//img.uscri.be/pth/ea26abbb0fe3dce3d6a4445d37b090ec8691a8d6
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Corée du Sud

De
267 pages
La Corée du sud est devenue, en une trentaine d'années, une puissance économique de premier ordre. La société civile s'y est organisée, pesant de plus en plus sur les décisions politiques et économiques. Quels sont sa place, son rôle et ses caractéristiques dans le contexte économique sud-coréen ravagé par la récente crise économique et financière qui a frappé le pays ? Combinant l'économie avec la sociologie, l'histoire et la politique l'auteur nous fait découvrir la vraie Corée.
Voir plus Voir moins

COREE DU SUD
Economie sociale et société civile

Collection Économie et Innovation
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis
Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs.
Les séries Krisis, Clichés et Cours Principaux collection. font partie de la

La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire de la pensée et des faits économiques. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations (responsable: Blandine Laperche). La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples et fondamentaux qui s'adressent aux étudiants des premiers et deuxièmes cycles universitaires en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas ».

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3996-2

Eric BIDET

COREE DU SUD
Economie sociale et société civile

INNOVAL
21, Quai 59140 Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris de la Citadelle L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino Dunkerque, France L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

FRANCE

ITALlE

«C'est un devoir de cette citoyenneté internationale de toujours faire valoir aux yeux et aux oreilles des gouvernements les malheurs des hommes dont il n'est pas vrai qu'ils ne sont pas responsables. Le malheur des hommes ne doit jamais être un reste muet de la politique. Il fonde un droit absolu à se lever et à s'adresser à ceux qui détiennent le pouvoir. Il faut refuser le partage des tâches que, très souvent, on nous propose: aux individus de s'indigner et de parler; aux gouvernements de réfléchir et d'agir. » Michel Foucault, 1984

INTRODUCTION

Un des phénomènes sociaux les plus marquants de ces vingt dernières années a incontestablement été l'apparition d'une société civile organisée, nouvelle forme de citoyenneté échappant aux canaux d'expression et aux modes de représentations politiques traditionnels et marquant l'émergence d'un troisième pouvoir à côté du pouvoir politique et du pouvoir économique (le second prenant le pas sur le premier), d'un troisième pôle de production socio-économique à côté des secteurs capitaliste et public. Salamon et Anheier (1998) ont salué dans ce d~veloppement "l'innovation sociale la plus importante du 20eme siècle ". Si l'on observe le cas de la France, on peut également constater que, depuis les années 70 et surtout depuis les années 80, " tous les nouveaux mouvements sociaux, tous les grands courants idéologiques, se sont incarnés dans les associations: le féminisme, le pacifisme, la lutte contre la pauvreté, le combat pour le droit au logement ou encore pour le développement dans le tiers-monde" (Archambault, 1995). D'abord perceptible à l'échelon local, puis national, cette société civile a franchi depuis quelques années un palier supplémentaire en parvenant à s'organiser au niveau mondial et en pesant désormais sur les débats qui sont au cœur même du processus de mondialisation (commerce international et environnement en sont deux exemples), devenant ainsi le

creuset d'une véritable" citoyenneté planétaire", selon l'expression d'Edgar Morin (Libération du 5 février 2001). Le premier grand succès remporté par cette coordination supranationale de citoyens date de 1997 lorsqu'une alliance internationale d'associations et organisations diverses, emmenée par des groupements nord-américains comme le Global Trade Watch, Ie Third International Network Forum on Globalization et le Polaris Institute, parvient à mettre en échec le projet d'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI), que tente d'élaborer et d'imposer l'OCDE. Mais c'est surtout à la fin de l'année 1999, lors de la réunion de l'OMC à Seattle, que le pouvoir de cette société civile éclate véritablement au grand jour en donnant un coup d'arrêt aux négociations sur l'organisation du commerce mondialisé. Suivront en un peu plus d'un an, les manifestations de contestation organisées lors des réunions de la Banque mondiale et du FMI à Prague et lors du sommet de l'Union européenne à Nice, puis l'organisation du premier forum social mondial à Porto Alegre, suivi d'un deuxième au début de l'année 2002. La plupart des analyses qui se sont penchées sur l'émergence de la société civile ont abordé le phénomène d'un point de vue essentiellement politique, y voyant là un mode original de renouvellement de la démocratie en réponse à la crise des institutions, voire une source d'inspiration pour _ une possible troisième voie politique dans le contexte général de la recherche d'alternatives au communisme et au libéralisme, dont l'échec respectif est devenu patent avec d'une part la chute de l'Union soviétique, d'autre part la montée des inégalités et de l'exclusion dans la plupart des pays capitalistes. On peut ranger dans cette catégorie les nombreux travaux portant depuis une vingtaine d'années sur la société civile proprement dite, notamment ceux de Bell (1989), de Taylor (1990), de Walzer (1991), de Cohen et Arato (1992), de Seligman (1992) ou de Diamond (1994), mais aussi ceux de Held (1995), de Putnam (1993) ou de Hirst (1994) soulignant respectivement l' émergence d'une démocratie" cosmopolite ", " civique" ou " associative ", ceux de Habermas (1989) sur la " sphère publique ", de Beck (1993) sur" l'infrapolitique" ou encore ceux de Giddens (1998) sur la " troisième voie ". Davantage que sur ses implications politiques ou philosophiques, comme l'ont fait ces différents auteurs, on abordera surtout ici le phénomène d'un point de vue socio-économique.

