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DE LA QUESTION BERBERE AU DILEMME KABYLE A L'AUBE DU XXIE SIECLE

De
317 pages
Peu médiatisée, la "question berbère" constitue pourtant un enjeu géopolitique majeur qui place les Etats d'Afrique du Nord devant des choix cruciaux en matière d'identité, de culture et de démocratie, tandis que l'islamisme ne cesse d'étendre son influence sur les sociétés de la région. Elle déborde aujourd'hui le cadre national et sa radicalisation des dernières années n'interdit pas à terme, d'imaginer un renversement de la donne géopolitique en Afrique du Nord où les Berbères représentent une vingtaine de millions d'individus.
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DE LA QUESTION BERBÈRE AU DILEMME KABYLE À L'AUBE DU XXIe SIÈCLE

Histoire et Perspectives Méditerranéennes Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Hannattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Déjà parus Mourad FAHER, Approche critique des représentations de l'Islam contemporain,2003. Taoufik SOUAMI, Aménageurs de villes et territoires d'habitants: un siècle dans le Sud algérien, 2003 Paul SEBAG, Une histoire des révolutions du royaume de Tunis au XVllème siècle, 2003. Pierre-Alain CLAISSE, Les Gnawa marocains de tradition loyaliste, 2003 Patrick KESSEL, Le peuple algérien et la guerre, 2003. Philippe CARDELLA, Notes de voyage à Chypre -Opuscule, 2003. Cécile MERCIER, Les pieds-noirs et l'exode de 1962 à travers la presse française, 2003. Faïza JIBLINE, Proverbes et locutions proverbiales en usage à Marrakech, arabe-français, 2003. André WILMOTS, De Bourguiba à Ben Ali, 2003. Abderahmen MOUMEN, Les français musulmans en Vaucluse, 2003. David Raphael ZIVIE, La guerre d'Algérie vue par Francis De Tarr (1960, 1961-1962),2003. Sadek NEAIMI, L'Islam au siècle des Lumières. Image de la civilisation islamique chez les philosophes français du XVlllème siècle, 2003. Jean-François MARTIN, Histoire de la Tunisie contemporaine, 2003. David MENDELSON (coord.), La culture francophone en Israël, tome 1 et II, 2002. Chantal MOLINES, Algérie: les dérapages du journal télévisé en France (1988-1995), 2002. Samya El MECHA, Le nationalisme tunisien scission et conflits 1934-1944,2002.

Maxime AIT KAKI

DE LA QUESTION BERBÈRE AU DILEMME KABYLE À L'AUBE DU XXIe SIÈCLE
Préface de Charles Zorgbibe

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-5728-6 EAN: 9782747557283

INDEX DES SIGLES ET ABREVIATIONS
AB : Académie berbère AIS: Armée islamique du salut ANP : Armée nationale populaire CCFIS : Conseil de Coordination du Front islamique du salut CMA : Congrès mondial amazigh CNC: Congrès national canarien DL : Démocratie Libérale FFS : Front des forces socialistes FIDH: Fédération internationale des droits de l'homme FIS : Front islamique du salut (Algérie) FLN : Front de libération nationale FREPIC-Awafiak: Front pour l'indépendance des Canaries FRPS : Fédération régions et peuples solidaires GIA : Groupe islamique armé GLD : Groupe de légitime défense GSPC : Groupe salafiste pour la prédication et le combat HCA : Haut commissariat à l'amazighité HCE: Haut comité d'Etat IEFE: Instance exécutive du Front islamique du salut à l'étranger IRCAM: Institut royal de la culture amazigh (Maroc) MALG : Ministère de l'Armement, des Liaisons et des communications duGPRA MAK : Mouvement pour l'autonomie de la Kabylie MCB : Mouvement culturel berbère MDC : Mouvement des citoyens MKL : Mouvement de la Kabylie libre MP : Mouvement populaire MSP: Mouvement de la société pour la paix (ex-HAMAS) OUA: Organisation de ]'unité africaine PNC : Parti national canari en PP : Parti populaire PRS : Parti de la révolution socialiste PSOE : Parti socialiste espagnol RCD : Rassemblement pour la culture et la démocratie RND : Rassemblement national démocratique RPF : Rassemblement pour la France RPR: Rassemblement pour la République TPI : Tri bunal pénal international UCD : Union del centro democratico UDB : Union démocratique bretonne (Bretagne/France) UNFP : Union nationale des forces populaires USFP : Union socialiste des forces populaires

«Le devenir historique a pour première conséquence de faire ressortir la diversité des hommes et des peuples. La différence ne réside pas dans les dispositions, dons ou tempéraments, elle est au contraire dans l'aspect irréversible de tout événement humain, dans le fait qu'il a un passé dont on ne peut pas faire qu'il n'ait pas été. »
Hannah Arendt La tradition cachée, 1948.

Remerciements
Je remercie le professeur Charles Zorgbibe d'avoir soutenu la publication du présent travail. Sans lui, sans son invariable attention, ses précieux conseils et ses chaleureux encouragements, il n'aurait probablement pas vu le jour. J'exprime également ma gratitude au professeur Salem Chaker, titulaire de la chaire de berbère aux Langues'O, et aux professeurs Roger Tebib et Claude Bontems. Spécialistes de l' Mrique du Nord, ils ont lu ce travail avec attention. Leurs critiques pointilleuses m'ont permis d'y apporter les modifications et les compléments qui s'y imposaient. Je tiens à remercier mes interlocuteurs de l'autre côté de la Méditerranée. Je pense notamment aux militants en Kabylie et dans le Souss, au Maroc... Ma dette est également grande envers Antonio Cubillo Ferreira, le leader du CNC, qui, par ses témoignages d'homme engagé et d'érudit, m'a permis de mieux appréhender I'histoire «énigmatique» des Canaries et des Guanches. Je n'oublierai pas non plus tous les militants associatifs ici en France - ils sont nombreux -, ceux en particulier du CMA et de Tamazgha qui m'ont permis d'accéder à toute une littérature inédite. Je remercie enfin tous les anonymes et tous ceux que j'aurais omis de mentionner par mégarde. Je sais qu'ils se reconnaîtront.. .

