Congo-Brazzaville Autopsie d'une crise politique cyclique

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Les auteurs de ce livre s'attaquent aux maux du Congo-Brazzaville, comme le tribalisme, le régionalisme, l'usure des politiques, la mauvaise gestion du patrimoine national, le sous-développement, qui alimentent la crise et retardent l'avènement de l'unité nationale et du développement. L'accent est mis ici sur l'interdépendance qui existe entre ces différents phénomènes et leur impact dans la crise actuelle.
Publié le : samedi 1 mars 2008
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EAN13 : 9782296194809
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CONGO-

BRAZZA VI LLE

Autopsie d'une crise politique cyclique

Recherche et pédagogie Collection dirigée par Grégoire Biyogo.

Cette collection entend promouvoir la recherche dans les lettres et les sciences humaines, en priorité en Afrique, en insistant sur « le retour au texte », en vue de produire des analyses d'intérêt pédagogique. Et tente ainsi un nouveau partage entre deux grandes orientations heuristiques souvent demeurées sans médiation, en valorisant l'examen interne et patient des textes et la nécessité d'en restituer méthodologiquement les connaissances. Le dessein de cette collection est donc d'accueillir des productions originales pour la publication des ouvrages attentifs aussi bien au contrôle des connaissances tirées des textes eux-mêmes qu'à la clarté de leur exposition, pour fournir aux Universités africaines - et à celles d'ailleurs -comme aux grandes écoles un ensemble de travaux de référence.

Dernières parutions
Grégoire Biyogo, Histoire de la philosophie africaine, 4 volumes,2006. - vol. 1. Le berceau égyptien de la philosophie. - vol. 2. La philosophie africaine moderne et contemporaine. - vol. 3. Les courants de pensée et les livres de synthèse. - vol. 4. Entre la postmodernité et le néo-pragmatisme. Léon Mbou Yembi, L'universalité des questions philosophiques,2008

Frédéric BOBONGO Romuald Bienvenu GOBERT Modeste Chouaibou MFENJOU Léandre Serge MOYEN

CONGo-BRAZZA

VILLE

Autopsie d'une crise politique cyclique

L'Harm.attan Gabon

@

L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-05329-8 EAN : 9782296053298

Nous tenons à remercier MIles Marian Nur Goni de la revue Africultures et Cinthia Ferment qui, de manière tout à fait désintéressée, ont bien voulu sacrifier leurs occupations pour se consacrer à la correction du manuscrit et à sa mise en forme. Qu'elles trouvent ici l'expression de notre sincère reconnaissance.

PRÉFACE

Les publications sur la crise politique en Afrique, en l'occurrence dans la Région des Grands Lacs et dans les deux Kongo sont de plus en plus nombreuses, eu égard à la gravité de cette situation et à l'ampleur des contradictions ainsi que des interrogations ou des incertitudes qui traversent cette région du monde. Cette Autopsie de la crise politique du Congo Brazzaville en rajoute à la galerie de ces ouvrages. Avant de présenter les résultats de cette recherche, il m'incombe d'abord de faire état des principales hypothèses de lecture ou des arguments expliquant la crise politique en Afrique. 1. La première raison qui expliquerait ce phénomène est celle du paradoxe entre les potentialités exceptionnelles présagées par le sous-sol du bassin de ces
régions et la précarité incomparable des populations

- qui

sont de plus en plus dévastées par le mal-développement. 2. La seconde est celle de l'absence étrange d'une expérience du vivre-ensemble entre des populations limitrophes ou vivant dans le même territoire pendant plusieurs siècles et qui, au demeurant, sont apparentées par des liens fort anciens. De ce point de vue, les génocides du Rwanda, du Burundi et ceux suscités par la guerre du Congo Brazzaville donnent à penser. 3. L'autre problème est celui de l'échec économique et celui des obstacles opposés au processus démocratique dans le contexte du lendemain des Conférences Nationales, où une relative légitimité a été donnée à certains gouvernants par le peuple (Congo Brazzaville, Bénin...). Et où l'émergence de la presse et de l'opposition

