Débâillonner le Rwanda

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Le Rwanda se prépare-t-il un avenir durable ? Le 26 mai 2003, un référendum a préludé à l'adoption d'une nouvelle Constitution. A partir d'une analyse historique approfondie, l'auteur découvre l'essence du système politique rwandais et la manipulation mortifère, par les régimes successifs, du facteur ethnique "hutu/tutsi". Il faut enfin que les Rwandais parlent mais il faut aussi les laisser parler et s'organiser comme ils l'entendent. Vérité, Justice, Démocratie sont les préalables de toute réconciliation nationale et donc de toute paix durable.
Publié le : mardi 1 juillet 2003
Lecture(s) : 207
EAN13 : 9782296308503
Nombre de pages : 176
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Collection « Points de Vue Concrets »

Eugène NDAHA YO

~

A.

DEBAILLONNER

LE RWANDA

Pour un nouveau pacte social

L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris- FRANCE

Eugène NDAHA YO est né en 1959 à Gitarama (Rwanda). Ancien Directeur de Cabinet du Ministre de l'Information, avant et après le génocide rwandais, il est aujourd'hui dans l'opposition au régime de Kigali. Il dirige depuis 1997 les Forces de Résistance pour la Démocratie (FRD).

Copyright L'Harmattan 2003 ISBN: 2-7475-3625-4

« Lorsqu'un homme seul rêve, ce n'est qu'un rêve. Mais si beaucoup d'hommes rêvent ensemble, c'est le début d'une réalité. »
Hundertwasser (Peintre et architecte autrichien 1928-2000)

INTRODUCTION

L'année 2003 est une année cruciale pour l'avenir politique du Rwanda: après le référendum du 26 mai sur la nouvelle Constitution, auront lieu dans les six mois à venir une élection présidentielle et la mise en place d'un gouvernement et d'une assemblée élue. Ce sera la fin d'une longue période de transition politique. Initiée en 1992, dans un contexte de guerre, par la mise en place d'un gouvernement de transition multipartite sous l'ancien régime, cette transition aura duré onze ans dont neuf sous la domination totale du Front Patriotique Rwandais,

vainqueur de la guerre par lui déclenchée le 1er octobre 1990 à

partir de l'Ouganda. Plus de deux millions de Rwandais auront péri dont près d'un million au cours du génocide de 1994. Le sort et l'avenir du peuple rwandais se jouent donc aujourd'hui car, symboliquement, le Rwanda devrait, avec la fin de l'année, entrer dans une ère nouvelle Le moment ne pouvait ainsi être mieux venu pour présenter cette réflexion. La brèche ouverte au terme de onze années d'une transition rythmée de larmes et de sang, est l'occasion de proposer un nouveau pacte pour jeter les bases de relations plus saines entre les Rwandais, mais aussi pour créer un nouveau cadre dans lequel la démocratie et la réconciliation pourront se développer sur une base équitable et stable. Cela passe inévitablement par un retour sur l'évolution politique de notre pays, par l'analyse de la situation politique, économique et sociale actuelle, par la recherche des réponses innovantes, mais aussi par le témoignage et l'action auprès des principaux acteurs: le peuple rwandais et les responsables aux affaires. Le fait est indéniable: la majorité des Rwandais aspirent à un changement profond de la situation politique et économique. La question est: pourquoi ne s'organisent-ils pas pour faire face? Pourquoi ont-ils peur de s'engager? La réponse tient d'une part à la destruction du lien social, à l'illusion individualiste et aux idéologies qui abêtissent les gens et les empêchent d'agir puissamment pour changer la société. Les Rwandais ont été avilis à l'intérieur d'eux-mêmes par la soumission à la loi du plus fort et la peur de se distinguer du troupeau. Ils se comportent trop souvent en sujets et n'aiment pas 7

