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Congo, la mascarade de l'aide au développement

De
197 pages
Ce livre est un outil - critique et engagé - qui permet de mieux comprendre les stratégies et la place des différents acteurs au Congo, qui devient une arène où les enjeux se redéfinissent sans cesse. Il présente le bilan des efforts, en soulignant l'absence des résultats significatifs en matière de reconstruction de l'État.
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Theodore Trefon
Le Congo bouge. Mais où va-t-il ? Depuis 2002, le pays
est embarqué dans un vaste chantier de reconstruction. Les
partenaires historiques, accompagnés par les nouveaux
acteurs comme la Chine, investissent massivement dans
cette reconstruction. Les secteurs de la sécurité, de la gestion
macroéconomique, de la réduction de la pauvreté, du retissage
du territoire national, de la modernisation des infrastructures
et de la réhabilitation de l’État de droit sont parmi les priorités
annoncées.
Mais l’aide n’aide pas vraiment. Ce livre présente le bilan de Congo,ces e orts, en soulignant l’absence des résultats signifi catifs en
matière de reconstruction de l’État. Le Congo n’a pas regagné
le contrôle de sa souveraineté. Les élections ne garantissent
pas nécessairement l’établissement de la démocratie. Les
obstacles sont nombreux : la crise de l’État est historiquement la mascarade implantée, un schéma directeur consensuel n’existe pas, la
culture politique est un frein, plusieurs acteurs ne souhaitent
pas le changement, car ils se complaisent dans le désordre afi n de l’aide au développementde profi ter des ressources du pays.
Le paysage politique et institutionnel en RDC est complexe.
Tout y est compliqué. Ce livre est un outil - critique et engagé -
qui permet de mieux comprendre les stratégies et la place des
di érents acteurs dans une arène où les enjeux se redéfi nissent
sans cesse.
Theodore Trefon se consacre au Congo depuis ces vingt-cinq dernières
années en tant que chercheur, enseignant, auteur, chef de projet
et consultant. Son expertise se fonde sur l’analyse, l’observation
participative et de nombreuses activités de terrain. Il est chercheur au
Musée royal de l’Afrique centrale.
Traduit de l’anglais
par Michela Raimo
Illustration de couverture : J. Allain
www.editions-academia.be
ISBN : 978-2-8061-0147-1 24 € - 26 € hors Belgique et France
Congo, la mascarade de l’aide au développement Theodore Trefon



CONGO,
LA MASCARADE DE L’AIDE
AU DÉVELOPPEMENT Theodore Trefon





CONGO,
LA MASCARADE DE L’AIDE AU
DÉVELOPPEMENT



Copyright © Theodore Trefon 2011
Congo Masquerade
The Political Culture of Aid Inefficiency and Reform Failure
was first published in 2011 by Zed Books Ltd & New York
www.zedbooks.co.uk













Traduit de l’anglais par Michela Raimo



D/2013/4910/58 ISBN : 978-2-8061-0147-1

2013, pour la traduction française
© Academia-L’Harmattan s.a.
Grand’Place, 29
B-1348 Louvain-la-neuve

Tous droits de reproduction ou d’adaptation par quelque procédé que ce soit, réser-
vés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.

