Congo-Brazzaville : du putsch au rideau de fer

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La population du Congo-Brazzaville compte aujourd'hui parmi les plus pauvres et les plus maltraitées au monde. Une configuration d'alliances et de rivalités associant acteurs français et congolais, qui opèrent dans les domaines du pétrole, de la dette et de l'armement, a glissé de la criminalité économique à la criminalité humaine. Les réseaux franco-congolais ont fini par baisser le rideau de fer pour s'isoler du monde épris de justice et du respect des droits humains.
Publié le : mercredi 1 mars 2006
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EAN13 : 9782296142268
Nombre de pages : 222
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Congo Brazzaville: du putsch
au rideau de fer

Du même auteur: Collection CONGO DÉMOCRATIE:

- vol 2 : Les références (L'Harmattan), 1995 - vol 3 : La bataille de Brazzaville (NM7), 1999 - vol4 : Devoir de mémoire (L'Harmattan), 2002 - vol 5 : Ainsi naquit la République des savants et des
Autres publications:

-voll

: Les déboires de l'apprentissage

(L'Harmattan),

1995

généraux (L 'Harmattan),

2003

- Quelle

Afrique dans la mondialisation

économique?

Ligue, 1996. 2002.

- Vers une éradication du terrorisme universel? I'Harmattan, - Matalana : la colombe endiablée, L'Harmattan, 2004

@ L'Harmattan, ISBN:

2006

Calixte Baniafouna

Congo Brazzaville: du putsch au rideau de fer
Soutien de la France et hypnose de la communauté internationale

Congo Démocratie volume 6

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm. BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12 BmocmAF~O

IT~rn

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ~L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-00131-9 EAN: 9782296001312

En hommage à François-Xavier VERSCRA VE, décédé en 2005.

« Qui arrêtera la Françafrique, le plus long scandale de la République française en Afrique? », telle est la question que tu t'es posée tout au long de ton combat contre le soutien par les autorités françaises des dictateurs africains. L'important pour nous est moins de savoir que c'est X ou Y qui est à la hauteur de cette tâche, que de tirer les enseignements de l'intelligence, de la volonté, du courage et de l'amour des autres qui ont marqué ton combat et que nous sommes déterminés à poursuivre.

Couverture: La France a encerclé le Congo Brazzaville par un rideau de fer

Prologue
Début des années 1990, l'espoir naît au Congo Brazzaville que I'homme politique ne devrait plus maltraiter un autre hommel. Un événement riche en émotion qu'il fallait conserver en mémoire. Mais, l'espoir sera de courte durée. Très vite, il sera ensanglanté par l'euphorie de grandeur des dirigeants politiques, eux-mêmes encensés par des fanatiques ethniques2 en mal d'apprentissage de la démocratie. Très vite, les événements vont se succéder en se dégradant. On se trouve attelé à une tâche dont on ne soupçonnait pas l'ampleur. .. Comme un détective privé lancé sur une affaire anodine. Ce qui n'était qu'un conflit ouvert révèle des ramifications secrètes, des prolongements inquiétants et, de fil en aiguille, le Congo Brazzaville se retrouve dans la trace d'une mafia internationale, dans un véritable labyrinthe. Très vite enfin, le labyrinthe s'ouvre dans un marécage de plus en plus vaste à mesure que l'on avance, de moins en moins sûr. Bientôt les chemins qui étaient presque fleuris se divisent, s'écartent, se croisent, s'emmêlent puis s'éparpillent en des pistes boueuses qui n'aboutissent qu'à des trous d'eau dormante. On patauge mais un rideau de fer s'est déjà fermé autour du marécage, on n'en sort plus. . .
1 On se reportera sur ce point au volume 1 de la présente collection; C. Baniafouna, Les déboires de ['apprentissage, Congo Démocratie, édit. L'Harmattan, Paris, 1995. 2 Les Congolais sont répartis entre 74 ethnies.

