Consensus politique et gestion démocratique du pouvoir en Afrique

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Ce livre est construit sur deux concepts-clés : « la démocratie » et « le consensus ». Bien que poursuivant souvent le même idéal de liberté, d'égalité et de justice, les démocraties contemporaines sont cependant plurielles. Aucune expérience n'est la copie conforme d'une autre. Alors que la démocratie libérale se fonde sur la règle majoritaire, la démocratie africaine moderne pour bien s'enraciner devrait intégrer le mode traditionnel de gestion de la communauté que constitue le consensus.
Publié le : vendredi 8 mai 2015
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EAN13 : 9782806107817
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Consensus politique LOKENGO ANTSHUKA NGONGA
et gestion démocratique du pouvoir
en Afrique
De manière intuitive ou ré échie, du nord au sud et de l’est à
l’ouest du continent, les Africains convoquent la « démocratie »
et le « consensus ». Mais de quelle démocratie s’agit-il ? Celle
implantée par les grandes puissances occidentales et les
organisations internationales « à coups de dollars et d’euros » et
qui institue la règle majoritaire comme mode privilégié de choix
des représentants et de résolution de problèmes sociaux mais
qui suscite pas mal de questions en Afrique ? Ou celle fondée
sur la palabre, sur la recherche permanente du consensus et qui
comporte aussi ses limites ?
Consensus quid ? Consensus et démocratie sont-ils antinomiques
ou complémentaires ? Quel type de démocratie faut-il pour
l’Afrique d’aujourd’hui et quelles sont les conditions qui pourraient
favoriser sa solide implantation ? Telles sont les grandes questions
abordées dans ce livre, destiné à toute personne intéressée par la
politique africaine.
LOKENGO ANTSHUKA NGONGA est Dr. en Sciences politiques (ULB), licencié en
Politique de formation et psychopédagogie, licencié en Sciences du Travail, diplômé
d’études spécialisées en Science politique et Relations Internationales (UCL),
interuniversitaire d’études spécialisées en Droits de l’homme (UCL, FUSL, FUNDP)
et gradué en Catéchèse et pastorale (Institut International Lumen vitae). Ancien
Coordinateur diocésain des Ecoles conventionnées catholiques de Kole (RDC), il est Consensus politique
actuellement Professeur des Universités.
et gestion démocratique
du pouvoir en Afrique
www.editions-academia.be
ISBN : 978-2-8061-0215-7
9 782806 102157
23 €
Consensus politique et gestion
LOKENGO ANTSHUKA NGONGA
démocratique du pouvoir en AfriqueConsensus politique
et gestion
démocratique du
pouvoir en AfriqueConsensus politique
et gestion
démocratique du
pouvoir en Afrique
Lokengo Antshuka NgongaMise en page : CW Design
Le dessin sur la couverture représente une séance de clôture d’une palabre ayant
opposé deux femmes accroupies chacune derrière un Nkfumisendjei, notable, conseiller,
défenseur de la partie. Œuvre d’un jeune artiste du peuple Nkole.
D/2015/4910/11 ISBN : 978-2-8061-0215-7
© Academia-L’Harmattan s.a.
Grand’Place, 29
B-1348 Louvain-la-neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés
pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
www.editions-academia.beÀ Papa Ngonga Ndjoku Ntshikala k’ampembe wiso ambela
(Grand notable) ;
À maman Tewo-Olonge Iyaya Nyang’andjela
(Femme notable) ;
À ma grande sœur Ashingo Ola Esona (Iyaya) ;
À mon grand frère Ngonga Ntshikala (Rigago) ;
À Moseka, mon épouse et à nos chers enfants ;
À tous les Nkfumisendjei ;
À tous ceux qui s’y reconnaîtront ailleurs…QUELQUES ABRÉVIATIONS
ASD : Alliance pour la sauvegarde de la démocratie
CD&V : Christen-Democratisch en Vlaams (parti démocrate-chrétien
et flamand)
CDH : Centre démocrate humaniste
CEI : Commission électorale indépendante
CENI : Commission électorale nationale indépendante
CNDP : Conseil national pour la défense du peuple
DC : Démocratie chrétienne
FARDC : Forces armées de la République Démocratique du Congo
FONUS : Forces Novatrices de l’Union pour la Solidarité
M23 : Mouvement-rébellion déclenché le 4 avril 2012 pour
nonapplication de l’accord de paix signé le 23 mars 2009 par
le CNDP et le Gouvernement congolais, vaincu par les
FARDC le 5 novembre 2013.