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a permis de jeter la lumière sur des aspects de la gestion de l'économie, des institutions et sur les droits de l'homme demeurés jusqu'ici dans l'ombre. 4. Ainsi, pour tenter d'expliquer cette situation, un autre type de cause est souvent imputée, qui fait désormais école, bien qu'elle ne soit pas toujours relayée par le discours officiel ou par la recherche universitaire hexagonale. Les causes extérieures qui reposent sur l'idée que l'Occident serait largement responsable des guerres comme de l'obstruction faite à la démocratie et de la désagrégation actuelle de l'Afrique. L'argument en est que ce continent est sous la tutelle des pays européens et américains depuis au moins 1885, à la Conférence de Berlin qui a statué sur le "partage de l'Afrique" en redécoupant ses frontières sans scrupule, selon les critères économistes et stratégiques et en les occupant aussi bien militairement que commercialement. Et que les textes des accords de coopération existant entre l'Afrique et ces grands blocs - écrits naguère dans un contexte colonial sont devenus obsolètes et méritent un réajustement, tenant compte du principe de la réciprocité des intérêts et de la co-décision.

-

5. La cinquième cause - qui est une conséquence de la quatrième - repose sur l'idée que les dirigeants africains ont les mains liées, en dépit de l'indépendance politique et des Conférences Nationales, et qu'ils sont confinés au maintien du statu quo, pour pouvoir tirer parti des subsides des marchés et des contrats conclus avec les partenaires extérieurs. Une telle posture ne les aurait pourtant pas privés de pratiquer une économie politique désastreuse: fuite des capitaux, dépôt des sommes faramineuses dans des banques étrangères, cession de la quasi-totalité des marchés locaux aux investisseurs venus d'ailleurs, absence de protectionnisme, enrichissement illicite, impunité, non

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observation des règles du droit et des clauses définies avec les oppositions, clochardisation des intellectuels et réification de la presse comme de l'Université, derniers bastions de la résistance, milices privées et criminalité urbaine, économie générale de la corruption, accord pour recueillir des déchets nucléaires! État de siège... souvent avec l'appui de l'extérieur. .. Dans cette hypothèse, la gouvemance est piégée par son refus du partage national des richesses, sa résistance à l'ouverture politique et à la transparence des circuits financiers des fonds de l'Etat comme des réseaux pétroliers et miniers. 6. La sixième raison récurrente est celle des mauvais choix de développement, et l'absence d'une culture libérale, fondée sur la libre entreprise, la régulation du marché par un Etat de moins en moins interventionniste et autoritaire, mais soucieux de l'autonomie des trois pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Cette thèse est plutôt favorable à un partenariat diversifié, attaché à la transformation locale des matières premières, au principe d'une formation endogène des cadres et d'une main d'œuvre spécialisés. 7. La dernière raison, et non la moindre, est celle d'une politique mondiale qui exclut le principe de la répartition planétaire des richesses et des produits de l'industrie, plus encore à une Afrique qui a largement contribué à bâtir l'Europe et l'Amérique, et qui, cependant est exclue du capital et n'a bénéficié d'aucun plan Marshall. Et cela, en dépit de sa participation massive à la guerre mondiale et de son statut de victime face au programme nazie qui instruisait son extermination programmée. Il en est ainsi de la réduction considérable de l'aide au développement de l'Afrique; et la contradiction

Il

entre le discours officiel de la démocratisation, de la mondialisation en Afrique et les effets manifestes de son refus. En considérant ces sept (7) hypothèses, on s'aperçoit que le présent ouvrage les conforte. Mieux: il en donne d'autres ressources théoriques et méthodologiques, et élabore une argumentation essentiellement juridique, qui fait une évaluation de l'esprit et de la vie des lois, et tente admirablement de se prononcer sur les événements sanglants survenus au Congo. A l'inverse de la littérature politique qu'il nous a été donné de lire jusqu'ici sur la crise de l'Afrique, il convient de souligner que cet ouvrage a l'avantage d'instruire un débat de type universitaire, par sa structure démonstrative et attachée à risquer une évaluation rigoureuse du phénomène. Nul doute, des réactions vives s'en suivront. Mais on ne lui reprochera pas d'avoir tenté de clarifier juridiquement les linéaments d'une aventure encore largement caractérisée par le flou, l'incohérence et l'absence de bilan critique. Grégoire Biyogo, (Université de Paris XII, Université Omar Bongo de Libreville).

