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Côte d'Ivoire Pour un nouveau mode de coopération entre l'Afrique et la France

De
253 pages
En octobre 2000, Laurent Gbagbo accède au pouvoir en Côte d'Ivoire. La politique économique et sociale qu'il initie dans l'intérêt de ses concitoyens, n'est pas du goût de la France. L'ancienne puissance coloniale veut continuer d'avoir le monopole dans les secteurs névralgiques et stratégiques de l'économie ivoirienne. C'est le sens du soutien déguisé qu'elle apporte à la rébellion armée et ses alliés dans la déstabilisation du chef de l'Etat ivoirien. La réflexion développée dans ce livre appelle à l'avènement d'une nouvelle politique africaine plus réaliste de la France.
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CÔTE D'IVOIRE
Pour un nouveau mode de coopération entre l'Afrique et la France

Sociétés Africaines et Diaspora Collection dirigée par Babacar SALL
Sociétés Africaines et Diaspora est une collection universitaire à vocation pluridisciplinaire orientée principalement sur l'Afrique et sa diaspora. Elle accueille également des essais et témoignages pouvant servir de matière à la recherche. Elle complète la revue du même nom et cherche à contribuer à une meilleure connaissance des réalités historiques et actuelles du continent. Elle entend également œuvrer pour une bonne visibilité de la recherche africaine tout en restant ouverte et s'appuie, de ce fait, sur des travaux individuels ou collectifs, des actes de colloque ou des thèmes qu'elle initie. Déjà parus Modibo DIA GOURA GA, Modibo Keïta un destin, 2005. Mamadou DIA, Radioscopie d'une alternance avortée, 2005. Mamadou DIA, Echec de l'alternance au Sénégal et crise du monde libéral, 2005. Mody NIANG, M Wade et l'alternance, 2005. Dominique BANGOURA (dir.), Guinée: L'alternance politique à l'issue des élections présidentielles de décembre
2003, 2004.

Titinga Frédéric PACERE, Pensées africaines. Proverbes, dictons et sagesse des Anciens, 2004 Amadou NDOYE, Les immigrants sénégalais au Québec, 2004. Danielle PÉTRIS SANS-CA V AILLÈS, Sur les traces de la traite des Noirs à Bordeaux, 2004. Khadim SYLLA, L'éducation en Afrique, 2004. Philippe NOUDJENOUME (dir.), Les frontières maritimes du Bénin, 2004. Dominique BANGOURA (dir.), L'Union africaine face aux enjeux de paix, de sécurité et de défense, 2003. Chouki EL HAMEL, La vie intellectuelle islamique dans le Sahel ouest-africain (XVle-XIXe siècles), 2002. Kimba IDRISSA (sous la direction de), Le Niger. État et démocratie, 2001. Claude SUMA TA, L'économie parallèle de la RDC, 2001. Abdoulaye GUEYE, Les intellectuels africains en France, 2001.

Claude Koudou

COTE D'IVOIRE
Pour un nouveau mode de coopération entre l'Afrique et la France
Préface de Mwayila Tshiyembe

"-

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

http://www.1ibrairieharmattan.com harmattan! @wanadoo.fr
(Ç)L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-8656-1 EAN:9782747586566

A ma grand 'mère, A ma famille

A tous mes proches

Remerciements Je remercie tous ceux qui m'ont aidé et encouragé à la réalisation de cet ouvrage.

