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Culture et politique

144 pages
Ce nouveau volume englobe des contributions sur l'histoire culturelle et l'histoire des mentalités, l'Eglise et la société, l'histoire de la foule et la sociologie des paysanneries, l'anthropologie et la philosophie du politique. Des analyses ponctuelles et des interprétations diverses rendent compte du rapport complexe et changeant entre culture et politique, ainsi que de la variété des approches à l'Ouest et à l'Est.
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CULTURE
ET
POLITIQUE

INSTITUT FRANÇAIS DE BUCAREST

CULTURE ET POLITIQUE
Textes réunis par Alexandru DUTU et Norbert DODILLE

Éditions

L'Harmattan

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Ce deuxième volume des actes du Séminaire francoroumain de Bucarest réunit la majorité des conférences faites pendant l'année universitaire 1992-1993. Le séminaire Bucarest a eu lieu à l'Institut français de

Alexandru DUTU

SOMMAIRE

Roger CHARTIER: L'Histoire culturelle: Positions et proposItions Alexandru DUTU : Civilisation du corps et tradition culturelle orthodoxe: le témoignage des livres
populaires.
.

7

. .. . . .. . . .. . . .. . . .. . . ... . . . . .. . . . . . . . . . . .. . . .. . . 23

.

Gérard ALTHABE : Une exposition ethnographique:

du plaisir esthétique, une leçon politique

37
51

Irina NICOLAU : 52 jours Là-bas Claude MICHAUD: Les relations financières entre le clergé de France et la monarchie sous l'Ancien
Régime

. . ..

. . . . . . . . . . .. . . . . . . .. . . .. . . .. . . .. . . . . . . . . . 57

Cristina CODARCEA : Impôts, croyances et pratiques religieuses Jean-Claude .. . SCHMITT: Imago: entre image et
ImagInaIre.

73 97

. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . .. . . .. . . .. . . . . . . . . . . 83

Daniel BARBU: Le schisme des images Pierre ROSANV ALLON : Esquisse d'une histoire de la
déception démocratique.

.. . . . .. . . . ., . . . .. . ; . .. . . . .. . . . ..103

Rosemarie LAGRA VE : Régulations, conflits, violence: le cas des paysanneries françaises

125

5

L' histoire culturelle: Positions et propositions

Roger Chartier
École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris

Trop souvent, trop longtemps, les cloisonnements disciplinaires ont séparé trois démarches, qu'il faut pourtant lier: l'analyse des textes, déchiffrer dans leurs structures, leurs motifs, leur visée; l'étude des objets imprimés, de leur distribution, de leur fabrication, de leurs formes; l'histoire des pratiques qui, en maniant l'écrit, donnent de la signification aux textes et aux images qu'ils portent. Située à la croisée de la critique textuelle, de l'histoire du livre et d'une sociologie rétrospective des pratiques, une telle démarche, multidisciplinaire par nature, est une des définitions possibles de l'histoire culturelle. La question essentielle qu'elle pose est celle des rapports existant entre les modalités de l'appropriation et les procédures de l'interprétation. Comment les textes, devenus des objets imprimés, sont-ils maniés, déchiffrés, appropriés par ceux qui les lisent (ou les entendent lire) ? Comment, grâce à la médiation de cette lecture (ou de cette écoute), les individus construisent-ils une représentation d'eux-mêmes, une compréhension du social, une interprétation de leur relation au monde naturel et au sacré? Certes, dans les sociétés d'Ancien Régime - comme dans notre monde contemporain - le déchiffrement des textes et le maniement des livres ne constituent que l'une des pratiques qui modèlent les représentations et les expériences. Celles-ci sont aussi façonnées dans l'accomplissement des rituels (religieux, politiques, festifs, privés, etc.), dans le respect ou la transgression des conventions qui réglent les conduites ordinaires, dans la gestion, sereine ou violente, des dépendances réciproques qui lient les individus. Un tel constat donne leur pleine légitimité à des approches historiques autre 7