prendre des initiatives. Ils aiment plutôt attendre que les autres les prennent à leur place. C'est comme si dans cette société personne n'avait le droit d'avoir une âme individuelle et que l'on ne puisse que participer à une âme collective. Comme dans toutes les sociétés à mentalité collective, les Rwandais, eux aussi, acceptent facilement l'ordre établi et perpétuent servilement la routine sociale. Mais cette passivité ne date pas de 1994, elle existait déjà et elle est l'effet du maillage administratif et politique étroit hérité de l'époque monarchique, prolongé sous la colonisation et perpétué sous la république dans les modèles d'organisation politique, administrative issus du modèle communiste. L'analphabétisme et une économie principalement rurale, avec le caractère archi-dominant des exploitants agricoles dans la population active, ont facilité et continuent à faciliter l'encadrement des esprits. La réponse tient d'autre part à ce que les Rwandais continuent à rendre la nature et les autres seuls responsables de leurs erreurs collectives et se refusent à reconnaître leurs propres insuffisances. Pour construire la paix et l'avenir du Rwanda, il va falloir avoir le courage politique de reconnaître nos propres erreurs pour en tirer les conséquences qui s'imposent Mais avant tout, pour pouvoir changer quoi que ce soit, les Rwandais doivent se mettre au défi de se changer eux-mêmes. Trop souvent, le citoyen rwandais a le sentiment que les problèmes de son pays ne le concernent pas, le dépassent et relèvent uniquement des politiciens et du gouvernement. Ce n'est pas exact, ils relèvent aussi de l'opinion publique, c'est-à-dire de chacun d'entre nous. Les « fuyards apeurés» doivent être provoqués à penser et à agir en fonction de leurs pensées, afin de provoquer d'autres à penser et agir, à se battre comme s'il s'agissait d'une question de vie ou de mort, car aujourd'hui c'en est bien une. Cela exige aussi de démonter les structures d'encadrement qui étouffent toute tentative de réformes; on l'a vu sous l'ancien régime, on le voit avec le FPR: au fond on a changé de maîtres mais le contrôle des esprits se poursuit, car les causes historiques du mal rwandais ont trouvé leur traduction institutionnelle dans des organismes actuels qui empêchent l'avènement de nouveaux modes de gouvernement (au sens large) comme la démocratie. 8

La démarche que je propose consiste à permettre d'abord d'identifier correctement le mal et de définir ses caractéristiques, ensuite de remonter à ses origines et d'en circonscrire les causes, pour pouvoir enfin se donner les moyens de le combattre, notamment en entreprenant en profondeur un certain nombre de réformes institutionnelles. L'objectif de ces réformes est de permettre au Rwandais de se fixer de nouveaux repères qui donnent à chacun l'espérance que ses enfants et petitsenfants vivront mieux que lui-même. Et pour rétablir cette espérance, il faut d'abord faire sauter les verrous qui privent les Rwandais de leurs droits inaliénables et sacrés: droit à la vie, droit à la liberté, droit à la propriété, à l'emploi, à l'éducation. Il faut à tout prix rétablir cette espérance pour amorcer le sursaut. La construction d'une société juste et fraternelle, le refus de l'exclusion et l'engagement contre les mécanismes qui l'engendrent, la transformation sociale pour faire avancer la justice, la réconciliation, l'Etat de droit et la démocratie, voilà les clés pour ouvrir les portes de l'avenir.

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CHAPITRE I LES FONDEMENTS DU MAL RWANDAIS

