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Corse : la fin des mythes

De
303 pages
Vous ne trouverez rien dans ce livre sur le FLNC, les enquêtes inachevées, l'affaire Erignac, la dérive mafieuse... mais tout sur les mythes qui ont fait la Corse et qui, maintenant, la défont. La Corse indépendante, pourquoi pas ? Mais pas pour de mauvaises raisons ! La question corse est ballottée depuis des décennies entre mythes et calculs pour le plus grand profit de quelques-uns. Non, la Corse ne fut pas privée de son indépendance ! Non, elle ne fut pas une colonie ! Non, les Corses ne furent pas sacrifiés délibérément en 14-18 ! Se fabriquer un passé mythique c'est surtout se défausser, éviter de penser un avenir.
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@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-05539-1 EAN: 9782296055391

CORSE: LA FIN DES MYTHES

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Série « Globalisation et sciences sociales»
dirigée par Bernard Hours La série «Globalisation et sciences sociales» a pour objectif d'aborder les phénomènes désignés sous le nom de globalisation en postulant de leur spécificité et de leur nouveauté relatives. Elle s'adresse aux auteurs, dans toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, susceptibles d'éclairer ces mutations ou évolutions à travers des enquêtes et des objets originaux alimentant les avancées théoriques à réaliser et les reconfigurations disciplinaires consécutives.

Ouvrages parus Michel ADAM, L'Association image de la société. Le modèle
associatif et ses enjeux, 2008.

Romain GRAËFFL Y, Logement social et politique de nondiscrimination en Europe, 2008. Bruno THIBERGE (Sous la dir.), La question des compétences sociales et relationnelles, 2007. Anne PINOCHE-LEGOUY, Le Souci de la dignité. L'appel silencieux des aînés dépendants, 2007. E. BAUMANN, L. BAZIN, P. OULD-AHMED, P. PHELINAS, M. SELIM, R. SOBEL (sous la dire de), La Mondialisation au risque des travailleurs, 2007. Daniel IAGOLNITZER, Le droit international et la guerre, 2007. Pierre GRAS (Sous la dir.), Histoire(s) de relogement, 2007. Pascaline GABORIT (Sous la dir.) Les Hommes entre travail et famille, 2007. Pierre TEISSERENC, Nilton MILANEZ, Sônia Barbosa MAGALHAES (sous la direction de), Discours, savoir et pouvoir dans le Brésil contemporain, 2007.

Marc de Cursay

CORSE: LA FIN DES MYTHES

L'HARMATTAN

Il faut que 1'historien, démêlant cette confusion, se prononce contre la voix publique et lui fasse avouer l'erreur
Augustin Thierry, Lettres XIX sur les communes d'Amiens, de Soissons et de Sens, in Lettres sur l 'histoire de France, 7è éd. Just Tessier, 1842

Avertissement
La lecture de cet ouvrage va peut-être irriter, déranger ou même scandaliser car il met à mal beaucoup d'idées reçues et de mythes. Pourtant il ne faut pas entendre ce terme de façon systématiquement négative. Un mythe n'est pas nécessairement faux. Il peut être le souvenir d'événements réels, en tout ou partie; il est surtout l'histoire de ce qu'une communauté a retenu de l'événement ou l'enseignement qu'elle en a tiré. Néanmoins, il peut être aussi le résultat d'une construction idéale permettant à une communauté de se définir par rapport à une origine afin de se supposer un destin. Dans le cas de la Corse, je me suis plus attaché au dévoilement des mythes qu'à reconstituer l'histoire de leur émergence ou de leur fabrication pour une raison simple: ces mythes sont récents, leur motivation est souvent claire. Pour en citer un, le mythe du sacrifice des Corses dans les batailles de la Grande Guerre fut d'abord magnifié pour souligner l'adhésion sans restriction des Corses à la France, s'agissant d'une province annexée depuis peu et conservant des caractéristiques typées. Cette vision a été paradoxalement renforcée par le retournement qui en a été fait depuis une trentaine d'années revenant ainsi aux racines même du corsisme politique de l' entre-deux-guerres, à savoir que le sacrifice consenti est désom1ais présenté par les plus déterminés panni les corsistes comme un sacrifice subi. Nous le verrons, tous ces mythes tournent autour du sacrifice d'une région présentée comme une colonie. Pour enfoncer le clou, nos champions de la victimisation ratiocinent au sujet des railleries ou des moqueries touchant les Corses en butte à un racisme anti-Corse larvé, moqueries qui affectent pourtant d'autres régions, que l'on pense aux Bretons têtus, aux raides Alsaciens ou à la pingrerie supposée des Auvergnats, railleries « anti-corses » que, sans pudeur, d'aucuns assimilent à l'anti-sémitisme. Tous ces mythes ont une fonction politique qui saute aux yeux. Nous sommes en face d'un essai de construction d'une histoire fondatrice d'un projet de séparation, à la manière de ces divorces où les couples accumulent les postures victimaires et les griefs pour alimenter le ressentiment. Dès lors que ce dévoiement paraît préjudiciable à une exacte appréciation de la réalité corse et, par conséquent, à l'élaboration d'un véritable projet pour la Corse, ce projet

fût-il celui de l'indépendance, il devenait nécessaire, tant qu'il est temps, de dénoncer ces illusions. La posture victimaire pétrifie la réflexion sur un passé reçu comme une malédiction et une dette inextinguible, ce qui amène les intéressés à ne pas réellement se poser la seule question qui vaille, celle de l'être. C'est la question sur l'être qui pennet de construire un destin pour la communauté; c'est en sachant quel est mon point d'attache ultime que je reconnais le choix que je dois faire au regard du destin de l'île. Dans ce cas, et dans ce cas seulement, je puis m'interroger sur ses conditions de développement, la question institutionnelle en découlant. Or, jusqu'à présent, c'est l'inverse qui se produit: n'est-il pas remarquable que les plus décidés des séparatistes n'ont jamais pu véritablement proposer un projet économique? Certes, on a eu droit à des propositions constitutionnelles, à des variations sur le thèmes de la Constitution de Paoli, à des propositions ponctuelles sur tel ou tel sujet, mais jamais de vision d'ensemble sur les chances de l'insularité, sur les conditions du développement, sur les apports d'un destin économique décentré et détaché de la France, pas même de simulations sur les conditions de croissance des activités des secteurs de biens échangeables. Vous avez compris le sens de ma démarche. Regardons la méthode. On reprochera un parti pris de comptable, de pinailleur voire de révisionniste. Parlons net. Rien n'est plus aisé que de construire une histoire mythique à coup d'affirmations péremptoires ou de références à la transmission du souvenir des grands-pères et arrière-grands-pères, personnages familiaux dont le témoignage ne saurait être mis en doute dans les contrées de tradition orale. C'est ainsi que le témoignage d'un seul devient la rumeur de quelques uns et celle-là, l'histoire de tous. Gratter dans les recoins fait petit et misérable et l'on se trouve dans la situation d'un aveugle obligé d'explorer une pièce centimètre par centimètre avant de pouvoir dire qu'il n'y a rien dedans. Là où le mythe s'installe aisément, sans combattre, sans rien démontrer, si l'on a l'ambition de l'explorer pour lui donner sa véritable dimension, il faut pour chaque pierre enlevée mettre sur la table une quantité impressionnante de preuves. Or, la preuve négative estla plus difficile à trouver: en effet, comment prouver qu'une décision n'a pas été prise ou qu'un fait n'a jamais eu lieu? Si vous ne trouvez aucun document ou aucune trace, cela signifie-t-il que rien n'a été décidé ni fait, ou cela signifie-t-il que vous n'avez encore rien trouvé ou que la décision ne fut jamais mise par écrit?

