Congo-Brazzaville état et société civile en situation de post-conflit

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Les réponses que l'Etat et la société civile congolaise ont apportées comme voies de sortie de crise après les conflits qui ont rythmé le Congo dans les années 90, constituent l'ossature de cet ouvrage. Il cerne pour la première fois les conséquences de la guerre de 1997 à 2001, fournit de précieuses informations sur la situation économique, sociale et sanitaire du pays, et s'interroge sur le rôle réel de la société civile congolaise dans la résolution des problèmes de la période post-conflit.
Publié le : lundi 1 juin 2009
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EAN13 : 9782296199927
Nombre de pages : 165
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L’Interdisciplinaire groupe de recherche sur l’Afrique contemporaine (IGRAC) est une organisation d’enseignants et de chercheurs de l’Université Marien Ngouabi de Brazzaville dont les objectifs principaux sont la promotion de la recherche sur l’histoire, les civilisations et les problèmes contemporains de l’Afrique (politiques, économiques, sociaux et culturels), la publication de ses travaux de recherche au niveau national et international à travers des revues internationales, la constitution d’un fonds documentaire et la convention de coopération scientifique au plan national avec différents groupes de recherche et au plan international en intégrant des réseaux de recherche. Son siège est fixé au Département d’Histoire de la Faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université Marien Ngouabi. L’IGRAC publie annuellement une revue intitulée : Les Cahiers de l’IGRAC. Publication de l’Interdisciplinaire Groupe de Recherche sur l’Afrique Contemporaine (IGRAC), Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, Université Marien Ngouabi. BP: 13244 Brazzaville (Congo). www. web-africa.org/igrac/ e-mail : igrac_congo@yahoo.fr Florence Bernault (Université du Wisconsin, États-Unis), Joseph Tonda (Université Omar Bongo, Gabon), Abraham-Constant Ndinga Mbo (Université Marien Ngouabi), Dominique Ngoïe-Ngalla (Université Marien Ngouabi), André-Patient Bokiba (Université Marien Ngouabi), Scholastique Dianzinga (Université Marien Ngouabi), Joseph Gamandzori (Université Marien Ngouabi), Jean-Pierre Missié (Université Marien Ngouabi), Joachim-Emmanuel Goma-Thethet (Université Marien Ngouabi).

Comité de publication

Couverture : Igrac Mise en page : André-Patient Bokiba

PRÉFACE D’UNE GUERRE A L’AUTRE
Florence Bernault
Le titre de cette préface évoque la trajectoire particulière de la guerre du CongoBrazzaville, guerre civile interminable recommencée il y a 15 ans, et dont personne ne sait encore aujourd’hui si elle a relâché son emprise sur le pays. Mais il fait aussi écho à ma position particulière par rapport à cette guerre, à l’histoire du Congo et aux auteurs de cet ouvrage. Ayant vécu plusieurs mois dans ce pays en 1984-86 et terminé ma thèse de doctorat en 1994, je repartis travailler au Congo quelques semaines durant l’été de 1995. J’atterrissais sans le savoir dans une des quelques entre-deux-guerres froides de ce long conflit commencé en 1993. Le répit que les Congolais goûtaient alors était fragile et tout gonflé de violence: ce n’était certes pas la paix à Brazzaville et dans le reste du Congo, et les « petits faits vrais » que je rapporte ci-dessous n’ont d’autre prétention que de donner de la couleur à cette étrange période. Durant ce court été 1995, j’ai à peine entraperçu ce que les habitants du pays avaient souffert depuis 1993 et ce qu’ils allaient continuer à endurer pendant les dix prochaines années. Mais ce moment a été suffisamment fort, il m’a fait suffisamment peur, pour me convaincre d’exiler, deux ans plus tard, mes recherches au Gabon. Puis, comme tout un chacun, j’ai connu mes propres guerres intérieures. Et je ne suis pas retournée au Congo. Depuis onze ans, j’ai donc abandonné le pays qui m’avait offert mon premier livre, mes premières expériences de recherche en Afrique. Cette préface est pour moi la possibilité de rendre un peu de ce que j’ai reçu. Le volume qui m’en donne l’occasion, Congo-Brazzaville : État et société civile en situation de post-conflit est, d’une certaine manière, en contraste parfait avec ce texte. Ecrit au cœur de l’action par des universitaires congolais, il offre un bilan réflexif et scientifique sur les résultats de la guerre et les perspectives d’avenir du pays. Ce qui suit n’est que l’ombre oblique, l’étroit reflet d’une subjectivité extérieure sur ces événements complexes. * * *