8

En relation en particulier avec les problèmes observés sur le marché du travail et avec la complexification de la question sociale due au retrait de l'Etat-providence dans la plupart des pays développés, s'est en effet également développée une réflexion qui, sans pour autant ignorer la dimension politique de ce type de mouvements, s'est davantage intéressée à leur contribution dans le domaine socio-économique. On a ainsi assisté, depuis une vingtaine d'années également, à un développement d'études et de diagnostics soulignant l'importance, les vertus et la nécessité d'organisations dont la finalité serait la réalisation d'une production économique, mais dont la logique de fonctionnement échapperait tout à la fois à celles propres aux organisations relevant du secteur public ou du secteur capitaliste 1. Selon les travaux théoriques et selon les contextes politiques, les qualificatifs utilisés pour désigner ce " troisième secteur" de l'économie ont été variés: tiers-secteur, économie sociale, économie solidaire, secteur à but non lucratif, secteur volontaire, économie populaire, nouvelle économie sociale, etc. Malgré leurs légères divergences, ces différentes approches ont beaucoup en commun et témoignent d'une réalité et d'une tendance générale communes à de nombreux pays. Ce type d'approches entretient également des connivences avec des réflexions plus globales comme celles menées sur le développement durable ou sur le capital social.
SOCIETE CIVILE ET TROISIEME SECTEUR

Barber (1996) souligne que" plus on a utilisé le terme de société civile au cours des dernières années, moins il a été compris" et Fall et Diouf (2000) ajoutent que le concept de société civile" à force d'être galvaudé, finit par irriter plutôt qu'à fédérer". Il n'est donc pas inutile de rappeler brièvement les origines et les avatars du concept de société civile. Apparu en Europe chez les" classiques" tels que Hegel, Rousseau ou Gramsci, la notion de société civile faisait alors référence à un espace de la société échappant au contrôle de l'Etat, englobant donc tout ce qui relevait de l'initiative privée, y compris par conséquent toutes les formes d'entreprises
1 On reviendra sur les nombreux travaux qui ont privilégié cette orientation, mais on peut dores et déjà citer ceux de Greffe (1983), de Desroche (1983), de Defoumy, Monzon-Campos (1992), de Vienney (1994), de Laville (1994), de Rifkin (1995), de Lipietz, (1995, 1999), de Salamon, Anheier (1996, 1998), de Defourny, Favreau, Laville (1998), de Defourny, Develtere, Fonteneau (1999) et du Ciriec (2000).

9

commerciales, capitalistes ou non capitalistes. Au contraire, on observe depuis une quinzaine d'années un consensus pour situer la société civile quelque part entre l'Etat et le marché et en exclure en tout état de cause les entreprises capitalistes, qui sont le cœur même de ce marché. Ainsi, les travaux plus récents considèrent en général la société civile comme le " secteur de la vie sociale organisée volontaire, financièrement indépendant, autonome vis-à-vis de l'Etat" (Diamond, 1994), ou ce que d'autres ont appelé un ensemble de groupements" organisés, privés, non destinés à distribuer des profits, auto-administrés et volontaires d'une façon significative" (Salamon, Anheier, 1998). Selon Fall et Diouf (2000), " la société civile est un processus et un état d'esprit, un processus social qui engendre confiance et compréhension mutuelle, joue un rôle sur le marché et exerce une pression sur l'Etat". Les autres dimensions essentielles du phénomène, soulignées notamment par Bell (1989), sont son enracinement local (qui n'empêche pas, comme on l'a dit, que la société civile puisse s'organiser à l'échelon mondial), sa dimension humaine (people-centered strategy) et son aspect participatif (participatory development). Les termes de " démocratie locale" ou de " gouvernance locale " ont parfois été utilisés pour résumer ces caractéristiques et souligner les liens qu'entretient le troisième secteur avec le développement local. Comme on l'a souligné, l'émergence du débat sur le troisième secteur doit être perçue comme une des directions particulières prises par la réflexion générale menée sur la société civile. Les travaux coordonnés par Salamon et Anheier sont à cet égard significatifs qui, observant un même objet à quelques années d'intervalle, ont recours dans un premier temps à la terminologie de tiers-secteur ou de secteur à but non lucratif (Salamon, Anheier, 1996) et dans un second temps utilisent celle de société civile (Salamon, Anheier, 1998; Salamon, Anheier, 1999), sans d'ailleurs bien préciser ce qui différencie les deux termes dans leur esprit, donc la raison de ce changement fondamental du vocabulaire auquel ils ont recours. Chez ces auteurs, et chez beaucoup d'autres, notamment anglo-saxons, les termes de secteur à but non lucratif (nonprofit sector), de tiers-secteur (third-sector) et de société civile (civil society) apparaissent en fait pratiquement indissociables. Ce changement de vocabulaire traduit en tout état de cause la conviction, exprimée notamment par Godbout (1998 ; 2000), que pour bien comprendre le phénomène associatif et le troisième secteur, il faut partir de la société et non de l'Etat et 10

du marché, comme ont eu tendance à le faire nombre d'études depuis vingt ans sous l'influence d'une approches de type socio-économique ou socio-politique. S'agissant de la place qu'occupe le troisième secteur au sein de cette société civile, Evers (2000) indique que" le tiers-secteur doit être conceptualisé comme l'une des dimensions de l'espace public des sociétés civiles (..) La problématique du tiers-secteur renvoie à des organisations quelque peu différentes qui, dans cet espace public, ont une finalité socio-économique, procurent des biens, des services et une aide concrète à ses membres et à un public extérieur". Dans une perspective voisine de celle exprimée par Evers, on considérera donc que le troisième secteur représente en quelque sorte le versant formalisé de la société civile, notamment par des statuts juridiques bien définis et une orientation" économique" plus prononcée.
L'IMPORTANCE DU CONCEPT D'ECONOMIE SOCIALE

Parmi les différentes appellations utilisées pour désigner ce troisième secteur, celle d'économie sociale occupe incontestablement en Europe une place à part, pour des raisons historiques, culturelles et politiques. Comme le souligne l'une des études comparatives les plus récentes réalisées sur le troisième secteur (Ciriec, 2000), on peut distinguer en Europe trois grands groupes de pays: ceux où l'économie sociale est établie (France, Espagne, Belgique), ceux où elle est émergente (Danemark, Finlande, Grèce, Italie, Suède, Irlande, Portugal, Royaume-Uni), ceux enfin où le troisième secteur est défini plutôt en référence aux concepts alternatifs de tiers-secteur, de secteur à but non lucratif ou de secteur volontaire (Allemagne, Autriche, Luxembourg, Pays-Bas). Partageant cette conviction de l'importance de la notion d'économie sociale pour appréhender convenablement le troisième secteur, nous avons choisi ici de porter en premier lieu notre attention sur ce concept. Apparue il y a plus de cent cinquante ansI, la notion d'économie sociale demeure paradoxalement largement mécon1 Le terme d'économie sociale apparaît pour la première fois au 19ème siècle: en 1830, Charles Dunoyer publie un Nouveau traité d'économie sociale (dont l'objet est cependant essentiellement de légitimer l' économie libérale) ; en 1851, Auguste Ott est l'auteur d'un Traité d'économie sociale; en 1856, Frédéric Le Play fonde une Société des études pratiques d'économie sociale et une revue qu'il intitule L'économie sociale; en 1867, le même Le Play introduit l'économie sociale çà l'Exposition universelle. Voir Gueslin (19~7) pour une perspective historique très détaillée sur l'économie sociale au 1geme Il

