Contre-Croisade

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Les attaques contre les Etats-Unis ont changé l'ordre international. Mais que sait-on réellement de ces opérations ? Se penchant sur le film des événements, et retraçant les préparatifs de l'opération qui a mené aux attentats, cet ouvrage développe l'idée que le 11 septembre constitue le prix de l'injustice de la politique des Etats-Unis à l'égard du monde arabe, et d'une inimitié historique entre Orient et Occident. Investigation, contribution de politologue et essai polémique, ce livre a pour objectif d'identifier la nature réelle du différend révélé par les événements du 11 septembre.
Publié le : mercredi 1 septembre 2004
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EAN13 : 9782296370494
Nombre de pages : 192
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Contre-Croisade Origines et Conséquences du Il septembre

(QL'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6974-8 EAN : 9782747569743

Mahmoud QuId Mohamedou

Contre-Croisade
Origines et Conséquences du Il septembre

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Le mal est représenté, chez l'homme, par l'injustice. - Ibn Khaldoun, Disrours sur l'Histoire Uniœrselk We had lived among them, the Christians, for generation upon generation, onlyto see ourselves bent and twisted to the shape of their hatred. We had been turned into Jews so that theycould be OUlstians. - E. L. Doctorow, Citycf Gcd

You go not till I set you up a glass where you may see the inmost part of you - Shakespeare, The TragrlycfHarriet

Les amateurs de développements théoriques et d'idées générales méprisent l'anecdote. Les déchiffreurs patients de la broussaille des données attestées par l'observation et les textes ne s'intéressent pas aux idées générales et même s'en méfient. Les uns et les autres ont tort. Personnellement, j'ai tendance à m'appuyer au maximum sur des données
de fait - assurément non sans conception préalable pour déboucher sur des conclusions généralisantes. - Maxime Rodinson, La Fascination ck l'Islam

À mm fire Kerrul

Avant-propos

L'événement absolu

.
.Au matin du mardi 11 septembre 2001, quatre avions civils furent détournés au-dessus de la côte est des États-Unis. Deux s'encastrèrent dans les tours jumelles du World Trade Center, au sud de la presqu'île de Manhattan à New York, et un troisième heurta l'un des cinq côtés de l'immeuble du Pentagone à Washington, siège du ministère américain de la défense. Le dernier avion tomba dans un champ près de la bourgade de Shanksville en Pennsylvanie. Les tours jumelles s'effondrèrent, ainsi qu'un autre immeuble dans leur voisinage. Plus de trois mille personnes périrent. Le gouvernement américain instaura un niveau d'alerte nationale extrêmement élevé. Aucun groupe ou organisation ne réclama immédiatement la responsabilité des attaques. Quelques heures plus tard, les autorités américaines déclarèrent tard, qu'il avait été perpétré par un groupe de p¥'ates de l'air quinze Saoudiens, deux Emiratis, un Libanais et un Egyptien - ayant des liens avec le milliardaire et militant islamiste saoudien, Oussama Ben Laden, soupçonné d'être l'instigateur des attentats simultanés perpétrés le 7 août 1998 contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie. Les États-Unis mirent en cause le réseau islamiste Al-

qu'il s'agissaitd'un « acte de guerre »,et annoncèrent, deux jours plus

Qaida «< la base», en arabe) dirigé par Ben Laden, et, déclarant une
« guerre contre le terrorisme », promirent de poursuivre et punir tous les responsables des attaques ainsi que - l'Irak de Saddam Hussein et l'Afghanis tan des Talibans en mire - les régimes qui les hébergeraient. Peu après, les autorités américaines annoncèrent qu'un jeune français d'origine marocaine, Zakaria Moussaoui, qui avait été

