Corée du Nord : Dénucléarisation et la succession de KIM Jong-il

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Mise à part la crainte d'une nouvelle guerre de Corée, des énigmes restent au centre des préoccupations de la communauté internationale. L'une d'elle est liée au processus de succession entamé fin septembre 2010 à Pyongyang. L'autre problème, le plus important, est celui du nucléaire. La dénucléarisation de la Corée du Nord n'a pas abouti, et depuis 1990, les Nord-Coréens ont obtenu tout ce qu'ils exigeaient, y compris de négocier directement avec Washington, sans pour autant renoncer à l'arme atomique.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782296448766
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La Dénucléarisation
de la Corée du Nord
et
la Succession de KIM Jong-il

Points sur l'Asie
Collection dirigée par Philippe Delalande


Dernières parutions

Claude Helper, La Dénucléarisation de la Corée du Nord et la Succession de
KIM Jong-il, dans le contexte géopolitique et de sécurité en Asie-Pacifique,
2010
Mathieu BARATIER, Les Chinois aujourd’hui, 2010
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Bhutto, 2010.
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2009, 2010.
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2010.
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à la politisation des basses castes, 2010.
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et rapports sociaux en Asie du Sud, 2009.
Maja A. NAZARUK, La prostitution en Asie du Sud-Est, 2009.
Anne BUISSON, Alphabétisation et éducation en Inde
Jean-Pierre CABESTAN et Tanguy LE PESANT, L’esprit de défense de
Taiwan face à la Chine, 2009.
Chloé SZULZINGER, Les Femmes dans l’immigration vietnamienne en
France de 1950 à nos jours, 2009.
Marc DELPLANQUE, Le Japon résigné, 2009.
Alain LAMBALLE, L’eau en Asie du Sud : confrontation ou coopération ?,
2009.
Stephen DUSO-BAUDUIN, Sociostratégie de la Chine : dragon, panda ou
qilin ?, 2009.
Michel POUSSE, L’Inde et le monde contemporain, histoire des relations
internationales de 1947 à nos jours, 2009.
Claude HELPER, Corée : réunification, mission impossible ? Quid de
l’après Kim-Jong-il ?, 2008.

Claude HELPER






La Dénucléarisation
de la Corée du Nord
et
la Succession de KIM Jong-il






Dans le contexte géopolitique et de sécurité en Asie-Pacifique















Du même auteur, dans la même collection

Corée : Réunification mission impossible – Quid de l’après KIM Jong-il,
L’Harmattan 2008

Qui a peur de la Corée du Nord – La Saga nucléaire de KIM Jong-il,
L’Harmattan2007
























© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13345-7
EAN : 9782296133457

AVANT-PROPOS





1Depuis les années 1990, les Etats-Unis, l’AIEA, puis les ‘entretiens à six’
et la communauté internationale tentent d’obtenir de la République populaire et
démocratique de Corée (RPDC : Corée du Nord) qu’elle abandonne son
programme nucléaire militaire. De crise en crise, la question qui se pose est :
« Quel avenir pour la péninsule Coréenne, dénucléarisation, réconciliation ou
conflit ? ». Cette question est justifiée par les incidents récents qui ont créé un
regain de tensions, comme le naufrage de la corvette sud-coréenne Cheonan, le
26 mars 2010. Cette tragédie est imputée par Séoul à un torpillage par un
sousmarin nord-coréen, ce que Pyongyang réfute catégoriquement.
Dès fin 2007, la situation de la péninsule Coréenne a évolué vers de
nouvelles tensions. Elles ont été provoquées, d’une part, par un revirement radical
de la politique de Séoul à l’égard de Pyongyang. Dès avant son élection à la
présidence de la Corée du Sud, LEE Myung-bak avait durci le ton à l’encontre
de la Corée du Nord, remettant en question le rapprochement intercoréen obtenu
pendant dix ans par ses deux prédécesseurs, KIM Dae-jung et ROH Moo-hyun.
D’autre part, l’AVC dont a souffert KIM Jong-il en août 2008 et sa rechute en
octobre de la même année, ainsi que le second essai nucléaire nord-coréen, en
2009, avait encore accru les incertitudes quant à l’avenir de la péninsule.
Il convient d’emblée de placer les tensions intercoréennes dans un contexte
plus large et de rappeler une constante malheureuse : de tout temps, la position
géostratégique de la Corée, appendice de l’Asie continentale s’avançant vers
l’archipel japonais, a suscité la convoitise de ses proches voisins. Les Coréens
ne disent-ils pas de leur pays qu’il est comme « une crevette au milieu de
baleines » ? Ainsi, les Japonais et les Mandchous ont-ils, à plusieurs reprises,
envahi et occupé le Pays du Matin calme. La dernière de ces occupations a eu lieu
eau début du XX siècle par les armées impériales nippones. Elle s’est terminée
en 1945, immédiatement remplacée par la mainmise des Soviétiques sur le Nord
et des Américains sur le Sud de la péninsule. Cette nouvelle occupation dura
jusqu’en 1949, date du retrait des troupes soviétiques et américaines. Elle avait
eu pour corollaire la division de la nation coréenne. C’était le début de la guerre
froide et, depuis lors, la Corée en est restée la dernière frontière.
En 1948, des élections ont lieu au Nord et au Sud, pérennisant cette
division qui allait déboucher, en 1950, sur la guerre de Corée. A la fin des hostilités,
un accord d’armistice, signé en juillet 1953, concrétisait cette partition qui
perdure, malgré plusieurs vaines tentatives d’unification.

1 Chine, Etats-Unis, les deux Corées, Japon, Russie.
7 Au début des années 1990, la chute du communisme en URSS et chez ses
satellites avait eu pour conséquences, d’une part, la fin de l’assistance
économique et militaire de Moscou à Pyongyang « à prix d’amis » et, d’autre part, la
reconnaissance diplomatique de la Corée du Sud par l’URSS, puis par la Chine.
Les échanges commerciaux se sont ensuite développés entre la Corée du Sud et
la Russie, mais surtout entre la Corée du Sud et la Chine. En revanche, la Corée
du Nord n’a cessé de décliner et elle végète encore, car incapable et peu encline
2à réformer son système autarcique du Juche . De plus, depuis les années 1990,
elle a été mise sous pression de toute part pour qu’elle abandonne son
programme nucléaire militaire. A la suite de son premier essai atomique d’octobre
2006 et de l’accord de février 2007 obtenu à Beijing dans le cadre des
‘entretiens à six’, Pyongyang avait pu entreprendre des négociations directes avec
Washington, bien que George W. Bush s’y était catégoriquement opposé
pen3dant les sept premières années de sa présidence .
Où en est-on aujourd’hui ?
La crise financière et économique internationale qui sévit depuis 2008 a
changé le monde. Elle n’a pas épargné les pays de la région de l’Asie du
NordEst, même si, au début de 2010, certains d’entre eux se redressaient déjà. C’est
particulièrement le cas de la Corée du Sud et des pays où l’Etat joue un grand
rôle, comme en Chine, à Singapour et à Hong Kong. La Chine, le Japon et la
Corée du Sud, pourtant concurrents acharnés au plan économique, ont décidé de
coopérer pour tenter d’éviter le pire.
Cette crise, initiée aux Etats-Unis (argent à bon marché, endettement,
subprime, éclatement de la bulle immobilière, lâchage de Lehman Bros., etc.), s’est
répandue en Europe, puis en Asie. Leurs clients ne leur achetant plus rien – ou
presque – les Chinois, manufacturiers et principaux fournisseurs des
Américains, avaient dû licencier des millions de travailleurs en 2008. Au début de
2010 déjà, une reprise se dessinait et les travailleurs chinois reprenaient le
chemin de leurs entreprises. La reprise durera-t-elle ?
Après huit années de ‘régime’ Bush, l’élection de Barack Obama comme
président des Etats-Unis a incontestablement marqué une différence dans la
conduite des affaires au plan de la politique intérieure : actions contre les abus
des grands de la finance, restructuration de l’industrie automobile,
condamnation de la torture, décision de fermer le camp de Guantanamo et volonté de
doter les USA d’un système d’assurance maladie. D’emblée, la nouvelle
administration américaine s’est également montrée différente de la précédente en
politique internationale dans des domaines tels que le changement climatique ; une
nouvelle orientation quant au problème israélo-palestinien en exigeant (en vain
pour l’heure) que l’Etat hébreu renonce à l’établissement de nouvelles colonies
dans les territoires occupés ; l’ouverture vers Moscou avec la signature du