armé déclenché le 1er octobre 1990 par le FPR, le génocide
rwandais et les violences des neuf dernières années, qui ont, à eux seuls, emporté plus de deux millions de Rwandais, resteront la marque indélébile de ce mal. Déterminer les causes profondes de ce mal n'est cependant pas si simple, tant ces causes sont multiples et entremêlées. Il va pourtant falloir, pour pouvoir construire la paix, que les Rwandais se mettent d'accord sur les causes profondes de leurs antagonismes, sur les obstacles qui empêchent la paix et sur les voies à emprunter pour construire cette paix. Il est évident que si le diagnostic de départ est faux, soit par négligence, par omission, par ignorance ou par incompétence, la médication risque de ne pas produire d'effet et par conséquent d'aggraver l'état de santé du malade ou pourquoi pas de précipiter sa mort. L'on a tenté jusqu'ici de nous faire croire qu'il existe une haine endémique entre les Hutu et les Tutsi dont il faut s'accommoder, car ce serait l'état naturel de la société rwandaise! De ce point de vue, l'explication du drame rwandais serait fort simple: tant la majorité ethnique Hutu que la minorité ethnique Tutsi voudraient la mort de l'Autre. Et même, à proprement parler, ils ne se combattraient pas: ils voudraient faire disparaître une « menace». Pour éviter d'être éliminé, il faut donc éliminer l'Autre! Rien n'est plus faux! Il n'y a aucun antagonisme entre Hutu et Tutsi qui ne puisse être surmonté. L'idée de séparer la population rwandaise en bons (Tutsi) et en méchants (Hutu), qui s'est installée dans l'opinion à cause du génocide, se révèle chaque jour une erreur aux conséquences graves. Il s'avère que dans la tragédie rwandaise, on se trouve dans la situation où beaucoup de «victimes» (qui sont perçues ou se présentent comme telles) se sont elles-même rendues coupables des crimes les plus abjects. Bien entendu, quand cette complexité n'entraîne Il

Le mal rwandais se caractérise par un lourd héritage d'expériences et de mémoires, faites de violences, d'humiliations, de frustrations, de suspicions, de peurs et de méfiances. Le conflit

pas l'inertie, elle entraîne des pressions antagonistes, car la communauté internationale, les donateurs, l'opinion publique, les médias, les groupes de défense des droits de l'homme...ont chacun leur opinion sur la catastrophe du Rwanda, sur ses « victimes» et sur le sort qui leur est (ou a été) réservé. Voilà pourquoi les solutions souvent proposées sont inadéquates. L'une d'elles, la plus évidente mais aussi la plus critiquable consiste à créer un Israël et des Palestiniens dans la région des Grands Lacs. Ce qui implique obligatoirement une situation de violence permanente. Le mythe de la barbarie ethnique voile en réalité des problèmes politiques plus profonds. Autant les crises répétitives ne se nourrissent pas des ethnies en elles-mêmes, autant les violences politico-ethniques qu'on observe régulièrement au Rwanda ne surgissent pas ex nihilo. Elles sont l'aboutissement de phénomènes de longue durée. Mais elles ont leur lit aussi dans d'autres facteurs plus conjoncturels: dans l'organisation sociopolitique du pays, dans la faillite morale de l'élite, dans la faillite de l'Etat et dans la perversité des relations internationales. Il ne s'agit pas, loin s'en faut, de l'histoire d'une rivalité à coups de machettes entre les Hutu et les Tutsi, mais de celle d'une rivalité entretenue et utilisée par des hommes qui veulent le pouvoir et des puissances étrangères qui désirent conserver ou instaurer le leur en Afrique en général et dans cette région en particulier. Les crises apparaissent chaque fois qu'il y a une crise institutionnelle et une faillite de l'Etat. Que ce soit en 1972-73, en 1990-94, les structures de l'Etat n'étaient pas à même d'assumer leurs fonctions étatiques, leurs fonctions de prestation universelle des services quotidiens de la démocratie. Elles étaient au contraire passées au service d'une minorité dirigeante et étaient incapables d'assurer le moindre bien-être économique ou démocratique à l'ensemble des citoyens. Le phagocytage de l'Etat en particulier (par l'Akazu, par l'armée et par des réseaux mafieux qui ont remplacé l'Etat), après plusieurs siècles d'obscurantisme lié au pouvoir monarchique, n'a pas permis et continue de retarder l'éclosion d'une conscience nationale. Cela a plutôt favorisé et renforcé des consciences sociales liées à la famille, au clan, au cercle d'amis, à l'ethnie, à la région. Cette conception étroite de l'Etat et de la nation a permis à l'identitaire de détruire tous les fondements de la modernité et de la citoyenneté. 12

