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Crimes de sang et pouvoir au Congo-Brazzaville

De
274 pages
Cet ouvrage cherche à faire le point sur l'ensemble des assassinats politiques les plus connus, et qui ont donné lieu à des procès truqués. Son auteur est le premier à ouvrir des brèches dans le système de défense des politiques. Les conclusions de la Conférence Nationale étaient attendues depuis une décennie. L'auteur les livre à titre posthume dans ce livre. Grâce au sérieux de ses investigations, à la qualité des interrogatoires et à la pertinence de ses propres analyses, il laisse à la postérité des thèses crédibles qui se démarquent nettement des précédentes par la rigueur de la démonstration.
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CRIMES DE SANG ET POUVOIR AU CONGO BRAZZAVILLE
LES ASSASSINATS DE LAZARE MATSOKOTA, JOSEPH POUABOU, ANSELME MASSOUEME, ANGE DIA W ARA, MARIEN NGOUABI ET PIERRE ANGA

http://www.librairieharmattan.com harmattanl @wanadoo.fr

«J L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8953-6 EAN : 9782747589536

ALBERT ROGER MASSEMA

CRIMES DE SANG ET POUVOIR AU CONGO BRAZZAVILLE
LES ASSASSINATS DE LAZARE MATSOKOTA, JOSEPH POUABOU, ANSELME MASSOUEME, ANGE DIAWARA, MARIEN NGOUABI ET PIERRE ANGA

Préface de Denis PRYEN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-polyteclmique ; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest
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de Kinshasa

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus

F. HOUTART (Sous la direction de), La société civile socialement engagée en République démocratique du Congo, 2005. Octave JOKUNG NGUENA, Initiative PPTE: quels enjeux pour l'Afrique ?, 2005. Pasteur José BINOUA, Centrafrique, l'instabilité permanente, 2005. Albert M'PAKA, Démocratie et administration au CongoBrazzaville,2005. Jean-Pierre PATAT, Afrique, un nouveau partenariat NordSud,2005. Robert Edmond ZIAVOULA, Le Congo, enjeu territorial et développement local, 2005. Mwayila TSHIYEMBE (sous la direction de), La transition en République Démocratique du Congo: bilan, enjeux et perspectives, 2005. Paul SONI-BENGA, Les non-dits des violences politiques du Congo-Brazzaville,2005. domi Jean Marie DORÉ, Résistance contre l'occupation en Région Forestière. Guinée 1800-1930,2005. Mamadou Dian Cherif DIALLO, Répression et enfermement en Guinée. Le pénitencier de Fotoba et la prison de Conakry de 1900 à 1958,2005. N'do CISSÉ, Les rites initiatiques chez les Sénoufo, 2005. François DURPAIRE, Les Etats-Unis ont-il décolonisé l'Afrique noire francophone ?,2005. Eugénie MOUA YINI OPOU, Le Royaume Téké,2005. Dominique QUENUM, Ouidah au coeur de son destin, 2005 Pierre ERNY, L'éducation au Rwanda au temps des rois, 2005. Placide MOUDOUDOU, Jean-Paul MARKUS, Droit des institutions administratives congolaises, 2005. Gabriel HAMANI, Les Notables Bamiléké de I 'OuestCameroun: rôle et organisation dans les institutions traditionnelles,2005.

Je dédie ce livre

A mes parents, pour leur attention permanente endroit;

à mon

A Bernadette MASSAMBA et olga Marthe LOEMBA, pour le soutien affectif et les multiples prières au Christ en ma faveur;

A MES ENFANTS, pour le calvaire vécu pendant mon exil et mon indisponibilité momentanés à leurs côtés;

Au Docteur Dominique Nativelle de Drancy et François LHOTE de l'hôpital Avicenne de Bobigny pour le réconfort psychologique qu'ils m'ont apporté pendant sa rédaction;

A la MEMOIRE DE Grégoire MA VOUNIA, de la « cause» qui m'a aidé à élever mon niveau théorique.

SOMMAIRE

PREFACE

.....

