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Culture du développement en Asie

De
238 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 230
EAN13 : 9782296338470
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CULTURE DU DÉVELOPPEMENT EN ASIE

Collection Points sur ['Asie dirigée par Alain Forest

Déjà parus: Laurent METZGER, Les sultanats de Malaisie, 1994. Richard SOLA, Birmanie: la révolution kidnappée, 1996. Laurent METZGER, Stratégie islamique en Malaisie, (19751995), 1996.

@L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5305-8

Firouzeh NAHA.VANDI

CULTURE

DU DÉVELOPPEMENT EN ASIE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L 'Hannattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

Remerciements

Il y a quelques années, le projet de ce livre est né à la suite de nombreuses discussions, sur le problème du développement et les difficultés qu'ont les pays du tiers-monde à briser le cercle vicieux du sous-développement, avec mes étudiants du diplôme d'études spécialisées en coopération au développement de l'Université Libre de Bruxelles. Je tiens à les remercier pour leur esprit critique, leurs encouragements et leur intérêt. Je souhaiterais également remercier mes collègues, les professeurs Jacques Nagels, Juan Soto-Godoy et Mario Telo qui m'ont soutenue, guidée ou aidée, tout au long de cette étude. Bien évidemment, ils ne sont pas responsables de mes interprétations. Ma gratitude va également à Monsieur Pambu Kita Phambu sans l'aide duquel la réalisation de ce livre n'aurait pu être menée à bien. Je n'oublie pas ma fille Roxane qui a dû subir le manque de disponibilité de sa mère.

Bruxelles, décembre 1996

Introduction

Tous ceux qui, élevés dans la civilisation européenne d'aujourd'hui, étudient les problèmes de l 'histoire universelle, sont, tôt ou tard, amenés à se poser, et avec raison, la question suivante: à quel enchaînement de circonstances doit-on imputer l'apparition, dans la civilisation occidentale et uniquement dans celle-ci, de phénomènes culturels qui -du moins nous aimons à le penser- ont revêtu une signification et une valeur universelles? Max Weber!

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L'objectif principal du présent ouvrage est d'explorer des pistes de réponse à l'échec des efforts de développement que l'on observe dans beaucoup de pays depuis la deuxième guerre mondiale. Pour ce faire, dans une première partie nous essaierons de montrer que les préoccupations principales des premières théories de développement étaient plus orientées vers les besoins des pays occidentaux que vers ceux des pays en voie de développement et qu'elles étaient le fruit de l'évolution de la pensée occidentale et celui d'une vision spécifique du monde. Il n'est, dès lors, pas étonnant que leur application, telle quelle, dans un contexte fondamentalement différent, n'ait pas toujours été couronnée de succès. Dans une deuxième partie, nous aborderons le cas de quelques pays ayant suivi ces modèles et rencontré de nombreux problèmes,

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Culture du développement

en partant de l'hypothèse que leurs dirigeants ont négligé l'utilisation de la culture autochtone et se sont coupés d'instruments efficaces de succès. Pour illustrer les possibilités ouvertes par la référence à des éléments propres à une culture, le cas du Japon sera évoqué, de même que celui de la Corée du Sud et de Taiwan, tous trois très représentatifs pour des raisons que nous aurons à démontrer. Le Japon n'est bien sûr plus un pays en voie de développement, mais c'est un pays non-occidental dont le développement n'a pas été similaire à celui de l'Europe et n'a pas eu lieu à la même période. Dans les trois derniers exemples la culture et la religion jouent un rôle primordial, c'est pourquoi nous reviendrons, en guise de comparaison, sur le cas de l'islam en Iran, en Malaisie et en Turquie. Les pays abordés dans cette deuxième partie font tous partie de l'Asie, ils ne sont pas parmi les plus défavorisés en terme de performance économique et c'est précisément ce qui les rend intéressants dans l'étude des échecs. Ils ont tous eu recours à des politiques nationalistes dans leur effort de développement et de modernisation, tout en donnant au concept des contenus quelque peu divergents.

