins nationaux angolais, mais pour répondre aux exigences des Portugais, qui souhaitent s'affirmer sur les marchés mondiaux. Ces productions sont presque entièrement accaparées par les petits commerçants blancs éparpillés à travers la brousse, pratiquant fréquemment le troc direct avec les Africains. Ils échangent des produits agricoles contre des produits manufacturés, à des taux proprement usuraires, ce qui permet parfois des profits de 500
à 1000 %. Le commerce d'exportation reste

-

comme

toujours

-

entièrement aux mains des Blancs; 2. l'existence de grandes plantations, dont un certain nombre est propriété d'étrangers, travaillées exclusivement par des Africains arrachés à leurs terres, souvent après leur récupération par l'Etat, c'est-à-dire par les Services de l'Agriculture et les colons européens. Une partie des salaires acquis dans ces activités devait être consacrée au paiement de l'impôt; la fuite face à cette exigence fiscale pouvait entraîner l'arrestation et la condamnation aux travaux publics forcés 70. Cette politique coloniale visait la croissance économique de la colonie, sur un double registre: le premier était destiné à donner satisfaction aux différentes couches de la bourgeoisie blanche, qui adoptait néanmoins un profil économique bas, ses projets ne dépassant jamais la visée médiocre des bourgeoisies portugaises. Le deuxième considérait les intérêts de la métropole portugaise, qui attendait

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des colonies non seulement des marchés, mais aussi des compensations financières 71. Si jusqu'en 1961 la totalité de l'édifice colonial reposait entièrement sur l'exploitation des Africains, forcés de travailler dans des conditions très destructrices, la guerre de guérilla est venue interrompre le rêve portugais. L'explosion d'une volonté nationaliste angolaise a été relayée par les interventions de la communauté internationale, devenue très sensible aux violences commises par les systèmes coloniaux. Face à cette vague de réprobation, le gouvernement portugais a voulu rester de marbre: "Nous sommes, nous resterons orgueiIleusement seuls", affirmait Salazar devant les applaudissements d'une partie importante de la population portugaise. Cela n'empêche pas, surtout sous la houlette du ministre des Colonies, le professeur Adriano Moreira, la multiplication de lois, décrets, discours, proclamations et autres objets réthoriques, destinés à renforcer l'idée que le Portugal était une nation multiraciale qui n'aurait jamais essayé d'exploiter l'Afrique et les Africains. Dans l'optique d'Adriano Moreira, confirmant ainsi les choix théoriques du Premier ministre Salazar, le Portugal avait toujours aidé le continent noir à sortir de l'état primitif où l'avaient rencontré les premiers Portugais à débarquer sur les côtes occidentales africaines72. En 1967, le ministre des Affaires Etrangères en poste, Franco Nogueira, a prononcé un discours où éclatent tous les poncifs justificateurs de la colonisation portugaise: "...C'est nous, et nous seuls, qui avons apporté à l'Afrique avant tout le monde, la notion de droits humains et l'égalité raciale; et nous, et nous seuls, pratiquons le multiracialisme, que tous considèrent comme l'expression la plus parfaite et la plus hardie de fraternité humaine et de progrès sociologique. Aujourd'hui il n'y a personne au monde qui conteste la validité du principe, mais on hésite à admettre qu'il est une création portugaise et à reconnaître sa mise en pratique par la nation portugaise; car cela reviendrait à nous reconnaître une autorité morale et imposerait un respect incompatible avec les ambitions qui nous prennent pour cible"73. Ces déclarations, destinées tant à la consommation extérieure qu'à apaiser les tensions internes résultant de la guerre coloniale et de la dure situation économique et politique vécue par les Portugais, sont imprégnées de lusotropicalisme, lequel, à partir des années 50, fournit au colonialisme portugais ce qui devait être sa spécificité, en le séparant des autres colonialismes et ayant recours à l'histoire des Portugais en Afrique pour rendre plus crédible et plus compréhensible le discours colonial du régime. Ces mots et ces discours des années 60 ne changent en rien le regard portugais porté sur les Africains par les "connaisseurs" et les "spécialistes" de l'Afrique; un regard qui renvoie l'Africain vers une sauvagerie ineffaçable et confirme la méconnaissance portugaise de l'Autre. Cette vision est aussi celle des commerçants, des fonctionnaires, des militaires, des colons installés en Afrique et manifestant une solide unité face à cet Autre constamment repoussé vers la sauvagerie. Le fait que la colonisation portugaise soit constituée par des "petits Blancs" ne possédant, dans la plupart des cas, ni capitaux, ni une grandc

