De la révolution rwandaise à la contre-révolution

De
Publié par

Afin de sortir du piège à génocides, la brutalité et le despotisme "démocratique" doivent céder la place à une vision de long terme permettant la coexistence pacifique interethnique. Les élections de 2003 témoignent hélas du contraire. Les auteurs passent en revue différents aspects de l'équilibre démo-économique et politique précaire qui fait que l'irruption de chocs exogènes peut toujours produire des effets dévastateurs. Ils évoquent les changements et ajustements à opérer afin de réduire les risques de nouvelles tragédies.
Publié le : lundi 1 décembre 2003
Lecture(s) : 331
EAN13 : 9782296330290
Nombre de pages : 151
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Collection « Points de Vue Concrets»

Albert-Enéas GAKUSI et Frédérique MOUZER

DE LA RÉVOLUTION RWANDAISE À LA CONTRE-RÉVOLUTION
Contraintes structurelles et gouvernance 1950-2003

L'Harmattan 5-7, rue de l'école polytechnique 75005 Paris

Albert-Enéas GAKUSI est chargé de nnSSIon au Centre d'Etudes et de Recherche pour le Développement International (CERDI). Il est docteur en sciences économiques (Institut d'Études Politiques de Paris) et a enseigné à l'Université Nationale du Rwanda. Il a, ensuite, travaillé à l'OCDE avant d'être chercheur associé au Centre Français sur la Population et le Développement (CEPED) en même temps que conférencier à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris. Il a également travaillé pour le gouvernement du Burkina Faso comme expert à l'évaluation des projets fmancés par la Banque Mondiale et la Norvège entre 1990 et 2001. Il est co-auteur de Contexte économique et socio-politique de la santé publique au Rwanda de 1900 à 1992, Paris: CEPED, 2002. Il fait des recherches sur les effets démographiques des crises économiques et politiques. Frédérique MOUZER est diplômée de l'Institut d'Etudes Politiques de Rennes. Elle a séjourné au Rwanda en 2002. Elle est l'auteur du rapport Diaspora et pouvoir dans le Rwanda post-géno cide, DEA Études africaines, Paris: La Sorbonne, 2002. Elle s'intéresse à l'étude des rapports entre systèmes autoritaires et mouvements d'opposition.

Copyright L'Harmattan 2003 ISBN: 2-7475-4862-7

4

«L'accumulation de tous les pouvoirs législatif: exécutif: judiciaire dans les mêmes mains, soit d'un seul, soit d'un petit nombre, soit d'une multitude, soit par l'hérédité, soit par l'auto-désignation ou par l'élection, peut justement être déclarée la définition même de la tyrannie» . Madison, Secrétaire d'État américain, 1803. «C'est par strates successives que, sous un tyran, se répand le mal politique. Cinq ou six ambitieux, auprès du despote, se font directement complices de ses méfaits; mais ces six contaminent bientôt six cents personnes trop dociles - ou trop intéressées et celleslà, six mille qui, flattées d'obtenir le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers, tiennent pour le tyran, de proche en proche, tout le pays en servage. Le maléfice de la tyrannie ne dépend donc pas tant du prestige, réel ou supposé, du tyran, ni même du nombre des tyrans, que de l'inertie morale de tous ceux qui se laissent séduire par des courtisans mus par l'ambition. Dépourvu de probité, cupides jusqu'à la turpitude, ils servent, laquais sans dignité, 'le visage riant et le cœur transi', complices d'un régime qui sème partout le désastre et la mort. 'Ces misérables voient reluire les trésors du tyran et regardent tout ébahis les rayons de sa braveté; et, alléchés de cette clarté, ils s'approchent, et ne voient pas qu'ils se mettent dans la flamme qui ne peut faillir de les consommer' ». Présentation par Simone Goyard-Fabre de La Boétie, Discours de la servitude volontaire.

5

Remerciements Tout en étant seuls responsables de l'interprétation des informations, nous tenons à remercier les Rwandais et plusieurs experts du Rwanda qui nous ont fait part de leurs observations sur les questions abordées dans cette étude. Nous sommes particulièrement reconnaissants au Dr Michel Garenne, Directeur de recherche à l'Institut de Recherche pour le Développement (Paris) pour les discussions stimulantes sur les problèmes démographiques. Nous sommes également beaucoup redevables à Annick Dupin et Françoise Mouzer qui ont patiemment relu le manuscrit. Francis Dupin, ingénieur de recherche nous a apporté une aide précieuse pour la mise en forme du manuscrit.