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Routes et peurs
En juillet et août 1995, je restai six semaines au Congo-Brazzaville, basée à Brazzaville, d’où je partis faire plusieurs incursions au sud-ouest dans le Pool, à Pointe-Noire et au nord de la capitale jusqu’à la Léfini. Les transports étaient très difficiles. Pour rallier Pointe-Noire, je voyageai dans un train bourré de militaires en armes, chargés de surveiller les abords des gares et de repousser d’éventuelles attaques de miliciens. À l’aller (cinq cents kilomètres), le trajet dura presque 24 heures. Au retour, je volai dans un Antonov brinquebalant pourvu d’un équipage russe. Les compagnies nationales étant en faillite, de multiples sociétés de transport privées recyclaient alors les rebuts de l’aviation soviétique. Quant aux routes, elles étaient plus incertaines encore, régulièrement soumises à des barrages de milices et, plus prosaïquement, à la dégradation des voies. Partie un matin pour trois jours d’enquêtes dans le Pool, où j’espérais visiter d’anciennes prisons coloniales, mon voyage se termina abruptement. Au retour d’une journée à Boko, je fus immobilisée dans une station de police de Kinkala avec mon compagnon de voyage, Roger D., et interrogée sur mon intérêt suspect pour la prison locale. Relâchée un moment par le policier en faction, je ruminai un moment sur l’opportunité de détruire en cachette les plans que j’avais relevés quelques heures auparavant dans la prison de Boko et consignés dans la voiture de Roger. J’y renonçai finalement et attendis, moral en berne, que l’on statue sur mon sort. L’atmosphère aux alentours, dont nous entendions les bruits indirects dans la cour du poste, semblait électrique. Nous apprîmes plus tard que la ville recevait ce jourlà la visite de l’épouse du président Lissouba, venue présider un événement sportif. Capitale du Pool, Kinkala était la base de l’opposition au régime en place, opposition légale et clandestine (parti MCDDI, Mouvement Congolais pour la Démocratie et le Développement Intégral, de Bernard Kolélas et bandes Ninjas), et restait sous haute surveillance politique et militaire. D’autres violences couvaient, qui expliquaient aussi la nervosité des policiers. Une statue d’André Matsoua, martyr du Pool et résistant anticolonial des années 1940, venait d’être profanée sur la place publique. Notre arrestation inopinée nous permit d’entrevoir le suspect juste appréhendé à son arrivée au poste de police. Pieds nus, tête baissée, mains menottées, il disparut en trébuchant dans le sous-sol du poste de police. J’ignore quel sort lui fut réservé1. À la tombée du jour, dans un cortège strident de voitures officielles, le préfet de région vint au poste nous rendre nos papiers et nous donner ordre de partir immédiatement de la ville. Roger D. et moi avions emmené avec nous deux
1. Deux articles et une photo du suspect furent publiés dans la presse locale : Hervé Wadiafwa, « La statue de Matsoua a été démolie », La Rue meurt n° 092 du 3 août 1995, p. 5 ; et du même : « Qui veut tuer l’âme du Pool? », La Rue meurt, n° 093, 10-16 août 1995, p. 8.