MLC : Mouvement de libération du Congo
MPR : Mouvement populaire de la révolution
MR : Le Mouvement réformateur
N-VA : Nieuw-Vlaamse Alliantie, en français Alliance néo-flamande
PALU : Parti lumumbiste unifié
PPRD : Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie
RCD : Rassemblement congolais pour la démocratie
RDC : République Démocratique du Congo
UDPS : Union pour la démocratie et le progrès social
UNC : Union pour la nation congolaise
UCL : Université catholique de Louvain
ULB : Université libre de Bruxelles
FUNDP : Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix (Namur)
FUSL : Facultés universitaires Saint-Louis (Bruxelles)
7AVANT-PROPOS
Fruit d’une longue réflexion que nous menons depuis plusieurs
années, ce livre est construit sur deux concepts-clés que
constituent « la démocratie » et « le consensus » et que d’aucuns trouvent
souvent comme contradictoires voire antinomiques. Nous les
considérons au contraire comme complémentaires. Car, au regard
des réalités qu’ils imprègnent, dans la pratique, ces deux termes
s’impliquent et s’imbriquent.
La démocratie ne s’impose pas et ce, malgré tout le bénéfice
qu’elle peut procurer à ses utilisateurs. En démocratie, c’est
librement et de manière concertée que les citoyens s’organisent et
décident, sur base des règles établies par eux-mêmes, de se donner
périodiquement des dirigeants pour conduire les affaires de la
collectivité, la Cité. De même, on ne peut construire un vrai consensus
que de manière démocratique, c’est-à-dire en s’appuyant sur des
règles élaborées démocratiquement. Toute règle démocratique a
pour fondement un consensus principiel. En effet, c’est dans un
espace respectueux de liberté des partenaires ou protagonistes et
dans un dialogue sincère et franc que s’obtient le consensus.
Le débat scientifique sur les réalités africaines est loin d’être
complètement clos. L’afropessimisme n’est pas encore totalement
éradiqué. Le sera-t-il un jour ? Nul ne le sait. La question qui s’est
posée hier sur l’existence ou non de la philosophie bantoue ou de
la théologie africaine se pose encore aujourd’hui à propos de la
démocratie africaine. Les travaux de Pl. Tempels, de Cheik Anta
Diop, de Th. Tshibangu et de leurs nombreux disciples n’ont pas
réussi à dissuader les remises en question sempiternelles des
afro1pessimistes .
1. Sur ces questions lire utilement : P. TEMPELS, La philosophie bantoue,
Elisabethville, 1946 ; CHEIKH ANTA DIOP, Antériorité des civilisations nègres :
mythe ou vérité historique ?, Paris, Présence Africaine, 1967 ; Th. TSHIBANGU,
« Vers une théologie de couleur africaine », dans Débat sur la « théologie
africaine », Revue de clergé africain, n° 15, Léopoldville, 1960, pp. 333-346.
9CONSENSUS POLITQUE ET GESTION DÉMOCRATIQUE DU POUVOIR EN AFRIQUE
Les déclarations des hautes autorités politiques occidentales
en occurrence celles des deux présidents français, prédécesseurs
de F. Hollande, pour nous limiter au monde francophone, sont
révélatrices d’un certain état d’esprit à ce sujet. En février 1990,
J. Chirac (alors premier ministre de François Mitterrand), avait
1 estimé que « la démocratie multipartisane est un luxe en Afrique » .
Le 26 juillet 2007, s’adressant à Dakar à la jeunesse africaine à
travers les étudiants sénégalais de l’Université Cheikh Anta Diop,
Nicolas Sarkozy avait également affirmé de façon péremptoire que
« l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». Deux
2déclarations qui valurent à leurs auteurs des torrents de réactions .