Je remercie aussi « tous les miens », ma mère Rosa, mon père,
ma tendre Sophie et mes frères de m'avoir apporté leur soutien inconditionnel. A m'être trop investi dans ce travail, j'ai fini quelque peu par les délaisser! Je remercie mon ami Olivier Diamant pour la sobriété et la pertinence de son illustration. Je dédie ce livre à toutes les femmes et tous les hommes tombés pour la Kabylie. Fasse que le soleil des «Printemps kabyles» brille à jamais sur eux.

Préface

Peu médiatisée, méconnue du grand public la question berbère constitue pourtant un enjeu géopolitique majeur qui place les Etats d'Afrique du Nord devant des choix en matière d'identité, de culture et de démocratie, tandis que l'islamisme ne cesse d'étendre son influence sur les sociétés de cette région. Novateur, cet ouvrage est une œuvre forte, rédigée par un jeune sociologue passionné, épris de théorisation, s'inscrivant dans une perspective bourdieusienne. Une œuvre à la construction complexe, mêlant à la recherche du sociologue, l'esprit d'enquête journalistique. Une grande capacité de synthèse. Une écriture claire, qui ne cède pas trop au jargon « scientiste» à la mode. Retraçant, dans un premier temps, la genèse de la question berbère, Maxime Ait Kaki se dresse en pourlendeur de mythes. Son constat principal est que la réminiscence de la «politique berbère de la France» a permis l'excommunication d'une communauté volontiers soupçonnée d'allégeance à l'ancienne puissance coloniale. Mais y a-t-il eu, réellement, une « politique berbère de la France », c'est-à-dire une politique de défense d'une nationalité berbère, qui aurait accordé, en Algérie, aux Kabyles, une organisation spécifique fondée sur la reconnaissance de leurs structures de représentation et le maintien de leur droit coutumier en vue de bloquer l'arabisation de la Kabylie, comme a tenté de le montrer l'historien Charles-Robert Ageron? La querelle n'est pas seulement universitaire. A la suite de Salem Chaker, titulaire de la chaire de berbère aux Langues orientales, Maxime Ait Kaki soutient que la France n'a jamais envisagé de créer des entités administratives et territoriales berbères linguistiquement homogènes. Ce que la France a réalisé, affirme l'auteur, c'est l'inverse. En instituant un statut «musulman », la loi française a fabriqué une « sous-nationalité musulmane» en soubassement de la nationalité française, une sorte de «nationalité algérienne en creux », au détriment de l'identité des régions berbérophones et du droit coutumier kabyle. Plus généralement, y a-t-il eu, chez le colonisateur, la volonté de « diviser pour régner» ? Cette question suppose la préexistence d'une «unité nationale» avant la France. Or l'auteur met lucidement en doute l'existence d'une nation algérienne avant la colonisation. Il imagine plutôt un conglomérat de tribus sans fond national commun. Au surplus, le fameux discours sur le particularisme

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DE LA QUESTION

BERBERE

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berbère, attribué au colonisateur, ne serait qu'un phénomène littéraire, relevant souvent de «l'ethnographie militaire », rassemblant, pêle-mêle, récits de voyage et études juridiques, mais n'exprimant en aucun cas un projet politique particulier. La révolte kabyle de 1871 a été souvent interprétée comme une réaction de frustration des Kabyles jaloux de n'avoir pas accédé à la citoyenneté française, contrairement aux juifs d'Algérie, naturalisés par le décret Crémieux. Poursuivant son travail de reconsidération des idées reçues, Maxime Ait Kaki nous décrit la Kabylie comme une terre d'irrédentisme, en rébellion contre toute emprise étrangère. Les Kabyles avaient réussi à ne jamais payer l'impôt aux Ottomans. La «commune kabyle» de 1871 reflétait plus le souci d'indépendance des Kabyles que leur aspiration à entrer dans la citoyenneté française. Tout au plus l'auteur concède-t-il que le « dahir berbère» du 16 mai 1930, au Maroc, esquissait un début de politique berbère de la France: il s'agissait, quatre ans après l'insurrection du Rif, de couper court au risque de contagion d'un nationalisme arabe en pleine expansion. En fait, la France n'aurait eu d'égards particuliers pour aucune des communautés du Maghreb, aiguisant, ethnicisant le cloisonnement entre communautés au gré de ses intérêts. Elle aurait même fini par donner dans un « déterminisme arabe », une politique de revitalisation du patrimoine arabe afin de susciter d'ultimes contre-feux face à la contagion des luttes de libération nationale. Avec les guerres de décolonisation, la question berbère prend un tour nouveau. Le «parti berbère» est désormais considéré comme le trouble-fête de l'unité nationale: dès l'indépendance, le sentiment de suspicion entre militants arabes et kabyles se confirme. Au Maroc, ce sera le nouveau soulèvement du Rif en 1958 ; en Algérie, le soulèvement kabyle de 1963, la constitution de maquis du FFS contre la confiscation du pouvoir par le FLN. L'exemple du FFS est éclairant. Un parti au tissu homogène « minoritaire» peut-il être crédible lorsqu'il se veut un parti d'opposition aux ambitions nationales? Dans sa Technique du coup d'Etat, Malaparte a analysé le combat de Trotski et ses méandres, appuyé sur la seule minorité juive de la jeune Russie soviétique. Plus proche de l'essai d'actualité, avec parlois une vision pointilleuse des intrigues politiques, la deuxième partie décrit la situation politique de l'Algérie dans l'après-Guerre froide, la transition démocratique, l'élan des fractions militaires lancées à la reconquête du pouvoir, la légalisation du MCB, la pression islamiste. Maxime Ait Kaki éclaire ~t met en forme la dialectique