PREFACE
Au moment où la Côte d'Ivoire est à la croisée des chemins, il n'est pas sans intérêt d'entendre tous les sons discordants qui crépitent dans le bois, pour prendre la mesure du chaos qui hante les esprits des élites de ce pays. Certes Houphouët-Boigny qui a dirigé ce pays jusqu'à sa mort n'était pas un saint. On peut objectivement, à l'instar de toute œuvre humaine imparfaite par nature, y déceler des failles, des erreurs, des fautes conscientes ou inconscientes. Cependant, aucun observateur lucide ne peut nier la contribution décisive de Houphouët-Boigny au processus de modernisation économique et sociale de la Côte d'Ivoire. Il suffit de rappeler que lorsqu'il préside au destin de cette arrière-cour de Dakar, la Côte d'Ivoire n'est pas la Guinée de Sékou Touré considérée naguère, comme le grenier de l'Afrique occidentale française. Humaniste et panafricain avant l'heure, Houphouët-Boigny avait compris très tôt que pour faire de la Côte d'Ivoire un pays moderne et prospère, il fallait compter sur I'homme et tout l'homme, d'où qu'il vienne, par-delà sa couleur de peau, sa religion, sa culture etc., pourvu qu'il ait l'intelligence de la tête ou l'intelligence de la main, pour produire et distribuer les biens et services constitutifs de la richesse nationale. Ainsi, a-t-il couplé la coopération française (ressources humaines, capitaux, technologies) avec l'immigration des hommes et des femmes venus de la Communauté Economique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CED EA0) et au-delà. Ce pari, Houphouët-Boigny l'a gagné car, en dépit 9

de la crise économique persistante, la Côte d'Ivoire est devenue le poumon économique de l'Afrique occidentale. En revanche, confondant le pouvoir traditionnel baoulé dont il était issu avec le pouvoir d'Etat, Houphouët-Boigny n'a crée ni Etat, ni nation en Côte d'Ivoire. Il s'est contenté, à l'instar de ses collègues « pères de la nation» fictive, d'une illusion étatique savamment orchestrée par le droit international, l'assimilant à l'anonymat du territoire et de la population d'une part, à l'intemporalité et à l'historicité du pouvoir d'autre part. Alors que du point de vue politique et sociologique, l'Etat est à la fois une communauté politique et un projet de société démocratique dont on peut identifier l'acte de fondation, le lieu de fondation, les acteurs de la fondation et le projet de fondation. Et ce, d'autant plus qu'à l'instar d'autres pays d'Afrique noire taillés sur mesure par la seule volonté coloniale, plusieurs nations précoloniales de Côte d'Ivoire dites ethnies, n'ont jamais été sollicitées pour exprimer, aux côtés des citoyens, leur volonté de vivre ensemble et de partager un destin commun. Si cette perspective était ouverte, la Côte d'Ivoire aurait inventé une république pluriethnique ou une communauté politique postnationale, articulant son projet de société démocratique ou le vouloir vivre ensemble, sur le respect de la diversité ethnique. A cause de cette béance, Houphouët-Boigny est mort de sa belle mort en 1993, laissant derrière lui une poudrière. Non seulement fidèles et opposants s'empoignent jusqu'à la mort pour prendre la succession; et qui plus est, fragilisés par l'absence de communauté politique et de projet de société 10

démocratique capables de réveiller les intelligences et rassembler les dévouements, ils ont trouvé l'asile dans la controverse de « l' ivoirité ». Figure du nationalisme triomphant pour les uns, monument de xénophobie voire de haine ethnique pour les autres, cette idéologie tentaculaire est devenue la ligne Maginot séparant les élites du Nord et du Sud jusqu'à la rébellion de septembre 2002, après avoir servi de cheval de Troie aussi bien à la promotion qu'à l'éviction du pouvoir du président Konan Bédié et de son successeur, le Général Robert Guéi. Parallèlement, l'accord de Marcoussis signé en France au cours du mois de janvier 2003, n'a pas réglé le conflit. Rejeté par les uns et approuvé par les autres, il a connu une application partielle ne touchant pas les clauses essentielles, notamment la loi sur la nationalité, la loi foncière et le désarmement. Chemin faisant, nombre de cassandres ne cessent de prédire la tragédie de type rwandais en Côte d'Ivoire. Cependant, aucune fatalité n'existe en cette matière et les mauvais augures peuvent être conjurés, si l'on y prend garde. Tant et si bien qu'à l'instar d'autres élites ivoiriennes, l'auteur met les pieds dans le plat. Il critique sans complaisance l' œuvre de Houphouët, le déficit de démocratie interne au FPI (Front Populaire Ivoirien), la manipulation de la rébellion par les pays étrangers, les turpitudes de l'opposition et de ses chefs. Il stigmatise la coopération française dont l'échec est dû, selon lui, à la logique de pillage de l'Afrique et au soutien à la rébellion en vue de déstabiliser Laurent Gbagbo. Il