1. L'exclusion

Dans une publication antérieure, j'ai tenté de montrer qu'« au-delà des idées reçues sur l'opposition ethnique Hutu/Tutsi, le destin calamiteux du Rwanda est avant tout fondé sur la politique forcenée d'exclusion qui anime les élites en quête de pouvoir. Exclusivisme politique, économique, social à travers la manipulation identitaire des uns et des autres. Plutôt que d'axer l'appareil de l'Etat sur le bien de tous les citoyens sans discrimination, le pouvoir n'a jusqu'ici constitué qu'une fin en soi pour accaparer avec brutalité des richesses nationales et des retombées internationales. Le Rwanda semble n'appartenir qu'aux maîtres du pays, pas aux Rwandais! »1 A cause de la politique d'exclusion, des conflits de toutes natures ont éclaté, entretenus par des idéologies et des choix politiques et économiques suicidaires pour l'unité, la cohésion et le progrès de notre société. Dès lors, le Rwanda n'a cessé de faire l'expérience de dures lois, coutumières ou républicaines, appliquées avec brutalité. Suite à l'ivresse du pouvoir, le peuple rwandais a subi et continue de subir les conséquences néfastes d'un système de dictatures successives, la destruction massive du tissu social, le pillage systématique et généralisé des ressources nationales et les violations flagrantes des droits de l'homme. L'exclusion ethnique est sans conteste la manifestation la plus patente de l'héritage politique collectif des Rwandais. Ses défenseurs tentent de la justifier soit par l'idéologie du sang (eugénisme ),c' est-à-dire une idéologie basée des inégalités naturelles entre les ethnies, soit alors par l'idéologie du sol (antériorité) et par la loi du nombre. Seulement, il est important de souligner que, contrairement aux autres conflits dits identitaires qui opposent des communautés différentes, le conflit rwandais est unique en son genre par sa nature-même, dans la mesure où il oppose des populations parlant la même langue, ayant la même culture, vivant entremêlées sur un même territoire. Comme toutes les idéologies sociogénétiques (le nazisme est le plus connu), l'eugénisme à la sauce rwandaise est
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Eugène Ndahayo, Rwanda: le dessous des cartes, L'Harmattan, 2000 13

fondamentalement de nature bio-politique : il affirme que la société rwandaise est composée de groupes génétiquement déterminés. Il en découle que les Tutsi doivent être vus comme une «élite génétique», composée de gens aux aptitudes intellectuelles supérieures, génétiquement déterminés à gouverner. Inversement, les Hutu et les Twa, qui constituent les couches inférieures, doivent être regardé .5comme des gens aux aptitudes intellectuelles inférieures, génétiquement déterminés à être gouvernés. Cette idéologie allait être la principale source d'inspiration des partis politiques en compétition pour rafler à leur avantage la mise de l'indépendance annoncée pour le début des années 60. La charte du parti de l'élite monarchiste Tutsi, l'UNAR, (le premier parti à être agréé au Rwanda), affirmait clairement que la société rwandaise est« composée d'individus de valeurs très inégales et qu'il n'est pas équitable d'accorder la même valeur à la pensée vulgaire de l'homme ordinaire qu'au jugement perspicace de l'homme capable. Pour tenter de justifier sa réticence vis-à-vis du principe de vote « un homme une voix », le même parti prétendait que le suffrage universel «aboutira infailliblement à l'asservissement de la minorité lettrée par la majorité inculte, situation qui prolongera l'esclavage ».. .Mais (puisqu'on ne peut pas refuser le suffrage universel aux Bahutu) l'UN AR estimait que « si la minorité Tutsi est vraiment capable et à la hauteur des événements, elle doit, par son énergie, influer sur l'opinion publique, étonner le monde par son organisation, son endurance et sa discipline. L'organisation de notre parti s'empressera de donner aux Bahutu et aux Batwa les mêmes droits et en même temps s'empressera de mater la sottise et la trahison commune aux êtres incapables de la plus élémentaire abstraction. » Nourris des théories de 1'histoire coloniale sur le peuplement du Rwanda, les Hutu se sont à leur tour fabriqué des anticorps, aux relents non moins racistes, à travers leur supposée antériorité de l'occupation du territoire et l'extranéité des Tutsi. Les Tutsi seront désormais présentés comme des étrangers devant se soumettre à la loi des seuls « nationaux» : les Hutu. De l'eugénisme Tutsi et de l'antériorité Hutu, il découle aux yeux des uns et des autres, une légitimation du passé, du présent et du futur; la supériorité naturelle des Tutsi, tout comme pour les Hutu leur nombre et le fait d'être arrivés au Rwanda 14

