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Côte d'Ivoire violences d'une transition manquée

De
233 pages
"Bercés durant tout le règne d'Houphouët-Boigny par des discours particulièrement axés sur la culture de la paix, les Ivoiriens vont se réveiller brutalement en assistant à la montée d'une folie meurtrière et à des scènes de violences sans précédent. Les violations graves des droits de l"homme qui ont émaillé les incidents survenus après la disparition de Félix Houphouët-Boigny redonnent à ce livre toute son importance du fait qu'il est, en même temps, l'oeuvre d'un témoin et d'une victime de ces faits et du drame quotidien que vivent beaucoup de personnes en terre ivoirienne."
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CÔTE D'IVOIRE
Violences d'une transition manquée

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo. harmattan 1@wanadoo.fr

fr

ISBN: 978-2-296-04488-3 EAN : 9782296044883

Bacary TOURÉ

CÔTE D'IVOIRE
Violences d'une transition manquée

Préface de BoukountaDIALLO

L'Harmattan

Points de vue Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus
Cyriaque Magloire MONGO DZON, Pour relancer le Congo, 2007. Louis Naud PIERRE, Haiïi, les recherches en sciences sociales et les mutations sociopolitiques et économiques, 2007. Mbog BASSONG, Esthétique de l'art africain, symbolique et complexité,2007. Mosamete SEKOLA, L'Afrique et la perestroïka: l'évolution de la pensée soviétique sous Gorbatchev, 2007. Ali SALEH, Zanzibar 1870-1972 : le drame de l'indépendance, 2007. Christian G. MABIALA-GASCHY, La France et son immigration. Tabous, mensonges, amalgames et enjeux, 2007. Badara Alou TRAORE, Politiques et mouvements de jeunesse en Afrique noire francophone, le cas du Mali, 2007. Pierre MANTOT, Matsoua et le mouvement d'éveil de la conscience noire, 2007. Pierre CAPPELAERE, Ghana: les chemins de la démocratie, 2007. Pierre NDOUMAÏ, On ne naît pas noir, on le devient, 2007. Fortunatus RUDAKEMW A, Rwanda. À la recherche de la vérité historique pour une réconciliation nationale, 2007. Kambayi BW A TSHIA, L'illusion tragique du pouvoir au Congo-Zaïre, 2007. Jean-Claude DJÉRÉKÉ, L'Afrique refuse-t-elle vraiment le développement ?, 2007. Yris D. FONDJA W ANDJ!, Le Cameroun et la question énergétique. Analyse, bilan et perspectives, 2007. Emmanuel M.A. NASH!, Pourquoi ont-ils tué Laurent Désiré Kabila ?, 2006. A-J. MBEM et D. FLAUX, Vers une société eurafricaine, 2006. Charles DEBBASCH, La succession d'Eyadema, le perroquet de Kara, 2006. Azarias Ruberwa MANYW A, Notre vision de la République Démocratique du Congo, 2006.

Dédicaces
Je dédie cet ouvrage à ces milliers de victimes de la barbarie des «Ivoiritaires », à vous mes compagnons de détention avec qui j'ai partagé ces heures d'errance, de trouble et de souffrance.

À mes frères et sœurs de Ziguinchor, mes compagnons d'enfance à Lyndiane et aux fils et filles de la verte et belle Casamance, À Vous, Mme Lamotte, née Khady Mbengue Seck. Vous qui m'avez appris les premières techniques de rédaction, À mes frères et amis, Boubacar Diallo, Yaya Touré SPS, Moustapha Diawara, Boubacar Mendy, Cissé Diop, Amandine Roche, Léo Anselme, Thierry Fasola, Marie-Laure Gerland et Ivan Vallat, À Toi, mon Abidjanaise pour ces heures de peur que nous avons partagées, À mon épouse, Mme Touré, née Diarra Là, pour m'avoir compris et soutenu dans ce projet, À Ndèye Awa Sandiéry Guèye pour ton inestimable soutien et tes conseils, À Aliou Ndiaye mon directeur de publication au quotidien L'Observateur,