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Dans une troisième partie, nous aborderons de plus près encore la négligence de la spécificité culturelle à travers les projets de développement en essayant de mettre l'accent sur les conséquences inattendues de certaines erreurs.

La trame essentielle de l'ouvrage est donc celle de la réflexion autour de l'échec des processus de développement en partant des conceptions diverses (culture du développement) qui ont orientées certains théoriciens et dirigeants. Notre conviction intime est que tout effort de développement doit venir de l'intérieur; qu'il ne peut être induit ou imposé sans que les individus concernés et en particulier les dirigeants au niveau national ne témoignent d'une réelle volonté de changement. Cette volonté ne peut naître sans une prise de conscience des besoins propre à chaque culture et sans la croyance en ses propres capacités. Le développement est une rude école où ceux qui partent en se sentant perdants d'avance ont peu de chance de voir le bout du tunnel. Au-delà des indicateurs, on est sous-développé parce que l'on se sent sous-développé. La conviction de pouvoir réussir fait partie de la victoire contre le sous-développement.

Introduction

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L'objet de cette étude
La pauvreté et l'inégalité, phénomènes vieux comme le monde, ont toujours affecté la comparaison des différentes régions de notre planète.2 Néanmoins, du point de vue de la réflexion, la prise de conscience de la pauvreté s'est probablement opérée, en Occident, au moment où se sont élaborés les mythes philosophiques du progrès.3 Jusqu'à la fin du 17ème siècle, les pays présentaient peu de différences, quant à leur développement économique et technique.4 L'Europe, au 15ème ou au 16ème siècle avait une production par habitant peu importante et sensiblement similaire à celle de l'Asie ou de l'Afrique, dont une majorité de pays sont, actuellement, considérés comme en voie de développement. Ce sont les conquêtes coloniales et la révolution industrielle qui ont provoqué une cassure et fait apparaître un fossé qui ne cessa de grandir entre les différentes entités. Jusqu'à cette période, les régions du monde fonctionnant sur des modes différents, il est très difficile d'établir une comparaison. D'une part, la distinction entre pays industrialisé et en voie d'industrialisation est anachronique et, d'autre part, si l'on se réfère aux critères récents qui partagent le monde en catégories spécifiques (les pays industrialisés occidentaux et les autres) les structures politiques, économiques et sociales d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine ne possédaient pas nécessairement les points communs qui permettent qu'on les rapproche dans une même catégorie. En conséquence, il est difficile de parler de politique ou d'économie des pays en voie de développement avant la création d'un ordre politique et économique semi-global. Les termes mêmes de pays arriérés, sous-développés, dépendants...n'ont de sens que dans un ordre global.5 Dans la première moitié du 19ème siècle, ces notions sont encore quasi absentes. Une société précapitaliste ou traditionnelle n'est pas sous-développée. L'une des caractéristiques du colonialisme européen est d'avoir créé un ordre politique et économique semi-global. Pays colonisés ou sous influence, tous ont dû adapter leurs structures à des critères européens de l'Etat ou de la gestion économique. Si la notion de développement apparaît avec la

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naissance du capitalisme, celle du sous-développement coïncide avec la deuxième guerre mondiale et les décolonisations. Ainsi, si la pauvreté est un phénomène récurrent, que le développement est un phénomène étudié depuis longtemps dans le monde occidental, la comparaison entre pays et le sousdéveloppement sont des domaines d'études plus récents. Les catégorisations naissent du contact et de l'ouverture du monde. C'est depuis la conférence de Bandung, en 1955, qui regroupait vingtneuf pays africains et asiatiques6 que prendra forme concrètement et d'un point de vue d'étude cet ensemble disparate sur lequel porte notre livre et que les spécialistes appelleront successivement, les pays sous-développés, ou de manière plus élégante en voie de développement, en développement ou tiers-monde? Dans les années soixante, à la suite des décolonisations beaucoup de dirigeants ne

désiraient que tirer un trait sur un passé, considéré comme humiliant,
et se tourner vers un futur, qu'ils espéraient prospère. En cela, beaucoup ont porté toutes leurs espérances sur la notion de progrès qui illustrait le développement du monde occidental.