9
11 25 27 28 38 44 52 55 71
75 82 89 91 128 134 147

AVANT PROPOS
I

- LE .

..................

. .

REGLEMENT DE COMPTE DE 1965...... Brazzaville le 15 Février 1965. .. . .. .. .. .. .. ... .. De l'Action Congolaise au Groupe de Mpila. L'étrange machination. .........
La conjuration. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

.

1977................ V LES PREMIERES ARRESTATIONS ET L'ASSASSINAT DU CARDINAL EMILE DIA YENDA ..... . La mort de Barthélemy Kikadidi................ VI - L'AFFAIRE PIERRE ANGA.................... . La déchéance politique de Pierre Anga. . .. . ... . La désobéissance civile et la répression

. Le Complot '" IV - L'ENIGME DU 18 MARS

Pourquoi alors cette liquidation ...................... L'exécution ........................... 11- LES CRIMES DE 1972 ET 1973.................. . L'assassinat de Franklin Boukaka et de Elie Théophile Itsouhou ... .... . Le maquis de Goma tsé-tsé et la fin de Ange Diawara .......................................... III - LA MORT DE MARIEN NGOUABI.......... . L'imposture judiciaire ........... . La réalité du coup d'état du 18 mars 1977....

.
.

.........

-

175 200 217 219 238 265

d 'Owando.

. . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. . . . . .. . . . . . . . .. . .

VII

- ANNEXE............................................

PREFACE
La tumultueuse histoire politique du Congo Brazzaville est triste en scènes macabres. La conférence nationale tenue à Brazzaville au début de la décennie 1990 a recensé 3000 morts depuis l'indépendance obtenue en 1960. Victimes anonymes ou célèbres, la plupart d'entre elles ont été liquidées dans des conditions atroces à l'abri des regards indiscrets. On comprend dès lors que de tout temps les responsables politiques soient sur leurs gardes et essayent toujours, avec succès, d'étouffer les tentatives destinées à élucider ces crimes. Le pacte politique du silence a fait ses preuves face à la revendication civile de la transparence. En témoignent les décevants essais successifs sur l'assassinat de Marien Ngouabi, qui n'ont été en définitive qu'un piteux plagiat de la rumeur. L'ouvrage d'Albert Roger Massema cherche à faire le point sur l'ensemble des assassinats politiques les plus connus, et qui ont donné lieu à des procès truqués. Il est le premier à ouvrir des brèches dans le système de défense des politiques. En sa qualité de président de la commission « Assassinats» de la conférence nationale, il est parvenu à entrer dans l'intimité des responsables politiques contemporains de ces assassinats. Il a pu ainsi obtenir des informations parfois confidentielles, en interrogeant les différents acteurs, les amis et Iou les adversaires politiques
des victimes, ou en infiltrant

- comme

il l'a fait à propos de

l'affaire MATSOKOTA, POUABOU et MASSOUEME certains cercles de réflexions sur le crime politique. Les conclusions de la conférence nationale sur ce dossier étaient attendues depuis une décennie. L'auteur nous les livre postmortem dans le présent ouvrage. Grâce au sérieux de ses investigations, à la qualité des interrogatoires et à la pertinence de ses propres analyses, il laisse à la postérité des thèses crédibles qui se démarquent nettement des précédentes par la rigueur de la démonstration. Son livre mérite d'être lu. Il ouvre des pistes de réflexion pour comprendre la vérité. Tout n'est certes pas parfait, mais c'est paradoxalement dans ses imperfections que se trouvent les ressorts qui vont activer la réouverture de certains dossiers sensibles qui, aux yeux de l'opinion nationale ne sont pas clos. Une chose est sûre: ce livre fera l'effet d'une bombe dans la classe politique. Ceux dont les activités criminelles s'exerçaient dans l'ombre du pouvoir, et qui maintenant sont exposés à la lumière des projecteurs ne peuvent plus fignoler. Une seule alternative leur est offerte à présent: réagir ou périr. Denis PRYEN

AV ANT-PROPOS

Ancienne colonie française, le Congo1 n'a accédé à la souveraineté internationale que le 15 Août 1960. Cette jeune République est pour reprendre l'expression de Jean Ziegler, une protonation d'Afrique noire2 ; ce continent qui cumule les indices les plus catastrophiques et les plus inquiétants en matière de productivité agricole, de santé, de pression démographique, de famine, de multiplication des réfugiés, de mortalité infantile, d'analphabétisme des femmes, bref cette triste zone du globe où l'espérance de vie de l'homme ne dépassait guère en 1990 la moyenne de cinquante trois ans3.