À vous M. Malang Sambou Badji, le maître et l'ami, À ma "mère", l'Ivoirienne, celle dont je ne peux mentionner le nom de peur de lui porter préjudice, À ma sœur, l'Ivoirienne, à toi Muriel, À tous ceux que je ne peux citer de peur de compromettre leur vie professionnelle et leurs relations amicales, À mes filles, Yafatou Imane, Marne Bassine et Nialing Touré pour les désagréments que vous m'avez causés et qui ont conduit à l'énorme retard que le livre a enregistré, À vous, mes compagnons de l'ombre, sans qUI ces informations ne seront jamais connues du public, À vous mes collaborateurs et à l'ensemble du groupe Futurs Médias, À vous qui, de près ou de loin, avez participé à l'élaboration de ce livre, Au peuple ivoirien, pour votre légendaire hospitalité.

Adresse électronique: kimikikiko@yahoo.fr

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Sommaire

Préface.
PREMIERE PARTIE

...

......

.9

Le livre d'Abidjan
CHAPITRE I « Akwaba », Bonne CHAPITRE II

"

13

arrivée.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .15

Le Père Noël en treillis
CHAPITRE III

29 37 47

Cama val à Abidj an Du Putsch au Pouvoir: la dure réalité du terrain
DEUXIEME PARTIE

Le complot du cheval blanc
CHAPITRE I

59 61 69 73 89 103 .115

La rupture entre Gueï et IB Le procès des Généraux Bougobri, un agneau dans la junte
CHAPITRE II

Le scrutin de tous les dangers Le calme qui précède les dangers
CHAPITRE III

Le calvaire de la prison

TROISIEME

PARTIE

Le silence de la communauté internationale
CHAPITRE I

139

RFI dans la danse: Claudy Siar au cœur de l'entreprise xénophobe
CHAPITRE II

.141 .149 .157 169

,

'Le cheveu Wade" dans la soupe ivoirienne

CHAPITRE III

La mort comme marchandise
CHAPITRE IV

Un musulman dans une église
QUA TRIEME PARTIE

Pèlerinage en terre mossi
CHAPITRE I

183 ..185 .213

Le périple de Banfora : Dolodougou
CHAPITRE II

Bamako en fièvre

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Préface
Après l'accession à l'indépendance de son pays, le président Félix Houphouët-Boigny, leader africain charismatique, s'impose incontestablement en père fondateur d'une nation qui doit son essor économique à ses immenses richesses, ses infrastructures routières et à sa politique de tolérance et de paix entre ses multitudes d'ethnies et d'étrangers qui vivent dans le pays en toute harmonie. Sa disparition va, en réalité, révéler que loin d'être fondée sur un socle juridique et culturel indissociable, la construction de la nation ivoirienne ressemblait plus à un compromis d'ethnies dont la survie dépendait uniquement de celle du père fondateur. Le choc aurait été moins violent dans la gestion de la crise ivoirienne si le déficit démocratique, conséquence de l'explosion sociale après la mort du chef, n'était pas une des grandes faiblesses de sa politique. Bercés durant tout son règne par des discours particulièrement axés sur la culture de la paix, de l'hospitalité et de la concorde sociale, les Ivoiriens vont se réveiller brutalement en assistant, impuissants, à la montée d'une folie meurtrière, à des scènes de violences sans précédent et à la naissance d'une subtile législation d'exclusion dont tous les héritiers et acteurs de la vie politique sont comptables devant les générations futures. Les violations graves des droits de I'homme qui ont émaillé les incidents survenus depuis la disparition de Félix Houphouët-Boigny redonnent à ce livre toute son importance du fait qu'il est, en même temps, l'œuvre d'un témoin et

