Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 31,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Contribution à l'histoire du mouvement social français

De
496 pages
Après la disparition de Victor Fay, le 29 juin 1991, ses amis prirent la décision de publier plusieurs recueils de ses textes. Les articles reproduits dans ce volume sont d’une étonnante actualité, que ce soit sur les actions des partis de gauche que Victor Fay cherche à inspirer ; ou des critiques acerbes des gouvernements de droite, dont celui intitulé « Barre à la trappe ». On découvre, dans cet ouvrage, la pensée d’un militant riche d’expérience et d’une culture marxiste plus luxembourgiste que léniniste.
Voir plus Voir moins

VictorFAY

CONTRIBUTION À L'mSTOIRE DU MOUVEMENT SOCIAL FRANÇAIS

Textes choisis par Claude GERAUD Préface de Madeleine REBERIOUX

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolyteclmique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-5354-6

Sommaire
Préface par Madeleine Rebérioux.
CHAPITRE 1

- Pourquoi étudier l 'histoire du mouvement ouvrier français? (conférence Centre deformation socialiste, 1975-1976). - Sur le rôle du conseil général (Cahiers du bolchevisme, 15 octobre 1931). - Sur le groupe « Que Faire» (inteIView). - A propos de l'appauvrissement absolu de la classe ouvrière (émissions radio vers l'étranger, 4 juillet 1955).
.

- Trente ans après la victoire du Front populaire (L'Action, juin 1966). - Existe-t-il un modèle français du socialisme? (Le Monde diplomatique,janvier 1969). - Le parti communiste français s'est assuré une situation solide dans la vie publique (Le Monde diplomatique,décembre 1970). - Une biographie passionnée de Thorez (Tribune socialiste, 12juillet 1975). - Peut-on faire une histoire du parti communiste français?
(Politique aujourd' hui, mars 1976). - Une originalité communiste: l' agit-prop (Politique aujourd' hui, novembre 1976). - La « Stratégie gradualiste » et le « Seuil révolutionnaire» (Tribune socialiste, 25 novembre 1976).

- A propos des marxistes français et du PCF dans l'entre-deuxguerres (inteIView, 5 mars 1979).

- Deux cultures ou deux stratégies (Politique

aujourd'

hui).

4
CHAPITRE 2 - Les nouvelles thèses du XVIIe Congrès du PCF (L'Action, avril 1964 sous le pseudonyme de Victor Masson). - Après le XVIIe Congrès du PCF, déstalinisation au comptegouttes (Victor Masson, L'Action, juin 1964). - La tactique assouplie du PCF (Victor Masson, L'Action, janvier

1966).

de la SFIO. a fait une ouverture à gauche (L'Action, novembre 1966). - Les luttes revendicatives et les partis de gauche (Victor Masson, L'Action, avril 1967). - La « gauche nouvelle» devant l'unité (L'Action, mai 1968).

- Le Congrès

- Dénoncéscomme« agents de la subversion » les communistes
français poursuivent en réalité une politique réformiste (Le Monde diplomatique, juillet 1968). - Exclusions au PCF (Tribune socialiste, 15 mai 1969). - Le PCF a peu de chance de réaliser l'union de toutes les forces démocratiques (Le Monde diplomatique, décembre 1969).

- L'activité accrue des gauchistes inquiète les milieux gouvernementaux (Le Monde diplomatique, juin 1970).

- La classe ouvrière contribue de plus en plus à transformer la
société (Le Monde diplomatique, septembre 1971). - La politique étrangère du PC restera orthodoxe (Le Monde diplomatique, novembre 1971). - Les timidités et les « audaces» de la stratégie réformiste (Critique socialiste, mai 1973). - Le pacte d'unité d'action (Critique socialiste, janvier 1974). - Premier bilan et perspectives postélectorales (Critique socialiste, août 1974). - Stratégie du pouvoir et réponse ouvrière (Tribune socialiste, 6 novembre 1974). - Les luttes, l'unité et... la politique (Tribune socialiste, 29 novembre 1974).

5
CHAPITRE 3 - Au lIe Congrès du PCF : raidissement tactique (Critique socialiste, janvier 1975). - Le PSU lance une semaine d'action pour l'emploi (Tribune socialiste, 8 mars 1975). - Les formes du colonialisme français (Critique socialiste, octobre 1975). - Petite carotte et gros bâton (Tribune socialiste, Il octobre 1975). - Autonomie régionale: la force et la diversité (Tribune socialiste, 25 octobre 1975). - Le XXIIe congrès du PCF ou comment l 'hégémonie du parti se substitue à la dictature du prolétariat (Critique socialiste, janvier 1976). - Le pain et la liberté (Tribune socialiste, 10 janvier 1976). - En cas de victoire de la gauche (Tribune socialiste, 18 juin 1976). - La naissance de l'eurocommunisme (Critique socialiste, mars 1977). - Georges Marchais et les dissidents soviétiques (Tribune socialiste, 10 mars 1977). - L'enjeu principal: battre la droite (Tribune socialiste, 26 janvier 1978). - L'unité dans la diversité (Tribune socialiste, 30 mars 1978). - Le refus et l'espoir (1978 - Inédit). - Nouveaux problèmes à résoudre (1978 - Inédit). - Pour la refonte des structures du mouvement ouvrier (exposé à
la Conférence nationale du PSU

- septembre

1978).

- Un vaste débat transorganisationnel (1978 - Inédit).

- Deux blocs sociaux en compétition, deux issues à la crise
(Tribune socialiste, 21 décembre 1978).

6
CHAPITRE 4 - La priorité des priorités: l'unité d'action syndicale (1979 inédit). - À la trappe, Barre. Barre sonne la curée (Maintenant, 30 avril 1979). - La liberté d'infonnation (Le Monde, 5 novembre 1979). - L'eurocommunisme au tournant (Le Monde, 29 avril 1980). - Les 20 ans du PSU: un échec? Exposé à l'École des sciences politiques (Politique aujourd' hui, mai 1980). - Pour l'élection de François Mitterrand (1981). - En France: les socialistes au pouvoir (décembre 1981). - Pour un statut démocratique audiovisuel (Le Monde, 26 mars 1982). - Le rapport Auroux: le souhaitable et le faisable (1984 - Inédit). - Démocratie directe, relais entre le gouvernement et les citoyens (Nouvelle Revue socialiste, novembre 1984). - Un pas en avant, deux pas en arrière (Questions socialistes, n07, 1985). - Défense républicaine et défense des travailleurs (1986). - Le mouvement étudiant (1987). - La gauche sans fard (Inédit). - Bilan critique et perspectives socialistes. Gauche: la remise aux calendes de l'idéal socialiste (Revue politique et parlementaire, mai 1988).

CONTRIBUTION À L'HISTOIRE DU MOUVEMENT SOCIAL FRANÇAIS PRÉFACE
Avec La Flamme et la Cendre, Victor Fay nous avait donné, au soir de son existence, en 1989, une belle histoire de sa vie militante. Elle s'achevait avec l'arrivée au pouvoir de la gauche1~~: Fay venait d'adhérer au parti socialiste rénové autour de François Mitterrand. Après sa disparition, ses alnis ont publié en 1993 un premier recueil de ses textes regroupés autour de I'histoire de l'URSS. Voici le deuxième, centré sur « I'histoire du mouvement social français». Le titre est toujours aussi modeste: Contribution à Comme pour l'Union soviétique, il ne s'agit, à une exception près, que d'écrits postérieurs à la Seconde Guerre et, pour l'essentiel, aux années 1960. Soyons plus précis: rares sont ceux qui datent du temps où il travaillait à l'ORTF. n avait, certes, en 1968, demandé sa retraite de journaliste, mais ce fut une drôle de retraite! Plus actif que jamais, Victor, en journalisme surtout! Qu'on y songe: non seulement il conserva jusqu'en 1973 une tribune régulière dans Le Monde diplomatique, mais il assura, pendant plusieurs années, la rédaction de l'organe de son "courant" au PSU, connu, dans l'équipe qui entourait Paul Noirot - et, très régulièrement, il donna de longs textes à deux revues du PSU, Tribune socialiste et Critique socialiste. A ces articles qui relèvent de catégories différentes - I'hebdomadaire, la revue, le bulletin - il faut ajouter quelques intetViews, des exposés présentés à divers colloques et généralement publiés, un certain nombre de documents inédits enfin, voués à un usage militant: nourrir la vie interne, mouvementée, de ce "laboratoire d'idées" que fut, à partir de
L'Action; il collabora à Politique aujourd' hui

- c'est

là que je l'ai

8
1960, le PSU. Au total, sur une période relativement courte, une même pensée, en mouvement. La pensée d'un homme, fort d'une riche expérience militante et d'une culture marxiste de la grande époque: communiste et léniniste, certes - voir La Flamme et la Cendre -, mais aussi « luxembourgiste » comme on disait au temps où les systèmes interprétatifs de la pensée du grand Karl étaient passés au crible par de petits groupes passionnés. C'est chez Rosa que Victor dit avoir puisé les bases de son marxisme autogestionnaire, c'est à sa jeunesse polonaise - il était né en 1903 et avait milité à Varsovie

comme jeune communiste polonais jusqu'au printemps 1925 qu'il9dut à la fois son admiration pour Lénine et cette secrète distance qui lui pennit de rompre avec l'organisation communiste sans briser ni avec la théorie marxiste, ni avec la culture du mouvement, jusques et y compris, son adhésion au PS en 1981, voire à travers son « moment SFIO ». Ceux qui n'ont pas vécu ces années où la créativité intellectuelle et militante, ancrée dans des débats anciens, constamment renouvelée par l'événement, se déployait de toute part, auront du mal, sans doute, à s'y retrouver. Nombre de ces textes semblent à des années-lumière de notre époque obsédée par le chômage.