arrêté le 16 août précédent pour séjour irrégulier et travail illégal à Minneapolis au Minnesota où il suivait une formation accélérée de pilotage, serait le vingtième preneur d'otages, et entamèrent une procédure d'inculpation criminelle à son encontre. Le 17 septembre, les États-Unis exigent du gouvernement taliban en Afghanistan de leur remettre Oussama Ben Laden, qui se trouverait dans ce pays. Les autorités afghanes refusent d'obtempérer et demandent, sans succès, aux Américains de leur fournir les preuves de l'implication de Ben Laden dans les opérations de New York et Washington. Le 7 octobre, les États-Unis et la Grande-Bretagne entreprennent une intervention militaire en Afghanistan destinée à déposer le régime taliban et à défaire le réseau Al-Qaida. Ils déploient des forces armées en soutien aux combattants de l'Alliance du nord - la confédération de tribus et chefs de guerre, en majorité pachtounes, forte de quelques vingt mille hommes opposés aux Talibans - et entament des bombardements soutenus à travers le pays. Après une série de batailles, les Talibans battent retraite. Le 15 novembre, ils évacuent la capitale afghane, Kaboul. Oussama Ben Laden et son homme de confiance, l'Égyptien Aymen el Zawahiri, ainsi que le leader des Talibans, le Mollah Mohammed Omar, demeurent introuvables. Sous l'égide de l'Organisation des Nations Unies, plusieurs factions afghanes se réunissent à Bonn en Allemagne pour discuter des modalités d'un gouvernement d'intérim. Celui-ci est formé le 5 décembre sous la direction de Hamid Karzai (un ancien consultant de la firme pétrolière américaine Unocal, qui avait étudié la construction d'un oléoduc en Afghanistan). Durant les mois qui suivent, les ÉtatsUnis et leurs alliés britanniques, soutenus par plusieurs pays occidentaux (le Canada, la Norvège, la France et l'Australie, notamment), conduisent des opérations militaires en Afghanistan. Aux États-Unis, plus de mille deux cent Arabes et musulmans, dont de nombreux citoyens américains, sont détenus. Privés d'accès à une représentation légale, plusieurs centaines d'entre eux demeurent en détention durant de nombreux mois; le gouvernement américain se refusant à donner le nombre exact et l'identité des détenus. Le Bureau fédéral d'enquêtes (Federal Bureau of Investigation, FBI)

introduit une loi permettant la détention sans motif

« pour

une

période indéterminée ». En parallèle, et avec l'assistance d'un grand nombre de pays, les États-Unis entament une chasse internationale à 2

tout groupe et à tout individu soupçonné d'entretenir des liens avec le réseau d'Al-Qaida. Cette lutte globale les amène à procéder, avec la collaboration des autorités locales, à des arrestations en Espagne, en France, en Italie, en Allemagne, en Grande-Bretagne, au Pakistan, aux Philippines, au Maroc, en Norvège, en Syrie, en Bosnie, en Arabie Saoudite, au Yémen et dans de nombreux autres pays. (En moins d'un an, les États-Unis et leurs alliés avaient arrêté près de trois mille individus à travers une centaine de pays.) Le 29 janvier 2002, au cours du discours annuel sur l'état de la nation, prononcé devant le Omgrès américain réuni en séance plénière, avec le premier ministre britannique Tony Blair dans l'assistance, le président George W. Bush déclare que l'Irak, l'Iran et la O>rée du Nord constituent un« axe du Mal », que les États-Unis se doivent de combattre. Au fil des semaines, cette déclaration est amplifiée et instaurée comme la préoccupation essentielle de la politique étrangère américaine. Quatorze mois plus tard, invoquant, entre autres arguments, l'existence de liens entre Al-Qaida et le régime du président Saddam Hussein, les États-Unis et la GrandeBretagne entament une guerre d'invasion de l'Irak qui provoque la chute du régime baasiste le 9 avril2003.
,~,~~,