Prologue

Mi-1997, l'espoir s'éteint. Tout est compromis. La forme la plus abrutie d'arriération mentale prend le dessus sur la raison. La dictature refait surface. Seulement voilà: le chemin du « devoir de mémoire» est, comme les autres, plein de ronces. Au fur et à mesure que les jours passent, que les mois passent, les années, le Congo Brazzaville prend des allures de cauchemar. Mais comment raconter en termes scientifiques une histoire de paroles qui s'envolent de bouche à oreille, et ne vit que sur du vent? Voilà qui m'expose à trois types de difficultés1. La première est celle qui relève des origines. Originaire d'un pays dont l'élite politique est gangrenée par la «corruption », l'ethnicisme et le soutien de la France politique, il faut analyser les événements dans un style qui ne soit pas perçu comme un pamphlet par les exigences scientifiques. Il faut, ensuite, tenir un vocabulaire qui ne se relâche pas fréquemment au point de rendre superficielles certaines analyses, de donner l'impression de désordre d'argumentation et d'éclaircir peu, en définitive, la vie politique d'une élite tout à fait particulière. Il faut, enfin, éviter que ce superficiel ne pousse le lecteur non averti à la tentation de jouer sur le terrain et dans le camp des fanatiques qui, pour décourager l'auteur, le taxent lui-même de corrompu, de parti pris pour une région, une ethnie, une famille politique, voire un homme. On peut certes regretter le caractère superficiel des textes (suite d'anecdotes et de courts récits) qui décrivent des personnalités politiques fortement trempées, cette élite restreinte peu renouvelée au fil des ans, occupée à élaborer des stratégies et des négociations machiavéliques, mais tel est l'objectif initial d'un travail plutôt à vocation de résistance qu'à prétention scientifique. La deuxième difficulté de tenir à la rigueur scientifique est le lien des événements dans le temps. Face à l'emprise intérieure des carriéristes politiques et à l'emprise extérieure de l'ancien
1 En me relisant, je me demande si je fais bien de sortir de mon état de victime ou de témoin pour écrire comme si je n'étais qu'un chercheur anodin. Mais à la réflexion, il vaut mieux une victime ou un témoin plutôt qu'un bourreau pour raconter avec un cœur gros une histoire de douleurs ou de crimes.

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Prologue

colonisateur, les réserves que l'on peut émettre peuvent paraître dérisoires 1. C'est sans doute trop peu pour donner un éclairage vraiment original sur la profondeur de la crise congolaise. C'est sans doute trop pour ceux qui estiment que le système ainsi établi suffit pour construire une nation. On peut pourtant regretter l'accent trop appuyé et le ton parfois trop militant d'un discours anti-colonial des années 1950 ressurgi tout au long du texte jusqu'à la fermeture de l'ouvrage. C'est là un signe que les pratiques coloniales, loin d'être enterrées, n'ont fait que se déplacer; que l'indépendance du Congo Brazzaville n'est que pure fiction; que la lutte pour la liberté de ce pays reste d'actualité; que les embellis des discours sur la coopération, la démocratie, les Droits de l'Homme... ne concernent en rien cette catégorie d'humains. La troisième difficulté est l'utilisation du texte comme moyen de résistance dans une société où 1'« échange oral» a valeur de « vaccin contre la lecture ». Pour avoir ainsi «intellectualisé» le combat qui, sur le terrain, se livre soit par les armes, soit par cooptation dans le camp des tenants de la violence et de l'illégalité, le texte écrit prête à confusion, l'auteur étant pris, par les uns, pour un ambitieux ou un postulant au pouvoir en place, lorsqu'il n'est pas systématiquement considéré par les autres comme un opposant politique. Aussi, les analyses peuvent paraître modérées aux yeux des Congolais qui sont meurtris au premier degré dans leur chair et dans leur dignité comme elles peuvent paraître dures aux yeux d'acteurs et prosélytes du régime. C'est bien là la difficulté d'être à la fois victime, témoin et semeur de graines de l'Histoire. En cela, ce livre sert de support d'expression. Il interroge, certes, ma conscience, mais aussi celle de mes compatriotes et de la communauté internationale. Support d'expression, ce livre donne d'abord une réponse pacifique à la violence décrétée au Congo Brazzaville comme moyen de s'affirmer politiquement afin de parvenir à

IDeux contre un, comme dirait Théodore Caplow, tr. fro édit. Armand Colin, Paris, ère 1971 (1 édit. américaine: 1968)

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l'assouvissement de toutes sortes de soifs humaines. Il se veut descriptif d'événements survenus et analyste d'événements décrits1 en s'efforçant de produire une histoire minimale, une topique au sens rhétorique du terme, sans passer à l'intrigue. Il s'arrête devant la tentation du parti pris2. Il fournit des lieux, des dates et des liens. Il ne rapporte que ce qui est utile3, des actes des criminels et des récits des victimes, pour faire une « somme des forces» qui permet le dévoilement du passé et le passage à la réconciliation nationale. À ce propos, ma préoccupation est la même que celle des chercheurs et historiens du Chili4, pays dont le Congo Brazzaville a tiré le modèle Pinochet de prise de
pOUVOIr.