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Pour pouvoir prouver, l'historien doit effectuer une critique des fonnes, développer une compétence exégétique, s'interroger sur la chaîne de transmission, travailler sur la vraisemblance des témoignages, des séries de données, des écrits. Pour autant les traces écrites elles-mêmes ne sont pas une garantie absolue; elles peuvent tout aussi bien n'être que la retranscription de traditions orales, l'expression d'une opinion voire être un instrument de pure propagande. Ainsi parfois, ce qui est écrit peut mentir et ce qui est transmis oralement peut se révéler vrai. S'agissant de la Corse, là peut-être plus qu'ailleurs, l'impact de la tradition orale et des écrits apologétiques est fort et agit comme un miroir que les Corses se tendent à eux-mêmes dans leur quête d'identité. Il faut donc être prudent avec le témoignage des chiffres (on le verra avec la question des recensements) comme avec les verbatim 1. Si vous me suivez dans cette Histoire revisitée de l'île, vous découvrirez sans doute une Histoire qui ne peut se réduire aux schémas simplistes auxquels les intenninables débats sur la question corse nous a habitués. Ces histoires simples et tout d'un trait, depuis celle d'une Corse destinée à la France et se livrant tout entière à celle d'une Corse colonisée et embrigadée malgré elle, laissez-les aux croyants de tous bords comme à ceux qui font seulement semblant d'y croire. Je vous invite à découvrir une réalité un peu nettoyée des mythes aveuglants mais qui est plus riche, plus passionnante que ce qu'on en dit habituellement; si ce n'est pas l'Histoire d'une nation, c'est plus qu'une histoire régionale et, à beaucoup d'égard, elle tend un miroir à l'histoire de France. Cette histoire tumultueuse c'est l'histoire d'une communauté entière dans ses engagements, mais c'est aussi l'histoire d'une communauté qui peine à se découvrir un destin. Quelques remarques pour finir. Les tennes «corsiste» et « nationaliste» ne sont pas employés indifféremment mais, bien au contraire, ils le sont, chacun à sa place, en fonction du contexte culturel ou politique de l'événement ou de l'attitude décrite. Pardonnez, en outre, mes analyses de comptables ainsi que les libertés que je prends avec les orthographes des noms, où j'ai francisé certains noms corses et pas
1 L'histoire de la Grande Guerre fourmille de « dits» de généraux dont certains sont odieux. Ainsi, s'agissant de la Corse, Joffre aurait dit que les Corses venaient par bateaux au front mais que des barques suffisaient pour les ramener sur l'île. L'a-t-il dit? Mais s'il l'a dit, comment lire cette remarque? Est-ce la marque d'une moquerie ignoble, d'un profond mépris, ou bien au contraire faut-il la lire comme une illustration imagée du sacrifice des Corses? Pour en juger, il faudrait connaître les circonstances de ce dit, et prendre en compte la personnalité de l'auteur ainsi que la tradition un peu « raide» de la culture militaire.

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d'autres en fonction de la période et de la personne, nom corse aux périodes corses, parfois français lorsque le personnage est entré ainsi baptisé dans l'Histoire. Ce n'est pas mépris et ignorance mais c'est resituer les acteurs dans leur environnement réel au moment où ils agissent. Et parce que j'écris en français, les noms de lieux sont francisés comme il se doit dans un texte en langue française. Enfin, amis lecteurs, je vous demande un peu de patience, de calme, de sérénité, car la navigation va être agitée.

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Introduction Le mythe de la dette et l'angoisse de ne pas être
Le débat traditionnel sur la Corse suit une ligne de conduite qui ne propose aucune réflexion sui generis mais reste à la remorque de l'événement. Les rapports des Renseignements généraux et des divers services de l'Etat, les rapports du Sénat ou de telle ou telle personnalité qualifiée, sont tous centrés sur l'analyse des alliances, des techniques militaires, de la violence ou des intrications avec le pur banditisme. C'est la théorie de la dérive mafieuse d'une action politique dont on ne questionne nullement la vérité interne. Les observateurs politiques ou les journalistes s'essaient de leur côté à une analyse de la violence comprise comme expression d'une société elle aussi à la dérive, de phénomènes considérés comme l'écume d'une crise économique et sociale profonde affectant une région qui avait tout misé sur l'empire colonial et avait lié son sort au sien mais, là encore, l'analyse tourne court. La classe politique, elle, sans s'attarder à explorer les tenants et aboutissants de ces différentes approches, déjà pourtant bien peu investigatrices, focalise son attention sur la question institutionnelle tandis que ses représentants locaux cultivent leurs alliances et affinent leur tactique électorale. Personne n'ose ou ne sait oser questionner l'agitation séparatiste sous l'angle d'une construction mythologique du mouvement corsiste qu'il soit nationaliste ou non. Ainsi, c'est en toute impunité que les plus extrémistes manient une langue de bois qui les conforte, les illusionne sur leur propre désir et les empêche de penser une Corse vraiment indépendante. Pendant ce temps, certains, au fil de générations successives d'îliens, se laissent entraîner dans des voies de survie précaires qui sont autant d'impasses. Ne sait-on pas ou feint-on d'ignorer que cela fait deux générations que des jeunes Corses n'ont jamais vu leurs parents travailler parce que ceux-là constituent depuis longtemps la piétaille entretenue d'un nationalisme plus enclin à manier le chantage qu'à délivrer la Corse? A-t-on conscience que ces jeunes Corses vivent enfermés dans un passé qui leur sert de repère unique, celui d'une Corse immuable, frustrée et donc sans autre avenir que rêvé? L'obsession du passé que l'on constate dans tous les débats corsistes (et de ce point de vue, l'internet est un bon révélateur), suppose que la notion d'une corsité impavide observable à travers les siècles est

une notion qui va de soi. Or, qu'y a-t-il de commun voire même de suivi entre les « Corses» des différents âges? En quoi les Torréens peuvent-ils être revendiqués comme marque d'ancienneté, comme ancrage sûr, alors que l'histoire de l'île est une histoire de ruptures et non de continuité, ruptures scandées par des maîtres successifs autant que par les vagues d'émigration ou d'immigration qui ballottent les populations insulaires? Parler d'une Corse éternelle et revendiquer une antériorité par rapport à ses maîtres, en dernier lieu la France, parler a fortiori d'une culture millénaire, c'est reproduire pour l'histoire de l'île le vieux schéma erroné de la France éternelle, schéma que les Corses ont bien appris sur les bancs de l'Ecole de la République, mais qui fut déjà dénoncé comme a-historique dès le XIXe siècle par un Augustin Thierry. Dans cette vision de la Nation, certes politique mais qui n'est que cela, les catégories que connaît l'observateur d'aujourd'hui sont appliquées à des réalités passées qui les ignorent. Ainsi parler de libération nationale à propos de luttes seigneuriales ou de lutte de classe à l'occasion de soulèvements de pièves désirant s'ériger en Communes à l'époque des révolutions communales du Moyen Age, du XIIe au XVe siècle dans toute l'Europe, c'est tout simplement cracher à côté du pot. Néanmoins, les envolées lyriques du genre peuvent faire illusion un temps. L'enjeu politique en est clair, il s'agit bien de donner corps à une Nation mythique, une Nation qui aurait traversé les siècles, alors qu'elle n'est peut-être tout simplement qu'à construire si les Corses d'aujourd'hui en sentent véritablement la nécessité. Au-delà de cet enjeu politique, se dévoile un autre enjeu pour des îliens qui, après une longue parenthèse glorieuse de bruit et de fureur datant du temps de la Grande France, se retrouvent face à eux-mêmes dans un espace rétréci. Cet enjeu c'est la quête de l'être au sein d'une identité collective forte, et pour certain d'un volk. Comment se définir: est-on français et corse, corse et français, seulement corse? Quel sens cela a-t-il en ces temps où des nations autrement sûres d'elles-mêmes finissent par s'interroger? Ce qui est en cause ici n'est pas que le discours corsiste est ou n'est pas historiquement valide, ni même de savoir s'il repose sur une approche historique qui contient un peu, beaucoup ou pas du tout de vérité. On le sait ce discours se déclame plus qu'il ne démontre: il ne s'agit, au vrai, que de poésie née du temps qui passe, ce temps qui dissimule les origines et dénature les faits eux-mêmes. Derrière les fumées de l'Histoire rêvée, j'invite le lecteur à trouver le ressort historique sans fard. C'est avec le vrai que l'avenir se bâtit. Le questionnement qui vaut est celui de l'être corse. Les Corses veulent-ils -14-

