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Congo-Zaïre

De
344 pages
Après avoir tenu le monde en haleine lors de son accession à l'indépendance, le Zaïre, aujourd'hui appelé République Démocratique du Congo, ne connaît toujours pas la paix civile. L'auteur analyse avec force détails les raisons qui font que ces crises politiques sont quasiment un sport national dans ce pays. Pour l'auteur, le Congo doit se battre pour vaincre "l'absurde équilibre de l'impuissance" et, par le chemin de l'unité, retrouver le développement et la dignité. Il doit faire du consensus son cheval de bataille.
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CONGO–ZAÏRE ÉTERNEL REBELLE AU CONSENSUS POLITIQUE

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa Dernières parutions

Arlète TONYE, Pratique juridique des financements structurés en Afrique, 2010. Hugues MOUCKAGA, Les Bapunu du Gabon, communauté culturelle d’Afrique centrale, 2010. Moïse LIDA KOUASSI, Témoignage sur la crise ivoirienne, De la lutte pour la Démocratie à l'épreuve de la rébellion, 2010. Jean Damien MALOBA MAKANGA, Les précipitations au Gabon : climatologie analytique en Afrique, 2010. Jean-Alexis MFOUTOU, Essai sur la traduction : Faits divers et lexique français-munukutuba, 2010. Pierre-Marie METANGMO, Peut-on sauver le Cameroun ?, 2010. Hygin Didace AMBOULOU, Le Droit des collectivités locales au Congo, 2010. Borice MOKELE, Monseigneur Ernest Kombo. Ami de Dieu et des hommes, 2010. Auguste OWONO-KOUMA, Mongo Beti et l'Eglise catholique romaine, 2010 Bali DE YEIMBEREIN, Dessine-moi la Guinée !, 2010. Mohamed Tétémadi BANGOURA, Dominique BANGOURA, Gouvernance et réforme du secteur de la sécurité en Guinée, Défis démocratiques et de refondation, 2010. Jacques MPIA BEKINA, L'évangélisation du MaiNdombe. Histoire, difficultés présentes et inculturation, 2010. Marie Pascaline Josiane MBARGA, La construction sociale de la ménopause, 2010. Hervé Pascal NDONGO, Microfinance et développement des pays de la CEMAC, 2010. Ferdinand MAYEGA, L'Avenir de l'Afrique. La diaspora intellectuelle interpellée, 2010.

Ambroise V. BUKASSA

CONGO–ZAÏRE ÉTERNEL REBELLE AU CONSENSUS POLITIQUE

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12502-5 EAN : 9782296125025

Introduction
Les oppositions entre partis congolais ou en leur sein naissent non pas en vertu des considérations idéologiques ou au sujet de doctrine, mais souvent à cause des ambitions personnelles démesurées et non freinées par une éthique humaniste, des haines violentes et explosives entre dirigeants, haines souvent suscitées par l’esprit de jouissance et la propension à la corruptibilité, des préjugés entretenus par les étrangers entre les hommes politiques et tendant à faire des plus dociles d’entre eux, les agents du néocolonialisme souterrain.

Mabika Kalanda1

C’est pour répondre à de nombreuses questions que je ne cessais de me poser à propos du déroulement calamiteux de la transition et du dialogue inter congolais, amorcé en octobre 1999 à Lusaka en Zambie et bâclé par une distribution folklorique des postes ministériels entre belligérants en mai 2003, que je me suis mis à chercher l’une après l’autre, les raisons qui ont fait que quatre ans durant, ces conciliabules ne débouchent toujours pas sur un consensus à même de doter le pays des institutions de transition capables de conduire le peuple vers la démocratie. Pourtant, à compter nos quatre millions des morts décimés par ces rébellions, à déplorer nos centaines des milliers d’adolescents rendus enfants soldats par les seigneurs de guerre, à observer la vie de nos deux millions des réfugiés éparpillés dans les pays limitrophes et aux quatre coins du monde, à vivre la situation politico-sociale qui prévaut présentement dans le pays, sans oublier l’image du chaos que le pays donne de lui-même, j’osais espérer qu’aussitôt commencés, les pourparlers allaient vite se terminer afin d’arrêter le carnage et l’anarchie qui ont élu domicile sur ce vaste territoire. En élargissant le cercle de la rencontre par l’augmentation du nombre des participants, la médiation sud-africaine croyait bien faire, afin d’aboutir à un arrangement plus large, capable de rencontrer les souhaits d’un grand nombre des citoyens représentatifs. Dommage pour elle, car son souhait de bien faire, a été vite compris par les congolais comme l’occasion de changer le dialogue intra congolais en dialogue inter congolais, c’est à dire l’échafaudage des syllogismes de chacun devant quatre cents participants. Chaque orateur faisant voir qu’il est un caractère fort s’en tenant à l’écoute exclusive de sa voix intérieure, estimant que les adversaires sont sourds par parti pris ou par mauvaise foi. La médiation s’est retrouvée, après tant d’énergies dépensées, à la case de départ devant les acteurs plus divisés qu’avant le dialogue.

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Pour bien discerner les raisons de ces divisions dans la division, j’ai dû opérer un choix afin d’éviter dans la mesure du possible les affirmations péremptoires soutenues par les hommes politiques congolais. Vraiment on éprouve un sentiment singulier à s’apercevoir qu’on est soimême sujet et objet dans ce mélodrame qui se joue sous nos yeux dans cette République bananière. Inconscients ou malades de leurs ambitions, les politiques donnent l’impression de ne pas souffrir moralement du blocage du pays, et de ne pas pâtir physiquement du morcellement de notre territoire. Le peuple, à la fois acteur et victime de cette tragédie, fait preuve d’un désir indifférencié de vivre. Il montre beaucoup de patience dans l’adversité. Le monde humain de notre temps n’adapte cependant pas son rythme d’évolution au tempérament indolent et insouciant de l’homme congolais. Aussi le Congo est-il douloureusement affecté par les événements du dedans et du dehors que lui suscitent des forces étrangères en lutte pour s’accaparer de ses richesses minières, maritimes et forestières. Lorsque nos hommes politiques parlent des congolais, ils les appellent peuple. Ce qui, à l’instar de toute autre contrée, donne l’image des hommes unis vivant sur le territoire du même pays. Lorsque les hommes politiques congolais épiloguent sur leurs Partis politiques, un étranger fraîchement arrivé dans le pays, peut, en percevant des enseignes publicitaires dans les journaux, en écoutant la propagande distillée à la radio ou en voyant défiler les images projetées à la télévision, croire trouver des formations aux structures organisées, ayant une doctrine, une idéologie et un projet de société. Quand les politiciens congolais candidats à des charges publiques s’expriment sur le pays, tout homme de bonne foi, voit notre territoire dans ses dimensions naturelles, c’est à dire un espace géographique composé des forêts, des montagnes, des savanes, des lacs et des rivières se jetant dans un grand fleuve, le quatrième du monde par sa longueur et le deuxième par son débit. Malheureusement, de tout cela, il n’en est rien. Le pays dispose d’un langage spécifique dans ce domaine. L’homme politique congolais a son abécédaire, sa façon de concevoir l’avenir de la population à travers lui-même, sa manière insolite de servir son pays, d’instaurer la démocratie, et d’initier le développement. L’observation de la vie nationale démontre que les dissensions sont quasiment un sport national chez nous : des orchestres se disloquent en ensembles rivaux ; des ailes ou des courants, au sein d’un même Parti politique, divorcent pour la vie ; des rébellions se déclarent puis volent en éclat et se tirent, furieusement les unes sur les autres etc. Ce sont là quelques traits saillants qui interpellent tous ceux qui ont la chance ou le malheur de lier leur destin à ce grand pays du centre- nord et du centre-sud du continent africain.

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Certes, un pays aussi grand, dont la carte, superposée sur celle de l’Europe en mettant Kinshasa sur Bruxelles toucherait l’Espagne, le Danemark et la Grèce, ne peut pas être identique partout. Même en Europe, peut-on honnêtement demander à tout ce monde de parler la même langue, d’avoir la même culture, et de défendre toujours les mêmes idées. D’ailleurs est-il nécessaire qu’il en soit ainsi ? Pourtant, c’est la cohésion nationale forgée par un consensus sur un minimum d’objectifs communs qui crée un peuple ; car ne l’oublions pas, la cohésion nationale est un instinct de survie collective, un état d’esprit et un certain comportement social. Elle est le bouclier politique de protection de nos ressources, de notre population et de notre paix. Mukendi Kalala dit2 qu’elle est à l’image des doigts d’une main. Au repos ceux-ci sont libres, séparés l’un de l’autre ; mais lorsque la main sert de réceptacle à un liquide ou quand elle doit saisir un corps les doigts s’unissent fermement, quitte à se relâcher l’instant d’après. Peut-on affirmer qu’il en est ainsi au Congo actuellement ! Laissons les sociologues répondre à cette question. Nous allons pour notre part passer en revue les éléments qui nous font croire que le problème n’a jamais été abordé. Il est pour des raisons inavouées souvent éludé. Le congolais politique est aujourd’hui prisonnier de son propre piège : à savoir la duplicité. L’histoire de la République Démocratique du Congo est l’histoire du cycle répété de l’exploitation du peuple. Les congolais n’ont-ils pas combattu village par village les conquêtes des hommes de Léopold II pour l’invasion de leur sol, puis assisté à l’occupation de leur territoire pour enfin, subir l’asservissement non interrompu jusqu’aujourd’hui ! Pourtant nous baignons dans le troisième millénaire ! Divisée en provinces fragiles, en une multitude d’ethnies à la conscience nationale non encore ébauchée, la République véhicule une cosmogonie politique hétéro déterminée : classe politique rudimentaire, armée appelée nationale mais composée des milices éparses, État théorique, pseudo nation précarisée par les tueries et l’apprêté de la lutte pour la survie. Le Congo s’identifie plus que jamais à la pirogue du poète qui tournant et tournant ne sait plus si le vent voulait rire ou pleurer3. Avec humilité et sans honte, nous soutenons que notre pays est une nation en devenir, marquée par une diversité ethnique, composée des minorités dans toutes les provinces et dont l’histoire est jonchée de plusieurs rébellions en réaction aux pouvoirs tyranniques subis depuis Léopold II jusqu’à une date récente. Le destin du Congo Zaïre demeure actuellement une énigme, et l’avenir comparable au rougeoiement incertain d’un soleil crépusculaire confisqué par la baie de Galiema. Le pays est devenu un refuge de doute, un objet d’interrogation, un ailleurs inconnu de ses propres fils. L’histoire nous rappelle que tout au long de notre passé, nous avons pris des plis qu’il va falloir guérir un jour, si nous voulons exister. Nous devons

