D'un Etat-bébé à un Etat congolais responsable

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Le problème de construction de la nation congolaise sur les cendres du Congo belge se pose avec acuité. Comment former un corps citoyen d'élite pensant collégialement le devenir de ce pays ? Quelles sont les voies pour assurer le passage d'un Etat-bébé à un Etat congolais responsable en se détournant des recettes politiques et financières comme des idéologies d'emprunt ? L'auteur propose des pistes aptes à sortir le pays de son sous-développement chronique.
Publié le : mercredi 1 octobre 2008
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EAN13 : 9782296209176
Nombre de pages : 247
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D'un État-bébé
,

à un Etat congolais responsable

Espace Harmattan Kinshasa Dirigé par Léon Matangila (Kinshasa) et Eddie Tambwe (Paris)

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Epurations

ethniques

en

Emile Bongeli Yeikelo Ya Ato

D'un État-bébé
,

à un Etat congolais
responsable

L'Harmattan

-

LASK

@ l'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairiehalmattan.com difTusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06631-1 EAN: 9782296066311

A titre posthume A Mabika Kalanda Pionnier de la remise en question comme base de la décolonisation mentale
Emile Bongeli Yeikelo ya Alo

Introduction

Le présent ouvrage aborde le problème de la construction de la nation congolaise sur les cendres du Congo belge, lui-même inventé comme Etat indépendant du Congo, propriété de son fondateur, Léopold II, roi des Belges. A l'origine, ce qui s'appelle aujourd'hui République démocratique du Congo était constitué d'une multitude de communautés tribales plus ou moins organisées autour d'empires, de chefferies ou d'autres formes d'organisations communautaires plus ou moins anarchistes, dont plusieurs subiront les affres des esclavagistes (Européens à l'Ouest et Arabes au Nord comme à l'Est) puis des explorateurs européens, chasseurs de terres sans états d'âme au service de despotes assoiffés d'espaces à coloniser. Léopold II, fort des connaissances géographiques amassées par ces envoyés en ces lieux, avait réussi à s'aménager un vaste espace qu'est le Congo lors du partage des terres à Berlin en 1885, en jouant au petit face aux grands pays colonisateurs. Il fallait dès lors gérer ce vaste territoire et ses hommes pour une meilleure eXploitation de ses potentialités, bien sûr au profit de la nouvelle mère patrie. Rassembler ces amas humains aux origines et cultures plus ou moins différentes (souches bantoue, soudanaise et nilotique), parlant une multitude de langues (dialectes)... ne pouvait que poser des problèmes d'organisation. Ce construit social regroupant des masses hétérogènes dans une entité artificielle génialement inventée par Léopold II nécessitait des systèmes de gestion appropriés.

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L'inventeur avait instauré son système basé sur une tyrannie justifiée par le contexte de l'époque, la petitesse de son royaume face à une colonie géante et difforme, encore mal connue par une Belgique sceptique face à l'aventurisme du roi visionnaire, la nécessité d'exploiter les nombreuses richesses par la cueillette d'abord, puis par l'agro-industrie et l'extraction minière au profit de l'enrichissement et de l'embellissement(sic) de la métropole... La colonie-propriété du roi fut ensuite léguée en héritage au royaume qui, réticent dans un premier temps, finira vite par relayer l'action du roi prospectiviste en son temps, avec une tyrannie relativement mieux bridée, en maintenant les colonisés hors de la civilisation nouvelle (pas d'élite, pas d'ennui), les divisant de manière adroite, les rassemblant pour les besoins de la cause... Bref, les manipulant pour des fins diverses. Ce Congo profita des vagues d'indépendance pour s'émanciper, trop tôt aux yeux des observateurs dont le plus pertinent, Van Bilsen, prévoyait trente ans de préparation à l'indépendance cinq ans plus tôt. Cette indépendance acquise de manière plus ou moins cavalière sera à l'origine de plusieurs incidents heureux ou malheureux qui ont émaillé son étonnante histoire. Dès lors, le peuple congolais a été soumis à des épreuves que très peu de peuples du monde ont connues. Pour ne citer qu'un exemple, le pays a payé lourd, très lourd, la facture de la guerre froide, sa position stratégique ayant fait de lui le bouclier de l'anticommunisme menaçant. Cela lui a valu le maintien d'un régime insupportable durant trois décennies, régime qui a considérablement et systématiquement détruit le pays. Comme si cela ne suffisait pas, les mêmes puissances, victorieuses de la guerre froide ont mis tous les moyens à la disposition des voisins pour déstabiliser, voire balkaniser la grande RDC, trop grande à leurs yeux! Des intellectuels et hommes politiques congolais ont été manipulés à cet effet et ont activement participé, consciemment ou pas, à la déstructuration du pays. C'est affaibli à outrance que le pays se recompose, à la grande stupéfaction de la communauté internationale, largement hostile à la survie d'une potentielle puissance noire en Afrique centrale. Et voici le Congo, affaibli mais toujours insolemment dressé, au grand regret des 10