Dans le même élan, l'auteur exhorte chaque Ivoirien à privilégier l'intérêt général, à combattre les comportements déviants et égoïstes: «Les Ivoiriens doivent s'élever audessus des différences pour créer une atmosphère propice au respect et à la confiance mutuels », précise-t-il. Bien entendu, la thèse « du complot extérieur contre la Côte d'Ivoire» sous-tendant le cœur de cet ouvrage, peut être acceptée par les uns et récusée par les autres, compte tenu du fossé toujours grandissant qui sépare les élites ivoiriennes du Nord et du Sud. Néanmoins, les écrits des uns et des autres s'attaquent aux sujets tabous et controversés en vue de susciter un débat lucide et dépassionné. En effet, les protagonistes doivent apprendre la tolérance des opinions contraires, s'ils souhaitent par-delà les intérêts légitimes de chaque camp, que du choc des idées jaillisse la lumière. Et ce, d'autant plus que la majorité silencieuse des Ivoiriens et des Africains ne veut pas que la Côte d'Ivoire, pays du «panafricanisme réel », sombre dans la tragédie vers laquelle, hélas, elle est poussée par la myopie de ses élites.

Mwayila TSHIYEMBE Directeur de l'Institut Panafricain de Géopolitique de Nancy Nancy, le 19 mai 2004

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AVANT-PROPOS
Les manipu~a~ions tous azimu~sl

Nous vivons aujourd'hui dans un monde globalisé. Dans cet espace mondialisé, deux termes sont souvent rappelés par ceux qui nous dirigent: «l'économie de marché et la démocratie ». «La planète entière est désormais une sorte de vaste circonscription... L'impérialisme économique et politique classique est lui-même dépassé par les ingérences-spectacles offertes aux électeurs, au nom des droits de I'homme bien sûr, afin de gagner quelques voix en stimulant les sentiments les plus primaires (xénophobie, racisme, gloriole, nationalisme,. ..). Ainsi, la manipulation est la règle. Les puissances se réclament plus que jamais du droit qu'elles violent plus que les autres puisqu'elles en ont les moyens, mais le Droit pour l'opinion publique n'est pas celui des juristes: il « est» ce que les grands médias disent qu'il est. L'intervention en Irak, lors de la « guerre du golfe », n'était pas légale pour les juristes, mais c'était la « guerre du Droit» pour les citoyens d'Europe (sous influence «CNN ») admirant leur propre technologie et manifestant leur antiarabisme. »1 Le nouvel ordre mondial qui est en train de se mettre en place ne doit pas laisser sur le bord du chemin les plus faibles même si «les sinuosités des tactiques politiciennes, sans référence éthique ou idéologique, ne perturbent pas outre mesure une opinion intoxiquée ou anesthésiée, qui ne perçoit même plus où se trouvent les véritables centres de décision» 1. En Afrique, les Occidentaux mais surtout la France veulent continuer d'exercer leur diktat alors que les 13

mentalités et le niveau d'instruction des Africains se sont considérablement améliorés. « Certains pays, dont la France, ont toujours veillé - que ce soit des gouvernements de gauche ou de droite - à avoir des partenaires dociles. On a même inventé la « francophonie» et ses « Sommets)} pour valoriser sur le plan international des régimes sans crédibilité auprès de leurs populations et pour mettre toute une grande culture au service de vils intérêts politiques et commerciaux )}2. Le spectacle que la France livre en Afrique pour des intérêts économiques et stratégiques (en fabriquant des guerres) est d'un autre âge. Les cas de la Côte d'Ivoire et du Togo commandent que «l'Elysée)} prenne la mesure des évènements, pour adapter sa politique africaine qui est complètement décalée par rapport aux réalités locales. « ... Le XXlème siècle sera autre que le précédent, les anciennes typologies s'avèrent archaïques... Le Sud ne peut pas indéfiniment accepter sa servitude, même si les voies de libération sont encore obscures... L'intelligentsia du Nord a peut-être encore quelque chose à dire au monde. .. malgré son 1 silence actuel et le consensus ambiant. )}