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nous déprogrammer si nous voulons extirper la colonisation intériorisée depuis des lustres et le mobutisme que nous avons accepté sans rechigner. Dans l’exploitation du caoutchouc, le pétrole du dix- neuvième siècle, écrit Mukendi Kalala, nous avons été réduits à l’état d’esclaves ; nous avons payé un lourd tribut de sang, environ 10.000.000 de morts en vingt ans entre 1885 et 1905 sous la férule de Léopold II selon les missionnaires britanniques à Boma : Roger Caseman et Edmund Morel. En réaction à la mauvaise traitance et aux pouvoirs tyranniques qui se sont succédés dès l’aube de la colonisation, les rébellions sont devenues un sport national, avec la cohorte de destruction et de débilisation de la cohésion nationale et du report de toute idée de progrès social. Est considérée comme première rébellion celle de Sindi, dans le Bas Congo ; elle dura cinq ans. La deuxième celle des Zandés de la Province Orientale, en 1892, leur roi fut déporté à Kinshasa. La troisième révolte fut celle de Tshiamakele à la tête des Basanga au Katanga, ils périrent asphyxiés dans une grotte. De 1895 à 1899, ce fut la révolte des Tetela au Kasaï. Les Bayaka à leur tour se révoltèrent de 1895 à 1906. De 1900 à 1912, les Bashi du Kivu opposèrent une résistance farouche à l’occupation coloniale. Leur chef, le Mwami Kabare, fut déporté jusqu’en 1959 à la veille de l’indépendance. De 1903 à 1910, les Baboa de la Province Orientale se rebellent. Au Kassaï, de 1904 à 1921, ce fut la révolte des Bankutshu. Kasongo Niembo, le Roi des Baluba, s’insurgea contre l’autorité coloniale en 1907. Mis aux arrêts, il fut déporté dans les Uélé d’où il revint en 19l7. En 1921, Simon Kimbangu, à cause de sa religion prêchant l’incarnation du saint Esprit en la personne d’un Noir, fut déporté au Katanga et ses adeptes exécutés aux quatre coins du pays. En 1931, il y eut la révolte des Bapende et celle des Ndengese au Kasaï. En 1942, suite à un éboulement meurtrier dans une mine de Kipushi au Katanga, les mineurs se mirent en grève, exigeant les meilleures conditions de travail. Comme réaction à leur refus de reprendre le travail dans l’insécurité totale, les autorités belges les réunirent dans un stade d’Élisabethville et ordonnèrent une fusillade méthodique menée des gradins les plus hauts vers les plus bas4. Le nombre de victimes fut tel qu’au Kasaï et au nord Katanga tous les foyers portèrent le deuil. Les syndicalistes Liévin Kalubye-Beltchika et Désiré Kabila furent arrêtés et relégués à Baudouinville jusqu’en 1960. En relation avec les événements du Katanga, une révolte militaire éclata à Luluabourg en 1944 et chassa les Belges du Kasaï. Pour réprimer celle-ci, le colonisateur n’a pas hésité de recourir aux exécutions sommaires des milliers des civils parmi lesquels on compta des femmes et des enfants. Le 4 janvier 1959, à Léopoldville cette fois, des émeutes éclatèrent. Elles furent réprimées dans le sang, mais furent aussi le détonateur de l’indépendance du pays. La Première République, celle des pionniers, fut une fausse couche de l’indépendance. Elle fut marquée par la sécession du Katanga, la rebellion du

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sud Kasaï, les massacres du sud Kasaï par Armée Nationale congolaise, la multiplication des gouvernements à travers la République, les assassinats et les règlements des comptes entre les hommes politiques. La rébellion de Soumialot de 1961 à 1964, la rébellion de Pierre Mulele en 1964 et la paralysie de la République par manque de Gouvernement Central, celui de Tshombe ayant gagné les élections étant renvoyé par le Président Kasa-Vubu, ont caractérisé cette législature. Comme l’écrit Mukendi Kalala5, la deuxième République fut à son tour un monstre à plusieurs titres. Appelée République du Zaïre, elle se donna pour mission de charrier hors du territoire national toute richesse et toute idée de travailler pour sa patrie. Elle fut la plus cruelle de toutes les Républiques que le pays a connues. Initié par le sergent Mobutu, ce gouvernement a eu son chapelet des rébellions, des massacres à grande échelle, des pendaisons, d’enlèvements et d’exécutions sommaires. C’est dans cette République que nous avons connu les martyrs de la Pentecôte (1966), la rébellion de mercenaires Bob Denard et Jean Schramme, la mutinerie de la gendarmerie katangaise envoyée à Kisangani, les étudiants de Lovanium en 1969, les deux guerres de Kolwezi en 1977 et 1978, les massacres de Katekelayi en 1979, la décapitation de l’État-major de l’Armée nationale par l’exécutions de plusieurs officiers dans le procès politique de Kalume. Elle se terminera par les deux guerres de Moba, l’assassinat des étudiants à l’Université de Lubumbashi en 1990, le massacre des chrétiens de Kinshasa en 1992, les enlèvements d’opposants politiques entre 1992 et 1995, la rébellion armée de Goma pour chasser Mobutu du pouvoir, et enfin la dernière guerre impliquant plusieurs pays africains attaquant ou venant au secours du Gouvernement autoproclamé de Laurent Kabila. Depuis qu’il a été martyrisé au XIXe siècle par les aventuriers de genre Stanley, meurtri dans le Royaume indépendant de Léopold II, calciné par la colonisation brutale et dépouillé de ses fils et de ses biens pendant la deuxième guerre mondiale, le pays est resté malade pendant longtemps. Ce déclin s’accentua après l’indépendance nominale obtenue par la pseudo élite de 1960. Par suite des erreurs de ses dirigeants, il sera à nouveau colonisé, cette fois de l’intérieur. Écartelé entre les diverses influences créées par la guerre froide, il connaîtra l’incohérence de son élite, et sera incapable de forger son propre destin. Il acceptera la résignation sous le despotisme de Mobutu, oublia de se tracer une voie du salut lors de sa conquête par Laurent Kabila, s’engagea avec légèreté dans la voie du désastre par l’acceptation de la formule d’un Président plus quatre vice-présidents concoctée par le sud-africain Tabo-Mbeki et n’a pas suivi l’exemple du Japon de 1946 qui avait compris 6 « Qu’on peut réaliser des merveilles pour peu qu’on y réfléchisse avec la volonté de trouver ». Fi ! Donc de tradition d’hommes mâtés. Il ne faut pas que cela dure. Il ne faut pas accepter un tel sort, un tel état de fait, se complaire dans pareil défaitisme ou se résigner à une sorte d’abdication collective.

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Pour que le compatriote mutilé, privé de la claire conscience de sa plénitude, donc de sa liberté par tant d’années de dictatures diverses, il faut que l’ancien champ d’asservissement, soit détruit pierre par pierre, car les habitudes auxquelles se livrent les politiciens ne peuvent être détruites que par une totalité de volontés alternatives. N’oublions pas que, dans ce pays dominé par la houle d’intérêts, l’arbitraire des agents de l’ordre ainsi que la volonté de puissance de quiconque détient une parcelle de pouvoir, les forces morales et la sagesse de nos ancêtres n’arrivent plus à contenir quoi que ce soit. Pourtant beaucoup de facteurs devaient converger pour que dans le cœur de chaque patriote brillent les raisons d’espérer. En effet, que l’on interroge ses habitants de ville ou de brousse, son potentiel hydroélectrique, que l’on se réfère à ses fantastiques paysages naturels, à ses parcs de bêtes sauvages, et à ses incommensurables richesses pétrolifères et naturelles que les tueries et les désordres d’aujourd’hui ne sauraient oblitérer, le congolais doit se dire, que son pays, terre de contrastes, de lumière et de clair-obscur, deviendra demain quand ses fils se réveilleront, un pays ciselé dans la moule qui fait les grandes nations ; capable de nourrir huit cents millions d’êtres humains comme aimait le répéter le Président Massamba-Débat de Brazzaville.7 Cependant, comment justifier la succession des gouvernements dictatoriaux au Congo depuis le dix-neuvième siècle avec Léopold II en passant par les Kasa-Vubu, Mobutu et autres ? Est-ce parce que nous avons un peuple parmi les plus patients et les plus tolérants d’Afrique ? N’existe-t-il pas dans la crise congolaise actuelle un mal congolais, marqué par une faiblesse dramatique et causé par l’absence de tout esprit d’évaluation et de détermination ? Que faire pour amener le Congolais à se réveiller et à prendre en mains son propre destin, à se défendre contre les acteurs de haut vol, assurant ainsi sa régénérescence par une démarche hardie de sens d’union et de responsabilité. Dispersés au vent de querelles fratricides, divisés en clans, en tribus, en ethnies, en classes, en homme du Nord, homme du Sud, en kasaïen, en katangais, nos compatriotes ne comprennent pas qu’ils s’adonnent à des activités stériles ? N’ont-ils pas intérêt à lever les yeux sur le pays aux dimensions continentales, à dépasser le petit cadre de province dans lequel on veut les confiner, à aller au-delà de virtuelles structures que l’on veut créer pour satisfaire l’égoïsme d’aventuriers politiques sans projet de société et sans détermination. Car nous continuons à penser que c’est dans l’ensemble fédéré du Congo que ce pays peut prendre à bras-le-corps pour tenter de le résoudre, le lancinant problème de son développement économique et social. Sans minimiser le rôle néfaste joué par les pays voisins devenus filiales des multinationales dans la crise actuelle du Congo, surtout celui du médiateur sud-africain qui a confié la direction de la transition aux seigneurs de guerre et autres auteurs de violation de droits humains, il faut décréter qu’en vue de