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PRÉSENT ATION Le présent ouvrage est le résultat de réflexions inspirées par les différentes crises politiques survenues pendant les quinze dernières années du XXè siècle au Congo. Cette décennie est représentative de l'instabilité politique chronique de ce petit pays. Sans nous laisser endormir par le calme apparent, nous avons estimé que le temps était venu de comprendre les circonstances réelles de la violence cyclique au Congo. Un état des lieux plus objectif de la situation politique avait déjà été dressé en 1998 par M. Théophile Obenga, dans son Histoire sanglante du Congo-Brazzaville (1959-1997), paru aux éditions Présence Africaine. Nous avons voulu aller plus loin dans cette direction, en recherchant les ressorts qui tiennent le Congo prisonnier de la violence, de la pauvreté et de la dictature sous toutes ses formes. Ces trois maux, caractéristiques de la crise politique qui peuvent se traduire aussi par absence de démocratie et sousdéveloppement, existent toujours malgré le discours officiel rassurant. Par conséquent, la crise n'est pas vaincue, et le retour de la violence est loin d'être une hypothèse d'école. Ce livre, comme son nom l'indique, est une autopsie. Il fait le point sur la situation de crise et esquisse des propositions permettant d'en sortir. Les réflexions ainsi élaborées ont valeur d'avertissement. L'éradication de la crise politique nécessite la mobilisation de tout le potentiel intellectuel congolais, et africain. C'est pour répondre à l'appel de cette nécessité d'ordre public que nous avons pris la plume, non pour croiser le fer avec des groupuscules politiques ou intellectuels de quelque obédience qu'ils appartiennent; non pour invectiver, comme le faisait naguère une certaine opposition rendue

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hystérique par les dures conditions de l'exil ou comme le faisait récemment encore la presse congolaise devenue ivre de liberté après l'effondrement du communisme soviétique!. Les Congolais ont déjà payé un lourd tribut à ce jeu de sourds. Très modestement nous nous sommes invités dans le débat pour participer positivement à la reconstruction du rêve. Il faut savoir gré aux auteurs d'avoir porté sur la place publique la contradiction sur des sujets pourtant essentiels mais demeurés tabous tels que l'unité nationale, le dialogue, le tribalisme et le régionalisme, l'usure des politiques, leur incompétence, la dilapidation du patrimoine économique national, etc. Les auteurs s'attaquent là à des domaines dont en général la classe politique refuse l'accès à l'opinion nationale. Autant dire que le voile est levé sur la supercherie politique et 1'hypocrisie collective, qui masquent la réalité et retardent l'issue de la crise. Dès lors le débat devient inévitable. Quelles que soient les légitimes critiques que ce livre pourrait encourir, il dégage une harmonie d'ensemble, notamment dans les différentes analyses et conclusions dont il convient de dire qu'elles ont été élaborées au terme d'une dissertation, sans concertation préalable, sur des thèmes librement choisis. On lira, il est vrai, avec intérêt les contradictions sur l'interprétation de certains événements (par exemple la dissolution de l'Assemblée nationale par le président Lissouba) ; sur les responsabilités (la guerre de 1997). Mais cela n'entame pas l'unité. Sont tour à tour passés au crible la classe politique, les intellectuels, l'armée, les milices, les populations et bien entendu les compagnies pétrolières
V. sur ce point Jean-Claude Gakosso, La nouvelle presse congolaise: du goulag à l'agora, éd. L'Harmattan, 1997.