I Dont je suis ressortissant. 2 J'appelle protonation (du grec protos: «primitif» « rudimentaire ») écrit-il, laformation sociale qui gouverne aujourd'hui les trois quarts du continent. La protonation ne désigne ni une nation en formation, encore qu'elle produise pour ses membres les symboles élémentaires d'un sentiment « national », ni une nation achevée qui serait pervertie. Elle ne désigne pas non plus une pseudo-nation. Mais une sociabilité rudimentaire, limitée dans sa construction asservie aux seuls besoins de ceux qui l'organisent de l'extérieur. Elle est avant tout une création de l'impérialisme. Elle n'exprime qu'une souveraineté fictive, la totale dépendance de l'économie du pays à l'égard du centre métropolitain. C'est la présence au pouvoir local de satrapes qui manient avec intelligence un discours « désorienteur nationaliste» (Fanon) qui assure la permanence de la protonation. Nombre de ces satrapes entretiennent des liens particuliers non seulement avec les sociétés multinationales et les groupes financiers, mais aussi avec l'Etat français. Main Basse sur l'Afrique, Paris SEUIL, 1980. 3 Source Banque Mondiale: Bilan du PANUREDA 1990.

Cette situation de précarité et de misère, ce spectre permanent de profonds déséquilibres sociaux et d'un destin incertain ne sont pourtant pas les fruits d'une «malédiction divine ». Ils sont autant les produits de la longue histoire de domination et d'exploitation coloniale que le continent a traversée. La conséquence du néocolonialisme actuel et surtout de l'incapacité des élites africaines à générer un modèle de développement cohérent et dynamique, fondé sur la mobilisation adéquate de ses immenses potentialités. Il est de notoriété que depuis plus de trente ans, la classe politique africaine est essentiellement corrompue et obéit à une lubie volontariste de la reproduction mécanique. Elle s'est illustrée par la mise en place d'Etats rentiers et vassaux qui ont culminé dans une véritable « clochardisation» des masses africaines. Gaspillages et gabegies institutionnalisés, abrutissement et avilissement des masses à travers un système d'allégeance clientéliste, ethnique et clanique; corruption du pouvoir et de la société entière, bureaucratisation excessive des structures administratives, dépravation des mœurs, délabrement total du tissu social, crimes politiques à travers l'élimination physique des opposants, ont été les gains fabuleux de cette gestion privée et prédatrice de l'Etat par une caste de privilégiés. Trente années d'une pratique sociale, politique et criminelle à maints égards, qui ont conduit l'Afrique au chaos total. Famines, pillages, luttes estudiantines, grèves et émeutes quasi régulières, en sont aujourd'hui la rançon, même si ces événements, souvent très tragiques, laissent parfois augurer un nouvel espace de la lutte pour la conquête des premiers droits démocratiques élémentaires. 12