Prenant de court une Amérique occupée, plus que jamais dans son histoire, par l'industrie del'entertainm'l1t,les attaques du 11 septembre 2001 mirent fin à l'insouciance américaine. En dépit de tout ce qui a été dit et écrit sur cet événement, il demeure, paradoxalement, un profond refus des États-Unis, et au-delà de l'Occident, de faire face ouvertement aux raisons de ces actes. Pourquoi, en effet, les attaques du 11 septembre ont-elles été menées? Pourquoi un tel événement at-il eu lieu? Qu'est-ce qui a motivé les assaillants? O>mment ces jeunes hommes issus de la bourgeoisie arabe, modernes, éduqués, cosmopolites et polyglottes, en sont-ils arrivé à préparer de manière si méticuleuse des attentats-suicide de la sorte? D'où ont-ils tiré leur motivation et leur sang-froid? Et pourquoi étaient-ils prêts à sacrifier leurs vies? On s'est demandé qui a bien pu faire cela (la réponse à cette interrogation viendra de l'aveu même des organisateurs des opérations) et comment cela a-t-il pu avoir lieu, mais il n'y a guère eu 3

d'introspection, à proprement dire, quant au « pourquoi» de l'acte. Alors que la réponse à cette interrogation est si évidente pour l'Arabe et le musulman moyen, la question demeure sans réponse aux ÉtatsUnis, sciemment évacuée du débat acceptable, et faisant en Occident l'objet d'un refoulement psychologique collectif. S'intéresser de trop près aux motifs des attentats est ainsi considéré comme une activité (intellectuellement) suspecte. Comme le notait le défunt Edward Saïd: « Aujourd'hui, l'argument qui a probablement le moins de chance d'être écouté dans le domaine public est celui qui suggère qu'il existe des raisons historiques pour lesquelles les États-Unis, en tant qu'acteur international majeur, ont attiré une telle animosité pour ce qu'ils ont commis. [00. La position répandue est que... toute ] minimisation ou explication des attaques est une idée intolérable que l'on ne peut considérer, encore moins interroger de manière rationnelle "I. Pourquoi, donc, le 11 septembre a-t-il eu lieu? La réponse réside essentiellement en l'existence d'un profond sens d'injustice que des millions d'Arabes et de musulmans ressentent quotidiennement en leur for intérieur par rappon au componement des États-Unis et de l'Occident à leur égard. La question ne relève pas du fondamentalisme islamique, du fanatisme religieux, de la pauvreté ou encore de l'absence de démocratie dans le monde arabe. Il s'agit, plutôt, de justice et de soif de justice primordiale. Plus précisément, c'est l'injustice américaine perpétrée de manière incessante et qui prend, principalement mais non exclusivement, la forme d'un soutien inconditionnel à un Israël prédateur qui explique ce sentiment. Il vaut, en effet, la peine de réitérer que ce n'est pas la domination des États-Unis qui nourrie le ressentiment, c'est la politique hégémonique de l'État américain qui le fait, puisque la prédominance américaine est un fait incontestable et incontesté. Qui plus est, face à la peur de l'énormité et du caractère exceptionnel de l'événement, il est impératif de dire sa vérité. Que cache pour l'Occident, l'esquive des causes des attaques du 11 septembre? Est-ce une peur de faire face à sa détestation de l'islam, et à la haine récoltée en retour? Les stratégies d'évitement occultentt-elle un refus amnésique de faire face aux crimes coloniaux (passés et
1

2001.