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Références bibliographiques
Robert Charvin ,. (La société internationale et l 'humanitaire perversion et perspectives),. Nord-Sud XXl,. Droits de ['Homme -Liberté,. N°4,. 1993. 2 Mahdi El Mandjra,. (L'avenir des Relations Nord-Sud); Nord-Sud XXI ,. Droits de l 'Homme - Liberté,. N°4,. 1993. 1

- Régression,

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INTRODUCTION
La Côte d'Ivoire est malade alors que ce pays de l'Afrique occidentale représente environ 40% de l'économie de l'UEMOA (Union Economique et Monétaire de l'Ouest Africain). A cause de la position économique et stratégique que la Côte d'Ivoire occupe, l'ancienne puissance coloniale, la France en a fait son pré-carré. Ainsi, depuis la colonisation jusqu'en 2000, la France a exercé son diktat sur ce pays, devenu le «phare» de l'Afrique occidentale. Le premier Président de la Côte d'Ivoire, Houphouët-Boigny, à l'image de ses pairs «pères de la nation» a marqué le pays de son empreinte de 1959 à 1993. S'appuyant sur son parti, le PDCIRDA (Parti Démocratique de Côte d'Ivoire et Rassemblement Démocratique Africain), Houphouët a exercé un « pouvoir sans partage». Malgré cela, on doit lui reconnaître l'œuvre qu'il a accomplie pour donner à la Côte d'Ivoire un rayonnement international. Cependant, confondant le pouvoir traditionnel baoulé dont il était issu, avec celui de l'Etat, Houphouët-Boigny n'a crée ni un Etat ni une nation. Il faut dire que l'ancienne puissance coloniale n'est pas étrangère à la crise que connaît la Côte d'Ivoire. En effet, pour exercer son monopole dans divers secteurs d'activités, la France soutient des régimes autoritaires. En Afrique, comme dans d'autres endroits du tiers-monde, la France préfère commercer avec des dictateurs. Elle se débarrasse de ces derniers lorsqu'ils ne sont plus dociles. Mais la plupart de ces autocrates meurent au pouvoir, au nom d'une «prétendue stabilité ». La Côte d'Ivoire compte une soixantaine d'ethnies. Cette diversité ethnique, au lieu de participer au gâchis actuel, devrait constituer la base à une 17

richesse culturelle nationale. Ainsi, doit-on admettre de toute évidence, que tous les Ivoiriens sont amenés à vivre ensemble. Il appartient alors aux élites de comprendre - dans un esprit d'intérêt général - qu'ils doivent s'investir pour que la Côte d'Ivoire transforme son potentiel économique en capital politique. La base des troubles qui sévissent aujourd'hui en Côte d'Ivoire, est la tension vive semée par certains hommes politiques. N'ayant pas construit un projet de société démocratique, Houphouët-Boigny a laissé derrière lui une poudrière. Son ancien Premier ministre, Alassane Ouattara qui ne respecte pas les règles républicaines et Konan Bédié, son successeur « constitutionnel» en 1993, ont nouni une guerre de succession. L'ex-chef de la junte militaire, le général Robert Guei a ajouté à la confusion par opportunisme. L'opposant historique de Houphouët, actuel Président de la République, Laurent Gbagbo qui revendique un paysage démocratique loyal, n'est pas toujours entendu. Dans tout cela, «le gendarme français» veille à soutenir coûte que coûte, celui qui peut garantir ses intérêts économiques. Les principes démocratiques et les droits de l'Homme sont bafoués par l'ancienne puissance coloniale dès lors qu'il s'agit de préserver des intérêts. Des médias font croire à l'opinion publique que la France intervient militairement, là où la protection des populations civiles s'impose. Cette posture est un écran qui cache une certaine hypocrisie. Chaque jour, les populations africaines subissent localement des humiliations. Mais le vécu des Africains en particulier et des populations du tiers-monde en général, ne relève pas d'une fatalité. Il appartient aux élites des pays du Sud d'identifier les intérêts des populations afin de travailler à les défendre. Un nouveau mode de coopération entre l'Afrique et la France s'impose. Et cela est possible. 18