être? Comment veulent-ils être? Jusqu'où peuvent-ils accepter d'aller, dès lors que prendre le large n'est pas un dû mais une conquête sur l'avenir? Pour tenter de répondre à ces interrogations, et loin des refrains autistes, débarrassé des plumes du paon, il nous faut démonter les mythes pour mettre la Corse à nu. Tout d'abord, attachons-nous à explorer la Raison historique et culturelle de l'être corse en recherche. Qu'en est-il de la nation corse? Où faut-il la rechercher? A-t-elle seulement existé? Faut-il la trouver dans l'enjeu linguistique, s'agissant d'une dimension qui veut être la preuve ultime de l'existence d'un Peuple et d'une Nation? Ensuite, suivons pas à pas les tentatives d'émergence de cette volonté de Nation au long de la fameuse guerre de Quarante Ans et posons la question du père de la patrie: en quoi fut-il un Père? Y a-t-il jamais eu Patrie? Fut-il le seul Corse à penser la Nation corse? Alla-t-il jusqu'au bout? C'est bien du mythe de la naissance politique d'une Nation en devenir qu'il est question. Une fois les troupes françaises vomies sur les côtes corses], nous nous interrogerons sur le caractère même de la conquête, en tordant le cou à la légende de la conquête coloniale pour ne retrouver finalement qu'un schéma bien ordinaire, vécu ailleurs, dans d'autres provinces, et parfois plus durement encore. Enfin, cette province conquise connaît une longue période d'acclimatation et de ralliement qui nous mène fort loin de l'esprit de résistance. Quatrième volet de l'être corse qui est en arrière plan de la conscience des insulaires à quelque bord qu'ils appartiennent: le don de soi. Ce don s'illustre à l'occasion du souvenir des tranchées dans l'esprit de sacrifice et pacte de sang pour la plupart, sacrifice imposé et dette perpétuelle de la France pour les autres. Il s'illustre aussi dans l'enthousiasme pour l'aventure coloniale qui permet de se mentir à soimême et s'enfler comme la grenouille de la fable au travers d'un Empire corse vécu par procuration. Puis, ce don de soi se double de la revendication de l'esprit de résistance et de l'héroïsme dressé face aux lâchetés du temps où le peuple Corse veut donner des leçons de courage au monde entier en vantant son comportement pendant l'Occupation. Il veut donner aussi des leçons d'efficacité en se libérant le premier. Seul? Non point seul, on le verra, et certainement moins seul que
1 Dixit le jeune Napoléon Bonaparte (lettre à Pascal Paoli, 1789).

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d'autres, songeons un instant aux troupes titistes en butte à l'occupant nazi, cette fois - de la Yougoslavie. Derrière la déception de n'être plus un Empire, derrière la rancœur envers une patrie française qui les renvoie à leur île, certains opèrent un retournement complet contre la France. Des prémices de ce retournement remontent à la fin du XIXe siècle, engendrées par la déception de la chute du Second Empire. Elles se manifestèrent, alors, sous la forme d'une reconquête culturelle et d'une création du corse comme langue vecteur d'une culture centrée sur elle-même. Enfin, au dernier acte de la chute du dernier Empire, en 1962, c'est à une forme de réappropriation du discours tiers-mondiste et anti-colonialiste que l'on assiste, réappropriation qui pourrait faire grincer bien des dents de l'autre côté de la Méditerranée. Pour en finir, balayons toute cette mythologie qui ne fait qu'enfoncer la Corse dans ses faux-semblants lesquels lui permettent de se contenter de contes et l'empêchent de voir au loin. Ce discours sans cesse asséné finit par obscurcir tout débat et ôte même tout jugement critique à ceux dont on attend précisément plus de recul pour des décisions plus réfléchies. La contamination de l'à-peu-près gagne du terrain auprès des décideurs, des faiseurs d'opinions comme du public tandis que la mythologie de la dette contraint les Corses au rôle de quémandeur. Enfin, malgré quelques approches disparates et confidentielles, il n'y a aucune véritable analyse économique ignorant le romantisme pour s'attacher aux voies et moyens du développement d'une terre dont on suppose qu'elle pourrait assurer sa subsistance sans aide ou sans subvention. Il n'y a même pas l'ombre d'une revendication de pauvreté dans la liberté, à la manière d'un Ferhat Abbas, non! Seulement un discours mensonger et mentonnier. Qu'attend-on vraiment? L'indépendance ou des passe-droits? Etre un peuple subventionné, est-ce là toute la fierté corse? Et l'économie corse contemporaine peut-elle avoir d'autres ambitions et à quel prix? Cette question, j'essaie de la poser en ayant écarté les décors trompeurs qui font que les Corses se mentent à eux-mêmes, loin des avenirs rêvés mais en s'attachant à entrevoir les avenirs possibles.

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A la recherche de la nation corse
Il est plus confortable de recouvrer une dimension nationale perdue que d'en créer une à partir de rien. C'est pourquoi les analyses corsistes décryptent le passé historique de l'île afin de trouver les traces archéologiques de la lutte séculaire d'une nation corse introuvable autrement. Dans le triptyque traditionnel du discours nationaliste revendication historique et culturelle, lutte contre les conditions économiques de dépendance ou contre le colonialisme, viabilité d'une situation d'indépendance -, l'invocation de la nation perdue veut contribuer à en alimenter le premier volet. La question posée est, en apparence, simple: la Corse fut-elle une nation, et, donc, a-t-elle vocation à en redevenir une? La question revêt en réalité trois aspects plus complexes: la notion de nation, l'existence d'un Etat ou de ses manifestations, la notion de peuple corse. La nation mono-étatique est une rareté dans le monde et dans l'Histoire. Cela fut le cas en France où, si l'État précède la nation, on a cherché à y intégrer des éléments précurseurs du sentiment national dès l'Ancien régime (politique de Philippe-Auguste!, édit de VillersCotterêts). L'identification de l'Etat à la nation succède à celle de l'Etat avec le Souverain et se renforce avec la mise en place de systèmes d'appartenance illustrés par l'Ecole de la République, le service national et la symbolique républicaine (hymne national, indivisibilité, devise). Parfois, comme aux Etats-Unis, certains peuples manifestent la volonté de vivre ensemble et cherchent à créer l'Etat qui donnera la forme juridique à cette nation. Bien évidemment, et quel que soit le mode de formation de l'Etat, cela n'est nullement synonyme d'unité du peuplement. La chance de la France fut que la diversité des populations pouvant se reconnaître comme communauté distincte se manifeste surtout aux marges (Flandres, Alsace1 Début de centralisation administrative, lutte contre les seigneurs féodaux, affinnation de l'identité française face au Roi d'Angleterre vassal du Roi de France, conseillers issus de la bourgeoisie et surtout utilisation par la Chancellerie à compter de 1190 de l'expression REX FRANCIJE (Roi de France) au lieu deREX FRANCORUM (Roi des Francs).