Edward SAID, «Suicidal Ignorance ", Al Abram (Le Caire), 560, 15-21 novembre

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présents) à l'égard des musulmans? Une peur de réaliser que, de New York à Madrid, le monde moderne des convenances est fragile et que toutes les certitudes de confort sont précaires? Nombre d'Américains et d'Européens ont, à la suite des attaques de New York et Washington, déclarés que ceux qui ont commis les actes «détestent [notre] mode de vie». Cette affirmation a-t-elle vraiment un sens? Nul Arabe ne déteste le style de vie occidental dont la remise en cause, fondamentalement, ne le conceme pas, même lorsqu'il choisi d'y vivre - au point de commettre des attaques suicide de ce type. Néanmoins, l'écrasante majorité des musulmans, sans avoir besoin d'être des illuminés ou des dérangés théologiques, éprouvent de l'amertume face à la pax Arrrricana-IsraelicJ, point de au concevoir que l'on puisse réagir avec violence à l'égard des ÉtatsUnis. Avec l'occupation militaire de l'Irak, ce sentiment a gagné en acuité. Le désir collectif de revanche constitue en effet une motivation très forte (ce fut le cas pour les Américains au lendemain du 11 septembre, même s'ils se trompèrent de cible avec la guerre d'Irak) et le sentiment d'être victimisé n'est en rien un mythe. Au contraire, c'est une amère réalité pour un nombre très grand d'Arabes et de musulmans dépossédés. Pour autant, pour de nombreux Américains, il est difficile de concevoir que les opérations du 11 septembre recèlent autre chose que du fanatisme religieux. Dans un tel contexte, le présent ouvrage constitue une source d'informations sur les événements du 11 septembre 2001 et un outils de réflexion sur leurs causes et effets. Enquêter sur les attaques du 11 septembre, comprendre leur signification et réfléchir sur leurs conséquences est important pour au moins deux raisons. D'une part, les opérations contre New York et Washington fonnent véritablement une date-clef dans l'ordre mondial, et plus particulièrement dans les relations entre ce que l'on appellera, sans se dérober, le monde occidental et le monde musulman. En tant que tels, les attentats constituent, n'ayons pas peur de l'emphase, «l'événement absolu, la 'mère' des événements, l'événement pur qui
concentre en lui tous les événements qui ont jamais eu lieu
»)2.

Plus précisément, les attaques constituent le «premier événement postcolonial». En effet, dans la logique coloniale, les puissances impérialistes livrent bataille sur des terrains exotiques, souvent même
2 Jean BAUDRILLARD, « L'Esprit du Terrorisme », Le Marrie, 3 novembre 2001.

5

par procuration, le tiers-monde fournissant la chair à canon. Dans la logique postcoloniale, loin d'être agis, les dominés deviennent acteurs, quitte à venir comme à New York livrer bataille, par un exotisme à rebourds, au cœur de l'Occident3. Les attentats constituent surtout la première attaque que les États-Unis ont essuyé sur leur territoire depuis la guerre de 1812 lorsque les troupes britanniques mirent à sac Washington, incendiant la Maison Blanche et le Capitol et forçant le président James Madison et les membres du Congrès à fuir la ville. Si, par ailleurs, les opérations petpétrées contre les États-Unis demeurent, comme nous le verrons, enveloppées de mystère, quelques éléments permettent désormais de reconstruire - de manière incomplète et en formulant de nombreuses hypothèses circonstancielles, il est vrai - où, quand, et plus ou moins comment les attaques ont été conçues et préparées. Dès lors, tel qu'il est présenté ici, le récit se base inévitablement sur un certain nombre de suppositions et d'hypothèses, puisque beaucoup d'aspects de la préparation des opérations et du déroulement des attaques demeurent inconnus. Néanmoins, au fil des mois qui ont suivi les événements du 11 septembre, les pièces du puzzle se sont graduellement mises en place. Ainsi, par exemple, une série d'enregistrements vidéo d'Oussarna Ben Laden et de son associé Aymen el Zawahiri, a indiqué assez clairement qu'ils avaient été les commanditaires de cette opération. De même, les testaments filmés de plusieurs membres du commando - ainsi que des détails sur leurs origines respectives narrés par Ben Laden lui-même dans un message vidéo - ont apporté des éléments de réponse à la genèse des attaques. Un entretien exclusif avec le vingtième membre original présumé du commando, Rarnzi Ben el Chaiba, a détaillé les activités du commando en Allemagne et aux États-Unis. Enfin, des enregistrements audio effectués lors des détournements, rendus public en partie, ont permis de reconstituer quelques phases du déroulement des attaques. Pour autant, des interrogations essentielles demeurent, et certains aspects de la version officielle donnée par le gouvernement américain - notamment en ce qui concerne les vols United Airlines 93 et
3 Alban BENSA et Éric FASSIN, "Les Sciences Sociales face à l'Événement» et Arlette F ARGE, Penser et Définir l'Événement en Histoire: Approche des Situations et des " Acteurs Sociaux », Terrain 38, mars 2002, pp. 5-20 et 69~78.