d'une victime de ces faits et du drame quotidien que vivent beaucoup de personnes en terre ivoirienne. Ce vécu quotidien du drame a suscité chez l'auteur, à un moment où il est habité par le doute de l'angoisse, sa nouvelle tentative de définition de l'échelle des valeurs entre la notion de liberté et le sens de la vie. Qu'est-ce qu'il y a de surprenant dans cette démarche quand on sait que la plus belle définition de la torture qu'il m'ait été donné l'occasion d'entendre dans ma carrière d'avocat et de professionnel du droit a été l'œuvre d'une victime de tortures. Interpellé sur son sort lors du procès des généraux Palenfo et Coulibaly, que j'ai eu l'honneur de défendre, un soldat, victime de torture parce que cité parmi les assaillants supposés vouloir assassiner le général Robert Gueï, a lancé à la face de ses juges qui lui demandaient: «Qu'est-ce que c'est que la torture ?» : «C'est lorsque, au paroxysme de la douleur qu'on lui inflige, un homme en arrive à souhaiter la mort et que celle-ci refuse de venir ». Dans cette bataille féroce qui se déroule autour de l'héritage houhouëtiste c'est malheureusement le petit peuple insouciant qui subit à la place des véritables acteurs. D'ailleurs, à une de mes questions adressées à un assaillant victime d'acte de tortures et devant m'amener à mesurer le degré de responsabilité du général Robert Gueï dans ces pratiques, dont les impressions m'intéressaient au moment où on a conduit ce soldat, taché de sang et torturé au palais, pour le lui présenter, la victime a répondu que le général lui a adressé comme mot de bienvenue: Mon petit, quand les éléphants se battent, ce sont les herbes qui meurent.

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Les hommes politiques ivoiriens devraient méditer cette boutade d'un grand auteur qui faisait remarquer que hériter du foyer des ancêtres, c'est en conserver la flamme et non les cendres. Que restera-t-il de la Côte d'Ivoire chère à Félix Houphouët-Boigny, s'il n'est pas mis fin, dans le plus bref délai, à la situation chaotique engendrée par la bataille autour de sa succession? Au-delà de ses histoires vécues et racontées par l'auteur de cet ouvrage, beaucoup d'autres exemples sont ignorés du public par crainte d'avoir à subir des représailles de membres de milices armées et qui évoluent, jusqu'à ce jour, en toute impunité. Le sort du journaliste franco-canadien, Guy André Kieffer, suite à son enlèvement et à sa disparition pouvait être celui de Bacary Touré. Au-delà de la comparaison, cette situation interpelle la conscience de tout un chacun. Et la plus belle expression nous a été fournie par l'auteur du livre qui, dans un témoignage poignant, restitue une parcelle de vérité dans ce qui est convenu d'appeler l'imbroglio ivoirien.

Me Boukounta Diallo, Avocat au Barreau de Dakar

Il

PREMIERE PARTIE

Le livre d'Abidjan

CHAPITRE

I

« Akwaba », Bonne arrivée
C'est avec cette expression de bienvenue, sous une fine pluie salvatrice, que j'ai découvert la cité d'Abidjan. Le lundi 20 décembre 1999. Quatre jours avant que la soldatesque ivoirienne, sous les ordres du sergent-chef lbrahima Coulibaly et sous la supervision de Boka Yapi, ne s'invite dans le débat politique. Je venais d'arriver en terre ivoirienne, au détour d'un long et périlleux périple qui, de Sebkha en Libye, m'a conduit à Dirkou, dans l'extrême nord du Niger, en passant par la légendaire cité d'Adages, témoin malgré elle, depuis la nuit des temps, de la grandeur, mais aussi de la bassesse des hommes. Du fait de sa position de carrefour migratoire stratégique et de pont naturel entre l'inhospitalier désert du Sahara et le reste du continent noir, Dirkou la rebelle est une ville cosmopolite. Cette ville se trouve, par un pur hasard, être le point de rencontre de tous les bandits recherchés du monde. Mais aussi de tous les persécutés que l'Occident n'a pu recueillir. C'est aussi la ville de tous les "apatrides" ou encore des soldats bannis des rangs et autres trafiquants en tout genre. C'est aussi le lieu d'escale où, émigrants de passage pour l'eldorado européen et rebelles

