Conflit et rapports sociaux en Asie du Sud

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Ce livre pluridisciplinaire réunit des spécialistes issus des sciences sociales qui abordent les rapports sociaux en Asie du Sud à travers le prisme du conflit. Ils cherchent à déterminer les causes, les formes et les enjeux sociaux, économiques, environnementaux sur des terrains aussi variés que Delhi, le Népal, le Pakistan, le Kérala ou et le sous-continent indien dans son ensemble.
Publié le : lundi 1 février 2010
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EAN13 : 9782296246126
Nombre de pages : 290
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Remerciements
Nous adressons nos plus vifs remerciements à Jean-Luc Racine pour avoir accepté de rédiger la préface du présent ouvrage, ainsi qu’à Christophe Jaffrelot, Djallal G. Heuzé, Frédéric Landy et Gilles Tarabout, pour leurs introductions de partie respectives. Nous tenons aussi à remercier plus largement l’ensemble des chercheurs qui ont contribué à la valeur scientifique de cet ouvrage en acceptant d’en constituer le comité de lecture : David Blanchon, Robert Deliège, Djallal G. Heuzé, Loraine Kennedy, Frédéric Landy, Véronique Lassailly-Jacob, Marie Lecomte-Tilouine, Thierry Pairault, Jacques Pouchepadass, Jean-Luc Racine, Joël Ruet, Gilles Tarabout et David Gordon White. Nous remercions également les diverses institutions qui, par leur soutien financier, ont permis la réalisation de cette publication issue des dixièmes Ateliers jeunes chercheurs en sciences sociales de l’AJEI, qui se sont déroulés en 2007 à Pondichéry (Inde) : - le Centre d’Études de l’Inde et de l’Asie du Sud (EHESS - CNRS), - l’Institut Français de Pondichéry (IFP), - le Centre de Sciences Humaines de New Delhi (CSH), - l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF), Hanoi, via l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), Paris, - le Gecko, Laboratoire de Géographie Comparée des Suds et des Nords (EA 375), Université Paris Ouest - Nanterre - La Défense (Paris X), - l’École Doctorale Milieux, cultures et sociétés du passé et du présent, Université Paris Ouest, - le Service Scientifique et Technologique (STT) de l’Ambassade de France en Inde, New Delhi. Outre aux instituts et centres de recherche français en Inde, nos remerciements vont aussi naturellement aux institutions qui, de France, ont cru en l’Association des Jeunes Études Indiennes (AJEI, www.ajei.org) depuis son origine et l’ont aidée à mener à bien ses nombreux projets, particulièrement le Centre d’Études de l’Inde et de l’Asie du Sud (CEIAS), l’EHESS et la Fondation de la Maison des Sciences de l’Homme de Paris.

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Nous tenons également à adresser nos plus chaleureux remerciements à tous les membres de l’AJEI qui, de près ou de loin, ont contribué à la concrétisation de ce projet de publication. Que les fondateurs de l’Association, les différents membres actifs qui se sont succédés au sein du Bureau et du Conseil d’Administration jusqu’à aujourd’hui, ainsi que tous les participants aux Ateliers de Pondichéry, soient salués pour leur activité. Cet ouvrage n’aurait pu naître sans le dynamisme décennal de l’Association ni le soutien des chercheurs indianistes. Nous remercions particulièrement Jean-Pierre Muller, ancien directeur de l’IFP, Laurent Pordié et Laurent Gayer qui nous ont encouragés à nous lancer dans cette aventure. Nous souhaitons remercier de nouveau Jean-Luc Racine pour nous avoir prodigué les conseils les plus précieux lors des dernières étapes de la publication. Nous sommes aussi redevables à Denis Matringe, directeur du CEIAS, et à Frédéric Landy, directeur du Gecko, pour leur aide et leur confiance. Enfin, nous saluons ici Julie Baujard, Julie Humeau, David Picherit et Aurélie Varrel qui nous ont aidés tout le long de ce projet. Lionel Baixas, Lucie Dejouhanet, Pierre-Yves Trouillet

Comité scientifique
David Blanchon, agrégé de géographie, maître de conférences à l’Université de Paris Ouest - Nanterre - La Défense (Paris X) Robert Deliège, professeur d’ethnologie à l’Université de Louvain-laNeuve (Belgique), membre de l’Académie Royale de Belgique Djallal G. Heuzé, anthropologue, directeur de recherche au Centre d'Anthropologie Sociale de Toulouse (CNRS) et au Centre d’Études de l’Inde et de l’Asie du Sud (EHESS - CNRS), Paris Loraine Kennedy, socio-économiste, chercheur au CNRS, membre du Centre d'Études de l'Inde et de l'Asie du Sud (EHESS - CNRS), Paris, et responsable du département d’économie du Centre de Sciences Humaines, New Delhi (Inde) Frédéric Landy, professeur de géographie à l'Université de Paris Ouest - Nanterre - La Défense (Paris X), directeur du laboratoire GECKO, membre associé du Centre d'Études de l'Inde et de l'Asie du Sud et membre honoraire de l'Institut Universitaire de France Véronique Lassailly-Jacob, professeur de géographie à l’Université de Poitiers, membre du laboratoire Migrinter (UMR 6588, CNRS Université de Poitiers) et membre associée au Centre d’Études Africaines (IRD - EHESS) Marie Lecomte-Tilouine, ethnologue, chercheur au CNRS, membre de l’UPR 299 « Milieux, Sociétés et Cultures en Himalaya », Villejuif Thierry Pairault, économiste et sinologue, directeur de recherche au CNRS, membre du Centre d'Études sur la Chine Moderne et Contemporaine (EHESS), Paris Jacques Pouchepadass, historien, directeur de recherche au CNRS, membre du Centre d'Études de l'Inde et de l'Asie du Sud (EHESS CNRS), Paris Jean-Luc Racine, géographe, directeur de recherche au CNRS, membre du Centre d’Études de l’Inde et de l’Asie du Sud (EHESS CNRS), Paris