Cette époque, la nôtre, où, quand on dit « la gauche », les
médias - et pas seulement les médias - entendent le parti socialiste: c'était du parti communiste, du parti socialiste unifié, et, éventuellement, des organisations trotskystes et maoïstes qu'on discutait alors. Cette époque, la nôtre, où la mise en accusation de la politique, et du politique, naguère portés aux nues, a acquis une dimension quasi obsessionnelle, au bénéfice, quasi exclusif, de ce que l'on nomme aujourd'hui le tissu associatif. Les textes ici choisis - toute la production de Victor Fay n'a pas été retenue - l'ont d'ailleurs été, fort heureusement, de manière à ne pas souligner à l'excès le décalage entre hier et aujourd'hui, entre le monde où nous vivons et ces années chronologiquement si proches et à tant d'égards si lointaines, de manière à mettre en valeur l'ampleur de la vision et des perspectives de notre ami. Une

9 vision historiquejustement: y a-t-il une autre manière d'analyser le passé, le présent, voire l'avenir pour un marxiste? D'où l'importance du premier chapitre constitué autour de la nécessité politique de l'histoire du mouvementouvrier. Certes, ce n'est pas la première fois que les militants s'en réclament. On pourrait même dire qu'il y a là une constante des organisations politiques ouvrières. En témoigne, par exemple, le programme d'enseignement de l'École sociale mise en place, avec force difficultés, par la SFIO en 1909.Et aussiL'Encyclopédie socialiste,fruit de la volonté des guesdistes et de Compère-Morel, dont les volumes, brochés ou couvertsde peau rouge,paraissent à partir de 1911: sous la plume savante et intelligente de Paul Louis, elle consacre un volume entier à l'histoire du mouvement socialiste français avant l'unité de 1905. Après la guerre, c'est le courant communiste qui prend le relais avec Alfred Kurella, puis VictorFay justement: de 1929 à 1933, il introduit dans les célèbres écoles de formation des cadres, et finalement, à travers l'Université ouvrière, l'histoire du mouvement ouvrier à côté de l'économie politique, cette colonne vertébrale de l'enseignement marxiste. Nul doute qu'il a gardé le souvenir de cette expérience majeure elle lui a permis de « découvrir» Waldeck-Rochet, de former Danièle Casanova, Etienne Fajon et Jean-Pierre Timbaud lorsqu'il prononce, en 1975, la conférence recueillie en tête de ce livre et qui lui donne son fil directeur: « Pourquoi étudier 1'histoire du mouvement ouvrier français? ». Ou lorsqu'il répond, en 1976, à un questionnaire de Politique aujourd' hui sur les conditions de production d'une histoire du parti communiste français après avoir, quelques années plus tôt, réfléchi à la fois à l'ancrage populaire du PCF et aux limites que lui impose le terreau idéologique dont il s'est nourri. Ces textes, et quelques autres, constitutifs du premier chapitre de ce livre, selon moi fondamental, lui pennettent de pourfendre non seulement l'ignorance du passé - le « nous avons mieux à faire» si souvent proféré dans les milieux militants -, non seulement le récit en fonne de légende dorée,

-

I

t

10
mais, finalement, au nom du marxisme critique, « tous les dogmes ». Que l'histoire ne puisse être« objective» : d'accord! Que pour être utile aux militants - utile, car c'est bien de cela qu'il s'agit-, elle doive les habituer à la critique et leur apprendre à penser au

.

lieu de les pousser à répéter,voilà l'essentiel.
On dira que je prêche pour mon saint: d'accord! Mais il se trouve que ce saint-là, nous l'avions en commun, Victor Fay et moi la militante dont la recherche et l'enseignement de l'histoire définissaient la profession acquise sur les bancs de l'Université, et le militant ouvrier formé par les luttes et par une longue réflexion sur le marxisme. Comment s'y prendre? L'intérêt des textes rassemblés tient à la diversité des modes d'approche produits pour combattre le dogmatisme en histoire et, en même temps, faire comprendre les voies de son enracinement et les conséquences politiques qu'il convient d'en tirer. Regardons un peu. Victor Fay porte un regard sévère non pas tant sur Jaurès, mal connu, ni sur le jauressisme qu'il définit comme la tradition réfonniste dans le mouvement ouvrier - une tradition à laquelle il reste rebelle même lorsqu'il se rallie au parti socialiste -, mais sur les idéologies dites révolutionnaireset sur leurs effets dans la SFIO, le PCF ou le nouveau PS : le lassallisme transmis à l'Internationale socialiste par la social-démocratie allemande, sous le nom de marxisme, et le guesdisme qui en est en France I'héritier, jusqu'à l'intérieur du mouvement communiste. Un apport original, une manière, surtout, d'attirer l'attention sur la généalogie des idées. Est-ce donc ainsi qu'on doit faire l'histoire d'un mouvement, du mouvement ouvrier? Le repérage des racines idéologiques, les tensions qui les opposent constituent-ils la réponse principale au dogmatisme? La tentation est forte. Nous l'avons tous connue. Victor en repère à nouveau les channes lorsque, pour décrire les deux courants qui se structurent à partir de 1972 dans un PSU qui vient de s'accorder sur l'autogestion, il qualifie l'un d'eux, le sien, de « conseilliste » et définit l'autre, celui de Michel Rocard, comme un mélange d'étatisme à la Louis Blanc et d'apolitisme proudhonien. Suffit-il donc de qualifier?

Il
Cette référence, forte, à l 'histoire des idées, utile quand elle aide à dépasser la sempiternelle opposition entre réfonne et révolution ou le bavardage sur « les deux cultures », Victor Fay ne saurait s'en contenter. Le voici qui oppose à la théorie thorézienne de la paupérisation absolue à la fois les chiffres de la production, l'enrichissement, en d'autres tennes, de la société, et le vécu des consommateurs: l'économie en somme, et l'anthropologie. Et le voici aussi qui souligne le poids de l'appareil komintemien non seulement sur les choix du PCF, mais dans sa construction comme parti révolutionnaire, si difficile, pour des raisons historiques, dans la France républicaine et citoyenne: c'est l'heure de la politologie. Et le voilà enfin qui exalte le rôle des luttes dans la formation d'un parti ouvrier: c'est le temps du militantisme, du volontarisme politique; on aimerait parfois que place plus large soit faite au syndicalisme: prière de ne pas oublier cependant que Victor est un homme de l'Est de l'Europe, de ces régions à l'industrialisation tardive où les choix sont toujours venus des partis. Sur le rôle des hommes en tout cas, ses expériences et ses hypothèses rejoignent, pour une part, celles de Jean Maitron et du Dictionnaire historique du mouvement ouvrier français.. On lira, à ce propos, avec intérêt, la double notice que le tome 27 du Maitron consacre à Fay: une brève biographie rédigée par le maître d'œuvre du Dictionnaire, et une passionnante autobiographie écrite de la main de Victor - il a dû en rédiger jadis pour le PCF et pour l'IC ! -, un document qui met l'accent sur sa jeunesse polonaise, sa période léniniste et les retrouvailles avec le conseillisme, plus ou moins luxemburgiste, au fil de sa maturité.

* * *
Le présent aussi est objet d'histoire, ou plutôt de lecture historique. C'est ce que suggère en tout cas la voix qui s'élève au-delà de l'ouverture de ce livre vouée, ouvertement, à la prospection de la méthodologie.

12
Au bilan critique sur le très proche passé, voire sur les choix en cours d'élaboration et sur l'action en train de se dérouler, se conjuguent désormais perspectives et enjeux. Il n'est pas question, dans ces quelques lignes, de rendre compte de la démarche intellectuelle et politique de Victor Fay: une démarche buissonneuse, même lorsque des chapitres aux intitulés bien venus aident à la structurer. Je me limiterai à quelques thèmes que le lecteur attentif verrait apparaître aussi bien que moi: en les signalant d'emblée on lui donnera peut-être, à ce lecteur singulier, l'idée de lire sérieusement ces pages au lieu de les parcourir au rythme nostalgique de l'amitié. J'ai tout d'abord été frappée par la façon dont Fay prospecte les possibilités de rénovation des partis ouvriers traditionnels, notamment, mais pas exclusivement, du PCF, et par l'acuité avec laquelle, sans que fléchisse son intelligente bienveillance, il repère ce que nous appellerions les freins. Dans L'Action, un bulletin de courant modeste, mais intéressant, il repère avec joie en 19641966 les thèses affirmées lors du XVIIe congrès du PCF - tactique assouplie, déstalinisation entamée, fût-ce au compte-gouttes avant de noter, en 1969, que la vague d'exclusions d'intellectuels, matrice de Politique aujourd' hui, laisse mal augurer de l'avenir esquissé en 1964 : le parti a été repris par son ancienne phobie, la peur du gauchisme, sans être capable, au-delà des attaques déplaisantes, de reconnaître les forces novatrices dont il eût pu, et dû, se faire l'écho. Et Fay de regarder aussi du côté de la SFIO et de son « ouverture à gauche », sensible en 1966. Et de critiquer, en 1973, la « stratégie électorale d'inspiration réformiste », base politique du « programme commun» qu'il tente de compléter et de transformer par la vision de l'autogestion socialiste. Unité d'action: eh ! oui, c'est une option stratégique fondamentale. Mais sur quels fondements? Pour faire quoi? Et, finalement, qui en décide? Trois documents internes du PSU, jusqu'à présent inédits, et qui attestent l'importance des textes détenteurs de ce statut, apportent des éléments de réflexion