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sauver notre patrie, le devoir de tout citoyen digne de ce nom est de réfléchir sur les dominantes de notre situation. Il importe que la population, surtout parmi la jeunesse qui a pris les armes, se pénètre de l’idée que dans les relations entre nations, chacune recherche avant tout son intérêt. Le jeune compatriote devra réaliser que la philosophie de nos concitoyens transpose encore à l’échelle du monde du troisième millénaire la mentalité propre aux exigences de la solidarité familiale bantoue de siècles passés. Pourtant, le monde d’aujourd’hui n’est pas un monde familial encore moins un monde congolais ; c’est un monde de manipulation, de calcul et d’intérêt. Le Congolais n’en peut rien hélas ! Le colonialisme, le néo-colonialisme africain ou extra africain, les échanges internationaux, les pillages des ressources sont des œuvres de calcul politique, économique et de l’occupation de l’espace.8 C’est pourquoi, pour nous intégrer au monde du vingt et unième siècle et y rester valablement accrochés, nous devons engager une lutte soutenue contre une série de concepts et d’habitudes séculaires en ce qui concerne la vision du monde et de la société. Il faut au congolais une nouvelle définition de l’homme, un autre genre d’interprétation de l’univers et de ses lois, une transhumance au cœur de l’Afrique. Il faut une autre prise de forme de nos mythes. Acceptons l’urgence d’excommunier en nous l’attitude attentiste faite de patience et d’apathie qui nous caractérise et qui a fait de nous des esclaves dociles, tantôt considérés comme hommes à envahir, tantôt comme petits fonctionnaires ou comme ouvriers mal payés et nourris à l’instar du bétail productif, par son gouvernement ou par son maître. Comme les citoyens de ce pays aiment à le répéter : notre territoire depuis Kasa-Vubu jusqu’à Kabila connaît un règne du coup d’état permanent. Trois présidents successifs, avec chacun respectivement sa première, sa deuxième et sa troisième République de transition interminable. C’est l’héritage politique le plus funeste que nos "Pères de l’Indépendance" ont pu léguer après avoir claironné, le 30 juin 1960 "Nous bâtirons un pays plus beau qu’avant dans la paix." Quelle que soit la part des responsabilités qu’on peut attribuer à des puissances étrangères et leurs "ingérences" dans nos affaires intérieures, quelles que soient les séquelles de la rude colonisation qu’a connue le pays, les cinquante ans d’indépendance de la République Démocratique du Congo, ont été un véritable gâchis. De la République du Congo à la République Démocratique du Congo, en passant par la République du Zaïre, nous avons réussi l’extraordinaire performance de tourner en rond et de plonger le pays dans le gouffre, en rasant tout sur notre passage : l’armée, l’administration, l’enseignement, la monnaie, la justice, la morale et nous-mêmes. Bref, l’indépendance que le colonisateur belge a jetée sur nous, nous a sauté au visage, alors que nous avions un pays béni et promis à un bel avenir.

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Dès lors la question qui se pose à nous est de savoir si nous avons déjà eu les dirigeants que nous méritons depuis les fameux "Pionniers de l’indépendance" qui, cinq ans durant, ont plongé le pays dans une instabilité permanente qui aboutit au coup d’État militaire de novembre 1965, jusqu’à ceux qui, durant les trois décennies, ont confisqué par la force et privatisé tous les rouages de l’État. Ce qui a conduit naturellement à la guerre de Kabila, étant entendu que la violence appelle toujours la violence en réaction. Dans l’intervalle, le pays avait connu dès le 11 juillet 1960 sa première propension sécessionniste au Katanga, suivie de près le 9 août par l’État Autonome du Sud Kasaï, pour finir pendant deux ans par la rébellion de Mulele de 1964 dans le Kwilu. Il s’agissait en réalité de la traduction de l’incapacité des différentes forces politiques et armées de se doter des fondements autres qu’égocentriques. Mais il y a plus : les ambitions démesurées des politiciens qui, sans sens de la République et sans idéologie particulière qui les différencient fondamentalement les uns des autres, instaurent la politique de "ôte-toi de là que je m’y mette". En examinant le résultat obtenu, cela nous amène à nous interroger à quelle nécessité politique obéissait, par exemple, la révocation du Premier Ministre Lumumba par le Président Kasa-Vubu en septembre 1960. Le même Kasa-Vubu qui récidive le 13 octobre 1965 face à Moïse Tshombe parce que Premier Ministre, donc un adversaire dangereux pour les présidentielles prévues en décembre 1965. Il nomma à la place Évariste Kimba pour former un nouveau gouvernement. Devant la chambre des Députés qui refuse d’accorder sa confiance à Kimba, Monsieur Kasa-Vubu, trompé par Mobutu, s’obstine à le reconduire dans son rôle de formateur. L’histoire révélera un jour par quel hasard le Président Kasa-Vubu avait ainsi multiplié des actes désastreux dont l’effet paradoxal était qu’à chaque raté Mobutu pouvait ramasser aisément le pouvoir tombé par terre. Ayant ainsi "capturé sans effort la Présidence de la République, l’ex-sergent commissionné maréchal bâtit pendant 32 ans une dictature du Parti-État en organisant des pseudo-élections où il était seul candidat dans le but à chaque fois de pérenniser son pouvoir fondé sur la force des armes, mais sans aucune moindre légitimité populaire, jusqu’au moment où Kabila et l’AFDL décident, à leur tour de le chasser et de s’y installer par la même force des armes. Le Congo doit se battre pour rester uni. Il doit se battre compte tenu de son sous-peuplement, et doit s’habituer à l’idée qu’il sera toujours un exutoire pour les pays voisins surpeuplés, eux qui n’ont pas eu l’aubaine de la nature, dont Dieu a comblé ce territoire. Il lui est demandé de se mobiliser pour atteindre son taux de croissance des années passées, pour devenir puissant. Dans le monde d’aujourd’hui, être puissant c’est exister, être faible c’est disparaître. L’exemple de la Yougoslavie ou de l’URSS devrait nous édifier. Derrière ce combat se dessine la fameuse loi d’airain de survie. Les congolais doivent voir dans la lutte pour le consensus national, un combat vital pour leur survie collective, pour leur réussite future. Il faut pour cela fonder le

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face à face sur une identification des intérêts, une résolution dans la détermination individuelle et l’influx dans l’engagement collectif. C’est à ce prix et à ce prix seulement que pourra naître un Congo nouveau, un Congo débarrassé de ses chaos répétitifs, libéré de ses fantasmes et de ses complexes envers les voisins. Un Congo qui aura fait sa mutation et répondu au rendez-vous du donner et du recevoir. A moins qu’on veuille le rendre le sel qui ronge l’Afrique. Au commencement de ce travail, au premier chapitre, nous allons planter le décor en essayant d’esquisser la problématique de recours au consensus dans la prise de décision politique au sein d’une nation non encore suffisamment cimentée. Nous consacrerons quelques sections à décrire ce concept et à inventorier les facteurs historiques et idéologiques qui façonnent le regard des africains sur l’avantage de prise de décision consensuelle compte tenu de leur attachement formulé et implicite à ce mode avant l’arrivée des européens. Le caractère de l’État Indépendant du Congo (EIC) attribué au pays, a fait de lui un État hybride. Il n’était pas une colonie, il n’était pas un État souverain. Il était en tout et pour tout, une propriété privée, comparable à un immeuble ou à une voiture, appartenant à un seul homme (Léopold II) intéressé uniquement par l’accumulation des revenus personnels. Sa conquête par la force des armes a fait que, quatre-vingts ans durant, ce territoire a fonctionné en dehors de toute norme démocratique (disons humaine) et en l’absence de toute participation des autochtones à sa gestion. Afin de voir comment a été tué dans sa substance même, le fondement de l’ancien mode de consensus élargi dans la direction des royaumes et empires du bassin du Congo, nous allons étudier la manière dont les habitants se prenaient dans le fonctionnement politique de certaines cités congolaises pendant la période d’avant l’émergence de l’État Indépendant du Congo. Dans le deuxième chapitre, nous allons parcourir d’une manière historique, la démolition des institutions coutumières lors de l’émergence de l’État Indépendant du Congo avec le souverain belge comme monarque absolu. Nous analyserons les conséquences de cet arrêt brutal du fonctionnement des anciens gouvernements dans le bassin du Congo. Nous allons évoquer les blocages et réciter les obstacles d’ordre psychologique, sociologique, politique et géographique qui ont résulté de non remplacement des autorités traditionnelles dans les faits et dans le quotidien. Les experts estiment que le manque de leadership constaté en 1960 lors de la déclaration de l’indépendance ne provient pas seulement des conditions de l’octroi de celle-ci, mais surtout du manque de repère pour une population désorientée et de l’absence de culture politique d’une élite déracinée et tenue à l’écart de l’administration de son pays pendant quatre-vingts ans. La deuxième section de ce chapitre se penchera sur la période de la colonisation belge. Nous essayerons d’analyser les actes de l’administration coloniale dans le domaine de l’organisation politique par consensus et des droits

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politiques du citoyen. De quels résultats positifs le colonisateur belge peut-il être crédité dans ce domaine ? Quelles sont ses défaillances, vu les engagements qu’il avait souscrits en vertu de sa charge constitutive et en sa qualité de puissance occupante liée à sa promesse de coloniser pour préparer l’autodétermination des peuples. Autant des questions qui ne peuvent être traitées d’une manière exhaustive et dont chacune fera l’objet d’un examen particulier. L’éthique de civilisation apportée aux peuples dits primitifs fournit là aussi une nouvelle grille d’interprétation du réel dans sa totalité, dans sa complexité et dans l’interdépendance des phénomènes qui la caractérisent. Elle permet de poser les problèmes spécifiques tout en les recadrant et de suggérer pour les résoudre une véritable révolution dans les mentalités et les séquelles postcoloniales. Dans le troisième chapitre, à la première section, nous dévoilerons le manque de consensus lors de l’octroi de l’indépendance en 1960, d’abord dans la partie belge, ensuite entre les Belges et les Congolais et à la section suivante, enfin entre les Congolais eux-mêmes. De ce passage en revue, nous allons nous pencher sur la période allant de 1965 à nos jours. Pendant les trente deux ans de la tyrannie de Mobutu, il n’a jamais été question de réaliser un minimum de consensus politique autour de certains objectifs communs en dépit de la conférence nationale organisée en 1992. La chute de Mobutu ayant été la conséquence d’une rébellion armée visant le pouvoir, son remplacement n’a pas donné lieu à un consensus national sur les modalités de construction de l’avenir du pays. Ce déficit de consensus tenant du déni de droit opposé au grand nombre des citoyens pour des raisons diverses, a engendré l’assassinat de celui qui incarna le renversement de la dictature de Mobutu, occasionné les rébellions armées de l’opposition à l’Est et l’Ouest du pays, rébellions accompagnées de carnage et la partition du pays en plusieurs zones occupées par les pays voisins à la recherche des revenus. Au dernier chapitre de ce travail, nous allons voir s’il est possible que les choses changent un jour et qu’on arrive à un début de consensus pour mettre fin à ce vide qui a caractérisé le Congo, depuis sa conquête par Léopold II, sa colonisation par le Royaume de Belgique et sa direction hasardeuse par les Congolais après l’indépendance. Un élément est commun à tous les maîtres qui se sont succédés à la tête du pays depuis le dix-neuvième siècle jusqu’à ce jour : il s’agit de leur enrichissement personnel souvent effréné et surtout de manque de consensus. Pour cela, nous allons énumérer ce que nous croyons être les causes de ce déficit de consensus, voir si le Gouvernement issu du dialogue congolais de l’Afrique du Sud a échappé à la règle de la division, nous interroger s’il a posé des jalons propices à l’émergence d’un esprit de compromis et de consensus dans la détermination de l’avenir de la Nation ou si au contraire il est venu ajouter une touche à l’habitude congolaise de diriger sans consensus et sans esprit de responsabilité.