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étrangères. Il y a là un minimum d'objectivité que renforce le point de vue extérieur dont Modeste Chouaïbou Mfenjou se fait l'écho. Les thèmes abordés sont transversaux. Il en est ainsi des questions comme celle relative à l'infortune du processus démocratique (Thème n° 3) et celle de la prédation et des calculs politiques (Thème n° 2). Enfin, on notera, à la lecture des différents thèmes, que la crise congolaise est fondamentalement une crise politique (Thèmes n° 1 et n° 4), ce qui suppose que toute question déterminante qui n'a pas fait l'objet d'une analyse approfondie, telle que celle de l'économie reste subordonnée à la situation politique, qui est la cause initiale de la crise. Le but du jeu a donc été de s'attaquer, sans compromis, au noyau dur de la crise, sujet qui divise et par lequel passe nécessairement la résolution de toutes les manifestations de la crise. Le Congo entre dans le troisième millénaire handicapé par une crise congénitale qui a permis le développement des réflexes d'un autre âge. Le présent ouvrage s'insère dans une dynamique de rupture engagée timidement, - depuis peu par des auteurs comme Théophile Obenga, Ngoie Ngala, Martial De-Paul Ikounga, etc. - dont le but est de susciter une génération de patriotes porteurs d'un idéal pour un Congo nouveau. Puissent les réflexions ainsi esquissées susciter un débat sain débarrassé de toutes les passions bellicistes. La démocratie, le développement et l'unité nationale en ont grand besoin. Léandre Serge Moyen

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Sur une scission antefactum : de l'échec du dialogue à l'échec de l'unité nationale Léandre Serge Moyen Lorsqu'on aborde la question de la crise congolaise, on est souvent tenté d'en analyser seulement les manifestations et de faire l'impasse sur les vraies causes. Cette attitude est liée à une série de raisons dont certaines, d'ordre psychosociologiques, échappent au raisonnement mathématique. D'abord, il faut observer que la crise congolaise est indissociable de la politique. Dans ses diverses manifestations, économiques, politiques, sociales, elle n'est que la conséquence d'une certaine manière de faire la politique, et peut-être de vivre du politique. C'est le signe de l'échec de tout ce que la politique a tenté depuis qu'elle existe au Congo. Voir les choses sous cet angle reviendrait à désigner la classe politique comme l'unique responsable de la crise. Or, ni les politiques ni les couches intellectuelles qui sont acquises à leur cause ne sont prêts à accepter une telle responsabilité. Comment l'accepteraient-ils, puisque la
population par son vote

du multipartisme errements actuels?

-

- du

moins depuis l'instauration

est pour partie responsable

des

Par conséquent, le combat porte aussi sur l'interprétation de la crise pour l'appropriation des lieux historiques. C'est un enjeu majeur qui malheureusement a trop souvent conduit l'ensemble des acteurs à occulter les aspects essentiels de la crise à des fins falsificatrices. Aucune vérité ne peut sortir d'un tel débat. Ensuite, on peut noter que les populations, qui sont au cœur de la politique et unique victime de la crise, ne

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sont pas exemptes de reproches. Il existe au Congo un manichéisme répétitif et dangereux qui veut que d'un côté, reviennent la vertu, l'honneur, la probité, la bonne gouvernance, et de l'autre le vice, le déshonneur, la concussion, la malhonnêteté. C'est ce type de discours destiné à divertir que, les politiques et les intellectuels ont imprimé de façon sournoise et hypocrite dans la conscience des Congolais. Quand la médiocrité et le mensonge acquièrent droit de cité dans une société, quand ils figurent au rang de normes sociales à côté de la vérité, de la tolérance et d'autres valeurs admises par l'ensemble des nations civilisées, ils signent irrémédiablement l'arrêt de mort de la conscience nationale. Les Congolais, qui, dans leur écrasante majorité, distillent à cœur joie ces théories séparatistes, sont loin d'imaginer qu'ils ont compromis pour longtemps tout espoir de paix. En effet, c'est par un abus de langage que l'on en vient à affirmer que la crise politique est la conséquence d'un processus démocratique mal négocié. Le Congo est un Etat en crise permanente, à tel point qu'on serait tenté de se demander si la crise n'est pas antérieure à son existence. Les catastrophes humanitaires qui, depuis les indépendances, ont émaillé la scène politique avec leur cortège de mort et de désolation, prouvent incontestablement que la grille de lecture manichéiste et sélective des responsabilités est erronée. Tant que le mal n'aura pas été identifié de façon courageuse, et combattu avec objectivité, le Congo risquera de connaître une implosion catastrophique. L'objet de notre étude est de proposer une réflexion débarrassée de tout esprit partisan sur la crise et les moyens d'en sortir. Il est trop facile de focaliser l'attention sur un hypothétique dialogue national lorsque l'envers de ce dialogue est ignoré. Il y a près d'un demi-