prophètes de malheur, toutes les tentatives de son émiettement miraculeusement échoué.

ayant

En effet, le Congo de Papa... Simon Kimbangu est toujours là, uni dans une diversité indescriptible, malgré les poches de résistance qui continuent à mener des combats sans doute d'arrière-garde. Tous les pronostics avancés ainsi que toutes les planifications de balkanisation élaborées avec des certitudes mathématiques se sont toujours révélés mensongers. Le Congo incertain est encore plus certain, toujours sauvé de justesse, déjouant miraculeusement les augures les plus apocalyptiques. Cependant, ses politiciens, ses instruits, dont certains diplômés des meilleures universités du monde, sont encore loin, très loin de former un corps citoyen d'élite pensant collégialement le devenir du pays. Par contre, ils continuent à faire montre d'étonnantes bassesses dans des formes d'isolement préjudiciable à l'action collective. Leur médiocrité établie (reconnue par eux-mêmes), leur prédisposition à la traîtrise et à la corruption, leur complaisance naïve... s'étalent toujours au grand jour. Le comble du ridicule est atteint à chaque occasion: notamment à la Conférence nationale souveraine pilotée par un prélat catholique controversé, aux différents débats politiciens sous la transition mobutienne, aux assises de Sun City d'où sortit la formule sui generis dite 1 (président) + 4 (vice-présidents) après de ridicules démonstrations publiques de platitudes politiciennes, lors des discussions parlementaires sur le contrat signé avec la Chine, meilleure opportunité jamais offerte au pays pour sa sortie du coma infrastructurel. On a vu de grands et respectables dignitaires du pays se mettre à la disposition des Ougandais et des Rwandais pour participer activement à des agressions contre leur propre pays. On a vu de brillants intellectuels, familiers des ambassades métropolitaines, relire, par procuration, des notes rédigées dans des officines obscures honteusement pro-occidentales. On a vu les prétendus opposants (en

réalité des obstructionnistes)

politiques renoncer aux débats fructueux ou

fournir à leurs maîtres occidentaux des opportunités en vue d'alimenter la vaste tyrannie médiatique occidentale contre leur propre pays et se prêter à la propagande d'une civilisation visiblement en

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décadence et à qui il ne reste plus que de grandes nuisance sans plus.

capacités

de

On a vu les Congolais, en véritables sous-intellectuels, prendre la défense des thèses occidentales sur les finances mondiales, sur les relations économiques internationales, thèses aujourd'hui remises en question par ceux-là mêmes qui les ont élaborées, tant l'échec de leurs multiples applications à travers le monde éclate aux yeux de tous. On assiste à des peurs des gouvernements face à leurs citoyens de l'étranger ainsi qu'à des scènes regrettables d'une diaspora plus soucieuse de régulariser sa situation irrégulière dans les pays d'accueil que de promouvoir une RDC orpheline de sa diaspora, une des plus faibles et des plus désorganisées du monde! En 1915, R. de Gourmont parlait de la malléabilité du nègre en ces termes: «ni l'Inde, ni la Chine, ni le Japon n'ont été,pour ainsi dire, entamés.L'Islam est rebelleà touteprédication.Restent les Peaux noires. Celles-ci
sontfirt dociles à toute maxime accompagnée d'un cadeau; on achète une âme pour