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Joël Ruet, ingénieur civil des mines et économiste, chercheur CNRS au Laboratoire Techniques, Territoires et Sociétés (LATTS) et chercheur associé à l’École des Mines de Paris Gilles Tarabout, anthropologue, directeur de recherche au CNRS, membre du Centre d'Études de l'Inde et de l'Asie du Sud (EHESS CNRS), Paris David Gordon White, professeur d’indologie et d’histoire des religions à l’Université de Californie, Santa Barbara (États-Unis)

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Contributeurs
Britta Augsburg, économètre de formation, est docteure en politique de protection sociale. Elle travaille comme chercheuse en économie dans le Centre d’Évaluation des Politiques de Développement (EDePo) à l’Institut des Études Fiscales (IFS) de Londres. Elle conduit des recherches sur les services microfinanciers (inclusifs) en milieu rural en Inde, Mongolie et Bosnie. britta_a@ifs.org.uk Lionel Baixas est doctorant en sciences politiques au Centre d'Études et de Recherches Internationales (CERI) de Sciences Po Paris et boursier du Centre de Sciences Humaines (CSH) de New Delhi. Il rédige, sous la direction de Christophe Jaffrelot, une thèse portant sur les processus de démocratisation en Inde et au Pakistan entre 1937 et 1958. lionel.baixas@csh-delhi.com Julie Baujard est docteure en anthropologie de l’université de Provence et membre associée de l’Institut de Recherche sur le Sud-Est Asiatique. Depuis 2001, elle travaille sur les réfugiés vivant à Delhi, où elle fut stagiaire au Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (2001) puis affiliée au Centre de Sciences Humaines (20042006). julie.baujard@zazie.net Dalal Benbabaali est agrégée de géographie et Allocataire Monitrice - Normalienne (AMN) à l’Université de Paris Ouest Nanterre - La Défense (laboratoire GECKO). Elle prépare une thèse sur la mobilité socio-spatiale d’une caste dominante d’Andhra côtier (les Kamma). dbenbabaali@hotmail.com Emmanuel Bon est docteur en économie. Économiste des ressources naturelles renouvelables, il s'intéresse aux conflits à dimension environnementale. Membre du Centre d’Études de l’Inde et de l’Asie du Sud (CEIAS), il conduit une évaluation prospective des conflits et stratégies d'acteurs autour du Sanjay Gandhi National Park à Mumbai (programme SETUP, http://setup.csh-delhi.com). emmanuel_bon@yahoo.fr Benoît Cailmail prépare une thèse à l’École doctorale d’histoire de l’Université Paris 1 Panthéon - Sorbonne sur le maoïsme népalais. Associé au laboratoire du CNRS « Milieux, Sociétés et Cultures en

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Himalaya », il participe à l’ANR intitulée « La guerre du Peuple au Népal : une analyse anthropologique et historique ». benoit.cailmail@gmail.com Lucie Dejouhanet est doctorante en géographie à l’Université de Paris Ouest (laboratoire GECKO). Affiliée à l’Institut Français de Pondichéry (Inde) depuis 2004, elle travaille sur les dynamiques de cueillette et de commercialisation des plantes médicinales au Kérala. lucie.dejouhanet@orange.fr Rémy Delage est chercheur au Centre d'Études de l'Inde et de l'Asie du Sud (CEIAS, EHESS - CNRS). Géographe, il s'intéresse aux processus de territorialisation du religieux, notamment à travers le rôle des pèlerinages dans la structuration de l'espace et des identités collectives. rdelage@ehess.fr Cyril Fouillet est doctorant en sciences économiques à l’Université Libre de Bruxelles (CERMi). Affilié au Contemporary South Asian Studies Programme de l’Université d’Oxford, il est par ailleurs membre du projet ANR RUME. Boursier de l’Institut Français de Pondichéry (Inde) entre 2004 et 2006, ses travaux abordent les dimensions économiques, spatiales et politiques du secteur bancaire et microfinancier indien. cyril.fouillet@ulb.ac.be Djallal G. Heuzé, anthropologue, est directeur de recherche au Centre d'Anthropologie Sociale de Toulouse (CNRS) et au CEIAS (EHESS CNRS), Paris. Il travaille surtout en Inde centrale, de l'Ouest et du Nord, depuis 1979. Il a approché les milieux populaires, les villes, le chômage, les nationalistes hindous, les Dalit, les pêcheurs du Gange. djallal.heuze@wanadoo.fr Christophe Jaffrelot, politologue, est directeur de recherche au CNRS et directeur du Centre d’Études et de Recherches Internationales (CERI), Paris. Il travaille sur les théories du nationalisme et de la démocratie en Asie du Sud, il s’intéresse en particulier à la mobilisation des basses castes et des Dalit en Inde, au mouvement nationaliste hindou et aux conflits ethniques au Pakistan. jaffrelot@ceri-sciences-po.org Frédéric Landy, professeur de géographie à l'Université de Paris Ouest, est directeur du laboratoire GECKO (EA 375), membre associé du CEIAS, et membre honoraire de l'Institut Universitaire de France. Il est notamment l'auteur de L'Union indienne (Éd. du Temps, 2002) et de Un milliard à nourrir (Belin, 2006). frederic.landy@wanadoo.fr 12