1- L'ivoirité : la base du déchirement de la Côte d'Ivoire?
La Côte d'Ivoire traverse la plus grande crise de son histoire. Dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002, une rébellion armée a tenté de renverser les institutions républicaines de ce pays. Plusieurs observateurs, acteurs ou non, ont tenté et tentent encore de comprendre ce qui s'est réellement passé. Mais suivant le camp où l'on se situe ou suivant les intérêts que l'on défend, l'émotion, la compassion, la subjectivité et parfois la naïveté l'emportent sur la raison, la perspicacité, l'objectivité et l'incrédulité. Si la Côte d'Ivoire était dotée de puissants moyens de communication, elle serait entendue. Elle serait légitimement épaulée dans la lutte contre ses déstabilisateurs. Car ce coup de force va contre la culture de la démocratie. Ce régime politique auquel les Ivoiriens tiennent, depuis qu'ils ont commencé à le pratiquer. Mais dans cette ère dite de mondialisation, les intérêts sont tellement imbriqués les uns dans les autres que la réalité existante est habilement détournée, avec la complicité de médias, aux profits des nantis et de leurs protégés. La guerre qui a éclaté en Côte d'Ivoire aurait pour source une politique d'exclusion à l'endroit d'une frange de la population. Il faut dire que les tensions existaient déjà au crépuscule de la vie du premier Président de la Côte d'Ivoire, Félix Houphouët-Boigny. Lorsque ce dernier décéda, une lutte féroce commença à s'engager entre Alassane Dramane Ouattara (ADO), alors Premier ministre et Henri Konan Bédié, successeur constitutionnel du défunt Président. 19

ADO s'opposa à l'application de la Constitution. Mais Bédié prit le pouvoir par un coup de force. Il occupa en même temps, à l'instar de son prédécesseur la tête de l'ex-parti unique (le PDCI-RDA). Il s'appuiera ensuite sur ses pouvoirs pour marginaliser ADO. Ce qui va conduire les partisans de ce dernier - dopés par le FPI de Laurent Gbagbo - à faire scission pour créer le RDR (Rassemblement Des Républicains). Bédié et Ouattara vont ensuite se livrer une compétition de succession ardue mais mesquine. Ils ont donc fabriqué le poison qui perdure et qu'ils continuent d'alimenter au sein de la vie politique ivoirienne. La Constitution ivoirienne (adoptée en juillet 2000 à plus de 86% par la population) dit que pour briguer la présidence de la République, «... il ne faut jamais s'être prévalu d'une autre nationalité... ». Tel n'est pas le cas du leader du RDR, exclu alors de la course à la magistrature suprême. Sans vouloir ajouter à la polémique, on peut observer le caractère constitutionnel d'une telle décision. Mais le plus important aujourd'hui est de faire en sorte que la Côte d'Ivoire retrouve une paix durable. Pour cela, il faut que chacun se dépasse en regardant l'intérêt du pays. Pour l'instant, on peut constater que l'orgueil, l'opportunisme, la passion et la mauvaise foi l'emportent sur l'humilité, le réalisme, la raison et la bonne foi. La vie publique est un domaine sur lequel repose le destin d'un pays. Les vies des générations successives en dépendent. On ne devrait donc pas l'aborder avec autant de passion. Mais malheureusement, le fanatisme, le manque de responsabilité et d'honnêteté intellectuelle de certains femmes et hommes politiques ont semé la confusio~ tant avant qu'après la tentative de coup d'Etat du 19 septembre 2002. Le mal de la Côte d'Ivoire aujourd'hui serait 1'« Ivoirité » . 20