intéressants aujourd'hui aussi bien pour les amants de la démo-

13
cratie participative que pour les partisans de la citoyenneté sociale. Datés de 1978, ils commentent la défaite subie par la gauche aux élections législatives. Le premier met en cause le selfcontentement de Marchais: non, le PCF n'est pour rien dans l'échec, imputable à la traditionnelle « trahison» du PS; le PCF se réserve et préserve le« cadre préétabli du parti d'avant-garde» où le prolétariat est pris comme« objet du débat », alors même que, dans les faits, les communistes changent et que, à tenne, le PCF ne peut pas ne pas changer sauf à être à lui -même, selon une fonnule célèbre, son propre fossoyeur. Intitulé « Nouveaux problèmes à résoudre », le deuxième document est au contraire résolument programmatique. Et c'est là qu'il nous touche ainsi que le troisième, titré « Un vaste débat transorganisationnel ». Foin de la polémique, cet exutoire de nos colères. Passons à l'essentiel. L'essentiel en 1978. L'essentiel aussi, peut-être, une petite vingtaine d'années plus tard. Aujourd 'hui comme alors, la discussion ne doit plus, ne peut plus se dérouler entre ceux que Fay appelle « les professionnels de la politique ». il faut entendre - et pour cela il faut créer les conditions qui pennettront qu'on entende - les voix de la piétaille, celles des sans-grade: quand elles s'élèvent c'est que le débat a dépassé les « frontières des partis », c'est qu'il commence à s'engager dans des lieux traditionnellement mal intégrés à la politique électorale. C'est aussi, c'est surtout parce que l'ampleur des problèmes posés l'exige, ceux d'il y a vingt ans, ceux d'aujourd'hui. Fay a repéré, dès 1974, non seulement la brusque montée du chômage, mais l'ampleur du chômage des jeunes: 50 % de l'armée de réserve du capital, dit-il en employant un concept marxiste éprouvé. En 1978, il en appelle à la semaine de 35 heures, mais aussi, et dans l'immédiat à l'interdiction des heures supplémentaires. TIsuggère que ces propositions soient débattues avec les intéressés, les syndicats certes, mais tout particulièrement les travailleurs les plus précarisés - femmes, jeunes, étrangers - et les chômeurs qu'il est urgent de ne pas laisser opposer à ceux qui ont encore du travail.

14
Et d'ajouter en 1984, en direction de ceux qui ne Sont pas encore trois millions et demi d'êtres humains privés de leur inscription dans le travail, dans la réalité sociale, des propositions destinées à mettre en œuvre la plus élémentaire des solidarités et, dirionsnous aujourd 'hui, à recréer les bases de leur citoyenneté: interdiction des coupures de gaz et d'électricité, financement massif de logements sociaux et - pourquoi pas ? - réquisition dans l'urgence, gratuité des transports aussi qui aide, puissamment, à échapper à la ghettoïsation. Tout cela sonne à nos oreilles d'une façon étrangement actuelle. Tout cela nous appelle et nous rappelle. Oui, tout cela, y compris des mesures dites humanitaires, humaines tout simplement, et susceptibles non seulement d'acquérir une dimension sociale, mais de rénover le civisme. Tout cela nous donne le désir de lire Victor Fay: non pas comme un héros solitaire, non pas comme un marxiste sur piédestal, non pas comme le porte-parole des « exclus », un concept qui sert au nom de ce qu'on appelle« le social» à faire oublier les causes des discriminations sociales. Mais comme un vieux combattant, présent panni nous, blanchi, cettes, sous le harnais, mais toujours jeune. Comme chacun de nous, il s'est certainement « trompé» de-ci de-là. Mais il doit d'être resté notre contemporain à la richesse de sa vie, à la vigueur de ses analyses, à Marx jamais renié - Rosa non plus, bien sOr! -, à la longue durée de ses engagements dans la mêlée ouverte par l'avènement de la société industrielle et par "les métamorphoses de la question sociale". Madeleine REBERIOUX.

CHAPITRE 1

POURQUOI ÉTUDIER L'HISTOIRE DU MOUVEMENT OUVRIER

CHAPITRE

1

INTRODUCTION
« Essayer de comprendre les causes et la portée des mutations actuelles du mouvement socialiste; ne pas se contenter de la fidélité à une fonne d'organisation et à une idéologie en train d'être dépassée; participer à la critique de l'existant, à la recherche des structures nouvelles, tout en s'efforçant de préselVer ce qui demeure; empêcher, dans la mesure du possible, les nouveaux venus, riches de fougue et d'idées, mais pauvres d'expérience, de refaire les mêmes erreurs qui ont coûté si cher, quel programme ambitieux, combien difficile à accomplir. Peu importe d'ailleurs. L'essentiel, c'est que la tâche soit entreprise, qu'on ne recule devant aucun obstacle, qu'on ose tout remettre en question, qu'on ne respecte aucun tabou, qu'on n'admette comme exemplaire aucun modèle, aucun chemil1 que d'autres ont parcouru et qui n'a pas pennis d'accéder à un régime et à un mode de vie qu'ils espé-

raient atteindre. »
Ainsi s'exprimait Victor Fay dans le prologue de ses mémoires (La Flamme et la Cendre, Paris, 1989). Constamment, à nous, ses auditeurs, ses élèves, il expliquait le nécessaire et constant retour sur I'histoire du mouvement ouvrier.

POURQUOI ÉTUDIER L'HISTOIRE DU MOUVEMENT OUVRIER
Centre de fonnation socialiste, 1975-1976 Il n'y a pas d' histoire sans critique de l' histoire. Victor Fay faisait de l'étude critique du passé lefondement même de la lutte politique. Il était en cela un éducateur au sens plein du terme, c'est-à-dire le contraire d'un dogmatique.

En 1981, il nous mettait en garde en disant:

«

La gauche,

quand elle parvient au pouvoir, semble ignorer son passé, en particulier ses échecs, ce qui conduit certains de ses responsables à

l'arrogance et même au mensonge. »
Si les mythes entretiennent la/oi des masses, escamoter la réalité passée provoque à terme le désastre.

L'histoire du mouvement ouvrier, c'est avant tout la somme d'expériences vécues par les travailleurs depuis un siècle et demi. C'est aussi le récit de leurs conditions d'existence, des idées qui en découlent, de leurs multiples échecs et de leurs rares succès. C'est enfm l'expression de la continuité de la lutte des classes, de son caractère inévitable et pennanent en régime capitaliste. Nombreux sont ceux qui croient sincèrement que ces expériences du passé sont caduques, qu'avec leur « entrée dans la carrière » commence une étape nouvelle de l'action et de l' organisation prolétarienne. Ils se trompent. L'une des causes de nos échecs est notre inaptitude à tirer des enseignements pour l'avenir, d'où, à chaque génération qui s'engage dans la lutte, la répétition des erreurs commises par la génération précédente.

20
L'ignorance du passé a coûté cher aux travailleurs. Et pourtant, certains acquis sont intégrés dans leur conscience de classe. C'est le cas de la journée de huit heures, des congés payés, des conventions collectives... La légende du Front populaire, qui persiste, l'oubli de ses fautes, la glorification de ses succès reposent sur ces acquis. Ainsi s'établit spontanément la différence entre ce qui est essentiel et ce qui reste accessoire. La vision du passé est exaltée, exaltante, parce qu'elle ne retient que les aspects positifs des luttes ouvrières. C'est nécessaire et souhaitable. A condition que l'histoire ne soit pas transfonnée en une légende dorée, défonnée au point de ne plus ressembler à la réalité. On a trop souvent escamoté ou estompé, en vue de l'édification des travailleurs, les causes de leurs échecs. On a trop souvent apporté des explications a posteriori, rationalisé ce qui pouvait paraître à distance irrationnel. On a présenté la révolution d'octobre 1917 comme une mécanique bien huilée où tout était préparé et prévu. Rien de plus faux! Certes, à l'institut Smolny, siège du pani bolchevique, se succèdent le jour de l'insurrection des détachements armés d'ouvriers, de marins et de soldats. Ils y reçoivent l'assignation précise de l'heure et du lieu de leur inteIVention. Mais combien peu nombreux ont été ceux qui appliquèrent les consignes à la lettre! Cependant, parce qu'un élan commun les portait vers le combat, de ce désordre apparent, de ce bouillonnement fécond, sont sortis un ordre, une coordination, en partie spontanée, et la victoire. La grandeur de la révolution d'Octobre, ce n'est pas cette prétendue organisation quasi militaire, disciplinée et minutée, c'est la concordance unique dans l'histoire entre les plans audacieux des bolcheviks et l'initiative créatrice des masses. De même, la conférence d'avril 1917 du parti bolchévique n'a adopté la proposition de Lénine d'engager la lutte pour le pouvoir des Soviets que grâce aux délégués du rang, qui lui ont permis de surmonter les réticences de l'état-major de son propre parti. Ces simples délégués, pour la plupart de nouveaux adhérents, sentaient la nécessité impérieuse de satisfaire l'aspiration populaire à

21
la paix immédiate, au partage des terres, au pouvoir des ouvriers et des paysans. Ils étaient à mille lieues en avant des chefs-tournés vers le passé. Ce succès de Lénine, qui a décidé de l'issue de la révolution, n'a pas empêché que la conférence refuse, contre l'avis de Lénine, de changer l'appellation du parti de « social-démocrate» en « communiste» et autorise la direction à poursuivre les pourparlers avec les socialistes modérés, engagés dans le gouvernement de coalition avec les partis bourgeois. Sur ces échecs de Lénine, qui marquent les limites de son influence, l'histoire sovié~que officielle reste muette. Rien n'est jamais aussi simple que le prétendent certains historiens engagés. Mal engagés, s'entend! Car tout le monde est engagé. L'histoire dite objective, sans choix et sans jugement de valeur, n'existe pas. Cependant, être un historien engagé, cela n'autorise pas à escamoter certains faits, à en défonner d'autres, à refaire l'histoire selon l'opportunité du moment. Un historien honnête doit rendre compte de tous les événements, quitte à leur donner un éclairage et une interprétation détenninés. Parce que les partis communistes occidentaux se sont engagés dans une politique de coalition avec les partis socialistes et bourgeois de gauche, ils s'efforcent de gommer l'expérience glorieuse, bien que de brève durée, de la démocratie directe, celle de la Commune de Paris en 1871, celle des Soviets en 1917. Ils se maintiennent sur le terrain de la démocratie parlementaire, prétendant que l'on peut, en la respectant, parvenir au socialisme. Dans le meilleur des cas, ils admettent la coexistence des deux pouvoirs, celui parlementaire au sommet de l'État; celui conseilliste sur le plan local et d'entreprise. Pourtant l'expérience allemande de 1918, celle du Chili dernièrement ont montré qu'une telle dualité aboutit, si le pouvoir ouvrier ne se consolide et ne s'étend, à la victoire de la contre-révolution. Ces quelques exemples suffisent à indiquer comment nous entendons étudier l 'histoire du mouvement ouvrier. Notre ambition, que nous ne sommes pas sûrs d'accomplir, est de faire une