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siècle, sinon plus, que l'on parle de dialogue national. On sait que rien n'a été fait pour concrétiser dans les faits les résolutions sur lesquelles s'est fait le consensus. Les Congolais en ont assez des discours anesthésiants qui n'aboutissent pas. Le corollaire du dialogue national, c'est bien l'unité nationale. Si le dialogue n'a jamais pris corps c'est parce que l'unité nationale n'a jamais été qu'un projet. Or, les politiques et les intellectuels imputent trop facilement l'échec de la démocratie et du dialogue à un camp ou à un autre sans prendre la peine de méditer sur le rapport dialectique qui existe entre la nation et la démocratie. Nous proposons une démarche radicalement opposée, qui part de l'observation selon laquelle la nation précède la démocratie. Le socle de toute démocratie c'est tout de même la nation. C'est parce que cette équation a été inversée que le dialogue et le processus démocratique ne peuvent pas se mettre en route. Il faut que soit fait, sans complaisance, un état des lieux de l'unité nationale. L'antique faiblesse du patriotisme que l'on observe souvent chez les politiques (I) et le désintérêt des intellectuels pour les questions nationales (II) sont le témoignage vivant de l'échec de l'unité nationale et le recul du dialogue. Il faut que l'unité national et le dialogue soient reconstruits sur la base d'un véritable pacte social qui ferait un savant et utile dosage entre les théories proposées sur cette méthode depuis des siècles. I. L'absence historique du patriotisme L'absence du patriotisme est, nous le verrons, la conséquence de l'absence de la nation. Il n'est donc pas surprenant que les politiques, tant sous le multipartisme (A) que sous le monopartisme (B) manifestent une subtile,

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mais parfaite, indifférence à l'égard de la construction d'une nation congolaise. A. Le multipartisme On remarquera que dès le départ, tout a été mis en œuvre pour diviser le Congo. Au début de la décennie 1990 encore, la Conférence nationale qui s'était autoproclamée souveraine avait pris la précaution de ne pas ressusciter ces faits importants, dont la révélation eût permis aux Congolais d'aborder autrement l'avenir. Elle s'est emmurée dans une amnésie inexplicable. 1. Une partition planifiée Il n'est pas sans intérêt de rappeler que le Congo a fait la première expérience du multipartisme à l'aube des indépendances, avant de basculer dans le monopartisme. Cette expérience lui a permis de connaître une démocratie dont beaucoup sont contraints d'admettre, du bout des lèvres, qu'elle était une démocratie en trompe-l'œil. Il faut cependant savoir gré aux autorités de l'époque d'avoir ciblé le mal qui était susceptible de mettre à mort la jeune nation congolaise en devenir: le tribalisme et l' ethnisme. Mais ayant établi le diagnostic, elles n'ont pas réellement proposé une thérapie à la mesure du mal. Le mal était profond, et devait à ce titre figurer, avec le développement économique et social, au nombre des priorités à prendre à bras le corps, puisque, de toute évidence nous le verrons, ces deux calamités ne peuvent être traitées séparément, le tribalisme étant la conséquence du sous-développement. Il n'en fut rien. Certes, le principe de l'unité nationale apparaît dès les premières constitutions de la République du Congo

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Brazzavillel. Mais la condamnation du tribalisme et de l'ethnisme en tant que négation de la nation, antithèse de celle-ci, apparaît seulement de façon indirecte à travers l'affirmation de l'unité nationale. Il est à se demander si l'élévation de l'unité nationale au rang de principe à valeur constitutionnelle n'est pas le résultat du mimétisme répugnant qui regarde avec dédain l'opinion nationale avec son cortège de ressentiments, de passion et de désamour. Il est plus probable que le désir de vivre ensemble n'était inscrit dans la conscience politique et collective que comme une projection, et que la création fortuite d'un Etat a bouleversé, à ce moment, les calculs des autochtones qui avaient d'autres priorités. Il est d'ailleurs curieux qu'aucune législation d'ensemble ne soit intervenue pour donner plein effet au plus noble des principes consacrés par le constituant congolais. Celles qui sont intervenues par la suite n'ont pas donné de résultats. Cette incompétence négative du législateur congolais, qui se refuse à proscrire d'autorité le tribalisme, afin de respecter l'esprit et la lettre de nos constitutions, est d'autant plus troublante que nous sommes en droit de nous interroger sur les réelles ambitions des Pouvoirs publics à la veille et au lendemain des indépendances. Nous sommes tentés de penser que la réalisation de l'unité nationale n'avait jamais été considérée comme une urgence car, contre les faits qui plaidaient en faveur de l'interdiction du tribalisme2, les autorités politiques
1