nue, y compris par les économistes eux-mêmes. Cette méconnaissance s'explique à la fois parce qu'il s'agit de ce que l'on a fort justement nommé un " vocable à éclipse" (Gueslin, 1987), dont le contenu a en outre sensiblement varié selon les auteurs et les époques. Conséquence: "Dès le départ, le concept d'économie sociale a été marqué par des ambiguïtés et des confusions terminologiques qui le handicapent encore aujourd'hui ", souligne Defoumy (1992). Le terme d'économie sociale a initialement été employé par des auteurs souhaitant marquer leur différence avec l'analyse économique dominante, qui s'intéressait essentiellement à la manière de produire le plus efficacement et à la meilleure répartition des richesses, mais délaissait les questions morales ou la résolution des problèmes sociaux provoqués par le " progrès économique". La démarche de l'économie sociale consistait alors à introduire de l'éthique dans l'économie politique pour concilier justice et équité (Gide), à intégrer les problèmes sociaux dans l'économie politique pour combiner logiques de l'intérêt et de la justice (Walras). A l'initiative surtou~ de Gide et Walras, l'économie sociale a connu à la fin du 1gemesiècle un essor remarquable dans le champ académique de la science économique, où elle a même un temps fait figure d'appellation concurrente à celle d'économie politique. Mais du champ scientifique, le concept a basculé au début de ce siècle dans le champ de l'économie concrète, à l'initiative de Gide et de son rapport à l'Exposition universelle de Paris en 1900. L'économie sociale a alors renoncé au statut de discipline pour devenir simple partie de l'économie. La notion d'économie sociale a connu par la suite une éclipse d'un bon demi-siècle, puis a resurgi en France dans les années 70, pour finir par trouver dans les années 80 une reconnaissance institutionnelle et juridique et désigner désormais un ensemble d'organisations qui, de par leurs règles de fonctionnement et leur objectif affiché, se différencient à la fois de l'entreprise capitaliste et de l'administration publique. Depuis cette résurgence, la notion d'économie sociale sert désormais à désigner le secteur économique que forment ces organisations, qui sont les associations, les mutuelles et les coopératives, c'est-à-dire des organisations économiques intervenant dans des domaines d'activité très variés et sous des formes
siècle. D'après Castel, le terme d'économie sociale aurait même été utilisé dès 1819 par Sismondi, qui" veut corriger l'économie politique préoccupée par la production des richesses (la 'chrématistique') par une 'économie sociale qui garde le souci de promouvoir le bonheur du plus grand nombre" (Castel, 1995). 12

juridiques différentes mais bien identifiées. Cette approche " sectorielle" de l'économie sociale a donné lieu à une définition théorisée qui se situe dans le prolongement direct de la théorie coopérative élaborée notamment par Gide et Fauquet dans la première moitié du siècle, par Desroche (1976) et Vienney (1994) dans la seconde moitié. Longtemps négligée, tant du débat intellectuel et politique que du débat académique après Gide et Walras, le concept d'économie sociale connaît donc depuis une vingtaine d'années un net regain d'intérêt chez
les uns et les autres 1.

Remis récemment au goût du jour par le rapport Lipietz (1999), le terme de tiers-secteur est moins ancien que celui d'économie sociale, puisqu'il apparaît véritablement dans les années 70 sous la plume notamment de Etzioni (1973) et de Delors (1978). Par la suite, il a souvent servi à désigner le seul secteur à but non lucratif: c'est le cas de la majeure partie de la littérature anglo-saxonne sur le third-sector et de certains travaux français (Archambault, 1996). On notera que c'est le cas aussi, bien que la traduction française utilise le terme d'économie sociale pour traduire l'expression originale de third-sector, des travaux de Rifkin (1995) qui évoque en fait essentiellement le secteur associatif. Dans d'autres cas, le tierssecteur a été utilisé pour désigner un secteur plus ou moins semblable au secteur de l'économie sociale: c'est l'option qui a été choisie notamment par le Ciriec à travers ses différentes publications, la revue Annales de l'économie publique et coopérative et plusieurs publications collectives sur le sujet, en particulier Defoumy, Monzon-Campos (1992) et Ciriec (2000). C'est l'approche qu'on adoptera ici et qui a pour implication essentielle que l'on utilisera les termes économie sociale et tiers-secteur de manière équivalente et que l'on s'intéressera tout à la fois aux organisations à but strictement non lucratif, comme les associations, et aux organisations qui ne font pas de la maximisation du profit leur objet, mais ne s'interdisent pas complètement de le distribuer, comme les coopératives. Quelquefois enfin, mais plus rarement, l'appellation de tiers-secteur a servi à désigner un secteur beaucoup plus large regroupant à la fois l'économie sociale et l'économie souterraine: voir à ce sujet l'article très éclairant de Parodi (1984). Pas plus que celui
I Pour plus d'informations sur l'évolution et l'actualité du concept d'économie sociale, on se reportera à nos travaux (Bidet, 1997 ; 1998 ; 1999 ; 2000a et 2000b) et à ceux de Desroche (1976), Gueslin (1987), Defoumy, Monzon-Campos (1992), Vienney (1994), Jeantet (1999), Defourny, Develtere (2000), Demoustier (2001). 13