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Enfin, dans la conclusion, nous parlerons de ce que tout n’est pas encore perdu au Congo Zaïre car nous sommes parmi ceux qui croient que ce territoire a beaucoup d’atouts pour prendre à bras le corps, les principaux problèmes qui se posent à lui en tant que pays devant jouer son rôle dans le concert des nations. Nous voulons, et c’est là le principal dessein de notre livre, mettre en garde le Congolais contre les dangers que des hommes irresponsables, en apparence objectifs et séduisants, font courir à notre société en instaurant la culture de l’impunité et de l’argent facile.

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Chapitre I : Le consensus politique en période précoloniale

1. Le concept de consensus

Depuis la fédération forcée de différents royaumes et empires du bassin de la Cuvette Centrale par les conquêtes de Léopold II, c’est à dire de l’État Indépendant du Congo, en passant par le Congo Belge, la République du Congo lors de l’indépendance en 1960, la République Démocratique du Congo avec la Constitution de Luluabourg en 1964, la République du Zaïre avec Joseph Mobutu, et de nouveau la République Démocratique du Congo avec les deux Kabila, jamais notre pays n’a connu un pouvoir issu d’un consensus national. Le dialogue inter congolais tenu à Pretoria sous les auspices de Nations Unies et du Gouvernement sud Africain, a bâclé ce travail en proposant une formule bancale de Gouvernement : un Président de la République suivi de quatre Vice-présidents et soixante cinq Ministres, dont beaucoup sont des Chefs de guerre aux mains souillées et à la formation intellectuelle et morale insuffisantes pour comprendre les problèmes de développement et les rouages de l’État. Suite aux contestations et à la persistance des rebellions dans les provinces orientales, septentrionales et méridionales, la question de la réalisation du consensus revient aujourd’hui au devant de l’actualité. Elle est la revendication légitime du peuple qui cette fois dit non à l’injustice, à l’oppression sous toutes ses formes, à l’état de l’inégalité politique, sociale et morale dans lesquels il est maintenu par la classe politique des décennies durant. La dynamique de consensus ré-émerge au grand jour comme un démenti ou comme un iceberg longtemps occulté et exploité par les hommes politiques pour assouvir leur volonté de profit, de puissance et de domination. Ce concept donne à la population congolaise un sens et une espérance, au moment même où tous les protagonistes locaux perdent les zones que chacun avait érigées en républiquette sans loi. C’est pourquoi, s’il y a une idée forte qui doit maintenant être explicitée et prendre forme dans les cercles politiques congolais, c’est le terme consensus. Ce mot figure presque partout dans les accords politiques signés par les délégués à la conférence de Pretoria en Afrique du Sud. Dans la course à handicap qu’entame le Congo Zaïre, ce terme résonne tantôt comme un brin d’espoir tantôt comme une condition sine qua none que le pays se doive de remplir s’il veut aller de l’avant. Celui-ci conditionnera désormais son vécu quotidien et son avenir. Afin d’orienter le lecteur vers quoi le Congo doit arrimer, relevons qu’il y a consensus politique dans un pays lorsqu’on trouve entre ses habitants un accord quasi-général sur la forme du Gouvernement qu’on juge légitime.

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Il est fait mention de quasi-général et non absolument général : l’idéal étant que les opposants au système légitime dominant sont très minoritaires, qu’ils n’ont pas beaucoup d’influence. Telle est la situation de ceux qui veulent continuer la guerre au Congo ou ceux qui veulent instaurer une monarchie dans le Bas Congo. L’existence d’un tel consensus veut dire que les antagonismes politiques sont relativement modérés : on lutte à l’intérieur d’un régime qu’on ne met pas en cause. Ce régime est donc légitimé par le consensus. Mais, il arrive souvent qu’un régime cesse d’être cru par la quasi-généralité des citoyens, sans qu’un autre le remplace totalement. Dans ce cas plusieurs systèmes de légitimité vont coexister dans le pays. Il y a alors rupture du consensus. Dans une telle situation, le Gouvernement en place, pour ne pas être balayé, est obligé de s’appuyer sur la force brutale. Telle fut la situation du Congo Zaïre de Mobutu où la légitimité démocratique du camp de changement incarnée par l’UDPS et la légitimité virtuelle du MPR parti de Mobutu se disputaientt le pays. C’est donc le consensus9 qui donne naissance à la légitimité d’un pouvoir en place. La légitimité ne se définit pas dans l’abstrait, ni par rapport à un type idéal de gouvernement ayant une valeur absolue, mais dans le concret, par rapport à chacune des conceptions historiques du type de gouvernement idéalisé par le peuple. En ce sens, on dira qu’au Congo le Gouvernement formé par Joseph Mobutu avec Faustin Birindua comme Premier Ministre après la Conférence Nationale qui avait consacré sa légitimité au camp de changement était illégitime. Ce qui avait obligé le peuple à mener une lutte sur le régime alors que Mobutu exigeait que la lutte se fasse dans le régime. C’est-à-dire sans mettre en cause les règles du jeu que lui seul avait fixées alors que les autres se referaient à celles définies par la Conférence Nationale. C’est le consensus qui apporte la légitimité pour un gouvernement. Il peut être considéré comme le génie invisible de la cité qui maintient l’ordre social et l’État en fondant l’obéissance des citoyens. L’histoire démontre qu’à un gouvernement légitime, les citoyens obéissent naturellement, la contrainte ou la menace ne jouant qu’un rôle secondaire à l’égard de quelques récalcitrants ou dans les circonstances exceptionnelles. C’est grâce à l’esprit des compromis que la société africaine arrivait au consensus et éliminait les troubles politiques. Le souci de l’élimination de la violence avait poussé les sages à définir les règles de négociation ou de discussion et ensuite à rechercher un compromis sur le fond, ce qui supprime la cause des conflits et permet un processus d’intégration ou de pacification. Ici il ne s’agit plus de régler le déroulement de la lutte politique mais d’y mettre fin par un ajustement des intérêts en cause. Les mécanismes des discussions et des débats permettent à chaque adversaire d’exprimer ses arguments, mais permettent aussi à chaque camp de connaître l’ensemble du problème dans tous ses aspects. Chacun faisant sentir à l’autre sa force dans ses

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interventions et attend l’accord nécessaire qui va aboutir aux ajustements réciproques d’intérêts. La destruction de ces mécanismes a mis les royaumes et les empires du Congo en situation de crise, crise qui crée la méfiance et entraîne les rébellions et la dislocation. Nous allons étudier les types de sociétés, et des gouvernements, découlant de l’évolution interne des peuples appelés population congolaise, tels qu’ils pouvaient apparaître avant l’intrusion directe de la colonisation européenne. Quand nous parlons d’évolution interne, nous ne prétendons pas nier les contacts de l’Afrique avec les autres civilisations, l’influence qu’elles ont pu exercer sur elle, les emprunts qu’elle a pu leur faire. Mais il demeure que les civilisations congolaises étant au centre du continent, présentent un caractère d’originalité qu’on ne saurait résoudre par une accumulation d’emprunts, souvent hypothétiques, à des civilisations étrangères. Aussi bien, les traits de l’organisation sociale où l’on prétend déceler une influence étrangère sous prétexte qu’on les retrouve en Égypte, ou ailleurs, s’expliquent pour la plupart en fonction du niveau des forces productives et des rapports de production qui y correspondent. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que l’on découvre des similitudes entre sociétés répondant à un même niveau de développement social, en quelque partie du monde qu’elles se trouvent ! L’exemple patent est celui de certaines zones congolaises et certains villages brésiliens pourtant situés sur deux continents différents. En fait,10 ici encore, c’est le postulat négativiste de l’incapacité des populations africaines qui est sous-jacent à toutes ces thèses, en même temps que le refus d’expliquer les formes sociales, et les civilisations en général, en partant des conditions matérielles et objectives de la production et de la consommation. D’après O. Meunier, il semble11 bien que les civilisations africaines, dans leurs formes originales, atteignirent leur apogée vers les XIVe, XVe siècles, peut-être plutôt dans l’empire luba. Elles furent brutalement stoppées ou profondément altérées dans la suite par le développement de la traite. Les sociétés et les civilisations du Congo Zaïre comme toutes celles d’Afrique noire ont fait l’objet d’une abondante littérature ethnographique, tout spécialement au cours du dix-neuvième siècle. Cette littérature a accumulé une somme de renseignements précieux, mais en général elle s’est montrée incapable de donner une explication d’ensemble satisfaisante des faits qu’elle a décrits. Sous l’influence des courants idéalistes prépondérants dans l’ethnologie et la sociologie de « type bourgeois », elle a presque toujours voulu chercher, dans des données psychologiques ou religieuses, l’explication de l’organisation sociale ; et ici, comme à propos d’autres sociétés, elle a subi l’échec le plus complet, dont témoigne la diversité des théories avancées, écrit Jean Suret Canal. Les plus sérieux en sont venus à abandonner tout essai de généralisation, pour se limiter à un échantillonnage descriptif sans perspectives, mettant sur le même pied le détail et l’essentiel, méconnaissant les données relatives au mode

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de production (réduit aux seuls aspects de la technique), exagérant l’importance des données religieuses ou folkloriques12. En sens inverse, des géographes et aussi tout un courant de l’ethnographie ont voulu expliquer les sociétés africaines par le cadre naturel : cette géographie ou cette ethnographie des « genres de vie » perdait de vue que ce cadre naturel, peu modifié sinon immuable à travers les siècles, s’il impose des limites à l’activité humaine et aux formes sociales dans lesquelles elle s’exprime, ne saurait en expliquer la dynamique interne. Ce qui est le cas pour les sociétés traditionnelles du bassin du Congo. En définitive, l’idéalisme comme le pseudo déterminisme géographique, s’ils n’aboutissaient scientifiquement à rien de satisfaisant, accommodaient fort bien l’idéologie coloniale : faute de mieux, tout le positif pouvait être attribué aux « influences extérieures », tout le mal, y compris les méfaits de l’exploitation coloniale, à la «mentalité primitive du nègre» ou aux conditions désastreuses de la nature, souligne Jean Suret Canal. Le structuralisme, diffusé en France dans la dernière période par Claude Lévi-Strauss13 et d’autres sociologues de son école, peut paraître réagir contre cette tendance : mais son refus délibéré de prendre en considération la dimension historique de la réalité sociale, ou la réduction de cette dimension à une « diachronie » abstraite et comme extérieure à cette réalité a limité la fécondité de sa méthode à des domaines restreints. En fait, malgré les riches matériaux qu’elle a accumulés et qu’il ne saurait être question de sous-évaluer, l’ethnologie contemporaine, sur le plan de l’explication scientifique, reste très en arrière du point où l’avait portée, dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’américain Morgan, dont les vues furent systématisées par Engels dans « L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État ».14 L’étude des sociétés africaines s’éclaire de façon surprenante à la lumière de la méthode suivie par Marx et Engels, en même temps qu’elle apporte aux conclusions formulées à partir de l’étude d’autres sociétés, une confirmation éclatante. L’explication générale de l’évolution des sociétés humaines donnée par Engels, de la communauté primitive à l’apparition de l’État, n’est et ne reste dans une large mesure valable qu’en fonction de son champ d’étude.15 Selon la conception matérialiste,16 celle qui semble avoir bien palpé la réalité de la société africaine, le facteur déterminant, en dernier ressort, dans l’histoire, c’est la production et la reproduction de la vie immédiate. Mais à son tour, cette production a une double nature : d’une part, la production de moyens d’existence ; d’objets servant à la nourriture, à l’habillement et au logement ; des outils qu’ils nécessitent ; d’autre part, la production des hommes mêmes et la propagation de l’espèce. Les institutions sociales sous lesquelles vivent les hommes d’une certaine époque historique et d’un certain pays sont déterminées par ces deux sortes de production : le stade de développement du travail et celui de la famille.