Malgré des virulentes attaques contre l’européocentrisme
séculaire, l’idéologie subsiste encore. Pour certains Occidentaux, tout
est permis et tout peut être remis en cause en Afrique. Dès lors
qu’ils veulent y vendre ou y expérimenter une idée, une formule,
un modèle de gestion organisationnelle, un mode de
fonctionnement sociétal (opérationnel ou non chez eux), tout doit être fait
pour y parvenir. La démocratie libérale qu’on implante à travers le
continent africain à coups de dollars et d’euros suscite pas mal de
questions en Afrique. Car, cette « démocratie subventionnée »
s’accompagne en effet insidieusement d’une certaine négation, certes
aberrante, de toute forme d’organisation sociétale traditionnelle
africaine de gestion pacifique du pouvoir. Elle mérite d’être
interrogée dans ses fondements idéologiques.
Il ne s’agira donc pas simplement de se contenter de réfuter cette
idéologie mais aussi de démontrer que l’Afrique traditionnelle a bel
et bien développé des formes d’organisations qui méritent d’être
qualifiées de « démocraties particulières » ou « démocraties
communautaires ». L ’« Isendjei » chez les Nkole en République
Démocratique du Congo et les « Collèges des sages » chez les Igbo au
Nigeria, pour ne citer que ces deux exemples, sont des structures
1. Cf. E. LEROY, « La démocratie pluraliste face à l’obstacle des
présidentialismes africains francophones », dans G. CONAC, L’Afrique en transition vers
le pluralisme politique (colloque du 12,13 décembre 1990), Paris, Economica,
1993, p. 129. Voir également I. NGUÉMA, « Pratiques et conceptions
africaines de la démocratie : expériences vécues », dans G. CONAC, op. cit., 1993,
p. 167.
2. Cf. A. MBEMBE, Th. OBENGA, J.C. CHRETIEN, L’Afrique de Sarkozy. Un
déni de l’histoire, Paris, Karthala, 2008.
10AVANT-PROPOS
organisationnelles traditionnelles à fonctionnement démocratique.
L’analyse de ces deux sociétés montre que la palabre africaine dont
le but principal est de rechercher le consensus est le fondement de
la philosophie politique et de la gestion du pouvoir dans les
sociétés traditionnelles africaines. La démocratie africaine moderne
gagnerait à s’en inspirer. Car, la parole, le dialogue, qui y est
souvent utilisé empêche sinon freine les guerres et facilite la concorde.
Dans cette perspective, le consensus apparaît comme le ciment
de l’unité de la société, le gage de la paix sociétale. Renoncer à
cette vision de la gestion consensuelle traditionnelle africaine du
pouvoir au profit d’une logique dichotomique consistant à mettre
plus en valeur la force du gagnant tout en méprisant le faible, le
perdant, c’est courir le risque d’installer les États africains dans
une instabilité institutionnelle récurrente.
Lorsqu’un nouveau gouvernement est promulgué, on ne se
limite pas simplement à chercher les noms de ceux qui sont
nommés ministres, mais bien plus, on tient à savoir de quelles
provinces, de quelles tribus sont issus les promus. Chacun cherche à
retrouver le sien, la place qu’il va occuper, bref l’importance qu’on
accorde à sa phratrie.
Le pouvoir partagé, bien distribué entre les « grands clans », les
régions, les provinces ou les partis politiques qui en sont des
éma1nations laborieusement feutrées , sauvegarde la paix, garantit la
sécurité communautaire à tous les niveaux (national, provincial et
local). Les candidats influents de grands groupes politiques,
tribaux ou régionaux, même lorsqu’ils perdent les élections libres et
transparentes que commande la démocratie libérale acceptent
difficilement d’être exclus voire simplement éloignés de la gestion
de la chose publique, fût-ce, le temps d’une législature. Aucune
province, aucun grand groupe ethnique ou politique n’accepte d’être
marginalisé. Des voix se sont ainsi élevées au lendemain de la
formation du gouvernement Gizenga issu des élections législatives et
1. La plupart des partis politiques africains ont une base principalement
clanique ou ethnique, régionale ou provinciale. En République Démocratique
du Congo, par exemple, le PPRD est à dominance katangaise, l’UDPS est
majoritairement kasaïenne, le PALU est principalement installé au Bandundu,
le MLC prédomine à l’Équateur, L’UNC s’appuie sur un socle fortement
kivutien, la DC s’est largement enraciné au Bas-Congo, etc. L’hétérogénéité du MSR
(Mouvement social pour le renouveau) semble faire l’exception pour l’instant.