2
Prononcer Djoutché.
3
Voir du même auteur Qui a peur de la Corée du Nord ?– La saga nucléaire de KIM Jong-il, Editions
L’Harmattan, novembre 2007.
8 nouveau Traité START, qui avait été précédée par l’abandon de projet de
bouclier antimissiles en Pologne et en République tchèque ; le renforcement des
troupes américaines en Afghanistan et le début du retrait de celles engagées en
Irak ; l’attitude des Etats-Unis face à l’Iran et à la Corée du Nord avec la
volonté déclarée de parler avec les gouvernants des pays qualifiés de « voyous » par
George W. Bush, mais aussi avec la nouvelle Quadriennal Defense Review qui
renonce à l’utilisation de l’arme nucléaire contre les pays qui se soumettent au
Traité de Non-prolifération, mais qui prévoit par contre de l’utiliser contre la
Corée du Nord et l’Iran si ces deux Etats devaient menacer les intérêts
américains ; la décision de communiquer au Comité international de la Croix-Rouge
l’identité des militants islamistes détenus dans des prisons en Irak et en
Afghanistan, mais surtout l’intention de consulter et d’écouter les partenaires des
Etats-Unis. Ces changements ont eu pour effets de corriger l’image désastreuse
que les USA avaient acquise sous l’administration précédente, au point que le
Comité Nobel a décerné son prix pour la Paix 2009 à Barack Obama. Cadeau
empoisonné ?
eIl ne fait aucun doute que le début de XXI siècle est une époque charnière.
Non seulement la fin de l’ère Bush et l’élection de Barack Obama, mais aussi la
crise de l’économie mondiale et ‘l’émergence paisible’ (peaceful raise) de la
eChine, ont transformé le monde que nous connaissions jusqu’à la fin du XX
siècle. A ces événements, il convient d’ajouter la renaissance du nationalisme
(pour ne pas dire de l’impérialisme) russe, malgré le changement à la tête de la
Russie où le tout puissant Vladimir Poutine a cédé la présidence à Dmitri
Medvedev, sans pour autant relâcher son emprise sur les affaires ; la réélection en
Inde du Parti du Congrès et de son Premier ministre Manmohan Singh,
permettant à Delhi de poursuivre la libéralisation de son système économique. Toutes
ces mutations vont indéniablement exercer une influence, directement ou
indirectement, sur la péninsule Coréenne. C’est également le cas de deux
événements de politique intérieure survenus ces dernières années en Corée du Sud et
au Japon. D’une part, l’élection en 2008 de LEE Myung-bak, un conservateur
proaméricain, comme président de la Corée du Sud. D’autre part, en 2009, la
défaite électorale au Japon du Parti libéral japonais (PLJ), au pouvoir depuis
plus d’un demi-siècle, avec pour corollaire l’éviction du Premier ministre Taro
Aso, « le gaffeur » comme l’avait qualifié la presse japonaise, et la victoire du
Parti démocratique du Japon (PDJ).
A l’avenir, ces deux changements à la tête du Japon et de la Corée du Sud
pourraient influer sur la stratégie américaine dans la région. En effet, l’arrivée
au pouvoir à Séoul d’un conservateur proaméricain va certainement provoquer
un changement de la perception qu’avaient les Américains de la Corée du Sud
au temps des présidents KIM Dae-jung et ROH Moo-hyun, alors considérés
comme des alliés peu sûrs. Au contraire, l’éviction du Parti libéral japonais
proaméricain et son remplacement par le Parti démocratique, moins enclin à
faire des concessions (on l’a vu dans la question de la base américaine de
9 Futenma) avait provoqué de la méfiance à Washington.
Dès les premiers mois de 2008, les rapports intercoréens avaient été
négativement influencés par les propos jugés offensants du nouveau président
sudcoréen à l’égard de Pyongyang. LEE Myung-bak ayant décidé d’interdire à ses
4concitoyens la visite du site touristique nord-coréen des Monts Kumgang ,
Pyongyang avait menacé de fermer la Zone économique spéciale de Kaesong où
des entreprises sud-coréennes emploient des dizaines de milliers d’ouvriers
nord-coréens. Au printemps 2010, les échanges commerciaux entre les deux
Corées ont quasiment été interrompus à la suite du « torpillage » du Cheonan, le
26 mars 2010.
L’attaque cérébrale subie en août 2008 par KIM Jong-il a eu pour
conséquence la préparation discrète de la succession du Dear Leader. Cependant,
malgré cette AVC, on avait assisté au renforcement de la position de KIM
Jongil qui, à la suite de sa réélection à la tête de la Commission de Défense
nationale, s’était vu décerné, en avril, 2009, le titre de ‘Leader Suprême’. Puis,
JANG Sung-teak, le beau-frère de KIM Jong-il, avait été élu vice-président de
la toute puissante Commission de Défense nationale de la République populaire
et démocratique de Corée (RPDC : Corée du Nord), présidée par le Dear
Leader. A la même époque, la Corée du Nord avait en outre modifié sa Constitution
en y retirant les termes de « communisme » et de « socialisme » pour n’y laisser
5que ceux ‘Juche’ et de ‘Sogun’ . Rappelons que lors d’une précédente révision
de cette constitution, en 1992, « marxisme » et « léninisme » en avaient déjà été
évacués.
Lors de la Convention du Parti des Travailleurs, les 28 et 29 septembre
e 2010 à Pyongyang, on a vu la promotion de KIM Jung-un, le 3 fils et de KIM
Kyong-hui, la demi-sœur de Jong-il au grade de général à quatre étoiles ; la
promotion du général RI Yong-ho au grade de vice-maréchal et sa nomination
au Présidium du Bureau politique du Comité central du Parti ; l’accession de
KIM Jong-un et RI Yong-ho à la Commission centrale militaire du Parti, et la
confirmation de KIM Jong-il comme secrétaire général du Parti. Ce sont des

4
La Zone touristique du Mont Kumgang a été fermée par Séoul en 2008, suite au décès d’une touriste
sudcoréenne tuée par un soldat nord-coréen. Les Sud-Coréens exigent les excuses officielles de Pyongyang pour
ce meurtre. Les visites de la ville de Kaesong et les réunions des familles séparées ont été interrompues par
Pyongyang compte tenu de ce que les Nord-Coréens appellent la « politique hostile du traître renégat LEE
Myung-bak », le président sud-coréen. La Zone économique spéciale de Kaesong est en sursis, Pyongyang
exigeant une forte augmentation des salaires des Nord-Coréens employés dans cette ZES, ainsi qu’une
augmentation du loyer de cette Zone. Cependant, à la mi-août 2009, KIM Jong-il avait donné des signes de
conciliation en annonçant la reprise des activités à la ZES de Kaesong et celle des réunions familiales. En
novembre 2009, la RPDC a officieusement souhaité mener avec Séoul une enquête au sujet de la mort de la
touriste sud-coréenne, ceci en vue de la réouverture des sites touristiques. Le 20 septembre 2010, les
NordCoréens ont demandé qu’un officiel sud-coréen en charge du tourisme soit présent lors d’une prochaine
réunion intercoréenne. Il se pourrait que Pyongyang veuille persuader Séoul de reprendre les visites des
touristes sud-coréens au Mont Kumgang.
5
Juche : idéologie introduite à la suite des divisions sino-soviétiques des années 1960 = autarcie :
indépendance en politique, en moyens de subsistance et en défense. Songun : ‘L’Armée d’abord’, idéologie
introduite dans les années 1990 pour consolider le pouvoir de KIM Jong-il = nécessité d’avoir des capacités
de défense en quoi avoir confiance ; nationalisme ; paternalisme.
10 signes précurseurs d’une succession dynastique. Quelle influence cette nouvelle
structure hiérarchique exercera-t-elle sur la question nucléaire nord-coréenne ?
La question reste en suspens.
Alors que la Corée du Sud avait su profiter des ‘Trente glorieuses’, plus de
soixante ans de rigidité idéologique et d’isolement économique ont appauvri la
RPDC. L’obsession du régime autarcique des KIM à assurer sa survie a eu pour
conséquence l’adoption de la stratégie de défense baptisée Songun entraînant
une militarisation forcenée du pays. Les essais nucléaires des Nord-Coréens en
2006 et 2009, ainsi que leurs tirs répétés de missiles balistiques
intercontinentaux font que, de par ses menaces – tant au plan des armes conventionnelles que
de celles de destruction massive – la Corée du Nord est souvent considérée
comme le possible théâtre d’un conflit armé en Extrême-Orient.
Le décès de KIM Dae-jung (considéré comme le père du rapprochement
des deux Corées à cause de sa rencontre avec KIM Jong-il en juin 2000) avait
toutefois donné l’occasion au Cher Dirigeant nord-coréen de faire un appel du
pied à son homologue sud-coréen. Le 23 août 2009, une délégation
nordcoréenne, venue spécialement de Pyongyang pour assister aux funérailles de
KIM Dae-jung, avait profité de sa présence à Séoul pour solliciter, et obtenir, un
entretien avec LEE Myung-bak. Les délégués nord-coréens lui avaient transmis
un message oral de KIM Jong-il. De son côté, LEE avait demandé aux délégués
nord-coréens de faire parvenir un message, oral également, à KIM. A la suite de
cet échange, la KCNA, l’Agence de presse officielle de la Corée du Nord,
n’avait plus insulté le président sud-coréen qu’elle traitait, jusqu’alors, de
« traître » et de « renégat ».
Cependant, pour l’heure, Séoul refuse toujours de reprendre les visites par
les Sud-Coréens des sites touristiques du Nord et la survie de la Zone
économique spéciale de Kaesong (RPDC) pose aussi problème. Avec le naufrage en
mai 2010 de la corvette sud-coréenne Cheonan, apparemment torpillée par un
sous-marin nord-coréen, et avec la condamnation par les chefs d’Etats et de
gouvernement du G-8, sans nommer la RPDC pour ce torpillage, puis – à mots
couverts – par une déclaration présidentielle du Conseil de Sécurité de l’ONU,
on a assisté, dès le milieu de 2010, au début d’une nouvelle ère de tension.
Toutefois, « pour des motifs patriotiques », Pyongyang a libéré en
septembre 2010 un navire de pêche sud-coréen et son équipage qui avaient été
capturés par la marine nord-coréenne. Puis, suite aux nouvelles inondations qui ont
ravagé la partie nord de la RPDC, la Croix-Rouge sud-coréenne a offert son
aide à la Corée du Nord, en septembre 2010. En réponse, Pyongyang a demandé
l’aide de la Corée du Sud qui a accepté cette requête « pour des motifs
humani6taires ». Dans la même veine, les Nord-Coréens ont proposé début septembre
2010 de reprendre les rencontres de familles séparées par la guerre de
19501953. Quelques jours plus tard, les Sud-Coréens ont suggéré que ces rencontres

6
Le 18 septembre 2010, un convoi routier franchissait la frontière (le premier depuis près de 3 ans) avec un
chargement de 203 tonnes de riz, don d’organisations sud-coréennes d’entraide.
11 soient organisées sur une base régulière. Nouvelle initiative nord-coréenne :
miseptembre 2010, Pyongyang a proposé à Séoul de reprendre les réunions de
travail entre militaires pour parler de la frontière maritime (NLL) en mer Jaune.
Serait-ce une timide reprise de bonnes relations ? Difficile de le dire, le
régime de Pyongyang nous ayant depuis longtemps habitué à des revirements de
sa politique intercoréenne et internationale. Mais il y a une lueur d’espoir.
Les questions de sécurité en Asie ne pouvant pas être ignorées, pas plus
que le contexte géopolitique de cette région, cet ouvrage sera divisé en quatre
grandes parties :
1) La coopération et la sécurité en Asie.
2) L’environnement géopolitique des deux Corées.
3) Les deux Corées : relations intercoréennes, développements récents,
préparation d’une succession dynastique en RPDC.
4) La dénucléarisation de la Corée du Nord.
Ce cadre posé, notre objectif est d’examiner si une organisation de
coopération et de sécurité pourra voir le jour en Asie ; de situer l’environnement
géopolitique de la péninsule Coréenne ; de permettre au lecteur d’appréhender les
relations qu’entretiennent les deux Corées entre elles, mais aussi de tenter une
approche prospective quant à leur avenir ; d’envisager par quels moyens et à
7quel prix la communauté internationale (AIEA, CSONU , ‘entretiens à six’)
pourra obtenir la dénucléarisation de la Corée du Nord ; si une zone exempte
d’armes nucléaires, comprenant le Japon et la Corée du Sud (puis, à terme, la
Corée du Nord) pourra être établie et si – in fine –, un Traité de Paix pourra être
signé par les Etats-Unis et la Corée du Nord.


7 AIEA : Agence internationale de l’Energie atomique, basée à Vienne (Autriche) ; CSONU : Conseil de
Sécurité des Nations unies, basé à New York (USA).