22
histoire critique, sans tenir compte des tabous,.. sans intentions édifiantes. Critique multiple ! Celle des sources, de la méthode de recherches, des interprétations, des schémas pré et postétablis. Nombre de militants sont encore hantés par le modèle du « parti de type nouveau », celui des révolutionnaires professionnels, fonnulé par Lénine en 1902, en période de lutte clandestine contre le tsarisme et avant l'iITUption des masses dans l'arène publique. Ce modèle, défonné et figé par les « comitards» bolcheviques, puis codifié par Staline, n'a jamais été considéré comme immuable par Lénine. Dès que les masses se mettent en mouvement, Lénine, toujours attentif à ce qui s'y passe, demande qu'on ouvre les portes du parti aux nouveaux adhérents, qu'on épouse leurs initiatives et adopte leurs moyens d'action. A fortiori, ce modèle, qui date de soixante-treize ans, comme celui encore plus ancien des partis sociaux-démocrates, respectueux de la démocratie bourgeoise, ne correspond ni aux conditions objectives de la lutte dans un pays capitaliste développé, ni à la mentalité de la jeunesse ouvrière et étudiante, plus avertie et aguerrie dans l'action et dans les débats politiques. Nous savons en gros ce dont nous ne voulons pas, bien que persistent parmi nous tant de séquelles des idéologies et des structures périmées. Nous savons moins bien ce que nous voulons, ou plutôt quelles sont les voies qui pourraient nous mener au socialisme. En entreprenant l'étude critique de nos expériences passées, nous tâcherons de ne pas retomber dans les erreurs, qui nous ont coûté si cher; de nous insérer dans la continuité de la lutte des classes, d'y intégrer ses aspects novateurs, telle contrôle ouvrier et populaire dans la perspective de l'autogestion socialiste. Il nous faudra, pour aborder maints problèmes, revenir à Marx, à Lénine, à Rosa Luxemburg, non pour répéter ce qu'ils ont fait ou écrit, mais pour prendre leurs actes et leurs écrits comme point de départ d'une nouvelle recherche et d'une nouvelle action. « Le marxisme n'est pas un dogme, mais un guide pour l'action », a écrit Engels. L'étude de I'histoire du mouvement ouvrier doit permettre de nous affranchir des dogmes et de guider notre action.

SUR LE RÔLE DU CONSEIL GÉNÉRAL
Cahiers du bolchevisme, 15 octobre 1931

Un document d'époque, illustrant la tactique « classe contre classe» du PC au début des années trente. Au-delà de ce texte de circonstance, on perçoit une préoccupation qui est de lier la pratique des luttes locales à l'ensemble de la lutte politique générale. Le rôle du conseil général est minutieusement décrit. Dans le programme du parti en vue des élections cantonales il manque un chapitre qui traite spécialement du caractère et du rôle du conseil général. Ce chapitre devait fournir des indications nécessaires quant à la préparation d'un programme d'action concrète sur le terrain départemental. Cet article présente quelques suggestions pour l'élaboration d'une plate-fonne communiste pour les élections cantonales. Nous nous limitons, dans cet article, aux questions qui sont officiellement dans la compétence des conseils généraux, sans, naturellement, penser qu'il faut limiter à elles notre activité dans ces assemblées. Au contraire, il s'agit de lier étroitement la lutte pour les revendications locales avec l'ensemble de notre activité politique, avec toutes nos campagnes et actions, en brisant les limites imposées à notre action par les lois et les règlements bourgeois. Malgré ses faibles compétences, le conseil général joue un rôle important dans la vie des travailleurs français. Sans insister sur ses

24 revenus qui se greffent par les centimes additionnels sur les
impÔts déjà lourds, les dépenses du conseil général concernent en grande partie les intérêts de la population pauvre. Le conseil général s'occupe de l'entretien des routes et des chemins. C'est lui qui attribue les sommes nécessaires à cet entretien et décide des dépenses à faire. C'est surtout des routes d'intérêt touristique que s'occupe le conseil général. Par contre les routes moins fréquentées par les bourgeois français et étrangers, mais nécessaires à la population pauvre, sont dans un état lamentable. fi suffit de. citer la route qui mène de Paris à Cocherel, la propriété de M. Briand, et qui est admirablement entretenue, tandis que plus loin cette route devient tout à fait mauvaise. Le ministre n'en a plus besoin. De tels faits se produisent un peu partout. Nous devons insister sur l'entretien en bon état des routes d'intérêt local, demander pour couvrir ces dépenses l'introduction des impôts spéciaux sur les voitures de luxe et en général sur les riches du département. C'est le conseil général qui s'occupe de l'organisation du transport en commun; il accorde les concessions des chemins de fer d'intérêt local, des tramways, des autobus, etc. Ces concessions, accordées toujours aux grandes entreprises capitalistes, dépouillent cyniquement l'ouvrier et, en général, l'usager pauvre. Ce problème est surtout angoissant dans les grandes agglomérations industrielles, où la cherté des logements refoule les ouvriers sur les périphéries et les oblige à parcourir plusieurs kilomètres pour se rendre au travail. Particulièrement les travailleurs de la RP et du Nord sont obligés de faire des grands déplacements quotidiens. Les trains spéciaux, les selVices ouvriers sont calculés de telle manière que tout retard rend le retour à la maison extrêmement difficile. Le problème de l'organisation des transports en commun, du prix des billets, de la fréquence des trains, etc., intéresse donc la masse d'usagers travailleurs. D'autre part, les concessions, qui constituent des mines d'or

25
}X>ures capitalistes, sont, en règle générale, de longue durée pour l 30, 50, quelque fois 99 ans. Nous devons dénoncer et combattre les combines qui se trament autour de ces concessions, imposer la résiliation ou annulation des contrats qui spolient les usagers et les travailleurs, démasquer la corruption inouïe qui s'étale dans les conseils généraux. Citons }X>ur xemple la lutte entre Mariage et e le Métro pour la concession du TCRP qui préoccupe beaucoup le conseil municipal de Paris et le conseil général de la Seine. A côté du problème du prix du transport et de la défense des usagers, le conseil général s'occupe des conditions d'exploitation, du statut du personnel, des salaires, congés, etc. La défense des intérêts de l'ouvrier à statut des services publics est pour nous très importante. Il suffit de penser que dans Paris il y a 30 000 de tels ouvriers. Pour ce personnel, à part la révision et l'amélioration du statut, nous devons exiger la journée de 7 heures, combattre les mesures de rationalisation capitaliste, imposer les délégués à la sécurité, etc. Le conseil général accorde aussi les concessions pour d'autres services publics tels eau, gaz, électricité, etc. Notre programme d'action doit être analogue à celui du transport en commun. Toute une série de problèmes est posée par la loi sur les habi-, tations à bon marché et sur les lotissements. La dernière loi sur les augmentations par paliers du loyer rend la vie encore plus chère aux ouvriers. Il nous faut réclamer l'exonération des loyers pour les chômeurs, l'abandon de toute augmentation de loyer pour les travailleurs. Il faut réclamer l'augmentation sensible des crédits d'Etat pour les habitations à bon marché, pris sur le budget de guerre, etc. Notre action dans ce domaine est notoirement insuffisante dans la RP, où les ouvriers ont été dupés et volés par les lotisseurs escrocs et qui souffrent maintenant des inondations annuelles, du manque de tout confort, etc. Le conseil général s'occupe de l'entretien des édifices publics, en particulier des édifices scolaires. Il accorde les bourses, organise l'instruction post scolaire. Il participe à la répression contre

26
les instituteurs révolutionnaires. Nous devons réclamer une école complètement gratuite et obligatoire pour tous les enfants jusqu'à seize ans; la gratuité complète de l'alimentation et des vêtements pour les élèves ainsi que des fournitures scolaires, etc. Il faut exiger que l'école donne l'instruction générale et polytechnique (enseignement en' théorie et en pratique des principes des branches principales de production). L'instruction doit être liée avec le travail enfantin productif. Nous devons exiger que l'instruction publique soit soustraite au pouvoir central et aux fonctionnaires qu'il nomme. Ce sont les travailleurs eux-mêmes qui doivent diriger les écoles, fixer les programmes, élire les instituteurs, pouvoir révoquer les instituteurs indésirables, etc. Le conseil général a la charge de l'assistance, celle des vieillards, des aliénés, des femmes en couches, des enfants abandonnés. On sait bien comment l'assistance est organisée en France. TI suffit de visiter un asile de vieillards pour voir leur misère, de lire la chronique quotidienne des scandales provoqués par des brutalités que subissent les pupilles de l'Assistance publique, par les abus qui ont lieu dans les asiles des aliénés, etc. Tous les crédits sont notoirement insuffisants, la direction confiée aux incapables et aux malhonnêtes, la gestion vraiment scandaleuse. Nous devons demander l'établissement du contrôle ouvrier sur toutes les œuvres d'assistance, l'augmentation importante des crédits d'État. La création des crèches pour les enfants des travailleurs, pour les enfants abandonnés, des maternités gratuites, des maisons des vieillards. Nous pouvons et devons dénoncer la pourriture matérielle et morale qui règne dans ce domaine. Nous devons exiger l'assurance obligatoire de tous les travailleurs contre tous les risques aux frais de l'État et des exploiteurs. Le conseil général a le droit de voter les crédits spéciaux pour les caisses du chômage. Dans certains départements ces crédits étaient destinés aussi aux chômeurs partiels. Bien entendu, il y a très peu de fonds départementaux de chômage. Les élections can-