11CONSENSUS POLITQUE ET GESTION DÉMOCRATIQUE DU POUVOIR EN AFRIQUE
présidentielles de 2006 pour dire que l’Équateur n’était pas bien
représenté, que les deux Kasaï n’avaient pas de postes importants,
que le Kivu dans sa configuration de 1960 et le Katanga étaient
surreprésentés, etc. alors que cela n’était que le reflet des résultats
1électoraux . Quelques années plus tard, on entendra aussi que dans
le gouvernement Matata II « des partis et des provinces se retrouvent
2totalement marginalisés » et que du point de vue géopolitique, ce
gouvernement aurait privilégié quatre provinces : le Katanga, le
Bandundu, l’Équateur et la Province Orientale. Tandis que le
Maniema, le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et les deux Kasaï se « contentent
3des portions congrues » .
C’est l’attitude qu’on observe un peu partout à travers le
continent africain à l’issue des élections présidentielles ou législatives.
Il se pose ici un grand problème dans la compréhension collective
du concept de démocratie dans sa conception libérale,
oppositionnelle, qu’implique la lutte pour le pouvoir. Il serait dès lors
périlleux pour l’Afrique de copier in extenso la gestion libérale du pouvoir
issue de « l’individualisme politique des siècles de lumière » dans
sa vision dichotomique majorité versus opposition sans
ménagement.
La démocratie ne doit donc pas être considérée en Afrique
simplement comme un nouvel appareil ménager qu’on acquiert et
qu’il suffit de mettre en marche. Il est, au contraire, plus question
de remuer les ressources culturelles traditionnelles africaines de la
gestion consensuelle du pouvoir afin d’y puiser des éléments
susceptibles de contribuer efficacement à une renaissance
démocratique authentique africaine.
1. Il est tout à fait compréhensible que démocratiquement Joseph Kabila ait
pu récompenser davantage le Kivu (Nord, Sud et Maniema) qui l’a élu avec
23,24 % et le Katanga qui lui a accordé 15,63 % que le Kasaï (Occidental et
Oriental) qui ne lui a donné que 3,23 % et l’Équateur où il n’a pu obtenir que
0,45 %. Statistiques regroupées et retravaillées à partir des résultats publiés
par la CEI. Cf. Wikipédia. Http://fr.wikipedia.org/wiki/élection présidentielle
de 2006 en République démocratique du Congo.
2. Cf. « Cohésion nationale : les partis et provinces qui comptent », dans le
Journal Le Potentiel, Kinshasa, du 12 décembre 2014 ;
http://www.lepotentielonline.com/index.php?option=com_content&view=article&id=11560
:cohesion-nationale-les-partis-et-provinces-qui-comptent&catid=85
:a-laune&Itemid=472.
3. Guy De Boeck guydeboeck@gmail.com [hinterland1] Revue de la presse
congolaise de ce vendredi, [hinterland1-owner@yahoogroupes.fr], 12/12/2014.
12AVANT-PROPOS
Les différentes évocations du concept de démocratie en Afrique
contemporaine indiquent que celle-ci n’est pas considérée
uniquement comme « un système de gouvernement ». La démocratie est au
contraire perçue de différentes manières. Elle est comprise comme
un contrat, un idéal, une éthique, une culture, un projet politique
voire un outil de développement.
Voilà ce qui permet de penser que pour avoir quelque chance de
s’implanter solidement en Afrique, la démocratie moderne africaine
devrait impérativement et méthodiquement s’inspirer et intégrer
sagement les exigences traditionnelles africaines de la recher che
permanente de consensus dans la résolution des problèmes sociaux.
Mais elle doit pour cela satisfaire un certain nombre de conditions
pratiques.