Lorraine, Bretagne, Corse, Pays Basque, Roussillon). L'Occitanie, ellemême n'est pas une, excepté dans les reconstructions d'universitaires toulousains; en effet, quoi de véritablement unifié entre Gascons et Provençaux? Et la diversité des dialectes, en l'absence d'un Etat occitan qui n'a jamais existé en tant que tel, ne contribue pas à rapprocher les pays et parlers d'oc sans compter le positionnement original du nissart. Dans tous les cas, une nation est une communauté le plus souvent insérée dans des limites géographiques (dans le cas contraire, les tsiganes par exemple, il faudrait sans doute parler de peuples), et ayant conscience d'appartenir à un même groupe ou d'avoir une communauté de destin. Les éléments distinctifs ne sont pas à eux seuls significatifs, partout et tout le temps. Ainsi la culture et la langue ne suffisent pas à faire émerger ce sentiment d'appartenance (les Alsaciens ne se réduisent pas à la germanité et les Etats-Unis se sont séparés du Royaume-Uni). Et que dire de la religion? Nous n'esquiverons pas le problème, en renvoyant le lecteur à la notion de peuple français, chère aux constitutionnalistes, puisque cette notion unitaire et constitutionnelle n'est pas une notion ethnique et n'est donc pas, en soi, opposable à un discours corsiste. L'exemple de la revendication algérienne d'un destin séparé du peuple français lors du déclenchement de la révolte de la Toussaint 1954 suffit à montrer que les incantations autour de la notion de peuple français et de République « une et indivisible» sont insuffisantes. Malgré tout, tordons immédiatement le cou à cette référence algérienne qui est une constante du discours corsiste, mais qui, là comme à d'autres endroits, est inappropriée. En effet, les droits du sujet algérien. n'étaient pas ceux du citoyen français, que ce dernier fût corse ou non. Les Algériens pouvaient à bon droit rétorquer qu'étant seulement sujets de droit français et non citoyens, ils ne pouvaient être assimilés au peuple français. Or, l'indivisibilité de la République va de pair avec l'unicité du peuple
français 1.

L'histoire récente montre pourtant que des citoyens peuvent se réclamer d'une nation différente ou d'un peuple et entamer une démarche
A noter toutefois que l'interprétation de la décision du Conseil constitutionnel n° 91-290 DC du 9/05/1991 sur le statut de la Corse, censurant l'invocation du peuple corse comme composante du peuple français, peut être fondée non plus seulement ni même essentiellement sur l'indivisibilité de la République mais plutôt sur l'unicité de la notion de peuple, unicité qui a valeur constitutionnelle puisqu'elle fonde la non discrimination entre les citoyens français. Voir à ce propos l'article de TURPIN (D.), «République et démocratie aujourd'hui: le juridique et le politique », Les Petites Affiches, 19 février 1993.
1

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de séparation alors même qu'ils bénéficiaient des mêmes droits; ainsi en est-il de l'ancienne Tchécoslovaquie, de l'ancienne Yougoslavie ou peutêtre, demain, de la Belgique. Le détonateur en même temps que la raison profonde peut en être la différence de statut social, l'appartenance à un peuple jouant comme un marquage social difficilement surmontable ou bien une différence religieuse ou culturelle marquée. Des exemples contraires de cohabitation pérenne peuvent être trouvés (la Suisse, l'Italie, voire l'Espagne malgré le Pays Basque). Ce n'est donc pas rédhibitoire et il faut à la Corse un cumul de spécificités qui aillent un peu plus loin que l'insularité même associée à la pratique d'une langue originale (encore faut-il réellement la pratiquer !). Il lui faut montrer qu'elle avait vocation depuis toujours à être indépendante. Et pourtant, elle ne l'a jamais vraiment été totalement même pendant la période paoliste. Le paradoxe est donc frappant que celui d'une nation qui se voudrait telle depuis toujours et qui n'a jamais pu ou su créer l'Etat qui lui aurait assuré la légitimité internationale. Mais y a-t-il vraiment paradoxe? Ou plus exactement, la Corse s'est-elle toujours voulue telle? Cette quête d'un Etat est-elle historiquement vérifiée ou s'agit-il d'une analyse anachronique? Et quand cette quête aurait existé, l'a-t-elle été pour elle-même ou s'agit-il de la traduction d'une révolte contre l'accaparement des richesses, la pression fiscale ou de la déstabilisation des clans familiaux opérée par l'occupant du moment plutôt que d'un véritable sentiment national? A cet égard, aussi bien le rôle de la banque de Saint-Georges qui n'est pas un Etat que la perception de la présence pisane mise en regard de l'occupation génoise par les Corses d'alors comme par ceux d'aujourd'hui, tendent à montrer que l'élément non-corse n'est perçu comme attentatoire que lorsqu'il s'attaque à des intérêts partisans ou claniques et n'est jamais perçu comme une négation d'une nation corse et encore moins d'un Etat dont aucun Corse de ces époques n'a idée. Ainsi, c'est vers le roi de France que se tourne Sampiero Corsu, dont il est le condottiere; il ne se pose nullement comme un champion de la nation corse. Ce n'est qu'au XVIIIe siècle, sous l'influence des Lumières que le discours proprement dit nationaliste prend quelque consistance. Une histoire antique modeste malgré tous les discours Ce n'est pas une période à fort enjeu aux yeux des corsistes malgré quelques incursions. La préhistoire de l'île reste modeste avec -19-