PREFACE

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berbérisme-islamisme. Le « mouvement berbère », fondamentalement laïc, peut être un bélier dans le combat contre l'intégrisme, un renfort précieux pour les «éradicateurs ». En d'autres occasions, les intégristes, habilement instrumentalisés, pourront faire contrepoids aux irrédentismes berbères. L'auteur pose une question essentielle: la revendication kabyle, géographiquement limitée, n'est-elle pas plus authentique que la revendication berbère, les autres régions berbérophones d'Algérie ne s'étant guère associées aux divers « printemps kabyles» ? Enfin, dans la troisième partie, l'auteur traite des dynamiques « panberbères », c'est-à-dire de cette communauté «imaginée» qui s'étendrait des îles Canaries jusqu'aux franges de l'Mrique sahélienne, de ce « continuum berbère» qui transcenderait les ensembles étatiques. Il évoque le constat d'une double crise de la souveraineté et de la territorialité, le déclin du système « westphalien », avant d'analyser l'émergence d'une communauté berbère en France, la naissance du CMA, la question canarienne et la « diplomatie kabyle». .. La recherche de Maxime Ait Kaki est une excellente étude, très instructive sur les phénomènes de recompositions identitaires à l'œuvre dans les sociétés d'Mrique du Nord. Elle restera, sans doute, une référence pour quiconque voudra approfondir ses connaissances sur le berbérisme, son histoire, ses protagonistes, mais également sur le militantisme kabyle, sa complexité, ses différentes obédiences.
Charles Zorgbibe Professeur de sciences politiques Université de Paris I Panthéon-Sorbonne Ancien recteur de l'université d'Aix-en-Provence

Principales

zones berbérophones

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Aire touarègue Berbéphonle

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Introduction

L'irruption de l'islamisme en Algérie à la fin des années 1980 a très largement capté l'attention des spécialistes du Maghreb. La stigmatisation de ce phénomène, au demeurant savamment instrumentalisé par les pouvoirs en place, a réduit à néant toutes les autres dynamiques socio-historiques à l'œuvre dans cette région. Or l'Algérie et le Maroc sont en butte à une puissante contestation des populations berbères qui demandent la reconnaissance de leurs droits culturels et linguistiques. Les troubles répétés que connaît la Kabylie depuis le soulèvement de 2001 - « Printemps noir» - ne sont qu'un des aspects particuliers d'un phénomène multiforme qui déborde désormais le cadre national ou sub-national pour revêtir une dimension transnationale et internationale. Dorénavant, la question berbère place les Etats maghrébins devant des choix cruciaux en matière de d'identité, de culture et de démocratisation. A propos de la « léthargie» des Berbères Si les Berbères ont pu s'insérer un temps dans le « concert des nations », s'ils ont pu fournir des légions entières de soldats et de mercenaires, produire des penseurs de renom tels que SaintAugustin, Apulée, ce n'est qu'en tant qu'éléments romains ou romanisés, byzantins, andalous, arabo-musulmans ou maghrébins. En dehors de ces allégeances, ils n'ont jamais eu véritablement d'existence propre, ni revendiqué de souveraineté, ou alors ce fut au nom d'autres nations ou civilisations Il en va ainsi des royaumes numides, almoravides et almohades, ou de l'éphémère «république du Rif» d'Abdelkrim au Maroc. Il y a bien «une immense nation ~ui parle la même langue, le tamazight, mais une nation sans Etat. » Cette « incapacité politique2 » berbère à l'existence nationale a été parfaitement élucidée par Mouloud Mammeri et, plus récemment, par le linguiste Salem Chaker. C'est une donnée lourde dif-

1. Hocine AIT AHMED, Débat autour du film de Robert Jaulin «Imazighen », sorti en 1986, in Tifinagh, n° 1, décembre 1993-janv 1994, Rabat, p. 61. 2. Mouloud MAMMERI, «La société berbère », texte rédigé en 1938, in Les Kabyles, GDM, Paris, 1992, p. 82.

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ficilement réfutable, qui n'exclut pas pour autant, de manière irréversible, l'hypothèse d'un « sursaut ». Il se peut en effet, suivant le constat d'Ernest Gellner, que «les nations aient une longue
histoire avant qu'elles ne parviennent à atteindre leur destinée
3».

Question berbère ou questions berbères?

Véritable tournant historique, le « Printemps berbère» d'avril 1980, qui a vu les Kabyles se mobiliser en masse pour la défense de leur identité, a sans doute sonné le glas de millénaires de « léthargie ». C'est une dimension sur laquelle insiste tout particulièrement Salem Chaker. Il affirme que c'est la première fois dans I'histoire attestée que des Berbères se revendiquent en tant que tels. Pour autant, ce tournant de 1980 permet-il de conclure à un début de bifurcation historique? Est-il de nature à façonner une ou des destinées « nationales» berbères sui generis ou bien concourtil simplement au parachèvement de l'édification des «Etatsnations» maghrébins, où l'identité berbère se verrait attribuer un statut aux côtés des deux sacro-saints attributs «fondamentaux» que sont l'arabe langue de la nation et l'islam religion d'Etat? Il est encore prématuré de tirer des conclusions bien que « les hypothèses d'évolution les plus probables incluent toutes la possiquestion réside précisément dans le poids de son indécision. Si la question berbère est un fait admis au sein de la mouvance berbériste, tout au moins dans sa forme dénominative, toujours estil qu'elle demeure très équivoque. L'acception qui lui est imputée reste sujet à caution. Entre les discours « universalisants » de toute une nouvelle vague d'« intellectuels », promus à la faveur d'une surexploitation de la thématique de l'islamisme, n'hésitant pas au besoin à dénigrer la revendication berbère sous prétexte qu'elle serait « trop identitaire », les discours des élites politiques berbères qui s'efforcent de « nationaliser» la demande berbère en la rendant plus conforme aux valeurs des Etats maghrébins et les discours berbéristes nationalistes aux accents anti-arabes, il s'agit de savoir de quelle question berbère on parle. Pour ne rester que sur le terrain proprement universitaire, il est intéressant de constater que la plupart des contributions entreprises ces dernières années sur le sujet - elles sont essentiellement le fait

bilité d'une rupture de l'idée nationale 4 ». Tout l'intérêt de cette

3. Ernest GELLNER, Nations et nationalisme, Payot, Paris, 1983, p. 75. 4. Salem CRAKER, « La langue berbère dans le champ politique maghrébin. Le cas algérien: rupture ou continuité? » in Langues et pouvoir, Edisud, Paris, 1998, p. 19.