David Picherit est doctorant en ethnologie à l'Université de Paris Ouest (LESC) et est affilié à l'Institut Français de Pondichéry (programme « Travail, finances et dynamiques sociales »). Il s’intéresse à l'anthropologie économique, aux mondes du travail, aux migrations internes et aux questions de développement rural en Inde. picheritdavid@gmail.com Jean-Luc Racine, géographe, est directeur de recherche au CNRS, CEIAS (EHESS - CNRS). Il travaille sur les dynamiques de transformation de l’Inde contemporaine, sur les nouveaux modes d’insertion de l’Inde dans le jeu des puissances et dans l’évolution du système mondial, et sur la géopolitique de l’Asie du Sud (Inde et Pakistan en particulier). Il dirige à la Fondation Maison des Sciences de l’Homme, le Programme International d’Études Avancées. racine@msh-paris.fr Gilles Tarabout, anthropologue, est directeur de recherche au CEIAS (EHESS - CNRS), Paris. Ses travaux personnels portent sur le Kérala (Inde du Sud), et ont été en majorité consacrés à l’hindouisme populaire. Il a codirigé des ouvrages sur la violence en Inde, l’Islam et le christianisme, la possession, les représentations du corps, les évolutions des rites, le territoire. http://gtarabout.free.fr Pierre-Yves Trouillet est doctorant-ATER en géographie à l’Université Bordeaux 3 et à l'UMR ADES 5185 (CNRS - Université de Bordeaux). Ses recherches portent sur les formes socio-spatiales de l'hindouisme au Tamil Nadu (Inde du Sud) et dans la diaspora tamoule, à travers l’étude du culte shivaïte de Murugan. pytrouillet@hotmail.com Jean-Philippe Venot est docteur en géographie de l'Université de Paris Ouest (laboratoire GECKO). Il est actuellement en post-doctorat à l'International Water Management Institute (IWMI, Ghana). Ses thématiques de recherche sont centrées sur les relations sociétés environnement. j.venot@cgiar.org Raphaël Voix est doctorant allocataire au Laboratoire d’Ethnologie et de Sociologie Comparative (Université de Paris Ouest - La Défense), chargé de cours à l’INALCO et membre associé au Centre d’Études de l’Inde et de l’Asie du Sud. Il conduit, depuis l’année 2000, des recherches sur les dynamiques religieuses hindoues au Bengale occidental. rvoix@jerevox.com

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Note sur la translittération et les textes
Les mots des nombreuses langues de l’Asie du Sud se translittèrent selon différents systèmes. Certains utilisent des signes diacritiques et d’autres systèmes plus simples n’y ont pas recours. De plus, la langue anglaise possède aujourd’hui certains termes issus de ces langues vernaculaires. Les contributeurs ont utilisé différentes méthodes de translittération selon leurs besoins, leurs choix et leurs zones d’études. Les éditeurs ont respecté les décisions individuelles des auteurs en leur permettant cette diversité. Les auteurs ont aussi conservé entière liberté quant au contenu de leurs textes ; les opinions et affirmations qui y sont présentes n’impliquent donc qu’eux-mêmes et les éditeurs ne peuvent être tenus pour responsables de leurs propos.

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Carte géopolitique de l’Asie du Sud

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Préface
Grand sujet, jeune recherche
Jean-Luc Racine, le 6 août 2008.

I Cet ouvrage est remarquable à trois égards : par son sujet, par l'ambition qui l'anime et par ses auteurs. Pertinence du thème d'abord. L'Asie du Sud, terre de conflits ? D'évidence, oui, mais la formule serait banale et galvaudée si l'on ne situait d'emblée ce qui en fait la particularité, quand on compare cette Asie méridionale à l'Amérique latine ou à l'Afrique, elles aussi, parmi tant d'autres, terres de conflits. Entre l'Himalaya et les eaux chaudes de l'Océan Indien, l'Asie du Sud englobe aujourd'hui sept États de taille et de population extrêmement disparates – huit si l'on inclut l'Afghanistan, comme l'a fait en 2007 l'Association Régionale pour la Coopération en Asie du Sud (SAARC). L'Inde en est le pivot, flanqué de deux grands pays musulmans, le Pakistan et le Bangladesh, de deux petits États himalayens, le Népal et le Bhoutan, et, au sud, de deux États insulaires, le Sri Lanka et les Maldives. Le syndrome de la Partition de 1947 pèse toujours lourd, entretenu par le problème du Cachemire, aggravé par la sécession du Pakistan oriental en 1971 avec l'aide de l'Inde, et aiguisé aujourd'hui par les dérives terroristes. Cet espace de plus de quatre millions de kilomètres carrés est plus peuplé que la Chine, et approche aujourd'hui le milliard et demi d'habitants. À sa pluralité religieuse, à sa diversité linguistique, à ses disparités régionales s'ajoutent, en toile de fond partout présente, une segmentation sociale forte, partiellement portée par les fondements idéologiques de la civilisation indienne – caste, sens de la hiérarchie, tension entre équité présumée et égalité impossible – et aggravée par les évolutions économiques contemporaines, qui favorisent la croissance, mais accroissent les inégalités et aiguisent les compétitions pour les ressources naturelles.