6

American Airlines 77, censés s'être écrasés, respectivement, dans une clairière près de Pittsburgh en Pennsylvanie et sur le Pentagone à Washington - ne résistent pas à un examen critique des faits. Par ailleurs, quels éléments ont-ils permis aux autorités américaines de conclure, en quelques heures, que l'Égyptien Mohammed Atta, l'Émirati Marwan el Chehhi et le Libanais Ziad Jarrah étaient les responsables des attaques? Comment, en effet, ont-ils pu savoir qu'ils étaient respectivement - ainsi que le saoudien Hani Hanjour - aux commandes des quatre avions détournés? Les quinze autres preneurs d'otages connaissaient-ils tous la nature suicidaire de leurs opérations? D'autres attaques similaires étaient-elles prévues le 11 septembre 2001 ? Est-il possible que certaines aient-été avortées? Leurs responsables se trouvent-ils encore aux États-Unis? Assurément, beaucoup de questions factuelles demeurent sans réponse. Néanmoins, en attendant des révélations précises et crédibles, qui, nul doute, viendront tôt ou tard, une logique se dessine permettant d'entrevoir le film possible des événements. Nous l'examinons dans le chapitre suivant. Améliorer notre connaissance des faits ne représente, cependant, que la moitié de la compréhension de la teneur des attaques contre New York et Washington. La deuxième partie de l'ouvrage aborde, donc, la question des motivations des assaillants, le cadre historique et culturel dans lequel s'inscrit cette violence et l'impact international qu'ont eue les attaques ainsi que leurs répercussions sur la démocratie américaine telle que nous la connaissions. Les réponses apportées et les thèses avancées ici ne sont pas toutes «politiquement correctes ». Qu'a cela ne tienne. Trop répandues sont, en effet, les analyses des événements du 11 septembre pétries de contradictions, et qui mettent l'accent, exclusivement ou partiellement, sur l'extrémisme religieux des maîtres à penser des opérations, leur haine de la démocratie occidentale ou encore le manque de démocratie dans le monde arabe et musulman. Serinés à l'envie, ces points de vue occultent la question-clef qui est celle de faire face, sans faux-semblants, au fait que le 11 septembre n'est qu'une réaction aux injustices commises par les États-Unis.

7

I Le Commando

.
Nimœn iftheni I 11'lI:tnnimœn ifthem~
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-

F.

Robert M. Blizer, section anti-terroriste

du FBI

L'opération qui a aboutit aux attaques du 11 septembre 2001 contre New York et Washington prend naissance au sein d'un groupe de jeunes étudiants arabes originaires du Moyen-Orient, résidants en Allemagne, qui sont graduellement entrés en contact avec Al-Qaida, le réseau islamiste à vocation mondiale basé en Afghanistan et dirigé par le milliardaire saoudien Oussama Ben Laden. Entre 1996 et 1998, un noyau dur d'une demi-douzaine de ces jeunes musulmans se forme à Hambourg, dominé par un étudiant en architecture, Mohammed Atta, le leader présumé du commando qui a perpétré les ~ttentats. Le groupe acquiert peu à peu cohére!lce autour de cet Egyptien de vingt-sept ans, à qui se joignent un Emirati, Marwan el Chehhi, un Libanais, Ziad Jarrah et un Yéménite, Rarnzi Ben el Chaiba.
dont trois Les quatre jeunes hommes et d'autres amis Marocains, Saïd Bahaji, Mounir el Motassadeq et Zakaria Essabar5 4 «Dix-neuf! Je veux dire dix-neuf d'entre-eux se sont portés volontaires pour se tuer... Et aucun n'a craqué. Ils l'om tous fait, ce qui indique que leur processus de sélection était très bon ». 5 Un quatrième suspect, AbdelghaIÙ Mzoudi, fut détenu à l'automne 2001 puis rel~ché en décembre 2003 par les autorités allemandes pour faute de preuves de son implication dans la préparation des attaques du 11 septembre 2001.