touaregs se côtoient dans une totale indifférence. Cette villelà, quoiqu'appartenant à l'Ètat du Niger, est un no man 's land où personne ne contrôle véritablement rien. Et, un jour ou l'autre si l'on n'y prend pas garde, elle sera la ville qui déstabilisera toute la région. En tout cas, c'est dans cette ville que, pour la première fois, j'ai entendu parler du cheikh Oussama Ben Laden, "le bras armé de l'islam". Comme Jean Des Bandes Noires, ce cousin préféré du pape Léon de Médecis, l'homme qui avait évité bien des raclées à la chrétienté. Il se disait, dans cette partie du Niger, qu'un natif de l'Arabie, originaire du Yémen devait, par la voie des armes, rendre l'honneur aux musulmans. Nombreux, ici, sont ceux-là qui, pour des raisons qui leur sont propres, évitent d'associer Arabie à Saoudia. Pour eux, accepter de dire Arabie Saoudia revient à soumettre la terre de l'islam à une famille, un clan, une tribu. Or, pour eux, l'Arabie qui a vu naître le prophète (PsI) ne peut et ne doit pas être la propriété des Ben (la famille) Saoud. Il se disait aussi que ce cheikh Oussama allait laver 1'humiliation subie à Sabra et Shétilla et rendre aux musulmans la mosquée d'Omar, quatrième lieu saint de l'islam et hisser la bannière verte sur cet édifice confisqué depuis des années par les sionistes grâce à la complicité du « grand Satan américain ». Le cheikh Oussama Ben Laden n'était pas là, mais son représentant, ce jour-là, avait, avec brio, donné une extraordinaire leçon d'histoire à la foule venue l'écouter. Ce jour-là, devant plus d'une vingtaine de personnes, le conférencier du jour avait promis que «le cheikh Oussama devait par la force du kalachnikov et par un vent violent venant du ciel et de la mer rendre le sourire aux musulmans ». À cette période-là, dans cette ville, même si Oussama Ben Laden n'était jamais venu au Niger, la grande masse l'avait acclamé, élu et nommé «Saif Al Islam» (le glaive de

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l'islam). Et c'est plus tard que le monde entier entendra parler de lui. C'est au détour donc de ce même périlleux périple que j'ai découvert la ville de Niamey, sa capitale, avant de par le Burkina Faso rejoindre le pays des mille lagunes. Un triste après-midi! On était à quelques heures exactement du commencement de la longue nuit dans laquelle le pays allait sombrer. La capitale, en cet après-midi, ressemblait à toutes ces villes, hantées, au-dessus desquelles plane le spectre de la guerre civile, comme en témoignaient les nombreux charognards qui voltigeaient dans son ciel. J'étais étranger à la réalité du pays. Pourtant, l'invitation que m'avait faite dans le bus un compagnon ivoirien avec qui j'avais voyagé de Bobo-Dioulasso à Abidjan au débat sur la situation politique de la Côte d'Ivoire aurait dû me permettre de sentir le danger du bourbier dans lequel j'allais m'enterrer. Mais hélas... Dans le car de la compagnie Sito qui nous conduisait du Burkina vers la Côte d'Ivoire, l'homme a tenté, en vain, de m'expliquer comment un étranger, de surcroît un Burkinabé, voulait s'imposer dans un pays qui n'est pas le sien, avec la ferme ambition d'y devenir président de la République. Après plusieurs tentatives polies d'esquiver les remarques gênantes et ségrégationnistes de mon compagnon, j'ai fini par lui dire que la situation de son pays ne m'intéressait pas. Lorsque je disais cela, sans le savoir, je prenais déjà part à la guerre que les dirigeants politiques ivoiriens se préparaient à se livrer. Une guerre à laquelle des milliers de personnes, contre leur gré, allaient être mêlées. Car, quoi que l'on dise, si quelqu'un prétend comprendre la crise ivoirienne sans la vivre, c'est qu'on la lui a mal expliquée. La crise sociopolitique ivoirienne, c'est un condensé de mensonges organisé et perpétré contre un homme, une ethnie et un groupe pour assouvir un destin présidentiel.