L'espoir du progrès
La modernité, résultat du progrès, était la promesse d'un monde meilleur, une sorte d'espoir salvateur. Elle portait en elle l'idée du contrôle de la nature, d'un gouvernement rationnel, l'attente de paix et de justice sociale. La croyance au progrès, dont le résultat semblait se concrétiser dans l'Europe occidentale et les Etats-Unis d'Amérique, à travers la révolution industrielle et la démocratisation, a ainsi longtemps orienté et facilité l'imitation et l'application des modèles de développement conçus en dehors des pays en changement du tiers-monde.

Introduction

Il

La réalité
Aujourd'hui, il devient de plus en plus évident qu'il n'existe pas un pays en voie de développement typique.8 Alors que la littérature des années cinquante et soixante partait de l'idée de l'homogénéité du tiers-monde, entraînant des généralisations souvent abusives et des distorsions de la réalité, et ce quelle que soit l'école de pensée, les écrits actuels sont nettement plus nuancés. Conjointement, l'expérience de certains pays considérés, jusqu'à peu, en voie de développement, mais ayant réussi à casser le cercle du sousdéveloppement, tend à montrer les diversités de voies suivies et les possibilités dans la recherche du développement. Comme l'a mis en évidence Yves Lacoste, "au sein du tiers-monde, la diversité des situations économiques, sociales, politiques est beaucoup plus grande qu'au sein de l'ensemble "pays développés". Entre autres, écrit-il, "parce que les pays développés se trouvent essentiellement dans la zone tempérée, alors que le tiers-monde s'étend en fait sur toutes les zones climatiques [...] parce que les pays du tiers-monde sont très différents les uns des autres par leur peuplement et leur culture et parce que le nombre d'Etats du tiers-monde est nettement plus élevé"9. Pourtant, force est d'avouer que plus de cinquante ans après la deuxième guerre mondiale, beaucoup de pays du tiers-monde ne sont toujours pas sorti de l'impasse.IO Le volume absolu de la pauvreté n'a pas décliné. Le nombre de personnes vivant dans la pauvreté absolue avoisine les 800 millions, % d'entre eux se trouvent dans les zones rurales et les bidonvilles d'Asie.11 Le progrès semble avoir trahi ses promesses pour une large partie de I'humanité, son image est ternie, la violence et la pauvreté le nient.12 C'est bien ce que remarque Galbraith, "Dans les pays où sévissait la pauvreté de masse, l'Inde, le Pakistan, le Bangladesh, de vastes parties de l'Afrique et de l'Amérique Latine, la misère persiste largement inchangée".13 Alors qu'un humain sur dix vivait en ville en 1900, le seuil des 50% de citadins va être franchi à l'orée du 21ème siècle. En 2015, parmi les dix plus grandes agglomérations, une seule, Tokyo, sera située dans un pays développé. Pauvreté et calamités accompagnent souvent ces accélérations: 600 millions de personnes vivent dans des logements