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voyageuses, laissées, quelques minutes avant notre arrestation, dans un quartier périphérique de Kinkala pour visiter leur famille. Malgré le risque d’enfreindre les ordres d’évacuation immédiate et l’angoisse d’une seconde arrestation, il fallait les retrouver et les rembarquer avec nous vers Brazzaville. Nous pûmes heureusement localiser rapidement les deux femmes et quitter la ville sans encombre. Les cris de colère et d’incrédulité de nos passagères, indignées de la naïveté qui nous avait poussés à prendre contact avec la police locale pour demander des renseignements sur la prison, me parurent un doux chant de liberté. De retour dans la capitale, après une courte nuit en bivouac, je décidai de faire connaître ma présence à l’ambassade de France. Jamais cette démarche n’aurait traversé mon esprit lors de mes séjours précédents. Le fonctionnaire qui me reçut siffla entre ses dents sur les effets de mon inconscience, pimentant ses commentaires du récit de la récente exécution d’un otage français par un groupe de miliciens sur terrain ennemi. Ce genre de tactique, m’expliqua-t-il, permettait de jeter l’opprobre sur les factions adverses en renouant d’utiles alliances avec les autorités françaises.

Pillages et pauvreté
Mais comme tous les Blancs qui « sont comptés » et qui « comptent »2, les risques que je prenais n’avaient rien à voir avec ceux que les Congolais, sacrifiés depuis des mois aux intérêts mouvants des politiciens de la guerre, affrontaient alors jour et nuit, semaine après semaine, mois après mois. À Makelekele, les patrouilles et les balles perdues semaient régulièrement la panique dans la rue où j’habitais. Les murs du quartier exhibaient les traces des batailles de 1992-93. Dans les esprits aussi, envies de prédation et de vengeance chauffaient. Nous fûmes réveillés une nuit par des cris dans le voisinage. La logeuse nous apprit qu’un voleur avait essayé de se glisser dans une des cases alentour. Pris sur le fait et arrêté par les habitants du quartier, il n’avait échappé que de justesse à une forme cruelle de justice immédiate: le versement d’un liquide bouillant dans l’oreille. Cette image me hanta plusieurs jours durant. Elle fut bientôt remplacée par celle d’un incident qui se déroula juste devant le portail de notre parcelle à la nuit tombée. Parmi les promeneurs de la rue, éclairés par les lampes-tempêtes des petits étals des marchandes de beignets et d’arachide, une jeune femme fut assaillie et frappée d’un coup de couteau par un homme, amant déconfit ou jaloux. La propriétaire de la parcelle ne nous permit d’ouvrir le portail qu’après que la victime eut été emmenée à l’hôpital et la foule dispersée. La pauvreté frappait partout, dans un contraste déprimant avec le Brazzaville où j’avais vécu en 1984-86 au Plateau des Quinze ans. Cet été 1995, je me souviens en
2. Interviews, Brazzaville en 1986. Pour analyse de l’expression au Gabon voisin, voir Joseph Tonda, Le Souverain moderne. Le corps du pouvoir en Afrique centrale (Congo, Gabon), Paris, Karthala, 2005, pp. 99 sqq.

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particulier du départ en France de mon amie Henriette. Venue avec ses enfants en vacances dans son pays d’origine, elle nous avait trouvé une location modeste dans une parcelle de Makelekele tenue par une veuve et sa famille: deux chambres vides, une grande pièce équipée d’une table et de quelques chaises, un coin cuisine rudimentaire, le tout avec un sol et des murs de ciment nu, sans salle de bain ni WC. Le jour prévu pour le départ, une foule d’amis, de parents et de connaissances vint escorter Henriette et ses filles à leur voiture. Je pris une photo d’elle au loin, retenue près du taxi vert et blanc, porte-monnaie ouvert et distribuant ce qu’elle pouvait à sa famille. Pas plus tôt disparue, un groupe de parents se précipita dans la parcelle et fonça dans l’appartement où j’étais restée. Indifférents à ma présence, ils ratissèrent les pièces pour emporter les bribes de nourriture et les quelques objets qu’Henriette avait laissés derrière elle. Quand tout fut vidé, balayant du regard ce qui pouvait encore être attrapé, deux adolescents désœuvrés traînant à l’arrière mirent la dernière main à l’hécatombe. Ils se saisirent d’un bidon d’eau filtrée posé sur le comptoir de la cuisine, me jetèrent un coup d’oeil mi-honteux, mi-provocateur, et burent au goulot à tour de rôle les quelques gouttes qui stagnaient au fond. Ils partirent sans se retourner.