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Blotti dans le canapé qui me sert de dortoir, à la rue]2 de Tréich-ville, dans la maison de jeunes compatriotes sénégalais où je suis hébergé le temps de m'insérer dans la vie active, j'assistais, dubitatif, à l'avant-première du désolant et tragique spectacle auquel j'allais, sans le savoir ni le vouloir, assister, loin de ma Casamance natale et de ses palétuviers. L'atmosphère est torride et le climat inhospitalier et dans le ciel luit un soleil particulièrement chaud pour le jeune Sénégalais de Dakar, habitué que je suis au climat océanique qui berce ma ville adoptive. Abidjan, en cet aprèsmidi de dernier lundi d'avant Noël, repose dans la torpeur des villes hantées par les démons de la guerre fratricide qui la guette. Dans les rues, les regards menaçants des forces de l'ordre à l'endroit des visiteurs que nous sommes enseignaient que la ville était menacée de toutes parts par d'invisibles ennemis que la cécité collective avait identifiés à travers les Mossi et tous ceux qui, comme moi, en ces heures folles de I'histoire du pays des mille lagunes, avaient commis le suprême péché d'être loin de chez nous. De Ouangoulo, à la frontière avec le pays des hommes intègres, à Abidjan, la capitale de l'Eburnie, partout, à tous les postes de contrôle de police, ces hommes, censés représenter la loi, nous ont reproché ce «crime ». Le seul mot, commun à la grande majorité de mes frères ivoiriens, qu'ils soient« corps habillés» ou civils, était: «que faites-vous chez nous? », « Pourquoi ne restez-vous pas dans votre pays? » Si au début, c'est par le racket systématique, avec violence physique et morale, à tous les postes de contrôle que l'on payait ce crime, sous le règne du « Boulanger », par contre, c'est parfois, hélas, au prix de sa vie qu'il se paye. Après s'être vu arraché tous ses biens, y compris papiers d'identité. Les Ivoiriens, en cette veille de Noël, semblaient figés face aux rumeurs chancelantes, dans la crainte d'y déceler des signes annonciateurs des calamités prochaines. Mes frères 18

ivoIrIens, faute de rien pouvoir faire pour éviter la confrontation, se sont résignés à la voir venir. Et, dans cette collective entreprise suicidaire, un fatalisme bien africain leur a fait trouver un bouc émissaire à leur malheur. Et, c'est tout naturellement que les Burkinabé et, à travers eux, toute une communauté d'apatrides, furent, ainsi, stigmatisés et indiqués du doigt comme les ennemis de la Côte d'Ivoire. Cette mère qui les a accueillis et nourris. De mémoire d'Ivoirien, jamais débat n'avait autant suscité de passions et de haines parfois entremêlées. Depuis plusieurs mois déjà une vive polémique sévissait à Abidjan et dans tout le pays. On demandait aux Ivoiriens, pour la sauvegarde de la pureté de leur nationalité, de se diviser en groupes, selon leur degré d'enracinement dans le pays. Pour cela, avec le concours d'éminents universitaires, comme le professeur Pierre Kipré, de nouveaux termes ont fait leur apparition pour accompagner le nouveau concept ségrégationniste: l'ivoirité. L'ivoirité, c'est l'histoire d'un vieux: Félix HouphouëtBoigny (Nanan, le bélier). Le bélier, Nanan, qui, après avoir trop longtemps gardé le pouvoir, est mort sans avoir eu le temps de régler définitivement son héritage. C'est aussi et encore l'histoire d'un mégalomane avide de pouvoir: Henri Konan Bédié (Nzuéba, le faiseur de pluie). Mais, aussi, celle d'un trublion "manœuvrier boulanger". Je veux nommer Laurent Koudou Gbagbo. C'est aussi celle d'un général que la boulimie du pouvoir a perdu: Robert Gueï (Bob, le SaintCyrien, le garçon de Biancouma, le Père Noël en treillis). Et c'est, enfin, celle de l'homme à cause de qui les Ivoiriens ont brûlé leur très beau pays: Alassane Dramane Ouattara (le Mossi, le Ché). Mais I'histoire sera biaisée parce que le nom de Pépé Paul, l'homme qui lors d'une émission dénommée une heure pour convaincre à la RTl a osé revendiquer et assumer la paternité de cet horrible concept en déclarant: «Je suis le père de I 'ivoirité» ne sera pas cité. 19