INfRODUCfION

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d'individus

d'origine

berbère

-

procèdent à quelques variantes près

des mêmes schèmes nationaux marocain ou algérien. Les potentialités nationales que recèle la question berbère, que ce soit dans son expression transnationale ou sub-nationale, sont difficilement soutenables, sinon sous l'angle de l'ethnologie ou de l'histoire ancienne. Lorsque l'anthropologue Tassadit Yacine s'interroge sur la revendication des Kabyles, le référent central demeure la « culture algérienne dans sa dimension berbère ». Autrement dit, la matrice d'identification primordiale qu'est la culture, sachant que l'homme est un culture building animal, reste celle de 1'« algérianité », tandis que la «berbérité» est reléguée au rang de «dimension », c'est-à-dire d'objet abstrait et indéfinissable dans l'espace et dans le temps. De la même manière, lorsque l'universitaire Amar Ouerdane étudie la question berbère dans le mouvement national algérien, c'est dans une perspective exclusivement algérienne qu'il le fait, au point où il n'hésite pas à lui donner pour origine l'année 1926, date à laquelle l'Etoile nord-africaine (ENA), première organisation à revendiquer l'indépendance de l'Algérie, voit le jour: « On vérifiera, écrit-il, si le "Printemps berbère" de 1980, phénomène socio-politique le plus important de l'Algérie indépendante, est, comme prétendent certains, un phénomène de génération spontanée ou plutôt l'aboutissement d'un processus de maturation entamé (...), il Y a effectivement un demi-siècle au sein du Mouvement national représenté par le courant Etoile nordafricaine (ENA) 5». Or, y a-t-il véritablement un lien entre la genèse de la question algérienne proprement dite et le « Printemps berbère» ? En effet, si la sensibilité berbère du mouvement de li-

bération national algérien revendiquait une Algérie « non arabe,
mais algérienne 6», la génération de 1980 affirmait quant à elle: « Tamazight d tameslayt nnegh! (le berbère est notre langue !) ». C'est, là? une différence sémantique sinon idéologique notable que l'auteur néglige quelque peu. Le «Printemps berbère» est un événement historique à part entière. Il ne constitue nullement l'aboutissement du fait national algérien, eu égard au rôle prépondérant joué par la composante berbère, tant dans la mise en forme du projet national algérien que dans son exécution. Aussi pertinente soit la thèse d'Amar Ouerdane, qui éclaire avec minutie le caractère récurrent de la pro-

5. Amar OUERDANE, La question berbère dans le mouvement national algérien (1926-1980), Epigraphe, Alger, 1993. 6. Janet Dorsh ZAGORIA, The Rise and Fall oj the Movement oj Messali Had} in Algeria (1924-1954)7 Columbia University, New York, 19737p. 259.

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DE LA QUESTION

BERBERE

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blématique identitaire berbère au sein du mouvement national algérien, rien ne permet pour autant d'établir une continuité organique entre la question algérienne et la question berbère. Cette approche pèche par téléologie. Elle tend non seulement à gommer la spécificité des conditions socio-historiques présidant à la fonnation de ces deux questions, mais à amalgamer aussi les intentions et les fins poursuivies par les différents protagonistes. Faut-il rappeler que le nationalisme algérien voit le jour par opposition au colonialisme français, tandis que le berbérisme apparaît en réaction à l'ostracisme ethno-culturel de l'Etat algérien. Les concepts de « séparatisme berbère», de « berbère parti de la France» ou « agent du sionisme », fabriqués hier par les services de renseignements maghrébins, hantent, à ce jour, l'imaginaire collectif berbère, n'épargnant aucune couche sociale. En effet, la culture politique maghrébine ne peut se concevoir en dehors de l'idée de nation homogène et unitaire, eu égard aux efforts de démocratisation de la vie politique et de l'instauration du multipartisme à partir de 1989. Il va sans dire que le poids de l'autocensure, les réflexes d'évitement de certaines problématiques ayant trait notamment à l'irrédentisme berbère, fussent-elles abordées sous un angle scientifique, peuvent expliquer pour partie cette tendance manifeste à la « nationalisation» de la question berbère. Cette approche, qui ne vise la plupart du temps qu'à « brouiller les pistes» et à épargner leurs auteurs de tout soupçon de « subversion berbériste », a pour première conséquence notable de générer une lecture « majoritaire» du fait berbère: « On veut nous faire passer pour des minorités isolées au sein d'un peuple arabe, s'écrie Kateb Yacine, alors que ce sont les Arabes qui sont chez nous une infime minorité, et ils ne nous dominent que par la religion. Nous ne sommes pas des minorités. Nous sommes une majo-

rité inconsciente.7» Or, précisément, le fait berbère est-il un fait

majoritaire ou un fait minoritaire? La question mérite d'être posée. L'autre conséquence majeure de fonnuler le problème ainsi est de réduire la question berbère à une simple aspiration sociale ou démocratique dénuée de tout soubassement nationalitaire. Il est commun de voir certains berbéristes présenter ladite question comme le nœud voire le corollaire même de la problématique de la démocratie au Maghreb.