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Nous n'avons pas là pour autant un ouvrage de géopolitique, encore que celle-ci soit présente à divers niveaux, car le fil directeur de ce recueil est ailleurs. Plus que les conflits entre États, les insurrections « ethniques » ou les séparatismes, ce sont les rapports sociaux que les conflits dévoilent, attisent ou transforment qui sont ici objets d'enquête. Sans rechercher une vaine exhaustivité, sans traiter de toute l'Asie du Sud – l'Inde se taille la part du lion – l'ouvrage dresse une typologie raisonnée qui le structure en quatre grands axes : territoires politiques, environnement, tensions socio-économiques, paramètres religieux. La violence y est multiforme. Violence paroxystique des guerres ouvertes ou masquées, des massacres massifs, des pogroms, des attentats, des meurtres. Violence quotidienne, silencieuse, structurant les rapports sociaux et l'inégal accès aux ressources. Violence symbolique, qui manifeste tout autant les inégalités et réaffirme les fondements idéologiques de la domination. Violence du sacrifice, qui lie l'homme aux dieux, mais aussi l'homme aux autres hommes. Violence échappatoire du suicide des paysans endettés. Violence, encore, des revendications nouvelles, portées par le désir d'émancipation que manifestent les mouvements des castes dites basses, ou violences révolutionnaires, en quête d'un improbable « homme nouveau ». Mais l'analyse des conflits requiert de dépasser la seule étude de la violence, les écrits ici rassemblés le démontrent en abordant de grandes questions : penser les logiques de paix, interroger les affiliations identitaires à l'heure des compétitions sociales et politiques aiguisées, débattre du « dilemme entre défenseurs de la nature et défenseurs des droits de l'homme », « briser le cycle de la marginalisation sociale et de la détérioration environnementale », comprendre comment le développement peut être « synonyme de durcissement des rapports sociaux », comment les réformes économiques requièrent des « filets de protection », comment « les biens rares, matériels ou symboliques » sont source de tensions, comment le changement social « est à la fois objet et source du conflit ». II L'ambition ensuite. En mettant « conflit » au singulier dans le titre de l'ouvrage, ses responsables entendent bien afficher leur objectif théorique. Les maîtres d'œuvre de ce recueil marqué du sens de la 18

dialectique soulignent à juste titre dans leur introduction que le conflit n'est pas nécessairement « un dysfonctionnement, une anomalie temporaire ». Ils observent qu'ordre et conflit « sont intrinsèquement liés l'un à l'autre, à la fois contradictoires et complémentaires », et ils entendent éclairer, en tout conflit, ses causes et les principes de son développement : « le pourquoi, et le comment ». En invitant les contributions de politologues, de géographes, de sociologues, d'anthropologues, d'économistes, ils ouvrent largement le champ des possibles, et les terrains d'enquêtes. Terrains, car les prises de recul théorique qui enrichissent chacun des chapitres se nourrissent toujours d'un long travail d'enquête. C'est ce qui rend cet ouvrage précieux. Des villages d'Andhra Pradesh aux forêts himalayennes ou kéralaises ; de la guerre du peuple au Népal aux tractations indo-pakistanaises ; des demandeurs d'asiles birmans aux sectateurs d'Anandamurti au Bengale occidental ; du pèlerinage de Sabarimala à la fête du temple de Mailam ; de l'ébriété qui libère la parole au courage du témoin dénonçant les auteurs d'un massacre, tout est ici le fruit d'une pratique fine des lieux et des hommes. Croisez tout cela, et vous découvrirez quelques mots clés, retrouvés, dans des contextes très différents, d'un chapitre à l'autre. « Ambiguïté » en est un : ambiguïté « qu'entretient le pouvoir politique indien vis-à-vis des relations entre environnement et développement » (Emmanuel Bon), ou « ambiguïté des relations entre travailleurs et dominants au quotidien » (David Picherit). « Régulation » en est un autre, parfois explicite, parfois non. Car l'un des mérites de cet ouvrage est d'interroger les processus qui permettent, sinon de résoudre les conflits, du moins de faire naître de nouvelles configurations définies par des ajustements, plus ou moins efficaces, plus ou moins durables entre les parties en conflit : un signe toujours prometteur que les idées changent, sans être une garantie d'apaisement. Le dialogue institutionnalisé et les rencontres de la société civile pour les relations indo-pakistanaises (Lionel Baixas) ; la gestion participative dans les conflits d'usage forestiers opposant groupes autochtones (adivasi) et intérêts extérieurs (Lucie Dejouhanet) ; la médiation juridique dans les conflits sur l'eau (JeanPhilippe Venot) ; la concertation finalement imposée après les dérives du microcrédit (Cyril Fouillet & Britta Augsburg) ; la médiation politique lors des conflits entre Dalit et castes dominantes lors de fêtes de temple (Pierre-Yves Trouillet) en fournissent autant d'exemples.

