Cruelle Côte d'Ivoire

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Dépassant les faits d'actualité rapportés par la presse, l'auteur remonte aux causes du conflit puis analyse les conditions psychologiques qui ont entraîné cinq semaines de calvaire pour les Ivoiriens. Il examine les actes des deux camps au regard des principes qu'ils revendiquent et en relève les contradictions. Il souligne les similitudes des attitudes de Ouattara et de Gbagbo, leur absence de scrupule et leur culte de leur propre image.
Publié le : jeudi 1 septembre 2011
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EAN13 : 9782296467583
Nombre de pages : 148
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Cruelle Côte d’Ivoire
L’éléphant et le « machin »Collection ″Le droit en marche ″


dirigée par C. Garrier



″Le droit en marche ″ est une collection qui fait le point sur
l’évolution du droit dans le vécu des peuples qui furent
colonisés, et ses retombées dans les sociétés contemporaines,
africaines et française.
Le droit est une construction vivante issue de la société à
laquelle il est appliqué. Analyser le droit en marche ne se borne
pas à appliquer la méthode juridique aux textes, mais à
observer :
- les hommes :
o les hommes politiques et leurs conseils qui rédigent ce
droit,
o les fonctionnaires chargés de sa mise en œuvre,
- la société dans laquelle le droit est né ;
- celle à laquelle il est appliqué ;
Le droit est également, à un moment déterminé, l’outil du
groupe qui a su par ruse, par manœuvres, s’emparer du pouvoir.
Le droit colonial a imposé une relation entre deux civilisations aux
mœurs, aux coutumes, à l’histoire notoirement différentes.
Les indépendances n’ont pas entraîné l’abrogation des textes
du droit colonial, ni leur remplacement par des dispositions
dérivées des coutumes africaines. Le droit continue d’être écrit
dans la langue du colonisateur alors que les « parlers locaux »
sont très vivants. La sociologie des vécus ne peut être ignorée.
L’étude du droit ne peut être dissociée de celle de
l’économie. L’Afrique est aujourd’hui un enjeu entre grandes
puissances.
La collection se doit de publier des ouvrages qui couvrent
l’ensemble de ce panorama et offrent aux gouvernants actuels et
aux oppositions, les outils d’une perception rénovée de ce
continent et d’une autre façon de le gérer, d’y vivre et d’y
produire. Le Toubabou
Cruelle Côte d’IvoIre
L’éléphant et le « machin »D u m ê m e a u t e u r
Le millefeuille ivoirien – un héritage de contraintes,
Éditions L’Harmattan, 2005.
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56066-6
EAN : 9782296560666SIGLES UTILISÉS DANS L’OUVRAGE




ADO Alassane Dramane Ouattarra
APO Accord politique de Ouagadougou (mars
2007)
AQMI Al Qaeda au Maghreb islamique
CEDEAO Communauté économique des États de
l’Afrique de l’Ouest
CEI Commission électorale indépendante
CIJ Cour internationale de Justice (La Haye)
CPI Cour pénale internationale (La Haye)
CSNU Conseil de Sécurité des Nations unies
FAFN Forces armées des Forces nouvelles (armée
insurgée du Nord ; les « rebelles » dans le
parler des fidèles de Gbagbo)
FESCI Fédération étudiante et scolaire de Côte
d’Ivoire
FRCI Forces républicaines de Côte d’Ivoire (armée
nationale issue de la reconversion des FAFN)
JORCI Journal officiel de la République de Côte
d’Ivoire
MPIGO Mouvement patriotique ivoirien du grand
Ouest (armée insurgée de l’Ouest)
ONUCI Organisation des Nations unies en Côte
d’Ivoire
ONUCIFM Emetteur en FM de l’ONU en Côte d’Ivoire
PAA Port autonome d’Abidjan
PDCI Parti démocratique de Côte d’Ivoire ;
initialement, branche ivoirienne du RDA
PS Parti socialiste français
RDA « Rassemblement démocratique africain » ;
parti panafricain fondé par Houphouët-
Boigny en octobre 1946 à Bamako

7 RDR « Rassemblement des républicains » ; parti
fondé par division du PDCI, récupéré par
Alassane Dramane Ouattara
RHDP « Rassemblement des houphouétistes pour la
paix » ; parti politique qui résulte de
l’association du PDCI et du RDR
RTI Radio, télévision ivoiriennes (devenue « voix
de Gbagbo », elle a été doublée par la TCI au
service d’ADO ; elle disparait après
l’arrestation de Gbagbo)
SIR Société ivoirienne de raffinage
TCI Télévision de Côte d’Ivoire : nouvelle
télévision publique
UA Union africaine
UE Union européenne
UGTCI Union générale des Travailleurs de Côte
d’Ivoire


8 PROLOGUE


« La guerre civile […] est […] toujours
favorable au réveil de l’initiative
populaire […] La raison en est simple :
elle trouble, elle ébranle dans les masses
cette disposition moutonnière si chère à
tous les gouvernements, et qui convertit
les peuples en autant de troupeaux […]
1qu’on tond à merci » (Bakounine) .