7. Kateb YACINE, préface de l'ouvrage de Amar OUERDANE, op. cit., p. 13.

INTRODUCTION

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En réalité, tous ces procédés rhétoriques et stylistiques de mise en forme, autour des deux présupposés centraux que sont la question berbère comme aspiration nationale majoritaire et revendication démocratique, ne sont que des modes d'euphémisation du problème. Loin d'être innocents ou fortuits, ils ne sont pas sans rappeler les opérations d'auto-légitimation des formations politiques à assise sociologique berbère, particulièrement en Algérie. Pour échapper à l' étiquette de partis « ethniques» et « régionalistes », ces derniers n'hésitent pas à s'ériger en apôtres obstinés de 1'« algérianité », versant parfois dans une surenchère musulmane démesurée. Dans cette perspective, l'étude des incidences discursives des partis berbères sur les constructions universitaires s'avère pour le moins indispensable. Si l 'heure est à un certain consensus sur la question berbère, un consensus qui tend à l'enfermer dans une représentation unidimensionnelle, aux contours exclusivement «nationaux », il reste que les besoins impérieux d'une recherche à vocation scientifique ne peuvent s'en satisfaire. Dans la mesure où, a fortiori, la question berbère relève d'un phénomène éminemment identitaire, toutes les démarches qui consistent à aplanir ses excroissances nationalitaires tendent en définitive à l'annuler. Or, ce qui fait justement l'intérêt de ce type de phénomènes, c'est moins leur aptitude à être « intégrés» dans des univers socio-politiques et culturels différents que leur propension à générer des représentations, des normes et des discours concurrents à même de remettre en cause ou de dépasser les postulats idéologiques dominants. En tant que manifestation identitaire historiquement datée, perçue et vécue comme telle, la question berbère ne peut échapper aux appareils d'analyse qui s'appliquent d'ordinaire aux problématiques relatives aux nationalismes de «disjonction» ou de «dissociation» (québécois, flamand, catalan, breton, écossais, gallois.. .), lesquels
« agissent à l'intérieur d'un Etat constitué et réclament, au nom

d'un groupe qualifié de "nation" et partageant certaines caractéristiques propres (histoire, culture, langue, passé commun,
territoire. ..), l'autonomie politique voire l'indépendance.


Tenter de répondre à la question berbère n'est pas une mince tâche. C'est se retrouver confronté à des approches différentes voire contradictoires dans lesquelles se fond un faisceau de préno-

8. Alain DIECKHOFF~ La nation dans tous ses Etats. Les identités nationales en
mouvement, Hammarion, Paris, 2000, p. 17.

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DE LA QUESTION

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tions et d'arrière-pensées qui tiennent à la subjectivité, l'ontogenèse et la phylogenèse des groupes ou individus qui l'induisent. Dans le registre des préjugés tenaces, celui de la «politique berbère de la France» tient toujours avec autant d'opiniâtreté le haut du pavé. A ces difficultés, l'extrême hétérogénéité de la réalité berbère ne vient qu'en rajouter une autre. Vouloir fonder un paradigme global de cette question à l'échelle du «monde berbère» s'avère un exercice extrêmement périlleux. C'est prendre le risque d'extrapoler une problématique et, par-là même, d'« exporter un problème» hors de ses véritables limites, vers des réalités socio-historiques qui lui sont étrangères. La difficulté majeure que pose la question berbère tient au c aractère polysémique de la notion même de « Berbères ». S'agit-il d'un groupe ethnique uni par une histoire et des ancêtres communs et se percevant comme une «super-ethnie» voire une nation? S'agit-il d'une communauté de langue «transnationale» revendiquant un espace linguistique - la « berbérophonie» - au sens où l'on parle de «francophonie» ou d'« anglophonie»? S'agit-il d'un ensemble de minorités berbères, c'est-à-dire des «sousgroupes» unis par des traits ethniques, historiques et socioculturels spécifiques suffisamment marqués pour qu'ils se disjoignent du tronc linguistique «commun », comme il en est par exemple des Bulgares, des Serbes ou des Croates au sein de l'ensemble slave? En effet, suivant l'une ou l'autre de ces trois définitions possibles, les présupposés sous-tendant l'objet étudié et le visage que l'on veut lui donner peuvent varier de manière significative. L'élément premier qui donne son unité et sa cohérence à la question berbère telle qu'elle s'exprime notamment au Maroc et en Algérie, c'est l'exigence de reconnaissance de la langue berbère: le tamazight C'est en tout cas ce qui transparaît de la littérature militante et des slogans scandés lors des manifestations populaires de ces dernières années. La langue est indiscutablement le lieu de toutes les crispations sinon le mot d'ordre par excellence de la revendication berbère. En cela, cette revendication s'apparente aux ethnolinguismes d'Europe centrale du XIJC siècle ou à ceux plus récents qui sont à l'œuvre en Europe occidentale, notamment en Flandre, Catalogne ou Pays basque... Les promoteurs du «renouveau» berbère, qu'il s'agisse des activistes, des linguistes à l'épreuve de la codification du berbère, des chanteurs en mal d'« authenticité », ont particulièrement stigmatisé la langue et les «menaces de disparition» qui pesaient sur elle, à telle enseigne qu'ils pâtissent parfois de ne pas pouvoir imaginer d'autres ressources de mobilisation politique.

INTRODUCfION

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Que couve au juste cette langue tant sublimée, érigée en fin politique ? Un nationalisme latent qui ne dit pas son nom? La langue n'est-elle pas à elle seule ce tout « supérieur» indispensable à la