12 LA SÉCURITÉ ET LA COOPÉRATION EN ASIE


« Quand nous regardons nos intérêts globaux, ils
commencent ici en Asie. Nous considérons que cette
région va être plus importante pour notre sécurité
8dans l’avenir que par le passé . »


eEn ce début du XXI siècle, le monde connaît de nombreuses mutations.
Par conséquent, des adaptations stratégiques seront nécessaires. D’ailleurs, des
changements sont déjà perceptibles. Dans ce chapitre, nous examinerons plus
particulièrement la mutation du monde bipolaire que nous connaissions avant la
chute de l’Empire soviétique, vers celui qui se dessine aujourd’hui : un monde
9multipolaire, voire pour certains, un G-2 Chimerica .
La globalisation de l’économie et la tendance au multipolaire pourraient, à
première vue, paraître incompatibles, mais il n’en est rien. Car la première, avec
la compétition, mais aussi l’interdépendance et l’interactivité des marchés, est
d’ordre économique, alors que la seconde, avec la montée en puissance de
certaines nations, mais aussi le déclin d’autres, est politique.
D’une part, les Etats sont de plus en plus rivaux pour accaparer les
ressources indispensables à leur croissance. Mais, d’autre part, des associations de
pays, qu’elles soient politiques, économiques ou miliaires, ont vu le jour au
cours des dernières décennies ou se constituent sous nos yeux, comme le BRIC
(Brésil, Russie, Inde, Chine). Parallèlement à la formation de ces groupes,
parfois antagonistes, se développe une volonté de coopération en vue d’assurer la
sécurité des populations, des économies et des systèmes de gouvernement.
Compte tenu de la complexité géopolitique de la région, il est à l’évidence
indispensable de jeter un coup d’œil sur la forte tendance vers un monde
multipolaire, ainsi que sur la problématique de la prolifération nucléaire.
L’intégration économique en Extrême-Orient et la nécessité de créer une
organisation de coopération et de sécurité en Asie feront également l’objet de notre
attention. Ce sont là des éléments qui influeront sur l’avenir de la péninsule
Coréenne.
Dans les pages qui suivent, nous examinerons les projets, totalement ou
partiellement aboutis, de création d’une organisation de coopération et de
sécurité en Asie, mais il convient d’abord de nous pencher sur les perspectives d’une
intégration économique en Extrême-Orient. Car l’intégration économique
pourrait constituer un premier pas vers la création d’une telle organisation.

8
Nicholas Burns, alors n° 3 du Département d’Etat américain (Le Figaro, 15 novembre 2005 : « Bush en Asie
pour maintenir l’influence américaine »).
9
Chimerica : nom donné au tandem Chine-Etats-Unis par Niall Ferguson, historien, et Moritz Schularick,
économiste.
13 Monde bipolaire – Monde unipolaire – Monde globalisé –
Monde multipolaire – Chimerica ?

« Le centre du monde bascule de
10l’Atlantique au Pacifique .»

Est-on certain que le centre du monde bascule de l’Atlantique vers le
Pacifique ? Contredisant Jacques Attali et d’autres partisans de cette vision, Guy
11Sorman pense qu’« on ne saurait parler d’un siècle de l’Asie aussi longtemps
que sa sécurité dépendra d’un gendarme non asiatique ». Pour tenter d’y voir
clair, examinons l’évolution du monde depuis la fin de la deuxième guerre
mondiale.
Le monde bipolaire que nous avons connu depuis 1945 avait pu perdurer à
cause de la menace nucléaire réciproque que brandissaient l’URSS et les USA.
En Extrême-Orient, nous avions, pendant des décennies, d’un côté les
Etats12Unis et le Japon. Ce dernier, sous la Doctrine Yoshida , se concentrait sur son
développement économique et dépendait des Américains pour sa défense. La
Corée du Sud faisait partie de cette structure. De l’autre côté, l’URSS et la
Chine, malgré leurs nombreuses différences et malgré leurs différends
fréquents, étaient forcées de coopérer, face à la menace que représentait pour elles
l’alliance Washington-Tokyo. La Corée du Nord, qui se voulait indépendante
(Juche) de Moscou et de Beijing dès les années 1960, n’avait pas d’autre choix
que de se mettre sous la protection du ‘parapluie nucléaire’ soviétique. Car, tant
Moscou que Beijing, tout en assistant la RPDC dans le domaine du nucléaire
civil, avaient toujours refusé d’aider KIM Il-sung à développer l’arme atomique.
Au début des années 1990, l’effondrement de l’URSS et le virage, quasi
simultané, pris par la Chine vers une économie de marché ; le développement
économique et, à la même époque, les succès de politique étrangère de la Corée
du Sud (reconnaissance par Moscou puis par Beijing) ; le souhait du Japon
d’être un acteur plus visible, non seulement économiquement mais aussi, depuis
la fin des années 1990, quant à ses capacités de défense, tous ces événements
ont rendu caduc ce monde bipolaire. Il avait été remplacé par un monde
unipolaire avec les Etats-Unis comme unique puissance économique, politique et
militaire, c’est-à-dire comme seule puissance globale.
Evgueni Primakov, ancien ministre russe des Affaires étrangères dénonçait
« la persistance, dans l’esprit des dirigeants américains, d’une conception
unipolaire ». De son côté Condoleezza Rice, son homologue américain, disait que

10 Jacques Attali, dans L’Express du 17 janvier 2010.
11
Le Figaro, 18 janvier 2010 : « Le siècle de l’Asie ? Ce n’est pas si simple », par G. Sorman.
12
Ce qui caractérise la Doctrine Yoshida, du nom du Premier ministre japonais Yoshida Shigeru, c’est que le
Japon avait, dès l’après-guerre, axé sa politique étrangère sur le bloc de l’Ouest et surtout sur son alliance
avec les Etats-Unis.
14 « la multipolarité, c’est la théorie de la confrontation, de la concurrence et,
13dans sa pire forme, de la concurrence des valeurs ».
eAu cours du XX siècle, l’Asie du Nord-Est a été le centre des rivalités
entre les quatre puissances qui influent sur cette région : la Chine, les
EtatsUnis, le Japon et la Russie. L’Asie du Nord-Est a aussi été la région où s’est
produite une confrontation quasi ininterrompue sur la péninsule Coréenne
(colonisation par le Japon, guerre de Corée, menace nucléaire et balistique
nordcoréenne). Cette région fut aussi et reste encore sujette à un conflit toujours
possible au sujet de Taiwan. La conjonction du dynamisme économique et du
potentiel des forces armées de la Chine, de Taiwan, du Japon et de la Corée du
Sud (mais aussi de leurs rivalités), d’une part, et l’absence d’une organisation de
coopération et de sécurité dans cette région, d’autre part, ont permis, jusqu’à
maintenant, aux Etats-Unis de conserver un rôle stabilisateur dans la région.
Cependant, la stabilité qui prévaut depuis le milieu des années 1950 et la
prospérité dont peuvent s’enorgueillir la Chine, le Japon et la Corée du Sud (pays
qui, depuis l’automne 2008 sont victimes de la crise mondiale, mais qui sont
aussi parmi ceux dont l’économie s’est redressée le plus rapidement), pourraient
se dégrader et les rivalités susmentionnées pourraient s’exacerber au cours des
décennies à venir. Dans ce cas, les intérêts des Etats-Unis dans cette région
pourraient être menacés.
Dans ce contexte, il faut aussi relever qu’avec les années, la
toutepuissance américaine en Extrême-Orient s’est effritée. Le développement
économique et militaire de la Chine, ainsi que ses formidables réserves en devises ;
les ressources énormes de la Russie en pétrole et en gaz ; la renaissance du
militarisme japonais ; les velléités d’indépendance politique de Séoul vis-à-vis de
Washington sous la présidence de KIM Dae-jung et plus encore sous celle de
ROH Moo-hyun, velléités tempérées par l’arrivée à la présidence de LEE
Myung-bak ; la question de Taiwan, mais surtout les programmes nucléaire et
balistique nord-coréens, ont créé un potentiel de conflits dans la région. Ces
tensions ont eu pour corollaire que les USA ont dû revoir leur stratégie, tant au
plan politique que militaire. En effet, la croissance économique des principaux
acteurs de la région leur a permis d’augmenter le volume de leurs armements et
d’en améliorer la sophistication. Les armées de la Chine, de Taiwan, du Japon et
de la Corée du Sud sont en pleine transformation, les deux dernières compte
tenu de la menace nord-coréenne.
Au début des années 1990, la vision du monde qu’avait Boris Eltsine était
celle d’un monde unipolaire. Cinq ans plus tard, le président russe avait réalisé
que ce monde devenait multipolaire. En juin 2010, Poutine avait déclaré : « La
Russie doit chercher à former un système multipolaire de relations
internatio14nales . »Puis, le monde bipolaire que nous connaissions avant la chute du Mur
de Berlin et auquel avait succédé un monde unipolaire a été remplacé par un

13
Hélène Carrère d’Encausse dans La Russie entre deux mondes, p. 91.
14 Hélène Carrère d’EnLa Rumondes, p. 104.
15 monde globalisé. Cette affirmation pourrait paraître être un truisme, étant donné
que ce nouvel âge est surtout connu à travers la mondialisation de l’économie.
Dans un article intéressant paru fin 2004 dans le Los Angeles Times et intitulé
15« The end of the Unipolar Era », Richard N. Haass relevait qu’un élément
avait été négligé depuis le 11 novembre 2001 : la globalisation de la menace,
qu’elle soit nucléaire (prolifération : RPDC, Iran, etc.), terroriste (Al Qaïda),
protectionniste (agriculture, acier), changement du climat (pollution,
réchauffement de la planète) ou encore maladies infectieuses (SIDA, pandémie grippale).
On pourrait ajouter la globalisation des tensions provoquées par la course à
l’approvisionnement en énergie et plus récemment celle due aux crises
financière et économique de fin 2008, début 2009.
La montée en puissance de l’Asie en général, et de la Chine et de l’Inde en
particulier, a transformé l’équilibre économique et de sécurité, non seulement de
cette région, mais également du reste du monde. Ces changements ont eu des
incidences sur la structure sociale, culturelle et politique des Etats en question,
mais ils ont aussi provoqué des tensions internationales, particulièrement entre
la Chine et le Japon. Nous y reviendrons plus loin. Les acteurs principaux de
cette région, la Chine, le Japon, l’Inde (sans oublier Taiwan ou les deux Corées)
vont sans aucun doute influer sur la dynamique de l’Asie dans les années à
venir.
On peut donc en déduire que, du monde bipolaire que nous avons connu
ejusqu’à la fin du XX siècle et du monde unipolaire, puis globalisé, que nous
econnaissions au début du XXI siècle, nous avons passé vers un monde
multipolaire ou « oligopolaire ». En effet, la Russie et la Chine, mais aussi d’autres
pays d’Asie, tolèrent de moins en moins la présence américaine en
ExtrêmeOrient. Ils voudraient que les Etats-Unis se replient vers les Amériques, laissant
aux Asiatiques le soin de gérer leurs affaires et d’assurer leur sécurité. Preuve
de l’impatience de Moscou et de Beijing d’évincer les Américains de l’Asie
centrale, en 2006 Washington avait été exclu du Shanghai Cooperation
Organi16zation (SCO) . Autre preuve, le 4 février 2009, le président Dmitri Medvedev
avait obtenu, contre une aide de deux milliards de dollars, que le Kirghizistan
17exige la fermeture de la base militaire américaine de Manas, créée en 2001 .
Entre-temps, le Kirghizistan est revenu sur sa décision, mais pour combien de
temps ?
Cependant les Etats-Unis tiennent à rester un acteur incontournable dans
cette région du globe, bien que ces dernières années leurs relations bilatérales
avec les Etats de l’Asie se soient progressivement compliquées, voire