www.editions-academia.be



Préface et remerciements



La mauvaise gestion, l’hypocrisie, l’impuissance et le sabo-
tage sont les sujets de ce livre. Congo la Mascarade révèle les
incohérences dans la logique du processus de réforme. Il s’agit
d’une étude portant sur l’inefficacité de l’aide au développe-
ement dans l’une des importantes tentatives du XXI siècle à
reconstruire un État en faillite en Afrique. Ces tentatives ont
commencé à un moment où la crise de l’État était accablante :
l’infrastructure physique était délabrée, la situation macroéco-
nomique ingérable et la population affaiblie non seulement par
la dictature, mais aussi par deux guerres régionales et une tran-
sition politique interminable. Ces conditions n’ont pas facilité la
reconstruction. Elles aident toutefois à expliquer pourquoi les
initiatives conçues et mises en œuvre par les partenaires interna-
tionaux du Congo pour reconstruire ce pays immense et diversi-
fié ont, jusqu’ici, été largement inefficaces. Les partenaires
internationaux et les autorités congolaises participent à la mas-
carade et se partagent ainsi la responsabilité d’avoir échoué
dans l’élaboration de véritables réformes politiques et institu-
tionnelles. Les premiers ont sous-estimé la complexité de la
culture politique du deuxième plus grand territoire d’Afrique, et
les seconds, par la ruse et la stratégie, entravent délibérément
les réformes pour se maintenir au pouvoir.
Dans une bonne partie de l’Afrique, il est évident que l’aide
au développement n’est pas la solution. Le Congo est fabuleu-
sement riche mais ses habitants sont lamentablement pauvres.
Le Congo est une terre de promesses non tenues. Ce livre a pour
but de démasquer l’inefficacité des initiatives de réforme et de
développement. Notre analyse dévoile des changements sans
amélioration. Elle propose un examen critique des raisons pour
lesquelles l’aide est inefficace, tout en offrant un cadre théori-que qui inspire des critiques similaires dans d’autres contextes
de reconstruction d’un État.
Congo la Mascarade peut aider les experts en développe-
ment, les militants d’ONG et les universitaires, à améliorer
leurs outils d’analyse nécessaires pour comprendre les pièges
des initiatives de réforme. Puisque le Congo est l’un des « mar-
chés » de développement majeurs en l’Afrique, la situation
actuelle doit être réévaluée au moyen d’une d’analyse critique
comme celle que nous proposons ici. Les problèmes inhérents à
l’échec des réformes au Congo ne vont pas disparaître par eux-
mêmes.
Cet ouvrage rend explicite ce que beaucoup d’acteurs croient
sans avoir le courage ou la liberté d’exprimer ouvertement leurs
convictions. Congo la Mascarade n’est pas un exercice de dé-
nigrement du Congo, il s’agit, au contraire, d’une évaluation
critique et engagée qui vise à combler une lacune en faisant
retentir une sonnette d’alarme. L’objectif est de susciter le dia-
logue sur les défis de la reconstruction de l’État dans cette géo-
graphie fragmentée, parsemée de déséquilibres. L’esprit du livre
est celui de la modestie et de l’empathie, parce qu’il soulève des
questions fondamentales sur le développement humain ainsi que
sur le changement. Comme le révèle la parabole du crocodile et
du scorpion, nous tâtonnons péniblement pour comprendre la
complexité du processus de réforme.
« Mascarade » et « impuissance » peuvent sembler être des
mots peu sensibles dans le cadre de la tragédie sociale congo-
laise. Mais comme le montreront les chapitres suivants, ces
mots du titre font sens. L’impuissance, la mascarade, et le jeu
d’acteurs associé, contribuent à une certaine définition du
Congo, éternellement soumis à un processus du devenir tou-
jours incertain. Ce pays magnifique est en effet en mouvement.
Mais savons-nous vers quoi il va ?
Fondé sur une approche politico-anthropologique, Congo la
Mascarade est conçu à partir d’une revue de la littérature, de