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compétence technique, renforce l'importance de cette condamnation. Elle était destinée à rassurer, donnant aux Européens une place spécifique qu'aucun Noir ne pouvait contester. La colonisation portugaise assurée par des pauvres, dont une partie provenait des campagnes portugaises, ne pouvait s'intéresser à une quelconque connaissance scientifique de l'Autre.

III.

Africanisme et Africaniste: le sens des mots, la conception de l'Afrique et les particularités de l'africanisme portugais

Pour la presque totalité de la population portugaise, le syntagme africaniste signifiait encore il y a une quinzaine d'années celui qui, ayant vécu en Afrique, serait rentré riche au pays, ou celui qui, partageant sa vie entre les colonies et le Portugal, était propriétaire d'une richesse constituée en Afrique. Dans les deux cas, il s'agissait, aux yeux de la bourgeoisie et du commun, d'un nouveau riche ce qui entraînait le mépris conséquent74. Depuis les années 1950, les mots africanisme et africaniste se sont banalisés en Europe pour désigner la connaissance scientifique et le spécialiste et, par extension, l'étude et le chercheur de l'Afrique et des sociétés africaines. Au Portugal le contenu des termes et leur évolution sont très particuliers, faisant apparaître deux versants: celui, dominant jusqu'il y a peu, que nous pouvons nommer africanisme socio-économique ou africanisme des émotions, des passions, de l'irrationnalité, traduisant la connaissance par les voies du "se trouver", du "vivre", du "être explorateur" en Afrique. L'autre versant, défini comme l'africanisme consacré à l'étude de l'Afrique, lequel commence maintenant à s'orienter vers la connaissance scientifique des réalités africaines. Jetons un regard sur les dictionnaires de la langue portugaise qui fournissent des informations rendant compte de la charge sémantique de ces deux syntagmes: africanisme et africaniste. Les dictionnaires du XVIII' et du XIX' siècles, jusqu'en 1870, n'enregistrent aucun des termes7\ La première référence apparaît en 1877, l'africanisme étant défini comme "une expression barbare, façon de parler des habitants d'Afrique"76. Nous. sommes devant une définition assez particulière, qui rend compte de la façon dont les Africains adultèrent tant la phonétique que la sémantique de la langue portugaise. Comment se fait-il que cette façon de classer intervienne si tard, dès lors que le théâtre de Gil Vicente (XVI" siècle) multiplia les références à la façon dont les Africains se servaient de la langue portugaise?77 Sur le registre linguistique, cet adjectif a été précédé par une métaphore à charge bien plus large: "langue de Noirs". Ce fut cette "langue de Noirs" qui, au XIX' siècle, se transforma en africanismes. La mutation est significative, puisqu'il n'y avait pas, dans les pièces de Gil Vicente, le moindre africanisme. Nous n'y trouvons jamais des formules ou des mots africains tachetant la langue portugaise. D'une façon générale, cette "langue de Noirs" ne conserve aucune mémoire des fonnes linguistiques africaines. Son organisation est surtout définie par les déformations phonétiques et syntaxiques imposées par les Africains à la langue portugaise.