que la nôtre: par exemple, l'anthropologie historique, ou l'histoire du quotidien, ou encore la microhistoire des sociétés. Ce qui justifie, peut-être, notre perspective, est l'importance croissante prise par l'écrit dans les sociétés d'Ancien Régime. Grâce aux conquêtes de l' ~lphabétisation, entamée dès les derniers siècles du Moyen Age, grâce aux possibilités offertes par l'imprimerie, l'écrit transforme toute la culture européenne et ce, même pour ceux qui ne peuvent le déchiffrer sans le secours d'un lecteur médiateur ni le produire sans déléguer à un autre l'écriture. Sa circulation et ses lectures portent les trois évolutions majeures qui, entre les XVlème et XVIIlème siècles, modifient profondément le monde occidental. Il en va ainsi du procès de civilisation, tel que l'a désigné e! identifié Norbert Elias, qui articule sur la construction de l'Etat moderne et l'émergence des formes sociales qu'elle engendre (par exemple la société de cour), la mutation des normes qui doivent contraindre les conduites individuellesl. Dans l'inculcation de ces nouveaux contrôles qui brident les affects, censurent les pulsions, accroissent les exigences de la pudeur, l'écrit imprimé joue un double rôle: il énonce le partage entre les gestes et les comportements licites et ceux qui ne le sont pas, ou qui ne le sont plus; il diffuse, hors du monde étroit de la cour, la nouvelle civilité, enseignée dans les écoles et présente dans le répertoire de la librairie de colportage qui s'adresse aux plus nombreux et aux plus populaires des lecteurs. Comprendre comment une société tout entière a pu, avec des décalages et des résistances, accepter une manière nouvelle d'être au monde exige de repérer les lieux sociaux ou s'établit la discipline des comportements (ainsi la cour, la famille, l'école, l'église, etc.), mais aussi de prendre en compte les livres qui transmettent règles et prescriptions, et les usages qui en sont faits2. Une seconde grande trajectoire de la culture occidentale a pris appui sur l'écrit: celle qui construit une sphère privée de l'existence, soustraite tant aux contrôles de la communauté qu'à l'emprise de l'État. La maîtrise du savoir lire et du savoir écrire; la production et la possession plus denses de l'écrit, manuscrit et imprimé; la diffusion de la lecture silencieuse, qui permet un rapport intime et secret entre le lecteur et son livre sans pour autant faire disparaître d'autres pratiques (la lecture à haute voix, la lecture pour les autres, la lecture à plusieurs) : autant de conditions pour que puissent s'épanouir les droits et 8

les agréments de la vie privée3. Sur la familiarité accrue avec l'écrit, manié de diverses manières, se fondent tant les piétés nouvelles, qui modifient la relation des communautés au sacré, que les expériences qui construisent un moi singulier et intime. Des usages du livre, de l'imprimé, de l'écrit à la main, dépendent donc et le tracé de la frontière, mouvante, instable, entre le public et le privé, et la définition même de différentes formes, emboîtées ou concurrentes, de la sphère privée d'existence: la solitude individuelle, l'intimité familiale, la sociabilité conviviale. La circulation de l'imprimé et les pratiques de lecture sont également au cœur du processus qui, au cours, du XVIIIème siècle, voit l'émergence, face à l'autorité de l'Etat, d'un espace critique, d'une sphère publique politique (pour reprendre les termes de Jurgen Habermas)4. Elle peut être définie comme un espace de débat où les personnes privées font un usage public de leur raison, en toute égalité, quelle que soit leur condition, et sans qu'aucune borne ne puisse être mise à l'exercice de leur jugement. Cette sphère publique, apparue d'abord en Angleterre avant de gagner le continent, est portée par les sociétés des Lumières (salons, cafés, clubs, sociétés littéraires, loges maçonniques), et elle est rendue possible par la circulation multipliée de l'écrit. Entendons Kant: "J'entends par usage public de notre propre raison celui que l'on en fait comme savant devant l'ensemble du public qui lit" (Beantwortung der Frage : Was ist Aufkliirung ?, 1784). La nouvelle culture politique du XVIIIème siècle suppose donc la libre discussion à l'intérieur d'une communauté de lecteurs qui fait double usage de l'écrit: dans la convivialité proche des lectures faites en commun au sein des formes nouvelles de la sociabilité intellectuelle, mais aussi dans la réflexion solitaire, et pourtant partagée, que permettent l'écriture et l'imprimerie. Les pratiques de l'écrit sont donc essentielles à la définition de la culture politique moderne, qui affirme la légitimité de la critique face à la puissance du prince et qui cimente la communauté civique sur la communication et la discussion des opinions individuelles5. Pour toutes ces raisons, l'histoire de la circulation de l'imprimé et des pratiques de lecture est mise au centre d'une définition renouvelée de I'histoire culturelle. Une telle proposition a été progressivement construite dans la distance prise vis-à-vis d'autres positions historiographiques. Un premier 9