nombreuses missions de terrain et d’une carrière dans l’analyse
des relations entre l’État et la société au Congo depuis le début
des années 1980. Le Musée royal de l’Afrique centrale possède
un fonds documentaire important sur le Congo/Zaïre. La pro-
fondeur historique et la diversité de cette collection ont facilité
6 la rédaction de ce livre. Alors qu’Internet a changé l’accès des
chercheurs aux informations sur le Congo en rendant disponible
des rapports, des documents, des articles de presse et des fo-
rums accessibles en ligne, notre bibliothèque concentre toutes
sortes de documents publiés et non publiés sous un toit unique.
La revue quotidienne de la presse congolaise préparée par Guy
De Boeck et les articles de presse archivés sur CongoForum
(www.congoforum.be/fr/index.asp) ont également été des sour-
ces précieuses d’information, tout comme les sites et les new-
sletters de SYFIA Grands Lacs (www.syfia-Grands-lacs.info),
d’EURAC (www.eurac-network.org/web/) et d’IPIS (www.ipis
research.be/?lang=en).
Le premier chapitre développe les idées d’impuissance et de
mascarade en expliquant pourquoi la reconstruction de l’État ne
fonctionne pas au Congo. Il examine les différentes stratégies et
motivations de la réforme et du renforcement de l’État et af-
firme que l’aide au développement n’aide pas et ne se déve-
loppe pas toujours. Ce chapitre présente certains propos
potentiellement controversés au sujet de la réforme en tant que
mascarade, comme les effets secondaires indésirables de
l’intervention étrangère, les stratégies que les acteurs congolais
mettent en place afin de manipuler leurs partenaires internatio-
naux, et les problèmes contre-productifs de la concurrence entre
des acteurs qui prétendent ouvertement travailler pour un des-
sein commun, alors qu’en fait ils se méfient les uns des autres et
sabotent certaines initiatives de réforme.
Le deuxième chapitre présente un aperçu de l’économie po-
litique du Congo, principalement depuis l’ascension de Joseph
Kabila à la présidence en 2001. L’objectif ici n’est pas de pré-
senter une chronologie exhaustive des événements politiques au
cours de cette période de l’histoire récente du Congo mais
d’intégrer la représentation des événements dans la réforme
dictée par des partenaires techniques et financiers et dans le
programme de la construction de l’État. Les transitions politi-
ques et électorales seront analysées, les relations avec la Chine
seront présentées et les célébrations du cinquantenaire
d’indépendance seront évoquées de manière à révéler
l’obsession du gouvernement quant à la consolidation du ré-
7 gime. Enfin, un aperçu macroéconomique sera également expo-
sé.
Les données et analyses empiriques constituant l’argument
principal du livre seront énoncées au troisième chapitre. La
réforme n’a pas induit de changement positif. En effet, les ci-
toyens congolais vivent encore dans une pauvreté et une insécu-
rité extrêmes. Les sujets inclus dans ce chapitre sont
l’infrastructure, le secteur de la sécurité, la décentralisation et
l’exploitation forestière industrielle. L’objectif ici est de fournir
des études de cas convaincantes, sans avoir l’ambition d’être
exhaustif. L’exercice aurait pu inclure la santé publique,
l’exploitation minière, l’éducation, les médias ou la justice.
Néanmoins, le fait de traiter de toutes ces priorités aurait rendu
ce livre encombrant, et rappeler le même schéma d’échec de la
réforme aurait entraîné des répétitions inutiles.
La réforme administrative représente l’objet du quatrième
chapitre. Ce dernier aborde le paradoxe des partenaires interna-
tionaux ayant tenté de reconstruire l’État et les institutions sans
suffisamment penser au rôle des fonctionnaires congolais qui
auraient dû et devraient être les principaux intermédiaires dans
les initiatives de réforme. Il est clair que ces individus ont plus