Certains observateurs pensent que l'ex-Président Bédié a eu recours à l'ivoirité politique pour écarter ADO de la course à la magistrature suprême, en 1995. Pour d'autres, le Président Gbagbo peut être frappé de complicité pour avoir affirmé au forum de réconciliation nationale, que l'article 35 de la Constitution actuelle a été fait pour régler le «cas» ADO. D'octobre à décembre 2001, un «... forum conçu par l'équipe du Président Gbagbo» s'est tenu. C'était «un moyen de permettre à la Côte d'Ivoire de tourner défmitivement la page sur 18 mois de violences politiques, de dérapages ethnico-réligieux, de coups d'Etat réussis ou 1 avo rtes...» . ' Selon Ramsès L. Boa Thiémélé2 « ... la conscience collective attribue injustement la paternité du concept d'ivoirité à Henri Konan Bédié... Une confusion est ainsi créée entre la version culturelle de l'ivoirité née dans les années 70 et son exploitation politique postérieure à 1995... ». Est-ce par ignorance que la France, ex-puissance tutélaire, en intervenant dans le débat, stigmatise l'ivoirité au point de traiter les dirigeants actuels ivoiriens de xénophobes. On aurait une inclination pour la négative. Car des africanistes comme Jean-Pierre Dozon4 savent bien la réalité des faits. Mais c'est volontairement que des intellectuels occidentallx, en l'occurrence le sociologue belge Benoît Schauer*, et d'autres ont sacrifié leurs postures intellectuelles, au profit d'amitiés avec des parrains de la rébellion. En plus, l'ébullition médiatique a tellement été bien menée, que nombre d'observateurs, au lieu de contribuer à identifier les véritables mobiles de cette guerre, ont pris le raccourci de comprendre les actes posés par la rébellion. Dès lors, la Côte d'Ivoire, un pays qui est en situation de légitime défense, 21

apparaît aujourd'hui comme le mauvais berceau des droits de 1'Homme. Ce pays ne pourra pas retrouver le chemin de la stabilité tant que ses filles et ses fils louvoieront. L'ivoirité a été instrumentalisée. Mais faut-il s'arrêter à ce constat? Assurément non! L'ancienne puissance coloniale utilise les ethnies, pour fissurer son pré-carré qu'est la Côte d'Ivoire afin de continuer d'y régner en maître; intérêts mercantiles obligent. L'ivoirité était donc une aubaine pour la France, surtout à un moment où la Côte d'Ivoire a un Président qui est l'émanation du peuple; mais de surcroît insoumis au diktat de l'ex-puissance coloniale. Le président Bédié (1993-1999) qui manque de réel charisme voulait utiliser l' ivoirité (du moins dans ses arrière-pensées) pour éliminer son concurrent ADO. ADO, lui qui a officiellement introduit la notion d'étranger en 1991 dans la conscience des Ivoiriens (en mettant en place la carte de séjour) se pose en victime par rapport au « concept» d'ivoirité. Et cela lui réussit bien; du moins jusqu'à maintenant. Le président Laurent Gbagbo qui avait la possibilité de se tenir à l'écart de la polémique, n'a pas su se démarquer directement ou indirectement. C'est à dessein que les journalistes l'entraînaient dans un piège à diverses interviews, en évoquant la candidature d'Alassane Ouattara aux élections présidentielles. Au-delà des manœuvres pour préserver ou de conquérir des intérêts divergents, il est judicieux de revenir à l'origine du mot « ivoirité» puisqu'il s'agit d'apporter à la clarification. «Le véritable créateur du mot est la somme de ceux qui, aujourd'hui, se battent et divisent la Côte d'Ivoire: Niangoranh Porquet est né à Korhogo en 1948, d'un père N'zéma de Grand-Bassam (Sud) et d'une mère malinké de 22

Boundiali (Nord). Conscient de ce métissage biologique, il a voulu créer un concept rassembi eur. Il a voulu être un trait d'union culturel entre ces deux parties de la Côte d'Ivoire. Et le concept qu'il mit sur le marché fut à l'origine un concept culturel. »2 « ... La mort, en 1995, du créateur du concept, ne lui permet pas de faire une clarification sémantique... L'ivoirité si mal interprétée ne réussit pas à convaincre de sa capacité à forger une culture commune, à signifier le patriotisme citoyen et à unir les Ivoiriens autour d'une utopie motivante. »2 On peut attribuer l'ivoÏrité politique à Bédié. «Au moment où Niangoranh Parquet meurt, son concept reçoit un autre contenu... La version politique de l'ivoirité est ainsi proposée à la faveur du débat sur le code électoral de 1994 et surtout à la faveur du discours-programme du candidat Henri Konan Bédié,... ». « Cette nouvelle ivoirité invite les Ivoiriens à participer à un projet de construction d'un Etat moderne où ils ne raisonneront plus en termes de ressortissants du Nord ou du Centre, de musulmans ou de chrétiens, mais bien en termes d'Ivoiriens. »2 Vue sous cet angle, la « version politique » de l'Ivoirité ne devrait pas être fustigée. Mais «Selon les adversaires de l'ivoirité, l'enjeu de la création de l'ivoirité en campagne électorale rendrait ce concept ipso facto suspect... » . Le contexte dans lequel est née l'ivoirité politique: débats sur les origines d'ADO qui bénéficie de l'appui des institutions fmancières, introduction de la carte de séjour par le même ADO, refus de l'opposition de gauche à la participation des étrangers - dont nombreux 23