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La perplexité linguistique portugaise apparaît renforcée dans les dictionnaires de 1890. Aux "qualités négatives" déjà signalées, vient s'ajouter le "vice de prononciation ou de langage de ceux vivant parmi les Africains"78. Cette indication est fort intéressante, dès lors qu'il ne s'agit plus de la langue des Africains, mais de la langue corrompue de ceux qui vivent parmi les Africains. Nous sommes devant un exemple important de cafrealizaçdo, caractérisé par la corruption des valeurs européennes, sous la pression des sociétés africaines. En effet, l'Européen cafrealizado est celui qui s'est laissé envahir par les valeurs africaines - vêtements, nourriture, religion -, au point de tourner le dos aux pratiques européennes. C'est ce qui nous est affirmé par les dictionnaires: africanisme signifie "vie, coutume ou façon de faire propre de l'Afrique. Nom donné à certaines locutions ayant été employées par des auteurs latins nés en Afrique: il y a un grand nombre d'africanismes chez S. Augustin"79. Il s'agit, nous pouvons le repérer assez aisément, d'un discours générique, qui considère l'Afrique comme une unité géographique, politique et linguistique. Pour ces raisons, l'Africain du Nord - c'est-à-dire Blanc - S1. Augustin, est utilisé pour expliquer la façon dont les locutions non européennes ont pu être intégrées dans le texte paradigmatique du Saint. Même si, faut-il le dire, l'identification des africanismes découle surtout du renfort de la compétence technique des philologues du XIX' siècle. Nous pouvons constater que le problème se pose de la même façon au XX" siècle. Autour des années 1950, la définition d'africanisme reçoit un élément de plus: "étude des choses de l'Afrique"80. Il s'agit d'un petit segment qui ouvre une porte nouvelle, car il admet que les "choses de l'Afrique" puissent être étudiées de façon parfaitement autonome. Changement profond, et qui semble signaler une certaine homologie parmi les langues néo-latines: celles-ci n'acceptent que sur le tard l'existence de connaissances spécifiquement africaines. Le mot africaniste a suivi une évolution différente. La première référence apparaît vers la fin du XIX" siècle pour définir "celui qui se consacre aux choses de l'Afrique''81. La définition est nettement ambiguë, dans la mesure où cette "consécration" peut se référer aux divers champs du savoir ou du comportement. Ce n'est cependant que vers la fin des années 1930 que ce contenu est renforcé par des comportements retenus jusqu'aujourd'hui: "celui qui a vécu longtemps en Afrique étant revenu généralement riche"82, ou encore "celui qui détient ou a des affaires ou des plantations en Afrique"83. Définition paradigmatique, en ce sens que l'africaniste ou bien fait des affaires, c'est-à-dire échange, achète, vend, ou alors possède des "plantations", ce qui, en vérité, ne constitue nullement une définition d'une grande exactitude. Cette définition, bien que pouvant être lue de façon aisée, ne permet pas encore de parvenir au noyau dur du sujet. Ce qui ne fait que traduire l'incertitude des rapports avec l'Afrique et les Africains, mais aussi - ce qui est assez singulier

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avec les colons eux-mêmes.

Le contenu a "voyagé, exploré rendre compte d'un Afrique", mais qui

du syntagme s'est élargi, autour des années 1950, à celui qui et combattu en Afrique"84. Dix ans après, nous pouvons nous nouvel ajout: celui qui "possède ou qui mène des affaires en n'y habite pas, tout au moins de façon permanente85.