2 En 1959, le Congo, alors sur la voie de l'indépendance, avait connu la première guerre tribale meurtrière entre les ethnies Lari et Mboshi, à la suite d'un obscur conflit électoral. V. sur ce point Théophile Obenga, L'histoire sanglante du Congo-Brazzaville (1959-1997), éd. Présence Africaine, 1998, p. 81 et s ; Gaston Kouvibidila, Histoire du multipartisme au Congo-Brazzaville, (3 vol)., éd. I'Harmattan, Vol. 1, p. 31.

V. Alexis Gabou, Les constitutionscongolaises,éd. L.G.D.J., 1984.

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avaient préféré en appeler au dialogue et à l'unité nationale au moyen de discours politiques. Mais le discours, on le sait, est une exhortation, à faire ou à ne pas faire, dépourvue de force obligatoire. A notre avis, les autorités politiques, par leur abstention, avaient prolongé la fragilité de la société congolaise sur laquelle était censée reposer la démocratie. Cette société n'a pas connu le dialogue sous la colonisation. Les balbutiements du dialogue remontent seulement aux années 1940, lorsque le colonisateur a commencé à s'ouvrir à l'idée de la décolonisation. Il va sans dire qu'on ne peut parler de dialogue avant cette période entre les différentes composantes de la nation congolaise dont les contours géographiques et sociologiques restent encore à l'appréciation souveraine de l'autorité coloniale. On a beaucoup épilogué sur l'existence avant la Conférence de Berlin de 1885 d'un empire Kongo qui serait l'ancêtre de l'actuel Congo. Nous serions les héritiers d'un Empire Kongo, regroupant les Royaumes Téké, Loango et Kongo sous l'autorité du Mani Kongo. Cet empire aurait posé les fondements sociologiques et psychologiques du Congo. En sorte que notre tâche serait de reconstruire les liens de la nation que le colonisateur avait démolis. Cette opinion semble s'être imposée comme une réalité, à telle enseigne que pour certains auteurs l'histoire du Congo commence avec le Royaume Kongo3. L'œuvre destructrice de la colonisation est sans doute notoire du point de vue de l'éveil d'une conscience nationale. Mais la réalité d'un empire organisé, installé dans la durée et doté de relais de communication entre le
3

V. Par exemple Apollinaire Ngolongolo, L'assassinat de Marien

Ngouabi ou l'histoire d'un pays ensanglanté, 1988; Jean-Marie Nkouka-Menga, Chronique politique congolaise: du Mani-Kongo à la guerre civile, éd. L'Harmattan, 1997.

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pouvoir central et les différentes ethnies, est purement illusoire. Le colonisateur français n'y avait vu, semble-t-il, que des communautés tribales4. Ce fait est attesté par les historiens des civilisations du Congo5. La réalité semble donc être l'existence à cette époque de tribus n'entretenant entre elles que des relations commerciales6. Le dialogue national au sens où nous l'entendons aujourd'hui n'existait pas. Il est le pendant de l'unité nationale. André Matsoua fut sans doute le précurseur de l'unité nationale. Car il était le premier, dans le cadre de l'Amical des originaires de l' AEF (Afrique Equatoriale Française) association de défense des intérêts du Moyen Congo et des populations de l'AEF contre le pouvoir colonial - à poser les fondements théoriques de l'unité du Moyen Congo. Il faut croire que le sens de son combat n'avait pas été perçu par ses amis de l'Amical qui, alors même que le leader était tenu captif dans les geôles de la prison centrale de Brazzaville, avaient voulu ramener son combat à une revendication à caractère ethnique? Cette récupération ethnique de la figure de Matsoua aura d'ailleurs une incidence néfaste sur son destin posthume: la figure emblématique de l'unité congolaise n'aura pas de
4

V.