En effet, depuis quelques années, la majorité des pays afticains est entrée dans un processus de changements politiques et constitutionnels. Seuls, quelques-uns d'entre eux restent encore à l'écart de ce processus, cependant pas pour longtemps, ainsi que le montrent les craquements réguliers des régimes les plus autoritaires (Zaïre, Togo etc.). Mais, ces changements constitutionnels nés essentiellement des répercussions de la «crise de l'Est» en Aftique et guidés par une option « démocratique» paternaliste, sous le sceau de conférences nationales ambiguës fortement influencées par l'occident. Ils n'aboutissent donc pas à une rupture avec les pratiques antérieures et à une recomposition de la classe politique afticaine désormais soumise à un véritable contrôle social du peuple. Il serait très illusoire de croire ipso facto à l'instauration d'une réelle démocratisation de la vie politique et économique, l'Aftique ayant en quelque sorte choisi de mettre le «vin nouveau» dans les «vieilles outres ». A propos de cette classe politique et de son incapacité à promouvoir une véritable gestion démocratique de la société, les événements en cours au Congo, et même au Bénin, souvent cités en exemple parce que des « élections libres» ont permis une transition pacifique entre un régime issu d'un coup d'Etat militaire et le régime de multipartisme imposé par la conférence nationale, le prouvent très bien. Les différentes cliques de l'ancien parti unique blanchi de tous leurs crimes au sortir d'une conférence nationale imposée certes par une forte mobilisation populaire mais, récupérée hélas et contrôlée par des forces obscures à travers un jeu complexe d'alliances 13

ethnocentristes, cherchent à imposer au nouveau système un cadre de survie. Ce qui renforce sans doute la conviction selon laquelle l'Afrique Noire n'évoluera pas vers la démocratie et le progrès social sous l'action de ses «chaussettes usées ». Il faut avant tout une «race »4 d'hommes nouveaux capables de conduire les changements souhaités et sortir l'Afrique de l'impasse. Notre plus grand handicap tient sans doute de ce que l'Afrique n'a pas de mémoire, et un peuple qui n'a pas de mémoire n'a en réalité aucun avenir, dans la mesure où il ne sait pas d'où il vient, où il en est et où il va. L'Afrique n'a pas de mémoire au sens où elle n'a pas intégré, dans ses traditions, le principe de la transmission du patrimoine historique. Ce qui voue malheureusement de nombreux faits historiques à l'oubli et recouvre d'un voile opaque les analyses et les solutions préconisées au sujet du drame auquel elle est confrontée, en faisant la part belle à des considérations, somme toute, superficielles. Ceci explique pourquoi de nombreux Africains, cultivés et de bonne foi, ont sincèrement cru à un «décollage continental », après le discours démagogique de la Baule. L'objectif véritable de ce discours n'était que de rééquilibrer la domination néo-coloniale, en prévenant et en récupérant les effets, induits, inévitables de la «crise de l'Est» en Afrique, oubliant d'un trait que, de tout temps, l'Occident a été le paravent des dictatures en place, allant parfois jusqu'à intervenir militairement pour écraser les révoltes légitimes et démocratiques des peuples. Comment
4 Le mot race n'est pas utilisé ici dans un sens biologique et raciste mieux racisant. La race désigne ici l'élite nouvelle dont ce continent a tant besoin. 14

ne pas nous être rappelé que l'aide occidentale tout comme la «prime à la démocratie» ne sont qu'un support de recolonisation, impérativement assujettie à un alignement servile aux intérêts des Etats occidentaux et de leurs multinationales? Comment pouvons-nous espérer sortir de notre désastre si nous ne dépassons pas notre dynamique de lutte fondée sur des micros états éclatés notamment par de nombreux clivages claniques et tribaux, au détriment du bloc continental qui œuvrerait efficacement avec les autres ensembles du Sud pour l'instauration d'un nouvel ordre économique mondial, facteur essentiel de notre développement? Comment pouvons-nous croire que ces dictateurs, vêtus aujourd'hui de peaux d'agneaux5, et leurs cliques de courtisans, qui ont longtemps agi en marge de toute culture démocratique, soient encore habilités à façonner l'Afrique nouvelle? Décidément, l'Afrique Noire est toujours mal partie, et comme le fait remarquer Nkrumah, notre domination extérieure ne survit que par notre infantilisme et notre manque de maturité6. Il est en tout cas des faits si marquants que la conscience d'un peuple ne peut et ne doit oublier. Son interrogation constante permet de tirer les leçons et de prémunir l'avenir. Parmi ces faits, j'ai décidé d'évoquer les crimes politiques des régimes africains en prenant l'exemple du Congo, que je connais le mieux, et de réinterpeller
5 Biya, Houphouët Boigny, Sassou-Nguesso, Bongo, Hassan IL Abdou Diouf, Mobutu, etc. 6 K.Nkrumah, Conscientism, Londres, Nelson 1964. 15