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insalubres et dix millions de citadins meurent chaque année du fait de la mauvaise qualité des logements, de l'eau et de l'hygiène.I4 Les problèmes deviennent de plus en plus aigus et l'avenir de certains pays semble définitivement condamné.15 Conjointement, l'effondrement du monde soviétique met en évidence un nouveau type de sous-développement.16 Tout observateur du tiers-monde est saISI d'un sentiment d'impuissance et de lassitude au regard des problèmes qui existent ou peuvent surgir, de l'amplitude de la tâche à accomplir par rapport aux possibilités existantes dans de nombreux pays. Ainsi, on pourrait s'interroger sur l'optimisme de Barington Moore en 1967. "Parler d'un cercle vicieux peut entraîner comme conclusion que la situation est désespérée. Ce n'est pas le cas. Comme l'expérience historique le démontre dans d'autres pays récemment industrialisés, une politique existe qui peut casser ce cercle. Dans les grandes lignes, le problème et la solution sont très simples. Ils exigent l'utilisation combinée de stimulants économiques et d'impulsion politique pour pousser les paysans à améliorer la productivité et conjointement utiliser une partie importante du surplus généré pour construire une société industrielle. Derrière ce problème il y a un problème politique, l'existence d'une catégorie de personnes ayant la capacité et le
caractère pour forcer les changements."
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Mais, face à la situation actuelle, ne serait-ce, pour employer une expression de G. Frank, que la sociologie tout simplement qui, comme les pays sous-développés qu'elle étudie, devient elle-même sous-développée? Dans la grande majorité des cas, quel que soit le régime en place, l'échec des plans de développement, une misère accrue, un désarroi profond et ce qui semble une absence d'avenir font frémir. Beaucoup de solutions ont déjà été utilisées, des voies différentes parcourues, des scénari épuisés; de l'économie libérale à outrance à la révolution en passant par les modèles inspirés du marxisme, les lendemains désenchantent. Dans ce sens, les interventions étatiques et les pratiques libérales se rejoignent; avec leur bagage d'abus de pouvoir, de corruption, d'incompétence, d'indifférence, d'inégalités et d'injustices.18 Se pose, dès lors, la question du poids relatif d'un

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grand nombre de variables influençant la modernisation et le développement. On peut s'interroger sur l'origine des problèmes du tiers-monde, résultats d'influences endogènes ou exogènes, sur le poids des investissements étrangers, sur la responsabilité des institutions et des structures locales dans la définition, l'accélération ou le frein au développement. Quel est le rôle de la planification? Le progrès a trahi ses promesses de différentes manières. Alors que les uns ont atteint l'abondance matérielle, la dégradation de l'environnement et l'épuisement des ressources hypothèquent l'avenir des autres. Le secteur public des ex pays socialistes et capitalistes, des pays démocratiques et autoritaires, des pays développés et sousdéveloppés est impuissant. Les régimes du bloc de l'Est et de l'URSS se sont effondrés laissant de nombreuses populations dans le désarroi total. Parallèlement, les gouvernements des pays capitalistes ont de plus en plus de mal à résoudre leurs propres problèmes.19

Pourquoi?
Comme l'a écrit François Perroux, l'un des grands spécialistes du phénomène, le développement ne résulte pas d'une évolution spontanée, il n'est pas au bout d'un consensus sur l'intérêt commun, il ne se réduit pas à la réalisation de modèles conçus par des experts, ne se contente pas d'une pure et simple invitation morale à satisfaire les besoins de l'homme. Bien que certains éléments concourent à sa promotion, il ne peut être que le fruit d'une entreprise résolue, convergence des contraintes de réalité et de contraintes de vérité.20 Quant au progrès, dit-il, il faut le ressusciter, et substituer à une universalité abstraite et inefficace, telle que le 18ème siècle la rêvait, une universalité concrète. Le progrès est une tâche, pas une fatalité.21 Aujourd'hui, au delà des chifftes, ce que nous appelons "problème de développement" est pour la majorité du monde un problème quotidien: la faim, la maladie, le chômage, l'absence ou le manque de logement, la perte des valeurs qui donnaient un sens à la vie. C'est la hantise du corps à corps avec la souffrance et les changements. Si le problème du développement est bien cela, alors on peut s'attendre que le but des études de développement soit la compréhension et