15
Robert N. Haass, président du Council on Foreign Relations.
16 Voir sous : « Une organisation de coopération et de sécurité en Asie ? »
17 Bichkek a décidé en juin 2009 de surseoir à cette décision contre triplement du loyer payé par Washington :
de 17 à 60 millions de dollars par an. Le Parlement du Kirghizistan a validé, le 25 juin 2009, l’accord
américano-kirghiz transformant la base de Manas en « centre de transit international » pour approvisionner en
matériel non militaire les troupes engagées en Afghanistan. Voir sous : « L’Organisation de Coopération de
Shanghai (OSC) ».
16 détériorées. Comme nous l’avons déjà mentionné, ce fut, entre autres pays, le
cas de la Corée du Sud sous les présidences de KIM Dae-jung et surtout de
ROH Moo-hyun et ce qui a failli être le cas avec le nouveau gouvernement
japonais du Premier ministre libéral Hatoyama, au sujet des bases américaines à
Okinawa.
Compte tenu de ces perspectives asiatiques défavorables aux USA, le
président George W. Bush avait suggéré, le 29 novembre 2006 lors du sommet de
l’OTAN à Riga, une « Initiative pour un partenariat mondial » qui inclurait
l’Australie, le Japon, la Corée du Sud, la Nouvelle-Zélande, la Suède et la
Finlande. Certains observateurs qualifièrent cette proposition de combat
d’arrièregarde. Le président Chirac avait manifesté l’opposition de la France en
déclarant qu’il ne voulait pas d’une alliance à géométrie variable : « Il faut recentrer
l’Alliance sur la conduite des opérations militaires. »
L’Europe peut-elle jouer un rôle en Extrême-Orient ? Malgré les efforts
louables du président français Sarkozy lors de la crise survenue entre la Géorgie
et la Russie, puis lors du conflit israélo-palestinien de la fin 2008-début 2009, et
malgré les succès qu’il a obtenus au cours de sa présidence de l’UE, l’Europe,
forte démographiquement et importante économiquement, n’est pas encore une
puissance politique et militaire qui puisse influer sur le reste du monde.
L’Union européenne n’a pas les moyens d’une politique propre et cohérente.
Elle n’est pas un bloc uni qui puisse valablement résister, si nécessaire, aux
USA. Elle est encore trop souvent divisée avec une « Nouvelle Europe » qui
s’était opposée à la « Vieille Europe », comme ce fut le cas, par exemple,
lorsque l’Allemagne et surtout la France avaient su s’affirmer contre la deuxième
guerre en Irak. Malgré les efforts de négociation de la France, de l’Allemagne et
de la Grande-Bretagne pour persuader Téhéran de renoncer à son programme
nucléaire militaire, ce sont encore et toujours les Etats-Unis d’une part, et la
Chine et la Russie d’autre part, qui détiennent la plus forte influence
géostratégique sur la Corée du Nord, sur l’Iran et sur les affaires du monde.
Du monde multipolaire qui avait succédé au monde unipolaire caractérisé
par l’hégémonie américaine incontestée, certains analystes pensent que nous
nous acheminons maintenant vers un nouveau monde bipolaire, une sorte de
G2 déguisé en G-20, avec les Etats-Unis et la Chine comme acteurs principaux,
sinon uniques qui, depuis 2009 et depuis la rencontre entre les présidents
Obama et Hu Jintao, entendent traiter des principaux problèmes mondiaux, comme
la crise financière, la défense, le nucléaire, l’écologie, les Droits de l’Homme.
Cette connivence que l’on appelle Chimerica ne signifie toutefois pas une
entente parfaite. Car, comme l’écrivait Jacques Attali dans L’Express du 26
no18vembre 2009 , les deux géants sont aussi concurrents, voire rivaux dans de
nombreux domaines : approvisionnement en pétrole et en matières premières,
contrôle des mers, influence en Afrique, en Asie centrale, en Russie et même en

18 L’Express, 26 novembre 2009 : « Voici venu le temps de la ‘guerre pacifique’ », par J. Attali.
17 Inde et en Europe.
eA la fin de la première décennie du XXI siècle, la Chine et les Etats-Unis
sont donc les deux puissances prépondérantes, mais ils sont confrontés à un
problème : leur interdépendance au plan économique et financier, la première
finançant par l’accumulation de ses réserves monétaires la croissance et surtout
leurs endettement respectifs. Toutefois, vu que la Chine accuse encore du retard
dans de nombreux domaines, il ne fait pas de doute que les Etats-Unis garderont
pendant de nombreuses années encore leur place prééminente, principalement
aux plans politique et militaire. Ils devront néanmoins prendre en compte les
ambitions de leurs plus sérieux concurrents.
Le fait que la grande majorité des tensions actuelles se déploient autour
19d’un « arc de crises » qui va de l’Atlantique à l’océan Indien ne doit pas leur
faire oublier que la balance économique et stratégique penche vers l’Asie. De
plus, les incertitudes et les divergences stratégiques entre les Etats-Unis et la
Chine, ainsi qu’entre les Etats-Unis et la Russie pourraient se transformer en
différends régionaux difficiles à résoudre. Un autre problème est posé par la
position inconfortable des Etats-Unis comme puissance protectrice du Japon en
même temps que contrepoids stratégique de la Chine. Tokyo et Washington ont
une alliance défensive qui, entre autres clauses, définit Taiwan comme un «
intérêt stratégique commun ».
Selon Jonathan D. Pollack (The changing political-military environment :
20Northeast Asia) , quatre problèmes pourraient à terme influer sur
l’environnement sécuritaire de l’Asie du Nord-Est et sur les options de la
politique de sécurité des Etats-Unis : primo, une transition politique, économique et
stratégique en Chine, et l’incertitude, à long terme, des relations de Beijing avec
les Etats de la région ; secundo, l’avenir de l’alliance USA-Japon, en particulier
les inquiétudes sécuritaires et les buts qui définiront le rôle du Japon comme
puissance politico-militaire ; tertio, l’évolution de la péninsule Coréenne
(relations futures avec la RPDC ; réduction ou intensification de la menace nucléaire
mais aussi conventionnelle nord-coréenne ; réunification), et in fine, les
perspectives d’avenir de la Russie, y compris la situation politique interne qui
pourrait affecter la capacité et la volonté de Moscou de coopérer avec Washington
en matière de sécurité, en particulier en Asie centrale et dans la région du
NordEst asiatique.
Comme nous l’avons vu, il ne fait pas de doute que la balance se déplace
de plus en plus vers l’Asie, tant au plan politique qu’économique. Compte tenu
de ce qui précède, on peut logiquement se demander si, dans un avenir proche,
la Chine sera à elle seule en mesure – et désireuse – d’influer sur la politique de
l’Asie ou si elle se verra obligée de composer avec les Etats-Unis, voire avec
d’autres puissances (Inde, Japon, Corée du Sud) ou encore avec une organisa-

19
Le Monde diplomatique, novembre 2008 : « A l’aube d’un siècle postaméricain », par Alain Gresh.
20
« The United States and Asia », 2001; « The changing political-military environment : Northeast Asia », par
J. D. Pollack.
18 tion de coopération qui reste à créer. Quelles institutions seront-elles à même de
prendre en main les domaines importants que sont le climat, l’environnement, la
(dé)croissance démographique et la sécurité ? Comme l’écrivait le professeur
21Curt Gasteyger dans la Neue Zürcher Zeitung du 26 novembre 2009, cette
question sera sans doute l’un des thèmes politiques centraux des prochaines
années.
Parmi tous ces problèmes, il en est un qui mérite que l’on s’y attarde : la
sécurité nucléaire qui dépend, en grande partie, du Traité de Non-Prolifération,
mais aussi de la volonté politique des dirigeants de cette planète. Compte tenu
de l’importance du sujet, tant pour la péninsule Coréenne que pour l’avenir du
monde, nous allons y consacrer un chapitre. Car ce sujet est actuel : Barack
Obama n’a-t-il pas exprimé la volonté de militer pour un monde sans armes
nucléaires ? Le président américain a d’ailleurs réitéré cette volonté le 5 avril
2009 à Prague, mettant ainsi la dénucléarisation et la non-prolifération au centre
de sa politique étrangère.