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Le conflit est non seulement révélateur des dynamiques en cours, il est aussi un moyen de faire avancer les choses. Il donne à penser, et à agir, au Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (Julie Baujard) ; il a changé le régime népalais, en dépit des factionnalismes et des divisions des maoïstes (Benoît Calmail). Il est même conçu comme « la base d'une technique d'élévation spirituelle » dans les centres de formation des Ananda Margis (Raphaël Voix). Mais la naïveté n'est pas de mise. Voyez comment la dialectique entre caste et classe durcit les rapports sociaux à mesure que monte le mouvement dalit que des exactions sans nombre, et souvent impunies, n'ont pu juguler (Dalal Benbabaali), ou comment nombre de conflits s'inscrivent à la fois dans les « registres de représentation » et dans « différents régimes d'historicité, de pouvoir et d'autorité » (Rémy Delage), pour mesurer la complexité des facteurs en jeu. III Les auteurs enfin : treize jeunes chercheurs, pour l'essentiel des doctorants avancés. Il faut ici les saluer, et féliciter comme il se doit les trois coordonnateurs du volume. Mais comment le faire sans évoquer l'AJEI, l'Association Jeunes Études Indiennes qui célèbre ainsi, de belle façon, son dixième anniversaire ? Depuis dix ans en effet, l'Association, qui regroupe étudiants de master, thésards et postdoctorants, a donné la preuve d'un dynamisme sans faille. Ses directions collégiales successives ont tenu le cap, organisant chaque année des ateliers et des séminaires, en Inde et en France, où beaucoup de tout jeunes chercheurs ont pour la première fois soumis leurs travaux à des débats publics, tandis que le dialogue avec les chercheurs confirmés était de règle, en Inde comme en France : quatre d'entre eux, du reste, introduisent ici les quatre parties de l'ouvrage. Disons-le : l'AJEI (www.ajei.org) rend optimiste. Elle démontre que l'indianisme français – au sens large du terme, qui ne s'arrête ni aux frontières de la République indienne ni aux humanités classiques – se porte bien, et que la relève est assurée. Elle témoigne de ce que la recherche continue d'attirer, en dépit des incertitudes qui pèsent sur les budgets qu'on lui accorde, et sur le statut qu'on offrira, la thèse terminée, à ces jeunes talents qui font ici leurs preuves. Que l'AJEI ait constamment bénéficié du soutien du Centre d'Études de l'Inde et de l'Asie du Sud de l'EHESS, des instituts français de recherche en Inde (Institut Français de Pondichéry et Centre de Sciences Humaines de 20

New Delhi) et de la Fondation Maison des Sciences de l'Homme témoigne aussi du rôle positif des institutions de recherche, nullement enfermées dans une imaginaire tour d'ivoire. Que l'AJEI ait bénéficié de multiples fois du concours d'universités indiennes accueillant ses rencontres est un parfait témoignage de l'intérêt que suscitent ses démarches dans le principal de ses pays d'étude. Pour comprendre, en Inde ou ailleurs, le monde nouveau qui se forge sous nos yeux, dans ses héritages et ses innovations, dans ses complexités, ses ambiguïtés et ses apparents paradoxes, financer la recherche et se préoccuper de l'avenir des jeunes chercheurs n'est pas un luxe : c'est un impératif catégorique. Car il nous faut bien, le titre de la première partie de ce bel ouvrage nous le rappelle, « habiter le même monde ». Et pour cela, le connaître au mieux.

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Introduction
Lionel Baixas, Lucie Dejouhanet & Pierre-Yves Trouillet En paraphrasant la maxime, nous pourrions dire que le conflit ne se crée pas, ne disparaît pas mais qu’il se transforme sans cesse. Le conflit est permanent et immanent aux relations humaines individuelles et collectives. Loin d’être biologiquement déterminé ou le résultat d’une propension naturelle de l’être humain à l’agressivité, il est au contraire une forme de comportement apprise, un mode d’interaction sociale institutionnalisé, construit et défini culturellement (Sluka, 1992 : 23-24). Le conflit s’inscrit en outre dans des structures sociales et des conjonctures historiques qui tendent à en définir les formes et l’intensité selon les sociétés et les époques considérées. Trop souvent, le conflit n’est perçu que comme un dysfonctionnement, une anomalie temporaire qui viendrait perturber l’ordre « normal » des choses. C’est toutefois oublier son caractère essentiellement dynamique. Le conflit peut être latent ou ouvert, violent ou non, il n’en reste pas moins toujours présent, jusque dans la coopération que l’on considère souvent à tort comme son antonyme. S’il existe bien une distinction entre les deux, elle est de degré et non de nature. Le conflit est un processus social qui en raison de sa double nature, structurelle et dynamique, peut aussi bien engendrer des effets positifs que négatifs. Ordre et conflit sont intrinsèquement liés l’un à l’autre, à la fois contradictoires et complémentaires. L’ordre social est le fruit des relations incestueuses entre conflit et coopération, ce qui signifie que le conflit peut également s’avérer un important moteur de changement social. Le potentiel intégrateur du conflit doit néanmoins ne pas être surestimé. Il varie en fonction des degrés de conflictualité qui s’échelonnent de la simple friction interindividuelle au conflit ouvert et généralisé. La question, ici, est donc autant de déterminer pourquoi un conflit apparaît que comment il monte en intensité et en généralité. Si l’escalade de certains conflits peut être contenue par le biais de la gouvernance démocratique ou par l’instauration de mécanismes de 23