d’intérêts à résister à la réforme qu’à l’encourager. Ce chapitre
offre une analyse des raisons pour lesquelles l’administration
persiste dans le contexte plus large de la défaillance de l’État et
montre comment elle a évolué au fil du temps. Il examine les
relations très complexes, parfois conflictuelles, parfois accom-
modantes, qui lient les utilisateurs et les prestataires de services.
Il est nécessaire de prendre également en considération le
facteur culturel. Le cinquième chapitre aborde donc la question
complexe de la culture politique. Il décrit les stratégies utilisées
par les initiés politiques afin de dominer la population qui n’a
pas droit à la parole. La politique culturelle locale est un
concept difficile à harmoniser avec une réforme et des pro-
grammes de développement importés mais, à l’analyse, elle est
importante car elle contribue à la compréhension des défis ré-
formistes du Congo. Le chapitre se penche sur la stratification
sociale et l’exclusion politique, la manipulation des rumeurs, la
confidentialité, la (dés)information, la répression, la corruption
et la prédation. Ces instruments de la culture politique ne sont
8 pas nouveaux. Ils sont ancrés dans le passé trouble du Congo. Il
est pertinent de revisiter ces schémas récurrents aujourd’hui car
cette approche met en perspective la manière dont la culture
politique – et la culture de la politique – influe sur le processus
de réforme et de changement social. La culture politique contri-
bue à expliquer le « un pas en avant, deux pas en arrière » de
cette énigmatique réforme.
La conclusion, en deux parties, commence par une interpré-
tation de la parabole du crocodile et du scorpion, soulignant les
défis de l’impuissance, de l’autodestruction, du sacrifice et de
l’incompréhension. Elle se termine par une présentation démon-
trant qu’encourager la dynamique sociale peut mettre en pers-
pective des images négatives du Congo. Malgré l’échec des
initiatives de réforme et les problèmes politiques actuels,
l’organisation sociale prend forme grâce à la faculté d’adapta-
tion, à la créativité et à la capacité à surmonter les obstacles du
peuple congolais.
La postface est une nouvelle rédaction qui constitue une
chronologie politique de l’année 2012. Elle confirme que
l’impuissance évoquée dans les autres chapitres se poursuit et
que la mascarade politique est en plein essor. Le fiasco des
élections présidentielles et l’insécurité dans l’Est du pays en
sont les meilleurs des exemples.
De nombreux amis et collègues ont contribué à ma compré-
hension du paysage politique et social congolais : Marie-France
Cros, Filip De Boeck, Léon de Saint Moulin, Pierre Englebert,
Bogumil Jewsiewicki, Noël Kabuyaya, Baudouin Michel, Fran-
çois Misser, Mutambwe Shango, Balthazar Ngoy, Pierre Petit,
Roland Pourtier, Thierry Vircoulon et Koen Vlassenroot. Des
experts dans les milieux gouvernementaux, des donateurs et
diplomates m’ont également aidé à me forger une opinion sur
les questions abordées dans ce livre, mais pour des raisons de
sensibilité politique, il serait préférable qu’ils restent anonymes.
Édouard Bustin, Patrick Chabal, René Lemarchand, Jean-
Claude Willame et Crawford Young ont lu le manuscrit et établi
des suggestions pour l’améliorer. Mes remerciements vont aussi
au Musée royal de l’Afrique centrale pour son soutien institu-
tionnel. Après la publication de Congo Masquerade en langue
anglaise, Michela Raimo s’est attelée à la traduction du livre.
9 Merci Michela pour votre réactivité, disponibilité et enthou-
siasme pour cette traduction. Qu’il me soit permis d’adresser
ma gratitude à Jonas Borchgraeve des Éditions Academia qui a
géré la production de ce livre avec diligence et professionna-
lisme. Amy Shifflette m’a accompagné dans le processus de
recherche, de rédaction, d’édition et de production. Qu’elle soit
chaleureusement remerciée pour son énergie positive et ses
encouragements constants.
10