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Ces incertitudes des dictionnaires nous permettent de comprendre assez aisément que les relations des Portugais avec l'Afrique étaient loin d'être nettes. Tout se passe, du reste, comme si les Portugais craignaient l'appellation où semble surnager une partie de la sauvagerie mythique attribuée aux Africains, par les Européens en général, et tout particulièrement par les Portugais. Néanmoins, l'élément qui semble essentiel réside dans le fait qu'aucun de ces syntagmes ne s'applique aux Africains eux-mêmes. Le sens si particulier de la non-coïncidence entre Africains et Africanistes apparaît alors de façon tranchée, ne permettant pas le moindre doute sur le champ de chacune de ces catégories. Créée trop tard, la formule met en évidence l'accélération du fait colonial, qui exige toujours davantage de bureaucratie et de militaires pour réduire ou annuler les actions autonomes des Africains. Le fait qu'il n'y ait pas, dans ces substantifs-adjectivés, la moindre référence précise à l'étude et donc à la connaissance de l'Autre met en évidence la situation paradoxale d'un pays qui prétend disposer des meilleures techniques pour intégrer l'Autre africain à la "civilisation". Ces façons de dire sous-tendent une deuxième série de problèmes, parmi lesquels s'affirme celui de la vision portugaise de l'Afrique, alors qu'un grand nombre de colons étaient déjà installés sur la côte africaine, Quelles étaient les images, les idées qui guidaient le regard portugais sur les terres et les hommes africains? La question est très importante, et elle doit tenir compte du fait que cette lecture de l'Autre a été dominée pendant longtemps par la façon dont Gomes Eanes de Zurara (XV' siècle), qui traduisait le sentiment des Européens de son époque, avait organisé les hiérarchies raciales86: 1. un large ten'itoire appartenant à la nation portugaise où "allaient... nos paysans [avec] l'idée de parvenir à un niveau de vie supérieur à la misère qu'ils connaissent par ici", au Portugal87; 2. un espace encore à explorer, et donc non utilisé, qui devait être exploité de façon à produire une richesse que le continent africain devait aux Portugais et au Portugal; 3. une terre peuplée non pas par des hommes mais par des sauvages, sans civilisations, sans cultures méritant d'être étudiées. La contribution de l'Afrique pour le développement de la connaissance scientifique ne pouvait devenir possible que du côté des sciences "neutres"; 4. il y a aussi à considérer l'existence (tardive, il est vrai) d'une option ethnologique caractérisée par le regard synchronique et statique de l'Autre, surtout attirée par les aspects faussement primitifs des Africains, et destinée à servir les objetifs du pouvoir colonial. Aucun de ces hommes du savoir ne revendique une spécialisation entièrement africaine. Cela parce que les études "réellement" africaines apparaissent comme la "spécialité" des hommes formés par les écoles des cadres de l'administration coloniale88. En effet, la part la plus substantielle des études consacrées à l'Afrique, menée à bien pendant ce XX" siècle, malgré le foisonnement des