qui fréquentent la mosquée EI-Q){is à Hambourg, où un imam marocain, Mohamed el Fazazi, délivre des prêches musclées, établissent des relations avec un membre présumé d'Al-Qaida en Europe.

Coalescence Fin 1998-début 1999, alors que le groupe s'organise de manière plus formelle, il est question d'entrer en contact directement avec AlQaida. On ne sait encore précisément comment la relation est née. Toujours est-il qu'un citoyen allemand d'origine syrienne, vétéran des campagnes islamistes en Bosnie, en Tchétchénie et en Afghanistan, Mohammed Haidar Zammar, semble avoir été l'élément clef dans ce processus. Basé à Hambourg, marié en deuxièmes noces à une Marocaine, Zammar rendait souvent visite à Mohammed Atta dans l'appartement que celui-ci occupait à la rue Marienstrasse. Selon les voisins de Atta, qui se souviennent en particulier de la large corpulence de Zammar, ce dernier transportait régulièrement des boites d'affaires diverses à la résidence en question6. Zammar a probablement mis Atta et ses camarades en contact avec des opérateurs de la nébuleuse islamiste dirigé par Ben Laden depUis l'Afghanistan et le Pakistan7. Puis, en 1999, un des lieutenants de Ben Laden, Khaled Cheikh Mohammed, voyage à Hambourg où il se serait rendu à l'appartement de Atta. Suite à cette visite de Cheikh Mohammed, que l'on peut considérer comme une sorte de mission d'évaluation du «sérieux» du groupe, les membres de ce dernier effectuent un périple en Afghanistan. C'est, semble-t-il, là que les contacts avec Al-Qaida prennent de l'ampleur, et il est probable qu'une opération ait été planifiée à ce stade et les responsabilités
6 Peter FINN, « Gennan Suspect Allegedly Recruited Core September 11 Hijackers »,

mois après les événements, qu'un lien est établi directement entre les individus qui ont peIpétré les attaques du 11 septembre et la mouvance Ben Laden, avec la diffusion par la chaîne de télévision arabe Al Jazira d'un testament vidéo - intitUlé« Le Testament des Martyrs des Conquêtes de New York et de Washington» - enregistré par Ahmed el Haznawi el Gharndi, un jeune Saoudien qui faisait parti des preneurs d'otages sur le vol United Airlines 93. Cette cassette avait été envoyée à la chafue de télévision à Doha par la maison de production Mouassasat el Sihab l'entreprise des nuages »).
(<<

The Inli!m:ttianal Herald Tribuœ, 13 juin 7 Ce n'est que le 15 avril 2002, sept

2002, p. 3.