d'économie sociale, le terme de tiers-secteur n'est donc exempt d'ambiguïtés et d'interprétations différentes selon les auteurs et les époques. LE TROISIEME SECTEUR ET LA QUESTION SOCIALE: LA NOUVELLE ECONOMIE SOCIALE Au cours des dernières années, l'actualité a souligné et placé sous le regard de l'opinion publique le succès, le plus souvent sur un plan strictement économique, de certaines formules coopératives et mutuelles (dans les domaines de la banque, de la santé et de l' assurance notamment), mais également l'échec retentissant ou les défaillances structurelles de certaines autres, d'ailleurs plus ou moins dans les mêmes domaines (domaine de la santé pour la MNEF, la MSA et l'ARC, domaine de l'assurance pour la GMF, pour ne citer que des exemples français bien connus). L'actualité récente a également mis en évidence le rôle exemplaire de certaines organisations de l'économie sociale, non plus au regard de considérations essentiellement économiques, mais en réponse à des problèmes sociaux tels que la montée de l'exclusion, la détérioration du lien social ou la crise de la solidarité et de l'Etat-providence. Il ressort de ce bref survol que l'économie sociale offre incontestablement un double visage, une image mitigée, pointée par certains (Boivin, Fortier, 1998; Méda, 1999), mais qu'il est intéressant d'essayer de mieux cerner. L'intérêt porté à l'économie sociale a pris une nouvelle tournure depuis une dizaine d'années en relation en particulier avec l'évolution de la question sociale, marquée notamment par la transformation du salariat et du modèle de production fordiste et par la montée de la précarisation qui a rendu beaucoup plus complexe la notion d'exclusion (Castel, 1995). Face à cette complexification de la question sociale, certaines réponses traditionnelles apportées par l'Etat sont devenues inadaptées et insuffisantes. L'économie sociale, au contraire, a fourni des réponses de plus en plus pertinentes grâce à sa souplesse et sa capacité d'innovation et d'adaptation. En mettant surtout l'accent sur le rôle de l'économie sociale en matière de traitement social du chômage et de l'exclusion, Castel (1995) se situe, tout comme Lipietz (1999), dans une telle perspective, qui est également celle de l'économie solidaire (Laville, 1994). Dans un contexte de destruction d'emplois, le secteur de l'économie sociale est notamment 14

apparu créateur d'emplois. "Le troisième secteur est souvent avancé comme une voie à explorer et à soutenir afin de promouvoir l'emploi" (Ciriec, 2000). Comme celle du Ciriec, nombre d'analyses et politiques récentes ont vu dans le développement d'un troisième secteur, ou de ce que l'on a appelé une" nouvelle économie sociale ", un des moyens de résoudre à la fois les problèmes de création d'emplois et de réponses à de nouvelles demandes correspondant à de nouveaux besoins sociaux issus de tendances socio-démographiques structurelles: vieillissement de la population, montée du travail féminin, modification de la cellule familiale traditionnelle, urbanisation et pollution croissantes, décentralisation des pOUVOIrs. De nouvelles organisations relevant du secteur de l' économie sociale, en particulier des associations et des coopératives, ont été parmi les plus impliquées dans les réponses apportées à la complexification du problème de la précarisation, à la montée de l'exclusion et à la transformation du monde du travail. Le constat que l'on peut faire dans le domaine de l'insertion par le travail, qui" a été largement occupé par de nouvelles générations d'associations et de coopératives, qui peuvent être considérées comme l'expression d'une nouvelle économie sociale" (Defourny, Favreau, Laville, 1998), est en majeure partie vrai également des services aux personnes âgées (Enjolras, 1995), des soins aux jeunes enfants ou de la protection de l'environnement (Laville, Gardin, 2000). Peut-être moins connu, mais également essentiel, il faut souligner aussi le rôle actif depuis une dizaine d'années de l'économie sociale dans le domaine de la finance solidaire, que ce soit pour financer les initiatives des exclus du marché du travail, pour" faciliter l'accès au crédit de ceux qui ne remplissent pas les critères de sélection communément admis" (Vallat, 2000), ou pour financer les associations et coopératives qui leur viennent en aide, assurent par leur intermédiation avec les organismes bancaires de l'économie sociale l'accompagnement nécessaire à ce genre de population et offrent par-là un moyen efficace de réduire l'asymétrie d'information relative au demandeur (Guérin, Vallat, 2000). La souplesse de l'organisation d'économie sociale, sa capacité d'innovation, son action de proximité comptent parmi les raisons profondes qui ont été avancées pour expliquer pourquoi elle a su si bien s'adapter à la transformation et à la complexification de la question sociale. Pour autant, il ne faut pas voir dans le développement de l'économie sociale une 15

manière de justifier le retrait de l'Etat-providence tant celle-ci " ne remplacera jamais une politique fiscale destinée à réduire les inégalités, une politique d'éducation publique destinée à donner à chacun ses chances, une politique de santé permettant à tous d'avoir accès aux soins, une politique de minimum de revenus ou de salaires ... "(Jeantet, 1999).
L'INTERET D'ETUDIER LE TROISIEME SOCIETE CIVILE EN COREE DU SUD SECTEUR ET LA

Intervenant donc dans des secteurs d'activité économique communs à toutes les économies développées (agriculture, banque, assurance, distribution, etc.) et en réponse à des questions ayant tendance à devenir universelles (crise du salariat, montée du chômage, destruction de l'environnement, vieillissement de la population, décentralisation des responsabilités, etc.), il devient de plus en plus urgent d'évaluer si le " modèle" qui est celui du troisième secteur constitue une voie plausible, notamment en dehors des pays occidentaux. Quelques projets de recherche se sont déjà penchés sur cette question, notamment celui dirigé par Defourny, Develtere et Fonteneau (1999) et certaines expériences africaines (Charnel, 1999 et 2000 ; Fall, Diouf, 2000) ou sud-américaines (Collombon, Parodi, 1997; Favreau, Fréchette, 1999; Favreau, 2000) ont apporté un début de réponse sur ce point. Mais ce qui se passe en Asie dans ce domaine - à l'exception de quelques expériences aussi exemplaires qu'isolées comme celle de la désormais très célèbre Grameen Bank - demeure dans sa majeure partie méconnue. Il est donc utile de se pencher sur ce continent. A l'origine de notre démarche, il y avait donc le questionnement suivant: les formes d'économie sociale observées dans un contexte particulier qui est celui de la France, et plus largement des pays européens, sont-elles transposables et observables dans d'autres contextes? En particulier, ces formes existent-elles et/ou peuvent-elles se développer dans un contexte politico-culturel radicalement différent du contexte occidental? De ce point de vue, l'Asie - et particulièrement l'Asie du nord-est - nous est apparue comme un environnement a priori exemplaire pour marquer cette différence politicoculturelle. C'est en effet une région où, sur la base de valeurs culturelles et d'une histoire politique très différentes, des pays comme le Japon, Taiwan ou la Corée du sud ont connu un 16