21
NZZ, 26 novembre 2009 : « Globale Machtverschiebung nach Asien », par Curt Gasteyger, professeur
honoraire de l’Institut d’Etudes internationales de Genève.
19 L’Intégration économique en Extrême-Orient

Un des paradoxes de notre époque est que plus le monde se globalise, plus
le régionalisme se renforce. L’intégration européenne s’est poursuivie avec
l’arrivée de dix nouveaux pays membres en 2005 et deux nouveaux en 2007. Un
e28 , l’Islande, frappe à la porte et la Turquie, soutenue par les Etats-Unis,
voudrait bien aussi rejoindre l’UE. Les Amériques connaissent aussi une intégration
économique avec le NAFTA (North America Free Trade Agreement). La Corée
du Sud a signé un accord économique (le KORUS) avec les Etats-Unis, un autre
22 23avec l’Inde et un autre avec l’UE . L’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud ont
créé le IBSA (India-Brasil-South Africa). Cette liste n’est pas exhaustive.
Des efforts d’intégration économique des pays asiatiques sont en cours
depuis plusieurs années et depuis longtemps ces pays aimeraient créer une
communauté économique et politique semblable à l’Union européenne. Tous ont
compris qu’avec la chute du communisme et avec la fin de la guerre froide et du
bipolarisme, et l’arrivée de la mondialisation, la seule alternative est l’économie
de marché. La question est de savoir comment les blocs en présence, la Chine et
les Etats-Unis, par exemple, ou la Chine et le Japon, autre exemple, vont réagir
l’un envers l’autre. Car plus les Etats deviennent intéressés par le bien-être de
leurs peuples, plus les risques d’instabilité géopolitique se font sentir. La crise
mondiale dont l’ampleur a été ressentie dans toute sa brutalité dès l’automne
2008, a évidemment touché l’Asie. Au début du mois de mai 2009, la Corée du
Sud, l’Indonésie et l’Inde annonçaient une baisse sensible de leurs exportations.
Le 20 mai, le Japon annonçait une baisse de 4% de son BIP pour les trois
premiers mois de 2009, soit l’équivalent de 15,2% sur une base annuelle. Ces
mauvaises nouvelles ne pouvaient qu’inciter les gouvernements de ces pays à
promouvoir des plans de relance, mais aussi à envisager des unions économiques
eavec leurs voisins. Dès le 2 trimestre de 2009, ces pays, ainsi que la Chine,
annonçaient la reprise de leur croissance. Ce mouvement s’est heureusement
poursuivi en 2010. Notons cependant que la dette du Japon et un yen
particulièrement haut impactent sérieusement sur son économie.
Toutefois, la compétition pour s’approprier les ressources ; le
vieillissement de la population de certains pays (Japon, Europe, mais aussi Chine compte
tenu de sa politique de l’enfant unique) ; le déséquilibre des économies et les
réactions populaires contre un système international globalisé, ainsi que les

22 Le Comprehensive Economic Partnership Agreement (CEPA) a été signé au début du mois d’août 2009 par
Séoul et Delhi. Le CEPA prévoit une réduction massive des droits de douane sur dix ans. Il est attendu que le
commerce entre les deux pays sera ‘boosté’ annuellement de 3,3 milliards de dollars supplémentaires. En
2008, la Corée du Sud avait enregistré un surplus de 2,39 milliards.
23 L’Accord de libre-échange UE-Corée du Sud a été paraphé le 15 octobre 2009. Il conduira à l’élimination
de quasiment tous les obstacles tarifaires et la suppression de nombreuses barrières non tarifaires. Cet Accord
devra encore être approuvé par le Parlement européen (aujourd’hui la Corée, 15 octobre 2009 : « La Corée du
Sud et l’Union européenne paraphent un accord de libre-échange », par Harold Thibault). Notons encore que
cet Accord a été inspiré par le KORUS, l’accord de libre-échange américano-sud-coréen (Financial Times, 14
octobre 2009 : « EU buoyed by draft Korea trade deal », par Alan Beattie et Joshua Chaffin).
20 fragmentations et le régionalisme qui en résultent, pourraient affecter
négativement les progrès souhaités.


Production mondiale des principales matières premières

2002 2007 Part (en %) &
rang de la Chine

erAcier (en millions de tonnes) 904 1344 36,4 – 1 rang
erAluminium (dito) 26 38 33,0 – 1 rang
erCuivre (en milliards de T métriques) 15 18 19,7 – 1 rang
eNickel (en milliers de tonnes) 187 1464 16,7 – 2 rang
ePétrole (en millions de barils/jour) 74 82 4,6 – 5 rang
erZinc (en millions de tonnes) 9 11 27,3 – 1 rang

erSource : Le Figaro économie, 1 décembre 2008.


En l’absence d’une organisation régionale de coopération, les rivalités
stratégiques entre la Chine, l’Inde et le Japon (sans oublier les USA) vont
certainement se concrétiser autour des ressources en énergie et des innovations
technologiques. Dès lors, on ne peut pas exclure la survenance de désirs d’expansion
territoriale, de rivalités militaires et de course aux armements. Car, comme
l’écrivait Thomas Fingar dans la revue de l’Atlantic Council, « historiquement,
les systèmes multipolaires ont toujours été plus instables que les systèmes
bipo24laires ou unipolaires ».
Le transfert de la richesse globale et de la puissance économique de
l’Ouest vers l’Est, que ce soit en termes de volume ou de rapidité du processus,
est sans précédent dans l’histoire moderne. D’une part, l’augmentation des prix
de l’énergie et des matières premières en 2007-2008 avait profité à la Russie et
aux pays du Moyen-Orient. Le fait que ces prix aient baissé en 2008-2009
n’exclut pas qu’ils remontent, produisant le même effet. D’autre part, le coût de
la main-d’œuvre, combiné avec les politiques de certains Etats, a orienté la
production de la plupart des biens de consommation vers les pays d’Asie.
Pour éviter qu’une concurrence acharnée ne les déstabilise, certains de ces
pays ont souhaité se regrouper dans des organismes régionaux de coopération
économique, voire de sécurité. Nombreux sont les lecteurs familiers de ces
organisations. Il y en a cependant qui souhaitent se documenter sur certains de ces
groupements, associations ou organisations. Par souci de simplification, nous
les avons regroupés dans l’Annexe I, à la fin de cet ouvrage.

24
Atlantic Council, 30 novembre 2008 : « Global Trends 2025 : A Transformed World », par Thomas Finger,
chairman of the National Intelligence Council – NIC.
21 Les Organisations de coopération et de sécurité en Asie

“The social, economic and political transition
now under way in Asia is positive but uncertain.
Unlike Europe, Communist regimes remain in power
in East Asia... although leadership and generational
changes are under way in these States. The outcome of
these transitions could have a major impact on
secu25rity and stability of the region .”

Cette citation est confirmée par le fait que la stabilité en Asie et la liberté
d’acheminement – tant terrestre que maritime – des matières premières et des
hydrocarbures en particulier, principalement vers la Chine et le Japon, sont,
aujourd’hui encore, assurées par la marine américaine. En d’autres termes, les
Etats-Unis, en tant que puissance militaire et économique globale dominante,
restent le gendarme du monde.
On peut évidemment se demander pour combien de temps encore, mais il
est probable que cette liberté de circulation et de transit du commerce
international, garante du dynamisme de l’Asie en général, mais surtout de la Chine, du
Japon et de la Corée du Sud, serait sérieusement mise à mal en cas de
disparition soudaine de l’équilibre garanti par les Américains. Cependant, compte tenu
que la Chine et la Russie ne veulent plus d’une hégémonie américaine en Asie
et que, par conséquence, l’influence des Etats-Unis a tendance à diminuer, il est
impératif de songer à un organisme capable de remplacer le gendarme
américain pour assurer la sécurité en Asie.
La création d’une organisation de coopération et de sécurité en Asie sera
de toute évidence confrontée au problème nucléaire. La Chine, la Russie, l’Inde,
le Pakistan et la Corée du Nord étant des puissances nucléaires, il sera
proba26blement plus facile de concevoir une communauté économique dans cette
région que d'y réaliser un système de résolution des disputes ou une alliance
mili27taire . A fin mai 1993 à Manille, l’amiral Charles Larson, alors commandant

25 Report to the US Congress by the US Department of Defense, 27 juillet 1992.
26
N’a-t-on pas été témoin à Séoul, au début des années 1990, de la création d’un organisme de promotion du
tourisme par les pays de la région, l'EAPPCED, la Conférence parlementaire d’Asie de l’Est et du Pacifique
sur l'environnement et le développement ?
27 Notons cependant qu’un exercice de sept jours des marines de la Corée du Sud, de la Chine, du Japon et de
la Russie a eu lieu en juillet 2005 afin de conforter la coopération des patrouilles côtières de l’Asie du
NordEst. Organisées par les Chinois, ces manœuvres ont réuni 30 navires et ont débuté près de Shanghai (ASIA
Pulse, 29 juin 2005 : « Four Nations to conduct maritime patrol drills off Shanghai »). En outre, Le Temps du
3 août 2005 (« De futures manœuvres navales conjointes sino-russes inquiètent les pays voisins ») rapportait
que des manœuvres ‘antiterroristes’ ont déjà eu lieu dans le cadre de l’Organisation de coopération de
Shanghai (Chine, Russie, Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Kirghizstan) et que Chinois et Russes ont
procédé à des manœuvres du 18 au 25 août 2005 au large de Vladivostok puis en mer Jaune, au large de la
province chinoise de Shandong. Notons en outre que, dans le cadre du Collective Security Treaty
Organization comprenant la Russie, le Belarus, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l’Arménie, il a
été décidé de développer une force d’intervention rapide pour contrer des menaces extérieures.
22 28des Forces US dans le Pacifique (CINC-PAC) , déclarait déjà que la formation
dans la région d’un organisme de défense mutuelle tel que l’OTAN était
impro29 30bable dans un avenir proche . A cette époque, le NEACD (Northeast Asia
Cooperation Dialogue), un forum de sécurité régional non gouvernemental,
n’était pas en mesure de résoudre les problèmes mineurs entre les géants
asiatiques.
Vingt et un ans plus tard, début novembre 2004, les délégués des Etats
membres de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE-ASEAN)
et ceux des autres pays concernés par la sécurité de la région se réunissaient à
Beijing dans le cadre de l’Asean Regional Forum pour ouvrir de nouveaux
canaux de discussion et d’échanges entre officiels du domaine de la Défense. Les
délégués avaient abordé des problèmes tels que les disputes territoriales. Elles
sont nombreuses (voir sous « Tensions en mer de Chine méridionale ; les îles
Spratly, Paracel et Senkaku »).
L’Annexe II, à la fin de cet ouvrage, énumère les diverses organisations de
coopération et de défense qui existent de nos jours, en commençant par celle qui
est probablement la plus ancienne d’entre elles, les « Five Power Defence
Arrangements » que d’aucuns ont, probablement à juste titre, qualifié
de « Southeast Asia unknown regional security organisation ».
31Dans le contexte de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OSC) et
de l’Organisation du Traité de Sécurité collective (OTSC) qui toutes deux sont
examinées dans l’Annexe II, il convient de faire état du problème que posent la
présence américaine en général et les bases américaines en Asie centrale en
particulier, région classée d’importance stratégique par le Pentagone. Depuis
les attentats du 11 septembre 2001, ces installations militaires sont la base
arrière de la lutte antiterroriste conduite par les Américains en Afghanistan, mais
elles ne sont pas les bienvenues. Nous en reparlerons dans les pages consacrées
aux Etats-Unis, dans le chapitre consacré à « L’Environnement géopolitique des
deux Corées ».
Un autre aspect qui concerne cette région d’Asie centrale est la
propagation de l’islamisme radical, en particulier dans la vallée de Fergana qui s’étend
sur des portions du Kirghizistan, de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan. Ce
phénomène pourrait poser des problèmes aux Etats-Unis et à l’OTAN qui
entretiennent en Asie centrale des bases pour le ravitaillement de leurs troupes en
Afghanistan. Les Russes, qui ont aussi des bases militaires dans cette région,
sont également inquiets. Ils craignent que l’islam radical se propage aux parties
musulmanes de la Russie.