Pour lui l'ivoirité c'est: «l'art de magnifier la pureté de la race ivoirienne ». Comme dans la Genèse de la Bible, au commencement était le pouvoir et le pouvoir était Houphouët. Long et complexe ont été, pour les populations ivoiriennes, la marche historique et le sacrifice qu'a consenti Nanan HouphouëtBoigny pour la construction d'un peuple ivoirien. Selon les vœux du vieux, à l'image de celui cosmopolite américain, le peuple ivoirien devait être fort et respecté. Prospère et paisible. De l'acquisition de son indépendance, le 7 décembre 1960, jusqu'à la mort de Nanan rendue publique à la même date de l'année chrétienne 1993, trente-trois années d'absolu et solitaire règne du Bélier s'étaient écoulées. Ancien ministre français, le médecin, spécialiste en maladies tropicales, avait, en récompense des services rendus à la mère patrie, la France, été désigné pour diriger son pays d'origine. Comme c'est la mode sur le continent au sortir de la colonisation, lorsque, contrainte par le grand tournant irrésistible de l'histoire, que mon maître, l'écrivain Ahmadou Kourouma a appelé «Les soleils des indépendances», la France s'est battue pour installer son serviteur HouphouëtBoigny au pouvoir. Fidèle à son statut, le propriétaire terrien, Houphouët, mènera une grande politique foncière en encourageant la culture des produits industriels, notamment le café et le cacao qui aux côtés d'autres cultures ont occupé une place de choix dans l'agriculture ivoirienne. Mais cette agriculture était largement dépendante de la main-d'œuvre, bon marché, des saisonniers venus des grands voisins du grand Nord: le Burkina et le Mali. Pour mieux imprégner ce beau monde au travail de la terre, le président Houphouët avait décidé que, « désormais, la terre n'appartiendrait qu'à ceux qui la travaillent». Et, ainsi, venant de loin, les nouveaux volontaires pour la mise en 20

valeur des terres ivoiriennes avaient répondu favorablement à l'appel de Nanan, abandonnant, de ce fait, femmes, enfants et avenIr. De Niafounké au Mali, à Fada NGourma dans l'extrême Nord du Burkina Faso et au-delà, était née une nouvelle passion: l'aventure. Dans la tête de ces nouveaux immigrants, la Côte d'Ivoire apparaissait comme l'eldorado et son Président, le messie. Arrivés par vagues successives, ces gens ont été accueillis grâce à la politique qu'Houphouët avait mise en place. Cette politique permettra à des milliers d'individus de s'installer et de travailler avec et pour les Ivoiriens. À leur arrivée, malgré l'assouplissement des mesures d'obtention de terres, les nouveaux arrivants, dépourvus dans leur grande majorité de toutes richesses matérielles, ne pouvaient y accéder que grâce à la vieille tradition africaine du tutorat. Chaque nouvel arrivant était pris en charge par une famille ivoirienne qui lui confiait l'entretien et la mise en valeur de sa terre. À ce moment-là, les autochtones confinaient leurs enfants aux études et à la gérance du fruit du labeur des paysans. Dans leurs cours migratoires, si les Maliens, d'origine malinké dans leur écrasante majorité, s'arrêtaient dans le grand Nord chez leurs cousins sénoufos et malinké autochtones que le commun a désignés sous le patronyme de: «dioula » (commerçants), les Burkinabé, par contre, s'aventuraient plus profondément au sud et au sud-ouest chez les peuples animistes dont une infime minorité venait juste d'accéder à la bonne parole évangélique. Si, dans leur politique d'intégration, les populations malinké du Mali et celles de Côte d'Ivoire ne trouvaient pas trop de difficulté à s'entendre grâce à la culture, la langue et la religion qu'ils ont en commun, pour ceux qui étaient partis au sud, par contre, ces facteurs avaient été un grand blocage. Et, comme en pareil cas c'est le besogneux qui devait aller vers le besoin, 21