Ensuite, ce livre interpelle ma conscience. En conscience, je reste attaché aux valeurs de I'humanité et de mon pays. Sans pour autant être un exilé politique, par la force des choses, je suis devenu un homme planétaire dont le cœur saignant est en exil pour l'amour des autres. C'est ce monde qui, dans sa généralité et dans ses promesses désormais m'appelle et me libère. C'est à ce monde et non plus à un foyer national que j'ai appris à gérer la solitude, à me confronter aux injustices, aux humiliations, mais aussi... à connaître les gens. C'est déj à dur
1 De même que l'ecclésiastique Grigoris Balakian s'était investi d'un «legs sacré» vis-à-vis du peuple arménien qu'il a traduit dans son livre (G. Balakian, Le Golgotha arménien (Beyrouth, 1977», de même, les victimes de l'apprentissage de la démocratie au Congo Brazzaville me demandent d'écrire le récit du crime « inénarrable» de leur souffrance et de leurs tortures. Quand elles y laissent leur vie, moi j'accomplis la promesse que j'ai faite sur leur tombe. Z À la lumière faite du «parti pris» par Paul Veyne, Comment on écrit l 'histoire, édit. du Seuil, ColI. « L'univers historique », Paris, 1971. 3 Il s'agit d'analyser les événements comme des faits qui tranchent entre un avant et un après, à la manière de Barbara Cassin dans L'effet sophistique: logique de lafiction, édit. Gallimard, coll. «NRF-Essais », Paris, 1995, pp. 470-512. 4 «S'il est un point sur lequel nombre de chercheurs et historiens du Chili contemporain s'accordent aujourd'hui, c'est sur la constatation qu'ils se trouvent au beau milieu d'une bataille pour la mémoire dont le contenu et la transmission sont hautement polémiques ». Lire Patricio Arénas, Rosa Gutierrez, Oscar Vallespir (coordinateurs) et autres, Salvador Allende: un monde possible, édit. Syllepse, Paris, 2004, p.31.

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de vivre un crime. C'est encore plus dur de le vivre à distance. J'essaie de vivre cette distance et cette sensibilité comme beaucoup d'autres avant moi - et certainement beaucoup d'autres après moi - avec, au fond du cœur, le regret, toujours présent, que le potentiel énorme d'un si beau pays ait été aussi facilement abîmé. Et surtout, que par-dessus tout, je suis né et je vis à un moment qui me condamne comme tant d'autres au milieu des criminels, à être le témoin d'un tel gâchis. Enfin, ce livre fait parler la conscience de tout un chacun sur la capacité des êtres humains à détruire d'autres êtres humains. Il est un message du cœur que sans la paix sociale, sans la dignité de soi, l'être humain, corrompu, n'est plus qu'un animal féroce comme on en trouve dans la forêt du Mayombel ou de l'Amazonie. En cela, il met le doigt sur les racines du mal: le peuple congolais jette son bonnet par-dessus les moulins; la classe politique congolaise est complice de la misère de la population qu'elle dirige; la France «politique» soutient les dictateurs; la communauté internationale nous hypnotise. Dans un cas comme dans un autre: - La libération des mœurs pousse aux oubliettes tout un peuple que l'appartenance régionale ou l'ethnicité a tenu prisonnier d'un club restreint de prédateurs2. Dire que le peuple congolais a jeté son bonnet par-dessus les moulins signifierait-il qu'il a été placé définitivement à la merci des carriéristes politiques, du seul fait de son appartenance régionale? On peut le penser si ce n'est que les moulins étaient autrefois des lieux d'échanges et de rencontres permanents, sièges traditionnels de haute sociabilité villageoise. « Qui veut ouïr des nouvelles, au four et au moulin, on en dit de belles» est un vieux proverbe français. Peut-on ainsi croire que le peuple congolais se soit fanatisé à ce point derrière un leader tribal? J'imagine volontiers un jeu
1 Une des trois grandes forêts congolaises: le Chaillu (1 million d'hectares), le Mayombe (3,5 millions d'hectares) dans le Sud du pays, et la grande forêt du Nord (13 millions d'hectares). 2 La particularité, c'est qu'aucun peuple, du camp des vainqueurs comme du camp des vaincus, ne profite des guerres successives engagées par les prédateurs congolais depuis 1992.