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Moins le travail est développé, moins grande est la masse de ses produits, et, par conséquent, la richesse de la société ; et plus l’influence prédominante des liens du sang semble dominer l’ordre social. Mais, dans le cadre de cette structure sociale basée sur les liens du sang, la productivité du travail se développe de plus en plus et, avec elle, la propriété privée et l’échange, l’inégalité des richesses, la possibilité d’utiliser la force de travail d’autrui, et du même coup, la base des oppositions de classe. Autant d’éléments sociaux nouveaux qui s’efforcent, au cours des générations, d’adapter la vieille organisation sociale aux circonstances nouvelles, jusqu’à ce que l’incompatibilité de l’une et des autres amène un complet bouleversement. La vieille société basée sur les liens du sang éclate par suite de la collision des classes sociales nouvellement développées : une société nouvelle prend sa place dans l’État dont les subdivisions ne sont plus constituées par des associations basées sur les liens du sang, mais par des groupements territoriaux ; une société où le régime de la famille est complètement dominé par le régime de la propriété et des intérêts à protéger. Ces rapports de production correspondent à un niveau déterminé des forces productives (à l’échelle de l’histoire générale de l’humanité). Les conditions matérielles de la reproduction c’est-à-dire, au sens physiologique le plus strict du terme ainsi que l’accouplement sexuel, n’ont subi en elles-mêmes au cours de l’histoire aucun changement qui justifie ou explique les changements réels constatés dans la forme, ou l’organisation de la famille ! En fait, la famille a un double aspect : d’un côté, la famille exprime des rapports de reproduction ; mais d’un autre côté, elle relève des rapports de production, en tant qu’unité économique, en tant que forme dans laquelle se réalise, pour partie, la production sociale. Avant l’apparition des classes sociales, la famille est au premier plan de la scène sociale. Après leur apparition, elle ne joue plus qu’un rôle subordonné ou même se désagrège quand la société perfectionne ses modes de production. De sa nature même résulte une autre forme dans une certaine mesure indépendante, relativement aux rapports de production fondés sur la division de la société en classes antagonistes; mais le moteur de son évolution comme celui de la société en général, c’est en dernière analyse, la production des moyens d’existence, dont les caractères spécifiques et le niveau déterminent les conditions matérielles au sens économique du terme de la reproduction de l’espèce (naissance, entretien, éducation des enfants). La technique y témoigne d’une évolution déjà avancée ; outre le cuivre, l’or et le bronze, presque partout déjà on sait travailler le fer. Il est nécessaire d’insister sur ce point, les données les plus récentes de l’archéologie s’accordent pour admettre l’ancienneté de la métallurgie du fer en Afrique noire probablement vers le premier millénaire avant notre ère. Ici encore, on a voulu attribuer une origine extérieure à cette découverte : ainsi. R. Mauny a supposé qu’elle aurait été introduite par les Phéniciens, et invoqué que le mot fer, dans

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certains dialectes de l’Afrique occidentale dériverait du mot phénicien usité pour ce métal. Comme le souligne E Boissonnade17 dans « le Katanga, district de Haut Lomami », le cuivre, l’étain et le fer étaient façonnés depuis des millénaires avant l’arrivée des européens par les forgerons dénommés les mangeurs du cuivre. En Égypte, des objets de fer semblent avoir été importés de l’Empire hittite dès le XIIe siècle avant notre ère, mais demeurent très rares jusqu’au IVe siècle avant J.-C. Les conditions naturelles de l’Égypte étant peu -favorables à la métallurgie du fer. Au contraire, au Soudan, le minerai superficiel abonde : au Ve siècle avant notre ère, le fer y semble pourtant encore inconnu ; les «Éthiopiens» de l’armée de Xerxès, mentionnés par Hérodote, ont encore un armement de pierre. C’est vers le Ve siècle18 avant J-C, que se développe en Nubie, à Méroé, une civilisation fondée sur la métallurgie du fer, dont témoignent encore des morceaux de scories. Il est possible que Méroé ait été le point de départ de la diffusion du fer en Afrique tropicale. Mais la sidérurgie apparaît à Nok, au Nigeria, avant le début de l’ère chrétienne : la diffusion de la nouvelle technique a-t-elle été si rapide ? Des spécialistes, en raison des particularités originales de la technique africaine dans ce domaine, pensent qu’elle est un produit de la civilisation autochtone. M. Delafosse note sur ce point que l’Afrique noire atteste un degré d’évolution dépassant de loin non seulement les civilisations océaniennes et celles de l’Amérique précolombienne, mais aussi la civilisation matérielle de l’Égypte antique. Les conditions naturelles, il est vrai, (abondance des minerais superficiels latéritiques) y étaient favorables19.

2. Apparition de l’État dans les sociétés congolaises L’apparition de l’État, c’est-à-dire d’une autorité permanente, séparée de la société et placée au-dessus d’elle, accompagne celle de l’aristocratie qui en est l’instrument et la principale bénéficiaire. L’esclavage patriarcal sporadique n’en imposait pas encore la nécessité : la collectivité des hommes libres, seuls armés et ayant l’avantage du nombre, suffisait à tenir les esclaves en respect. Mais le détachement, au-dessus de la société, d’une aristocratie, accentue tous les antagonismes : non seulement entre aristocrates et tributaires libres, mais aussi et surtout entre hommes libres et esclaves dont seuls les aristocrates possèdent un grand nombre, la chasse aux esclaves étant une de leurs principales activités. C’est à la suite de ces différents conflits de succession que naît l’idée d’un consensus pour fixer de commun accord les normes de fonctionnement de

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l’État et des modalités d’accessions au trône pour départager les diverses branches de la famille royale ou des clans prétendant au trône. C’est toujours la mobilisation des hommes libres (et quelquefois des serfs) qui fournit la masse de manœuvres en cas de guerre ; il s’y ajoute dans les pays soudaniens la « chevalerie » noble dont la guerre est l’occupation principale sinon exclusive (empire luba, empire lunda). Mais la grande nouveauté, c’est l’apparition des corps militaires permanents. Ceux-ci se recrutent quelquefois d’office parmi les hommes libres ; parfois ce sont des suites militaires formées d’aventuriers, parfois même ils sont constitués d’esclaves, désormais privilégiés 20 C’est l’aristocratie qui contrôle le pouvoir royal ; c’est elle qui, par divers modes d’entente ou d’élection, s’efforce de tenir la balance égale entre les grandes familles ou entre les diverses branches de la famille royale. Le pouvoir royal n’était réellement étendu que chez les aventuriers fondateurs d’empire (encore ces derniers avaient-ils à compter avec leurs lieutenants, leurs fils, leurs parents), écrivent beaucoup d’auteurs dont Jean Suret Canal21. Il l’était beaucoup moins dans les monarchies traditionnelles, dont la marche était rigoureusement fixée par de minutieux rouages. Héritiers des pouvoirs religieux des anciens « chefs de terre » et des pouvoirs militaires des ancêtres, les monarques en avaient conservé les charges, en cas de mauvaise récolte et de famine ou encore en cas de défaite dans une guerre, ils étaient rendus responsables et fréquemment déposés, voire tués. Leur rôle religieux s’accompagnait de divers interdits, tel que celui attesté presque partout au cœur du continent jusqu’au début du vingtième siècle qui leur défendait, après leur intronisation, de se montrer à leurs sujets, à qui ils ne pouvaient parler que derrière un rideau ou un paravent. Chez les kuba du Kasaï occidentale cette règle semble avoir existé jusqu’en 1965. Il reste que l’essentiel dans l’État n’était généralement pas le roi luimême, dont le despotisme apparent ne reflétait le plus souvent que l’obéissance aux coutumes, mais plutôt l’appareil dont il était le chef et le symbole : maison royale, cour, ministres, dignitaires d’origine noble ou servile, nobles fieffés, militaires de profession ou fonctionnaires. Les villes royales furent presque toujours en même temps des marchés (et elles acquirent par-là la plénitude de la fonction urbaine) : c’était le cas des « cités » du Bénin, des « cités » haoussa de la Nigeria septentrionale, de Matadi au Congo et dès le XIe siècle, de Ghana dont El Bakri indique les deux parties : ville commerçante et ville royale. II ne faut sans doute pas attribuer au hasard le fait que les deux peuples fondateurs de premiers grands États du Soudan occidental soient aussi ceux qui ont fourni les principaux peuples commerçants de cette légion : Sarakollé, héritiers des maîtres de Ghana ; Dioula, appartenant au groupe Manding créateur de l’empire de Mali. 22C’est donc l’évolution propre, interne de la société africaine qui explique l’apparition d’États centralisés et organisés, et non l’influence des Arabes ou des Berbères. Delafosse l’avait déjà montré, en soulignant l’originalité des institutions qui se