10

centrales attribuées (notamment celles de Atta, Jarrah et el Chehhi concernant, en paniculier, le calendrier d'activités, la définition des cibles et la méthode d'attaque). À cette époque également, Atta et ses associés s'éloignent graduellement du Germano-Syrien Zammar qu'ils se mettent à fréquenter de moins en moins8. La question demeure: Qui a pris l'initiative de l'opération? Le groupe de Hambourg ou Ben Laden et ses proches? En d'autres termes, le cercle d'amis de Hambourg a-t-il cherché à obtenir d'être sponsorisé par Al-Qaida ou est-ce plut8t cette dernière qui a œuvré à recruter les membres d'un groupe déjà implanté en Europe? Selon les autorités allemandes, le groupe de Hambourg aurait également été conseillé par un jeune islamiste mauritanien, Mohamedou Ould Sellahi, accusé par le gouvemment américain d'être lié à Al-Qaida. Ould Sellaru, qui, après les attentats de New York et Washington, sera détenu par les autorités américaines et incarcéré sur l'île de Guantanamo Bay, aurait été formé en Afghanistan. Résidant à Kefeld en Westphalie durant la majeure partie des années 1990, il aurait recommandé le groupe de Hambourg à Oussama Ben Laden9. Il est possible de considérer l'arrivée de Khaled Cheikh Mohammed comme l'élément qui a donné une nouvelle ampleur au réseaulo. Ce Pakistanais né et ayant grandi au Koweït, et qui, entre
8 Peu avant les attaques, en juillet 2001, alors qu'il transitait par la Jordanie, Zarnmar est arrêté à Amman et détenu durant plusieurs jours (à un motif inconnu) avant d'être déporté en Allemagne puis relâché. Suite aux attaques de New York et Washington, Zarmnar est à nouveau arrêté par les autorités allemandes qui l'interrogent, cette fois-ci, sur ses liens avec Atta et ses complices puis le remettent en liberté. Le 25 octobre, Zarnmar obtient un passeport temporaire valable pour un an, puis, deux jours plus tard, quitte l'Allemagne. Il se rend au Maroc puis en Mauritanie, où il envisage de s'établir en compagnie de sa famille. De retour au Maroc, en novembre, il est détenu par les autorités marocaines qui, après deux semaines d'interrogations auxquelles prennent part des officiels américains, le déportent en Syrie où il est incarcéré (en dépit de sa nationalité allemande qui, théoriquement, oblige les Syriens à en informer les autorités allemandes et à leur accorder l'accès consulaire). Voir Peter FINN, «Al Qaeda Recruiter Reportedly TortUred », The WtJS~PŒt, 31 janvier 2003, pp. A14 et A18. 9 Georg MAsmw et Holger STARK,«Operation Holy Tuesday», Der Spie;p, 44, 28 octobre 2003. Ould Sellahi avait, auparavant, été lié, par les autorités américaines à la tentative d'attaque contre des cibles à Seattle en décembre 2000 avortée suite à l'arrestation de l'Algérien Ahmed Ressam à la frontière américano-canadienne. 10Mamoun Darkazanli, un homme d'affaires d'origine syrienne basé à Hambourg, est également soupconné d'avoir été en contact avec Atta. Le fait que Darkazanli ait eu des partenaires à Madrid (avec un autre Syrien du nom de Mohammed Galeb Kalaj

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1983 et 1986, a suivi une fonnation d'ingénieur au Olowan College de Murfreesboro en Caroline du Nord aux États-Unis, aurait d'abord foumi les fonds nécessaires pour poser les jalons d'une opération d'envergure internationale. Mais, Oleikh Mohammed était bien plus que cela: il était le chef du Comité militaire d'Al-Qaida (il sera arrêté le 1 mars 2003 à Rawalpindi près d'Islamabad au Pakistan), et il est lié à un certain Rarnzi Youssef, tenu par les autorités américaines comme le responsable de la première attaque contre le World Trade Center en février 1993, ainsi qu'à une précédente opération avortée contre les États-Unis. Déjouée en 1995, celle-ci consistait en une tentative de détournement de onze long-courriers au-dessus de l'océan Pacifique.

L'opération

-

dont le code était OplanBojinka(<<explosion», en

serbo-croate) et qui avait été préparée depuis 1994 par Oleikh Mohammed et son neveu Youssef Qequelsera capturé par les services
américains en 1995 au Pakistan)

-

avait échoué lorsque, le 6 janvier

1995, les complices de Oleikh Mohammed mirent accidentellement le feu à l'appartement à Manille dans lequel ils manipulaient les substances explosives destinées aux attentatsll. Sous la torture, l'un des conspirateurs de l'opération Bojinka, Abdelhakem Mourad, avouera par la suite aux autorités philippines qu'une attaque contre le siège de l'Agence centrale de renseignement américaine (Central Intelligence Agency, ŒA) à Langleyen Virginie avait fait l'objet de discussions au sein du groupe de Oleikh Mohammed. Durant son interrogatoire, Mourad déclarera que Youssef envisageait de précipiter un avion-suicide rempli d'explosifs sur le quartier général de la ŒA à Langley. Mourad, qui a suivi des cours de pilotage dans une école aux États- Unis, précise qu'il allait lui-même piloter l'avion12.