L’appropriation de la démocratie par les Africains implique
entre autres, la promotion d’une politique de proximité auprès des
entités locales, la valorisation des « micronationalités » (les tribus,
les ethnies), la prise en compte des regroupements régionaux,
sociolinguistiques ou socio-confessionnels, la formation continue des
citoyens, la restructuration de l’armée, de la police et de différentes
forces de sécurité, la restitution à la femme africaine de sa place et
de sa dignité dans la cité, le respect des perdants, des minorités et
des faibles. Telles sont les grandes lignes de ce livre qui aborde et
traite pratiquement de toutes les grandes questions que soulève
l’avènement de la démocratie en Afrique contemporaine.
Certes, l’étude se consacre à l’exploration du terreau politique
africain mais n’empêche que pour la meilleure explication voire
l’illustration de certains concepts nous avons eu recours à des
expériences des autres milieux tels que la Belgique, les États-Unis,
la France, etc.
13INTRODUCTION
Dans ces débuts laborieux de la « démocratie naissante » et en
1même temps de la recherche effrénée de la « démocratie adulte »
en Afrique, le consensus est un terme dont on ne fait plus
l’économie aujourd’hui. En effet, depuis l’époque des « conférences
natio2nales » des années 1990, il est abondamment invoqué et souvent
judicieusement utilisé. Les diverses « transitions vers la
démocra3tie » et les efforts consécutifs de consolidation de ce système
politique en Afrique ne l’épargnent pas.
Mode de gestion de pouvoir le moins onéreux, le consensus
s’impose de plus en plus en Afrique. On y recourt fréquemment.
Moyen de prévention ou de résolution des conflits, méthode pour
opérer le changement des règles collectives, que recouvre donc le
concept de consensus ? L’analyse de l’usage récurrent de ce terme
dénote cependant un certain flou conceptuel que les pages qui
suivent se proposent modestement de lever.
Après avoir tracé brièvement l’évolution historique du concept
de démocratie, son premier pilier, le livre s’attachera ensuite à
déterminer l’environnement du consensus, son second pilier. Il
cherchera en outre à cerner le rapport, si rapport il y a, entre le
consensus et la démocratie en tant que mécanisme ou mode de
gestion pacifique de la société par elle-même et pour elle-même au
travers des représentants choisis en son sein.
La question sous-jacente est celle de savoir si l’Afrique a pu,
depuis la nuit de temps, au cours de son histoire et de son
évolu1. Sur la démocratie naissante et adulte, lire avec intérêt, C. FLEURY, Les
pathologies de la démocratie, Paris, Fayard, 2005, pp. 73-90.
2. Sur ce thème, lire F. EBOUSSI BOULAGA, Les conférences nationales.
Mythes et réalités, Karthala, Paris, 1993.
3. Il existe une riche et abondante littérature sur ce thème. À titre indicatif,
consulter, CONAC, G., L’Afrique en transition vers le pluralisme politique,
Economica, Paris, 1993 ; BUIJTENHUIJS R., et THRIOT C., Démocratisation
en Afrique au sud du Sahara 1992-1995. Un bilan de la littérature, CEAN, I.E.P.,
Bordeaux, Centre d’Études Africaines, Leiden, 1995, etc.
15CONSENSUS POLITQUE ET GESTION DÉMOCRATIQUE DU POUVOIR EN AFRIQUE
tion sociétale développer une ou plusieurs formes d’organisation
politique. L’accent de cette interrogation porte évidemment sur le
sens étymologique du terme « politique » compris comme gestion
ou mieux organisation harmonieuse des affaires de la cité. Dans
l’affirmative, quelles seraient donc ces organisations ? Comment
ont-elles fonctionné ou fonctionnent-elles encore de nos jours si
elles existent encore ?
La réflexion tentera enfin de tirer au clair les observations qui
se dégagent de l’analyse de la société africaine traditionnelle et
contemporaine en vue de mettre en lumière dans ce continuum
l’apport du consensus dans sa conception et dans sa gestion du
1pouvoir. Elle porte sur l’expérience africaine de manière globale .