Il

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comparable à celui qui consiste aujourd'hui à continuer une histoire commencée par son voisin et qui se développe de proche en proche selon la fantaisie des participants. Pourquoi alors le leader tribal à court d'imagination n'aurait-il pas reçu comme gage de faire des choses pour le bien de tous les Congolais? - C'est, faute de gage national que la classe politique congolaise est devenue complice de la misère de la population qu'elle dirige. Une population, on le sait, harcelée, taillée, rouée, massacrée, sans jamais lui demander ce qu'elle en pense, avec ses mots à elle. De toute façon ce qu'elle a à dire est vulgaire par définition aux yeux des prédateurs, bas par essence comme le sont ses cris, ses pleurs et sa colère. Au contraire, c'est par les idées les plus basses de la population que la classe politique congolaise tire son épingle du jeul. Comment parvenir à une réconciliation et construire ensemble dans un pays où la classe politique feint d'ignorer que le langage populaire, reflet des sentiments élémentaires, possède un vocabulaire très riche pour exprimer les idées les plus basses, le dénigrement, la jubilation, la satiété, l'ennui, l'irritation? Que le langage populaire ne fait ici que traduire les conditions d'existence, l'insécurité, la misère et les taudis dont les remugles flottent audessus de la sentine environnementale ? - Quant à la présence du bonnet français par-dessus les moulins, ce n'est un secret pour personne: aucune autre puissance dite civilisée dans le monde n'a, à ce point, radicalisé sa classe politique (gauche/droite) dans l'archaïsme, conditionné ses intellectuels et starifié ses medias au formalisme de caste de l'Élysée. Face au paternalisme mi-séculaire et infructueux pour lequel le Congo Brazzaville a opté vis-à-vis de la France « politique », nous sommes entrés, sans nous rendre compte, dans une dictature à penser qui dépossède les Congolais de leurs

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À part le prodigieux intérêt pour le pouvoir individuel, familial, des familiers et
des proches, la plus noble idée de construire sur la touche. une nation congolaise a été mise

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droits et les élites de leur dignité. Ce n'est donc pas sans raison que Francis X.B.M. Kondel déclare que:
«Nos vaillants soldats africains, morts pour défendre l'Europe, ont été jetés dans les oubliettes de l'histoire européenne. L'indifférence et le silence des églises chrétiennes justifient leur complicité, car si elles ne se sont pas occupées de nos conditions sociales, elles avaient bel et bien réussi à nous laver le cerveau pour mieux servir les intérêts de l'Europe. Mais le peu que nous demandons maintenant est que l'Europe, dans toute sa gloire économique, nous laisse nous organiser nous-mêmes, et que cette Europe sans scrupules arrête d'utiliser nos présidents prédateurs et commerçants pour piller nos matières premières. »