un collierde verroteries,une bouteillede raphia ou trois aunes de cotonnade»I Ce colonisateur n'avait pas tort. Il parlait à l'époque de l'évangélisation: je ne sais pas s'il existe aujourd'hui au monde un pays où l'Evangile a une telle emprise sur les hommes et les femmes, où se trafique le nom de Jésus-Christ dans des syncrétismes aussi complexes! Bien plus, l'extrême crédulité du Congolais (esprit bicroyacroya) ne se limite pas au domaine religieux. Il s'étend sur tous les domaines et entame dangereusement le mental congolais. Croyances aux fétiches, en la sorcellerie, à l'occultisme, à l'invulnérabilité des soldats des milices fétichistes, à la prospérité sans travail, à la chance, à la magie, au fatalisme... mais bien plus, aux FMI et autres BM, à l'occidentalisme, religieusement à la Belgique (aux yeux de certains plus forte que la Chine !), à la francophonie, aux médias occidentaux, etc. La RDC est restée le seul pays au monde où les institutions financières internationales, décriées partout à la suite des échecs répétés de ses cures mortelles pour les économies périphériques,
Cité par Mabika Kalanda, Un regard zaïrois sur. .. cent ans de regards belges, Anaryses Sociales, Vol. VII, n° 1,1990, p. 27-57. 12
I

peuvent encore trouver des fanatiques au sens le plus strict du terme. La Belgique, elle, reste au-dessus de tout soupçon, sentiment de gratitude oblige: le mythe du Belge infaillible continue de hanter les esprits. Elle a beau présenter des signes de fissures irréparables, honte de l'Europe qui ne doit plus sa survie qu'au fait d'offrir la capitale à la puissante et très solidaire Union européenne, rien n'y fait. De part et d'autre, la conviction se fortifie, la mentalité coloniale se renforce: la certitude que la Belgique sait mieux que l'ancienne colonie ce qui est bon pour cette dernière dont la clé du développement se trouverait tOl-U0urSdétenue par l'intouchable ancienne métropole! Ainsi, voit-on de brillants Congolais conspuer, en toute bonne foi, le partenariat avec la Chine pour ne pas être ingrat envers la Belgique et les autres partenaires qui nous auraientsoutenus en des temps difficiles! Jusqu'à renier au pays la nécessité de construire les routes, voire de réhabiliter le réseau colonial totalement inutilisable! Le leadership actuel de la Chine sur le plan économique et sa maîtrise progressive de la technologie moderne? Doute en RDC et certains n'hésitent pas à débiter leurs propos haineux contre la Chine à partir du palais du Peuple, splendide, imposant et meilleur bâtiment du pays où siègent les deux chambres du Parlement congolais, œuvre du peuple... chinois du temps de Mobutu, ouvrage qui a résisté par sa stature au manque d'entretien propre aux Congolais! La meilleure façon de cacher quelque chose aux Congolais est de le conserver dans des écrits. Ainsi, ce qu'ont écrit des auteurs nationaux et internationaux pour décoloniser le savoir, surtout économique, ne fait pas partie de l'érudition congolaise. Les Papa Makonga, Mabika Kalanda, Kankuenda Mbaya, V. y. Mudimbe, Mwabila Malela, Mukoka Nsenda, Kalele ka Bila, Lobho lwa Djugudjugu, Bakandeja lwa Mpungu, Didier Mumengi, Mova Sakani, Boshab et autres compatriotes dont moi-même ont ainsi caché des choses à leurs compatriotes en les consignant dans des écrits. Et les écrits de Samir Amin et autres Latino-Américains, tout récemment de Joseph Stiglitz sur les institutions de Bretton Woods? C'est trop demander aux intellos congolais qui tiennent pour scientifiquement incontestables les propos malveillants d'une Ghislaine Dupont sur les antennes d'une radio occidentale. Le champ de validation des savoirs a quitté les hauteurs de la tour scientifique pour se rabaisser au niveau 13