gestion participative, d’autres se révèlent insensibles à de tels modes de régulation des tensions sociales. La violence physique joue un rôle primordial dans l’escalade d’un conflit. Et lorsqu’elle éclate, son issue est conditionnée à sa réversibilité. L’escalade s’opère par franchissement de seuils quantitatifs (tenant au nombre de victimes) et qualitatifs (tenant aux types de cibles et de pratiques des agresseurs). Tandis que certains groupes sociaux usent de la violence essentiellement en vue de s’intégrer à un ordre social qui les exclut, d’autres y recourent au contraire afin de produire un nouvel ordre social, en cherchant parfois l’éviction radicale de l’ennemi. En Asie du Sud comme ailleurs, la quête d’une irréversibilité dans la violence est particulièrement manifeste dans les « crimes intimes » (Bougarel, 1996) qui visent à rendre impossible et même impensable la cohabitation entre adversaires à travers l’atteinte brutale et systématique portée à l’intimité, allant du pillage et de la destruction des foyers à la mutilation (Brass, 2005 ; Zins, 2005), en passant par les violences sexuelles et le tatouage punitif (Bhasin & Menon, 1998). Le conflit violent peut résulter d’une volonté des dominants de préserver leur domination, comme l’illustrent les pratiques répressives de certaines castes dominantes indiennes contre les velléités émancipatrices des basses castes, ou encore celles des États d’Asie du Sud à l’égard de leurs minorités trop revendicatrices. À l’inverse, il peut également constituer un moyen de résistance à la domination, comme le suggèrent le cas des naxalites et des Khalistanis en Inde, celui des maoïstes au Népal, des Tamouls au Sri Lanka ou des Baloutches au Pakistan. Bien souvent, ces mouvements violents de libération nationale évoluent cependant en mouvements d’oppression, imposant un encadrement strict à la communauté dont ils prétendent œuvrer à la « libération » (Gayer et Jaffrelot, 2008). L’Asie du Sud est en outre une région particulièrement riche et innovante en matière d’action non violente1, même si la pratique la plus emblématique de ces modes d’action « non » violents, la grève de la faim gandhienne, demanderait sans doute à être réinterprétée comme une violence contre soi (Siméant, 1993), qui l’apparente
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Sur la technique gandhienne de la satyagraha (« force de la vérité ») et le rôle de l’ahimsa (« non-violence »), ainsi que sur la place ambigüe de la violence dans la société indienne, voir D. Vidal, G. Tarabout et E. Meyer (2003) ; J.R. Hinnels et R. King (2007).

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moins au sit-in ou au boycott qu’à l’auto-immolation ou l’attentatsuicide. Si les effets visibles des conflits violents reçoivent la plus grande attention médiatique et académique, les situations de domination et d’exclusion qui en sont le plus souvent à l’origine et qui sont profondément ancrées dans la réalité sociale la plus quotidienne, tendent en revanche à passer inaperçues (Chatterji & Mehta : 2007). Le maintien de ces formes de domination ne passe pas seulement par la répression mais aussi de manière plus pernicieuse par le biais de la reproduction sociale de systèmes d’inégalités véhiculant nombre de violences symboliques (Bourdieu, 1994). Dans les États-nations modernes, les racines du conflit social et de la violence politique doivent en effet être recherchées dans la stratification sociale et les inégalités qu’elle induit en matière d’accès à la richesse, au statut et au pouvoir (Berreman, 1977). Si la résistance à ces formes de domination ne prend pas nécessairement un caractère violent, la violence visible ou symbolique ne doit pas pour autant être considérée comme un phénomène socio-culturel extérieur à la vie quotidienne des personnes qui y recourent et/ou qui la subissent (Nordstrom & Martin, 1992 : 1314). Les États postcoloniaux d’Asie du Sud sont nés pour la plupart dans des circonstances extrêmement violentes. Si le processus de colonisation du sous-continent indien entrepris par la GrandeBretagne correspondit à une phase sans précédent de centralisation politique et d’intégration territoriale qui s’effectua par le haut et par la force, le processus de décolonisation, également imposé par le haut, activa une dynamique de désintégration qui passa par des violences extrêmes ayant pour enjeu le contrôle de l’espace social au niveau local. La Partition, qui scella dans le sang la redéfinition postcoloniale de l’espace en termes territoriaux et nationaux, fut ainsi caractérisée par des violences dirigées certes contre l’Autre, mais parfois plus directement contre les femmes, les enfants, ou encore contre les réfugiés. Ces violences visaient à éradiquer un ennemi défini en termes religieux voire biologiques, étant alors considéré comme une « espèce » nuisible. Les massacres de la Partition constituent depuis 1947 un horizon de référence et une source d’inspiration en Asie du Sud, comme en témoignent notamment les pogroms anti-sikhs de Delhi (1984) et ceux, anti-musulmans, du Gujarat (2002) (Talbot, 2007). L’héritage de 25