l'opinion sur des pratiques qui sont encore si courantes sur le continent. Un peu partout en Afrique noire, il a été prouvé que les dictatures militaires et Iou les oligarchies bureaucratiques ou compradores qui se sont succédées depuis les indépendances fictives ont secrété les détentions illégales, la torture, l'assassinat, les exécutions extrajudiciaires et les disparitions comme moyens fondamentaux de gouvernement. Et le Congo, qui en apparence semble offrir une figure moins répressive, en est pourtant un exemple parfait. La conférence nationale, à laquelle j'ai activement participé au sein de la formation politique dénommée LA CAUSE, m'a offert le privilège d'être l'un des dépositaires de cette terreur d'Etat. En effet, au cours de ces assises que nous avons tenté de transformer en «états généraux» et dont j'avais été l'un des principaux dirigeants, j'ai eu l'audace de déclencher le premier, par un discours très radical, le processus de démantèlement de la classe privilégiée au pouvoir. J'ai dénoncé ouvertement les abus du système et j'ai exigé la comparution publique de ses gestionnaires. Une commission, chargée d'élucider toutes les atrocités commises par les différents régimes et d'en déceler les auteurs immédiats, avait été mise sur pied. Malheureusement, celle-ci a siégé sans succès. Pour en avoir assuré la présidence, j'étais devenu un personnage à réputation double. Les uns me tiraient leurs chapeaux, tandis que d'autres me vouaient aux gémonies parce que, selon eux, j'avais été acheté par les anciens dignitaires au point de brouiller la vérité. La commission «Assassinat» de la conférence nationale, qui de l'avis 16

général aurait pennis l'éviction du Président Denis SassouNguesso, dernier symbole du monopartisme, sur qui pesaient d'énonnes présomptions criminelles, avait accouché d'une souris dans la mesure où elle n'avait pu faire la lumière sur les dossiers qui lui avaient été confiés. Cette deuxième opinion sur ma personne, fruit d'un jugement trop sommaire sur le travail de cette commission que j'avais dirigée, m'avait profondement touché, je dirais même meurtri. C'était vraiment dommage. Alors que, par mes convictions et mon engagement, j'avais suscité au sein de la jeunesse congolaise et sans doute africaine l'espoir de voir émerger une nouvelle génération de « politique ». Voilà que les conclusions de cette commission faisaient de moi une figure controversée. Il fallait donc que je m'explique et, c'est ce que je vais essayer de faire dans ce livre. A chaud: c'est un risque. Mais devant la soif de vérité de l'opinion, devant les interrogations pennanentes des jeunes sur les hommes qui ont commandité, sous le couvert des institutions, les crimes crapuleux qui émaillent l'histoire du Congo, devant la nécessité de réécrire cette histoire immédiate et de préserver à l'avenir de telles horreurs, n'était-il pas impérieux de témoigner, même modestement comme c'est le cas, plutôt que de s'en tenir à un mutisme préjudiciable à toute la collectivité? J'ai longtemps hésité avant de me résoudre à admettre, qu'en période d'ouverture démocratique, l'Histoire du Congo, ne saurait plus être globalement traitée comme un secret d'Etat. Et, si tragique soit-elle, l'occulter hypothèquerait plus toute prospective sur ce pays que ne le 17