écart est celui qui distingue l'histoire culturelle, ainsi entendue comme une histoire des représentations et des pratiques, de 1'histoire des mentalités en son acception classique. Cette dernière a porté de magnifiques réussites, mais les postulats qui la fondent ne nous satisfont plus. La critique est triple: contre l'adéquation trop simple entre divisions sociales et différences culturelles; contre la conception qui tient le langage comme un simple outillage, plus ou moins disponible pour la pensée; contre le primat donné à la caractérisation globale de la mentalité aux dépens d'une étude des formes des textes (ou des images) qui sont supposés l'exprimer. En prenant appui sur un autre lexique, l'histoire culturelle que nous proposons vise à déplacer ces approches classiques. D'un part, la notion de représentations collectives, empruntée à Mauss et à Durkheim 6, autorise à penser de manière plus complexe et plus dynamique les relations entre les systèmes de perception et de jugement et les clivages qui traversent le monde social. Incorporant les divisions de la société (qui ne sont aucunement réductibles à un principe unique), les schèmes qui génèrent les représentations doivent être tenus, en même temps, comme producteurs du social puisqu'ils en énoncent les découpages et les classements. D'autre part, le langage ne peut plus être considéré comme l'expression transparente d'une réalité extérieure ou d'un sens donné préalablement. C'est dans son fonctionnement même, dans ses figures et ses agencements, que la signification se construit et que la "réalité" est produite. Enfin, contre une perspective qui, spontanément, considère que les idées ou les mentalités sont logées dans les textes comme dans des récipients neutres, il faut reconnaître les effets de sens impliqués par les formes. Comprendre les significations diverses dont un texte, ou un ensemble de textes, a pu être investi, ne requiert pas seulement de dresser le répertoire de ses motifs, mais impose aussi d'identifier les principes (de classement, d'organisation, de véridiction) qui gouvernent sa production 7 comme de repérer les structures des objets écrits (ou des performances orales) qui assurent sa transmission8. De là, l'alliance nécessaire entre critique textuelle et bibliography, entre l'étude des séries de discours, l'histoire du livre et celle des pratiques de leurs lecteurs. De cette dernière exigence, on peut tirer profit de plusieurs façons. Et d'abord, en considérant que les variations 10

historiques et sociales des pratiques de la lecture sont des déterminati0l!s essentielles ,des stratégies éditoriales et des politiques, d'Eglise ou d'Etat, vis-à-vis du livre. Soit deux exemples. Dans l'Espagne du Siècle d'Or, c'est une représentation largement partagée des progrès et des effets de la lecture solitaire et silencieuse, supposée annuler plus facilement que la lecture à haute voix la distance entre le monde du texte et le monde du lecteur, entre la fiction et la réalité, qui fonde la législation hostile aux romances, aux historias fingidas, aux cap/as, aux farsas de amores. Comme on le sait, leur exportation, impression et possession sont interdites dans les Indes espagnoles, par un décret royal de 1531 (confirmé en 1543), dont les Cortès de 1555 demandent l'extension à la métropole9. Second exemple: dans toute l'Europe d'entre les XVlème et XVIIlème siècles, la lecture à haute voix, faite par un lecteur pour un petit auditoire rassemblé autour de sa lecture, demeure une pratique ordinaire, à la fois familiale et mondaine, savante et populaire, spontanée et réglée. Le geste, profondément ancré dans les sociabilités anciennes, assure une circulation des textes qui ne se limite pas à la possession privée du livre et, à sa manière, il multiplie les exemplaires de l'œuvre bien au-delà de son tirage. Il est sûr que les auteurs comme les libraires ont perçu et pensé cette lecture à haute voix comme une lecture possible, probable, parfois majoritaire, des livres qu'ils mettaient en circulation. Et cette identification du lecteur implicite à un lecteur qui lit à haute voix pour d'autres, a sans nul doute guidé les pratiques d'écritures comme les décisions éditorialeslO. Toujours fondées sur une représentation de la lecture, les stratégies de contrôle ou de séduction du lecteur utilisent les matérialités du livre. Elles inscrivent dans l'objet lui-même les dispositifs textuels et formels qui visent à contrôler au plus près l'interprétation du texte: d'un côté, les préfaces, adresses, avertissements, gloses ou commentaires qui énoncent comment l'œuvre doit être comprise; d'un autre, l'organisation du texte, à la surface de la page ou dans le dérouleI1!ent du livre, qui est censée guider et contraimJre la lectur~. A côté des censures institutionnalisées, d'Eglise ou d'Etat, ces dispositifs traduisent la permanente inquiétude de ceux qui ont autorité sur les textes vis-à-vis de leur possible corruption ou de leur possible dévoiement lorsqu'une large divulgation les expose à des interprétations "sauvages". D'où 11