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perspectives ~ historique, politique, économique, juridique, culturelle, sociologique, linguistique même - a été rédigée par des "spécialistes" qui avaient aussi des postes de direction dans les affaires politiques coloniales. En effet, le "savoir africain" appartenait exclusivement au pouvoir qui l'organisait en fonction des intérêts coloniaux, considérés de façon assez stricte. Tout au plus, le pouvoir colonial renonçait de temps à autre à une partie de ce monopole dans les espaces "neutres" de la géographie, de la biologie, de la botanique, de la zoologie, de l'anthropologie physique. Autrement dit, les savoirs ou les connaissances qui semblent échapper à la surcharge de l'idéologie. Cette situation permettait d'escamoter l'histoire de l'Afrique, dépouillée de toute forme d'intentionnalité, comme l'avait déjà fait Hegel, maître direct ou indirect de Silva Cunha parmi d'autres hommes forts du régime salazariste. L'histoire de l'Afrique devenait de la sorte un élément fort important de l'expansion portugaise. Dans la plupart des cas, l'Africain n'est sollicité que pour permettre l'affirmation du courage ou de l'intelligence des Portugais. Comment pouvons-nous expliquer ce processus d'élimination de l'Autre? Il ne sera pas possible d'exploiter, comme il le fallait, la longue durée des relations entre les Portugais et les Africains, mais il faudra néanmoins considérer la façon dont s'est organisé, entre le XV" et le XIX. siècle, ce que nous pouvons désigner comme une sorte d' "africanisme sans statut". Ne pourrions-nous lui donner le nom d'''africanisme naïf ou spontané", en adoptant la leçon de Paul Mercier qui définit un discours anthropologique de ce type, caractérisant la production anthropologique avant la création de la discipline?89 En acceptant cette hypothèse, nous pouvons nous rendre compte de la convergence de plusieurs facteurs ayant permis d'enraciner dans la vie portugaise une série d'a priori, qui fonctionnent de façon presque mécanique. Cela peut expliquer les options tant des institutions politiques que des hommes qui s'appliquent à exploiter les valeurs africaines. Dans le cas portugais, surtout avant le XX" siècle, il semble que le marqueur le plus puissant ce n'est pas le corps, mais la langue. Certes, la condition de l'Africain n'a jamais été très enviable, mais elle est rendue plus compliquée par les particularités de la langue. Comme si la société portugaise refusait d'accepter ces atteintes à la langue nationale, et comme si les Africains se montraient définitivement incapables de parvenir à la norme linguistique. Si le corps marquait déjà les Africains, la langue a renforcé ce marquage qui explique et impose l'exclusion. Car, même si les Africains peuvent parvenir, en ayant recours à des astuces, à un corps aussi blanc que celui des Blancs90, la langue sert à les dénoncer: cela permet de mieux intenoger les conditions qui placent les Africains tant en dehors de la société portugaise que des africanismes. La société portugaise ne parvient pas à renoncer àux jugements destinés à exclure l'Autre africain. Est-ce que cela ne peut pas expliquer le caractère tardif de l'apparition des africanistes et de l'africanisme? Comme si seulement après l'abolition de la traite des esclaves et de la disparition réelle de l'esclavage, très tard dans le XIX" siècle91, les Africains parvenaient à se dérober à leur statut de chose pour devenir, sinon des citoyens à part entière, en tout cas des sujets de leur propre histoire.

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L'apparition des deux termes serait ainsi liée aux modifications associées au statut des Africains. Même si les définitions semblent faire peu de place aux Africains, il ne sera sûrement pas excessif de montrer que la situation nouvelle des Africains entraîne des conséquences sociales et scientifiques inédites, exigeant des "spécialistes", aussi bien dans le domaine des affaires que dans celùi des connaissances scientifiques92. L'évolution historique de l'Afrique vers la fin du XIX< siècle permet de mieux saisir cette question, étant donné que la division internationale des t{iches décidée au Congrès de Vienne en 1815 a entraîné la réalisation de la Conférence de Berlin. Dans la région que nous considérons, les Portugais sont obligés de reculer, l'Etat Indépendant du Congo occupant le territoire lunda que Henrique de Carvalho avait si attentivement parcouru et inventorié. Le hasard faisant trop bien les choses, l'Etat Indépendant pouvait ainsi disposer des réserves minérales ayant assuré le bonheur et les profits de la Société Générale. Henrique de Carvalho, pris au piège de ces décisions, a voulu prouver que les frontières consécutives à la Conférence dépeçaient les structures politiques que les populations africaines avaient mis des siècles à organiser. Le commandant portugais essaye d'utiliser l'histoire orale africaine pour contrer les appétits de l'Etat Indépendant. L'argument est fragile en regard des enjeux politiques européens - Henri Brunschwig souligne fort bien que ce "partage" est une affaire européenne93 - mais permet de montrer que pour Carvalho toute revendication