sont analphabètes malentendus.

aux votes, peut être la cause des

Les rebelles qui occupent la moitié Nord de la Côte d'Ivoire depuis le 19 septembre 2002, disent se soulever contre l'ivoirité qui est faite selon eux, pour catégoriser les Ivoiriens. En somme, les rebelles reprennent à leur compte les revendications du RDR. Beaucoup de blocages sont nés et des préjugés nourris sans examiner certains aspects de l'ivoirité politique: «La nouvelle conscience citoyenne des Ivoiriens devrait les amener à respecter la Loi, l'Autorité, les biens d'autrui et les valeurs fondatrices d'une nation en construction. Il y a une quête de l'identité ivoirienne contenue dans l'ivoirité politique. Celle-ci est doublée d'un nationalisme puisqu'être Ivoirien, ce serait servir dignement sa patrie et la nation sans considération ethnique, religieuse ou politique »2. Au regard de ces propos, on peut légitimement se demander si l'ivoirité politique ne porterait pas des vertus? Aujourd'hui, on parle beaucoup de l'impunité. C'est justement parce que les maux comme la corruption, le clientélisme,. .. n'ont pas été attaqués de front. En outre, on peut déplorer l'absence d'un ancrage d'une véritable instruction civique. On ne peut pas écarter que l'ivoirité politique comportait des arrière-pensées. Cependant, on peut regretter l'approche purement partisane que les critiques ont privilégiée. Tout cela n'est pas un hasard. « Le concept a subi un détournement ethniciste théorique de la part de ses critiques, et un avilissement pratique de la part de populations souvent manipulées par des élites elles-mêmes peu éclairées »2. 24

La méthode est rodée. L'ex-colonisateur ou le néocolonisateur s'appuie sur des prédateurs ou des individus avides de pouvoir. Parmi ces derniers, certains entretiennent l'illusion d'avoir une implantation dans le pays. Les choses se compliquent très souvent (guerres parfois interminables,. ..) car la réalité du terrain est toute autre. L'Occident ne veut pas que l'Afrique ait ses propres repères. « ... Exclue de I 'humanité pour notre supposée sauvagerie et notre prétendue barbarie, l'Afrique ne saurait exister à l'intérieur d'un univers débordant d 'humanisme. Le devoir que I 'homme blanc se donnait était donc de partager, avec d'autres individus et d'autres peuples, les bienfaits de son génie. La colonisation devait apporter la lumière dans « l'obscurité» africaine,. elle devait l'aider à sortir de « l'inhumanité ». Enfin, elle apportait une civilisation, ou du moins «La Civilisation ». La religion chrétienne et l'école offraient leurs services sans frontières. »2 Alain Finkielkraut écrit:« Les classes dominées subissent une humiliation analogue dans son principe et dans ses effets à celle que les grandes métropoles européennes infligent aux peuples colonisés. Leurs traditions sont déracinées, leurs goûts tournés en dérision, tous les savoirs qui font la substance et la positivité de leur expérience populaire sont exclus sans pitié de la culture légitime. Il s'agit dit-on, d'assurer la communication universelle des connaissances et d'apporter les lumières à ceux qui en sont privés »3. Au moment où l'Europe se construit, des Français dont Philippe de Villiers et Charles Pasqua défendent la souveraineté de leur pays. Ils ne veulent pas voir la France se diluer dans cette superstructure qu'est l'Union Européenne. 25