totalité nationale? Selim Abou soutient que « la langue,parce que
tout en étant un élément entre autres de la culture, elle transcende les autres éléments dans la mesure où elle a le pouvoir de les nommer, de les exprimer et de les véhiculer 9». N'est-ce pas à la faveur de politiques de planification linguistique, souvent coercitives, que l'Etat moderne européen s'est imposé à partir du XVIIe siècle? Si le facteur linguistique n'est pas une condition sine qua non à la construction stato-nationale, toujours est-il qu'il est l'un de ses fondements déterminants. C'est parmi la jeunesse que le combat pour la langue berbère fera le plus d'émules tout au long des décennies 1980-1990. La volonté de prendre en charge « sa langue» devient une des préoccupations majeures du mouvement culturaliste naissant. A l'isolement et à la clandestinité des premiers groupuscules berbéristes, fera place progressivement l'organisation «de masse ». Loin de faiblir sous les coups de boutoir répétés des autorités maghrébines, hostiles à la moindre concession en la matière, l'impulsion de 1980 connaîtra, au contraire, une nette accélération à partir des années 1989-1990. A la faveur des recompositions internationales consécutives à la chute du mur de Berlin et au démantèlement de l'URSS, le «mouvement berbère» redoublera d'intensité en multipliant les marches et autres manifestations publiques. En butte à une vive opposition islamiste, les gouvernements maghrébins seront contraints de lâcher du lest. Cela est notamment le cas en Algérie où l'annulation des premières législatives libres de 1991, remportées par le Front islamique du salut (FIS), a plongé l'Algérie dans un conflit sanglant. La «transition démocratique» aidant, le paramètre berbère s'impose vite comme une donne décisive de la négociation politique, au point de structurer l'offre et la demande politiques de ces Etats à l'épreuve du pluralisme. Dans ce saut qualitatif, la mouvance berbère perd de facto son « privilège» de dépositaire unique de la question berbère. Dorénavant, en devenant parties prenantes dans ce débat, Rabat et Alger s'arrogent non seulement un droit de regard dans les « affaires» berbères, mais surtout un poids de taille dans la définition des normes et des critères d'institutionnalisation

9. Selim ABOU, L'identité culturelle, Anthropos, Paris, 1986, p. 33.

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du berbère. Dans ce repositionnement stratégique, la relation entre les acteurs de la revendication en question et les autorités s'en trouve elle-même remise en question. Il serait naïf de continuer d'entretenir l'idée d'un rapport d'extériorité entre les deux sphères sous prétexte d'une hostilité réciproque qui fut longtemps de mise. Tirant de leurs concessions une légitimité non négligeable, les pouvoirs maghrébins jouissent plus que jamais d'une position clé au sein de la mouvance berbère. A l'inverse, les berbéristes peuvent instrumentaliser la demande berbère à des fins de conquête du pouvoir. Vouloir établir par tous les moyens une étanchéité organique entre le champ berbère d'un côté et le champ du pouvoir de l'autre, c'est mésestimer les velléités de récupération et de détournement de la revendication berbère qui animent ce dernier. Si, hier, les nationalismes d'Etat maghrébins ont su faire leurs le socialisme, le tiers-mondiste, l'arabisme et l'islamisme, pourquoi n'en ferait-il pas de même avec le berbérisme ? Parce que se revendiquant de la laïcité et de la démocratie, le berbérisme peut en effet servir ponctuellement de contrepoids idéologique à l'islamisme. Le caresser un temps dans le sens du poil peut donner l'impression, au regard de l'opinion publique internationale, d'un engagement en faveur de la démocratie et de la modernité. La « politique berbère» des Etats maghrébins doit être resituée dans le contexte de déficit de légitimité dont ils souffrent. En panne d'idéologie de substitution, ne pouvant recourir ni à la vulgate arabiste du temps où la guerre israélo-arabe battait son plein, ni au discours islamiste, talonné sur ce terrain par un islamisme politi-

que nettement plus « offrant », ils peuvent momentanémentjouer
la « carte berbériste ». Entre l'indécision des Etats maghrébins, plus soucieux de protéger leur place au sein de la oumma arabe que de se compromettre dans une berbérité trop affichée et l'indécision d'un « mouvement berbère» trop accaparé par le jeu politique intérieur pour s'aventurer dans une voie nationaliste, la question berbère reste entière. Sujet de discorde récurrent dans les sociétés maghrébines, point d'achoppement dans les débats politiques, cette question peut dégénérer en conflit à tout instant tant qu'elle ne fera pas l'objet d'une réponse définitive. Si pour l'heure un certain nombre de conditions permettent de la maintenir en stand-by, il reste que ces conditions sont précaires. Trois facteurs semblent dans l'immédiat pouvoir mettre à mal cette situation: une accession toujours possible des islamistes au pouvoir, une alliance politique entre islamistes et conservateurs/militaires qui exclurait la sensibilité berbériste, la non-officialisation de la langue berbère conformément aux revendications des mouvements berbères. Vu

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l'incertitude politique que traverse actuellement l' Mrique du Nord, tant pour domestiquer l'islamisme politique qu'asseoir un véritable système démocratique, nul ne peut prédire à quoi ressemblera, demain, cette région, même si un semblant de démocratie tend effectivement à s'y installer. L'aire géographique que nous nous proposons ici d'étudier est celle de l' Mrique septentrionale, principalement le Maroc et l'Algérie. Nous n'aborderons pas la Tunisie dans la mesure où la faiblesse numérique des populations berbères - petits foyers à Djerba et dans les zones frontalières - conjuguée à une assimilation avancée a rendu impossible l'émergence d'une revendication berbère. Loin d'être aléatoire ou arbitraire, ce choix repose sur des critères objectifs précis. Outre la donnée démographique, puisque c'est là que se concentre l'essentiel de la population berbérophone (près de 18 millions d'individus), et la contiguIté territoriale, c'est parmi les Berbères de ces deux pays que la revendication identitaire a été la plus vivace ces dernières années. Aussi, bien qu'issus de deux Etats historiquement et politiquement différents, les mouvements berbères d'Algérie et du Maroc poursuivent foncièrement les mêmes fins. Il s'agit pour eux d'obtenir la « reconnaissance du tamazight comme langue nationale et officielle », toute velléité d'existence en dehors des cadres juridico-politiques nationaux actuels étant pour I'heure exclue. Etablir une analogie entre les mouvements berbères du Maroc et d'Algérie ne signifie aucunement qu'il y ait un mouvement berbère «national» de part et d'autre. La plupart du temps, les mouvements berbères de ces deux pays sont l'émanation d'entités régionales berbères distinctes, enracinées dans des us et coutumes, une histoire et une mémoire propres. Avant d'être marocain ou algérien, ils sont sociologiquement rifain, chleuh, kabyle ou chaoui... Ce morcellement en identités culturelles multiples au sein même du soubassement linguistique commun ne doit pas être négligé, quand bien même le but «commun» reste celui de la consécration de la langue berbère. Quid des Touaregs ? Cette étude n'a pas vocation à prendre en considération cette composante berbère qui lutte depuis des siècles pour sa survie et qui est aujourd'hui tiraillée entre cinq Etats (Libye, Algérie, Mali, Niger, Burkina Faso). En effet, la question touarègue constitue une question à part entière dont l'assise territoriale dépasse du reste l' Mrique du Nord stricto sensu pour se prolonger jusque dans les confins du Sahel. L'envisager ici, c'est se retrouver confronté à une tout autre réalité géopolitique et civilisationnelle. Bien qu'ils revendiquent leur appartenance à temsut n imajaghen (la nation berbère), les Touaregs se posent avant tout