7

Avant-propos C'est parce que la démocratie est la forme de gouvernement la moins imparfaite que même les régimes les plus tyranniques s'en réclamentI. Depuis la démocratie athénienne, rappelle Karl Popper (1992), la démocratie est le nom traditionnel que l'on donne à une Constitution qui doit empêcher une dictature, la tyrannis, de s'installer2. Celle-ci est la pire des formes de gouvernement puisque, selon Popper: d'abord, l'on ne peut s'en libérer sans effusion de sang. Ensuite, elle condamne les citoyens de l'État, contre leur conscience et leurs convictions morales,

à collaborer avec le ma~ ne serait-ce que par leur silence.
Enfm, toute tentative pour assumer sa responsabilité humaine, y compris la liberté de choisir, équivaut à une tentative de suicide. S'agissant du Rwanda, la principale question politique qui se pose est la suivante: après la fm tragique de la monarchie, de la première République et celle de loin la plus dramatique de la deuxième, le vote par référendum d'une nouvelle Constitution le 26 mai 2003, les élections présidentielles du 25 août remportées par Paul Kagame à 95% des voix et les élections législatives du 29 septembre au 1er octobre 2003 remportées par son parti le Front

I

On cite souvent à ce propos la formule ironique de Winston

Churchill qui déclara que: « La démocratie est la pire de toutes les formes de gouvernement, à l'exception de toutes les autres ». 2 Avec raison, le philosophe souligne que cette définition est de loin préférable à celle qui considère la démocratie comme le pouvoir du peuple, puisqu'il est évident que chacun des membres du peuple sait très bien qu'il ne commande pas. 9

AVANT-PROPOS

Patriotique Rwandais à 74% des sièges, amorcent-ils un processus d'ouverture politique qui éviterait un tel destin3 ? Sans doute faut-il rappeler certains faits explicatifs de la fm tragique des régimes politiques du Rwanda contemporain4. En 1959, dans ce pays, se produit un événement politique majeur. Le pouvoir monarchique détenu depuis plusieurs siècles par la dynastie nyiginya (depuis le milieu du XVIIe selon Vansina, 2001), est renversé lors d'un soulèvement populaire, après une longue période de mobilisation de l'élite hutu au cours de laquelle l'élite tutsi reste intransigeante à l'égard des revendications pour un meilleur partage du pouvoir, un meilleur accès à la terre, et à l'éducation. C'est ce passage violent du pouvoir monarchique tutsi dans les mains de l'élite hutu républicaine qui est considéré comme « révolution rwandaise », « révolution sociale» ou « révolution hutu ». On reconnaît généralement à la révolution rwandaise le mérite d'avoir mis un terme au système monarchique qui avait longtemps opprimé la population, particulièrement les Hutu, estimés à 85% de la population totale dans les années 1950. On lui accorde aussi celui d'avoir tenté d'introduire, du moins au début des années 1960, un système de partage du pouvoir à travers les partis politiques représentés à l'Assemblée nationale. Toutefois, faute de pouvoir s'adapter au changement, les institutions nées de la révolution finissent par un coup d'État en 1973, à la suite duquel périssent l'ancien président Kayibanda et d'autres hommes
3

Evénements politiques organisés par les autorités rwandaises en ayant pris le soin d'interdire la campagne pour le non au référendum et d'éviter toute opposition véritable à Kagame et au FPR. 4 Pour une analyse détaillée de ce phénomène, voir Vansina (2000) pour le Rwanda d'avant 1900 et Munyarugerero (2003) pour la période suivante. 10

AVANT-PROPOS

politiques du sud du pays. Le coup d'État met fm à toute activité politique en dehors du parti unique créé deux ans plus tard. Ce parti-État, étant incompatible avec l'évolution des demandes socio-politiques, y compris celles des anciens perdants de la monarchie de retrouver une part du pouvoir, fmit par voler en éclat, particulièrement à partir du moment où le président Habyarimana, qui se présentait comme invincible Ikinani, est tué dans l'attentat contre son avion le 6 avril 1994. Cet attentat fait suite à d'autres assassinats, dont ceux de deux démocrates hutu, Emmanuel Gapyisi et Félicien Gatabazi, opposés à la fois au maintien au pouvoir de Habyarimana, et à la reconquête du pouvoir par les armes, par les anciens perdants de la révolution de 1959. La manipulation de l'opinion par les media et les intellectuels soutenant le nouveau pouvoir aboutit à un véritable travail de désinformation pour présenter les membres de la famille de Habyarimana akazu comme les auteurs de ces assassinats, y compris celui de Habyarimana qui déclencha le massacre d'opposants politiques et le génocide des Tutsi5. Neuf ans après, aucun indice n'a pu être trouvé dans le sens de cette allégation. En revanche, la prise du pouvoir par le FPR et l'élimination progressive d'opposants réels ou potentiels, plaide fortement en faveur de sa responsabilité dans ces différents actes criminels6.
5 Edouard Kabagema (2001) termine son très intéressant témoignage sur le Carnage d'une nation ainsi: «je finis par conclure que le Rwanda a connu deux guerres: celle qui a outragé et endeuillé plusieurs millions d'hommes, et celle que beaucoup d'étrangers, complaisants, racontent dans leurs livres». 6 Il faut certes aussi rappeler les massacres à grande échelle commis sous la responsabilité du nouveau régime et exercés sur les populations civiles, dont les plus connus sont ceux sur les personnes déplacées à Kibeho, le 22 avril 1995 et ceux sur les réfugiés rwandais au Congo en Il