Ces propos sont révélateurs d'une France plus que jamais réconciliée avec les méthodes brutales des temps coloniaux, même si, par ces méthodes obsolètes, son poids ne cesse de décroître, en Afrique notamment où, malgré les liens étroits qu'elle entretient avec les dictateurs, elle n'en finit pas de perdre du terrain. Les réseaux de la France politique ont vieilli, sa vision post-colonialiste est dépassée. - Pour sa part, la communauté internationale jette son bonnet par-dessus les moulins du FMI et de la Banque mondiale en tablant sur un long terme truffé des «hosannas au plus haut de l'humanisme» et des «tu l'auras »2. Ces institutions de l'aprèsguerre, avec une vision un peu vieillotte, obsolète, un peu creuse aussi, ne tiennent compte ni des évolutions sociologiques et démographiques des sociétés en développement, ni des circonstances sinon de paix du moins de non Guerre mondiale. Comme si les besoins, les fonctions publiques dont il faut dégonfler la pléthore n'avaient pas changé depuis soixante ans! Entre-temps, les chômeurs et toutes autres formes d'exclus n'ont qu'à attendre. Dans l'attente, le jour viendra où nous n'aurons pas assez de larmes pour pleurer d'avoir dilapidé
1 Francis X.B.M. Konde, La renaissance africaine: une vision sur l'avenir politique et économique de l'Afrique, édit. Ma-zoni, 2003, p. 117. 2 Pourquoi alors être pressé quand le conseil de ceux qui se disent grands spécialistes de l'Afrique est du genre: «N'avoir succombé que quelques décennies aux pires tentations n'est, finalement, pas si catastrophique que ça. Qu'est-ce qu'une dizaine ou une quinzaine d'années dans la vie d'une nation? » Lire Christian d'Alayer, Un crime médiatique contre l'Afrique: les Africains sont-ils tous nuls? édit. Le bord de l'eau Latresne (Bordeaux), 2004.

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l'héritage} que nous avons reçu d'hommes qui ont combattu pour un début d'indépendance. Le jour viendra où nous n'aurons plus assez de mots pour expliquer à nos enfants que nous n'avons rien fait pour empêcher les détrousseurs de démocratie de leur voler l'avenir, ce qui serait suicidaire, au sens où l'entend Émile Durkheim3. Tels des gens qui ont oublié les épines sous la plante ou au pli d'un orteil, et le tracas de les enlever, parfois en des endroits mal accessibles, nous sommes obligés de tirer l'épine du pied à nos enfants. En cela, ce livre parle sans complaisance aucune des corrompus prétendument dirigeants de notre cher et beau pays, mais aussi de leurs corrupteurs prétendument démocrates et donneurs de leçon en la matière: le contexte nous y contraint.

I «Le choc des civilisations », tel que le nomme Samuel P. Huntington serait alors inévitable. Lire son livre: Le choc des civilisations, édit. Odile Jacob, Paris, 1997. 2 Ce sont des « évidences invisibles» dans les institutions internationales, pour emprunter l'expression de Raymonde Carroll, dans Évidences invisibles (Américains et Français au quotidien), tr. fro édit. Seuil, Paris, 1987, (1èreédit. américaine: 1944). 3 E. Durkheim, Le Suicide, Étude sociologique, édit. PUP, Paris, 1985 (1 èreédit. : 1897).

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Rappel du contexte

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Rappel du contexte

Le contexte, c'est celui de l'ambition d'un homme pour le pouvoir. L'homme est au cœur de la Françafrique, comme il était au cœur de la lutte contre l'impérialiste, devenu ami. Tout cela donne une allure plutôt bonhomme, mais le peuple au nom duquel il s'est toujours exprimé, depuis la lutte contre l'impérialisme jusqu'à la défense des valeurs françafricaines, connaît la répression et le massacre à grande échelle. Et il le laisse dans la misère avec une économie en ruines, bradée au service du pouvoir. Pour prolonger son règne, l'homme aiguise les antagonismes entre ses concurrents potentiels. Il les diabolise très sévèrement pour troquer à fond les règles du jeu démocratique qu'ils incarnent. Il a laissé une frange de ses partisans dériver vers une sorte de « résignation tribale» qui les exposerait à l'extermination par des ethnies majoritaires en cas de perte de pouvoir: la doctrine prospère, elle aussi, dans un pays à l'agonie. Accommodé de l'extérieur par la Françafrique et, de l'intérieur, par l'ethnicité, la communauté internationale lui laisse tranquille, impuni des crimes devenus une porte d'entrée et de sortie dans le giron du pouvoir. D'où la nécessité, dans le chapitre préliminaire, de :

- raconter, instruire et analyser ce crime, - cerner le rôle de ses corrupteurs et corrompus. 16