développement économique comparable à celui des pays occidentaux. Par la suite, la décision d'étudier l'économie sociale en Corée du sud plutôt que, par exemple, au Japon ou dans un autre pays asiatique, a d'abord été dictée par une opportunité d'y séjourner pendant plusieurs années et d'y approcher directement les mouvements de l'économie sociale (pendant un an notamment, on a pu disposer d'un bureau permanent au département de la recherche la Fédération nationale des coopératives agricoles coréennes). Cette orientation a ensuite été renforcée par un double constat. D'une part, le fait que le modèle socio-économique coréen, malgré les nombreuses analyses dont il a fait l'objet depuis une douzaine d'années, demeure beaucoup moins connu que celui de ses voisins japonais ou chinois. Son étude était donc a priori davantage susceptible d'apporter quelque chose de nouveau. D'autre part, le fait que plusieurs caractéristiques de l'économie et la société coréennes rendent une comparaison avec les pays européens, plus pertinentes. En référence à des indicateurs strictement économiques tels que le PIB, le PIB par habitant, le volume des échanges ou la structure sectorielle de l'économie, la Corée du sud présente en effet la particularité, finalement partagée par très peu d'autres pays, de proposer à la fois un environnement socio-économique globalement comparable avec celui de nombreux pays européens, tout en offrant un environnement politico-culturel très différent, profondément façonné en particulier par les valeurs véhiculées par le confucianisme, le bouddhisme et, plus récemment, l' anti-communisme, pris dans un sens très large, et le protestantisme. Dans le contexte mondial général, l'étude de la société civile et de l'économie sociale en Corée du sud revêt a priori un intérêt indéniable, car il s'agit d'un pays nouvellement industrialisé, membre de l'OCDE depuis quatre ans, mais également récemment démocratisé et reconnu internationalement comme tel par le prix Nobel de la paix accordé à son président en 2000. La décision de focaliser l'étude sur la Corée a été également influencée par le fait que le pays entrait dans une très grave crise économique au moment où on entamait ce travail. L'une des hypothèses implicites de départ était donc que l'économie coréenne, avec la crise économique et financière et l'apparition d'un chômage de masse, serait, à court ou moyen terme, confrontée à des problèmes sociaux similaires à ceux rencontrés dans les économies occidentales, particulièrement européennes. Enfin, il nous semblait que, indépendamment du phénomène conjoncturel que constituait la crise économique 17

frappant alors l'économie coréenne, la société coréenne subissait, ou allait subir, les mêmes tendances structurelles lourdes qui avaient contribué en Europe à l'émergence de nouveaux besoins auxquels l'économie sociale avait justement apporté une réponse particulièrement pertinente. Ces tendances étaient notamment: le déclin de la famille traditionnelle et du rôle essentiel qu'elle assumait en matière de solidarité intergénérationnelle et de services aux personnes, le vieillissement général de la population sous le double effet de l'allongement de l'espérance de vie et de la baisse de la fécondité, la montée du travail féminin.
METHODOLOGIE L'OUVRAGE DE LA RECHERCHE ET PLAN DE

Pour répondre à la question posée, on a mobilisé les différentes sources disponibles concernant la Corée du sud. Il convient de distinguer parmi ces sources plusieurs catégories. Tout d'abord, la littérature grise publiée par les grandes institutions internationales, particulièrement abondante depuis la reconnaissance du succès économique de la Corée du sud et son entrée dans l'OCDE en 1996. Dans cette catégorie ont été particulièrement consultés les rapports ou études de l'OCDE, de la Banque mondiale, du Programme des Nations Unies pour le Développement ou du Bureau International du Travail. Deuxième catégorie: celle de la littérature académique portant soit sur le développement économique, social et politique de la Corée du sud, soit sur le tiers-secteur proprement dit et relevant pour l'essentiel des disciplines de la sociologie, de l'économie, de la gestion, de I'histoire et des sciences politiques. Pour ce qui concerne spécifiquement la Corée, cette littérature est en grande partie anglo-saxonne, spécialement américaine, la situation des études coréennes étant aux Etats-Unis beaucoup plus développée qu'elle ne l'est en France. Une part de cette littérature était également accessible dans les nombreuses revues en anglais publiées par les principales universités coréennes et dans quelques colloques organisés à Séoul et dans la région asiatique, qui ont permis d'avoir accès rapidement à l'état des recherches de la part de la communauté scientifique coréenne. Troisième catégorie: celle des informations, principalement statistiques, juridiques et fiscales, publiées régulièrement par l'administration coréenne et, dans une moindre mesure, par des organisations professionnelles tel que le Medef coréen 18

(Federation of Korean Industries), les mouvements de citoyens ou les fédérations coopératives. Les données accumulées de ces différentes manières ont fourni une compréhension assez détaillée de l'environnement économique, social et politique propre à la Corée du sud, mais se sont révélées insuffisantes pour ce qui concernait le cœur même du sujet, à savoir l'économie sociale sud-coréenne. Pour pallier cette insuffisance, on a donc eu recours à de nombreux entretiens, en général semidirectifs et non enregistrés, avec les acteurs du tiers-secteur en Corée. On a notamment été accueilli pendant un an au département international des coopératives agricoles et rencontré à plusieurs reprises les responsables des autres mouvements coopératifs, des principaux mouvements associatifs et de plusieurs fondations. Le résultat de ces entretiens a été intégré en général au fil du texte de la thèse, quelquefois sous forme d'encadré présentant l'organisation concernée. Cet ouvrage se découpe en trois parties. La première revient sur le spectaculaire développement économique sud-coréen et sur ses insuffisances, qui ont mené à la crise de 1997, et l'incapacité des institutions internationales à les prévoir. Cette première partie se penche ensuite plus spécifiquement sur ce qui constitue l'objet de la recherche, à savoir l'économie sociale sud-coréenne. Elle présente tout d'abord les principales caractéristiques, données statistiques et juridiques, relatives à ce secteur de en Corée du sud, puis distingue au sein de cet ensemble trois branches aux règles de fonctionnement distinctes. Cette présentation, volontairement très factuelle, permet d'avoir une meilleure compréhension d'ensemble du phénomène étudié et de l'environnement dans lequel on se propose de l'étudier mais, en contrepartie, offre peu d'éléments explicatifs des caractéristiques propres à l'économie sociale sud-coréenne. La seconde partie essaye donc d'expliciter, en mobilisant des facteurs économiques et non économiques, notamment politiques et culturels, et dans une perspective historique, ces caractéristiques propres à l'économie sociale sud-coréennes. Pour cela, il nous a semblé nécessaire d'élargir notre approche initiale, strictement concentrée sur le concept d'économie sociale, à une approche plus large en ayant recours aux notions de capital social et de société civile, dont l'économie sociale représente une des dimensions. Les raisons profondes du faible développement de l'économie sociale coréenne nous ont alors semblé être de deux ordres: d'une part un encastrement politique très particulier, marqué notamment par le développement 19