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retrouvent de l’antique Ghana au Bénin, en passant par le royaume Mossi, et dont les traits communs même à ceux qui n’ont jamais été pénétrés par l’Islam, comme le centre, le sud ou l’ouest du Congo Zaïre, excluent une telle influence comme élément d’explication. Nous ne nous étendrons pas ici sur ces institutions, souvent décrites et dont on a pu essayer de dégager à maintes reprises, depuis Delafosse, les caractéristiques communes. Nous nous bornerons à rappeler leur extrême complexité, la minutieuse répartition des charges entre les dignitaires, l’existence d’une administration économique, avec parfois les éléments d’un appareil statistique à l’exemple du Dahomey. L’erreur qui tendait à représenter les États africains comme un mélange de despotisme et d’anarchie est loin de la réalité surtout quand il s’agit de l’Afrique pré coloniale. Autre erreur : celle qui a accrédité l’idée d’instabilité permanente, de guerres et de razzias incessantes, et abusivement celle d’un attardement auquel le développement de la traite n’était pas étranger. Si l’on compare l’histoire de l’Afrique noire des débuts de Ghana (IIIe siècle) jusqu’au XVIe siècle, avec l’histoire de l’Europe pendant la même période, c’est bien plutôt celle-ci qui laissera une impression d’instabilité et de chaos, écrit Jean Suret Canal. Ghana dura peut-être un millénaire, certainement cinq cents ans ; Mali dura plus de trois siècles ; l’empire luba quatre siècles (1300 – 1700) l’empire Sonrhaï de Gao environ deux siècles. Les royaumes Mossi ont plus d’un demi-millénaire d’existence. Ce qui est vrai, c’est que l’on constate, à partir des XVe, XVIe siècles, une instabilité politique grandissante, qui atteindra son apogée à la veille de la conquête coloniale, et d’ailleurs la facilitera grandement. Tant que les formes d’organisation clanique et tribale se trouvèrent conservées dans les classes dirigeantes et dans l’État lui-même, elles transmirent à l’État leur propre stabilité et leur propre résistance. Autour d’un noyau fondamental pouvaient alors, avec des fortunes plus ou moins durables, s’agglomérer des peuples tributaires situés généralement à un niveau inférieur de l’évolution sociale. Telle était peut-être la structure de Ghana, et à peu près certainement celle de l’empire de Mali fondé sur la solidarité du clan royal des Keïta et sur l’unité ethnique du peuple Manding, soulignent plusieurs auteurs. La relative stabilité des structures, jusqu’aux XV-XVII siècles, s’explique aussi par le caractère modéré de l’exploitation de classe. Tant que le commerce avec l’extérieur eut une ampleur réduite, tant que ne fut pas substitué à l’échange dominant : or contre sel, esclaves contre armes à feu, les exigences de l’aristocratie et les ravages de la guerre furent limités. Les classes privilégiées, d’ailleurs peu nombreuses, ne demandaient guère plus que leur entretien par leurs sujets : la vieille discipline clanique spontanée suffisait à obtenir les tributs d’ailleurs modérés exigés des sujets et des vassaux. La nécessité d’une force répressive ne se faisait sentir qu’exceptionnellement.23

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3. L’exercice du pouvoir en période pré conquête Il peut paraître paradoxal de parler de démocratie dans l’Afrique d’hier où l’absolutisme semble avoir régné. Mais le mot et la réalité de la démocratie ne sont pas toujours logés à la même enseigne et la substantifique moelle se trouve parfois hélas en dehors de l’os. Or, comme l’écrivait Lord Hailey en 1951 : «II est rare de trouver dans l’Afrique coloniale britannique un exemple où la forme de gouvernement antérieurement en vigueur pourrait être traitée d’autocratique ». Lors du décès d’un roi mossi, on ne criait pas : « Le roi est mort ! Vive le roi ! » ; car il n’y avait pas d’hérédité automatique. Mais l’héritier était élu dans la famille du défunt par un collège électoral auquel il était tenu de donner des gages. Ce collège lui-même était composé de telle façon qu’aucun de ses membres ne puisse opérer un coup d’État. Le lansoba (général en chef) tenait les troupes assurant la sécurité. Le Baloum (grand majordome) détenait les tibo (vases sacrés) nécessaires à toute consécration. Le Widi présidait les consultations politiques, etc. Ils étaient tous et chacun indispensables. Citons aussi la pratique fréquente du partage de l’autorité entre le chef de village (dougoutigui en bambara) et le chef de terre (dougou kolo tigui). Bref, l’Afrique d’hier avait mis au point des formules concrètes pour que, selon l’expression de Montesquieu, le pouvoir arrête le pouvoir » assure Joseph KiZerbo.24 Cet esprit démocratique profond était encore confirmé par le culte du verbe pour le dialogue. Le verbe est outil de participation. Certes, il est long, mais le temps ne comptait pas. C’est le temps vécu, existentiel et non le temps matière première du time is money. Un auteur a écrit : « Le silence n’est pas africain. » Il faut que l’africain, semble-t-il, s’entende vivre. C’est un peu pour lui une manière d’être que de parler. En d’autres termes, pour démarquer le fameux postulat cartésien : « Je parle, donc je suis » au lieu de « Je pense, donc je suis » Ce qui n’est pas si éloigné finalement, lorsqu’on pense aux rapports intimes entre la parole et la pensée. Donc, pas de démocratie arithmétique et formaliste qui comptabilise les oui et les non pour une balance numérique. Mais une démocratie vivante par dialogue interminable jusqu’à épuisement ; on peut dire jusqu’à l’extinction des voix discordantes. Mais pour finir, on s’entend toujours pour dégager « le consensus ». Lors de la compulsion du problème de consensus dans les sociétés anciennes nous allons en même temps, examiner l’organisation structurelle de ces cités et voir les conséquences de ses structures sur la nature du pouvoir politique, car l’un influe sur l’autre. Comme beaucoup de chercheurs, nous constatons après analyse que les sociétés congolaises anciennes se

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caractérisaient soit par une structure pyramidale, soit par une structure hiérarchique. Kanyinda Lusanga25 propose comme critère essentiel de distinction : la structure politique, et pose deux types des structures politiques fondamentales : les sociétés à structure segmentaire ou pyramidale, que l’on trouve au niveau des chefferies et les sociétés à structure hiérarchique ou bureaucratique qui sont souvent l’apanage de grands royaumes ou des empires. Cette typologie est certainement plus appropriée aux sociétés africaines que les précédentes, mais il est nécessaire de concevoir les deux types des structures (pyramidale et hiérarchique) non pas comme distincts, opposés et statiques, mais comme parfois imbriqués et dynamiques. Leur dynamisme, leur interpénétration et leur opposition (ou superposition) à l’intérieur de la même société politique forment l’élément moteur de l’ethnicité et du gouvernement tribal.

A) Structure pyramidale et structure hiérarchique L’organisation politique de structure pyramidale, décalque de la structure familiale, est celle qui porte le plus de sceau de la parenté. L’unité politique de base, patri ou matrilignage, matri ou patriclan, a un chef, une sorte de pater familias ou de patriarche qui est généralement l’aîné de la branche aînée de l’arbre généalogique à branches pyramidales. Le chef de tribu, de clan ou de lignage est considéré, selon la généalogie, comme le descendant le plus direct de l’ancêtre commun. Dans le village par exemple, le chef, c’est le descendant direct de l’ancêtre fondateur du village. Le Conseil des Anciens est formé des chefs des différents lignages, familles ou clans qui composent le village, la tribu ou la confédération de tribus. La structure politique, à tous les niveaux de l’organisation politique et sociale : lignages, clans, tribus, villages, confédérations de tribus, chefferies ou royaumes et certaines de leurs strates internes, se trouvent ainsi être la réplique de la structure de la parenté ou de la famille. Et si l’on peut s’exprimer ainsi, la pyramide politique représente une succession ou une série de pater familias, de pater clanicus, de pater tribus, dans le Conseil des Anciens, dans la chefferie ; le chef ou le roi n’est en somme que le premier entre parents. Les chefs, à chaque niveau de la pyramide et en tant que représentants de groupes égaux entre eux sont tout aussi égaux entre eux. Ce schéma théorique du pouvoir pyramidal nous permet de voir le caractère essentiellement démocratique et égalitaire de ce type de système politique. En général, les chefs, tout en étant égaux entre eux n’avaient pas plus de droits personnels que les autres membres du groupe qu’ils ne faisaient que représenter dans le Conseil des Anciens ou du village. Il s’agit là d’une démocratie qu’il faut envisager dans son acception la plus large, une démocratie auto sensu, c’est-à-dire celle qui considère la démocratie comme le mode de vie politique fondé sur la

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croyance en l’égalité fondamentale des individus, et sur leur droit égal à l’expression politique. Chaque segment de la pyramide, chaque clan, chaque chefferie, chaque village, possède un trône, une histoire propre, une tradition, une organisation sociale et politique qui sont la réplique de l’organisation du pouvoir confédéral suprême. Le plus petit segment est aussi jaloux de ses traditions que le plus grand. Ce n’est qu’en période de guerre que tous s’unissent contre l’ennemi commun. Mais une fois la guerre ou la menace nationale passée, chaque unité politique, chaque segment de la pyramide retrouve sa personnalité politique, son indépendance et son autonomie. Les portugais venus dans le Royaume du Congo n’avaient pas compris cette organisation. Leur souci de centraliser le pouvoir du roi Kongo amena l’anarchie et la dislocation de la monarchie et même du royaume. Cette conception de la démocratie "tribale" est évidemment différente de celle par laquelle nous entendons aujourd’hui ce terme de démocratie, à savoir un régime politique qui a à sa base des volontés individualisées entre lesquelles s’établit l’accord qui fonde l’ordre social. Dans la démocratie tribale, il semble que le consensus, l’accord social, le contrat social,26 pour reprendre l’expression de Rousseau préexistent aux volontés individuelles. La souveraineté du peuple se trouve à l’état diffus dans le groupe tout entier. Les volontés individuelles ne se manifesteront qu’ultérieurement avec le développement politique des conflits les uns contre les autres ; deux segments peuvent s’unir contre un autre ; tout un segment peut ainsi se voir obligé de quitter la tribu. Dans certains cas, la démocratie et l’égalitarisme entre segments peuvent être poussés au point d’instituer un gouvernement par désignation rotatoire ou par roulement comme chez les Baluba du Kasaï au Congo Zaïre où chaque clan prenait la tête du gouvernement à tour de rôle. D’après Pierre DUPREY27, les Abouré, après avoir fondé le village de Moossou vers les années 1760, "témoignèrent de leur sens politique en laissant la direction de la tribu à tour de rôle au représentant d’une des quatre familles nobles : les Samabdjê, les Moo, les Assokopouê, et les Adjêkoupouê Dans d’autres cas,28 le gouvernement suprême est aux mains du Conseil des Anciens tout entier ou d’une assemblée de représentants des divers segments de la pyramide, sens primus inter pares pourrait-on dire. C’est là le type de démocratie auquel Rousseau a consacré une étude dans sa philosophie politique. Ce fut le cas de la petite République Lébou qui constitua au Sénégal, un exemple-type d’organisation essentiellement démocratique. Par exemple, le Damel du Cayor était obligatoirement choisi dans un matrilignage déterminé. Il y avait sept familles royales et l’on comprend bien jusqu’où pouvait aller le tribalisme interne, car les luttes entre diverses lignées pour l’accession au trône étaient très farouches. Le prétendant au trône, tout en remplissant les conditions de naissance requises, devait encore être accepté par l’assemblée des électeurs qui comprenait le président chef des nobles, les