AVANT-PROPOS

Malgré des preuves et enquêtes diverses, ainsi que plusieurs témoignages très précis, les instances internationales chargées de poursuivre les crimes commis au Rwanda, les Nations Unies en tête, ne semblent pas encore déterminées à s'attaquer à ces questions essentielles. Or, ce sont les réponses à ces questions qui permettront de comprendre le mécanisme qui a conduit à la catastrophe de 1994 et de faire juger tous les responsables de la situation qui prévaut depuis cette date7. Comme le souligne Kabagema (2000) dans son témoignage, c'est comme si « les crimes commis par les rebelles tutsi étaient tabous au Rwanda, et dans le monde entier ». C'est ce nouveau changement radical dans la direction politique du Rwanda qui est considéré comme une contre-révolution. Il se fonde sur l'idéologie d'un «Nouveau Rwanda» sans ethnies, en écho au mythe d'un Rwanda monarchique harmonieux, perturbé par une
1996. Aux yeux de nombre d'observateurs, il s'agit d'un nouveau génocide non reconnu officiellement par les Nations Unies.
7

Le Tribunal Pénal international pour le Rwanda (TPIR), créé le

8 novembre 1994 par une résolution des Nations Unies et habilité à juger «les personnes présumées coupables d'actes de génocide ou d'autres violations graves du droit international humanitaire commis sur le territoire du Rwanda ... entre le 1er janvier et le 31 décembre 1994», reste inopérant en ce qui regarde les crimes commis par le FPR et l'APR. Le gouvernement rwandais, soutenu par le Secrétaire Général des Nations Unies, les États-Unis et le Royaume-Uni, est même arrivé à obtenir du Conseil de Sécurité le retrait du dossier rwandais à la procureur Carla deI Ponte au moment du renouvellement de son mandat qui devait s'achever le 14 septembre 2003. La procureur avait commencé des enquêtes sur les crimes du FPR-APR et elle était sur le point d'émettre les premières mises en accusation de ses membres. C'est cette situation qui fait dire à Théobald Gakwaya Rwaka (2002), ancien ministre de l'intérieur du Rwanda dans le gouvernement dominé par le FPR et actuellement réfugié aux ÉtatsUnis, que le TPIR a été transformé en Tribunal International pour les Hutu (TPIH). 12

AVANT-PROPOS

longue parenthèse de désordre révolutionnaire. De ce fait, ce changement ne se limite pas à la reconquête du pouvoir par une minorité de Tutsi venus d'Ouganda. Il implique aussi une modification des symboles de la révolution de 1959 comme le drapeau de la République, l'hymne national, les délimitations et les dénominations administratives. Il a même abouti à l'interdiction du parti politique émanant de celui qui fut le fer de lance de la révolution, le MDR ainsi qu'à l'étouffement de sa progéniture ADEPMizero à sa naissance, avec une telle humiliation que les mêmes causes pourraient produire les mêmes effets. Comme par le passé, les vrais problèmes sont niés par les tenants d'un discours unitaire qui avancent vaniteux sur la voie de la violence. En même temps que les ethnies disparaissent dans les propos officiels, dans la réalité le problème ethnique s'aggrave, comme en rend compte la suite du texte. De la même manière, tandis que les statistiques officielles affichent un taux de croissance économique très élevée, les conditions de vie se dégradent pour la plupart des Rwandais8. Alors que d'une voie inaudible la population appelle au secours, certains diplomates se félicitent des réalisations du nouveau régime9.
8 Le rapport de la Commission Economique pour l'Attique de Juillet 2003 estime la croissance économique du Rwanda en ces termes: « Leaving aside countries that received oil wind-falls, the best performers were Mozambique, Rwanda and Uganda, whose economies grew by 12%, 9,9% and 6,2% respectively». Même si une telle croissance était réelle, elle ne dit rien sur les conditions dans lesquelles elle est obtenue et sur le partage du &uit de cette croissance dans cette société où les inégalités se sont considérablement creusées. 9 Après des propos benoîts de l'ancien Premier ministre ftançais 'Michel Rocard, l'ancien président des États-Unis Bill Clinton et l'ancienne ministre de la Coopération du Royaume-Uni Claire Short, sur le régime politique rwandais après le génocide de 1994, c'est le tour de l'actuel ministre des affaires étrangères belge, Louis Michel, 13

AVANT-PROPOS

En partant de l'analyse de nombreuses données inédites, cet ouvrage coupe court avec l'hypocrisie et le terrorisme intellectuel ambiants qui veulent que tout le monde chante à l'unisson jusqu'à faire oublier les enjeux de la catastrophe rwandaise: ceux de l'influence mutuelle de mauvais pouvoirs et de la raréfaction des ressources. Il est une invitation aux Rwandais et à la communauté internationale à poser les bonnes questions, et à s'engager vers des solutions politiques plus courageuses en lieu et place de s'accommoder d'arrangements de court terme, en attendant de nouveaux cataclysmes sociaux.
Octobre 2003

reçu à Kigali le jeudi 9 octobre 2003, de se féliciter des résultats des dernières élections au Rwanda contre l'avis de la Commission Européenne et la mise en garde de La Coalition du Mouvement NordSud en Flandres -11.11.11. 14

Carte du Rwanda

Itépub&que DémocntiqU8 du Congo Tanzanie

JtAlen

Zwang.

ISO

15

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.