d'un profond sentiment anti-communiste, exploité pendant quarante ans (1948-1987) par les différents gouvernements dictatoriaux pour étouffer toute expression contestataire de la société civile, d'autre part un encastrement culturel très prononcé dominé par un néo-confucianisme prônant des valeurs (stricte hiérarchie, devoir moral, ordre et homogénéité) se situant à l'opposé de celles revendiquées par l'économie sociale. Si l'encastrement politique est, à travers l'étude des relations avec les pouvoirs publics, une question récurrente dans les analyses sur le troisième secteur, l'encastrement culturel est au contraire souvent négligé, voire ignoré. Des travaux, comme ceux de d'Iribarne (1989) sur l'entreprise classique ou de James (1990) sur l'organisation à but non lucratif, ont pourtant montré l'importance de tels facteurs pour comprendre le fonctionnement des organisations économiques. Mettre l'accent sur les facteurs culturels nous amène évidemment à évoquer le débat récurrent sur l'existence de «valeurs asiatiques» et la pertinence de ce que certains ont appelé un " modèle asiatique" de développement économique. La troisième partie, enfin, s'efforce d'évaluer les perspectives d'émergence d'une nouvelle économie sociale en Corée du sud, en postulant que celle-ci pourrait se développer, comme en Europe, en relation avec la transformation de la question sociale et l'apparition de nouveaux besoins sociaux liés aux évolutions démographiques, environnementales, familiales et à une forme de précarisation sociale ou d'exclusion du marché du travail. Cette partie s'ouvre donc sur un état de la protection sociale et de l'Etat-providence en Corée avant de se pencher sur les conditions d'émergence de nouveaux besoins. Avec en filigrane, un questionnement essentiel: alors qu'en Europe, on a partiellement répondu à ces nouveaux besoins en transférant vers la société civile un certain nombre de fonctions relevant jusque-là de l'Etat social, dans un pays comme la Corée où l'Etat-providence est en construction, le troisième secteur ne risquait-il pas au contraire de tenir lieu d'alibi pour ne pas mettre en place les systèmes de protection sociale nécessaires? Les sévères contraintes de dépenses publiques imposées à la Corée au moment de la crise par des organismes internationaux tel que le F.M.!., ajoutées aux graves difficultés financières rencontrées par de nombreuses entreprises coréennes rendaient ce questionnement d'autant plus pertinent.

20

PREMIERE PARTIE
LES AVATARS DU DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE SUD-COREEN

CHAPITRE I : MIRACLE, CRISE ET SORTIE DE CRISE

Souvent érigé en exemple, le modèle de développement économique choisi par la Corée du sud a fait l'objet de nombreuses analyses depuis la fin des années 801, date à laquelle il semble être devenu patent aux yeux de la plupart des économistes. Il faut rappeler que l'économie coréenne, classée aujourd'hui parmi les trente premières puissances mondiales2, se situait en 1955 « au même niveau que le Cameroun sur l'échelle du développement» (Chaponnière, 1993). Le pays sortait alors d'une guerre civile particulièrement meurtrière qui avait fait 1.3 million de victimes et instauré une frontière totalement hermétique entre le sud majoritairement agricole et le nord davantage industrialisé et pourvu en ressources naturelles. Dans son étude réalisée en 1960, Rodan prévoyait que le revenu par tête de la Corée du sud serait en 1976 inférieur à celui du Sri-Lanka (Chaponnière, 1993). Mais, comme le souligne Chaponnière dans un autre texte (1997), la Corée apparaissait beaucoup plus
1 Les premières études du développement économique coréen datent des années 70 (Cole, Princeton, 1971; Hasan, 1976; Kuznets, 1977; Krueger, 1979 ; Mills, Song, 1979), mais c'est surtout depuis la deuxième moitié des années 80 qu'elles se sont multipliées. Voir notamment: Johnson, 1985; Amsden, 1989 ; Krueger, 1990 ; Wade, 1990 ; Woo, 1991 ; Vogel, 1991 ; Kim, Leipziger, 1993 ; Chowdhury, Islam, 1993 ; Banque mondiale, 1993 ; Krugman, 1994 ; OCDE, 1996 ; Berger, Borer, 1997; Weder, 1999; WooCumings, 1999. En français: Judet, 1981 ; Chaponnière, 1985; Bouteiller, Fouquin, 1995 ; Lanzarotti, 1992. 2 Autour de la quinzième place si l'on considère le volume des échanges commerciaux ou le revenu national brut, autour de la trentième si l'on tient compte de la parité de pouvoir d'achat, à la cinquantième environ selon le revenu national brut par habitant.

développée selon un indicateur socio-économique construit au début des années 60 par Adelman et Morris. C'est à partir des années 60 que l'économie sud-coréenne entame une croissance irrésistible. L'OCDE a souligné « l'un des développements les plus rapides et les plus durables du monde avec un PIB réel multiplié par 12 et un revenu par habitant par 7 depuis 1963 » (OCDE, 1996). Une étude pour la Banque mondiale rappelait que «le PIB par habitant de la Corée, qui était en 1965 inférieur à celui des Philippines, a augmenté de 770 % dans les trente années qui ont suivi» (Ahuja et alii, 1997). De moins de 100 dollars au début des années 60, le PIB par habitant de la Corée du sud a en effet franchi le seuil des 1 000 dollars en 1977, puis celui des 10 000 dollars en 1995 avant de retomber après la crise de la fin de l'année 1997 et se situer désormais entre 8 et 9 000 dollars.
LE « MIRACLE» ECONOMIQUE