des médias... occidentaux. Or, celui qui ne se réfère qu'à la presse occidentale sur la RDC est pire que celui qui ne se réfère à rien du tout. L'œuvre coloniale en matière d'enferment mental du Congolais continue donc à porter ses fruits! Ainsi, je ne sais pas s'il existe au monde un pays où ceux qui auraient dû constituer l'élite pensante s'emploient tous les jours à fragiliser leur Etat, en collaboration avec des officines étrangères, moyennant des miettes sous toutes ses formes. Il en est ainsi des ONG, nouvelles institutions dérivatives des efforts de développement à travers lesquelles l'Occident distille ses vulgates distractives au nom du développement, de l'humanitarisme, des droits de l'homme; des partis politiques alimentaires au nom d'une démocratie mal définie et, donc, mal digérée (des centaines de partis enregistrés à ce jour) ; de la presse, profitant de la précarité des conditions de travail des journalistes. . . Malgré tout, la RDC ne s'empêche pas de vivre ni d'évoluer à sa manière! Les anti-RDC (ils sont légion, les étrangers comme les Congolais eux-mêmes, consciemment ou inconsciemment) ont beau creusé dans le clivage Est-Ouest, ils sont toujours contredits par la nouvelle idéologie cosmopolite des jeunes qui, pour ne citer qu'un domaine, se marient sans tenir compte des clivages tribaux, religieux ou autres. Unité en consolidation incontrôlée? Tout se passe comme si le discours sur la tribalité disparaissait avec la génération des politiciens actuels! Les croyants (il y en a à exporter dans le pays) et autres animistes fétichistes (tous s'y réfèrent) parlent de miracle congolais, de pays béni par Dieu, territoire sacré ceinturé par le calvaire de Simon Kimbangu et les cendres de Lumumba et de millions d'autres martyrs, etc. RDC, elokoya makasi (chosedure), dit-on dans les milieux populaires de Kinshasa à la suite du musicienlB. Mpiana ! Bref, ce pays qui n'a connu que la prédation (blanche et noire), d'avant son existence comme Etat-Nation jusqu'à ce jour, refuse de mourir. Il faut donc le consolider, l'ériger en nation, unie, forte et prospère. C'est le meilleur choix, la seule alternative à mon avis. C'est le vrai défi.

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C'est donc dans le cadre de cette VISIOnobsessionnelle d'un avenir radieux pour cette terre des ancêtres bénie du divin créateur, merveille de la nature qui, à tout moment, risque d'être ravie aux Congolais s'ils n'en consolident pas les assises dans tous les domaines, que je publie cette série de réflexions. Car on devrait retenir que la terre appartient non seulement à celui qui la possède, mais bien à celui qui sait l'exploiter et la protéger d'éventuels prédateurs, trop nombreux pour ne pas être perceptibles! Un mot sur le travail du sociologue: généralement, la sociologie n'est tolérée que lorsqu'elle s'intéresse aux groupes sociaux marginaux. Lorsqu'elle porte sur l'élite, le travail de démystification de cette élite entraîne toujours la réprobation de celle-ci, réticente aux critiques, jalouse du statu quo, répugnant au changement. Or, à mes yeux, le pillage du pays n'est pas le fait de soldats, ni d'enfants de rue, ni d'autres catégories sociales éloignées de la sphère du pouvoir. Le pillage ne s'opère ni en lingala, ni en swahili, ni, encore moins, en d'autres langues locales. Mais le pillage s'effectue, de manière aussi silencieuse qu'efficace et destructrice, en français ou en anglais, avec stylo sur papier, dans des bureaux climatisés... par des femmes et des hommes (dont moi-même) respectés, bien habillés (saPés), bardés de diplômes, en apparence sérieux, savants, mais de véritablessangsues dont la sciencene sert (en tout cas jusqu'à présent) qu'à mieux sucer le sang despauvres}. Les mauvais choix politiques sont l'affaire des personnalités instruites dont, paradoxalement, la communauté attend (et c'est son droit) des idées salvatrices. L'esprit de vile jouissance et, d'enrichissement facile sans travail, en un mot, l'esprit de cueillette est le propre des intellos. Le sociologue qui s'intéresse à cette catégorie de prédateurs est donc soumis à leur opprobre, l'opprobre des dominants. Mais que peut-on faire d'autre pour sauver le pays? Ce travail de remise en question est souvent classé dans la série de l'arrogance, de la polémique, de la jalousie, du snobisme ou autres pratiques discourtoises. Qu'on m'en excuse d'avance, mon souci étant seulement celui de poser des questions banales pour qu'à partir d'elles, des