Un rapport de la police de Manilade 1995note qu'il ne s'agira « ni de
bombe, ni d'explosifs... Ce sera simplement une mission suicide »13.
Zouaydi) indique que les réunions en Espagne (voir Œapitre II) avaient également un caractère financier. Il Condamné le 11 février 1997 oJ. eux cent quarante ans d'emprisonnement, d Youssef est incarcéré à la prison Supennax à Florence au Colorado. 12 Mourad avait pris des cours de pilotage dans trois écoles aux États-Unis: l'Alpha Tango Flying School oJ.San Antonio au Texas, Richmore Aviation à Albany dans l'état de New York et la Coastal Aviation Flying SchooloJ. New Bum en Caroline du

Nord.
n Mark HoSENBAlL, « A War Yet to be Won », Neus7U£k, 9 septembre 2002, pp. 18-20.

12

De fait, l'idée d'une mission de la sone aurait germé dans les esprits des dirigeants d'Al-Qaida et des membres du réseau de Hambourg, qui se radicalisent après le contact établi avec d1eikh Mohammed. En effet, selon Abou Zoubaida, l'un des chefs d'AlQaida capturé par les autorités américaines en 2002, d1eikh Mohammed serait personnellement à l'origine de l'opération du 11 septembre14. Cene infonnation est confinnée par d1eikh Mohammed lui-même, lors d'un entretien diffusé en septembre 2002 par la chaîne d'infonnation qatariote Al Jazira, qui déclare: « Les préparations pour les raids sur Washington et New York ont débutées deux ans et demi avant l'opération; nous avions un surplus de frères prêts à mourir en tant que mattyrs ». En réalité, il semblerait que la matrice initiale d'une opération de détournements simultanés d'avions (de cinq à douze selon différentes sources15), développée en 1995-1996 par d1eikh Mohammed et ses complices en Asie, ait été revue en opérations-suicide et que le choix des cibles se soit poné sur des sites aux États-Unis, après que l'idée d'une double attaque en Asie et aux États-Unis ait été écanée parce qu'elle aurait été trop difficile à synchroniser. En 1998, donc, le Comité militaire d'Al-Qaida prend la décision de lancer une attaque massive contre les États- Unis et d'innover en frappant de manière spectaculaire au sein même du territoire américain. Il est question de tenter une action dès avril ou mai 2000. La campagne est nommée ~ rruliy:tt r.Ix1hid fi arrerim, «Opération Manyr en Amérique». Au cours de l'année, d1eikh Mohammed se rend à plusieurs reprises à Hambourg, vraisemblablement pour lier cene entreprise désormais entérinée, au groupe qui se forme autour de Mohammed Ana, puis, à l'automne 1999, la préparation détaillée de l'opération débute suite à une rencontre à Kandahar au sud de l'Afghanistan16. À cette réunion prennent pan les futurs leaders des quatre commandos: Mohammed Ana, Marwan el d1ehhi, Ziad Jarrah et le Saoudien Nawaf el Hazemi.

14 Walter PINaJS, «FBI Director Outlines Origins of September 11 Plot », 7he
111t£m:ttÜ:n:d erald Tribune, 7 juin 2002,p. 2. H 15John SOLOMON, «9/11 Plotter: Plot Staned With Ten Planes », Associated Press, 22 septembre 2003. 16 Yosri FOUDA, «The Mastenninds : E-mai1s and Riddles Hid the Terror Plot », 7he Swrlay T1m5, 8 septembre 2002, p. 16.

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