2En 2004 , l’auteur écrivait que Laurent Gbagbo n’était pas
venu sur le trône pour un mandat, ni pour deux, mais pour y rester
jusqu’à son trépas comme l’avait fait Houphouët-Boigny. Le mois
de novembre 2010 et les cinq mois qui ont suivi, après les
tergiversations qui ont marqué les huit années précédentes, ont
confirmé cette opinion. La prochaine étape aurait été la
modification de la constitution de la Côte d’Ivoire : la limitation à
deux du nombre des mandats présidentiels, eut été tout
simplement effacée, ce qui eut ouvert à Laurent Gbagbo la longue
route offerte depuis de nombreux siècles, aux rois baoulés. Le
paradoxe souligné dans le précédent ouvrage, résulte de ce que
Laurent Gbagbo est issu de la seule tribu à laquelle on ne connaît
aucun passé monarchique. Le chef de village, le « Gbagnon »
(beau gosse) peut être débarqué à tout moment, au besoin avec
quelque peu de violence.
Dans la logique de Gbagbo, tout est bon pour s’emparer du
trône et le conserver. En 1990, il avait fait crier « Houphouët
voleur » par les enfants des écoles primaires pour déstabiliser le
régime en place et se faire connaître ; en 1995, allié à Ouattara
dans le « Front républicain » contre Bédié, il avait organisé,
animé le « boycott actif », faisant couper les arbres pour

1 Bakounine, Théorie générale de la révolution, Les nuits rouges,
2008, p. 346.
2 Le Toubabou, Le millefeuille ivoirien, L’Harmattan, Paris, 2005.

9 encombrer routes et pistes et limiter l’accès aux bureaux de
vote, faisant escamoter des urnes, etc.
En 2000, allié en apparence avec Robert Guéi, il obtint que
Tia Koné, président de la Cour suprême, donna une apparence
de légitimité à l’élimination des concurrents les plus dangereux,
el hadj Lamine Fadiga, Emile Constant Bombey, Henri Konan
Bédié, Alassane Dramane Ouattara. Resté seul en piste, à
l’exception de quelques « seconds couteaux », il profita de la
stupidité des militaires qui s’étaient attaqués au président de la
Commission électorale indépendante, Honoré Guié, devant
l’œil des TV, le mardi suivant le dimanche électoral ; le
mercredi, il faisait marcher les foules au risque, si les militaires
s’accrochaient au pouvoir, de faire tuer quelques milliers
d’Ivoiriens. Le pouvoir « par tout moyen » implique une
absence totale de scrupule : plutôt cent mille morts que de voir
échapper le trône.
Houphouët-Boigny se méfiait de tout ce qui était musulman
au point de n’avoir entrepris aucune relation diplomatique avec
les pays du golfe arabo-persique avant 1990. Il a donc laissé le
Nord de la Côte d’Ivoire dans son état de nature, à l’exception
des villes qui jalonnent la route Abidjan-Ouagadougou, et d’une
tentative de plantation sucrière et d’une usine de production de
3sucre de table à Ferkésédougou . À l’Est du pays, la route
s’arrêtait à Bondoukou ; elle fut prolongée par Bédié jusqu’à
Bouna. Tout l’angle Nord-est de la Côte d’Ivoire, riverain du
Ghana puis du Burkina Faso, jusqu’à Sinématiali, est resté
jusqu’à ce jour le paradis des braconniers et des contrebandiers.
Dans le département d’Odienné, aucune voie goudronnée entre
Boundiali et la préfecture, pas d’électrification hors de cette
ville et de la sous-préfecture de Madinani ; celle de Séguélon,
même en est dépourvue. Pourtant une ligne à haute tension
traverse le département, exportant le courant, passant au-dessus
de Ngoloblasso qui ne connaît que la lampe-tempête ; ses
habitants sont conscients d’être laissés pour compte. Les pistes
sont si mauvaises, les traversées de rivières si risquées sur

3 Confiée à H. K. Bédié, cette initiative a été interrompue par un
scandale financier. Pour éloigner H. K. Bédié, Houphouët-Boigny le
fit nommer à la Banque mondiale, à Washington.