IR. P. Marcel Spoo, notre maître de jeunes se, qui ne cessait de nous le répéter. 15

questions de fond soient soulevées. Si, pour nous y emmener de force, l'arrogance et d'autres pratiques discourtoises sont nécessaires, j'accepte l'opprobre si, même après des générations, elles peuvent se révéler libératrice. L'ouvrage rassemble une série de textes de conférences tenues dans des milieux de jeunes dont certains ont été publiés dans AnalYses sociales,revue du Laboratoire d'analyses sociales de Kinshasa (LASK), une ONG de recherche scientifique montée par un groupe d'amis dans les années 80, sous la direction de l'économiste Justin Kankuenda Mbaya et qui sera plus tard dirigée par Mabika Kalanda, éminent politologue congolais décédé. Toutes les réflexions publiées ici, dont une rédigée en 1985 au plus fort de la dictature mobutienne,ont un fonds commun: la recherche de voies d'issue pour assurer le passage d'un Etat-bébé à un Etat congolais responsable, alignant des politiques publiques adaptées à sa situation particulière en se détournant des recettes politiques et financières internationales ou, mieux, internationalisées par la force brutale ou larvée à travers l'idéologie, la science, et plus particulièrement la science économique occidentale, et la technologie. Symptomatiquement, comme je viens de le signaler, le débat pour la légitimation des savoirs a quitté le terrain de la pratique (politique et scientifique) pour s'émousser sur le champ de la propagande par les médias, tant il est vrai que même un mensonge mille fois répétés devient une vérité. Le premier texte porte sur une brève esquisse de l'origine et de l'évolution de la classe politique congolaise. Le second s'intéresse aux partis politiques, à la culture politique et à la démocratie en RDCongo, notions confuses génératrices de comportements culturels, politiques et économiques irrationnels, dont les conséquences tragiques retardent la marche du pays. Le troisième exposé parle de la nécessité d'une éthique politique nouvelle, consacrant le primat du collectif sur l'individuel pour une meilleure gestion de l'entité RDC, meilleure garantie pour une paix durable. Le quatrième, intitulé «l'Etat-bébé », tente de dénuder le concept de lutte contrela pauvreté (LCP), nouvelle vulgate onusienne qui, subrepticement, se substitue au terme développement,de moins en moins 16

à la mode, mais qui ne change rien à la logique mercantiliste et prédatrice occidentale. Le cinquième porte sur une critique faite en 1985 sur la vision européenne de l'agriculture africaine, notamment sur les stratégies alimentaires, exprimée par M. Edgard Pisani, alors commissaire européen au développement. En ce moment où se planifiait la crise alimentaire africaine aujourd'hui déplorée, très peu d'Africains étaient disposés à remettre en cause les thèses occidentales en matière de production agricole en Afrique. Le texte suivant, écrit vingt ans après, se situe dans la continuité du précédent et cherche à démontrer comment la RDC peut s'ériger en puissance alimentaire au sein d'une Afrique chroniquement affamée, notamment en mettant en place une politique agricole affranchie des diktats théoriques et idéologiques occidentalo-onusiens. Au moment où l'on magnifie la décentralisation, il est bon d'éviter de rééditer les erreurs du passé (gros risque au regard de la situation actuelle) consacrant la dictature prédatrice hiérarchisée en cascade allant de Kinshasa, la capitale, au secteur-chefferie en passant par des entités intermédiaires. Ma petite expérience de cadre de la territoriale, comme ancien maire des villes de Kananga et de Bandundu, m'a permis de faire cette revue critique de la fonction territoriale en province, notamment en termes de répartition des finances et des responsabilités. Enfin, une conclusion-synthèse met fin à l'ouvrage. Mes remerciements à tous ceux (ils sont nombreux) qui ont contribué à m'aider à persévérer dans la voie délicate et difficile de la réflexion dans un environnement qui tourne le dos à la pensée savante. De manière singulièrement intime, j'avoue devoir tout à ma compagne de tous les jours, l'affectueuse Marna Fatu, femme africaine, femme de résignation à toute épreuve!