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en membres d'une nation touarègue mue par la volonté de recouvrer son indépendance. Autrement dit, la question touarègue n'a qu'un lien très lointain avec les revendications berbères kabyle, chleuhe ou rifaine, qui restent des revendications essentiellement ethnolinguistiques. A la différence de la question berbère, la question touarègue est éminemment nationale. Il s'agit d'une minorité berbère « individualisée» qui demande à disposer d'elle-même sur un territoire donné. A cet égard, il n'existe pas moins d'une vingtaine d'organisations séparatistes armées pour « la libération de l'Azaouad ». Rien de tel dans les régions berbérophones septentrionales. La conscience identitaire touarègue est sans doute plus «aiguisée» que les autres consciences berbères pour ne se limiter qu'à la seule exigence de la langue, et le combat national touarègue plus « avancé» pour se priver de l'argument de la force. L'objectif de notre travail est de déceler précisément ce qu'il y a de national dans la revendication linguistique berbère en Afrique du Nord, de comprendre les possibles intrications et connexions entre l'ethnolinguisme des discours berbéristes et le nationalisme en tant que phénomène représentant l'intérêt général d'un groupe donné, et non de tenir pour fondée l'idée hâtive d'un nationalisme berbère. Le présent travail s'articule autour de trois grands axes. Le premier est consacré à l'épineuse controverse des « origines» de la question berbère et de ce qui en est devenu le corollaire, à savoir le «berbérisme ». La question berbère et ou le «berbérisme» sont-ils le produit du colonialisme français ou bien procèdent-ils des « avant-gardes» berbéristes des mouvements de libération nationaux maghrébins? Notre ambition n'est certainement pas de trancher dans ce débat, mais plutôt de comprendre les conditions socio-historiques qui ont présidé à sa formation, car, de toute évidence, il n'y a aucun lien entre la question berbère telle qu'elle a pu être formulée à différents moments de la première moitié du XXe siècle et celle plus contemporaine que le «Printemps berbère» a inaugurée à partir des années 1980. Le deuxième axe resitue la question berbère dans le contexte politique à la fois fragile et paradoxal dans lequel se trouve le Maghreb de nos jours. Coincée entre un islamisme solidement enraciné sociologiquement et une «transition démocratique» sous haute surveillance, la revendication berbère s'est exacerbée, radicalisée au point de s'être imposée comme une donne décisive de la négociation politique. Il s'agit ici de savoir ce que recèle au juste cette revendication et de mieux cerner ses motivations et ses visées réelles. Est-ce un épiphénomène toléré voire instrumentalisé momentanément par les pouvoirs maghrébins en place en vue

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d'encliguer l'islamisme? Est-ce, au contraire, un phénomène voué à se consolider et à déboucher le cas échéant sur un ou des nationalismes berbères? Le troisième axe met en lumière les dynamiques de recomposition. Entre transnationaIisation, diasporisation et internationalisation, la question berbère présente depuis peu des signes évidents d'autonomisation vis-à-vis de 1'« intérieur ». La volonté d'échapper à l'emprise des Etats et de se prendre en charge à tous les niveaux ne fait plus l'ombre d'un doute chez les populations berbères, qui se sentent complètement oubliées et flouées par leurs dirigeants. La « délocalisation » de la problématique berbère à travers une diaspora en quête d'organisation et de représentation ne fait que confirmer cette tendance générale. Si pour le moment ces signes restent ténus, comment toutefois ne pas être tenté de les décrypter et de leur donner un sens? Car, quoi qu'on en dise, il y a dans les gesticulations berbères quelque chose de l'ordre de la « stratégie» sur le long terme, une sorte de volonté d'anticiper l'avenir comme pour parer à une menace imminente. Reconquérir les espaces berbérophones déculturés, sensibiliser la communauté internationale, tel peut être, dans l'immédiat, le sens caché le plus plausible des turbulences berbères sur le front « extra» ou « post» national maghrébin.

Première partie

PHENOMENOLOGIEDU BERBERISME

Chapitre I

« Berbérisme » et ethnogenèse de la berbérité

« Berbérophilie », «berbéromanie », «pro-Berbères »..., les circonlocutions ne manquent pas pour exprimer ce qui à l'évidence renvoie à une arrière-pensée commune: le « berbérisme ». Signe d'un contentieux historique qui hante encore les esprits, culpabilité parée de bienveillance chez les uns, aveuglement partisan chez les autres, la plupart des observateurs du dossier berbère prennent bien le soin de s'en justifier si d'aventure ils en faisaient l'usage. Ainsi,

« l'accusation est de berbérisme 1» pour René Gallisot, une accu-

sation fabriquée de toutes pièces par « les adversaires de la réhabilitation de la langue berbère (...) dans un but de discrédit2 » selon Amar Ouerdane. Parce que le vocable «berbérisme» a été forgé par I'historiographie pour désigner l'instrument même de la politique « berbère de la France» et que le nationalisme algérien a reconduit sa fonction propagandiste à des fins d'excommunication d'une communauté berbère volontiers soupçonnable d'allégeance à la France, le « berbérisme » n'a jamais fait l'objet d'une explicitation. Or ce concept, pour le moins équivoque, est porteur de sens en cela qu'il a permis un « transfert de sens» entre deux périodes que tout donnait pourtant à voir comme radicalement antagoniques : la colonisation et les indépendances maghrébines. Les enjeux de définition opposant tenants et détracteurs de la berbérité constituent autant de modes de production d'un discours sur le « berbérisme 3». Ils renforcent, de fait, sa prégnance historique. Dans son mouvement de glissement subreptice entre l'ère coloniale et l'ère des indépendances, le berbérisme, en tant que catégorie subjective sujette à controverses, met en exergue la survivance d'une question berbère qui demeure entière. Il représente un indicateur significatif de la genèse d'une conscience identitaire berbère voire de sa consolidation par-delà les époques.