28
En 2009, l’amiral Timothy Keating était le CINC-PAC.
29 Un diplomate japonais et un chercheur chinois ont proposé fin 2004 que la Chine, le Japon et l’Inde
deviennent les piliers d’une version asiatique de l’OTAN.
30
Voir Annexe II.
31
Aucune des organisations de coopération et de sécurité en Asie ne peut se prévaloir d’être en charge de la
sécurité en Extrême-Orient sauf, peut-être, l’Organisation de Coopération de Shanghai ou OSC (voir Annexe
II).
23 L’énumération de ces problèmes (nucléaire militaire en Asie ; liberté
d’acheminement des matières premières ; bases américaines en Asie centrale ;
lutte antiterroriste ; menace posée par l’islam radical) est la preuve de la
nécessité de créer un organisme qui puisse assurer la sécurité en Asie. Un tel
organisme est-il concevable ? C’est ce que nous allons examiner dans les pages qui
suivent. D’emblée, nous pouvons prétendre que la création d’une architecture
capable d’assumer la coopération et, si possible, d’assurer la sécurité dans cette
région dépendra en partie de la résolution de la question coréenne, qu’il s’agisse
du problème nucléaire de la RPDC en particulier ou de la nécessité d’une
réconciliation des deux Corées.

Une organisation de coopération et de sécurité est-elle concevable
en Asie ?

“The idea of achieving security
through national armament is, at the
present state of military technique, a disastrous
32illusion ...”

Au début de ce chapitre, la problématique de l’intégration économique et
celle de la sécurité et de la coopération en Asie ont été développées. Depuis
quelques années, des discussions concernant une « new security architecture »
en Asie ont pris de l’ampleur. Une union économique, politique et militaire
dans le sens de celle recherchée par l’Union européenne (très partiellement
aboutie en ce qui concerne les deux derniers volets) est-elle concevable en
Asie ? Pour essayer de répondre à cette question, il convient de tenter une
approche de ce que pourrait être l’avenir de cette région. Mais avant d’examiner le
rôle que pourrait jouer une organisation de coopération et de sécurité en Asie, il
est un scénario qu’on se doit de présenter ici, même si certains diront qu’il
relève de l’utopie.

Une « Union confucéenne », modèle pour une architecture sécuritaire
en Asie

Dans un essai publié le 7 avril 2005 par l’Asia Times sous le titre de
« Thinking the unthinkable, a Confucian Union », Jan Krikke suggérait que
dans dix à quinze ans, suite à la réunification des deux Corées, les pays d’Asie
de l’Est formeront une telle union. Cette union intégrera le Japon, comme
l’Europe a intégré l’Allemagne. Dès 2020, l’East Asia Union de Krikke sera le
bloc le plus fort du monde, devant l’UE et la NAFTA (North America Free
Trade Area). La Chine et la Corée unifiée seront capables de neutraliser la

32
Albert Einstein, dans le Bulletin de mars 1950, cité par Joseph Cirincione, dans le Bulletin of the Atomic
Scientists de nov-déc. 2005.
24 menace militaire du Japon en l’absorbant dans une union politique. Krikke
pense que cette « Union confucéenne » est plausible, le nationalisme, fort en
Chine, en Corée et aussi au Japon, ne devant pas être un obstacle, car les valeurs
du confucianisme (groupe, famille, communauté et Etat) sont communes à ces
trois pays. Le « libéralisme économique » introduit en Chine par Deng Xiaoping
devrait avec le temps transformer la Chine en un Etat démocratique. Les Etats
démocratiques ne se faisant pas la guerre, une telle union – selon Krikke – sera
donc réalisable et viable.
Reste à résoudre la problématique du manque de cohérence et de cohésion
entre les Etats de l’Asie de l’Est, région caractérisée par une profonde diversité
non seulement économique, mais également ethnique, culturelle et religieuse.
Les pays asiatiques sont encore très suspicieux de leurs voisins. A titre
d’exemple, la coopération entre la Chine et le Japon sera un facteur déterminant
pour l’avenir de la région. Force est donc d’avouer que l’« Union confucéenne »
de Krikke est encore une pure spéculation à l’heure actuelle. Il n’en demeure
pas moins qu’un Forum Régional de l’Asie du Nord-Est devrait être créé.

Cherche forum pour coopération régionale en matière de sécurité en
Asie de l’Est

Dans les années 1990, toute suggestion tendant à instituer une coopération
régionale en matière de sécurité aurait été rejetée comme immature compte tenu
des différences culturelles et idéologiques des Etats concernés. Au début du
eXXI siècle, à la suite des essais nucléaires nord-coréens, cette perspective n’est
plus écartée. Car, si ces essais ont provoqué l’ire de la communauté
internationale, elles ont aussi suscité des réflexions quant à la sécurité dans cette région.
eLe 10 septembre 2006, à l’occasion du 6 Asia-Europe Meeting (ASEM) à
Helsinki, le président sud-coréen ROH Moo-hyun avait déjà proposé d’organiser un
régime multilatéral de sécurité en Asie du Nord-Est. Lors du sommet de
l’APEC en novembre 2006 à Hanoi, les Américains avaient évoqué un projet de
coopération régionale sur le modèle de l’OTAN. Les Etats-Unis espéraient alors
que le test nucléaire nord-coréen du mois précédent conduirait les Etats de la
région vers une coopération active en matière de sécurité en Asie. A la
mioctobre 2006, Sean McCormack, porte-parole du US Department of State, avait
déclaré : « … There are no existing pan-Northeast Asian security structures
there… Those are discussions that are worth having. »
Le Département d’Etat américain était donc d’avis qu’il fallait en parler !
Quel rôle une structure sécuritaire pourrait-elle jouer en Asie ? De toute
évidence, il s’agirait en premier lieu d’éviter des conflits. En outre, un tel forum
pourrait convoquer des rencontres multilatérales régulières sur les questions
importantes ayant trait à l’économie, à l’énergie, à l’eau et, de toute évidence, à
25 33la sécurité. Certains experts , qui ont une vision géostratégique de ce que
pourrait être l’Extrême-Orient dans un futur proche, pensent que ce forum pourrait
comprendre les USA, la Chine, la Russie, le Japon et la Corée du Sud,
c’est-àdire les cinq pays qui ont participé depuis 2003 (avec la Corée du Nord) aux
‘entretiens à six’ sur la question nucléaire de la RPDC. Cette idée concrétiserait
ela déclaration qu’ont faite conjointement les six à la fin du 4 round de ces
entretiens, le 19 septembre 2005 à Beijing : « … The directly related parties will
negociate a permanent peace regime on the Korean Peninsula at an
appropriate separate forum. »
La constitution d’un système multilatéral de coopération et de sécurité en
Asie du Nord-Est, en lieu et place des accords bilatéraux qui lient les USA au
Japon et à la Corée du Sud, entre autres pays, permettrait certainement d’établir
un régime permanent de paix dans et autour de la péninsule. Un tel système
favoriserait les efforts entrepris en vue d’une dénucléarisation de la RPDC et
d’une réconciliation des deux Corées.
De toute évidence, la participation de Washington à un tel organisme
pourrait aller à l’encontre de la stratégie multipolaire envisagée par la Chine et la
Russie qui, toutes deux, souhaitent démanteler l’hégémonie américaine dans la
région, mais elle aurait l’heur de procurer aux Américains un forum où régler
leurs problèmes en Asie. Il ne serait pas pensable d’exclure la Russie, le plus
grand pourvoyeur d’énergie de la région, d’autant plus que Moscou est déjà
engagé dans la résolution de plusieurs disputes (pétrole et gaz en Asie centrale ;
nucléaire en Corée du Nord). Le Japon, puissance économique dont les relations
politiques avec la Chine et la Corée du Sud ont longtemps été au plus bas et
dont la compétition économique avec la Chine est un fait avéré, devrait
également participer à ce forum. La Corée du Sud, qui, au cours de deux présidences
(KIM Dae-jung et ROH Moo-hyun) avait activement milité en faveur du
règlement pacifique de la question nucléaire nord-coréenne et qui, sous la présidence
de ROH, voulait jouer un ‘balancing role’ dans la région, ne pourrait pas être
exclue. La nécessité de la présence de la Chine, géant économique et politique
régional, voire mondial, reconnu, dans un tel forum est évidente. Cependant, ce
forum ne devrait pas isoler la RPDC, mais au contraire l’encourager à établir
des relations de confiance avec ses voisins et lui donner l’occasion de s’intégrer
progressivement dans les institutions régionales.
Un des sujets de discussion entre les membres de ce forum serait sans nul
doute le problème de l’approvisionnement des pays de la région en pétrole et
gaz russes, ainsi que la question des investissements nécessaires au
développement des infrastructures y relatives. Ceci n’est qu’un exemple d’une future
coopération économique régionale qui pourrait étendre ses compétences aux

33
Ian Bremmer, président de l’Eurasia Group ; Yoriko Kawaguchi, ancien Premier ministre japonais ; CHOI
Sung-hong, ancien Premier ministre sud-coréen (Internatioinal Herald Tribune, 29 décembre 2005 :
« Northeast Asia : Defusing a dangerous region »).
26 domaines politique et de défense, car l’absence d’une architecture de sécurité
collective en Asie se fait de plus en plus sentir.
On se souviendra que, dans les premières années de son double mandat,
George W. Bush était farouchement opposé au multilatéralisme. Il avait ignoré
et même critiqué la communauté internationale, en particulier l’ONU, lorsqu’il
s’était lancé dans sa guerre d’Irak. Lors du ‘Shangri-la Dialogue‘ qui a eu lieu
du 29 au 31 mai 2009 à Singapour, le secrétaire à la Défense Robert Gates n’a
pas manqué de relever le changement de politique de la nouvelle administration
américaine en citant ce que la secrétaire d’Etat Hillary Clinton avait dit lors de
son premier voyage dans la région : « America cannot solve the problems of the
world alone, and the world cannot solve them without America. »
L’administration Obama devrait dès lors prendre la tête d’un mouvement
destiné à concevoir et réaliser une structure sécuritaire en Asie.
Cependant, Gates a aussi insisté sur le fait que l’engagement des USA en
Asie est toujours aussi déterminé que jadis, tout en soulignant que la stratégie
américaine dans la région a subi une nouvelle orientation : Washington place un
accent plus important sur la capacité de se défendre de ses alliés. Selon Gates, le
Japon et la Corée du Sud sont décidés et capables d’assumer la responsabilité de
leur propre défense et de participer à la sécurité collective au-delà de leurs
frontières. Il ne fait toutefois aucun doute que l’administration Obama mettra tout en
œuvre pour maintenir les alliances américano-japonaise et
américano-sudcoréenne qui resteront l’épine dorsale de la posture américaine dans la région.
34Car, aux dires de Dan Blumenthal et Aaron Friedberg , bien que l’on parle
maintenant de ‘soft power’, la ‘hard power’ reste le fondement de la politique
américaine en Asie. Le défi qui attend les stratèges de Washington consistera à
déterminer dans quelle mesure les militaires américains pourront maintenir leur
liberté d’action et de mouvement en Asie et quel rôle ils pourront jouer en tant
que partenaires des Japonais et des Sud-Coréens.
Quant à la Chine, contrairement à son prédécesseur Donald Rumsfeld,
Robert M. Gates a soigneusement évité de vexer Beijing. Il a souligné que les
Etats-Unis et la Chine travaillent ensemble pour faire face à des défis comme la
crise de l’économie, la sécurité dans le cadre de tensions régionales, le
contreterrorisme, la sécurité énergétique, la piraterie, les désastres naturels. « Il est
essentiel que les Etats-Unis et la Chine coopèrent autant que faire se peut. Ceci
inclut le maintien de canaux de communication et de contacts dans le domaine
de la défense. Pour leur part, les Etats-Unis restent fermement engagés dans ce
but. »
Dans son allocution, Robert M. Gates a aussi souligné la corrélation entre
la prospérité économique et la stabilité. La sécurité va au-delà des
considérations purement militaires : une crise économique peut se muer en crise