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1

Leadership

en RDC

Origine et évolution d'une classe politique*

Cet exposé porte sur un s~et préoccupant, celui de la crise permanente du pays. Le sujet n'est pas nouveau, mais je propose de le traiter d'une autre manière, non par snobisme ou par goût de la critique pour la critique, mais bien pour susciter un débat en vue d'orienter nos actions et convictions futures. Je pars de l'hypothèse selon laquelle depuis ses origines, l'actuelle RDC fait l'objet d'une prédation sans précédent dans l'histoire du monde et qu'elle est en crise permanente d'un leadership positif. Il s'agit en fait de proposer des pistes de recherches nouvelles pour comprendre, à partir d'une démarche historique, les raisons de la permanence de la question du leadership politique dans le pays. La RDC, indépendante depuis 1960, évolue sur des voies marécageuses et continue à y patauger, si bien que la substance boueuse empêche toute forme d'avancée significative. Ce qui se passe dans ce pays paraît relevèr de ce que j'appelle l'exception congolaise.En effet, la RDC est un pays d'exception. Aucun pays du monde ne vit ce
* Texte présenté à l'occasion des journées scientifiques organisées par la faculté des sciences sociales, administratives et politiques de l'université de Kinshasa, en 2002. 19

que vit le Congo et qui peut se résumer à ceci: sur terre, un paradis où règne la misère la plus inexplicable! J'attribue ce triste paradoxe au fait de l'absence d'un modèle de leadership efficace au niveau politique qui fait emprunter au pays cette voie boueuse. Je suis de ceux qui croient que, sur les trois instances (économique, politique et idéologique) qui constituent les éléments consubstantiels d'une structure sociale, c'est l'instance politique qui reste déterminante de l'évolution positive ou négative de toute communauté humaine, contrairement à K. Marx qui confère à l'économique le rôle déterminant en dernière instance. Cette évolution est en raison directe du niveau de compétence de son élite politique dont la vision, les options et les orientations déterminent l'action des populations dirigées, y compris celle de l'élite intellectuelle, économique et sociale. Paradoxalement, c'est dans ce domaine clé de la politique que trônent les idées les plus plates, même ou surtout dans les milieux intellectuels. Pour le cas de la RDC, l'exception congolaise trouve ici une illustration notable. Son élite politique a été maintes fois décriée comme une des plus extravagantes du monde. Elle étonne par ses bassesses, ses platitudes, ses extravagances, ses excès, son inconstance, ses prédispositions à tout brader, même la souveraineté du pays contre du n'importe quoi, sa corruptibilité excessive, sa paresse mentale, son esprit de jouissance, son discours décousu et démagogique, son penchant pour le culte de la personnalité, sa tendance à la kleptomanie, son vide idéologique, ses grandes performances en matière de pillage... Le résultat est là: le pays s'en trouve affaibli sur tous les plans, au point d'être vulnérable aux moindres égratignures. Le leader étant celui qui conduit le peuple, il va sans dire que l'espèce d'élite caractérisée par des antivaleurs qui dirige le pays ne peut que conduire le pays sur la voie marécageuse. Comment donc expliquer cette crise de leadership dans ce pays aujourd'hui pourvu de personnalités intellectuellement produites dans des universités nationales et d'ailleurs en nombre très élevé et de grande qualité? Comment expliquer cet échec permanent des universitaires congolais, au point de me faire dire qu'il s'agit de personnes spécialisées dans l'incompétence, tant leur nombre croît en