Trois grandes séries de facteurs ont été en général avancées dans les différentes analyses qui ont vanté le succès économique coréen: des facteurs géopolitiques liés à I'histoire du pays et plus précisément à ses relations particulières avec le Japon et les Etats-Unis, des facteurs d'ordre macro-économiques soulignant les choix pertinents de l'Etat en matière de politique macro-économique, des facteurs culturels enfin, reflets pour la plupart de la plac~ centrale qu'occupe le confucianisme en Corée depuis le 15emesiècle. Ces facteurs sont à bien des égards étroitement imbriqués: ainsi, l'Etat fort à l'origine des choix économiq,ues a été encouragé par le Japon dans la première moitié du 20emesiècle, puis par les Etats-Unis dans la deuxième moitié, mais est également dérivé de la philosophie confucianiste. Les appellations les plus fréquemment utilisées pour résumer ces différentes influences sont celles de capitalisme d'Etat et de capitalisme familial. Les facteurs géopolitiques font référence principalement à l'influence déterminante de l'occupation japonaise en Corée (1910-1945) et aux régimes autoritaires qui lui ont succédé, avec la bienveillance des Etats-Unis. Cette double influence est illustrée par deux figures politiques centrales de la Corée moderne: celles des présidents Rhee Sungman (1948-1960), longtemps résident aux Etats-Unis, très bien introduit dans les milieux protestants américains comme le YMCA et exilé à Hawaï à la fin de sa vie, et Park Chung-hee (1961-1979), qui a 24

servi sous l'armée nippone pendant l'occupation japonaise. L'occupation japonaise en Corée a eu des effets atroces pour le peuple coréen qui stigmatisent encore les relations entre les deux pays, comme est venu le rappeler récemment le grave différend concernant les manuels d'histoire japonais, mais elle aura aussi été source de modernité pour la Corée et, comme on l'a souligné, le modèle économico-administratif japonais reste une sorte de modèle de référence: comme le souligne Kim E.M. (1997), «la colonisation japonaise a laissé une marque indélébile sur l'économie coréenne. Parmi ses legs, un Etatfort qui intervient lourdement sur l'économie et l'organisation industrielle inspirée des zaibatsu ». On retrouve en effet dans les chaebols d'aujourd'hui de nombreux traits caractéristiques aux zaibatsu de l'avant-guerre, «groupes liés par des holdings très puissantes, chacune sous contrôle d'une famille. Les familles zaibatsu exerçaient un contrôle étroit sur chaque filiale à travers une multitude de méthodes fiscales et managériales» (Hamilton, Woolsey Biggart, 1988). Woo (1991) a notamment souligné le rôle central joué par la Korean Industrial Bank, qui a servi à injecter des fonds japonais pour faire démarrer les premiers industriels coréens dans les années 20 et 30. Puis, en 1965, la ratification du traité de normalisation des relations coréano-japonaises constituera une étape décisive, «qui contribuera beaucoup à l'économie coréenne» selon Cumings ( 1997). A cette influence japonaise est venue s'ajouter par la suite l'aide financière et technologique massive reçue des Etats-Unis, notamment via de nombreux transferts de technologie, en échange d'un engagement idéologique anti-communiste sans réserves à un moment où la guerre froide était à son apogée (années 50-60). Cette aide permettra à la Corée du sud d'avoir rapidement accès à une technologie importante, mais en fera aussi un pays viscéralement anti-communiste (ce qui se traduit notamment par un spectre politique allant du centre-droit à l'extrême-droite) et très dépendant des Etats-Unis à la fois économiquement (les Etats-Unis représentent notamment 20 % des exportations coréennes), militairement (37 000 soldats américains sont encore stationnés en Corée du sud) et intellectuellement (spécialement par le biais des réseaux protestants extrêmement puissants en Corée et à travers la très grande partie de l'élite coréenne formée dans les universités américaines). Au plan géopolitique, l'influence américaine s'exprime encore tout particulièrement pour ce qui concerne les rapports entre les deux Corée et la réunification de la péninsule, comme l'a 25

récemment montré l'altération du climat inter-coréen à l'arrivée de la nouvelle administration Bush. Quelques uns, en particulier d'!ribame (1989), ont montré l'importance des facteurs culturels pour expliquer le fonctionnement des organisations économiques. Dans la même logique, il est essentiel d'étudier le modèle économique coréen à l'aune de facteurs culturels qui sont propres à la société coréenne. Dans le cas de la Corée, plus que pour tout autre pays asiatique, il apparaît que ce sont surtout les valeurs culturelles véhiculées par le confucianisme qui ont le plus influencé l'organisation économique propre au pays. Cette influence s'exprime essentiellement de deux manières selon que l'on considère les niveaux micro et macro-économiques. Au plan micro-économique, la tradition confucianiste a activement contribué à la formation du capital humain nécessaire à la croissance économique à cause de la valeur particulièrement élevée qu'elle confère à l'éducation 1. Elle a en outre favorisé la constitution
1