Contacts
Quant à moi, je continuai à ramasser les miettes d’un autre genre de butin. Après Boko, je visitai longuement la prison centrale de Brazzaville dont je relevai subrepticement les plans. En compagnie de mon oncle d’adoption Bernard Mackiza, ex-rédacteur en chef de La Semaine africaine, je voyageai jusqu’à la Léfini, où nous dégustâmes asperges cuites sous la braise et bière locale. L’autoroute du nord, naguère émaillée de nids de poule, était dans un tel état que les voitures et camions préféraient l’abandonner et cahoter pendant des kilomètres dans les champs parsemés de termitières et de mottes d’herbes sèches. On eût dit qu’un tremblement de terre géant avait tordu, déchiré et retourné le ruban d’asphalte. À Brazzaville, je revis Joachim Mbanza dans les locaux de La Semaine africaine3, journal où j’avais travaillé plusieurs mois en 1984-85, et parlai des punitions dans le Congo précolonial avec l’historien Dominique Ngoïe-Ngalla.

3. Joachim Mbanza, « La guerre comme un jeu d'enfants », Rupture, 10, 2 (1997), donne un extraordinaire récit de la violence déchaînée à Brazzaville durant la guerre de 1997. En 1995, je demandai à Joachim comment il résistait à la peur d’être tué à cause de son travail de journaliste. Il me répondit que tant de gens étaient morts pour rien, que lui ne redoutait pas de mourir en servant à quelque chose. Aujourd’hui, grâce en partie à son courage, La Semaine africaine a fêté son cinquantenaire (2002) et demeure le journal le plus lu à Brazzaville.

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Après l’agonie de Sony Labou Tansi4, je rencontrai Nicolas Martin-Granel qui allait devenir un de ses biographes et commentateurs les plus importants, et retrouvai brièvement une amie, la poétesse Marie-Léontine Tshibinda, ancienne actrice du Rocado Zulu Théâtre qu’elle m’avait fait découvrir en 19865. C’est aussi lors de ce séjour que je connus Patrice Yengo, encore professeur de pharmacie à l’université Marien Ngouabi, mais déjà brillant entrepreneur intellectuel6. La politique continuait de me passionner, d’autant que la situation de 1995 rappelait les crises des années 1950 et 1960: les acteurs avaient changé, le contexte s’était durci, mais le jeu politique continuait d’obéir à un ensemble de structures anciennes, en partie héritées de la période coloniale. À Brazzaville et aux alentours, l’importance des corps, de la violence matérielle et des représentations physiques du pouvoir imprégnait le champ du politique. Les morts continuaient de régner, dans tous les sens du terme. Je pris contact avec l’état-major du MCDDI (Mouvement Congolais pour la Démocratie et le Développement Intégral, parti de Bernard Kolélas) pour visiter la tombe de Fulbert Youlou à Madibou. On m’en refusa l’accès, après que la tombe eut été profanée par des membres d’un groupe de prière de Makelekele, les « Amis de Jésus »7. À la suite de cette démarche, le député Jean-Blaise Kololo me fit assister à une danse ‘Sarajevo’ organisée spécialement par un groupe de Ninjas dans un nganda de Bacongo. Attablés devant une bière, une foule de curieux encerclant le bar, nous regardâmes pendant deux heures les jeunes vétérans des batailles de 1993, habillés de haillons, mimer les combats de rue sur des rythmes de rumba joués par un disc-jockey invisible. En formation collective puis à tour de rôle, à plat ventre, rampant sur le sol, tirant d’imaginaires roquettes, les Ninjas jouèrent à la guerre devant le député, un de leurs grands hommes, ancien ministre des Affaires étrangères et commissaire aux Droits de l’homme. Nous partîmes sous les acclamations de la foule électrisée par
4. Sony Labou Tansi est mort le 14 juin 1995, trois jours après sa femme Pierrette. Tous deux avaient contracté le virus du sida. 5. Marie-Léontine Tshibinda, Poèmes de la terre (1980). Nicolas Martin-Granel, « Corps des ténèbres », Rupture-Solidarité n° 1, Paris, Karthala, 1999, pp. 186-193. Et du même: « Cap SLT: extraits du journal de bord », Rupture-Solidarité n° 6, Paris, Karthala, 2005, pp. 199-224. Le Rocado Zulu Théâtre (troupe de Sony Labou Tansi) montait à Brazzaville des spectacles de rue dans les quartiers. J’y vis en 1986 une représentation d’Antoine m’a vendu son destin. 6. Patrice Yengo venait de lancer la revue politique et sociale trimestrielle Rupture. Le numéro 00 (avril-juin 1994) présentait un article intitulé « Violences urbaines, Dévaluation, Crise Politique, Décentralisation ». En 1999, réfugié en France, Patrice Yengo transforma la revue en volumes annuels parus aux éditions Karthala (série Rupture-Solidarité), avec un numéro inaugural intitulé « Congo-Brazzaville. Dérives politiques, catastrophe humanitaire, désirs de paix. » Six numéros sont sortis à ce jour. 7. La Semaine Africaine, 2033, 29 juin 1995.