27
tonales nous pennettent de poser dans toute son ampleur le problème de l'assurance chômage aux frais exclusifs du patronat et de l'État, sous le mot d'ordre d'ouverture immédiate du fonds départemental de chômage, accordant l'indemnité (d'au moins 20 francs) aux chômeurs complets et partiels sans limite de temps. Nous devons demander la distribution des secours aux chômeurs sous le contrôle des comités de chômeurs. En liaison avec ce problème se pose la lutte contre l'exploitation éhontée des chômeurs dans les établissements des travaux publics organisés par les communes où les salaires ne dépassent souvent pas 10 à 12 francs par jour. Il faut imposer la fixation des tarifs minimum pour les travaux d'intérêt municipal ou départemental. Je pense que, dans les élections actuelles, celui de la lutte pour l'aide aux chômeurs doit être au centre de notre campagne. Le conseil général joue un grand rôle dans les consultations sénatoriales mais cet aspect du problème ne nous intéresse pas beaucoup. Par contre, nous devons réclamer le droit de vote aux femmes, aux jeunes depuis 18 ans, aux soldats, aux étrangers qui résident dans le département~ Nous devons dénoncer le privilège de richesse dont jouit la bourgeoisie. Le droit électoral est en effet

accordé aux non-habitants du département s'ils « sont inscrits au
rÔle des contributions directes» ou s'ils ont « hérité d'une propriété foncière dans le département ». Nous devons réclamer le renouvellement complet annuel du conseil général, la suppression de toute nomination des autorités départementales et locales par le pouvoir central, etc. Nous devons dénoncer toute la politique de classe de la bourgeoisie française, qu'elle poursuit dans les conseils généraux. Nous devons démasquer l'abandon total de politique de classe des chefs socialistes qui, encore plus cyniquement qu'ailleurs, trahissent les intérêts du prolétariat dans les organismes départementaux. Non spécialiste dans la question, je termine ces quelques remarques, combien incomplètes, au sujet de notre programme d'action sur le terrain départemental.

28
Ces remarques rapides montrent que, malgré ses compétences très limitées, le conseil général constitue pour nous un champ d'action important et peut nous fournir une tribune que nous ne devons pas dédaigner.

SUR LE GROUPE « QUE FAIRE? » Interview
Simple, direct et même poignant est le chemin de la rupture avec le PCF. Le message est clair, l' histoire interne du stalinisme est àfaire. L'itinéraire des militants révolutionnaires victimes des purges en est la source car ils épousaient le sentiment des masses. La conception stalinienne du parti révolutionnaire est ici remise en cause. On se rendait compte de difficultés dans la pratique quotidienne : moi, en faisant les écoles, en visitant les régions, en rencontrant ce qu'il y avait de plus vivant, de plus animé dans les directions locales. Je sentais à quel point le parti était isolé, à quel point, en dehors de la CGTU, nos canaux de pénétration dans la classe ouvrière étaient taris par ces attitudes sectaires. En effet, malgré l'élimination du « groupe », elles continuaient sous une forme moins violente, mais la trame fondamentale - troisième période, social-fascisme, et d'autres fantaisies de cet ordre - continuaient à nous nuire dans notre action politique quotidienne. Nous réfléchissions aux problèmes politiques, nous confrontions les consignes avec la réalité et nous en arrivions à une sorte de dédoublement de la personnalité: on faisait le boulot qu'on nous demandait de faire; mais on le faisait avec de plus en plus de réticences, avec de plus en plus d'atténuations, en essayant, par différents biais, de contrebalancer cette orientation. Kagan prépare, par exemple, un numéro spécial des Cahiers du bolchevisme pour le cinquantenaire de la mort de Marx, en 1933, publiant, entre

30
autres, un article sur la lecture du Capital. Et voilà qu'il sort un texte, inédit en français: une lettre critique d'Engels sur l'attitude gauchiste, sectaire, des blanquistes réfugiés à Londres, laquelle allait, bien entendu, à l'encontre de l'orientation du Komintern.Il fait le même jeu avec les citations de Lénine, avec un texte sur « les trois L ». Bref, on triche, on biaise, tout en respectant les consignes,évidemment; sinon, on saute. L'avènement d'Hitler au pouvoir fut la cause du ras-le-bol.il y avait un sentiment d'extrême danger.Nous nous rendionscompte que, là, nous étions clairvoyants - nous n'étions pas les seuls -,
que les dangers devenaient imminents, que ça tournait mal... Pour nous, ce n'était pas idéologique, c'était une véritable catastrophe: des gens que l'on connaissait, qui arrivaient d'Allemagne et racontaient comment ça se passait: quelle désorganisation, quel terrible affolement dans la classe ouvrière - les ouvriers de chez nous ne sachant pas où aller et votant de l'autre côté, certains passant directement de notre service d'ordre aux S.A. Et tout ça, à chaud, d'une manière vivante, par le biais des camarades qui sortaient de prison ou de la clandestinité. C'était une épreuve tragique, provoquant une véritable crispation. Ce n'était pas une critique raisonnée, mais quelque chose qui nous affectait dans les tripes plus encore que dans la tête. On se disait: « Là, attention, on risque l'avenir, tout l'avenir. » Alors, engager une bataille politique publique, nous étions assez âgés pour savoir quel avait été l'aboutissement de toutes les oppositions officielles. Nous avons donc décidé de publier une revue clandestine; doublement clandestine, par rapport à la police et par rapport au parti. Nous étions organisés pour durer et je serais resté s'il n'y avait eu les procès de Moscou. Pour faire comprendre mon attitude, je dois raconter I'histoire de la mort de mon ami Pourmann. Chaque fois qu'il passait à Paris, il venait chez moi. J'avais l'estomac plein de venin et je dégorgeais tout cela. Il s'allongeait sur notre lit commun; il enlevait sa cravate, ses chaussures, sa veste, et se couchait. Moi, je marchais. Et c'est comme ça que pendant des heures, quelquefois pendant la moitié de la nuit, on cogitait en

31
dehors de toutes les règles: lui n'était plus le délégué du Komintern, moi je n'étais plus le mem~re de l'agit-prop du parti. n n'y avait que deux vieux amis, deux révolutionnaires qui confrontaient leur expérience. Une fois de plus, Pourmann passe chez moi arrivant d'Espagne où l'IC l'a muté, il va au 13eplénum, fin novembre 1933. n est silencieux, il a le visage fermé. Il m'écoute déverser toute cette bile accumulée depuis des mois. Finalement, une jeune fille vient le chercher car il a pour consigne de se rendre sans délai au port de départ de son bateau. Pounnann

se lève, remet ses chaussures, et me dit: « Écoute Victor,tout ça
c'est en partie vrai. Tu as raison, on s'est beaucoup fourvoyé. Mais sache une chose: en dehors du parti, il n'y a rien! » Là-dessus, il s'en va. Quinze jours plus tard, la même jeune fille passe chez moi et m'annonce que Pounnann s'est suicidé, sans autre détail. Pour moi, c'était un choc terrible et j'attendais avec d'autant plus d'impatience le retour de Georges qui me raconta exactement ce qui s'était passé au Lux. C'était le commencement de la chasse aux polonais, et Pounnann fut convoqué par Piatnitski. Ils eurent une longue conversation tandis que se déroulaient les délibérations officielles. Pourmann rentre au Lux, assez tard le soir, et il dit à sa femme Bronka: «Je n'ai plus de cigarettes, veux-tu aller m'en chercher à l'hôtel Métropole. ». Elle s'en va et, immédiatement après, il se tire une balle dans la tête. C'était une période où pas mal de polonais étaient déjà emprisonnés, où l'on commençait à les arrêter, même en province: en Ukraine, par exemple, on avait arrêté un couple de mes anciens amis; ils avaient complètement disparu... J'ai donc établi un lien de causalité entre cette phrase de Pourmann « En dehors du parti, il n'y a rien! » et ce suicide. Il est clair qu'on lui a probablement demandé de déposer contre les dirigeants du parti polonais, qu'il a considéré ça comme indigne de lui, de sa solidarité, des liens fraternels avec les autres dirigeants historiques du parti polonais. Puisqu'en dehors du parti il n'y avait rien et puisque, dans le parti, il ne pouvait pas faire ce qu'on lui demandait, il n'avait plus qu'à partir. Ça peut apparaître comme quelque chose de très extérieur

32
à la {X)litique: ce n'est pas vrai. Pour moi, ce fut un des éléments de rupture émotionnelle avec le Komintern, un de ceux qui ont contribué à ce que, quand a éclaté la bombe du premier procès de Moscou, quand on a fait avouer à Grishka Zinoviev qu'il était un espion japonais, je me suis dit, j'ai dit à ma femme: « Si Grishka Zinoviev est bon pour être un espion japonais, moi je suis beaucoup mieux placé pour être un agent du 2e Bureau polonais... Et je ne veux pas mourir comme agent du 2e Bureau polonais! » Je suis

rentré des environs d'Evian. Ma femme a confié notre enfant à mes parents en Pologne, et moi j'ai fait savoir à Fried que je quittais le parti.

À PROPOS DE L'APPAUVRISSEMENT ABSOLU DE LA CLASSE OUVRIÈRE
Émissions de radio vers l'étranger, 4 juillet 1955.
Une dénonciation du caractère non marxiste des analyses staliniennes du salariat, preuve supplémentaire de l'opportunisme du PCF au temps de la guerre froide. La loi d'airain des salaires et la paupérisation absolue des masses sont une absurdité que Marx combattait, ce fut et cela reste une partie du discours politique du PCF. Ilfaut lire et relire Marx.