la Partition se fit également sentir dans les violences massives qui caractérisèrent la sécession du Bangladesh en 1971 ou dans les conflits interétatiques – et bien moins meurtriers2 – qui opposèrent l’Inde et le Pakistan au sujet du Cachemire en 1947-48, 1965 et 1999, le dernier dans un contexte officiellement nucléarisé. Les conflits interétatiques portant sur des enjeux territoriaux, frontaliers ou d’usage des ressources naturelles, sont ainsi nombreux dans la région3. Au sein des États enfin, on dénombre une multiplicité de conflits sociaux, violents ou non, qui touchent au statut socio-économique, au monde du travail, à l’environnement, à l’identité religieuse, au statut des (im)migrants, etc. Notons ici que l’éducation, la politisation et l’ascension sociale d’une partie des populations jusque là délaissées par le « développement », entraînent certaines évolutions notables des rapports de pouvoir, notamment dans les campagnes, démontrant combien le conflit peut être à la fois agent et révélateur de dynamiques sociales. Les acteurs de ces conflits sont donc multiples. L’État occupe bien sûr une place centrale dans les conflits inter- et intraétatiques, même si l’on assiste depuis plusieurs années à des dynamiques de privatisation du recours à la violence qui tendent à remettre en cause le monopole étatique de la violence physique légitime4. Dans le cadre de conflits internes, comme ceux portant sur les ressources naturelles, sur la discrimination positive ou sur des questions économiques, ce sont principalement le gouvernement central, les ministères, les autorités des États fédérés (dans le cas de l’Inde) ou des provinces, qui sont parties prenantes du conflit. Ils ont alors à faire face à des partis politiques, des groupes de pression et d’intérêt, des associations de

Dans la seule année 2007, l’armée pakistanaise a ainsi perdu plus d’hommes dans son conflit contre les rebelles islamistes du nord-ouest du pays, en 2007, que dans tous ses conflits avec l’Inde. 3 Le répertoire d’action en ce qui concerne les conflits interétatiques vont de la guerre des mots au conflit nucléaire, en passant par des opérations de subversion pilotées par les services secrets, du terrorisme transfrontalier, des guerres par procuration menées à travers des groupes armés non étatiques et des conflits armés conventionnels impliquant les armées régulières. 4 En matière de conflit intraétatique violent, il importe de distinguer la terreur d’État, visant généralement à maintenir le statu quo (à l’exception peut-être des pogroms orchestrés en Inde par le Bharatya Janata Party [BJP, Parti du peuple indien], dont le but était de produire un nouvel ordre social), de la violence anti-étatique souvent qualifiée de « terrorisme » et visant à produire un changement politique (Sluka, 2000 : 3).

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citoyens ou de castes, ou encore à des syndicats de paysans et d’ouvriers. Lorsqu’il s’agit de conflits armés intérieurs, c’est la police, les forces paramilitaires et l’armée qui sont les plus impliquées. Ces dernières sont confrontées à des milices armées de différentes natures : révolutionnaires comme dans le cas des insurgés maoïstes indiens et népalais, indépendantistes comme les Liberation Tigers of Tamil Eelam (LTTE, Les Tigres de la libération de l’Îlam tamoul), sectaires comme le Lashkar-e-Jhangvi (LeJ, l’Armée De Jhang), jihadistes comme le Lashkar-e-Tayyeba (LeT, l’Armée des purs), ou de castes comme la Ranvir Sena (RS, l’Armée de Ranvir). Dans bien des cas, l’État n’est pourtant pas étranger au phénomène milicien et se trouve tenté de l’instrumentaliser (Gayer & Jaffrelot, 2008). L’identité des individus acteurs des conflits violents aussi bien que non violents, tend à transcender les barrières d’âge. Et si les jeunes (voire les enfants, comme dans le cas des Tigres tamouls) sont les plus impliqués, on trouve aussi des militants bien plus âgés, au point que certaines milices reproduisent fidèlement la pyramide des âges de la société environnante, à l’instar du mouvement des Talibans pakistanais (Abbas, 2007 : 58). Le recrutement des mouvements militants tend également à transcender les clivages de genre, comme en témoignent la participation active des femmes au mouvement environnementaliste Chipko ou les bataillons de femmes des Tigres tamouls et des maoïstes indiens et népalais. Enfin, si la plupart de ces mouvements recrutent essentiellement dans les couches les plus défavorisées de la société, les dominants peuvent parfois y adhérer, au moins ponctuellement, pour servir leurs intérêts de classe ou de caste, comme le montre le ralliement temporaire de certains membres des hautes castes aux naxalites pour éliminer leurs rivaux (Jaoul, 2008). Signe d’espoir cependant, l’année 2008 a été le témoin d’un tournant historique en faveur de la démocratie dans la région : le Pakistan, la jeune démocratie parlementaire du Bhoutan, le Bangladesh et le Népal devenu républicain, ont organisé des élections législatives. Mais la situation s’est depuis largement dégradée dans la plupart de ces pays et l’Asie du Sud est toujours marquée par le désordre et la violence. Au Pakistan, les élections de février 2008 avaient permis de restaurer un gouvernement civil qui paraissait susceptible d’initier un nouveau processus de démocratisation. Mais la multiplication des attentats terroristes menacent de le déstabiliser, alors que l’armée pakistanaise est engagée dans une campagne militaire sans précédent visant à déloger les Talibans pakistanais et 27