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représentants de la population libre. Enfin, il est remarquable de constater qu’à la succession héréditaire s’ajoutait ce choix des représentants de la population largement étendu. Chez les Bakongo, comme chez les Ashanti29 et les apparentés Akan également, les chefs des matrilignages choisissaient parmi eux un chef de village (Odekuro), ainsi que les chefs de tous les segments de la pyramide confédérale suivant des principes héréditaires et électoraux. Le roi de l’Union Ashanti, Asentehené était choisi parmi les membres d’un clan royal, le clan d’Oséi Toutou fondateur de la confédération. Tous les membres de ce clan royal étaient éligibles. La reine mère soumettait un des candidats à l’assentiment des Anciens et du peuple. Si le peuple n’approuvait pas ce premier candidat, un autre était proposé. "Un membre de la famille royale n’a pas le droit d’investir le roi ; seul le peuple en a le droit, car c’est le peuple, qui doit le servir qui a le droit de l’investir ou de le destituer" disaient les Ashanti. Nous passons ainsi de la complémentarité égalitaire et démocratique entre les clans, à la hiérarchie, une hiérarchie qui va s’établir d’abord entre les différents segments et strates de la société, pour devenir une véritable institution aux mains d’un pouvoir personnel ou individualisé à partir duquel l’organisation territoriale commencera à concurrencer l’organisation parentale et mystique. Le passage du pouvoir pyramidal au pouvoir hiérarchique30 se caractérise par le déplacement du centre de décision du niveau des groupes ou des segments, au niveau de l’individu, le roi ou le supérieur hiérarchique. Face au pouvoir hiérarchique, la société politique globale n’est plus segmentaire, mais atomique. Cette société atomisée n’a plus qu’une autorité politique suprême, l’Empereur ou le Roi qui gouverne par le truchement d’une organisation bureaucratique ne dépendant que de lui seul. Ce qui caractérise tout pouvoir hiérarchique, contrairement au pouvoir à structure pyramidale précédent, ce n’est ni l’hérédité, ni l’élection, ni l’âge et la séniorité, mais la nomination, la promotion ou l’investiture aux différentes fonctions politiques et administratives sous l’égide du supérieur hiérarchique, le Chef de l’État ou le Roi en l’occurrence. Le roi qui est le sommet de la hiérarchie, classe les individus, non plus selon la discipline, mais suivant la fidélité ou le loyalisme, la capacité et les services personnels qu’ils lui rendent Dans le royaume d’Uganda,31 le Sabataka n’a pu devenir Kabaka (roi) que dans la mesure où, par-dessus la tête des autres Bataka (chefs de clans), il a pu nommer des gouverneurs ou chefs de provinces et de villages, les Bakungu et les Batongolé ne dépendant que de lui seul. Uniquement le Kabaka pouvait les nommer, les révoquer ou les affecter à volonté selon les services qu’ils lui rendaient, selon leur fidélité et selon leur loyalisme à son pouvoir. Tandis que la Confédération dans son ensemble reposait sur une structure politique de type pyramidal ou segmentaire, la capitale, pour les raisons militaires, était gouvernée par une organisation bureaucratique et militaire.

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Chaque quartier de la capitale était dirigé, non par un chef de clan, mais par un chef militaire qui formait le Conseil Confédéral (présidé et nommé par le Roi) et qui était en même temps administrateur civil. L’intensité de ce pouvoir hiérarchique n’était donc très forte qu’en période de crise nationale permanente dans la capitale, elle n’était qu’épisodique dans l’ensemble de l’Union. Ce phénomène sociologique de forte concentration du pouvoir dans la capitale, et de décentralisation dans les provinces périphériques avait été déjà mis en évidence par Ibn KHALDOUN dans la Mouquaddima (Introduction à son Histoire Universelle). Par contre le royaume du Baganda a pu étendre son territoire sans connaître le désavantage de trop d’espace sans moyen de transport adéquat car à l’inverse de l’Union Ashanti, il ne s’est pas donné au départ une capitale fixe. La volonté du Kabaka d’instaurer un pouvoir hiérarchique et autocratique l’obligea à déplacer sa capitale à travers le royaume, pour imposer son pouvoir aux autres chefs de clans, et leur imposer également un gouverneur choisi par lui et ne répondant que de lui, supprimant ou atténuant ainsi l’autorité des segments de l’infrastructure pyramidale clanique. Le Kabaka de Baganda remédia à ce retour au système segmentaire par le contrôle des nominations et par l’affectation des chefs de clans de leurs territoires claniques d’origine vers des provinces où leur autorité ne pouvait dériver, non plus de leur appartenance au clan, mais seulement de leur nomination par le Kabaka lui-même (ce qui faisait de ces individus des fonctionnaires royaux et non des chefs de clans). Alors que dans l’Empira luba ou dans le royaume kongo, pour garder intact la légitimité ou l’unité du pays, le pouvoir central ou le roi, n’était pas contraint au nomadisme géographique, parce que le consensus national portait sur un nombre d’éléments définis et que le chef du village même élu à l’insu de l’empereur était seul responsable devant ses administrés. Son éviction n’entraînait pas le raffermissement ou le relâchement des liens unissant le village au Roi ou à l’Empereur. Reconnaissons cependant que ce mode de gouvernement très délétère, peut favoriser les rébellions et la séparation lorsqu’un pouvoir étranger mal intentionné venait à comploter avec un chef local pour soustraire son territoire au Royaume. L’exemple nous est fourni par les portugais et les capucins qui par conspiration en 1598 détournèrent les provinces du Zaïre, de Matadi et de Banza-Lemba contre l’autorité du Mani Kongo. L’étude des structures politiques approfondie de l’empire luba, l’empire Bakuba, le royaume kongo, le royaume bemba etc., démontre bien que les souverains et les chefs de ces États ne s’adjugeaient pas autant des pouvoirs que le Kabaka de l’Ouganda et ne pouvaient être tous des despotes sanguinaires comme les Chefs d’État africains actuels. Dans l’ancienne Afrique, le chef de principauté ou de village, le souverain africain traditionnel était toujours entouré d’assemblées ou de conseils de sages qui le guident dans ses décisions et orientent ses actions dans

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le sens des intérêts de collectivités qu’il dirige, lorsque la prise de décision devait émaner du sommet de la société comme en témoignent les structures du pouvoir politique dans l’empire du Ghana, du Mali et du Sonrhaï en Afrique occidentale ainsi que l’empire luba, l’empire lunda, le royaume du Kongo etc. Le confirme32 aussi : l’exemple de l’organisation sociale des Mossi de la Haute-Volta, l’actuelle Burkina-Faso dont le chef suprême, le Moro Naba, travaille en étroite collaboration avec des représentants de diverses couches socio-professionnelles dont il suit les conseils avisés. Des exemples comme ceux-là se trouvent dans toute l’Afrique, y compris dans le système des chefferies traditionnelles authentiques en Afrique Centrale, Orientale et Australe. Ce fait a été constaté par les explorateurs et autres chercheurs venus en Afrique avant le XIXe siècle. Ibn Batouta pouvait écrire au XIV siècle à propos de l’empire du Mali ; « Les actes d’injustice sont rares chez eux » ; de tous les peuples c’est celui qui est porté le moins à en commettre, et le sultan ne pardonne jamais à quiconque s’en rend coupable. Dans toute l’étendue du pays, il règne une sécurité parfaite ; on peut y demeurer et voyager sans craindre le vol ou la rapine.33 Comme le démontre l’étude de certains empires et royaumes du Congo Zaïre, le pouvoir traditionnel africain, bien que contraignant, à l’instar de tout système politique, était loin d’être totalitaire. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait jamais eu dans l’histoire africaine de pouvoirs autocratiques et sanguinaires. Mais ils n’étaient alors que la marque du caractère autoritaire de certains souverains qui, le plus souvent, n’ont pas manqué d’être détrônés et renversés par les conseils des sages, leur comportement étant jugé dangereux pour la survie-même de la communauté. Qu’il s’agisse de royaumes, de cités états " républicains " ou d’empire polyethnique, le pouvoir sous ses formes politiques ou judiciaires, trouve toujours, en Afrique noire, ses contrepoids et ses limites démocratiques, la royauté étant plus essentielle que la personne du roi. Paradoxalement, c’est parce que le pouvoir du roi, incarnation de l’ancêtre primordial et, partant, de Dieu, est, en principe, illimité que la coutume le limite concrètement. Et elle le fait sous les formes de délégation à de hauts fonctionnaires, des officiers ou prêtres qui, une fois de plus, représentent les lignages ou les groupes socioprofessionnels. Ce ne sont pas, là, les seules limitations. En effet, les communautés de base, cantons et provinces jouissent d’une certaine autonomie " pour traiter de leurs affaires internes ", comme dans les sociétés segmentaires. Essayons maintenant, par rapport à ces données, de peindre les organisations politiques caractéristiques des civilisations du bassin du Congo Zaïre, telles qu’elles se présentaient avant l’intrusion léopoldienne. Ces différents royaumes et empires n’avaient pas tous la même organisation sociale, les dirigeants n’avaient pas tous la même conception du pouvoir, la même méthode pour l’exercer. Parfois cela dépendait en partie du

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tempérament de chaque monarque et des garde-fous mis en place pour arrêter les excès du pouvoir. Mais une seule chose se retrouve partout dans ces royaumes et ces républiques : c’est le consensus pour l’exercice du pouvoir dans ces contrées. Le pouvoir n’était pas au bout du fusil comme c’est le cas aujourd’hui au Congo. Dans notre observation nous allons nous intéresser aux points d’encrage de la démocratie locale, démocratie qui créait l’harmonie et la paix sociale dans l’empire ou le royaume. Afin d’épingler toute la République, notre propos portera sur les royaumes et empires les plus significatifs en commençant par le nord-est pour terminer par le sud-ouest de notre pays. Nous débuterons par l’organisation du royaume Hema et Lendu dans le Nord-est du Congo, c’est à dire en Ituri dans la province orientale pour terminer par le Royaume Kongo dans le sud-ouest de la République. En ne privilégiant que les grands empires et les grands royaumes, nous risquions de laisser dans l’ombre de notre champ d’étude de petits royaumes qui probablement étaient plus avancés dans le domaine du consensus que les grands royaumes. Ce hiatus est corrigé par le fait que dans les empires analysés, existent aussi des petits royaumes ayant atteint divers niveaux de développement comparables à ceux que nous n’avons pas étudiés. En outre il était très difficile que, dans un empire comportant plusieurs royaumes, existent des différences notables sans soulever des heurts ou des dissensions graves. Si une telle aventure arrivait, le Conseil des anciens corrigeait les manquements pour mettre les choses au même niveau. Voyons un peu plus en détails l’organisation congolaise qui a existé dans certains de ces anciens États.