des puissances européennes devait être appuyée par l'histoire africaine.
Les Portugais avaient utilisé très tôt une voie diplomatique, multipliant les accords et les traités. Les documents impliquaient la reconnaissance, même limitée, des autorités africaines. Dans les documents rendus publics par Carvalho, il y a un nombre important de traités dont quelques-uns signés par l'ensemble du personnel politique lunda94. Carvalho dénonce l'hypocrisie européenne, qu'il caractérise par l'indifférence aux aspirations et à l'histoire des Africains95. II convient de ne pas mépriser le fait que]' étude des Africains dépendait non pas du registre de la connaissance mais de la façon dont devait être organisée l'exploitation des territoires et des hommes. Or, la bourgeoisie portugaise chargée de cette opération96 ne considérait pas]' Afrique comme un lieu d'investissement sûr ou rentable. Pour cette raison, l'exploitation ne pouvait se maintenir que dans le cadre assez primaire de la commercialisation des produits fournis par les Africains. Dans ce contexte, les Africains ne semblent pas porteurs de connaissances économiques intéressantes ou simplement rentables. Ce qui veut aussi dire que sur le registre strictement économique, les Africains sont restés des primaires. Dans ces conditions, quel aurait été le sens de se consacrer à l'étude des sociétés africaines? Les scientifiques portugais se sont donc intéressés à l'anthropologie physique qui permettait de confirmer l'infériorité raciale des Noirs, si constamment affirmée au cours de l'histoire des relations des Portugais avec les Africains. Le type d'exploitàtion des territoires et des hommes africains, choisi par la colonisation portugaise, ne pouvait être mené à bien qu'en niant l'humanité de l'Autre.

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Un deuxième élément permet de mieux saisir la situation: les colonies ne semblaient pas, au départ, destinées à assurer le rapide enrichissement des colons. D'abord il fallait les installer, de telle sorte qu'il soit possible de construire une Afrique portugaise - rêvant du Brésil perdu! - dont le blanchissement devait être la conséquence nécessaire de l'évolution démographique. C'est à partir de l'installation sur le continent africain de contingents démographiques significatifs, créateurs d'un flux de relations inter-individuelles, que nous assistons à la banalisation de l'Afrique. Quelle Afrique? Les colons installés en Afrique, surtout en Angola, n'ont qu'un rêve: devenir riches pour pouvoir rentrer chez-eux97. Cette situation provoque une lecture assez particulière des Africains et de l' Afriq ue - producteurs et source de leur richesse -, dont la banalisation, même si nous ne pouvons nous arrêter aux détails, va créer l'africanisme socio-économique, entraînant derrière lui l'africanisme "scientifique". La contribution des grandes expéditions organisées pendant le dernier tiers du XIX< siècle est sûrement décisive: les Portugais sont alors obligés d'avoir recours à la connaissance scientifique des territoires pour asseoir leur autorité tant face aux Africains que devant les Européens. Ce deuxième versant va dépendre surtout de l'organisation du discours administratif colonial, au cours du XX< siècle. Le recours à la force pour obliger les Africains à accepter les décisions portugaises est reconnu comme un moyen de pression à l'efficacité douteuse. De plus en plus, les agents de l'administration coloniale reconnaissent que le mieux était de disposer d'un minimum de connaissances sur les groupes, les us et coutumes, la langue, les structures de l'autorité pour mener à bien les projets coloniaux. C'est ce versant "scientifique" de l'africanisme portugais, sûrement un des plus importants, qui tisse le lien entre la connaissance, souvent empirique, dépouillée de toute théorie, et les pratiques et décisions administratives, car les autorités portugaises ne peuvent se dérober aux relations intimes avec les Africains98.

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NOTES

1 La

reconstruction des sociétés angolaises, lorsqu'elles n'étaient pas les cibles des opérations

militaires portugaises, a résulté des opérations de recrutement des travailleurs "contratados" (sous contract). Forcés d'abandonner région, viJIage, clan, famille, ces travailleurs, officiellement "volontaires", enregistraient des taux de mortalité fort élevés. Voir Afonso MENDES, 1966. 2 La dureté des règles coloniales, renforcée par la guerre, a fait plier l'échine théorique à beaucoup d'anthropologues et d'historiens qui auraient voulu agir autrement. Tel fut le cas de Jorge Dias, de José Redinha, de Alexandre Lobato, panni d'autres. Voir chapitres suivants. 3 La faiblesse de la recherche portugaise le bilan des n'a pas encore pennis d'établir "anthropologies" appliquées à la guerre coloniale. Remarquons cependant l'importance de "l'anthropologie militaire", produite essentiellement par les spécialistes de la "récupération psychologique", qui a recruté des hommes tels que Otelo Saraiva de Carvalho, Ramalho Eanes, Melo Antunes, c'est-à-dire production portugaise sociologues militants
4