Louis

Joubert,

«La

colonisation

de l'Afrique

et ses

conséquences », in L'Afrique noire contemporaine, de Marcel Merle, éd. Armand Colin, 1968, p. 91.
5

sous la direction

V. par exemple Célestin Goma Foutou, Histoire des civilisations du

Congo, éd. Anthropos, p. 150 et s.
6

V. E. Marquet, I. B. Kake, J. Suret-Canal, Histoire de l'Afrique centrale des origines au milieu du 20e siècle, éd. Présence Africaine, p. 58 et s. L'existence, dans ce Congo traditionnel des royaumes, des guerres inter ethniques est la preuve que l'unité du royaume était loin d'être une réalité. V. Dominique Ngoie-Ngalla, Congo-Brazzaville: le retour des ethnies, Imprimerie multi-print, Côte d'Ivoire, 1999, p. 75. 7 V. Martial Sinda, André Matsoua, fondateur du mouvement de libération du Congo, éd. ABC, 1978, p. 28 et s.

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rayonnement et de postérité au-delà des limites nationales, alors que son charisme l'y prédisposait. La "régionalisation" de Matsoua est la preuve que l'unité nationale n'était pas inscrite à cette époque comme un idéal. Les premiers responsables politiques du Congo étaient placés devant une tâche dont ils ne mesuraient certainement pas l'ampleur. La nation qu'ils recevaient en héritage n'en était pas une. Tout était à édifier, y compris les fondations. Le dialogue entre les différentes ethnies devait servir de repère dans la marche vers l'unité; il devait être le ciment de l'unité nationale, l'instrument de la cohésion sociale et de la concorde nationale dont le Matsouanisme serait une référence. Force est de constater que les autorités politiques avaient, certainement, minimisé l'étendue du parcours à réaliser. Il y avait certainement beaucoup d'inconscience dans la conduite des affaires publiques. Il fallait être naïf pour croire que l'unité ne serait qu'une question de temps. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, il apparaît à l'opinion que les élections sont «à la population comme un instrument de domination ethnique. L 'histoire contemporaine de la République congolaise semble porter la marque des vieilles querelles ethniques et régionales non résolues. »8 Cette analyse extérieure est le témoignage du caractère tumultueux de la vie politique congolaise depuis l'instauration du dialogue pour la mise en place de l'Etat. La circonstance que les partis politiques créés avant les indépendances n'avaient pas un caractère

8 Claire Bernard, «Les suites de la Conférence de Berlin. Le cas du Congo français », in Autour de la Conférence de Berlin, éd. L'Harmattan, 1987, p. 53.

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tribal ne doit pas faire oublier l'existence de tensions tribales violentes à l'occasion des différents scrutins9. Les querelles ethniques ont survécu à la décolonisation parce que rien n'a été tenté, quand il le fallait, pour les aplanir. Au contraire, tout avait été entrepris par la classe politique pour attiser les différences et creuser un fossé entre les populations autour de ces différences. A croire qu'au lieu de créer les conditions d'un dialogue fécond, les autorités politiques avaient délibérément voulu l'implosion du nouvel Etat, dans le but inavoué de satisfaire les ambitions personnelles des leaders politiques qui souhaitaient régner chacun sur son ethnie érigée en Etat indépendant. Autant dire - et les preuves sont accablantes - que le morcellement du Congo avait été savamment planifié par ceux-là même qui avaient la responsabilité de guider les premiers pas de la nation. Dès son apparition sur l'échiquier planétaire, le Congo est frappé d'une précarité congénitale. Dès lors, les difficultés que connaît ce pays, sur la voie de l'unité qu'il ne parvient pas toujours à emprunter, sont foncièrement génétiques. En lieu et place du dialogue politique, d'où auraient pu jaillir des pistes nécessaires à la réflexion sur les options pour la construction de la nation, on a substitué un monologue distant, froid et dépourvu de cohérence.
9

Les partis politiques de l'époque n'étaient pas constitués sur des

bases tribales parce que les responsables politiques s'accordaient sur le programme politique qui était la décolonisation immédiate. Ces mêmes responsables politiques luttaient pour la même cause dans le RDA de Félix Houphouet Boigny (V. Siradiou Diallo, Félix Houphouet Boigny, éd. Jeune Afrique). On sait cependant que sur les questions purement internes, la base ethnique suivait le leader naturel: V. sur ce point Théophile Obenga, L 'Histoire sanglante du CongoBrazzaville, op. cit.