feraient sa divulgation et son analyse: on ne pourra aider le peuple à cicatriser ses plaies qu'en faisant la pleine lumière sur son Histoire et non en confortant le mensonge officialisé. Comment et pourquoi Lazare Matsokota, Joseph Pouabou et Anselme Massouémé, trois hauts fonctionnaires congolais, ont-ils été enlevés et assassinés un soir de 1965 à Brazzaville? Pourquoi aucune enquête n' a-t-elle été ouverte sur cette affaire et quelle fut la place des hommes au pouvoir à l'époque dans ce triple assassinat? Au cours de sa tentative de maquis, le «guevaromaoïste» Ange Diawara a-t-il été abattu au Congo ou livré vivant par les autorités zaïroises en échange d'autres prisonniers, et ensuite assassiné comme l'a soutenu la rumeur publique? Qui a et pourquoi a-t-on commandité la mort de Franklin Boukaka et de Elie Théophile Itsouhou : deux de ses anciens compagnons, extraits de prison une nuit et sauvagement abattus dans la périphérie nord de Brazzaville? Que s'est-il passé réellement le 18 mars 1977 à l'état-major lorsque le Président de la République, Marien Ngouabi a été assassiné? Y a-t-il trouvé la mort ou s'agit-il d'un montage policier? Pourquoi la famille Marien Ngouabi, sa femme, ses enfants et ses proches parents continuent-ils à observer un silence coupable ou à mentir? Quelle était la place du commando de Barthélemy Kikadidi 7 dans le scénario et comment ce dernier a-t-il été abattu alors qu'on le savait sans armes et qu'il aurait pu éclairer le peuple? S'il avait été réellement l'assassin de
7

A qui fut officiellement

imputé le crime.

18

Marien Ngouabi, pourquoi avoir fait des funérailles presque officielles alors que les dépouilles des autres présumés coupables n'ont jamais eu droit à des sépulcres? Pierre Anga, l'un des protagonistes de l'affaire Ngouabi et ancien compagnon de Sassou-Nguesso, aurait-il pu organiser et animer un maquis constituant une menace réelle pour le pouvoir avec trois pistolets mitrailleurs (AK PM AK), un fusil de chasse, son oncle, ses deux frères et sa fille? A-t-il été réellement impliqué dans une tentative de coup d'Etat en 1987? Pourquoi avoir mobilisé toute une armée pour ce qui peut en réalité apparaître comme une simple affaire de détention illégale d'armes? Quelle a été la logique politique qui a guidé cette institutionnalisation du crime et pourquoi la conférence nationale n' a-t-elle pas pu élucider ces dossiers? Toutes ces questions sont vitales pour notre peuple et l'opinion africaine; elles intègrent son histoire. Des milliers de gens se les posent, moi aussi bien sûr. Et puisque la conférence nationale est encore si proche, commençons par elle. En fait, l'idée ou la conviction selon laquelle la conférence nationale aurait pu faire la lumière sur l'ensemble des crimes politiques8 commis sous la « révolution congolaise », relève de la naïveté populaire.

8

3000 cas selon les chiffres avancéspar la conférence nationale mais
faille bien définir l'assassinat

en réalité près de 200, encore qu'il politique. 19

Non seulement pareille entreprise était matériellement impossible dans le cadre d'un tel forum, mais en plus il aurait fallu que la commission siège des années entières pour y arriver. En réalité, récupérée par les forces (tribales ou claniques) qui continuent à dominer la scène politique congolaise, la conférence nationale a fini par être manipulée au point où, s'agissant du dossier « Assassinat », si le principe de la dénonciation des actes criminels était acquis, l'éclosion de la vérité n'était plus souhaitée. Chacun des groupes ethniques s'est rétracté pour couvrir les pseudo-leaders compromis dans ces affaires. Je continue à me demander comment on aurait pu traiter, en vingt six jours, les centaines de plaintes relatives aux crimes politiques déposées sur la table de la conférence nationale? N'aurait-il pas fallu, en raison des objectifs autant de moralisation de la vie publique que de réconciliation et de sauvegarde de «l'unité nationale» assignés à ces assises, opérer un choix9, traiter dans la mesure du possible des grandes affaires ayant suffisamment entamé «l'unité nationale »10, en tirer les conséquences politiques et soumettre aux instances judiciaires de l'après conférence les éléments nécessaires à l'ouverture des poursui tes pénales 11?