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le souvenir de la résistance de Bacongo. Quelques mois après notre rencontre, Jean-Blaise Kololo décéda tragiquement. Jeté hors de la ville fin 1998 par la reprise des combats et l’arrestation des opposants au régime, en fuite dans la forêt depuis plusieurs semaines, il fut pris de fièvre maligne. Sans soin et sans secours, il mourut seul, traqué et abandonné comme des milliers de ses compatriotes8.

Bula Matari
En 1995, le nganda La Princesse où j’assistais à la danse Sarajevo apparaissait sinistré, comme presque tout le Brazzaville des bars et des dancings. L’ombre de la guerre couvait. Près du dancing de La Main bleue où je sortis un soir, de jeunes miliciens en armes gardaient le port du Beach pirate, lieu de départ des réfugíés de 1992-93. J’allai y faire une visite rapide à mobylette, puis à pied, délestée de mon appareil photo et de mes papiers par les Ninjas en faction. Un verre à l’ancien dancing des « Rapides » sur le Congo m’impressionna encore plus. Près du bar silencieux et déserté, sous les arbres couverts de chauves-souris à l’odeur âcre, montait le bruit rythmique du labeur de dizaines d’hommes et d’enfants agglutinés sur la rive du fleuve. Pendant des heures, enveloppés par une fine poussière blanche, ils cassaient sur le roc des milliers de cailloux qu’ils vendaient ensuite sur la route, en petits monticules de gravier, aux particuliers assez riches pour réparer leur case en ville. De 1879 à1884, Henry Morton Stanley, bâtard britannique parti aux Etats-Unis, journaliste, explorateur et homme à tout faire, se fit connaître en Europe comme le découvreur du Congo9. Sponsorisé par Léopold II, propagateur brutal de l’avancée de la conquête coloniale, il commit de tels ravages le long des pays du fleuve qu’il gagna le nom de Bula Matari, casseur de roc en kikongo. Aujourd’hui, le nom désigne l’État colonial et postcolonial sur les deux rives du fleuve10. Dans le lingala populaire, le travail pénible, le travail du Blanc qui ne finit jamais11, improductif par excellence, se dit kobuka libanga: casser le(s) caillou(s). En 1995 Bula Matari non seulement régnait sur le fleuve, mais avait migré dans le corps de ses victimes mêmes. En 2006, le gouvernement congolais construisit un mausolée gigantesque de marbre blanc pour accueillir les restes d’un autre explorateur, Savorgnan de
8. Jean-Blaise Kololo fut ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de transition issu de la Conférence nationale et présidé par André Milongo en 1991-92. En 1995-96, il était Haut-Commissaire aux Droits de l’Homme et à la culture démocratique. Il mourut le 28 avril 1999. 9. Henry Morton Stanley, The Congo and the Founding of its Free State: a story of work and exploration (New York, Harper & Brothers, 1885). 10. Bogumil Jewsiewicki, Mami Wata. La peinture urbaine au Congo, Paris, Gallimard, 2003. 11. Guy Rossatanga-Rignault, article à paraître.