1. René GALLISOT, Le Maghreb de traverse, Bouchène, 2. Amar OUERDANE, op. cit., p. 25. 3. Jean-François BAY ART, op. cit., p. 80.

Paris, 2000, p. 199.

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Bien qu'elles prétendent à une singularité qui va de soi, les identités ne sont en réalité que l'effet de l'interaction d'histoires ou d'historiographies différentes. Les exemples allant dans ce sens abondent. Ils convoquent les processus de construction des nations dans leur spectre la plus large. Par exemple, l'identité des Slaves du Sud (Yougoslavie) traduit les rivalités impériales entre AustroHongrois et Ottomans. L'irrédentisme québécois, au Canada, procède entre autres de la concurrence acharnée pour le leadership linguistique mondial entre l'anglophonie et la francophonie... Cette perspective de recherche est intéressante. Elle pose la question de savoir dans quelle mesure le fait berbère n'est pas la résultante d'un « choc des civilisations» entre le creuset colonial français et le socle arabo-musulman auquel se sont arrimées les nations maghrébines affranchies du colonialisme. Aux yeux des berbérisants structurés dans la pensée nationaliste maghrébine, cette démarche est difficilement soutenable, fût-elle entendue. C'est probablement à cette dualité historique et culturelle que fait allusion Mehdi lazzi lorsqu'il affirme que le «Maroc est pris identitairement en sandwich entre deux sites, celui d'une tradition (l'Orient) et celui de la modernité (l'Occident)d». Avant de s'en tenir à une approche du berbérisme en tant que phénomène idéologique prétendant à l'universalité, il convient, au préalable, d'en apprécier la teneur historique. Opérant comme un discriminant à la fois positif et négatif, la notion de berbérisme met le fait berbère en situation d'extériorité. Par le seul acte de son énonciation, elle réactive certaines déterminations socio-historiques qui n'interdisent pas, à partir de ce moment, le développement d'un berbérisme au sens idéologique du terme. Autrement dit, l'essor d'une idéologie berbériste suppose, au préalable, l'existence d'un discours sur la chose berbère, profondément enraciné dans l'histoire. Ce n'est que lorsque le berbérisme aura acquis une historicité qu'il saura accéder au rang d'idéologie. I. DU « BERBERISME
» SANS LES BERBERES

Domaine réservé des spécialistes français jusqu'à une date très récente, I'historiographie de l' Mrique du Nord véhiculait de manière subreptice l'idée selon laquelle le fait identitaire berbère était l'aboutissement d'un projet politique français d'envergure, cohérent et orienté en finalité. Cette thèse plus connue sous l'appellation de « politique berbère de la France» s'est imposée à la faveur notamment des travaux de Charles-Robert Ageron. L'historien soutient que la France avait projeté de «défendre la

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nationalité berbère» en donnant aux « Kabyles une organisation spécifique fondée sur la reconnaissance de leurs élus de village, de leurs chefs, de leurs mandataires et le maintien du droit coutumier », et en «bloquant l'arabisation 4». Depuis une vingtaine d'années, cette affirmation est vivement contestée par les universitaires berbérisants. Selon eux, «la politique berbère de la France» n'est qu'un mythe procédant d'une stratégie plus globale de division. Salem Chaker affirme que la France avait « la possibilité de créer, dès le XIX siècle en Kabylie, des entités administratives et territoriales linguistiquement homogènes et d'inscrire ainsi, sur le terrain, une division ethnolinguistique du pays». Or,

en réalité,. précise-t-il, elle « ne l'a jamais fait, ni même sérieusement envlsage ». Cette controverse universitaire passionnée et passionnante, qui dissimule en filigrane un clivage entre «colonisateurs» et «excolonisés », n'invalide en rien la pertinence des arguments de chacune des deux écoles, si ce n'est qu'elle suscite un véritable débat. Lorsque Charles-Robert Ageron établit l'existence d'une « politique berbère de la France », il sous-entend une cohérence et une continuité de bout en bout de cette politique. Or, sur le plan rigoureusement historique, il n'y a pas véritablement de lien entre la Monarchie de Juillet, l'éphémère If République (1848-1851), le Second Empire et la Ille République. En effet, entre la phase de démarrage de la conquête de l' Mrique du Nord et la colonisation proprement dite, la France a connu des renversements et des révolutions politiques tels, qu'il serait aventureux d'établir une linéarité politique, y compris sur le plan colonial. Comme le souligne fort à propos Patrick Lagoueyte, «plus que par la succession des régimes, le XIX siècle se distingue par le caractère des crises qui le secouent et qui visent à détruire leurs fondements institutionnels.6» Une « politique berbère de la France », si tant est qu'il y en ait eu une, n'a pu donc être menée que sur un laps de temps bien déterminé compte tenu du morcellement politique du XIXe début du XXe siècles. Les tenants de cette thèse amalgament des périodes historiques pour le moins contrastées. Alain Mahé note pour sa part que ces derniers sèment une certaine confusion en uti/5

4. Charles-Robert AGERON, «La France a-t-elle eu une politique kabyle? », in Revue historique, avril 1960, pp. 311-352. 5. Salem CRAKER, Berbères dans le Maghreb contemporain, Bouchène, Alger, 1990, p. 62. 6. Patrick LAGOUEYTE, La vie politique en France au XIX: siècle, Ophrys, Paris, 1989, p. 13.