Elle s’intéresse à la fois à l’Afrique traditionnelle, postcoloniale et
contemporaine.
Le livre se structure en sept chapitres. Le premier chapitre
aborde le concept-clé de « démocratie ». Il présente brièvement ses
sources, ses différentes formes et son évolution historique depuis
l’émergence du terme à Athènes jusqu’à nos jours.
Le deuxième chapitre explore l’univers du « consensus », qui
constitue le second concept-clé du livre. Il tente de cerner ce qu’il
est, ses différents types ou formes, ses sources, sa nature, ses rôles,
ses buts, les conditions de son élaboration ou de son éclosion, sa
finalité, etc.
Le troisième chapitre analyse l’impact de la règle majoritaire
et du consensus dans la gestion du pouvoir démocratique. Il pose
la question fondamentale du rapport qu’il y aurait entre ces deux
concepts et la démocratie. Il instaure en même temps un dialogue
entre le consensus et la gestion démocratique du pouvoir. Il
entreprend ensuite de décrypter la nature et la vision du pouvoir en
Afrique traditionnelle, y repère des mécanismes fonctionnels
tributaires d’une forme de gestion démocratique d’un type particulier
fondé sur la palabre, la recherche du consensus et qu’il convient de
qualifier de « démocraties particulières » ou « démocraties
communautaires ».
Le quatrième chapitre épingle deux prototypes originels de
gestion démocratique du pouvoir dans les sociétés traditionnelles
africaines, en occurrence chez les « Nkole » en République
Démo1. La RDC restera, certes le terrain privilégié.
16INTRODUCTION
cratique du Congo et chez les « Igbo » au Nigeria. Deux exemples
de « démocratie communautaire » parmi tant d’autres.
Le cinquième chapitre s’efforce de présenter dans une liste qui
n’a aucune prétention à exhaustivité les principales caractéristiques
des « démocraties africaines traditionnelles ». En quoi sont-elles si
particulières ? Quelles sont leurs marques, pourrait-on s’interroger ?
Le sixième chapitre rassemble dans un tableau ouvert les
différentes perceptions et les attentes qu’ont les populations africaines
de la démocratie moderne dans le continent. Traumatisées par
diverses difficultés (maladies endémiques, marasme économique,
guerres, pauvreté, invasion religieuse provoquée par une armée
d’églises de réveil, etc.), les populations africaines sont
constamment mises en danger dans leurs existences individuelle et
collective. La démocratie se conçoit dans un tel environnement comme
un remède nouveau, certes attendu, mais à utiliser avec beaucoup
d’intelligence pour pouvoir guérir efficacement les multiples maux
qui rongent l’Afrique.
Le septième chapitre passe en revue une série de conditions,
« des critères de viabilité » de la démocratie en Afrique
contemporaine et tente d’ouvrir des voies de « possibilisation » de la «
démocratie adulte » en Afrique.
Le livre se termine enfin par une brève conclusion prospective
sur la gestion démocratique des sociétés africaines
contemporaines en vue de leur développement endogène, intégral et intégré.
17C H A P I T R E1
DÉMOCRATIE :
QUELQUES REPÈRES
Il serait fastidieux d’entreprendre aujourd’hui une étude sur le
vaste concept de démocratie. Ce chapitre se limitera donc à en
tracer quelques repères, à planter les grands axes de cette réflexion
de manière à permettre au lecteur de s’y référer en cas de nécessité
et d’avoir dès le départ une vue globale sur cet ouvrage.
1.1. Repères de la démocratie
Il existe plusieurs théories sur la démocratie. Nous les
rassemblons en deux écoles. Il y a, d’une part, la théorie classique et
d’autre part, la théorie que d’aucuns qualifient de révolutionnaire.
La première école considère la démocratie comme étant une
création spéciale des Grecs. La seconde rame plutôt à contre-courant.
Elle stipule que la démocratie n’est la propriété de personne. Elle
est, au contraire, « le régime commun », « le plus habituel aux
sociétés humaines ». Voyons brièvement les grandes sources
historiques de cette réalité.