avant les Tutsi, confèrent exclusivement aux uns le droit d'exercer le pouvoir politique et aux autres deux alternatives: se soumettre sous peine d'extermination ou partir. Si certaines de ces manipulations identitaires des uns et des autres plongent leurs racines dans un passé lointain, précisément dans la structuration de la société rwandaise, d'autres en revanche sont liées à I'histoire plus récente du pays. Leur dénominateur commun est qu'elles sont toutes liées à la gestion du pouvoir. Elles cachent en réalité le jeu malsain des élites qui se disputent le pouvoir en vue de s'approprier l'avoir. Pour comprendre l'origine de ces idéologies, il faut inévitablement remonter aux mythes fondateurs du Rwanda créés pour légitimer le pouvoir de la dynastie alors régnante. Ces mythes sont bâtis sur la différence identitaire et les inégalités naturelles liées à cette différence, la royauté rwandaise ne s'étant pas proposée de construire une nation avec des citoyens égaux en droits; ce n'était pas dans sa nature. Aussi loin qu'on puisse remonter dans l'histoire du Rwanda, la société rwandaise était caractérisée par une très forte stratification sociale et un état de dépendance d'esclaves pour le menu peuple en majorité Hutu visà-vis d'une élite politique, sociale et économique issue de la minorité Tutsi, à travers un système de domination complexe. La classe dominante d'origine Tutsi contrôlait la vie sociale, la vie économique, le pouvoir monarchique et l'armée. Cette domination était fondée sur une mythologie et une tradition orale affirmant que l'ethnie Tutsi était naturellement supérieure de par ses origines célestes et de par ses qualités, dont une intelligence hors du commun. C'était ça l'ordre naturel des choses. Jusqu'en 1959, les institutions politiques du Rwanda seront bâties autour de ce postulat. Et pendant assez longtemps, les intérêts du Rwanda se sont confondus avec ceux de la dynastie Nyiginya. L'histoire du Rwanda se confondait également avec celle de la dynastie. C'était d'autant plus facile que cette histoire a été reconstituée à partir de la tradition orale officielle véhiculée à travers les principales sources que sont l'UBUCURABWENGE ou «généalogie dynastique» successivement des rois divins (qui descendent du ciel), des rois de la corde (les Fils de Gihanga : ce fut l'époque des demi-dieux, Gihanga étant né d'une mère terrienne « Umusangwabutaka » et d'un père céleste « Ikimanuka »), IBITEKEREZO ou « Récits dynastiques» des rois à récits, UBWIRU ou « le code ésotérique », IBYIVUGO, 15

IBISIGO ou « poèmes dynastiques, guerriers, pastoraux» et les chansons. Le point commun de ces sources est qu'« elles se basent sur les traditions officielles de la cour et donc sur une même tradition de pensée. En conséquence, elles sont toutes soumises à une même déformation, qui s'accroît avec le temps. Quelle est cette tradition? C'est la conviction de la supériorité innée et indiscutable du peuple Tutsi sur les autres, en particulier sur les Hutu, avec comme corollaire, la justification de la suprématie de ce peuple et de la dynastie qui le gouverne »2.