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l'explication du phénomène sous ses multiples facettes et l'objectif des politiques de développement, l'éradication de ce fléau. Mais s'en est-on véritablement préoccupé? L'un des propos essentiels de ce livre est de montrer que dans une majorité de cas, ce n'est pas dans ce sens que le développement a été considéré. On peut s'interroger sur ce qu'a représenté la question pour les théoriciens. En 1972, Streeten distinguait quatre types de motivations d'études. Le fait que la pauvreté n'est pas inévitable, l'ambiance de la guerre froide qui entraîne une propagande des deux blocs pour résoudre le problème, la croissance démographique qui rend nécessaire le développement pour empêcher une misère croissante et enfin la pression politique exercée par le nombre élevé de pays ayant accédé à l'indépendance. Selon cet auteur, l'intérêt pour l'étude du développement vient du fait que les problèmes des ressources et de la pauvreté sont considérés comme urgents par rapport à l'explosion démographique et conjointement susceptibles d'être résolus si l'on tient compte de l'expérience européenne d'après-guerre. Ainsi, l'émergence de nouvelles nations dans la période de la guerre froide entraînait un intérêt légitime pour le développement "correct" de celles-ci. Streeten mettait dans ce sens l'accent sur les origines psycho-politiques et même militaires de la motivation des études de développement.22 De manière générale, les circonstances historiques et les événements expliquent largement la multiplication des écrits théoriques, à partir des années cinquante. A cet égard, la diminution de cette production, que l'on pourrait interpréter comme résultant de la lassitude qu'inspire une absence de solution, n'illustre-t-il pas le fait que les causes et les raisons qui la motivaient ont disparu? Les résultats limités, tant théoriques que pratiques des théories du développement ne sont ils pas une autre explication?23 La disparition du bloc de l'Est fera encore évoluer la situation. La source d'écrits en provenance d'Occident s'étant tarie, n'est-il pas temps que le tiers-monde se penche sur lui-même et repense ses problèmes? Pendant longtemps, l'étalage des défis a été lié à la question "comment modifier les sociétés et les cultures que nous rencontrons pour les rendre aptes à notre industrialisation"24, ce qui rejoint la

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constatation de Max Weber avec laquelle s'ouvre le présent ouvrage. Cette idée fait apparaître qu'être une société différente du modèle occidental est un obstacle, ce qui reste à démontrer et qui, si l'on prend l'exemple de certains développements récents, semble même être démenti. On peut s'interroger sur ce qu'a représenté la question du développement au niveau des politiques. Pour beaucoup de dirigeants des pays en voie de développement, ceux sortis de la colonisation comme ceux qui n'ont pas directement été colonisés, le principal souci a été de se maintenir au pouvoir plus que de lutter pour le développement. Qu'il soit héritier d'un passé colonial dans lequel le premier impératif a été d'obtenir l'obéissance des peuples ou qu'il soit dans les pays non colonisés dans la continuité d'un ordre par lequel le souci des dirigeants a été de réduire l'autonomie des potentats locaux, le pouvoir des pays en voie de développement a été et demeure fortement hiérarchique. Il est dans les capitales et sa première préoccupation est le maintien de sa primauté à travers les fonctionnaires de l'Etat. Comme le pouvoir colonial, dont il est issu, l'Etat doit se maintenir en extrayant les ressources de l'économie domestique et particulièrement celles du commerce générées par l'incorporation à l'économie mondiale. Dans une majorité de cas, les élites qui ont pris le pouvoir à l'indépendance ont dû, en raison de pressions internes oui et externes, réduire ou éliminer l'incongruence entre la société et l'Etat et se sont, dès lors, engagés dans un processus de construction de l'Etat. Toutefois, il est évident que les pays en voie de développement se distinguent entre eux en terme de superficie, de nombre d'habitants, de niveau de développement socio-économique, de mélange ethnique, de prédominance de la tradition culturelle, de l'idéologie des élites ou encore de leur situation géopolitique. Quant aux hommes politiques occidentaux le regard sur le tiersmonde ne prend pas toujours source dans un élan de générosité et d'inquiétude. De manière générale, le maintien ou la destruction d'un ordre politique et/ou économique, les exigences de la lutte pour le partage du monde entre deux blocs, étendre son influence...ont été des facteurs qui ont souvent orienté les décisions.