Une vive controverse s'est engagée au récent congrès de la CGT, entre les dirigeants communistes et progressistes de la grande centrale syndicale. Elle portait en apparence sur l' opportunité d'un programme des réfonnes que les progressistes voulaient maintenir et développer et que les communistes sont paIVenus à faire remplacer par un simple catalogue des revendications immédiates. Mais le fond du désaccord était ailleurs. Il s'agissait de détenniner si, en régime capitaliste, la condition ouvrière pouvait être améliorée et, en ce cas, un plan de réfonnes était justifié, ou si elle ne pouvait qu'empirer tant au sens absolu que relatif, et alors tout plan de réformes devenait superflu. La question a été posée, avant de rebondir au congrès de la CGT, par M. Thorez, secrétaire général du parti communiste fran-

çais, dans un grand article publié, il y a quatre mois, dans « Les
Cahiers du communisme ». En s'appuyant sur certaines statistiques des ministères des Finances et du Travail, ainsi que sur les évaluations du seIVice de documentation de la CGT, M. Thorez a

34
abouti à la conclusion que le sort de la classe ouvrière s'aggrave en régime capitaliste et que les salaires ne bénéficient sous aucune fonne des progrès de la science et de la technique. Cette thèse sur l'appauvrissement absolu et relatif des salariés en régime capitaliste a été reprise maintes fois par des leaders communistes de moindre importance et notamment par M. Frachon, secrétaire général de la CGT, qui est allé encore plus loin en déclarant que le phénomène d'appauvrissement concerne aussi bien les salariés français que ceux des Etats-Unis d'Amérique. Tout dernièrement encore, M. Thorez est revenu à la charge dans L' Humanité, pour reprendre, contre M. Mendès France, sa thèse favorite et dénoncer comme mystification et duperie toute possibilité d'améliorer le sort actuel de la classe ouvrière.
LA THÉORIE

Voyons dans quelle mesure cette thèse de M. Thorez est bien fondée dans la théorie et dans la réalité. Les communistes se réclament abusivement de Marx pour étayer leur opinion. Or Marx déclarait que la situation des salariés se détériorerait progressivement, par le jeu des lois du marché, si les salariés ne s'organi-

saientpas, ne ripostaientpas « aux empiétements quotidiens du
capital », n'arrachaient pas à ce dernier de concessions nouvelles. il ne faut pas oublier en outre que Marx a considéré comme une revendication prolétarienne essentielle la loi des huit heures substituant au simple contrat entre le patron et l'ouvrier une limitation obligatoire de la durée du travail. Depuis lors, les victoires ouvrières ne se comptent plus dans le domaine de la législation sociale. L'automatisme impitoyable de la concurrence ne joue plus, comme au XIXc siècle, sur le marché du travail, grâce à la solidarité ouvrière et à l'intervention législative qui s'opposent à l'exploitation illimitée du travail salarié. C'est pourquoi il est inexact de prétendre que l'appauvrissement des salariés est inéluctable et que Marx l'a prétendu dans ses écrits. Bien au contraire, dans une polémique célèbre avec

35
Lassalle, théoricien socialiste allemand qui lui était contemporain, Marx a combattu avec vigueur la prétendue loi d'airain élaborée par Lassalle selon laquelle les salaires ne pourraient jamais qu'assurer le niveau minimum d'existence des travailleurs en régime capitaliste. Aucune loi d'airain n'empêche les salariés d'obtenir, si la conjoncture est favorable et s'ils sont organisés et solidaires, de meilleures conditions de travail et des salaires plus élevés, affinnait Marx. De plus, c'est en mettant un frein à leur exploitation par les bas salaires et par la durée excessive de la journée de travail que les salariés ont contribué, pour leur part, au progrès technique, les patrons faisant alors appel à la machine pour faire baisser leurs prix de revient. D'où phénomène concomitant: le progrès technique et les hauts salaires, alors que les bas salaires et la longue journée de travail freinent le développement du machinisme et de

la productivité.

.

Ce sont là des notions élémentaires dont l'ignorance a amené les chefs communistes français à nier le progrès matériel réalisé grâce au machinisme et à soutenir la thèse selon laquelle les ouvriers vivaient mieux au Moyen Age qu'actuellement. En l'affinnant, les communistes français rejoignent, sans s'en douter, les théories des fondateurs du féodalisme, adversaires du machinisme et du progrès économique. Ils rejoignent également, à plus d'un siècle de distance, les briseurs de machines qui, à l'aube du capitalisme industriel, croyaient pouvoir arrêter la marche du temps, en s'opposant, au nom des formes périmées de l'artisanat et de la manufacture, à la naissance de l'industrie moderne. N'en déplaise à leurs héritiers inattendus, Marx a toujours prôné le progrès industriel et fustigé le caractère réactionnaire des briseurs de machines. Non moins surprenante est l'attitude des communistes à l'égard de l'augmentation de la productivité du travail. Au lieu de demander que l'équivalent du sur produit soit attribué en majeure partie aux ouvriers, les communistes s'élèvent contre l'augmentation de la productivité, la confondant avec l'intensité du travail.

36 Or il est parfaitement possible d'accroître la productivité, grâce aux nouvelles machines ou procédés, sans augmenter l'intensité de travail. Ajoutons que la productivité accrue mène, en régime concurrentiel, à une baisse des prix, ce qui pennettrait aux salariés, s'ils sont bien défendus, d'en tirer un double bénéfice,en tant que producteurs, par des salaires plus élevés, et en tant que consommateurs,par les prix plus bas.
L'AMÉLIORATION DU NIVEAU DE VIE DES SALARIÉS

Nous avons examiné le bien-fondé de la thèse de M. Thorez selon laquelle la situation des salariés se détériore inéluctablement en régime capitaliste aussi bien dans le sens absolu que relatif et que le progrès technique ne profite qu'au patronat. Nous avons essayé de montrer que cette thèse est contraire à la théorie de Marx, dont se réclame M. Thorez, et que le progrès technique est compatible avec le progrès social. Passons maintenant aux faits. Peut-on contester l'immense enrichissement collectif dO au développement du machinisme? Cela paraît impossible. La longue journée de travail, qui était en moyenne de dix à douze heures, a été réduite à 8 heures, parfois moins. Les enfants ne travaillent plus dans les usines comme aux premiers temps du capitalisme, la production et la sécurité du travail ont fait des progrès énormes. En contrepartie d'un travail moins long, mais plus fatigant et aussi plus productif, le salarié moyen dispose d'une quantité plus grande de biens de consommation de qualité supérieure. Il mange plus de viande, de graisses animales, de sucre, plus de fruits frais et de légumes verts, il boit plus de vin et de café. Il mange moins de pain et de pommes de terre. Sa nourriture est plus variée et plus saine, il consomme plus de calories et de vitamines qu'il y a un siècle, ou même un demisiècle. Il s 'habille mieux. Il est difficile maintenant de distinguer un ouvrier qualifié d'un technicien à la sortie de l'usine. Les femmes d'ouvrier portent souvent le même linge, les mêmes modèles de robe, quoique de qualité inférieure, que ceux des bour-

37 geois moyens. Des besoins nouveaux, d'hygiène, de lecture, de spectacle, le journal, le cinéma, des distractions à domicile, la radio et la télévision, sont nés et ont été en partie satisfaits par la démocratisation des techniques.Enfin, les loisirs, inexistants auparavant,ont pu être organisés,grâce aux sports, et les vacances payées ont permis aux salariés de se dépayser, de restaurer leurs
forces physiques et neIVeuses. Tout cela a été obtenu au prix d'un effort plus grand, d'une fatigue souvent accablante, par l'intégration généralisée des femmes dans le cycle industriel. Mais, en dépit de ces inconvénients, en dépit de la crise du logement qui défavorise les jeunes ménages et empêche la mobilité de la main-d'œuvre, aucun manœuvre-balai de notre époque ne consentirait à revenir en arrière et à mener la vie d'un ouvrier, même qualifié, d'il Ya cent ou cinquante ans. Est-ce à dire que tout va bien dans le meilleur des mondes possible et que les salariés n'ont qu'à attendre passivement l'amélioration automatique de leur sort, due au machinisme et à la productivité accrue? Une telle vue idyllique de la réalité serait inexacte. Si le niveau de vie des salariés s'est incontestablement élevé dans le sens absolu, si, malgré la dépense supérieure des forces, l'ouvrier moderne vit mieux que son grand-père, il n'est pas niable qu'en France, notamment, la part salariale du revenu annuel global reste invariable par rapport à l'avant-guerre et tendrait même parfois à diminuer. Cela veut dire que les salariés français ne bénéficient pas encore suffisamment des progrès techniques et que même les
avantages que leur apporte la Sécurité sociale ont été en gros pré-

levés sur le fonds général des salariés; on peut donc parler, jusqu'à un certain point, d'un certain appauvrissement relatif des salariés français par rapport aux autres couches de la population, et les communistes en tirent les meilleurs effets pour leur propagande. Mais ce qui reste vrai, dans une certaine mesure, en France, en

38
raison notamment d'un système de distribution dont tous les réformateurs soulignent le caractère vétuste et d'une production agricole où la petite propriété domine encore, avec la rançon de prix de revient trop élevés, n'est pas vrai dans d'autres pays capitalistes. il est prouvé, au contraire, aussi bien en Grande-Bretagne qu'au Etats-Unis, au Canada et dans les pays scandinaves, pour ne pas trop allonger cette émnumération, que la part des salaires a augmenté dans le revenu national, autrement dit que la situation des salariés s'est améliorée dans ces pays aussi bien absolument que relativement aux autres classes sociales. En France même, un sondage plus détaillé permet de constater qu'au sein de la classe ouvrière la répartition de la masse salariale s'est modifiée au détriment des ouvriers des grandes villes, techniciens, ouvriers qualifiés, célibataires et au bénéfice des ouvriers des petites villes et bourgades, des ouvriers spécialisés et manœuvres, des pères de famille, des femmes, des jeunes, des malades et des retraités. Une telle répartition de la masse salariale, si elle tend à écraser la hiérarchie professionnelle et défavorise, de ce fait, la qualification technique, améliore le niveau de vie des couches les plus défavorisées et constitue, dans ce sens, un élément de progrès social. Il est donc inexact de prétendre que le niveau de vie des salariés est plus bas que dans le passé. Il est aussi inexact de prétendre que la part des salaires a baissé dans le revenu global de la plupart des pays occidentaux. On peut affirmer, au contraire, qu'il n'est pas impossible pour la classe ouvrière, les conditions objectives et son action collective aidant, d'obtenir l'amélioration de son sort au sein du régime capitaliste. Cette amélioration, si elle reste toujours précaire, exposée à une contre-offensive patronale, n'en est pas moins effective. Cette amélioration, dont nous avons essayé de préciser les possibilités et les limites, n'empêche nullement les socialistes de toutes obédiences de tendre à l'abolition du salariat et à l'instauration d'un régime d'où serait définitivement bannie l'exploitation du travail. Mais cela, comme dirait Kipling, est une autre histoire.