34
Dan Blumenthal et Aaron Friedberg dans An American Strategy for Asia, publié par l’American Enterprise
Institute.
27 sécuritaire. Il a en outre mentionné que le paysage stratégique de l’Asie de l’Est
continue d’évoluer, citant :
– les nouveaux centres de pouvoir (Chine, Russie, Inde, Indonésie) qui
rendent nécessaire la recherche d’une nouvelle architecture sécuritaire dans la
région ;
– la poursuite accélérée de la modernisation des appareils militaires ;
– l’émergence de multiples défis transnationaux ;
– les menaces non conventionnelles (piraterie, pauvreté, différends
ethniques) qui transcendent les frontières des Etats.
Pour Gates, ces nouvelles réalités vont à l’avenir jouer un rôle important
au moment où les Etats-Unis vont réviser leur politique et leur stratégie dans de
nombreux domaines, comme l’attestent la Quadrennial Defense Review et la
Nuclear Posture Review. Dès lors, alors que les Etats-Unis disposent de
capacités militaires sans équivalent, ils reconnaissent aussi qu’il est indispensable que
les nations agissent en harmonie en vue de trouver des solutions et d’obtenir les
meilleurs résultats possibles. Le président Obama a parlé d’une politique
étrangère américaine plus coopérative et consultative afin d’imaginer ensemble des
solutions à des problèmes identiques. Compte tenu de ce qui précède, Gates a
tenté de définir quel sera le genre de leadership de Barack Obama et des
EtatsUnis dans les années à venir : la nouvelle administration veut s’engager à
écou35ter les opinions de ses amis et partenaires .
Il ne fait pas de doute qu’avec son nouveau président, la politique
étrangère et de défense américaine va opérer un tournant significatif. Dans un autre
contexte, celui de l’OTAN, la nouvelle administration fait également preuve
d’ouverture puisque, pour la première fois dans l’histoire de l’Alliance
atlantique, un général européen (un Français) occupera l’une des deux plus
importantes fonctions de commandement.
Mais, en plus de ses partenaires chefs d’Etats étrangers qu’il dit vouloir
écouter, Obama devra également tenir compte des avis d’experts, comme
Do36nald Gregg, ambassadeur américain à Séoul de 1989 à 1993 . Gregg connaît
bien la Corée du Nord où il s’est rendu à plusieurs reprises. Il maintient des
contacts avec des membres influents de la nomenklatura nord-coréenne, comme
KIM Kye-gwan, le négociateur en chef des ‘entretiens à six’. Selon Gregg,
Barack Obama ne devrait pas trop attendre avant d’accepter l’offre de discussions
bilatérales proposées par KIM Jong-il par l’entremise de son ministre des
Af37faires étrangères à la fin du mois de juillet 2009 . Mais, dans l’intervalle, le
naufrage de la corvette sud-coréenne Cheonan est venu compliquer la donne.
Gregg prétend qu’il ne reste que trois ans aux Etats-Unis pour régler le
eproblème nucléaire nord-coréen, car la RPDC fêtera en 2012 le 100

35
International Institute for Strategic Studies, 30 mai 2009 : « America’s security role in the Asia-Pacific »,
par Robert Gates.
36
Donald Gregg a aussi été le National Security Advisor de Bush père et le représentant de la CIA à Tokyo.
37 Financial Times, 27 juillet 2009 : « N. Korea signals it may be ready to talk », par Chr. Olivier.
28 anniversaire de KIM Il-sung, son ‘Président éternel’. A l’évidence, 2012 est une
date hautement symbolique pour le régime nord-coréen qui pourrait d’ici là
avoir atteint son but d’établir une « nation forte et prospère » et rester sur ses
positions en refusant tout compromis sur son nucléaire militaire. Pour Gregg,
Obama ne devrait pas répéter les erreurs de son prédécesseur : George W. Bush
avait attendu sept ans avant d’accepter de reprendre le dialogue direct avec
Pyongyang, interrompu à la fin du mandat de Bill Clinton. Et de rappeler que
les Nord-Coréens n’avaient jamais eu confiance en George W. Bush, car son
administration était influencée par des néoconservateurs comme Dick Cheney,
38Donald Rumsfeld et John Bolton , tous trois partisans de la manière forte à
l’encontre de Pyongyang.
Pour l’heure, le dialogue américano-nord-coréen et les ‘entretiens à six’
sont suspendus. Les gestes de conciliation qu’ils avaient envoyés en 2009 (en
consentant à une rencontre ‘privée’ de Bill Clinton avec KIM Jong-il ; en
libérant les deux journalistes américaines condamnées à douze ans de prison ; en
envoyant une délégation aux funérailles de KIM Dae-jung), ces gestes, s’ils
s’étaient concrétisés réellement, auraient dû permettre de passer d’une situation
de crise à une phase de diplomatie.
Malheureusement, le « torpillage » (par un sous-marin nord-coréen ?) du
navire de guerre sud-coréen Cheonan et l’attitude intransigeante de LEE
Myung-back ont entre-temps déstabilisé les relations intercoréennes. Mais,
depuis peu, il semble que les Nord-Coréens recherchent le contact avec
Washington. La libération par la RPDC de l’Américain Gomes pour qui Jimmy Carter
était venu intercéder à Pyongyang, devrait être compris par Washington comme
un geste de bonne volonté du régime nord-coréen et l’administration Obama
devrait saisir cette perche pour relancer les négociations avec la RPDC. De
même, la libération par Pyongyang d’un navire de pêche sud-coréen et de son
équipage, capturés par la marine nord-coréenne, devrait aussi être acceptée par
Séoul comme un signe positif.
eAu cas où la 3 génération des KIM devrait prochainement prendre le
pouvoir en RPDC, on peut souhaiter qu’une nouvelle détente fasse suite à cette
période de tension. C’est à espérer, car le problème nucléaire nord-coréen
impacte sur toute la région de l’Asie de l’Est où une organisation de coopération et
de sécurité fait cruellement défaut.

Qu’attend-on pour créer une organisation de coopération
et de sécurité en Asie ?

La tranquillité en Extrême-Orient est souhaitée par tous les acteurs
présents dans cette région, mais elle ne va pas de soi. Nombreux sont les défis et
les difficultés. L’appétit pour les ressources stratégiques et pour l’hégémonie est

38 Cheney : ex-vice-président – Bolton : ancien ambassadeur américain à l’ONU.
29 grand. En 2010 plus que jamais, le besoin se fait sentir d’un mécanisme
multilatéral qui pourrait promouvoir la sécurité et la coopération en Asie du Nord-Est.
Cette région est l’une des seules à ne pas connaître un organisme tel que
l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe.
Le but premier d’une telle organisation permanente en Extrême-Orient
serait de prévenir les conflits et les confrontations militaires. Comme on peut le
constater à la lecture de ce qui précède, la péninsule Coréenne attire l’attention
des principaux acteurs politiques, militaires et économiques de la région
Asie39Pacifique . Tous réfléchissent à la création d’un organisme de coopération et de
sécurité dans le Nord-Est asiatique. Par exemple, lors du sommet extraordinaire
de l’Organisation du Traité de Sécurité collective (OTSC) au début du mois de
février 2009, Dmitri Medvedev s’était déclaré prêt à une coopération totale et
universelle avec les Etats-Unis au sein d’une coalition antiterroriste en Asie
40centrale .
La création d’une organisation de coopération et de sécurité est nécessaire,
même si elle ne sera pas aisée. Toutefois, la diversité, voire l’incompatibilité
des intérêts des pays de la région pourrait bien, comme en Europe, s'estomper,
laissant la porte ouverte à des associations économiques telles que l’UE et/ou de
41sécurité du même genre que l’OSCE . Car ce ne sont pas les tentatives de créer
une conférence sur la sécurité en Asie qui manquent : Brejnev en 1972, le
Bangladesh en 1973, Gorbatchev en 1986 à Vladivostok, ROH Tae-woo à l'ONU en
1988, James Baker en 1991, l’ANASE-PMC en mai 1991 à Singapour. En visite
à Séoul dès le 21 juin 1993, le Premier ministre de l’Australie avait recherché le
dialogue sur la sécurité en Asie Pacifique. Plus près de nous, les gouvernements
de la région ont entrepris une lutte contre le terrorisme en impliquant des
organisations multilatérales telles que l’ARSF (Asean Regional Security Forum) et
42l’APEC, sans oublier la PSI .
Le 2 décembre 2005, BAN Ki-moon, alors ministre sud-coréen des
Affaires étrangères avait donné une conférence au North Atlantic Council à
43Bruxelles . Aux dires de BAN, le Traité de l’OTAN pourrait être un modèle de
coopération pour la sécurité multilatérale en Asie. Néanmoins, le problème
nucléaire nord-coréen empêche – pour l’instant – la réalisation d’un tel traité. Il ne