l'effort intense, et souvent déçu, qui vise à contrôler la réception : par l'interdiction, par la mise à distance, mais aussi par les contraintes, explicites ou implicites, qui entendent brider l' interprétation. Mais, tout autant que par la plume de l'auteur ou les presses du libraire-éditeur, le texte est "produit" par l'imagination et l'interprétation du lecteur qui, à partir des compétences, des attentes, des pratiques qui sont celles de la communauté à laquelle il appartient, construit un sens particulier. De façon quelque peu paradoxale, ce sens est, à la fois, dépendant et inventif: dépendant puisqu'il est soumis par les contraintes posées par le texte (et par les formes qui sont les siennes dans l'objet imprimé) ; inventif puisqu'il déplace, reformule, subvertit les intentions de ceux qui ont produit le texte et le livre qui le portell. Le projet d'une histoire des lectures, définies comme des pratiques et comme des interprétations, trouve sa racine dans ce paradoxe fondamental. L'accent mis sur la librairie de colportage est une autre manière de mettre en œuvre une démarche qui associe histoire des textes, histoire du livre et histoire des lectures. Son point de départ est la récusation de toute approche qui considère que le répertoire de la "littérature populaire" exprime directement, adéquatement, la "mentalité" ou la "vision du monde" des lecteurs "populaires" qu'on lui suppose. Une telle mise en relation, ordinaire dans les travaux qui concernent la Bibliothèque bleue française, les chapbooks anglais ou les pliegos de cordel castillans et catalans, n'est pas recevable, et ce, pour plusieurs raisons: parce que les textes qui deviennent des livres ou des livres de colportage appartiennent à des genres, des époques, des traditions multiples et fragmentées; parce que la distance est souvent considérable (à la fois chronologique, culturelle, sociale) entre le contexte de production de ces textes et leurs réceptions qui traversent les siècles; parce que, toujours, un écart sépare ce que propose le texte et ce qu'en fait son lecteur. Preuve les textes qui, à un moment donné de leur existence imprimée, entrent dans le catalogue de la Bibliothèque bleue. Leurs origines sont, à la fois, lettrées et diverses; ils atteignent, grâce à leur forme imprimée et à leur mode de distribution, des publics très différents de ceux qui ont fait leur premier succès et, parfois, leur utilisation et leur compréhension s'éloignent grandement de leur destination originelle12.
12