39
PAUPÉRISME ET OPPORTUNISME

Nous avons Essayé de montrer que, ni sur le plan théorique ni sur le plan pratique, la thèse communiste de l'appauvrissement absolu de la classe ouvrière ne peut être sérieusement soutenue. Il nous reste à rechercher pourquoi cette thèse a été mise en avant au moment même où, en essayant, à l'exemple de l'URSS, de sortir de leur isolement, les communistes français proposent, avec insistance, l'unité d'action aux socialistes et préconisent la fonnation d'un nouveau Front populaire, en vue des élections législatives de 1956. Une contradiction apparente frappe tout observateur objectif entre la souplesse tactique des communistes et leur subit raidissement doctrinal. Comment comptent-ils conclure une alliance avec les socialistes et, a fortiori, avec les radicaux - qui d'ailleurs s'y refusent - s'ils renoncent d'emblée à tout programme de réformes, seul ciment possible d'une alliance éventuelle? A cette objection M. Frachon, secrétaire général de la CGT, à répondu en disant qu'il n'incombe pas à LA CGT d'élaborer un tel programme mais aux formations adhérant au futur Front populaire. Autrement dit, les communistes n'accepteront un programme de réformes sociales qu'à condition que soit fonné le Front populaire. Sinon, si un tel programme était mis en vigueur par une union des gauches sans la participation des communistes, ces derniers feraient tout leur possible pour faire échouer cette expérience, en mobilisant les mécontents autour des revendications démagogiques et en se moquant totalement, comme le dit M. Frachon, de la possibilité concrète de leur réalisation. Le secrétaire général de la CGT a dénoncé, avec une violence particulière, comme une mystification, toute nouvelle expérience de M. Mendès France ou une tentative analogue. Les réfonnes de structure, qui pourraient apporter de substantiels avantages aux travailleurs français, ne trouvent nulle grâce au yeux des leaders communistes. L'union des gauches se fera avec nous ou ne se fera pas, telle semble être leur pensée intime.

40
Même si, par impossible, un nouveau front populaire se fonnait en France, les communistes pourraient soit mettre une sourdine à leurs revendications démagogiques, si la politique étrangère d'un tel gouvernement leur convenait, soit jouer le double jeu du soutien et de la pression populaire qui leur a si bien réussi, en 1936, et a contribué à l'échec du gouvernement Léon Blum. Ici nous touchons à l'essentiel. Le cahier des revendications immédiates, établi par le dernier congrès de la CGT, constitue un moyen de pression sur le futur gouvernement français. Si la politique étrangère de ce gouvernement est confonne aux désirs des dirigeants soviétiques, même un cabinet très modéré sur le plan social pourra compter sur le soutien direct ou indirect des communistes. Si elle est contraire à la politique extérieure de l'URSS, même un cabinet de gauche, promoteur de réfonnes sociales hardies, n'échappera pas à leur censure. Cependant, pourrait-on objecter, le grand patronat redoute la poussée revendicative que prépare le parti communiste. Certes, il la redoute, pourrait-on répondre, mais, tout compte fait, il craint moins une augmentation, même massive, des salaires, qu'il a appris à compenser en 1936 et 1945 par la hausse des prix et par l'inflation, que des réformes structurelles dont les effets sont beaucoup plus durables. Ainsi, au moment où l'URSS s'efforce d'améliorer les relations avec l'Occident et prêche la coexistence pacifique, les communistes français, tout en proposant l'union aux socialistes et aux radicaux, s'enferment dans une intransigeance doctrinale, rendant toute alliance impossible. Déjà, en réponse à leurs offres d'unité d'action, la CGT-Force ouvrière et le parti socialiste ont répondu par des fins de non-recevoir. Déjà, les radicaux ont affirmé, par la bouche de M. Mendès France, leur volonté de réaliser une union des gauches à l'exclusion des communistes. Les communistes nous ont habitués à des changements brusques de leur tactique, passant, au gré des circonstances, de la violence à la douceur et inversement. Mais ils n'ont jamais essayé encore d'appliquer simultanément deux tactiques contradictoires,

41
celle de l'intransigeance et celle de la séduction. La tentative actuelle pourrait leur apporter plus de déboires que de succès. A vouloir miser sur les deux tableaux à la fois, les dirigeants communistes français risquent de s'aliéner de nombreuses sympathies dont ils bénéficient - comme l'a prouvé l'abstention de 1820 syndicats au congrès de la CGT - et d'aggraver encore leur isolement au sein de la nation.

TRENTE ANS APRÈS LA VICTOIRE DU FRONT POPULAIRE

Notre camarade Ernest Labrousse, professeur honoraire à la Sorbonne, directeur à l'École des hautes études, a bien voulu accorder à L'Action une interview exclusive à propos du 30e anniversaire de la victoire du Front populaire et des grèves de juin 1936. Voici le texte de cette interview, par Victor Fay.

L'Action, juin-juillet 1966. QUESTION: Qu'était à votre avis le Front populaire? RÉPONSE: C'était avant tout le contact et l'élan des gauches retrouvés. Il y a chez elles une dynamique du contact et du mouvement commun, née de causes profondes à certains temps de l 'histoire. Non que l'union des gauches ait été d'ailleurs exceptionnelle dans notre passé. Loin d'être l'exception, ellé a été la règle durant près de deux tiers de siècle, au cours de la plupart des grandes consultations électorales de la Troisième République, et cela, des débuts du régime aux élections de 1936. Au second tour de scrutin, où les résultats décisifs étaient obtenus, les gauches « bloquaient » contre les droites. L'épisode sécessionniste du communisme, lors des élections de 1928 et de 1932, avait mal tourné pour

ses auteurs, qui n'insistèrent pas. Bref, au temps de Gambetta comme de Clemenceau, de Guesde et de Jaurès comme de Léon

43
Blum, aux élections législatives comme aux élections locales, les gauches se rassemblaient à l 'heure du choix. Ce qui nous a valu, avant la Grande Guerre de 1914, l'école laïque, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, une amorce de législation sociale et de réforme fiscale, et, par-dessus tout, cette atmosphère républicaine, cette solidité des fondations du régime, qui défiait les coups d'Etat. L'union des gauches est dans la tradition démocratique et correspond à un commun passé de victoire. L'année 1936 répond ainsi à une longue tradition. Mais sur un mode nouveau. Et à un degré qui en transfonne presque la nature. Mais 1936 ne fut pas simplement une rencontre éphémère, ne dura pas seulement le temps d'un scrutin. Avant et après, apparaît un immense mouvement, une immense campagne menée en commun, sur des thèmes communs, avec des manifestations communes qui résonnaient dans le pays tout entier. Celte rencontre des forces démocratiques agrandissait tout, élevait tout à des hauteurs

nouvelles. La dimension comme l'enthousiasme des cortèges. La dimension comme l'enthousiasme des grèves. L'action politique et l'action économique finalement se confondirent. Ainsi naquit juin 1936.
QUESTION: Le Front populaire a-t-il bien été, comme l'a dit Jouhaux, le début d'une ère nouvelle pour les travailleurs français ? RÉPONSE: Une ère nouvelle? Evitons d'agrandir une grande époque. 1936 présente sans doute quelques caractères révolutionnaires. Si les révolutions sont bien les fameuses locomotives de I'histoire dont Marx a parlé, il faut convenir que les choses sont allées vite. La vigueur et l'extension de la poussée populaire qui fut à l'origine des résultats obtenus, le concours du gouvernement présidé par Léon Blum, la pression économique et politique conjuguées marquent bien cette sorte de soudaine rupture, caractéristique des révolutions. On respirait alors, même dans cette atmosphère un peu kennesse et bon enfant du mouvement ouvrier,

44
une certaine odeur de révolution. Mais, encore une fois, n'exagérons rien. N'abusons pas des mots. Entre juin et août 1936 est née d'un coup une coloration nouvelle de la vie ouvrière. Les congés payés, la semaine de quarente heures, les conventions collectives généralisées - et n'oublions pas non plus la création de grands organismes nouveaux comme l'Office du blé - tout cela marque bien un temps de rupture. TIn'y a pas eu de révolution pour autant. Les classes dirigeantes sont restées en place. Le mécanisme des prix est resté pour l'essentiel sous le contrôle de l'entreprise privée. Autrement dit, le contrôle des moyens de production est resté entre les mains du capitalisme. Tant qu'il n'y a pas de propriété et d'exploitation collectives des moyens de production, tant qu'il n'y a pas de gestion ouvrière, tant que l'usine n'est pas devenue une république, il n'y a pas de révolution! QUESTION: Cette révolution, le Front populaire ne pouvaitil pas la faire dans l'élan de juin 1936 ? RÉPONSE: TIest déjà bien difficile de faire l'histoire, et à plus forte raison de la refaire. Il suffit quand même de..se rappeler l'équilibre des forces politiques en France, ainsi que les nécessités d'un rassemblement international aussi large que possible, contre la menace hitlérienne, pour comprendre que tout n'était pas possible en juin 1936. QUESTION: Les accords Matignon peuvent-ils être considérés comme « la journée du 4 août du patronat français» ? RÉPONSE: La journée du 4 Août ne vient qu'après le 14 juillet. Or, le 14 Juillet fut bien une journée de révolution. La révolution parisienne donne le signal de la révolution provinciale. La noblesse est traquée partout. D'où la grande peur sociale. D'où le 4 Août. La société des ordres fait place à la société des classes. Juin 1936 n'est en rien un 14 Juillet. Il n'a pas brisé la société des classes, les accords Matignon ne marquent nullement la capitula-

45 tion du patronat devant la société sans classes qu'il n'est nullement question d'instituer. Autrement dit, le patronat conseIVe l'essentiel de ses privilèges, loin de les abandonner dans ce prétendu 4 AoQt.