une première occupation ne remontant pas avant le septième millénaire. A cette population succèdent l'installation des premiers néolithiques qui sont présentés comme les ancêtres des Corses, les descendants de la Dame de Bonifacio étant réputés éteints, sans certitude. Comme nulle certitude non plus n'accompagne le raccourci identifiant qui présente les premiers néolithiques comme les ancêtres des Corses, assertion que l'on trouve ici ou là dans la bonne littérature corsiste. Cependant, une fois qu'on a parlé des Torréens (1500 ans av. J-C) pour démontrer une occupation humaine aux temps du bronze ancien et ainsi donner une antiquité vénérable qui ne le cède que de peu à la Sardaigne, une fois qu'on a évoqué les Lestrygons de l'Odyssée pourtant sardes, une fois qu'on a parlé d'Aléria, colonie massaliote (564 av. J-C) puis de colonisations successives depuis celle des Etrusques jusqu'à celle des Romains, une fois qu'on a parlé du pauvre Sénèque et de son exil sans trop insister sur son appréciation péjorative des autochtones, et, une fois qu'on a évoqué l'hypothétique séjour de Saint Paul, tout est dit. La Corse tout au long de cette période apparaît presque comme une terra incognita voire comme une terre quasi inhabitée ou habitée par des sauvagesl. Aucune cité ne se dote d'institution connue au-delà des mers et la Corse ne surgit vraiment dans l'Histoire que comme colonie massaliote, carthaginoise puis romaine (conquête en 259 av. J-C et fondation de Mariana en 93 av. J-C par le consul Marius) ; elle est donc une terre qui accueille des occupants successifs contre qui elle ne se révolte pas, parce qu'alors les groupes humains en Corse ne se sont pas organisés au-delà des liens familiaux. La structure clanique est à peine émergente, nous en sommes à ce moment indécis entre phratrie et tribu2 où l'étape de la cité n'est atteinte qu'avec la colonisation phocéenne à Aléria. Mais, dans ce cas, il ne s'agit nullement d'une évolution autochtone. Ce n'est donc pas à cette époque que l'on peut trouver les racines d'un sentiment national ou patriotique: nul Vercingétorix à l'horizon, aucun Cincinnatus, pas de Solon ou de Périclès, que cela soit comme héros mythique de l'identité, comme défenseur de la Cité ou comme législateur. A la chute de l'Empire, du Ve siècle au VIlle siècle, la Corse change de mains sans cesse, Byzantins, Vandales, Ostrogoths, Byzantins
1 Aussi bien le bon sauvage près de l'état de nature (Tacite) que l'être non civilisé, le barbare destructeur (Sénèque). 2 Voir à ce propos les catégories étudiées dans La Cité antique, étude sur le culte, le droit, les institutions de la Grèce et de Rome, Fustel de Coulanges, 1864.

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à nouveau. L'île semble se dépeupler pour passer de 100 000 habitants environ (estimation sur le nombre des feux, sans garantie) à 20 000

habitants. La Corse connut la protection des empereurs francs avec la
promesse de Pépin au Pape Zacharie en 754 de garantir ses territoires contre les visées lombardes (Donation de Quierzy), promesse qui ne devint effective qu'en 774 lorsque Charlemagne devint roi des Lombards. L'île entre dans le patrimoine de Rome mais par le bon vouloir des Francs. Voilà déjà un passé franc de mauvais aloi! A compter de la fin de la domination lombarde, la Corse se trouve en butte aux incursions sarrasines jusqu'au Xe siècle. Les Francs échouent à débarrasser la Corse des barbaresques et, en 828, le pape nomme un protecteur de l'île, le comte Boniface, pour lutter contre les Maures. Néanmoins, des colonies sarrasines s'installent parfois profondément dans les terres et, en tant que telle, cette occupation maure pennanente aurait duré deux siècles. Le tenne de Maure laissera également des traces dans la toponymie ou les patronymes, ce qui incite, parfois, certains chantres de l'identité corse à se représenter l'île en creuset méditerranéen par excellence selon un schéma parfaitement mythique associant, de façon irénique, Rome, le Christianisme et la civilisation arabe alors même qu'aucune cohabitation organisée n'a existé au rebours de ce qu'on apu observer en Sicile pendant la période
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Périodes pisane et génoise, loin de l'obscurité qu'on leur prête Ce schéma mythique n'a, en réalité, qu'une seule vocation qui est d'ancrer résolument la Corse très au large du Continent. Il n'empêche, la libération de la Corse n'est pas le fait des Corses, eux-mêmes (on a vu qu'il n'existait pas de structure étatique ni même de ligue de Cités pennettant une action coordonnée). La libération de la Corse est un phénomène continu, conjuguant les efforts des Francs, de la Papauté, des Pisans et... des Génois. A la demande du pape, en 1014, les Pisans, alliés aux Génois, lancent une opération de protection de leurs comptoirs commerciaux et
1 Un certain nombre de monographies parues il y a quelques années (1998) proposent une lecture critique de la présence maure (Diunisu Luciani, a Corsica lli sarragini; la réédition de la chronique de Della Grossa avec deux introductions d'Antoine Casanova et Mathée Giacomo Marcellesi, La Marge et le texte de Fernand Ettori, La maison de La Rocca, Ed. Alain Piazzola). L'hypothèse de Corses demeurés ou redevenus païens et non maures doit sans doute être approfondie.

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s'engagent dans une reconquête systématique de l'île. De façon transitoire, en 1077, le Pape nomme, comme vicaire pontifical de la Corse, Landolf, évêque de Pise,. Avec l'arrivée de ce gouverneur, l'île se voit doter d'un embryon d'administration. Mais il ne sera pas dit que la Corse est rétive à tout enrichissement venant du Continent. Ainsi, pendant longtemps, les historiens, quelle que soit leur obédience, s'accordaient à reconnaître à la période pisane beaucoup de qualités: construction de belles églises, certes, mais surtout, absence de la part de Pise d'une volonté d'ingérence trop pesante. Si l'on considère les conséquences économiques et sociales de la présence pisane, le bilan est plus mitigé. L'activité économique est florissante mais elle repose sur un commerce inégal avec la Toscane. Les marchandises provenant de l'exploitation de richesses naturelles de l'île sont exportées par les marins du Cap qui transportent, dans l'autre sens, du sel, des épices mais, surtout, des produits de la mine (fer) ou des produits manufacturés comme les étoffes. Cet échange inégal n'est pas compensé par une activité économique dans l'île même. Ainsi, les Pisans n'ont pas tracé de routes, ont bâti peu d'édifices civils mais ont favorisé la monoculture intensive, châtaigneraies en Castaniccia ou oliveraies en Balagne. L'absence d'enrichissement autochtone provoque le délitement de développement du banditisme, de la appeler le clientélisme des grandes profiter des ambitions de Gênes pour ralliement à l'une ou l'autre cité. économique de la population la société corse tout autant que le piraterie et de ce qu'on pourrait familles corses lesquelles vont faire monter les enchères de leur

Gênes, enrichie par les Croisades, s'est érigée en grande rivale de Pise dans la partie occidentale de la Méditerranée. Partant, elle ne peut accepter longtemps la position dominante de Pise en Italie comme en Corse. En 1133, le Pape partage les évêchés corses entre les deux cités: Ajaccio, Aléria et Sagone, pour Pise et Mariana, le Nebbio et le mont Accia, pour Gênes. Durant les quelques décennies de luttes d'influence auprès du pape comme de l'empereur du Saint-Empire, chacune des deux cités avance ses positions stratégiques et ses comptoirs. Bonifacio devient génoise en 1195, mais, en 1248, les seigneurs du Cap Corse s'inféodent à Pise. Vingt ans plus tard, Calvi est fondé par Gênes. Après la victoire navale de Gênes sur Pise, en 1284, tous les seigneurs font progressivement allégeance. -22-