Penser la relation entre les textes du colportage et le monde social suppose donc de nouvelles perspectives. La première, renversant les causalités ordinairement reconnues, suggère de lire la "littérature populaire" comme un répertoire de modèles de comportement, comme un ensemble de représentations qui sont autant de normes imitables. Loin de refléter la mentalité pré-existante des lecteurs qui se reconnaîtraient dans les textes qui leur sont proposés - et pour celà, les aimeraient -, les livres du colportage seraient des instruments d'inculcation de gestes et de pensées nouvelles. De là, par exemple, leur rôle dans le "procès de civilisation". La seconde démarche centre l'attention sur la pluralité et la mobilité des significations assignées au même texte par des publics différents. Plus qu'une supposée adéquation entre répertoire de colportage et "mentalité populaire", qui risque fort de n'être qu'une tautologie (puisque le succès de la "littérature populaire" est expliqué par son homologie avec une mentalité qui, en fait, est déduite de la thématique livresque), ce qui importe est une histoire sociale des interprétations, partant des usages des textes par leurs lecteurs successifs. Les médiations sont nombreuses et complexes entre des textes caractérisés par la grande longévité de leur circulation et les investissements de sens dont ils sont l'objet dans différentes situations historiques et pour différentes communautés de lecteurs. La tension majeure qui porte notre démarche est donc celle qui contraste les intentions, explicites ou implicites, qui font qu'un texte donné est proposé à un large public de lecteurs et les réceptions de ce texte, qui se déploient souvent sur de tout autres registres. Pour les imprimés de large circulation, la gamme des intentions est fort large, manifestant les volontés christianisatrices et moralisatrices (ainsi, avec le répertoire contre-réformé de la Bibliothèque bleue) ; les projets réformateurs et modernisateurs (ainsi dans les almanachs utilisés par le Volksaufkliirung allemand ou l'llluminismo italien13) ; les visées didactiques ou pédagogiques (ainsi, avec le matériel imprimé d'usage scolaire ou les livres de pratique) ; les jeux fondés sur la parodie ou le dévoilement (par exemple, avec tous les textes inscrits dans la tradition du picaresque et du burlesque14 ; ou encore la satisfaction d'une attente poétique (avec les romances des pliegos sueltos15). Dans leurs réceptions, plus difficiles à déchiffrer pour I'historien, les textes sont souvent entendus ou utilisés sans respect pour les intentions 13

qui ont commandé leur écriture ou leur distribution, soit que les lecteurs basculent sur le registre de l'imaginaire ce qui était donné sur celui de l'utilité16, soit que, inversement, ils prennent pour des descriptions réalistes les fictions destinées à les amuser. Reconstruire les lectures des lecteurs les plus humbles n'est pas chose facile. Plusieurs pistes peuvent être suivies (et le sont dans ce livre comme dans d'autres études). Toutes s'appuyent sur une étude systématique des mises en représentation de la lecture: représentations iconographiques des situations de lecture et des objets lus17 ; représentations des pratiques du lire et de l'écrire dans les récits, les exemples ou les manuels pratiques destinés au marché "populaire" ; représentations des compétences et des attentes des lecteurs les moins habiles telles que les traduisent les dispositifs formels des éditions de colportage; représentations de leur propre lecture par des lecteurs plébéiens ou paysans lorsqu'ils se vouent à l'écriture autobiographique18, ou lorsque l'autorité (par exemple inquisitoriale) les oblige à indiquer les livres qu'ils ont lus - et à dire comment ils les ont lus19. Face à ces textes et à ces images qui mettent en scène les lectures populaires, une précaution est de mise. Quelles qu'elles soient, les représentations n'entretiennent jamais une relation d'immédiateté et de transparence avec les pratiques sociales qu'elles donnent à lire ou à voir. Toutes renvoient aux modalités spécifiques de leur production, partant aux intentions qui les habitent, aux destinataires qu'elles visent, aux genres dans lesquels elles se moulent2o. Déchiffrer les règles qui gouvernent les pratiques de la représentation est donc une condition nécessaire et préalable à la compréhension de la représentation des pratiques. Le respect de cette règle rend possible l'application aux lectures des textes du colportage des grandes oppositions morphologiques qui structurent les formes de la transmission des textes - en particulier entre lecture à haute voix et lecture solitaire, ou entre lecture et récitation. De ce dernier contraste, la modalité est double. D'une part, il désigne la possible soumission des textes imprimés aux dispositifs propres de la mise en mémoire et de la "performance" orale. En effet, si l'on admet que, en France au moins, la lecture à haute voix faite à la veillée est rarement attestée jusque tard dans le XIXème siècle,
la "déclamation" des textes du colportage 14

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donc leur