Mais, s'il n'y a pas eu de 4 Août, il y a eu quand même une grande peur, la grande peur du patronat et des bien-pensants. Une peur sociale, devant ce mouvement aux dimensions et aux fonnes jusqu'alors inconnues, et dont certains milieux s'exagèrent alors la puissance. QUESTION: A trente ans de distance, qu'est-ce qui demeure du Front populaire dans les faits et dans la conscience populaire? RÉPONSE: Dans les faits? Je ne puis que citer de mémoire l'excellente fonnule d'un membre du Conseil d'État, Pierre Juvigny, lors du colloque Léon Blum, organisé l'année dernière à « Sciences Po » ; alors, disait-il, est né le droit commun de la condition ouvrière transfonnée d' aujourd 'huL Dans la conscience populaire? Ne parlons pas de nostalgie: c'est une question d'âge et de bonne santé morale. Mais parlons chez tous du souvenir toujours ému d'une grande victoire commune, d'un souvenir éclatant: une sorte d'Austerlitz éphémère.
Dont la tactique est à reprendre. Vers de nouvelles stratégies.

EXISTE-T-IL UN MODÈLE FRANÇAIS DU SOCIALISME?
Le Monde diplomatique - janvier 1969 Une analyse d'une grande pertinence qui met en évidence le décalage entre une pensée sociale marquée par la révolution industrielle du 1ge siècle et la modification profonde des processus de production à la fin du 20e siècle. La crise est là, les mouvements politiques et sociaux des années 1960 en sont la préfiguration. La perception de l'ampleur du phénomène et la nécessité pour le socialisme de s'adapter sont particulièrement bien soulignées notamment pour le bloc soviétique. Existe-t-il un modèle français du socialisme? Ce problème préoccupe, à I'heure présente, toutes les écoles socialistes en France. fi est relativement nouveau ; ou plutôt, il est posé en d'autres tennes et en fonction d'autres critères. Les événements de mai-juin, en France, l'invasion de la Tchécoslovaquie par les armées de cinq pays « orthodoxes », ont mis en pleine lumière l'urgence d'explorer les voies d'accès au socialisme: tant de la conquête du pouvoir que de l'édification socialiste. Le problème du socialisme français, qui semblait se perdre dans les brumes de l'avenir, a surgi avec une surprenante acuité de l'affrontement de mai-juin et de la confrontation des méthodes d'action et de lutte préconisées par les différents courants socialistes. Presque en même temps, l'arrêt brutal du processus de démocratisation en Tchécoslovaquie a inscrit à l'ordre du jour le rapport entre la liberté et le socialisme.

47
Cette fennentation idéologique ne se produit pas en vase clos, elle n'est pas spécifiquement française. La révolte des étudiants, dont le nombre augmente sans cesse, est un phénomène mondial; elle touche avant tout les pays industriels où le niveau de connaissances s'élève rapidement, afin de répondre au niveau technologique de l'économie. Le décalage entre le développement de l'infrastructure, d'une part, et l'organisation scientifique et technique de l'enseignement, de la recherche et de la production, d'autre part, a provoqué une crise grave et l'occupation des universités par les étudiants, suivies de l'occupation des usines par les ouvriers. Un décalage analogue se fait sentir entre les besoins des pays industriels développés et les structures que leur ont imposées les communistes, là où ils détiennent le pouvoir. Une crise aiguë a éclaté en Tchécoslovaquie, en raison de ses .traditions démocratiques et de ses assises industrielles. Mais la même crise, à l'état latent, s'installe dans les autres pays à direction communiste au fur et à mesure qu'ils s'industrialisent, comme le prouvent les diverses réfonnes économiques entreprises dans ces pays (URSS, Hongrie, Roumanie, etc). Phénomènes indépendants, certes; ils sont dus toutefois à des causes engendrées par la nouvelle révolution scientifique et technique, qui pose, d'une manière différente mais convergente, le problème de l'évolution des pays industriels, tant capitalistes que d'inspiration socialiste, des formes et des modalités de cette évolution. C'est dans ce contexte international que s'inscrit la recherche actuelle du modèle français du socialisme. Elle est multiple et variée. Elle est conservatrice pour ceux qui s'attachent à la tradition social-démocrate; réfoffiliste par rapport au modèle soviétique; novatrice, pour ceux qui, se situant à gauche du PCF, tendent à rompre aussi bien avec le modèle social-démocrate, adapté aux circonstances, qu'avec le modèle soviétique plus ou moins aménagé.

48
Cette diversité d'attaches et de projets fait la richesse mais aussi la faiblesse de cette recherche, car elle s'opère le plus souvent en rangs dispersés, la confrontation se réduisant à un dialogue de sourds, chacun croyant détenir la vérité et rejetant d'emblée, comme enunés, toute proposition et programme qui ne seraient pas confonnes à un schéma préfabriqué et considéré comme seul valable. Une chose paraît acquise à ce stade initial de la recherche; les modèles anciens sont remis en question, soit pour être adaptés aux circonstances, soit pour être rejetés et remplacés. Dans les deux cas, la stagnation théorique est tenninée. Qu'on ait tort ou raison, on ressent une impérieuse nécessité de poser ou de reposer les problèmes fondamentaux, repoussés jusqu'à ces temps derniers à l'arrière-plan par ceux des tactiques et des alliances. La crise de la gauche en France, consécutive à l'échec du mouvement de mai-juin, n'a pas seulement remis en question les programmes, les structures et les alliances; elle a suscité, au sein des organisations existantes, tant anciennes que nouvelles, des clivages qui débouchent sur la contestation panielle ou globale de l'acquis de la pensée socialiste en France. Or, cet acquis pèse d'autant plus que l'organisme est plus ancien et que ses adhérents ont été fonnés par référence au passé. De ce point de vue, l'évolution de la SFIO et du PCF est beaucoup plus difficile que celle, par exemple, du PSU parce que leur acquis est plus grand, leur histoire plus ancienne et, par conséquence, leur résistance aux novations théoriques et pratiques plus tenace. Les controverses qui ont abouti à la scission de Tours et à la fondation du parti communiste, en 1920, se sont déplacées. C'est ainsi que, à l'expérience, on a pu constater que la voie réformiste, préconisée par la social-démocratie, n'a débouché nulle part sur le socialisme. C'est ainsi que la voie révolutionnaire, inspirée du modèle soviétique, a abouti à des « défonnations », qui ont obligé les communistes eux-mêmes à la « rectifier» et à en modifier certains aspects. Des deux côtés, cependant, on s'efforce à maintenir les prin-

49
cipes, tout en adoptant la pratique politique aux conditions nouvelles. Les socialistes mettent l'accent sur la nécessité de la démo-

cratie, sans s'intéresser aux différences entre démocratie « bourgeoise »et« socialiste ». Ce qui n'empêche pas M. Guy Mollet de

proclamer son attachementà la glorieuse doctrine de la « révolu-

tionsociale(1)>>.
Chacun d'eux (pC et la SFIO) a sa préhistoire et s'en réclame. Pour M. Guy Mollet, dont la pratique ultra-réfonniste est bien connue, l'attachement à la «glorieuse doctrine» héritée du guesdisme et qui se réfère à l'idée abstraite de « révolution sociale », rend plus facile le rapprochement avec les communistes dans la mesure où ces derniers répudient le stalinisme. Pour M. Waldeck-Rochet, certaines déclarations de Maurice Thorez, celle notamment de 1946, pennettent de parler des voies particulières du socialisme français et de « l'indépendance» du PCF à l'égard de Moscou. En réalité, ces références et ces précédents sont de circonstance. Ils ne s'insèrent dans aucune pratique{XJlitique.M. Guy Mollet a parlé de la nécessité d'effacer la scission de Tours et de refaire l'unité ouvrière, même en période de lutte acharnée contre les communistes. Les déclarations de Maurice Thorez ne l'ont pas empêché de glorifier le modèle soviétique, d'exalter le stalinisme et dè proclamer l'attachement inconditionnel de son parti à la « patrie du socialisme ». La situation actuelle est tout autre. M. Guy Mollet, face au gaullisme, préconise l'alliance à long tenne avec le PCF, bien qu'il hésite à s'y associer au sein d'un gouvernement commun. n admet qu'un tel gouvernement, en cas d'accord sur le programme et les garanties de son respect, dépasse par son action réfonnatrice les limites du régime capitaliste et entreprenne l'édification du socialisme en France. Cette orientation, une fois admise, de nombreux problèmes restent à résoudre. Comment concilier les réfonnes socialistes en France avec l'appartenance à l'Europe des Six et, a fortiori, avec
(1) Guy Mollet. Les Chances du socialisme. Fayard.