39
Il est intéressant de relever que l’Union européenne s’intéresse depuis peu à la sécurité en Asie. Lors du
sommet UE-Japon qui s’était tenu le 24 avril 2006 à Tokyo, Javier Solana, le chef négociateur européen, avait
confirmé l’intention de l’UE de devenir un acteur indépendant dans la région en sollicitant un siège à l’East
Asian Summit. Selon Bernard Zepter, l’ambassadeur de l’UE au Japon, « … in modern diplomacy, no dossiers
can be treated in isolation », ce qui revient à dire que l’Europe se doit d’étendre ses instruments sécuritaires
de façon à pouvoir défendre ses intérêts économiques dans la région (European Report, 13 juin
2006 : « EU/East Asia : EU takes tentative steps into regional security »).
40
Le Figaro, 5 février 2009 : « Prêt à une coopération totale et universelle contre le terrorisme. »
41 OSCE : Organisation de la Sécurité et de la Coopération en Europe (anciennement CSCE).
42 Dans cette liste des organisations qui s’occupent de sécurité en Asie, il faut encore mentionner le CSCAP :
Council for Security Cooperation in Asia-Pacific, créé en 1992 (21 Etats de la région Asie-Pacifique, y
compris USA, Canada et Union européenne).
43
BBC Monitoring International Reports, 2 décembre 2005 : « ROK Minister says NATO good model for
Northeast Asia cooperation ».
30 fait cependant pas de doute qu’une confiance mutuelle pourra se développer en
Asie du Nord-Est lorsque ledit problème aura été résolu pacifiquement… et
définitivement.
Un premier pas, timide, dans la direction de la création d’un organe de
sécurité en Asie avait été franchi le 11 avril 2006 à Séoul avec la signature d’une
déclaration par le parlementaire sud-coréen CHANG Young-dal et le
parlemenetaire russe Klyus Viktor Alexandrovich lors de la 7 réunion du Korea-Russia
Inter-Parlementary Council. Le communiqué publié à la fin de ce forum
stipulait que « … the two parties will work towards creating a multilateral security
44environment in Northeast Asia ». Le 10 janvier 2007 à Cebu (Philippines), les
dix ministres des Affaires étrangères de l’ANASE avaient approuvé un pacte
antiterroriste. Ils s’étaient convenus de faciliter l’identification des flux
financiers douteux et de simplifier les procédures d’extradition. Rappelons enfin que,
le 10 septembre 2006 à Helsinki, le président sud-coréen ROH Moo-hyun avait
proposé la création d’un régime multilatéral de sécurité en Asie. Lui emboîtant
le pas, un membre du gouvernement sud-coréen a déclaré, en février 2010, que
la Corée du Sud militait en faveur de discussions avec la Chine et le Japon en
matière de sécurité. D’ici fin 2010, un groupe de travail sera formé de militaires
de haut rang des trois pays. Une fois le canal militaire établi, une coopération
45militaire pourra être mise sur pied avec des manœuvres communes .
On le voit, les bonnes volontés ne manquent pas… pas plus que les
problèmes à résoudre.
Nous avons constaté que, pour les Nord-Coréens, les Etats-Unis
constituent une menace permanente. De plus, mis à part les ‘entretiens à six’ (et
encore : ils recherchent un dialogue avec les seuls Américains) les Nord-Coréens
tolèrent mal le multilatéralisme. Ils ont adhéré à l’ONU, contraints et forcés par
la Chine qui ne voulait pas opposer son veto à l’adhésion de la Corée du Sud. Ils
participent en qualité d’observateurs à certains organismes voués à l’intégration
économique en Extrême-Orient, mais sont réticents envers toute organisation de
coopération et de sécurité en Asie. Une des craintes de la nomenklatura
nordcoréenne est que les efforts de la communauté internationale pour intégrer la
RPDC conduisent à un changement, voire à un éclatement du régime de
Pyongyang.
Il est évident que la Corée du Nord pourrait de prime abord se sentir visée
par un mécanisme auquel elle ne voudrait probablement pas appartenir. Il
conviendrait dès lors de persuader Pyongyang que son adhésion serait souhaitable
et que son appartenance à une organisation pour la sécurité et la coopération en
Asie du Nord-Est lui serait profitable.
Qu’en est-il de Washington ? Les Américains croient qu’ils sont
différents, meilleurs et moralement supérieurs au reste de l’humanité. Sauront-ils

44
Yonhap News Agency, 12 avril 2006 : « S. Korean, Russian lawmakers support multilateral security
environment ».
45 Yonhap, 15 février 2010 : « S. Korea, Japan and China seeking to establish security talks ».
31 s’adapter à un monde en transformation ? Les intérêts stratégiques américains
en Asie sont de deux ordres : comme nous l’avons décrit plus haut, ils
concernent primo, la péninsule Coréenne ; secundo, la région du Nord-Est asiatique.
Pour ce qui est de la péninsule Coréenne, Washington veut en priorité obtenir
la dénucléarisation de la RPDC, mais l’administration Obama n’est pas
opposée à des entretiens bilatéraux avec Pyongyang, entretiens qui, avec le temps,
pourraient déboucher sur la signature d’un Traité de Paix.
Au plan régional, une fois la Corée du Nord dénucléarisée et un régime de
paix établi sur la péninsule, les Etats-Unis souhaitent qu’une organisation
multilatérale de coopération et de sécurité en Asie du Nord-Est soit mise sur pied
afin de prévenir tout conflit dans cette région.
Une telle organisation renforcerait les relations sino-américaines, sans
pour autant affaiblir celles que les USA entretiennent avec le Japon et la Corée
du Sud. Derrière cette stratégie des Etats-Unis se cache aussi la crainte d’une
perte d’influence dans cette région car, comme nous l’avons vu, la Chine et la
Russie ne veulent rien entendre d’une hégémonie américaine en Asie. Elles
contestent de plus en plus la politique hégémonique des Américains. Dès lors,
il est évident que ces derniers, de par leur volonté de domination, pourraient
représenter une entrave à l’évolution harmonieuse dans la région du Nord-Est
asiatique.
46Dans son intéressante analyse « The End of Pax Americana »,
Christopher Layne écrit que, partant du principe qu’une puissance hégémonique devrait
résoudre les problèmes et non pas les créer, les Etats-Unis devraient se retirer de
leurs engagements avec le Japon et la Corée du Sud. Les motifs de ces
engagements sont depuis longtemps dépassés. En effet, dans les années 1950,
Washington s’était engagé à défendre ces deux pays dans des conditions qui
n’existent plus aujourd’hui. De plus, ces engagements n’avaient jamais été pris
pour tenir indéfiniment. Au lieu de vouloir maintenir leur rôle de
superpuissance en Asie, les USA devraient donc encourager leurs alliés japonais et
sudcoréens à assumer seuls la responsabilité de leur défense et à s’engager dans le
maintien de la sécurité dans cette région.
Car, à l’évidence, les Etats-Unis ne pourront pas indéfiniment assumer
seuls un rôle majeur dans la politique de sécurité de la région. Comme l’a
indiqué Robert Gates, la nouvelle administration américaine en est consciente. De
leur côté, la Corée du Sud et le Japon pensent de plus en plus souvent que les
incertitudes et les risques auxquels ils doivent faire face sont trop importants
pour qu’ils confient la défense de leurs intérêts aux seuls Américains.
Un facteur d’instabilité dans le Nord-Est asiatique est le manque de
démocratie dans nombre des Etats de cette région. Selon une étude de la Freedom

46
« The End of Pax Americana », par Christopher Layne, dans Graceful Decline, http//amconmag.com., 22
avril 2010.
32 47House , sur 192 Etats, 89 sont considérés comme « libres » ; 54 comme «
partiellement libres » et 49 comme « pas libres ». La Chine est qualifiée de système
autoritaire et la Corée du Nord de régime totalitaire. Seuls cinq pays de la
région (Corée du Sud, Japon, Taiwan, Mongolie et Russie) appartiennent à la
catégorie des Etats démocratiques, bien que les Russes ne soient pas considérés
comme étant libres quant aux droits politiques et aux libertés civiles. Dans son
étude de 2004 sur la liberté de la presse, Freedom House mentionnait que sur
e193 pays, la Corée du Nord pointait au dernier rang, la Chine au 173 rang et la
e e e eRussie au 148 rang. Le Japon était 33 , Taiwan 50 , la Corée du Sud 68 et la
eMongolie 80 .
Un autre facteur à considérer pourrait être qu’avec la Mongolie, l’Iran,
l’Inde et le Pakistan comme observateurs, l’Organisation de Coopération de
Shanghai (OCS) comprend quasiment la moitié de la population mondiale.
L’OCS comporte quatre puissances nucléaires : la Chine, la Russie, l’Inde et le
Pakistan. Eu égard aux ressources énergétiques dont disposent les Etats
membres ou proches de l’OCS, cette organisation a donc acquis un formidable
potentiel politique, économique et militaire. Il est donc probable que la Russie,
mais aussi la Chine, utiliseront l’OCS pour affaiblir l’influence des Etats-Unis
et de l’Europe en Asie Centrale. Dans cette perspective, Moscou et Beijing
pourraient utiliser l’OCS comme l’embryon d’une organisation de coopération
et de sécurité en Asie. Il faudrait alors que le Japon et la Corée du Sud
modifient leur traité d’assistance mutuelle avec les Etats-Unis.
Parmi les problèmes auxquels l’Asie sera confrontée dans les années à
venir, il sied de rappeler les tensions entre la Chine d’une part, et l’Inde et les
Etats-Unis d’autre part, tout en précisant que, pour l’instant, ces tensions ne
remettent pas en cause leurs relations. En effet, selon le rapport Ramses de
l’IFRI (Institut français des relations internationales), ces trois puissances ont
plus intérêt à s’entendre qu’à se confronter. Toutefois, la Chine, qui connaît des
tensions intérieures (Tibet, Xinjiang), pourrait être conduite à se trouver des
48ennemis extérieurs afin de consolider sa cohésion sociale .
Cependant, il est évident que les relations économiques, et non seulement
politiques, entre les Etats-Unis, puissance dominante, et la Chine populaire,
puissance émergente, constitueront un facteur déterminant du futur
environnement géopolitique de la région. La position hégémonique des Etats-Unis dans la
région va inévitablement prendre fin. Les Américains sont conscients de cette
évolution. Ils devront se demander quel nouvel ordre international ils souhaitent
cautionner.
Si la croissance de l’économie chinoise se poursuit pendant les vingt
années à venir au même rythme que celui auquel elle nous a habitués au cours des

47
Freedom House 2005 Annual Global Survey of Political Rights and Civil Liberties, cité par The Korea
Herald en avril 2005 : « East Asia needs a dispute settlement system », par YANG Sung-chul.
48
LesNouveauxMonde.org, 17 septembre 2009 : « La Chine, l’Inde et les Etats-Unis doivent s’entendre…
pour l’instant », par Alexandre Vatimbella
33

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