leurs alliés des régions tribales à la frontière afghane. Au Bangladesh, la violente mutinerie au sein de l’armée en février 2009 souligne la fragilité du gouvernement, tandis que de graves accusations de violations des droits de l’homme émanent de la société civile et que le terrorisme se développe. Au Sri Lanka, si la guerre civile contre les Tigres tamouls semble avoir été durablement remportée, la paix quant à elle demande encore à être gagnée. Au Népal, la chute du gouvernement dirigé par les maoïstes a conduit le processus constitutionnel dans l’impasse et menace de faire resurgir le spectre trop proche de la guerre civile. En Inde enfin, la coalition gouvernementale dirigée par le Congrès, qui a été reconduite à la tête de l’État lors des élections législatives de mai 2009, refuse toujours de reprendre le dialogue avec le Pakistan depuis les attaques de Mumbai du 26 novembre 2008 et s’apprête à lancer une offensive militaire sans précédent sur son territoire contre les naxalites, considérés comme la principale menace pour la sécurité intérieure. Ces dynamiques plaident pour une approche de la résolution des conflits procédant d’abord par l’identification de leurs origines et de leurs facteurs. Cette identification préalable permet en effet d’agir au mieux sur les tenants et les aboutissants du conflit, afin d’instaurer in fine une situation de coopération (Austin, Fischer & Ropers, 2004). L’identification puis la transformation des données d’un conflit peuvent se faire en jouant simultanément sur deux axes d’analyse complémentaires : l’un vertical – les degrés de conflictualité précédemment introduits – et l’autre horizontal – celui des frontières. Le premier axe permet d’établir le niveau de développement du conflit étudié et d’en mesurer l’intensité à travers une analyse de ses formes, de ses acteurs et de ses instruments. Le second met davantage en jeu les concepts d’espace et d’identité. Les espaces vécus au sein desquels les groupes sociaux évoluent, s’inscrivent en effet dans des représentations socio-identitaires qui peuvent différer en fonction de l’identité des groupes concernés. Les identités sont des construits sociaux qui ne sont pas figés mais qui, bien au contraire, évoluent dans le temps et dans l’espace, ainsi qu’en fonction des relations entretenues avec les autres groupes, tout en restant fortement ancrées dans une histoire, une culture, une langue et/ou une religion souvent territorialisées. Lorsque l’Autre est défini par opposition au groupe d’appartenance, qu’il soit de caste, de classe, ethnique, religieux ou national, cette situation peut dégénérer en conflit. En revanche, lorsque l’Autre est défini comme une partie de 28

soi ou d’un « monde commun », la coopération et la paix sont alors souvent plus aisées à restaurer ou à instaurer. L’identité a ainsi trait au conflit dans la mesure où elle détermine les relations entre ses protagonistes, les modes d’engagements qui le caractérisent, ainsi que sa possible résolution. L’articulation entre les deux notions d’espace et d’identité s’effectue à travers celle de frontière, qui, à travers diverses constructions territoriales, opère en tant que déterminant des espaces du conflit et de la coopération. La performativité des frontières est liée à leur double nature, à la fois géographique et symbolique. Dans sa première acception, elle dessine les divisions des territoires politiques des États-nations et des territoires socio-économiques des groupes sociaux au sein des États-nations. Dans sa seconde acception, souvent cumulative avec la première, elle sépare les groupes sociaux en fonction des représentations, des normes culturelles et des idéologies politiques propres à chaque groupe. Création politique et culturelle, construction sociale et idéologique (Barth, 1969), la frontière est le reflet de la société qu’elle circonscrit, de sa dynamique et de sa cohérence interne : une « barrière de distinction » (Picouet & Renard, 2007 : 16). La dualité sémantique de la frontière, « structurée en termes de concurrences (dans une perspective de confrontation frontalière et d’absence d’osmose) et de complémentarités (trouver chez l’autre ce qui fait défaut chez soi, travailler en partenariat, développer la coopération, planifier un développement commun…) » (Renard, 2002 : 66), en fait un facteur à la fois d’ouverture et de fermeture, de coupure et de couture, mais aussi un moyen de valorisation ou de dispute des ressources et de gestion des contraintes. L’ouverture des frontières – qui peuvent avoir été délimitées par l’un des groupes en conflit, par concertation ou encore par imposition de la part d’un tiers – peut alors favoriser le dépassement d’un conflit compris comme émanant de la non-acception d’une limite spatiale et/ou subjective. La coopération de part et d’autre d’une frontière est en effet possible selon deux modes : soit dans le respect partagé de cette frontière devenant alors « commune », soit dans la « transfrontiérité » faisant de cette limite un espace d’échanges et d’intéractions (Wackermann, 2003 : 167-77). Rassemblant des textes de jeunes chercheurs en sciences sociales et considérant le conflit comme une clé d’analyse heuristique des rapports sociaux, cet ouvrage pluridisciplinaire propose d’explorer la 29

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