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La majorité des commentateurs du monde contemporain s'accordent à reconnaître que le développement est un problème. Une situation devient problématique lorsque tous ses postulats s'effondrent. C'est le cas des pays en voie de développement. A la suite du constat d'échec d'une majorité de plans de développement dans ces pays et de la situation catastrophique dans laquelle se trouve beaucoup d'entre eux, il devient évident que des transformations substantielles devraient se produire dans le comportement économique et politique des nations. Il s'avère nécessaire de s'interroger à nouveau sur le sens même du terme développement et ce qu'il requiert.

Le rôle de la culture
Un deuxième propos essentiel du présent ouvrage est que toute intervention de développement, tant au niveau national qu'au niveau international, oeuvre de gouvernements locaux ou de responsables extérieurs, doit tenir compte des circonstances particulières. Cela veut dire qu'il n'existe pas de modèle unique et reproductible à l'infini. Si modèle il y a, il doit être adapté. L'expérience nous montre que la culture et les traditions peuvent être des vecteurs puissants de développement et qu'elles ne constituent pas nécessairement un frein au changement. Pour être efficace, la production de valeurs communes doit s'inspirer de l'histoire et de la culture.25 Toute institution, toute pratique sociale doit être cadrée dans une continuité historique. L'histoire est un élément important de la construction des normes et des valeurs, tout comme l'est la culture qui, véhiculant un sentiment de continuité, peut être une force extraordinaire dans la création de normes légitimantes.26 L'analyse du rôle de la culture dans la création des normes n'est pourtant pas aisée car sa définition est elle même objet de controverses.27 Tylor la présentait comme "cet ensemble complexe qui inclut la connaissance, les croyances, les arts, la morale, le droit, les coutumes et toute autre capacité et habitude que I'homme acquiert en société."28 Ici la culture est considérée comme un comportement appris, ce qui en donne une appréciation assez vague. Plus récente, la définition structuro-linguistique de Geertz par laquelle la culture est vue par analogie au langage est plus pratique." C'est un système de

Introduction

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conceptions héritées exprimées sous forme symbolique par lequel les hommes communiquent, perpétuent et développent leurs connaissances et leurs attitudes envers la vie".29 Dans cette optique, si certains éléments du comportement coutumier font partie d'un système symbolique, ce qu'ils signifient dépend de la manière dont ils sont reliés. Clifford Geertz considère le symbolique comme partie intégrante de la politique et non comme un épiphénomène. "Le réel est aussi imaginé que l'imaginaire" dit-i1.30 Une première version voit la culture comme un système symbolique consensuel qui ordonne les comportements et les événements. Une deuxième version conçoit la culture comme dépendante, dynamique, active et continuellement construite. Ainsi, la culture dans le premier cas est une variable indépendante, dans le deuxième une ressource pouvant être utilisée à des fins diverses ce qui implique que la lecture du passé peut servir des objectifs contemporains. Dans ce cas, la construction sélective est inévitable. Néanmoins, pour être efficace, cette construction doit faire partie intégrante de la connaissance commune d'une société.3) Par exemple, le confucianisme qui met l'accent sur l'autorité, la hiérarchie et la discipline a souvent servi les classes dirigeantes. Le cas échéant, il augmente la capacité des gouvernements à contrôler ou à mobiliser la société. La signification culturelle aura ainsi une importance primordiale pour l'étude du changement social. Pas seulement parce que toute intervention doit être cadrée, à savoir que sa signification dépendra du contexte et donc que les réponses seront différentes, mais aussi parce que les nouvelles formes culturelles qui se généralisent dans le temps pour permettre aux individus d'exploiter rationnellement leur environnement économique changeant, seront similaires aux anciennes. Ainsi, toute tentative d'appréhension du sens du changement social doit tenir compte de la culture. Cela est vrai pour tous les comportements, en particulier économiques, qui ne sont pas seulement des réponses aux opportunités mais sont déterminés par la manière dont la culture les interprète.32 Prendre la culture comme point de départ signifie fonder le développement sur l'identité de chaque peuple: on a alors un progrès qui n'aliène pas et n'est pas restrictif, un progrès endogène mais qui accepte la fécondation et les apports d'autres cultures, qui inclut, c'est évident, l'indispensable pour