B) Le royaume Hema et Lendu dans l’Ituni Au dix-septième siècle, ce royaume était situé au nord-est du Congo, dans la province orientale dans la partie nord du district de l’Ituri. Le peuple hema était pasteur donc semi nomade suivant les saisons, et le peuple lendu se donnait à l’agriculture. Soulignons que l’organisation politique hema34, malgré l’existence d’un grand nombre des clans et l’éparpillement des lignages, ne se caractérisait cependant pas par un effritement du pouvoir central et par les relations politiques occasionnelles, mais avait créé des liens plus vastes permettant ainsi un système de contrôle mutuel. Dans ce contexte, il convient également de signaler le fait que certains clans ou lignages titulaires de fonctions rituelles spéciales, bien qu’installés entièrement dans une région satellite déterminée, exerçaient sur d’autres lignages leurs privilèges séculaires.

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Pour maintenir ce système de relations sociales, les Bahema et Walendu furent soumis à certaines formes de contraintes qu’Omukama et son conseil légitimé par le consensus avaient instaurées, auxquelles, dans l’ensemble les individus se conformaient. Les lois et les moyens par lesquels elles étaient mises en vigueur différaient d’une région à l’autre, mais elles assuraient toujours plus ou moins efficacement un certain degré d’ordre social. Ainsi le type d’organisation politique hema est basé sur la juxtaposition des chefferies indépendantes et autonomes caractérisées par le dédoublement de la chefferie-mère en plus de petites sections territoriales correspondant aux segments résidentiels. Chacune reprenant en miniature toute la hiérarchie de la chefferie-mère. Ceci a fait que chacune des dix chefferies hema du Bulega a eu un gouvernement organisé relevant de l’autorité centrale, une dynastie, des nobles, des dignitaires, des conseillers, des roturiers, des groupes sociaux de statut et rôle différents, des principes de subordination et de fusion de groupes étrangers, une institution de clientèle et des organes de contrôle social élaborés. L’Omukama35 est l’autorité suprême de la chefferie. Sans lui la chefferie est inimaginable. Il représente son unité, sa cohésion, sa perpétuité et son autonomie. Par le caractère éminemment sacré qu’on lui attribue, il signifie le rassemblement et la survie de tous. Il donne la vie et la force à tout et à tous. Sa personne est chargée de force. Son pouvoir est plus spirituel et transcendant que temporel. Les pouvoirs politiques sont exercés, en son nom, par ses délégués, par les nobles et par d’autres dignitaires. Néanmoins dans l’exercice de tous ces pouvoirs, son approbation et son consentement constituent le plus haut aboutissement et scellent la cohérence des actions entreprises. Une coutume fondamentale souvent remise à jour après discussion et concessions des nobles et des conseillers du royaume détermine les règles de fonctionnement et d’administration du Royaume. C’est l’ensemble de ses règles qui constitue le consensus et la constitution36 non écrite du royaume. Notons en passant que le manque de séparation de ces deux éléments fait qu’à chaque violation de la constitution, il y a violation du consensus qui légitime l’État. Ce qui ébranle tout l’édifice politique risquant d’amener à l’éclatement de l’État. L’Omukama descend biologiquement mais parfois socialement de son père, c’est-à-dire qu’il peut être réellement né du sang de son père ou que par une forme de filiation, il peut, tout en perdant sa véritable origine biologique, acquérir un nouveau statut de fils d’Omukama. Il doit être né biologiquement ou socialement de la première femme. Il est désigné par une technique peu commode mais très efficace en ce sens qu’elle fait éviter les querelles des investitures. Cette technique consiste en une perle appelée sinctra cachée dans une pâte rituelle présentée aux fils de la première femme. Celui qui retrouve cette perle est proclamé candidat héritier et futur successeur de l’0mukama.37 Dès lors un ensemble complexe des tabous sociaux entoure sa personne dans le but de rehausser la nature unique et exceptionnelle d’Omukama. Ces

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arrangements spéciaux sont connus de seuls grands initiateurs et constituent le secret de l’institution d’Omukama dont la masse ne saisit que certains aspects extérieurs qu’on lui présente. Selon les coutumes spécifiques qui déterminent son statut, l’héritier de 0mukama doit posséder les qualités morales et intellectuelles nécessaires pour l’exercice de ses futures fonctions et se distinguer par un comportement digne. Il doit surtout gagner la confiance des conseillers de Omukama en exercice, les attirer par sa libéralité, s’imposer à eux par son autorité et par sa puissance. En attendant son jour de règne, il restera candidat Omukama. Cette candidature unique est symbolisée par la cérémonie d’imposition du nom royal choisi parmi les douze noms ci-après : Akiki, Amoti, Atwaki, Adyeri, Abwoli, Aboki, Alali, Apuli, Atenye, Achali, Bala et Akali. Compte tenu de la sévérité des préceptes en la matière, le futur Omukama est astreint à une vie extérieure sans faute. Suite à une conduite incompatible de la part du candidat ou suite aux intrigues des initiateurs ou des conseillers, le candidat Omukama peut être destitué de ses pouvoirs, après délibération secrète des initiateurs réunis avec des conseillers. Ce fut le cas pour Djugudjugu. Dans le cas de la destitution du candidat, on désigne un autre préposé par consensus, par le même procédé. Après Djugudjugu, on désigna Tchulo. Si son stage est concluant, il est jugé digne de ses pouvoirs, il est confirmé dans son statut et n’attend que la mort de son père pour être intronisé Omukama. Cette procédure démontre que la succession de Omukama ne suit pas les mêmes règles que celles des lignages ordinaires, car elles n’indiquent pas d’avance qui sera l’héritier. Un choix doit s’opérer et c’est le conseil de la chefferie qui a le dernier mot, même si le défunt avait nettement marqué sa préférence pour un fils bien déterminé. Toute nouvelle succession suscitait donc la compétition entre les différents prétendants. A la longue, la succession a lieu par l’un des fils, pas nécessairement par primogéniture, ou en ligne collatérale par les frères de Omukama, dans le cas où celui-ci n’a pas de fils jugés aptes. Les filles en sont exclues. En cas d’extinction de la lignée régnante directe, les pouvoirs passent au membre plus ancien de la lignée non régnante la plus proche de celle qui est éteinte. Par la suite, dans cette nouvelle lignée on suit la même procédure. Ce mode de succession est d’application facile lorsque la structure généalogique n’est pas encore profonde. Mais après un certain nombre de générations les prétendants au trône deviennent tellement nombreux qu’on ne peut plus parler de pouvoir héréditaire. Dès lors, la course au pouvoir, les intrigues et les machinations commencent à faire surface. Chaque candidat essayant de regrouper ses sympathisants pour emporter la décision. Pour taire ces querelles d’investitures pouvant aboutir à la révolution de palais, Omdurman Oyo-Mukuru, successeur de Karamagi pour maintenir la paix dans le royaume, établit plusieurs prétendants du Bulega-Centre comme Abagwetwa (gouverneur de province) dans des régions satellites pour l’administration des contrées avoisinantes, dépendantes de sa juridiction. Ce fut

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le cas pour Djugudjugu, Isamba, Maguru, Tati, Lumi, Bagwa, Tandjuli, Mabara et Makongoro. Ces prétendants furent ainsi élevés au rang d’Abagwetwa ou chefs de certains clans fidèles à l’Omukama. Dans l’entendement du royaume, l’héritier désigné après un cérémonial complexe devient Omukama par l’investiture. Cela veut dire qu’il devient une force vitale nouvelle, une force vitale de tout ce qui tombe sous son influence. Un homme ne devient pas Omukama par la simple succession à l’ancien Omukama, ou à cause du fait qu’il est maintenant le plus âgé (socialement s’entend), le plus riche ou le plus fort du groupe, mais il le devient, parce que le choix et l’investiture supposent une transmission interne du pouvoir vital. Ce pouvoir élève la personnalité de ce Roi au rang d’intermédiaire entre les ancêtres d’une part et les vivants d’autre part. La cérémonie d’investiture est entourée de mystère. Certaines catégories de personnes ne peuvent y assister. Le symbolisme des gestes et des objets utilisés demeure incompréhensible aux non initiés. Pour une chefferie hema dont l’Omukama n’est pas du clan bito, tels que Djukot, Mokambo, Wagongo et Bagegere, on faisait appel à un Mubito, pour procéder à l’investiture d’Omukama. Pour les Bagegere, c’est le clan Kaiba, d’origine Bito, qui investit Omukama. Karamagi et Oyo-Mukuru ont eu leur investiture au Bunyoro ; tandis que Tchulo, Oyo-Ditsi, Oyo-Moto, Kato, Jijju, Blukpa, Mpigwa, Bochu et Kunga reçurent la première phase de leur institution sur les bords du Lac Kivu et se rendirent, à l’exception de Kunga, au Bunyoro pour la seconde phase. Le rituel de l’intronisation de l’Omukama est rendu sommaire parce qu’il est ésotérique et complexe. Bon nombre d’arrangements symboliques et de dispositions rituelles sont entourés de secrets connus seulement de quelques rares dépositaires de traditions ancestrales qui agissent soit comme groupes, lignage Maguru et clan Kaiba soit comme individus selon les situations en présence. Ne pas respecter ce rituel signifie dans le contexte culturel hema détruire l’autorité et remettre en question toutes les valeurs morales et rituelles attachées aux institutions politiques. En fait c’est violer le consensus, fondement même du royaume. Le mandat d’un Omukama est à vie. C’est la mort qui met fin à ses charges. Chaque clan reçoit d’Omukama une section territoriale qui est ensuite considérée, comme un patrimoine légué par les ancêtres, pour les futures générations. Cette terre est la propriété collective de tous les membres du clan. L’autorité de 0mugwetwa s’exerce sur tout ce qui vit à l’intérieur des frontières de cette section territoriale. L’Omugwetwa est l’autorité politique de cette section territoriale bien délimitée. Ses pouvoirs sont comparables à ceux d’un gouverneur de province. Cela implique que le territoire d’un clan a une existence autonome vis-àvis des territoires voisins d’autres clans ou lignages. L’Omugwetwa d’un autre lignage n’a aucune compétence juridictionnelle sur le territoire d’un autre groupement clanique ou lignage, c’est-à-dire que l’autorité de l’Omugwetwa ne

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