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On a ainsi de la peine à croire que Fulbert Youlou, Abbé de son état, fut un homme hésitant sur la question vitale de l'unité nationale, alternant, au gré des circonstances, entre la nation et la région; entre un Etat multi-ethnique et l'Etat Kongo cher à son cœur. M. Jacques Valette note qu'il «a rêvé de créer un Etat bacongo, groupant toutes les tribus liées aux Lari, au Congo belge, en Angola, au Cabinda. »10 Ce n'est donc qu'en désespoir de cause, sous la pression de la France qui ne souhaitait pas la remise en cause des frontières héritées de la colonisation, que l'Abbé président se résigna à amplifier son discours sur l'unité nationale. On sait que les différents scrutins organisés sous l'empire français en vue d'élire des députés en métropole ont été l'occasion pour Youlou de solliciter le soutien politique de ses «frères Lari et Kongo »11. De son côté, Jacques Opangault a ourdi un plan de sécession du nord qu'il souhaitait rattacher à la République centrafricaine. A la suite d'un banal débat dans 1'hémicycle, il avait demandé à ses élus «de comprendre où est leur devoir et de proclamer qu'ils ne représentent plus le Moyen-Congo mais une région de la
République centrafricaine» 12.

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J. Valette, «L'Afrique équatoriale française: le cas du Congo

(1958-1960) », in L'Afrique noire française: I 'heure des indépendances, éd. du C.N.R.S., 1992, p. 315. V. aussi Le Monde du 25 janvier 1959. Il V; G. Kouvoubidila, Histoire du multipartisme au CongoBrazzaville, op. cil., p. 28. 12Déclaration citée par Jacques Valette dans l'article précité, p. 323. Voir aussi sur ce point, Dreux-Breze, «Bilan des tentatives de regroupements en Afrique équatoriale », Bulletin de l'Afrique noire, 27 mars 1968, pp. 10-130 - 10-132.

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Les institutions républicaines avaient été créées, sous le contrôle vigilant de la métropole, pour donner un cadre juridique au dialogue national, afin d'éviter les dérapages. Mais les hommes, qui ne s'estimaient pas liés par les institutions les ont enjambées sans vergogne, méprisant par là même la volonté de ceux qui leur avaient confié le destin national. C'est ainsi que le président Youlou avait fini par transformer le Parlement en simple Chambre d'enregistrement des décisions de l'exécutif. Il s'était même parjuré en obtenant de la représentation nationale, le vote d'une loi, sous la menace d'un revolver qu'il avait sorti de sa soutane!3. Curieuse pratique du dialogue national pour un chef d'Etat qui, en sa qualité de garant des institutions, devait donner l'exemple! A force de violer les règles du jeu démocratique, les politiques avaient fini par fragiliser et discréditer les institutions. Les citoyens, qui assistaient chaque jour à la désacralisation de la fonction présidentielle, avaient acquis la conviction que le pouvoir pouvait être à la portée de n'importe quel citoyen, y compris celui qui n'avait pas le profil de la fonction, pourvu qu'il usât de force ou de ruse pour le conquérir. Le coup d'Etat institutionnel des 13, 14 et 15 août 1963 qui emporta le régime de Youlou!4 fut une réponse violente à des comportements politiques violents. C'était la violence militaro-syndicale contre la violence politique. Il s'ensuit que les Congolais restent imprégnés de l'idée fausse selon laquelle le pouvoir serait descendu de son piédestal pour s'offrir au premier venu. Les élections présidentielles de 1992 ont ainsi donné au pays une vingtaine de candidats, dont plus de la moitié
13 Sur cette anecdote, lire Rémy Boutet, Les trois glorieuses ou la chute de Fulbert Youlou, éd. Chaka, Dakar; Apollinaire Ngolongolo, ouvrage précité.
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V. Rémy Boutet,

op. ci!.

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