Rappel du contexte

Raconter, instruire, analyser... le crime

Mémoire à la place du Souvenir1. Le putsch du 5 juin au 15 octobre 1997 et le régime installé sont vécus par les Congolais comme un cataclysme, cinq ans seulement après qu'ils aient juré de ne plus tomber dans le système politique primitif. Effroyable, pour les 10 000 hommes, femmes et enfants morts en 1997 du fait du putsch, les 353 disparus au Beach de Brazzaville en 1999, les 100 000 hommes, femmes et enfants morts entre 1998 et 2002 du fait de la cruauté du régime. Révoltant, par l'écurie des généraux pourvoyeurs de chair à canon. Émouvant, par la masse de témoignages des victimes civiles survivantes. Près d'une décennie après le putsch - dont beaucoup ignorent encore aujourd'hui l'origine - il est à craindre que l'oubli s'immisce subrepticement dans la mémoire collective. D'où la nécessité de l'éclairage. Dès le début 1997, en effet, les esprits d'hommes politiques sont surchauffés par les incertitudes de la tenue d'élection présidentielle, que l'on croit démocratique, annoncée pour juillet de la même année. À l'origine du remue-ménage, les micmacs qui accompagnent le retour au pays d'une catégorie d'acteurs dits politiques, rentrés de Paris après un exil volontaire de deux ans. Aussitôt arrivés, soit six mois avant l'élection annoncée, ils lancent la précampagne dans la partie septentrionale du pays. Une précampagne émaillée de violences avec destruction de biens et mort d 'hommes tout au long de leur avancée vers la partie méridionale et la capitale du pays. La
1 Contrairement au souvenir traditionnel, le souvenir n'efface pas le crime, il le magnifie par l'archivage et l'accès libre de tous aux récits, aux accounts, comptes et récits de la violence fondatrice. Voir à ce sujet, Barbara Cassin, Politique de la mémoire: des traitements de la haine, Op. cit.

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barbarie est vécue dans les milieux du pouvoir comme des actes séditieux1. Le 5 juin 1997, les autorités de l'État sont alors tentées d'aller arrêter deux des assassins présumés, qu'elles estiment avoir trouvé refuge à Mpila, quartier résidentiel au nord-est de Brazzaville, dans la résidence de celui qui paraît comme leur chef de bande2. Les engins utilisés (matériel de guerre lourd) et l'heure choisie (4 heures du matin) pour procéder à l'arrestation des assassins n'ont rien d'une simple opération de police. En tout cas dans l'esprit du propriétaire de la résidence qui se dit ne pas tolérer d'avoir été ainsi dérangé de son sommeil, il ne s'agit ni plus ni moins d'autre chose qu'une opération destinée à attenter à sa vie. Les agents de l'ordre supposés n'auront même pas le temps de s'approcher de la cible qu'ils sont accueillis par bien d'autres engins plus lourds, plus performants et plus nombreux. S'ensuit un combat dont la promptitude et le déploiement dans les rues de la ville font penser à une guerre préparée de longue date. On croit alors facile et brève 1'« opération de représailles ». Mais, déclenchée le 5 juin, la guerre perdure, s'enlise, démoralise face à des troupes loyalistes non préparées à l'événement, mais déterminées, elles aussi, à défendre la démocratie. C'est finalement au bénéfice de l'indifférence de la communauté internationale que le pouvoir de l'Élysée et le gouvernement de l'Angola prêtent main forte, début octobre, pour arrêter la guerre en faveur des « rebelles ». À terme, 10 000 Congolais y laissent leur vie, et le centreville, totalement détruit. Les vaincus prennent le chemin de l'exil à l'étranger. Les vainqueurs s'investissent au pouvoir et, avec eux, de nombreux combattants étrangers et mercenaires venus en renfort, déployés dans tout le pays.
1 Au carrefour du pouvoir légal et de la nostalgie des hors-la-loi, la haine et la souffrance vont bientôt dicter leur loi. 2 On pourra lire avec intérêt la description complète des faits liés à cet épisode: C. Baniafouna, La Bataille de Brazzaville, Congo Démocratie, vol. 3, NM7, Paris, 1999.