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raison directe de l'incapacité collective à relever les nombreux défis pour lesquels ils sont censés avoir été formés? Comment expliquer la permanence des platitudes politiciennes en RDC ? Je propose de relire l'histoire du pays pour comprendre les raisons de cette médiocrité collective et chronique. Je voudrais, en fait, proposer de retracer l'histoire d'une classe politique sui generis, en l'occurrence la congolaise. L'exposé s'articule sur trois axes: on part des ancêtres de la politique au Congo, qu'on appelle affectueusement les pères de l'Indépendance, pour parler des universitaires venus de la colline inspirée avant de terminer en évoquant la situation de ce que, abusivement, on qualifie de nouvelle classe politique.

1. les pères de l'Indépendance Petites comparaisons non sans raison
Invité à parler de Senghor à l'occasion du premier anniversaire de sa mort, j'avais dû, contrairement aux critiques d'inspiration dite révolutionnaire qui l'ont toujours présenté comme un suppôt de la France en Afrique, conclure que cet homme devrait servir de modèle pour les hommes politiques congolais. En effet, pour avoir été préparé à des charges de gestion des affaires publiques dans un Etat conçu selon les normes occidentales, inconnues dans l'espace africain précolonial, Senghor a été plus positif dans la gestion de l'espace étatique sénégalais que ceux qui ont été présentés comme des révolutionnaires, des héros qui savaient manipuler des phraséologies enflammées. On peut en dire autant de Houphouët-Boigny. De Senghor, j'avais retenu les traits caractéristiques suivants: Penchant pour l'activité cérébrale en marge des tâches lourdes qui font la grandeur et la servitude des fonctions de chef d'Etat;

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Pensée réfléchie par rapport politiques;

aux verbiages

des partis

Humilité et honnêteté intellectuelle; Modération dans les propos et dans l'action à l'opposé des discours enflammés sur fond de pragmatisme irréfléchi; Courtoisie légendaire, même dans la démarche pour l'obtention de l'indépendance. Les résultats de son action politique sont là : Le Sénégal offre l'exemple de la meilleure démocratie d'Afrique. Abdou Diouf a quitté le pouvoir par la voie des urnes et la tendance au cours des différentes élections présidentielles organisées depuis son accession au pouvoir était à la baisse de ses scores, jusqu'à son échec face à Wade dont les scores s'amélioraient d'élection en élection. Le Sénégal est un pays relativement bien géré et les performances réalisées sont appréciables, eu égard aux ressources quasi inexistantes dans cette contrée sahélienne. Le niveau d'instruction reste un des plus élevés d'Afrique francophone. L'université Cheik Anta Diop à Dakar est relativement une des mieux cotées d'Afrique noire, une des mieux équipées; le président de la République n'avait pas hésité à la rebaptiser du nom de l'éminent chercheur qui, de son vivant, s'opposait au pouvoir établi. L'activité intellectuelle reste intense dans le pays, L. S. Senghor ayant compris que le développement est une affaire de culture; Le niveau du patriotisme y est élevé, vu l'implication des enfants du pays dans la survie de leur mère patrie; Les Sénégalais sont très nombreux dans les organisations internationales et chacun veille à ramener dans le pays le plus de projets qu'il peut. Alors qu'en RDC, l'accès à la fonction internationale a été combattu sous Mobutu, si bien que l'on préférait quelquefois recourir à des experts étrangers pour représenter nos intérêts dans certaines organisations internationales. Il existe de cette façon une diaspora sénégalaise très active dont l'action bénéfique pour le pays contraste avec celle de la