C'est ainsi que quand les héritiers naturels du pouvoir traditionnel ont senti le pouvoir leur échapper avec les évolutions politiques internationales liées à la décolonisation et aux droits de l'homme au milieu des années 50, ils ont essayé de forcer le destin en puisant dans le répertoire idéologique des inégalités naturelles et par une stratégie bâtie sur la diabolisation et l'exclusion des autres. La colonisation, qui jusque-là les avait soutenus, dut les lâcher. Soixante ans plus tôt en effet, lorsque les Allemands sont arrivés au Rwanda vers 1890 puis les Belges en 1916, ils ne cherchèrent pas à dissoudre l' ethnicité; au contraire, ils s'appuyèrent sur elle pour maintenir leur domination en jouant les ethnies les unes contre les autres. Ils reconnurent ainsi, sous l'influence des théories sociales et racistes qui prévalaient alors en Europe, la domination Tutsi en la justifiant par une théorie controversée sur leurs origines. Cette théorie fait des Tutsi des descendants d'une élite nilo-hamitique d'origine blanche. Cette théorie a servi aux Allemands de fondement idéologique à leur décision de contrôler le Rwanda selon le principe de l'administration indirecte, par l'intermédiaire de la monarchie Tutsi. Seuls les Tutsi avaient accès à une formation et aux fonctions de l'administration coloniale. En rationalisant les inégalités sociales liées aux ethnies par une pseudo-anthropologie scientifique, les colonisateurs allemands et belges ont accentué le problème ethnique et renforcé le complexe de supériorité chez les Tutsi et le complexe d'infériorité chez les Hutu, déjà ancrés dans les mentalités par une
2 Antoine Nyagahene in Histoire et Peuplement, Ethnies, clans et lignages dans le Rwanda ancien et contemporain, Thèse de doctorat, Université Paris 7-Denis Diderot, mars 1997. 16

mythologie conçue pour légitimer le pouvoir de la dynastie « Nyiginya» et la domination Tutsi en général. A travers l'administration indirecte, la coIonisation a renforcé le fondement naturel de cette mythologie et surtout lui a donné un fondement juridique. C'est ainsi que des mesures de soutien à l'aristocratie traditionnelle et à la cour royale en particulier, dont le pouvoir ne s'étendait que sur le Centre-Est du pays, ont été prises pour l'étendre sur les régions du pays où il n'était pas vraiment significatif et où il était totalement absent, en particulier sur les royaumes du Nord, du Sud-Ouest et de l'Est. Les Hutu devinrent toujours plus une classe d'exploités privés de toute participation
au pOUVOIr.

La conscience collective, la culture, les comportements sont restés fortement marqués par ce passé que les extrémistes des deux bords renvoient à la figure des Rwandais chaque fois que le pouvoir est en jeu. C'est pourquoi tout projet de reconstruction morale et physique du Rwanda, et tout engagement doivent passer par la démythification et la « désidéologisation » de I'histoire du Rwanda, ainsi que par la reconnaissance du rôle négatif joué par les détenteurs successifs du pouvoir. Cette réévaluation est dans l'intérêt bien compris du Rwanda et du peuple rwandais dans son ensemble.

2. Un pouvoir personnifié et personnalisé

Depuis l'époque pré-coloniale jusqu'à nos jours, les institutions politiques sont conçues et taillées sur mesure des hommes forts successifs. Avant la colonisation, le Mwami qui régnait sur le royaume du Rwanda était un monarque absolu, avec le droit de vie et de mort sur ses sujets. Ses pouvoirs politiques et administratifs n'avaient pour limite que sa fantaisie. « Le Mwami décidait de faire la guerre,... nommait et destituait chefs, souschefs et détenteurs des terres franches selon son bon plaisir,. ces vassaux, pour le motif le plus futile, parfois même sans mobile apparent, par simple caprice du roi, passaient de l'opulence à la plus grande déchéance ou de la misère noire au summum de la puissance. Il possédait le droit de bannir, de torturer et de mettre

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