1.1.1. Athènes : Source historique de la démocratie
Si une certaine pratique de démocratie existe depuis la nuit
des temps dans la race humaine, le terme, quant à lui, date de
l’antiquité grecque. En effet, le vocable « démocratie » est formé par
deux mots grecs : « démos » et « kratos ». Le « démos » signifie peuple,
population, groupement humain, foule. « Kratos » (ou « cratos ») veut
19CONSENSUS POLITQUE ET GESTION DÉMOCRATIQUE DU POUVOIR EN AFRIQUE
dire pouvoir. Étymologiquement la démocratie signifie donc le
pouvoir du peuple ou mieux le pouvoir exercé par le peuple.
La démocratie comme régime politique serait apparue entre le
e  e vii siècle et le v siècle avant J.-C. Historiquement le terme «
démocratie » se retrouve pour la première fois vers 468 av. J.-C. dans les
1suppliantes d’Eschyle . L’auteur l’emploie pour désigner, dans une
pièce de théâtre, la décision prise par le peuple d’Argos d’accueillir
les Danaïdes venues demander asile.
eDepuis le v  siècle av. J.-C., ce terme a été adopté dans le
vocabulaire politique athénien pour désigner un type de régime
politique particulier dans lequel le peuple, souverain, détient le pouvoir.
C’est ce qu’on appelait autrefois sous Solon (vers 640-558 av. J.-C.)
2« isonomia » (isonomie) ou le règne de la loi .
Le règne de Solon (594/593) se caractérisa par la « sisachtie »,
c’est-à-dire le rejet ou la levée du fardeau, la liberté accordée aux
esclaves, aux tenanciers et aux serfs, l’abolition des dettes foncières,
la diminution de la haine, de la violence, de l’inégalité et par la
suppression de la servitude. En outre, Solon opéra une nouvelle
classification des citoyens fondée, non pas sur l’appartenance à une tribu,
mais sur le cens, c’est-à-dire sur leurs richesses et leurs bien-fonds.
Les citoyens furent ainsi répartis en quatre classes à savoir : les
pentacosiomédines, les zeugites, les hippeis ou cavaliers, et les
thètes, valant respectivement 500, 300, 200 et moins de 200
mesu3res de graine ou de liquide . Il décréta aussi le droit d’en appeler
aux arrêts prononcés par les magistrats et d’exercer le recours
contre l’illégalité (graphè par nomon), autrement dit, le droit de
contester au cours d’une assemblée du peuple tout décret, toute
4décision jugée non conforme aux mœurs et à la loi .
Après cette révolution de Solon, il sied d’épingler également les
réalisations de Clisthène l’Athénien (environ 570 – environ 507 av.
J.-C.), qualifié par les politologues et les historiens de la Grèce
5antique comme « l’un des pères de la démocratique antique » voire
1. Cl. MOSSÉ, Dictionnaire de la civilisation grecque, Bruxelles, Complexe,
1992, p. 150.
2. Cf. P. CLOCHÉ, La démocratie athénienne, Paris, PUF, 1951.
3. P. op. cit., p. 2.
4. P. VIDAL-NAQUET, La démocratie grecque vue d’ailleurs, Paris,
Flammarion, 1990, pp. 64-94.
5. O. NAY, Histoires des idées politiques, Paris, Armand Colin, 2007, p. 27.
20CHAPITRE 1 DÉMOCRATIE : QUELQUES REPÈRES
1« le véritable fondateur de la démocratie athénienne » .
Contrairement à Solon, Clisthène classa les citoyens non plus d’après leur
appartenance clanique ou selon leur fortune mais, simplement, en
fonction de leur domicile. Il divisa Athènes en dèmes. Le dème est
la cellule de l’organisation politique et sociale d’Athènes.
Cette réforme provoqua un profond changement dans le
fonctionnement des institutions. Il y a eu au total quatre institutions
dont l’Ecclésia, la Boulê, l’Héliée et les magistrats. L’Ecclésia est
l’assemblée du peuple souverain devant laquelle devaient s’incliner
tous les organes. Elle possédait le pouvoir dans tous les domaines.