Chronologie



1960 Accession à la souveraineté nationale ; Joseph
Kasavubu élu président ; Patrice Lumumba devient
premier ministre ; début de la crise de
l’indépendance.
1961 Lumumba assassiné avec la complicité de la Bel-
gique et des États-Unis.
1960-1963 Sécession de la province de Katanga ; première
« crise congolaise ».
1965 Joseph-Désiré Mobutu prend le pouvoir lors d’un
coup d’État.
1971 Mobutu renomme le pays « Zaïre ».
1971-1974 Nationalisation des investissements étrangers ;
début de la crise économique.
1983-1986 Crise financière et politique ; la Banque mondiale
impose des programmes d’ajustement structurel.
1990 Mobutu accepte le principe du multipartisme et la
démocratisation.
1990-1992 Le débat politique a lieu dans le cadre de la Confé-
rence nationale souveraine.
1991-1996 Faillite du service public et privé ; émeutes et pil-
lages à Kinshasa ; taux d’hyperinflation se rappro-
chant de mille pourcent en 1994.
1996-1997 Guerre de libération ; transition Mobutu-Kabila.
1997 Le Zaïre est rebaptisé République démocratique du
Congo.
1997-1999 Pas de politique économique cohérente ; économie
consacrée à l’effort de guerre.
1998-2002 Deuxième guerre du Congo ; onze États africains
impliqués. 1999 Le Conseil de sécurité des Nations unies établit la
Mission des Nations unies en République démocra-
tique du Congo (MONUC).
2001 Assassinat du président Laurent-Désiré Kabila ;
Joseph Kabila devient président.
2002 Joseph Kabila libéralise l’économie et rétablit les
relations avec le FMI et la Banque mondiale ; lan-
cement d’un ensemble de réformes majeures.
2005 84 % des 24,5 millions d’électeurs inscrits approu-
vent le projet de Constitution lors d’un référendum
populaire.
2006 Joseph Kabila remporte l’élection présidentielle en
octobre ; organisation d’élections législatives na-
tionales et provinciales.
2007 Violences postélectorales à Kinshasa et au Bas-
Congo.
2007-09 Insécurité persistante au Kivu ; aucune améliora-
tion au niveau des conditions sociales, croissance
économique au-dessous de 3 % ; activité politique
dominée par la consolidation de régime.
2010 Le Congo célèbre ses cinquante ans
d’indépendance ; allégement de la dette convenu
par la Banque mondiale et le FMI ; les assassinats
politiques continuent en toute impunité ; MONUC
rebaptisée Mission des Nations unies de stabilisa-
tion en République démocratique du Congo
(MONUSCO).
2011 Les élections présidentielles et législatives se dé-
roulent d’une manière chaotique ; Joseph Kabila
est reconduit à la présidence ; l’ensemble des ob-
servateurs met en question les résultats.
2012 Les rebelles du mouvement M23 prennent la ville
de Goma au Nord Kivu.
12



Le crocodile et le scorpion :
une parabole



Un après-midi à Kinshasa, un scorpion demanda à son ami le
crocodile de l’aider à traverser le fleuve majestueux du Congo.
« Je dois traverser en vue de me rendre à Brazzaville, mais je ne
sais pas nager. Vu que vous nagez avec tant d’aisance et
d’élégance, laissez-moi monter sur votre dos afin que nous
puissions partir sans plus tarder. »
Le crocodile répondit : « Cher scorpion, je vous connais,
vous et la réputation de votre espèce. Une fois que nous arrive-
rons au milieu du fleuve, vous me piquerez et nous nous noie-
rons tous les deux. »
« Pourquoi ferais-je une telle chose ? » demanda le scorpion.
« Si je vous pique et que vous mourez, je me noierai avec
vous. »
Le crocodile réfléchit un instant et accepta d’aider le scor-
pion. « Montez, nous devons partir avant que la nuit ne
tombe. »
Ils quittèrent le rivage et se dirigèrent vers Brazzaville. Alors
que les lumières de Kinshasa commencèrent à s’estomper et que
leur destination apparut à l’horizon, le scorpion eut une sou-
daine envie et piqua le vaillant nageur dans le cou.
« Pourquoi avez-vous fait cela ? » demanda le crocodile, qui
était presque au bout du rouleau. « Je suis épuisé, nous n’y
arriverons jamais ! »
Juste avant qu’ils eurent tous deux disparu dans les profon-
deurs impénétrables de l’eau, le scorpion chuchota : « C’est
ainsi que ça marche ! C’est ça le Congo. N’essayez pas de com-
prendre. »




I

Pourquoi la construction de l’État ne fonc-
tionne-t-elle pas
au Congo ?