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Brazza. Je ne sais pas si les entrepreneurs du chantier ont acheté leur gravier aux forçats du bord du fleuve. La guerre en tout cas, comme chacun sait, c’est encore la politique par d’autres moyens. Et au Congo, on le voit, les « moyens » de la politique sont partout, surtout ceux que les petits n’ont pas et ceux que les grands gaspillent12. En 1995, obnubilés par le retour de la guerre13, la majorité des Congolais vivaient d’expédients matériels tout en opposant mille formes de résistance morale à l’accumulation des désastres. À Bacongo, des enfants juchés sur l’un des tanks brûlés pendant les combats de rue de 1992 proposèrent en riant de vendre l’épave à mon compagnon américain pour un million de dollars. Un officier de gendarmerie français détaché auprès de l’armée congolaise me confia qu’étant donné le prix des AK47 et le taux de leur diffusion parmi les enfants de la ville, il était surpris de la rareté des accidents mortels. Pour oublier les tracas quotidiens, on pouvait aller déguster un verre de boganda clandestin, nouvellement distillé au village sur pilotis des dix maisons sur le fleuve14, ou, comme Papa Z., croire aux bienfaits de l’Église charismatique de l’OPH, l’Organisation Pour l’Humanité souffrante, assemblée qu’il fréquentait depuis plusieurs mois. À côté des Assemblées de Dieu, les étals du marché de Ouenzé continuaient d’accueillir en foule les malades envoyés par les féticheurs recueillir, ordonnance en main, les médicaments qui allégeraient leurs afflictions.

D’un travail à l’autre
Ces provendes sont longtemps restées dans mes cartons15. Elles n’entamaient qu’une tranche infime des tragédies congolaises et, comme l’explosion de l’été
12. Je rappelle que ce verbe signifie également au Congo tuer les corps et les individus. 13. En 1995 tout le monde redoutait les risques de guerre autour des élections de 1997. Congolais et spécialistes du Congo ont ensuite parlé de ce conflit comme d’une véritable « prophétie auto-réalisée ». 14. Le boganda s’obtient par distillation d’un mélange de foufou (farine de manioc) et de maïs fermenté mis dans un bidon en métal pendant 3 ou 4 jours. On chauffe ensuite le mélange sur un feu de bois, en insérant un tuyau dans la partie supérieure du bidon et en colmatant les bords avec de la terre glaise. Le tuyau passe au travers d’un bidon d’eau froide. La vapeur d’alcool pénètre dans le tuyau et se condense au passage de la partie refroidie. Elle tombe en gouttes dans une bouteille posée à l’extrémité du tuyau, le long d’une mèche de coton. Le liquide initial, à 100 degrés d’alcool, “brûle le cœur”. Il est réservé à la stérilisation des plaies. Le nom de la boisson rend hommage au premier président de la République centrafricaine, fameux anticolonialiste et protecteur présumé des distillateurs clandestins. 15. Recherche sur les prisons congolaises publiée dans Florence Bernault, Enfermement, prison et châtiments en Afrique, XIXe-XXe siècles (Paris, Karthala, 1999). Sur les fiefs