18 Culture du développement se doter d'une infrastructure adéquate -technologie et science- sans cependant se laisser prendre dans l'engrenage du panéconomisme.33 "Nous savons que les choses doivent maintenir une certaine identité à travers le changement, sans quoi le monde serait une maison de fou. "34 Les événements, comme le dit Max Weber, ont une signification et ont lieu en raison de cette signification. Et même s'ils ont des propriétés objectives et des causes, ce ne sont pas ces propriétés en soi qui ont des effets mais leurs significations telles qu'elles sont projetées d'un schéma culturel. Quant à la religion, elle devrait être étudiée pour ce qu'elle est réellement dans le peuple, écrit Myrdal, dans son oeuvre monumentale sur l'Asie, un ensemble ritualisé et stratifié de croyances et de valeurs hautement émotionnelles qui sanctionnent l'inviolabilité le tabou et l'immuabilité des dispositions institutionnelles héréditaires et qui, dans ce sens là, écrit-il, peut agir comme une force terrible en faveur de l'inertie sociale35. Il faut probablement relativiser cette idée car, du point de vue du planificateur, la religion peut être surmontée et même utilisée dans une politique de changements formulée dans un plan de développement. En soi, rares sont les religions, les philosophies et éthiques sociales qui constituent un frein ou un atout pour le développement. Elles n'ont d'impact que combinées à d'autres facteurs comme, entre autres, la volonté d'un gouvernement à prendre en charge le développement. Le confucianisme, par exemple, a facilité l'application des mesures prises par certains Etats qui se sont appuyés sur ses principes généraux et les ont utilisés. Ces mêmes principes peuvent être, dans d'autres contextes, des facteurs d'inertie.

Et dans cette optique
Dans les pages suivantes, seront abordées, dans leurs grandes lignes, quelques théories des pionniers en sociologie du développement qui ont suscité de l'engouement depuis la deuxième guerre mondiale. Les théories du développement ne doivent pas être seulement considérées comme des conceptions propres à un auteur. Elles sont aussi le reflet

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et le produit d'une époque spécifique, d'une étape du développement du capitalisme. Quelle que soit l'optique, elles ne sont pas uniquement des réponses aux problèmes des pays en voie de développement, mais une réponse des pays développés aux problèmes auxquels ils sont confrontés à une période particulière.36 Notre but n'est évidemment pas de faire une histoire de la pensée économique mais de mettre en évidence des idées qui ont orienté des comportements. Les théories de la modernisation (chapitre 2.) en insistant sur les changements institutionnels et les pré-requis du développement, nient les éléments culturels internes et les considèrent comme un frein au développement. Ici la référence au modèle occidental est sans ambiguïté. Les théories radicales en prônant la responsabilité de l'ordre économique mondial et en conséquence la nécessité de sa disparition ne tiennent pas non plus compte des facteurs culturels propres à chaque région ou pays. Leurs insuffisances au regard de certains développements récents semblent aussi évident (chapitre 3.). Les néo-institutionnalistes seront présentés en raison du rôle qu'ils accordent à l'Etat dans le développement et sur lequel nous insistons par la suite (chapitre 4.). Toutes ces théories partagent une certaine vision du progrès, considéré comme changement économique ou sociopolitique. En conséquence, des solutions techniques sont proposées pour un but défini à priori. Auparavant les grandes idées qui rejoignent toutes ces théories et les précurseurs seront mises en évidence pour montrer l'importance et la place des modèles et de la réflexion occidentale dans la problématique générale (chapitre 1.). Aujourd'hui, les peuples ont pris conscience de la duperie dont ils étaient victimes en acceptant passivement des notions, des formalisations et des stratégies qui non seulement n'ont pas été élaborées à partir de leur expérience propre, mais leur ont été proposées et imposées pour le service des seules forces détentrices de la richesse.37