Alchimie de construction de l’État

Le Congo post-conflit est un vaste laboratoire où une foule
de partenaires internationaux sont engagés dans
l’expérimentation de différentes alchimies de construction de
l’État. La sécurité, la réduction de la pauvreté, l’amélioration de
la gouvernance et de l’État de droit, la gestion macroéconomi-
que et la réhabilitation physique des infrastructures sont les
principaux objectifs de construction de l’État et de la réforme.
Pourtant, malgré le volume important de financement interna-
tional, de talent et de pensée stratégique de la part des experts et
des consultants internationaux, et en dépit de l’engagement
déclaré des dirigeants politiques à embrasser le changement, il y
a peu de preuves tangibles de réussite. Au contraire,
l’évaluation de la réforme et de la reconstruction est le plus
souvent négative. Les partenaires internationaux et les autorités
congolaises sont handicapés par les contraintes de leurs systè-
mes politiques respectifs. Ils partagent la responsabilité de
l’échec à produire des changements significatifs. Le tableau
d’ensemble du fiasco de la réforme est la somme d’une série
d’initiatives déconnectées, non coordonnées et fragmentées. Les
partenaires internationaux bilatéraux et multilatéraux du Congo
n’ont aucun plan directeur viable pour la réforme. Ils ne parta-
gent pas une vision commune et mettent souvent en place des
programmes contradictoires. L’échec du processus de décentra-
lisation, de la réforme du secteur des services publics et l’absence de progrès dans la réforme du secteur de la sécurité
n’en sont que peu d’exemples. Les autorités congolaises gênent
les efforts de réforme en vue de maintenir leur position de pou-
voir relatif. Nombreux sont ceux qui, tout simplement, ne veu-
lent pas de changement. Les citoyens congolais ont aussi des
attitudes quelque peu négatives envers le changement. Par
exemple, le dicton suivant est fréquemment usité : « Le diable
que nous connaissons est moins terrifiant que celui que nous ne
connaissons pas. »
Les politiques de réforme répondent de manière superficielle
aux symptômes sans s’attaquer aux sources des problèmes,
comme la violence qui se dégage des facteurs historiques pro-
fondément ancrés, des déséquilibres sociaux, de la faiblesse
institutionnelle, de la corruption et des perceptions divergentes
de la nécessité de changement. L’échec de la réforme au Congo
reflète les relations de pouvoir complexes qui déterminent la
politique et la société congolaises ainsi que l’ambiguïté qui
caractérise l’idéalisme international.
Les indicateurs de pauvreté (comme l’éducation, la santé, la
sécurité alimentaire, la condition des femmes et des enfants) et
ceux de vulnérabilité (principalement la sécurité physique) sont
catastrophiques. Dans certains cas, ils ont même évolué en pro-
portion inverse face aux initiatives conçues, financées et mises
en œuvre par les partenaires internationaux du Congo.
L’espérance de vie à la naissance, comparées aux normes inter-
nationales, est extrêmement faible (quarante-neuf ans selon
l’Organisation mondiale de la santé). Un rapport officiel du
gouvernement sur l’état des Objectifs du millénaire pour le
développement ne présente pas une prévision positive. Parmi
les treize objectifs et sous-objectifs, le pays n’a « aucune
chance » d’en atteindre six et n’a que « peu de chances »
d’atteindre les autres (République démocratique du Congo
2010 : 22). Au contraire, les divers efforts humanitaires et de
développement ont généré des effets secondaires indésirables.
Dans les provinces orientales, notamment mais pas exclusive-
ment, des quantités importantes d’euros et de dollars dépensés
en assistance humanitaire ont été gaspillées. Les rapports des
Nations unies, tout comme les acteurs humanitaires, témoignent
de cette réalité (Vircoulon 2010 ; Mariage 2006).
16 La République démocratique du Congo est systématique-
ment condamnée par des sources de monitoring internationales
très respectées. Des exemples notables sont : l’indice des États
en faillite du Fonds pour la paix, l’évaluation annuelle de la
Banque mondiale « Doing Business » en Afrique, les indica-
teurs relatifs au développement humain de l’Organisation pour