9 Avec bien sûr sa part d'arbitraire. JO A supposer bien sûr qu'elle eût été une réalité sociale de l'époque, dans ce pays où, depuis l'indépendance, les replis ethniques ou régionalistes ont toujours primé sur l'idée de nation. Il Cette démarche qui nous a paru la plus rationnelle n'a pourtant pas manqué d'être taxée de politicienne sous le prétexte fallacieux que les affaires choisies visaient certaines personnalités précises. 20

L'erreur, dans l'appréciation des conclusions de la commission, n'a-t-elle pas consisté à considérer la conférence nationale comme une fin en soi et non comme le début d'une ère nouvelle? Bien plus, comment aurions-nous pu faire la lumière sur les dossiers traités, lorsque l'accès à certaines archives (sécurité d'Etat, primitifs de procès antérieurs, etc.) nous a été interdit sous le prétexte que nous n'étions pas assermentés, lorsque le contact avec certains témoins ne nous a pas été facilité ou enfin lorsque nos moyens d'investigations juridiques et même financiers ont été strictement limités? Comment aurions-nous pu permettre l'éclosion de la vérité lorsque la majorité des témoignages recueillis par la conférence nationale, soit en plénière, soit en commission, sur le dossier « Assassinat» ont été mensongers? Qu'il s'agisse des déclarations d'acteurs et de gestionnaires principaux telles que celles de Michel Bindi, André Hombessa, Ambroise Noumazalaye, Pascal Lissouba ou de celles (très applaudies) de Mamoye, Jean Ngouabi, Jacques Okoko, Joachim Yhombi-Opango dans la mort du Président Marien Ngouabi. Tous, ou presque ont menti. Même monseigneur Ernest Nkombo président du Présidium de la conférence nationale, représentant de l'Eglise (symbole de la pureté morale), pour des raisons qui me sont totalement inconnues, a menti ou favorisé consciemment le mensonge12.
12Je n'en veux pour preuve que le fait de m'entendre dire par le prélat en raison de notre insistance à pénétrer les archives d'Etat:... Votre commission commence à me taper sur les nerfs. Que voulez-vous obtenir? Pensez-vous faire la lumière dans une affaire où le propre fils 21

Ce n'est pourtant pas tout. La commission « Assassinats» elle-même, composée en partie de membres

qui se sont fait élire par la conférence nationale avec des
intentions bien arrêtées et d'experts choisis apparemment sur la base de leurs compétences, n'a pu éviter d'être traversée par les clivages politiciens de la conférence à telle enseigne qu'elle a été incapable de déterminer les responsabilités de certaines personnalités dans les affaires qui ont été instruites. Qui aurait pu deviner pendant la conférence nationale que la fausse accusation du colonel Mazela contre le général Ngollo, selon laquelle ce dernier avait crevé les yeux au président Massamba-Débat, avant son exécution, visait à le discréditer dans l'opinion, afin de permettre au général Mokoko et aux partisans de Yhombi-Opango, d'avoir désormais un contrôle total sur l'arméel3 ?

de Ngouabi m'a confié avant de témoigner sur la tribune de la conférence nationale qu'il ne pouvait dire la vérité parce que «les tontons» qui avaient tué son père se trouvaient dans la salle et qu'il n'entendait pas « lui aussi» sacrifier sa vie... Ce qui signifie bien que son témoignage a été complètement faux, mais pire, il avait la bénédiction de l'évêque pour dérouter toute l'opinion publique en quête de vérité. Autre chose: alors que la commission avait interpellé le président Sassou pour avoir sa version des faits, Mgr Nkombo a délibérément mis en place une seconde commission qui est allée au palais entendre les explications de Sassou nuitamment. Un membre de notre commission (l'abbé Portella aurait, semble-t-il, assisté à cette séance demeurée secrète et dont aucun compte-rendune nous a étéfait.) N'avait-on pas là la preuve flagrante de la duplicité du prélat? (Confidences faites à l'auteur par M Sassou-Nguésso) 13 J'ai été moi-même contacté pour apporter unfaux témoignage contre le général Ngollo à lafaveur des « états généraux », de l'armée. 22