les Mossi, par une extraordinaire détermination, se sont mis à apprendre et à parler la langue de leurs hôtes, avec, parfois, une aisance qui frôle l'aliénation. Lorsque je débarquai à Abidjan, je n'avais pas d'adresse précise. J'avais tout juste, en tête, cette vérité bien de chez moi qui dit: l'enfant d'une bonne mère ne dort jamais le ventre creux et ce bon vieux proverbe africain qui dit: celui qui donne au pauvre, prête à Dieu. Oui, c'est au nom de ces deux vieilles vérités que j'ai quitté mon pays, une année plus tôt, pour le vaste continent africain à la recherche de la fortune. Mais, en lieu et place, j'ai été le témoin, malgré moi, de la bassesse des hommes et de leur cruel cynisme lorsque l'amour pour le fauteuil, symbole du pouvoir suprême, les hante. Je ne suis ni sociologue, ni historien, encore moins un quelconque spécialiste de la question ivoirienne, car à ceuxlà, vous avez su mentir. Vous avez, par une extraordinaire manie de falsification de la vérité, dont vous semblez être maître, caché le supplice des populations ivoiriennes. Avec moi, vous n'avez pas pu. Car aucun cortège n'accompagnait mes déplacements. Aucun signe ne me distinguait des autres « coupables». Je partageais avec eux les tracasseries que vous leur faisiez subir sur les routes et dans les quartiers. Et, avec ce même petit peuple, j'ai constamment partagé la même peur du gendarme. Je ne suis ni un observateur défenseur des droits de l'homme, ni un quelconque agent de renseignements. Je ne suis qu'un simple aventurier et tout juste un des multiples témoins de vos innombrables crimes. J'avais, disais-je, au détour d'un long et périlleux voyage qui me conduisait de Dirkou dans l'extrême nord du Niger en passant par Ouagadougou, la capitale du pays des hommes intègres, décidé de me rendre en Ebumie. Après avoir été hébergé à Tréich-ville, j'ai déménagé à Adjamé, dormi à Boli-Bana et finalement posé mon baluchon à Koumassi Haoussa-bougou, vers le boulevard Valérie Giscard d'Estain 22

(Le boulevard de la mort). Dans ce quartier où j'habitais, j'assistais, tous les jours, tétanisé devant la télévision nationale (RTl la 1er), à la basse campagne de dénigrement, d'insultes et de diabolisation de Alassane Dramane Ouattara (ADO) et de sa bande d'apatrides (Dioula) que la folie collective assimilait aux étrangers. Poussé, par une démente ambition présidentielle, Henri Kanan Bédié, ayant senti la force de nuisance de son adversaire politique et comme pour une femme convoitée la règle veut qu'elle ne revienne qu'à un seul prétendant, a décidé de se débarrasser de ADO par tous les moyens. À cette fin, il s'était entouré de tout ce que la Côte d'Ivoire comptait d'intellectuels malhonnêtes et de beaux parleurs, en manque d'auditoire. Tous les jours, à la radio nationale et dans la presse écrite notamment Le National de Tapé Koulou, c'est à boulets rouges que les journalistes tiraient sur l'homme. Ironie de I'histoire, pourtant, lorsqu'en 1990 le pays traversait sa mauvaise passe c'est cet homme-là qui, aujourd'hui conspué, menacé de mort et accusé comme « Iznogoud» de vouloir être calife à la place du calife, est venu à son secours. Comme le messie, il était accueilli par une bande de zélateurs chevronnés dont l'un d'eux, le journaliste hagiographe Ben Soumahoro, aujourd'hui à la table du prince Gbagbo, avait dit de lui: «pour ne pas épouser les idées de Ouattara il ne faut pas le rencontrer ». Dans un zèle de néophyte, le j oumaliste, charmé par le génie de Ouattara, témoignait, quelles que soient vos idées, en sortant de chez lui, vous partez avec les siennes, si vous ne voulez pas penser comme lui, il ne faut pas le rencontrer. J'étais jeune, certes, et insensible à la politique. Mais, les articles consacrés, en son temps, par la presse ivoirienne à ce messie sont encore gravés dans ma mémoire. Lorsque je l'ai vu pour la première fois, de loin, Alassane m'est apparu sous les traits d'un homme au regard inoffensif, aux gestes 23