Il convient de souligner toutefois que cet accent prononcé mis sur

I' é~ucation est bien antérieur au développement économique de la Corée. Au 17eme siècle, Hamel parlait déJà à propos de la Corée de « dévotion nationale à siècle, dans un des premiers récits en français l'éducation» et à la fin du 1geme sur la Corée, Varat souligne «en quelle estime est tenue l'instruction en Corée, où presque tout le monde sait écrire, et quels rapides progrès fera ce peuple lorsqu'il sera au courant de nos sciences européennes» (Varat, Chai1lé-Long, 1994). Une distinction s'impose également entre l'investissement en capital humain effectué par la Corée et la qualité de son système éducatif. L'effort important consenti en matière d'éducation ne veut pas dire que le système coréen est exemplaire, ni même performant. Les meilleures universités coréennes ne pointent que très loin dans les classements internationaux d'universités et la réforme du système éducatif a fait partie de l'agenda de tous les derniers gouvernements. Les Coréens qui le peuvent préfèrent d'ailleurs souvent envoyer leurs enfants faire leurs études à l'étranger plutôt que dans le pays, phénomène qui s'est accentué ces derniers années au point de faire à plusieurs reprises la une des journaux. Ce paradoxe du système éducatif coréen est manifeste dans deux études récentes de l'OCDE: la première, intitulée PISA, souligne les nombreuses qualités du système éducatif coréen, tandis que la seconde intitulée «Education at a Glance» (édition 2002) souligne au contraire de nombreux défauts du système éducatif coréen (faible participation en classe, manque d'intérêt des professeurs pour les études de leurs élèves, soutien insuffisant des professeurs, etc.). A l'encontre de la plupart des études économiques qui vantent sans réserves les résultats obtenus par la Corée en matière d'éducation, on soulignera plutôt ici le coût particulièrement élevé de ce système (les dépenses au titre de l' éducation s'élevaient à 10 % du PIB en 1990). Ce coût très élevé, alors que l'ensemble des dépenses publiques ne représentaient que 20 % du PIB à la même époque, s'explique par le fait que les dépenses d'éducation reposent en grande partie sur les ménages. Le budget de l'éducation représentant environ 20 % du budget total de l'Etat, soit 4 % du PIB, les ménages coréens consacrent en effet plus à l'éducation que le gouvernement lui-même, notamment 26

d'une main-d'œuvre disciplinée en raison de l'accent très prononcé qu'elle met sur le strict respect de la hiérarchie et de l'ordre établi. Au niveau macro-économique, le confucianisme a joué un rôle essentiel dans l'émergence du système de « capitalisme d'Etat» en vertu de l'importance qu'il confère à l'administration d'une part, à un centre unique de décision d'autre part. Au niveau industriel, ceux qui ont évoqué la traduction de la philosophie confucianiste dans le domaine économique ont en particulier souligné le caractère familial très prononcé de l'organisation économique en Corée. Ainsi, on a souvent parlé à propos du capitalisme coréen de «capitalisme familial », manière d'exprimer à la fois un fonctionnement de type familial et un contrôle familial des grandes entreprises. Kim W.B. (1998), souligne notamment que «dans les structures industrielles japonaises et coréennes, les relations entre unfabricant et ses sous-traitants ressemblent à celles entre des parents et leurs enfants ». La société et l'économie coréennes fonctionnent en effet dans une large mesure comme un tissage complexe de réseaux de type famille élargie, qui s'entrecroisent en fonction des liens familiaux au sens strict, mais aussi de l'université ou du lycée fréquenté et de la région d'origine. Le rôle central que jouent ces différents groupes dans l'organisation politico-économique du pays explique que l'exemple du tissu industriel coréen ait rencontré un certain écho de la part des analyses mettant l'accent sur les réseaux (Granovetter, 1994; Powell, Smith-Doerr, 1994 ; Lin, 1995). Le fonctionnement particulier des chaebols, vastes conglomérats multi-activités sous contrôle majoritairement familial, est en effet une des meilleures illustrations de l'influence de ces liens familiaux sur la structure économique, tant «les traits 'patrimoniaux' des grands groupes coréens reflètent l'ordre patriarcal du confucianisme coréen qui met l'accent sur les liens familiaux du père au fils aîné» (Lee K.K., 1986). Janelli et Kim C.S. ont fourni dans ce domaine deux des études les plus approfondies, relevant du même genre - l'ethnographie d'entreprise -, et aux titres particulièrement évocateurs: Making Capitalism: The Social and Cultural Construction of a South Korean Conglomerate (Jamelli, 1993) et The Culture of Korean Industry: An Ethnography of the Poonsang Company (Kim C.S., 1992). Cumings (1997) remarque quant à lui que «les
en raison des cours supplémentaires" obligatoires" dès l'école primaire et des frais d'inscription très élevés à l'université et dans certains établissements du secondaire. 27

dirigeants des conglomérats passent beaucoup de temps à convaincre leurs employés qu'ils font tous partie d'une même famille ». L'actualité récente concernant la succession dans les groupes Samsung et Hyundai a montré la résistance de cette logique. Depuis la dissolution des zaibatsu japonais dans l'immédiat après-guerre, «parmi les plus grandes entreprises mondiales, rares sont celles qui relèvent d'un contrôle familial à l'exception des chaebols coréens », souligne Lautier (1999), ajoutant que « les chaebols constituent ainsi le cœur d'un système dont le développement s 'estfondé sur l'expansion d'un petit nombre de firmes et non sur l'augmentation du nombre d'entreprises ». A partir de la tradition de centralisation du pouvoir qui caractérise depuis longtemps la Corée, on a mis également en exergue le rôle essentiel de l'Etat coréen, à travers l'expression «capitalisme d'Etat », pour orienter, stimuler et contrôler le développement économique. On trouve mentionné en bonne place ce rôle particulier de l'Etat dans pratiquement toutes les études qui ont été faites du modèle économique coréen depuis les travaux considérés comme pionniers de Amsden (1989), jusqu'aux études plus récentes comme celle de Woo-Cumings (1999). Bouteiller et Fouquin (1995) soulignent notamment que «rien n'est plus étranger aux conceptions libérales que l'expérience japonaise ou celle de la Corée du sud, de Taiwan ou même de Singapour ». Si le développement économique des pays asiatiques marque l'avènement du marché, comme ils le soutiennent par ailleurs, il est clair alors qu'il ne s'agit pas en l'occurrence du marché autorégulateur cher aux néo-libéraux. Cette intervention constante de l'Etat dans les affaires économiques est en réalité en contradiction avec les thèses néolibérales qui dominent aujourd'hui. Plus centralisée encore que la société japonaise, la société coréenne est profondément marquée par un prestige très élevé conféré à l'administration, par la prépondérance du processus de décision imposé d'en haut (top-down process) et, contrepartie de ce pouvoir démesuré accordé à l'administration, par un haut degré de corruption (Weder, 1999). Le capitalisme coréen s'est construit dans le cadre d'une étroite collaboration entre ce que l'on pourrait appeler les « 3A » : armée, administration, affaires. Comme le souligne Chung (1997), « l'Etat, pour la mise en œuvre de sa planification économique, a créé les conglomérats, les chaebols, qui constitueront le noyau de la future caste capitaliste en alliance avec les élites militaires au pouvoir ». Grâce notamment au contrôle du système bancaire nationalisé dans les 28