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Culture du développement

Lorsque l'on se place sous l'angle d'éclairage des pays en voie de développement deux types de problème se posent d'un point de vue culturel. Les plans de développement ne tiennent pas compte de spécificités locales et sont l'application telle quelle de recommandations ou de modèles conçus en dehors du monde en développement; tout en étant le reflet des ambitions des dirigeants locaux par rapport à une image du progrès (chapitre 6.). En Asie, le Japon est considéré comme l'exemple d'un pays ayant vécu un développement in extremis non occidental et il fait figure de modèle pour nombre de pays en voie de développement. Le rôle du nationalisme fondé sur la culture semble primordial dans l'évolution de ce cas (chapitre 8.). Entre autres, la Corée du Sud ou Taiwan, nouveaux pays industrialisés, ont également utilisé le facteur national et culturel parallèlement à des conditions objectives et historiques spécifiques, pour amorcer leur décollage. Ces deux exemples contredisent un grand nombre d'affirmations des théories du développement qui ont été abordées auparavant (chapitre 7.). Néanmoins, d'autres exemples de développement basé sur le nationalisme démontrent des conséquences différentes. Les cas de la Turquie, de la Malaisie ou de l'Iran reflètent le problème de la religion donnant à ce facteur un poids important dans la réflexion sur le développement (Chapitre 9.). Lorsque l'on se penche plus particulièrement sur les projets de développement ou sur les mesures on remarque également qu'elles ne tiennent pas compte des populations et sont conçues à partir de définitions biaisées par le regard occidental (chapitres 10, Il.).

Mais peut-on revenir en arrière?
Les résultats pour le moins décevants du développement des cinquante dernières années font que de nombreux penseurs du tiersmonde remettent en cause la notion même en prônant le non développement ou des supposées troisièmes voies salvatrices. Mais, peut-on prôner une croissance zéro ou même revenir en arrière lorsque tout a évolué? Le processus est-il réversible, comme le déclarent les fondamentalistes, les islamistes entre autres. Peut-on

Introduction

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revemr en arrière lorsque les conditions démographiques, économiques, sociales et politiques ont été bouleversées? Gandhi dans la profession de foi de 1909 disait: " Le salut de l'Inde consiste à désapprendre ce qu'elle a appris au cours des cinquante dernières années. Les chemins de fer, le télégraphe, les hôpitaux, les hommes de loi, les médecins et tout ce qui s'en suit devront disparaître et les prétendues classes supérieures devront mener la vie simple des paysans, sachant que c'est là l'expérience qui donne le vrai bonheur." Les expériences connues sont loin d'être convaincantes. Les islamistes prônent le modèle du premier siècle de l'Hégire(622). Les résultats en Iran sont plutôt dramatiques. Notons enfin que l'ouverture du monde et la globalisation de l'économie mondiale -que nous les déplorions ou non- résultats de la poussée impérialiste des grandes puissances, du progrès technique ou des médias, rendent impossible un retour en arrière. Leurs conséquences ont introduit des éléments de rupture qui rendent inexorable le choix du développement et du progrès, ne serait-ce que si on prend en considération les changements dans l'équilibre démographique, la baisse de la mortalité entre autres. L'humanité est engagée sur la voie de la société industrit:ile, les besoins de la population actuelle de la planète ne permettent plus d'envisager, par exemple, la société agraire comme option unique.38II n'est plus possible de nier la civilisation planétaire du monde d'aujourd'hui. Ce dernier est devenu, pour employer les termes de MacLuhan, un village global. Il est difficile de s'opposer au progrès et à sa mondialisation. La question qui se pose est donc de savoir si la modernité peut se concevoir sans renonciation globale à la tradition? Elle est aussi de savoir si les développements politique et économique sont conciliables avec la plus immuable des valeurs, la religion?

Première partie

Approche

théorique

La sociologie du développement face au problème du sous-développement