les "capitaines" de la "révolution des œillets", d'avril 1974. A l'inverse la à l'étranger a été forcément réduite et limitée aux cas des anthropologues ou des (Alfredo Margarido, Mario Moutinho, par exemple). qui symbolise ce bouleversement de l'échiquier des dominations coloniales, a

Voir chapitre II et m.

5 Bandoeng,

entraîné une réflexion sur l'Afrique débouchant sur des études qui se voulaient dépouillées d'europocentrisme. Au Portugal, les POltugais ayant été maintenus à l'écart de la Conférence, la plupart des études consacrées à l'Afrique cherchent toujours à monter en épingle la mission civilisatrice portugaise dans les colonies. 6 y aurait-il eu une guerre coloniale menée à bien par l'Etat-major portugais si celui-ci n'avait pas disposé du modèle algérien, ou si Français et Américains ne s'étaient pas rendus coupables de la guerre du Vietnam? Toutes les questions de la géo-politiqne concentrées; il serait malaisé d'y répondre, mais nous pouvons coloniale s'y trouvent en qnelque sorte néanmoins suggérer que la guerre aurait

été infiniment plus courte si le Portugal n'avait pas été constamment appuyé par les organisations intemationales, dont l'OTAN. 7 La Guinée-Bissao fut la première colonie portugaise à devenir indépendante le 10 septembre 1974. L'indépendance des quatre autres colonies a été proclamée au cours Mozambique, le 25 juin, les archipels du Cap VeIt et de Sao Tomé et Principe, l'Angola, de J'année 1975: les 5 et 12 juillet le et

le 11 Novembre. S Editorial de 0 Mundo Português, 2, juillet-août 1935, p. 219. 9 HEGEL, 1979, pp. 245-269. 10Aucune université poltugaise n'a créé, jusqu'aujourd'hui, une chaire d'Histoire

de l'Afrique,

celle-ci étant intégrée dans les études consacrées à l'expansion pOltugaise. La production de textes concemant le processus historique des Africains est aussi extrêmement réduite. Il Voir ALEXANDRE, 1979, pp. 28-34. 12 L"'arbre à patacas", formule populaire utilisée pour souligner les conditions d'enrichissement rapide des Portugais au Brésil. Elle a servi à montrer que la nature des colonies rendait possible les enrichissements extrêmement rapides, tenant du miracle. L'expression, en voie de disparition, a été élargie à toutes les situations coloniales.

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13 Oliveira Martins, le plus fidèle interprète du "darwinisme social", a essayé de prouver