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1997 le prouva rapidement, ne témoignaient que du début des désastres. Le pire restait à venir : la guerre de 1997, la reddition de Pointe-Noire fin 1998, la reprise des combats à Brazzaville début décembre 1998, les arrestations en masse des opposants tout au long de l’année 1999, la guerre des milices à Dolisie puis la disparition au Beach des réfugiés de retour de la RDC (1999), l’encerclement du Pool entre le printemps 2002 et mars 2003, les constantes violations des droits, des personnes et des biens16. Des milliers de victimes, déplacées, rescapées, tuées ou contaminées ont payé de leur santé, de leur avenir et de leur vie les conflits de cette tragique fin de siècle congolaise. Congo-Brazzaville : État et société civile en situation de post-conflit permet pour la première fois de cerner les conséquences de cette guerre. C’est un livre qui témoigne aussi de la survie d’un des plus importants centres intellectuels d’Afrique, l’université Marien Ngouabi. Depuis dix ans, la présence des auteurs durant le conflit, leurs recherches faites dans des conditions de précarité et de danger inimaginables, ont permis aux sciences sociales congolaises de continuer à exister, même si, comme le rappelle le sociologue Georges Dumont, les tendances lourdes de la fuite des cerveaux en Afrique ont pris au Congo une tournure dramatique, laissant l’une des universités les plus sophistiquées d’Afrique en état de déréliction avancée. L’ouvrage fournit un ensemble d’informations précieuses sur la situation économique, sociale et sanitaire du pays. À travers l’exemple de l’enclavement des pays de Mpangala, autrefois greniers de Brazzaville, aujourd’hui bastions des milices Ninjas et du pasteur Ntumi, le déclin de la région du Pool est précisément documenté par le géographe Patrice Moundza. Ravagé par les crises économiques et politiques, routes coupées, ponts détruits, communications impossibles, attaques armées, insécurité constante, le Pool s’enfonce dans une spirale de destruction que beaucoup pensent résulter d’une stratégie volontaire du régime actuel. Peu enclin à investir dans la base arrière de ses adversaires, par vengeance ou volonté de pourrissement, Sassou-Nguesso attend. Là comme ailleurs, la situation générale des Congolais continue de se détériorer sur tous les plans. Jean-Félix Yékoka expose les contradictions lourdes de la situation alimentaire congolaise, récemment aggravées par la guerre. Sous-production, dépendance aux importations, malnutrition récurrente, déséquilibres alimentaires, détérioration du tissu social et appels massifs à l’aide internationale sont le lot quotidien des habitants de ce pays aux riches potentialités agricoles, laissées en friche depuis des décennies. André Mbou s’appuie sur ses recherches au CHU de Brazzaville pour établir un historique des
politiques dans la sous-région et la profanation de la statue de Matsoua, voir « Archaïsme colonial, modernité sorcière et territorialisation du politique à Brazzaville, 1959-1995 », Politique africaine, 72 (1998), pp. 34-50. 16. Voir l’analyse détaillée de Patrice Yengo, La guerre civile du Congo-Brazzaville 19932002. « Chacun aura sa part », Paris, Karthala, 2006.