La Boulê c’est l’assemblée parlementaire composée de 500 membres
(les bouleutes) tirés au sort parmi les citoyens. Elle était chargée
de préparer les délibérations de l’Ecclésia et de mettre en
application ses décisions. L’Héliée, c’est le tribunal populaire exerçant
directement la justice par le peuple. Les magistrats, ce sont des
administrateurs élus ou des exécutants des ordres donnés par
l’Ecclésia.
Clisthène créa par ailleurs dix stratèges ; il instaura
l’ostracisme ou l’exclusion de citoyens jugés indignes de la démocratie et
mit en place un système de rémunération des citoyens pour les
fonctions publiques exercées en leur accordant les indemnités de
fonction (les misthoï).
Mais c’est surtout l’olympien Périclès (vers 495-429 av. J.-C.)
qui, une trentaine d’années durant, avait dominé la vie politique
d’Athènes, y a développé et expérimenté de façon pratique la
démo2cratie, qui peut bien éclairer ce qu’était la démocratie athénienne .
C’est lui qui, dans un célèbre discours qu’il a prononcé devant une
foule immense après la guerre du Péloponnèse, donne la première
définition historique de ce genre de régime. Depuis lors, les
fondamentaux de la démocratie ont été plantés. Voici ce qu’il déclarait
en substance au sujet de la démocratie :
1. J.-C. RICCI, Histoires des idées politiques, Paris, Dalloz, 2007, p. 13.
2. Cf. D. KAGAN, Périclès. La naissance de la démocratie, Paris, Éditions
Tallandier, 2011.
21CONSENSUS POLITQUE ET GESTION DÉMOCRATIQUE DU POUVOIR EN AFRIQUE
« Notre constitution politique n’a rien à envier aux lois qui régissent
nos voisins ; loin d’imiter les autres, nous donnons l’exem ple à suivre.
Du fait que l’état, chez nous, est administré dans l’intérêt de la masse
et non d’une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. En
ce qui concerne les différends particuliers, l’égalité est assurée à tous
par les lois ; mais en ce qui concerne la participation à la vie publique,
chacun obtient la considération en raison de son mérite, et la classe
à laquelle il appartient importe moins que sa valeur personnelle ;
enfin nul n’est gêné par la pauvreté et par l’obscurité de sa condition
sociale, s’il peut rendre des services à la cité. La liberté est notre règle
dans le gouvernement de la république et, dans nos relations quoti­
diennes, la suspicion n’a aucune place ; nous ne nous irritons pas
contre le voisin, s’il agit à sa tête ; enfin nous n’usons pas de ces
humiliations qui, pour n’entraîner aucune perte matérielle, n’en sont
pas moins douloureuses par le spectacle qu’elles donnent. La con­
trainte n’intervient pas dans nos relations particulières ; aucune
crainte salutaire nous retient de transgresser les lois de la république ;
nous obéissons toujours aux magistrats et aux lois et, parmi celle­ci,
surtout à celles qui assurent la défense des opprimés et qui, tout en
n’étant pas codifiées, impriment à celui qui les viole un mépris uni­
versel […]. C’est par nous­mêmes que nous décidons des affaires, que
nous nous en faisons un compte exact : pour nous la parole n’est pas
nuisible à l’action ; ce qui l’est, c’est de ne pas se renseigner par la
1parole avant de se lancer dans l’action » .
C’est sur cette base que devrait fonctionner aujourd’hui la
démocratie dans le monde moyennant bien entendu des adaptations et
1des ajustements locaux.
La définition de Périclès présente la physionomie générale de
la démocratie. Mais avant de relever les indications qu’il donne sur
ce régime, il est intéressant de confronter sa définition avec la
perception que d’autres illustres personnages de l’époque, en
occurrence les philosophes Platon et Aristote avaient de la démocratie
en observant son fonctionnement réel. Cela permettra de
déterminer d’une façon globale les principales caractéristiques de ce
régime dans sa matrice athénienne.
1. Cf. THYCIDIDE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, t.  2, n. 36-42 ;
E.J. CHEVALIER, R. BADY, L’Ame grecque, Lausanne, Marguerat, MCMXLI,
pp. 133-137 ; G. GLOTZ, La cité grecque, Paris, Albin Michel, 1953, pp. 166-169.
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