Pouvait-on imaginer que les déclarations intempestives en plénière de Jean Ngouabi qui affirmait en savoir gros sur la mort de Marien Ngouabi (dont il était le confident) et qui prétendait détenir des documents très compromettants (cassettes) qu'il n'a jamais pu présenter, faisaient partie d'une mise en scène dont l'acte suivant était joué par Me Okoko, ce «procureur innocent» du procès Marien Ngouabi qui n'a pas hésité à demander la tête de dix citoyens alors qu'il les savait n'être que l'aile armée du mouvement de Massamba-Débat et que «les autres couraient toujours »14, cet homme tout-puissant à l'époque qui affirmait avoir lu les documents de Barthélemy Kikadidi, qui non seulement n'en a jamais divulgué la teneur, mais encore n'a pas jugé nécessaire de rouvrir une autre enquête à la lumière des faits nouveaux qu'ils contenaient, et qui a même savamment réussi à mettre en exergue la piste Sassou-Nguesso dans la mort de Marien Ngouabi? La conférence nationale avait-elle pu comprendre que la neutralisation, comme sanction préconisée par le groupe de Mpila à l'encontre des trois victimes de février 1965 signifiait bien leur mise à mort, et, qu'en marge de cette cellule, fonctionnait selon les pratiques héritées de la FEANF par nos conjurés, un noyau clandestin qui décidait de tout? Pourquoi le colonel Garcia Mboumba a-t-il menti publiquement sur les mobiles et les circonstances dans lesquelles il a abattu le capitaine Kimbouala-Nkaya ?

l4 Lire à ce propos l'opuscule publié par Me Okoko pendant la conférence nationale et intitulé « Qui a tué Marien Ngouabi », page 4. 23

Pourquoi Mamoye a-t-il tronqué l'enlèvement du cardinal Biayenda et quels étaient les moyens mis à la disposition de la commission pour arracher les aveux ou briser les pactes de silence manifestement scellés entre les différents complices? Avec le recul du temps, la seule chose dont je suis convaincu aujourd'hui, c'est que la conférence nationale n'a pas voulu faire la lumière sur les assassinats inexpliqués, perpétrés sous le monopartisme ; trop d'intérêts particuliers étaient enjeu.

24

I - LE REGLEMENT

DE COMPTE DE 1965

BRAZZAVILLE LE 15 FEVRIER 1965 Il était neuf heures ce matin là. La nouvelle de l'assassinat de. trois hauts fonctionnaires congolais (Lazare Matsokota, Anselme Massouémé et Joseph Pouabou) se répand comme une traînée de poudre et plonge la capitale du Congo, dans une atmosphère de pré guerre civile. Les marchés se vident en un clin d'œil: les vendeurs et les acheteurs se précipitent chez eux. Dans les écoles, les parents vont vite reprendre leurs enfants, entrant parfois en altercation avec certains enseignants, qui n'ont aucune instruction officielle et refusent de laisser partir les élèves. Dans les entreprises et les administrations situées pour la plupart au centre-ville, les employés abandonnent leurs postes, pour rejoindre précipitamment leur domicile dans les quatre quartiers populaires de Brazzaville: Poto-Poto, Moungali, Ouenzé et Bacongo. Des unités motorisées de la gendarmerie, de la Jeunesse du mouvement national de la révolution (JMNR) et de la défense civile sillonnent les artères de la capitale. Cependant, mise à part la fausse alerte qu'elle provoqua le 15 Jévrier 1965, il n'y eut pas de suite à cette affaire qui survint deux jours après une intervention prémonitoire au Parlement du Premier ministre Pascal Lissouba qui annonçait l'imminence d'une «gymnastique militaire» dans le pays. Elle fut donc étouffée. Les émeutes n'éclatèrent pas; et malgré le procès organisé à huis clos par Marien Ngouabi à son arrivée au pouvoir en 1968, l'on s'interroge toujours, tant sur les mobiles et les circonstances dans lesquelles ces trois personnalités ont trouvé la mort que sur la main noire qui les a frappées.