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diaspora congolaise, une des plus ridicules du monde, incapable de tenir un langage commun ou de mener une action commune utile en faveur de sa patrie et toujours prête à présenter des images négatives de sa patrie d'origine. Bref, les Sénégalais ont une perception de la chose publique plus positive que les Congolais. La R. D. C. est ainsi, quant à elle, en mal de patriotes. Envoyé à la rescousse des politiciens congolais en proie à une crise caractéristique de la période dite de transition, l'actuel président sénégalais Abdoulaye Wade, alors farouche opposant et ministre d'Etat d'Abdou Diouf, avait eu de la peine à qualifier la classe politique qu'il était appelé à réconcilier et finit par la juste et célèbre formule: la classepolitique congolaise manque de culturepolitique .' Cette situation s'explique notamment par le fait que la chance du Sénégal, comme de la Côte-d'Ivoire et d'autres pays colonisés par des grandes nations, c'est d'avoir eu des politiciens formés et préparés par la puissance coloniale à la gestion de grands agrégats modernes inventés par les colonisateurs. Qu'en est-il de nos politiciens, notamment ceux qu'on appelle Pèresde tIndéPendance? La RDC souffre (et cela durera encore si certains mythes ne tombent pas) d'avoir été colonisée par la Belgique, Etat binational, artificiellement constitué et dramatiquement déchiré par une bipolarisation tribale entre deux peuples culturellement éloignés l'un de l'autre, les flamands néerlandophones et les Wallons francophones. Cette tension ne fait que s'accentuer, provoquant des crises gouvernementales sans précédent qui augurent d'une scission inévitable. C'est donc ce pays qui, par le génie d'un roi incompris au départ (il disait lui-même de son royaume et de ses sujets: «Petit pays) petites gens )~, qui gagne le Congo et qui le soumettra à une tyrannie physique, économique et culturelle dont les séquelles survivent drôlement encore de nos jours. La politique belge de l'enseignement dans la colonie contrastait donc avec celle des autres grandes nations impériales. En effet, en matière d'instruction des indigènes, le principe colonial belge était de ne point former d'élite pour éviter des ennuis au colonisateur. La formation se limitait à la production des agents d'exécution, juste de quoi aider le colonisateur à l'exécution de certaines tâches et décisions 23

conçues exclusivement en métropole. Alors que la France, elle, formait une élite que, trop tôt déjà, elle associait à la gestion de la mère-patrie et de l'Afrique française, tout en l'impliquant dans les organisations internationales onusiennes dès leur création. Au départ, le besoin du colonisateur belge en formation a été de disposer d'une force locale à même de l'aider à asseoir un régime tyrannique en vue de briser cruellement toute velléité de résistance autochtone. Les premières écoles coloniales sont donc militaires, professant un militarisme orienté vers la répression des civils, idéologie encore en vigueur aujourd'hui. Au Congo belge, l'enseignement introduit était conçu en vue de maintenir les autochtones sous la tutelle perpétuelle des colons qui devaient, seuls, occuper les postes de responsabilité. Comme le note la revue Congo(1923), l'instruction demandée «pour les Noirs est l'instruction élémentaire que doit avoir tout ouvriel~ tout cultivateur, tout artisan, tout
commerçant. .. en un mot, tout homme de métier quelconque, car les Noirs ne doivent pas pouvoir asPirer à autre chosependant un temps très long. Si on leur donne une éducation moyenne, ils aspirent à devenir scribes qfficiels; il importe qu'ils sachent que ces emplois ne leur sont pas accessibles et qu'ils doivent apprendre un métier... »1.

Mais il faut signaler l'existence de plusieurs petits séminaires (et pour cause !) où les indigènes recevaient une formation de haut niveau pouvant donner accès à l'enseignement supérieur. Il y avait aussi quatre grands séminaires, «institutions scolaires où le plus haut degré de culture intellectuellepeut être actuellement atteint par un indigène»2. Même quand est créée l'université au début des années cinquante, le souci de garder l'élite noire sous la tutelle des colons blancs reste présent. Il n'est donc pas étonnant de voir l'universitaire congolais devenir simple reproducteur de l'idéologie occidentale, agent de l'extraversion mentale du pays, entraînant toutes les autres formes de dépendance... Lorsque, en 1955, le plan de trente ans de Van Bilsen pour préparer les Congolais à l'indépendance est publié, il soulève des protestations enregistrées de part et d'autre des protagonistes tant
I Congo

n° 4, 1923, p. 579.

2 Ibidem. 24

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