Si la période génoise devait durer cinq siècles, ce ne fut pas un long fleuve tranquille et, là encore, la lutte contre « l'occupant» fut plus le résultat de stratégies extérieures à la Corse qu'une lutte de libération nationale, qui n'a aucun sens dans le contexte de l'époque. Ainsi, c'est le pape, désireux de s'opposer à l'influence génoise, qui investit le roi d'Aragon du royaume de Sardaigne et de Corse en 1297. Cependant, l'Aragon, qui s'intéresse à la Sardaigne relativement tôt (1326), laisse les Génois continuer à gérer, de fait, l'île voisine et en retirer le bénéfice commercial, au profit des grandes familles génoises et des quelques familles corses ralliées. En 1348, la grande peste décime près des deux tiers de la population, avec son cortège de famine et de pauvreté. La révolte populaire de 1358, empreinte de religiosité hérétique, avec le mouvement des giovanali, est menée par des paysans aisés, les caporali, décidés à remettre en cause la mise en coupe réglée de l'île par les seigneurs féodaux. Il ne faut pas s'y tromper, il s'agit d'une révolte de Corses plutôt favorables à Gênes contre des structures féodales autochtones. Le mouvement des caporali va l'emporter dans le nord de l'île, le sud restant terre des seigneurs. Gênes promulgue alors un premier statut de la Corse qui va marquer jusqu'aujourd'hui la configuration de l'île, divisée en deux régions, l'En-deçà-des-monts et l' Au-delà-des-montsl, placées sous l'autorité d'un gouverneur assisté d'un conseil dont les membres sont insulaires. Après un premier essai d'affennage à une société commerciale privée, la Maona, en 1378, Gênes confie la gestion et le gouvernement de la Corse à l'Office de Saint-Georges en 1453 qui l'administre jusqu'en 1562. Cette compagnie réussit enfin à établir la paix civile en écrasant les féodaux. Elle dote la Corse d'une organisation administrative, juridique et économique stable. L'Office de Saint-Georges met la Corse sur la voie du développement économique en favorisant l'agriculture et le commerce. Jusqu'à ce point, le bilan génois est plus que présentable et si des désordres vont encore affecter la Corse, c'est soit le résultat de luttes intestines locales soit la mise en œuvre de vengeances inexpiables soit l'effet de l'action d'intérêts extérieurs à l'île. Ce n'est, en tout cas, pas dû à la tentation d'une révolte anti-génoise, largement reconstruite après coup.
1 Régions qui se sont perpétuées Haute-Corse et Corse du Sud. à travers de multiples avatars dans les départements modernes de

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Un mythe enflé: Sampiero Corso La France, en guerre contre le Saint-Empire, ne pouvait que s'intéresser à une île si proche des côtes et à mi-chemin entre l'Espagne et l'Italie. Lorsque Gênes s'allie à Charles-Quint, le casus belli est patent, et, en 1553, Henri II envoie un corps expéditionnaire mené par une flotte franco-turque auquel se rallient des mercenaires corses menés par Sampiero Corso. L'île entière est soumise à l'exception de Calvi puis de Bastia et entre dans l'orbite du royaume de France. Le traité de Cateau-Cambrésis restitue la Corse à Gênes en 1559. Mais Sampiero Corso, violemment opposé aux intérêts génois, continue à lutter jusqu'à son assassinat en 1567, assassinat qui n'est que le fruit d'une trahison au profit de ses ennemis personnels, épisode qui met à mal la réputation de solidarité et de défense contre l'occupant. Les circonstances de cette trahison sont d'ailleurs volontiers évoquées très rapidement dans les textes grand public, tandis qu'est plus largement commentée la difficulté, réelle, pour Gênes de venir à bout des bandes de Sampiero. Comment s'articule le discours corsiste entre détestation antigénoise et souvenir pisan ému Avec le retour de l'administration génoise qui succède à l'Office de Saint-Georges en 1562 et dote la Corse de «statuts civils et criminels» et d'institutions en 1572, la Corse connaît une période d'ordre et de prospérité pendant un siècle et demi. L'agriculture est encouragée, ce qui favorise l'essor d'une notabilité paysanne tandis que la noblesse féodale achève de dépérir. En même temps, la bourgeoisie marchande s'affirme dans les villes. La population connaît son premier plateau de stabilisation (120 000 personnes environ), malgré le développement urbain de Bastia et d'Ajaccio, en raison d'une première émigration corse vers Marseille et l'Italie. L'art monumental et religieux connaît, lui aussi, une diffusion comparable à celle de vécue pendant la période pisane. Comment, dans ses conditions, dévaloriser cette paix génoise bien embarrassante et qui vient mettre à mal beaucoup d'idées reçues sur le sujet? En vertu d'une loi commune, toute pièce a son revers, et qui dit développer un secteur, dit abandonner un autre. Passez muscade! Ainsi l'argumentation sera simple: le développement de l'agriculture se fait au dépend de l'élevage puisque les terres de pacage, y compris les estives, -24-

sont reprises pour la culture céréalière et, ce faisant, l'agriculture appauvrit donc les bergers. Le glissement du discours est encore plus caricatural quand, s'agissant de cette époque de la Renaissance, on nous parle de caractère tyrannique d'un régime (quel régime est démocratique en Europe à cette époque ?). Les mots sont ceux d'aujourd'hui pour nous dire que Gênes aurait été alors ce que la France est supposée être aujourd'hui. Néanmoins, il y avait bien du ressentiment mais ce ressentiment mettait en cause la cupidité et la corruption des édiles génoises comme des édiles corses inféodées. Le ressentiment est aussi celui d'habitants en butte à la perpétuation de guerres villageoises ou familiales, état de guerre larvée qui ne permet que la survie alimentaire au mieux. Au début du XVIIe siècle, des révoltes sporadiques éclatent dans le Nord, notamment la fameuse guerre du Niolo. Selon les sources génoises, pas moins de 30 000 victimesl seraient à dénombrer dans la première moitié du XVIIe siècle. Pour un corsiste, ce n'est pas à mettre au compte d'une quelconque responsabilité corse dans le banditisme endémique et les guerres piévanes mais, au contraire, c'est bien le refus de Gènes d'exercer sa justice ou qui faillit dans son application qui est cause de la vendetta. On croit rêver: Gênes est trop là ou pas assez, c'est selon! D'une certaine manière, on y retrouve le même discours tenu à l'égard de la France, tour à tour accusée d'abandon et d'ingérence. En réalité, le discours corsiste est piégé par un autre mythe, à savoir que la lutte contre Gênes était générale et unissait tous les Corses (on a vu qu'il n'en était rien) et surtout que cette lutte était une forme de lutte nationale contre une domination étrangère. Or, cette domination génoise n'est qu'une des multiples guerres internes à l'aire italique: Pise conquise par Florence et la République de Bologne par les armées du pape sans compter Venise qui annexe Brescia et Bergame ou Naples, Amalfi. De façon permanente, toutes les républiques maritimes que ce soit Gênes, Pise, Amalfi ou Venise furent en guerre sur des périodes plus ou moins longues. De ce point de vue, Gênes n'est pas plus une république étrangère à la Corse que Florence ne le fut pour Pise. La domination génoise comme celle de toutes ces républiques se réduit à une prise de possession par une puissance économique et financière des ressources de l'île et ne peut s'analyser comme la domination d'une
1 Soit 600 victimes par an en moyenne. Bien évidemment, le chiffre est difficilement vérifiable mais il n'est pas absolument invraisemblable. Au XIXe siècle encore, certaines années, les vengeances privées couchaient plus de 200 âmes dans les fosses des cimetières.