la coopération au développement économique (OCDE), et
l’indice de perception de la corruption de Transparency Interna-
tional. Une statistique éloquente nous provient de
l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) : 50 %
de la population congolaise est sous-alimentée. L’un des meil-
leurs cas de simulation de scénario suggère que les niveaux de
développement de 1960 pourraient être atteints d’ici 2030, mais
seulement si les taux de croissance restent solides jusque-là
(République démocratique du Congo 2006 : 11, 27).
Les politologues commencent à comprendre les raisons de
l’effondrement et de l’échec d’un État. Les critères, désormais
classiques, soulignent la mauvaise performance économique, le
dysfonctionnement politique et institutionnel, l’incapacité à
garantir la sécurité, l’ordre public et la satisfaction des attentes
sociales (Zartman 1995 : 5-11). Les gouvernements nationaux
dans les États défaillants sont, en d’autres termes, incapables
d’exercer un contrôle légitime sur leur territoire. Les concepts
sophistiqués au sujet de la banqueroute d’un État ne diminuent
cependant pas le traumatisme de la faim, de la maladie, des
déplacements et de la violence. Telle est la réalité vécue par des
millions de citoyens africains. Mais les politologues et les ex-
perts en développement ne savent pas comment s’y prendre
pour reconstruire les États défaillants. Le défi social consistant
à réinventer et à améliorer les relations État-société est énorme
car il y a entre quarante et soixante États en faillite ou en déli-
quescence ; et près d’un milliard de personnes y vivent (Ghani
et Lockhart 2008 : 3).
Les militants, les universitaires et les décideurs conviennent
que nous commençons tout juste à saisir les complexités et les
motivations – et, paradoxalement, l’effet dissuasif – en faveur
de la reconstruction d’un État. Pour certains, l’intérêt de la
communauté internationale dans la construction de l’État se
fonde sur l’aide humanitaire, le développement et les préoccu-
17 pations de sécurité, ainsi que la culpabilité coloniale. Cet intérêt
se reflète dans le discours libéral occidental préconisé en Eu-
rope et en Amérique. Pour d’autres, la Chine par exemple, la
construction de l’État est importante pour les échanges et le
commerce. Il existe aussi un programme néoconservateur
émergent selon lequel la construction de l’État constitue une
priorité fondamentale de la sécurité dans le sillage du
11 septembre 2001, car les États défaillants engendrent le
chaos, le terrorisme et les conflits. Cette position est défendue
par des experts américains influents : « Les États fragiles en
faillite, ainsi que le chaos qu’ils suscitent, nuiront inévitable-
ment à la sécurité des États-Unis et à l’économie mondiale, qui
sert de base à la prospérité américaine » (Eizenstat et al. 2005 :
134). Une autre interprétation, plus cynique, se base sur la logi-
que de reproduire volontairement les dysfonctionnements d’un
État et de se reposer sur une dépendance continue de l’aide
extérieure. L’objectif est de maintenir « une série d’États défail-
lants, dans lesquels la communauté internationale de donateurs
sera en mesure de dicter la politique et d’exercer dans un avenir
prévisible un contrôle à long terme » (Hilary 2008). La longue
histoire d’interventions étrangères, de pillages et de butins de
guerres du Congo/Zaïre confère une certaine crédibilité à cette
interprétation (Renton et al. 2007). Néanmoins, alors que cer-
tains acteurs externes peuvent bénéficier du désarroi congolais,
beaucoup d’autres paient un prix très élevé pour le dysfonction-
nement en termes de coûts de transaction et d’opportunités
perdues.

L’inefficacité de l’aide

Les tentatives en vue de s’adapter au progrès économique et
au développement dans un système linéaire, telles que propo-
sées il y a cinquante ans par les économistes libéraux, ont
échoué. Leurs approches déterministes ont sous-estimé le pro-
cédé hybride et historiquement ancré de la formation de l’État
en Afrique, qui, selon l’analyse beaucoup plus nuancée de
Bayart, « a été un processus tout à fait aléatoire et même
confus » (Bayart 2000 : 246). Des échecs récents dans des ef-
forts internationaux pour la reconstruction étatique, que ce soit
18