l'inutilité de toute tentative destinée à "civiliser" les Africains: "L'idée de l'éducation des Noirs est donc absurde, d'abord devant l'Histoire, ensuite face à la capacité intellectuelle de ces races inférieures". Seules deux colonies lui semblent rentables: l'Angola et Sào Tomé et Principe, les autres devaient être vendues. MARTINS, 1953, p. 263. 14 Voir RATES, 1920. Alors Secrétaire général du jeune Parti Communiste Portugais, Rates voulait que le "programme" de l'institution mentionna la nécessité de la vente des colonies. Seule l'intelVention de l'agent du Kominfonn, Jules Humbert-Droz, l'a forcé à renoncer à cette option. Voir A. Margarido, 1975, p. 123. 15 Dans la Revista de Cabo Verde (1898), les intellectuels du Cap Vert, tout particulièrement Eugénio Tavares, ont dénoncé avec acharnement cette orientation de ]a politique coloniale portugaise. "Nous ne sommes pas des Philippins!", soulignent ces écrivains. 16 La croissance de l'agriculture capitaliste à Sao Tomé et Principe a servi à redonner aux projets agricoles une très grande crédibilité. Voir Francisco Mantero, 1911. 17 Exilé à Paris, Manuel Francisco Mesquita de Macedo Leitao e CalValhosa, 2. Vicomte de Santarém (1791-1855), a publié les Atlas portugais, qui devaient prouver les droits historiques des Portugais aux territoires africains. Voir Essai sur après les /' histoire des progrès de la géographie grandes découvertes du XV'siècle, Paris, 1849-1852. 18"Miguelista": nom donné à ceux qui appuyaient le prince D. Miguel (1802-1866), adversaire des solutions politiques libérales. Les choix des "absolutistes" voulaient éliminer les acquis de la Révolution Française et assurer le retour à l'Ancien Régime. 19 Le caractère prétendument exceptiolUlel de la colonisation portugaise sur le registre des relations interhumaines a suscité une rude polémique, qui a mobilisé quelques-uns des intellectuels les plus brillants qui se sont occupés de \' Afrique colonisée par les Portugais. Très tôt, dans la revue 1995, p. 24-35 Mario Pinto de Andrade (1928-1991), Présence Africaine, n." 4, octobre-novembre, utilisant le pseudonyme kimbundu de Buanga Fele, dénonçait la mystification théorique proposée par Gilberto Freyre. Cependant les textes les plus organisés, en tout cas les plus vigoureux, sont venus des auteurs anglophones, dont Charles Boxer constitue encore aujourd'hui le paradigme. Ce ne fut qu'assez tard que les intellectuels pOltugais ont empnmté cette orientation, mais il semble bien que José Capela a compté panni ceux qui ont développé une démonstration plus systématique. Peut-être, sur ce registre si impOltant, faut-il retenir les auteurs littéraires, dont la production a fourni une réflexion associant le symbolique et l'imaginaire, pour pennetlre la saisie des spécificités du racisme po1tugais. Dans un conte parfait, A mN/ina Victbria, le muxiluanda Arnaldo Santos souligne les brutalités les pins courantes, panni lesquelles comptait le refus des palticularités phonétiques et wntaxiques des locuteurs angolais. En fait, la presque totalité de ces positions théoriques souffrent d'un défaut majeur que l'historien ne peut pas passer sous silence. Ces documents, dont la ligueur n'est pas en cause, ont été élaborés dans le cadre de la lutte anti-coloniale, mais surtout pendant la guerre de libération. Autrement dit, une partie de cette littérature se trouve quelque peu entraînée par la violence de la polémique pro ou contre-portugaise. Cela est d'autant plus significatif que nous avons assisté, pendant cette période qui ne fut que trop longue, au discrédit des documents en langue portugaise, étant entendn que cette langue du "colonisateur" niait la qualité de n'impOlte quel document. Dans ces conditions, par les conditions politiques et culturelles de cette période trouble. l'histoire a été asselVie

Il faudra regarder la question dans une optique moins polémique; l'historien ne peut faire abstraction des dossiers historiques, quel que soit son engagement politique. Malheureusement, nombre d'historiens, Africains comme Européens ou Américains, renoncent à tout. esprit critique exigé par l'histoire, pour s'instal/er dans le champ trouble du mythe. .", ALEXANDRE, 1979, pp. 209-210. 21 MARTINS, 1953, p. 257. 22 Id., ibid" pp. 261-265. 2:1ENES, Antonio, "Relatorio da Comissao encarregada de dar parecer sobre 0 trabalho indîgena", ili Antologia colonial Portllgllc.W, Lisbonne, 1946, vol. t, pp. 23-55. 24 Id., ibid., pp. 26-36. 25 Voir, par exemple, Cunha LEAL, 1961, pp. 48-49. 26 COUŒ!RO, 1910. p. 27.

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