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nation (ce que n'est pas Gênes) sur une autre nation (ce que la Corse de l'époque n'est toujours pas). Ainsi se font les légendes: pendant longtemps la présence civilisatrice de Pise aura été ainsi opposée à la brutalité et à la stérilité de la colonisation génoise. Parions que, d'ici quelques temps, les bienfaits génois seront à nouveau magnifiés pour mieux souligner l'indifférence de la France qui est pourtant supposée ne pas tant l'être puisque accusée d'exploiter la colonie corse. Comme une annonce de la future guerre d'indépendance américaine, c'est une émeute fiscale qui va relancer la donne en 1729. Que veulent-ils, ces insurgés? La Nation insaisissable s'est-elle enfin révélée? En réalité, les notables penchent plutôt du coté des Génois et se sont montré réticents. Cependant, certains d'entre eux comme Luigi Giafferi, Andrea Ceccaldi ou l'abbé Rafaelli d'Orezza prennent fait et cause pour la révolte face à la détermination de la répression génoise. Après quelques premiers succès en 1731, cette jacquerie est matée l'année suivante par Gênes qui a fait appel aux troupes de l'empereur Charles VI. Des concessions sont néanmoins accordées et reçoivent des garanties de l'empereur. La Corse « matrice» du devenir démocratique des Lumières? A partir de ce point, nous entrons dans plusieurs décennies de soubresauts, deux révoltes, plusieurs reprises en main génoises, quatre interventions françaises et un roitelet. Manifestement il se passe des choses en Corse mais c'est surtout l'attention portée par l'intelligentsia européenne de l'époque à cette petite île qui mérite qu'on s'y arrête. En effet, l'écart entre l'importance des événements politiques et militaires locaux et celle prêtée par nos corsistes d'aujourd'hui aux écrits de Voltaires ou de Rousseau sur le sujet est véritablement sidérant. Dès 1733, après le départ des troupes impériales, les révoltes reprennent dans le Rustinu dirigées par le père de Pascal Paoli, Ghjacintu. L'événement politique majeur de cette deuxième insurrection est la consulte nationale d'Orezza, en janvier 1735, et sa déclaration d'indépendance. L'avocat Sebastiano Costa rédige la Constitution corse. Après le bref interlude du roi de Corse Théodore, la convention francogénoise de 1737 permet à la France de débarquer à Bastia, en février 1738. Après un premier revers français à Borgo, les Corses se rendent en juillet 1739 et leurs chefs sont exilés à Naples, parmi lesquels Paoli qui

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emmène son fils Pasquale. Mais, en 1741, au départ des Français de Corse, une troisième insurrection corse éclate qui aboutit à l'établissement d'une régence pour le royaume de Corse lors de la consulte de Bozio, en mars 1743. Enfin, en novembre 1745, une alliance austro-sarde aide les Corses à s'emparer de Bastia, cependant celle-ci est reprise par les Génois en 1746. Les Français interviennent pour la deuxième fois en Corse en mars 1748 jusqu'en 1753, laissant l'île entre les mains des insurgés dont le che£: Gian Pietro Gaffori, a été élu général de la Nation lors de la consulte d' Orezza en 1751. Après l'assassinat de Gaffori à Corte, le 3 octobre 1753, assassinat commandité par Gênes, Clément Paoli, fils aîné de Ghjacintu Paoli, est nommé à la tête de la régence. Après quelques hésitations et un début de carrière dans le métier des armes à Naples, Pascal Paoli débarque, le 29 avril 1755, à Aléria et est élu difficilement général de la Nation le 14 juillet 1755. Il n'est d'ailleurs nullement accueilli comme un homme providentiel par les Corses et luttera âprement pendant deux ans contre des opposants déterminés, héritiers de Gaffori, et leurs partisans avant de s'imposer avec plus ou moins de continuité dans les pièvesl de l'intérieur (en particulier, dans le Deçà et les pièves de la rive droite du Golo) laissant les villes côtières sous contrôle génois et le Delà gardant une relative autonomie. Ainsi, soyons net, les insurrections corses touchent essentiellement l'intérieur où se tiennent les consultes, loin de l'autorité génoise. Ainsi, les places et pièves fidèles à Gènes ou qui ne peuvent être tenues de façon permanente par les insurgés représentent environ 85 000 habitants sur 116 0002. En outre l' Au-delà-des-monts est assez hésitant et Paoli, lui-même, aura fort à faire pour y porter la bonne parole nationale, quelques années plus tard. Enfin, les incursions sur la côte ne réussissent qu'avec l'appoint de troupes alliées comme lors de l'épisode austrosarde, renfort qui n'est qu'une conséquence du jeu des alliances européennes lors de la guerre de succession d'Autriche. En novembre 1755, Paoli fait voter la constitution nationale corse lors de la consulte de Corte. Cette constitution instaure un embryon de système judiciaire proche des populations et à même de contrer la justice privée; elle instaure également un gouvernement représentatif et établit
1 Subdivision d'une juridiction dont l'emprise territoriale n'est guère éloignée de nos cantons. 2 Comptage effectué à partir des données disponibles dans Storia veridica della Corsica, Francesco Maria Accinelli, , ms 1738 ?, Milan.

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la séparation des pouvoirs, bien qu'encore incomplète. C'est dans cette optique que tout un discours est bâti sur une Corse qui fait l'admiration de l'Europe des Lumières, notamment Jean-Jacques Rousseau et Voltaire, plus tard. Pour faire bonne mesure, tous de noter que la révolution Corse a précédé la guerre d'Indépendance américaine et que la constitution de Corte a précédé celle de Philadelphie. C'est indéniable mais cela inspira-t-il véritablement ceci? Ou, dit plus crûment, qui a vraiment cru à l'exemplarité de la Corse? Ou bien encore, l'Europe des Lumières visitant la Corse pour s'y ressourcer, n'est-ce pas également un mythe par l'enflure? Osons un recensement littéraire. On nous cite un Ecossais bienveillant et admiratif de la révolution corse, Boswell, mais ce n'est qu'un jeune aristocrate enthousiaste pas un diplomate ou un homme politique de premier plan, ni même de second rang. Quant à son Account of Corsica, Stevenson s'est bien promené dans les Cévennes! Plus prestigieux, un Jean-Jacques Rousseau cite la Corse en exemple dans le Contrat social et écrit une constitution corse qui n'a pas servi; les seuls textes constitutionnels ayant eu un minimum d'application furent la constitution de 1755 (dix ans plus tôt) et la constitution anglo-corse de 1794 pour l'éphémère vice-royaume de Corse. Ces quelques lignes ne tiennent de place dans l'œuvre de Rousseau que ce que les Corses imaginent; je vous laisse comparer le poids de ces lignes à celle des lignes sur le ruban volé qui font encore les délices des professeurs de français de classe de Première. Et Voltaire? Quelques épigrammes, un chapitre de dix-huit pages dans une œuvre mineure, le Précis du siècle de Louis XV, voilà tout. D'ailleurs ne se préoccupait-il pas de ces événements que dans le but de rire aux dépens de Rousseau en prétendant être l'auteur des demandes des Corses d'un projet de constitution à ce dernier? Tout cela est bien maigre malgré l'obstination des sites nationalistes de la Toile à racler les fonds de tiroirs. En réalité, les Européens du XVIIIe siècle n'avaient bien conscience que d'une chose: les affaires corses se réduisent à une lutte de pouvoir régional entre grandes puissances, et l'indépendance de la Corse n'est qu'un miroir des espérances françaises mais, en elle-même, ce n'est pas vraiment important, c'est pour rire. La Corse de Paoli n 'ajamais été indépendante Voilà Paoli rentré en Corse, ayant regroupé les Corses décidés à lutter contre Gênes. Il choisit Corte comme capitale de son gouvernement -28-