10 quelques fers-U posés en travers, que les « Libanais » hésitent à
venir y acheter des ignames particulièrement réputés.
Le brassage des populations, la traversée de la Côte d’Ivoire
pour s’envoler d’Abidjan vers La Mecque, ont permis aux
habitants de ce département marginalisé, de voir que ce
dénuement leur était réservé. La mort d’Houphouët-Boigny leur
fit espérer un changement ; il fut mince : la route Bondoukou-
Bouna précédemment évoquée, le projet BAD-ouest à Man
destiné à aider au développement de formes agricoles nouvelles
dans cette région, telle la pisciculture de tilapias et de
machoirons (silures), l’aide au démarrage de petites plantations
de café au profit des jeunes déscolarisés, etc.
En 1998, ADO avait lancé le slogan « c’est parce que je suis
musulman qu’on m’interdit d’être candidat », attirant la
clientèle électorale nordiste. Le slogan de l’« ivoirité » inventé
par l’entourage de Bédié fut l’océan qui brisa la potiche. La
sensation d’une « Côte d’Ivoire à deux vitesses » fut renforcée
et devint thème politique.
Paradoxalement, l’« ivoirité » fut inventée pour la politique
électorale d’un Baoulé dont les ancêtres ne sont arrivés qu’au
èmeXVIII siècle dans ce qui deviendra beaucoup plus tard, la
Côte d’Ivoire. Jusqu’à cette lointaine époque, les Sénoufos
étaient un peuple forestier (Pr Legré Okou Henri) ; ils furent
repoussés vers la savane par l’envahisseur baoulé. Marginalisés
par Houphouët, assimilés par le parler populaire aux Malinkés
dans le signifiant « Dioula », ils ne furent plus que les
« Rebelles » à partir de la fin de 2002.
La constitution rédigée en 2000, à moins d’une bonne foi et
d’une fraternité très solides, ne pouvait déboucher que sur un
désastre : elle ignore l’histoire du pays.
Un texte de droit, parce qu’il fixe une règle que tous doivent
appliquer, doit être clair, écrit en termes que tous comprennent
de la même manière. Cette constitution est un tissu
d’ambiguïtés.
Les Nordistes qui avaient cru que ce texte enterrait
l’« ivoirité », déchantèrent lorsque les deux coups d’État
fomentés par Gbagbo en 2000, les exclurent d’un jeu politique
confisqué par le plus rusé, le plus vicieux.

11 Le temps que les plus entreprenants comprennent qu’à
défaut de pouvoir voter avec un bulletin, on peut voter avec un
fusil, qu’ils s’arment et s’organisent, l’insurrection éclate.
Laurent Gbagbo maintenu en place par les « forces
d’interposition », ce que sa propagande a eu soin de dissimuler,
manœuvre pendant huit ans pour éviter une élection dont il sait
qu’elle lui serait fatale. Il n’y consent qu’après qu’un bureau
d’études ait affirmé à la légère, qu’elle lui serait favorable.
Son échec électoral lui donnait l’occasion de devenir le
« chef de l’Opposition » et de proposer, sur le modèle
4britannique, que ce titre soit légalement reconnu , de même que
l’eut été la fonction de « gouvernement de l’ombre » (shadow
cabinet). Une telle construction eut fait de la Côte d’Ivoire une
référence démocratique.
Refusant l’échec, Gbagbo affiche une nouvelle fois son
absence de scrupule et plonge le pays dans la violence,
convaincu que les armes lui donneraient ce que les urnes lui ont
refusé ; il était aussi convaincu que les « machins », comme ils
le firent au Cameroun, au Burkina Faso, au Togo, au Gabon,
etc, préserveraient ses droits d’occupant. Il n’avait peut-être pas
perçu que l’affaire du Rwanda (1994) exploitée par sa
propagande affirmant le « crime contre l’humanité » de la
France, avait favorisé un retournement de la politique
5internationale et l’introduction de l’« ingérence humanitaire » :

4 Leader of the Opposition of Her Majesty.
5 « Le droit d'ingérence […] est la reconnaissance du droit qu'ont une
ou plusieurs nations de violer la souveraineté nationale d'un autre État,
dans le cadre d'un mandat accordé par une autorité supranationale »
(C2A Consulting, 3 janv. 2011). L’ingérence humanitaire vise à
intervenir pour préserver une population d’une calamité causée par la
politique publique, ou devant laquelle le gouvernement est impuissant.
« Le concept d’ingérence humanitaire [a été actualisé] au cours de la
guerre du Biafra (1967-1970) pour dénoncer l’immobilité des chefs
d’États et de gouvernement face à la terrible famine que le conflit
avait déclenchée » (C2A Consulting, 3 janv. 2011). Le massacre de
800 000 personnes au Ruanda a favorisé l’adoption du concept
d’ingérence préventive au profit de personnes en danger. Au sens
strict, il n’y a pas eu ingérence en Côte d’Ivoire puisque l’ONU et
Licorne sont initialement intervenues à la demande du gouvernement

12 une instance internationale se substitue à un État qui néglige de
prendre soin de sa population, est incapable de le faire ou qui
l’écrase physiquement.
Plus encore, ayant demandé en 2005 l’intervention de
l’ONU pour superviser et valider le processus électoral, son
caprice suffisait d’autant moins pour balayer les représentants
de l’institution internationale, que l’accord avait été également
signé par ses opposants, Bédié et Ouattara.
L’usurpateur abattu, reste à construire une conscience
nationale par-delà deuils et traumatismes et rebâtir une Côte
d’Ivoire dont seule la démographie est croissante.
Dans le texte qui suit, les références à la Déclaration
universelle des Droits de l'Homme de 1948 sont fondées
sur la « proclamation » inscrite dans l’alinéa 5 de la
constitution adoptée le 23 juillet 2000.


Abidjan, 16 juin 2011

en place. Prétendre le contraire (ce qu’a fait la RTI au service de
Gbagbo) relève d’une propagande qu’aurait applaudie Joseph
Goebbels qui n’aimait pas les Français auxquels il reprochait « le
diktat de Versailles » (1919). Quel diktat, les Français ont-ils imposé
aux Ivoiriens ?

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