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Rappel du contexte

Purifier le pays pour asseoir le régime

La Francel est la première puissance à reconnaître officiellement le nouveau pouvoir. Pour le soutenir, le président français, Jacques Chirac, profite de sa visite à Luanda où il remercie publiquement le président angolais, Eduardo dos Santos, pour l'aide militaire apportée aux « rebelles» du Congo Brazzaville dont le meneur est, selon M. Chirac, le seul capable de pacifier le pays. M. Sassou Nguesso s'autoproclame président de la République. Un plan de paix appelé « opération colombe» est mis en place. Il consiste au ramassage d'armes laissées entre les mains des miliciens de tous bords. Mais, la brutalité, les pillages, les vols, les viols, les humiliations, les exactions, les bracages, les tortures2 et les exécutions sommaires qui accompagnent l'opération, notamment dans les régions Sud du pays (Pool, Bouenza, Lékoumou, Niari et Kouilou: PointeNoire) sont en flagrante contradiction avec la paix recherchée. Alors que le nouveau régime s'organise et multiplie les slogans de bons offices pour s'attirer progressivement l'estime des pays dits civilisés, les Ninjas, miliciens coalisés au régime destitué, tentent une incursion à Brazzaville la capitale pour répondre aux actes de barbarie entretenus par les forces composites de la sécurité gouvernementale. La riposte de cellesci est d'une agressivité inédite. 18 décembre 1998, en effet, le bouclage par l'armée du régime de Brazzaville des quartiers Sud de la capitale exproprie les habitants de leurs domiciles respectifs. Le «ratissage au mètre carré », terme utilisé par le pouvoir en place pour qualifier
1 La France officielle du peuple français, la France du Camembert et du vin, ce beau pays que nous aimons et qui nous aime, ne doit pas ici se confondre avec la France néo-coloniale, la France de la négoce, des réseaux, des mafieux, des corrupteurs et des corrompus dont il est question tout au long de cet ouvrage. Z L'historien Pierre Vidal-Naquet a fort bien décrit le phénomène de tortures similaires dans son livre, La torture dans la République (1954-1962), édit. Minuit, Paris, 1972.

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Rappel du contexte

l'opération, sert officiellement de «purification» du régime contre les Ninjas qui osent en braver l'autorité. En réalité, dans le couloir qui sépare les bons grains de l'ivraie, les forces gouvernementales rassemblent les habitants délogés dans les quartiers Sud pour les « déporter} » vers les quartiers Nord de la capitale. Les hommes en âge de porter une arme sont retirés des rangs, alignés et fusillés. Les femmes et les enfants sont enfermés dans des églises et des « camps de concentration» où ils se livrent quelquefois à la merci des miliciens du régime. S'ensuit une opération de « purification» dans les régions Sud du pays. Objectif: éliminer physiquement ceux que le régime qualifie de « bandits armés », c'est-à-dire militaires et miliciens du pouvoir légal renversé, considérés comme des infiltrés en terrain ennemi. Dans les faits, les armées composites gouvernementales ne laissent rien de côté qui soit présumé s'opposer aux desiderata du président autoproclamé : assassinat, le 14 novembre à Mindouli, de six notables religieux partis de Brazzaville pour tenter de réconcilier les belligérants; destruction, depuis le 18 novembre à Kinkala, Kibouendé, Mbanza-Ndounga, Goma Tsé- Tsé, Mindouli, Kinkembo, Loulombo... des églises qui symbolisent la paix; expéditions de convois militaires le long du Chemin de fer Congo Océan (CFCO) avec saccage des villages où la sauvagerie atteint le paroxysme. Craignant pour leur vie, mais aussi pour marquer la révolte, les populations fuyant la ville et les villageois des régions Sud du pays s'exilent dans la forêt et dans les pays frontaliers (RDC, Gabon.. .). De Brazzaville aux villages sud, les ruines sont toujours là. Elles imposent respect et tristesse à celui qui les traverse. Ces lambeaux de murs déchiquetés, torturés qui ne protègent plus personne; ces fils électriques qui ne servent plus à rien; ces rails du CFCO qui ne mènent nulle part; ces enseignes de magasins fantômes font du Congo Brazzaville une ombre oppressante.

1

Cf. pour une histoire similaire, A. Wieviorka, Déportation et génocide, édit.
Hachette/Pluriel, Paris, 1995.