de la nation corse. Il souhaite également montrer qu'il contrôle toute l'île. Or, traditionnellement, l'occupation génoise a toujours été une occupation du littoral et des grandes vallées. Et, à ce moment, la République de Gênes tient encore fermement les côtes, en particulier, Calvi et Algajola mais aussi Bastia, le littoral oriental, Ajaccio et Bonifacio. Pour marquer d'une empreinte corse le littoral, Pascal Paoli leur donne une cité concurrente, en fondant, en 1758, lIe Rousse sur l'emplacement d'une ancienne cité romaine, située stratégiquement entre les présides de Calvi et d'Algajola. La clef du contrôle de l'île, c'est aussi le contrôle de ses accès et de son commerce outre-mer. Aussi, pour lutter contre le blocus maritime génois, Paoli crée la seule marine de guerre corse qui ait existé, forte d'une flotte d'une quinzaine d'esquifs qui arborent le pavillon à tête de Maure. Autre mesure, celle-là emblématique dans tous les sens du mot, l'adoption comme drapeau national de la tête de Maure, en 1760, en remplacement de l'Immaculée Conception de la Vierge se pose comme un acte de naissance de la patrie corse et est un signe de reconnaissance pour tous ceux qui recherche l'indépendance de l'île. On peut également citer la création, en 1760, d'une imprimerie nationale à Campulori qui publie les Ragguagli dell 'Isola di Corsica [Rapports de l'île de Corse], sorte de journal officiel. Enfin les premières monnaies à l'effigie de la tête de Maure, depuis l'épisode du roi Théodore, sont frappées en 1762 à Murato. Une université est créée à Corte, en janvier 1765. Tous les éléments d'un Etat et d'une organisation indépendante de l'économie, des services et des structures administratives semblent ainsi se mettre en place en quelques années. Mais la Corse est-elle vraiment indépendante? Une indépendance n'est concrète que lorsqu'elle est reconnue et lorsque l'Etat voulu par cette nation indépendante a effectivement le contrôle de tous les accès vers l'extérieur et vers l'intérieur du territoire national. En Corse, entre 1755 et 1768, l'année de l'intervention française, nous sommes loin du compte. Cette indépendance est-elle reconnue? Elle ne l'est pas de Gênes, ni de la France ni d'aucun protagoniste du parti français dans la guerre de succession d'Autriche. Seuls quelques messages de sympathie de la part de l'Angleterre et l'envoi d'un nonce par le pape sont à porter au crédit d'un début de reconnaissance. Cela n'est pas inexistant mais cela reste maigre et un gouvernement qui n'est reconnu que par quelques pays sans contrôler de façon permanente l'intégralité d'un territoire n'est qu'un -29-

gouvernement provisoire. Tout au plus peut-on dire que, pour la première fois de son histoire, la Corse était alors sur le chemin de l'indépendance, les révoltes du passé n'ayant jamais dépassé le stade de la jacquerie ou de l'aventure condottière. y a-t-il eu contrôle effectif du territoire? Pour en juger, faisons le point des pièves tenues par les paolistes. La Balagne reste fidèle à Gênes, à l'exception d'lie Rousse fondée pour enfoncer un coin dans cette partie du littoral accessible par la mer. Le Cap corse reste longtemps hostile, puisque ce n'est qu'en 1762 qu'il se rallie à la consulte de Luri. Les pièves de l'intérieur sont tenues mais Bastia, une partie de la plaine orientale et Bonifacio, on l'a vu, échappent aux paolistes. C'est donc le cinquième du territoire qui n'est pas contrôlé mais ces territoires abritent les deux tiers de la population et la plus grande partie des richesses, notamment la quasi-totalité des échanges extérieurs. Il n'empêche, l'affaire n'a jamais été aussi grave pour Gênes. La République, si elle contrôle ce que Paoli ne contrôle pas, voit sa position en Corse sérieusement remise en question. En l'absence d'allié de poids auprès de Gênes, il est probable que la Corse aurait fini par être totalement indépendante. Le serait-elle restée? L'Histoire ne le dit pas, mais, tout de même, il est remarquable que si, en 1764, après le traité de Compiègne et l'arrivée en novembre des troupes du Comte de Marbeuf, les paolistes font savoir à la France et à Gênes de se retirer, c'est en échange d'une reconnaissance par la nation corse de Gênes comme souveraine en titre. La seconde occasion de rechercher un minimum d'autonomie pour la Corse fut l'épisode bien connu du soi-disant royaume anglo-corse. Il vaudrait mieux dire vice-royaume de Corse, tant le véritable souverain est bien celui du Royaume-Uni, représenté par un gouverneur portant le titre de vice-roi. Il s'est alors agi d'un statut plus apparenté à celui de l'Australie des commencements qu'à celui d'un royaume véritablement anglo-corse, certainement pas d'une indépendance réelle. Là encore, les Corses retournaient à leurs vieux démons: se trouver un protecteur. La France avance progressivement ses pions pendant quatre ans, à compter du traité de Compiègne, dans un rôle officiel de médiateur et, par le traité de Versailles du 15 mai 1768, Gênes, définitivement incapable de reprendre l'initiative sur le terrain, cède la souveraineté de la Corse à la France pour dix ans en gage d'une dette annuelle, charge pour elle de mater la révolte. On se doute que ce tour de passe-passe n'a pas rencontré l'adhésion des paolistes. La conquête de la Corse se fait en

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deux campagnes. L'occupation du Cap, en juillet 1768, se conclut par une grave défaite des Français à Borgo, le 9 octobre 1768. Après la trêve hivernale, la seconde campagne ne dure que quatre jours et se conclut par la victoire définitive des Français à Ponte-Novu le 9 mai 1769. Pascal Paoli part alors en exil pour l'Angleterre, le 13 juin 1769. Contrairement à Gênes, la France, jusqu'alors, avait eu relativement bonne presse en Corse (rappelons-nous l'épisode de Sampiero Corso) et avait conservé une influence entretenue par les contacts entre militaires français et corses. Néanmoins, après Ponte-Novu et le départ de Paoli, des actes de résistances voire des révoltes comme dans le Niolo en 1774 ont perduré un temps. Un temps seulement, car de nombreuses familles ont fini par se rallier en renforçant le parti français. Quatre-vingt six d'entre elles devaient voir leur noblesse reconnue par Louis XV ou être anoblies tout simplement, en application de l'édit royal de 1770. Il est patent que les mouvements de libération nationale ne sont jamais le fait des peuples eux-mêmes mais d'une élite intellectuelle déclassée, souvent formée à l'école de l'occupant. Il est tout aussi patent que les élites sociales, elles, s'accommodent souvent de la situation de dépendance où elles trouvent pouvoir et prébendes. L'opération réussit là où l'élite révolutionnaire prend directement le contrôle des populations, en les encadrant ou en les terrorisant, et coupe les liens de clientèle avec les familles ou les clans ralliés à l'occupant. Mais, en Corse, les liens claniques restent trop puissants, aussi, le ralliement de quelques familles après la victoire militaire en entraîne d'autres et tous de courir après les honneurs et l'agrégation à la noblesse de France. Du ralliement des élites à la Révolution française qui installe le parti français dans ses meubles, qui met le paolisme en porte à faux et redistribue les cartes des alliances, de l'arrivée d'un Corse à la tête de l'Etat à une stratégie de reprise de contrôle de l'île par la politique de la carotte (Miot) et du bâton (Morand), l'enchaînement rapide des événements pousse la Corse vers la soumission, d'abord, puis un ralliement généralisé tout au long du XIXe siècle, ensuite. Sous la royauté, les grandes familles corses obtiennent des concessions foncières et des places d'officiers royaux. Mais la Révolution française va resserrer encore les liens, en faisant de la Corse un département et en la proclamant partie intégrante de la Nation en novembre 1789. S'ensuivent des périodes de troubles (insurrection de la Petite Croix en 1798), des périodes de répression sévère sous le règne du

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