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ravages du VIH-SIDA de 1983 (date du premier diagnostic de la maladie au Congo) à 2005 et une analyse de l’inadaptation des réponses gouvernementales à la pandémie. L’historien Marcel Ipari diagnostique quant à lui le malaise profond de la jeunesse congolaise, privée d’équipements de santé, d’éducation, d’emplois et de tout réel espoir social. La survie de la plupart des jeunes adultes ne reste possible qu’à coups de fraude et d’expédients, illusoires stratégies d’accès à un capital économique (pillages) et intellectuel (faux diplômes) en pleine déflation. En rupture avec les privilèges de ses aînés, élite intellectuelle et politique formée dans les années 1960-70 et livrée aujourd’hui à la « névrose des profits et des prestiges » (Laurent Gankama), cette jeunesse demeure vulnérable aux pires nostalgies coloniales ou populistes et reste prisonnière du cycle infernal d’une « disponibilité » (Bazenguissa) de chair à canon pour les factions politiques17. Les institutions classiques ne montrent que peu de signes de vitalité citoyenne et politique. Le concept de société civile est élucidé par le chapitre de Joseph Gamandzori qui voit, en Afrique équatoriale, une « rupture épistémologique » entre celle-ci et l’État. Dans l’espace créé par cette béance, les Églises sont aujourd’hui amenées à jouer un rôle démesuré dans la structuration de la société civile car elles demeurent de fait les seules institutions nonétatiques capables de contrer le pouvoir central. Du côté des associations séculières en revanche, l’heure est encore à l’embrigadement officiel, symbolisé par la participation de plusieurs de leurs représentants au gouvernement. Même les mouvements de travailleurs, traditionnellement au centre des grands combats politiques au Congo depuis la fin des années 1950, sont en déclin. Le sociologue Jean-Pierre Missié décortique soigneusement l’histoire des relations mouvementées des syndicats avec le pouvoir de 1963 au début des années 1990, avant de souligner l’affaiblissement des grandes centrales durant les dix dernières années: habitus monolithique des dirigeants, transformation des syndicats en courroies du pouvoir central, utilisation des instances collectives pour la promotion individuelle des dirigeants. Mais les syndicats seront peut-être capables demain de transcender intérêts ethno-lignagers et timidité revendicatrice, liée aujourd’hui à l’extrême paupérisation de leurs membres. Si les prémisses d’un grand mouvement d’indignation populaire se dessinent, les syndicats sont à même de fournir des cadres de revendication importants. De même, on ne peut sous-estimer au Congo-Brazzaville l’action des intellectuels, des universitaires et des étudiants dans la vie politique. Joachim-Emmanuel Goma-Thethet rappelle le rôle de l’université dans la formation des nouveaux citoyens, et les dommages qu’elle a subis durant la guerre. Forte de plus de 800 enseignants et de plusieurs milliers d’étudiants, l’université congolaise souffre aujourd’hui de bâtiments vétustes et endommagés, d’un fonds documentaire à renflouer et de l’absence de suivi de plusieurs promesses gouvernementales. Beaucoup d’espoir repose sur l’organisation d’un campus
17. Sur la disponibilité sociale, voir Rémy Bazenguissa-Ganga, Les voies du politique au Congo. Essai de sociologie historique, Paris, Karthala, 1997.

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numérique et d’un meilleur accès à Internet qui mettra Brazzaville en réseau global avec l’Afrique et le reste du monde. * * * C’est dans les couches les plus fortes de la société civile qu’il faut chercher les vrais signes d’espoir de l’après-guerre. Le philosophe Laurent Gankama analyse les nouvelles formes de citoyenneté apparues depuis 1991 (Conférence nationale), présentes partout où le retrait de l’État se fait sentir. Associations civiles et mouvement des droits de l’homme aident à l’éveil, à l’éclairage et à l’orientation des citoyens. Si ces mouvements civiques doivent encore fournir à leurs membres des preuves de bonne conduite, leur existence pose d’ores et déjà un immense défi éthique et social à la classe politique congolaise. Raïssa Koutouma Nsona, chercheuse en sciences de la communication, offre enfin l’étude la plus raisonnablement optimiste du livre. Elle retrace l’histoire des conflits de 1997-2003 à travers la perspective des femmes congolaises18. Premières victimes des guerres, les femmes sont aujourd’hui les premières engagées dans les actions quotidiennes pour le retour à la paix et à la réconciliation. Celles qui ont survécu à la détresse familiale et aux expériences traumatiques se mobilisent en organisant de multiples actions positives face à l’adversité (floraison d’associations caritatives et de petits crédits, élaboration et transmission d’une culture de paix). Ce sont les femmes aujourd’hui qui investissent au Congo le champ des possibles et formulent l’espérance concrète d’un après-conflit pacifique et productif.

18. Nul n’a mieux rendu cette perspective qu’Emmanuel Dongala, au travers de l’expérience de la jeune héroïne de son roman, Johnny chien méchant, Paris, Le serpent à plumes, 2002.

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