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Rappel du contexte

Dans cette thébaïde où toutes les haines du régime de Brazzaville sont juxtaposées (hasard ?) de l'indifférence de la communauté internationale, les images sont porteuses d'une absence qui inspire le vertige. Une communauté internationale qui feint de n'avoir ni vu les images des morts, ni entendu les cris des survivants. Le chef du régime en appelle alors au retour des Congolais qui, ayant fui les combats dans leur pays, avaient trouvé refuge en République Démocratique du Congo (RDC) voisine. Sur le chemin de retour, leur protection est assurée par le Haut Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (HCR). Voilà qu'à l'arrivée au Beach de Brazzaville, beaucoup d'entre eux sont arrêtés par les forces de sécurité du président autoproclamé. Trois cent cinquante trois (353) jeunes Congolais d'une même ethnie ne seront jamais retrouvés. Cela s'appelle « génocide» en droit international. L'Élysée le sait, et en éprouve la gêne, mais évite de se comporter comme JeanBaptiste Jérôme Colona qui - dans l'affaire corse qui embarrasse les gouvernements, les élus, les magistrats et les policiers -, a confié, en aôut 2002, au journaliste écrivain, Gabriel Xavier Culioli : «Je ne suis pas le parrain de la Corse »1. Au contraire, elle préfère accuser le coup, pour éviter d'enfoncer le clou et ainsi ne pas montrer aux yeux du monde le caractère atypique du réconciliateur protégé. Pour les défenseurs des Droits de l'Homme, les massacres sont enregistrés2 dans la liste d'une longue série de tant d'autres commis par le même « imposteur », resté impuni depuis les années 1970. Les miliciens traqués répondent par des actes de sabotage sur les symboles de l'État, de préparation des embuscades, du mysticisme. La stratégie des «résistants »3 paie car, appuyés
1 Jacques Follorou, Vincent Nouzille, Les parrains corses: leur histoire, leurs réseaux, leurs protections, édit. Fayard, Paris, 2004, p. 299. 2 Voir, entre autres, Rapport Amnesty International, pp. 140-142, Paris, 1999. 3 Il faut distinguer deux mouvements de résistance dont l'un, mené par des militaires du pouvoir légal renversé, et l'autre, mené par un jeune Pasteur est objet de polémique en milieu des victimes sur le terrain, son rôle étant assimilé à une complicité avec le régime de Brazzaville.

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Rappel du contexte

par la diaspora, les anciens dirigeants chassés du pouvoir, les associations et militants des Droits de 1'Homme, ils font pression au régime de Brazzaville, l'invitant à sortir de la logique de guerre armée pour rendre la paix aux populations civiles muselées par la terreur. Des initiatives de dialogue sont alors prises. Le 15 août 1999, douze personnalités du régime légal déchu se démarquent de l'Espace Républicain pour la Défense de la Démocratie et de l'Unité Nationale (ERDDUN) pour se réunir à Douala (Cameroun), d'où l'appellation de « groupe de

Douala ». Une délégation du groupe se rend à Brazzaville, le 1er

septembre, pour faire, au président autoproclamé, le compte rendu de leurs intentions. Le 12 novembre, c'est au tour de combattants de la résistance de sortir de leur camp de bataille armée pour rencontrer, à Pointe-Noire, les délégations du régime de Brazzaville et du groupe de Douala. L'accord de cessation des hostitilés signé, le 16 novembre 1999, au terme de cette rencontre, est vivement critiqué par l'ERDDUN qui le qualifie de montage, de mascarade et de machination. Cet accord signé à la va-vite l'est pour contrer le mouvement qui s'organise à Paris 1. Le 15 novembre, en effet, à l'initiative des associations civiles congolaises de la diaspora et des Verts conduits par le député français Noël Mamere, se tient dans les locaux de l'Assemblée nationale, à Paris, un colloque qui dénonce très sévèrement la barbarie généralisée dans le Sud Congo par le régime de Brazzaville. Le président autoproclamé dénonce ce colloque, mais finit par se rendre à l'évidence qu'un roi n'est pas sauvé par son armée aussi puissante soit-elle comme un guerrier n'est pas sauvé par sa vigueur. Il répond à la main tendue du Conseil Natonal de la Résistance (CNR), force armée unifiée dans la partie sud du Congo, qui initie un espace de dialogue, à
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Il faut préciser que les moments sont particulièrement agités au paroxysme de la haine née d'exactions graves et persistantes commises par le régime - où les Congolais de la diaspora cherchent en vain la réponse à la question posée par Marcel Guitoukoulou, Armand Mankou et Duval Dembi: Crise congolaise, quelles solutions? édit. L'Harmattan, Paris, 2001.

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