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Déclins du libéralisme

192 pages
Non seulement le libéralisme est en difficulté sur le terrain politique, mais encore les mythologies libérales et néolibérales sont mises à dure épreuve au sein des philosophies politiques contemporaines. Dans le dossier de ce numéro, Déclins du libéralisme, nous présentons des approches différentes et convergentes de cette nouvelle critique : la tentative de Jameson d'ouvrir un espace de discussion subversif à l'intérieur de la catégorie de " post-modernité " ; une critique rigoureuse de M. Hardt sur l'involution de J. Rawls dans son dernier ouvrage ; une intervention de S. Laugier qui revendique, pour la démocratie américaine, des espaces de changement et de développement au-delà du libéralisme. Alisa Del Re et Alain Marchand, dans cette perspective critique, retrouvent, à travers l'analyse des luttes des femmes et les expériences des associations, les affirmations de la liberté et de l'action individuelle, comme production de communauté. Dans ce numéro de Futur antérieur, nous soutenons l'hypothèse selon laquelle le libéralisme des années quatre-vingts, loin d'affirmer sa victoire dans les années quatre-vingt-dix, illusion inefficace et cruelle.
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FUTUR ANTERIEUR N° 21

DECLINS DU LIBERALISME

S. ANSALDI, E. COUVELAKIS,

A. DEL RE,

L.E. GOMEZ, M. HARDT, 1. JAMESON, S. LAUGIER, M. LAZZARATO, H. MALER, A. MARCHAND, P. PIGNARRE, M. VAKALOULIS, J.-M. VINCENT

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

Futur antérieur

Directeur de publication:

Jean-Marie VINCENT.

Comité de rédaction:
Claude AMEY Saverio ANSALDI Denis BERGER Alisa DEL RE Michael HARDT Helena HIRATA Bruno KARSENTI Maurizio LAZZARATO Henri MALER Andrea MORELLI Toni NEGRI Pascal NICOLAS-LESTRAT Gian Carlo PIZZI Michèle RIOT-SARCEY Nicole-Edith THÉVENIN Jean-Marie VINCENT

Rédaction, 49, rue des Partants, 75020 Paris.

@ L'HARMATTAN,

1994 ISBN: 2-7384-2551-8

SOMMAIRE

La marche du temps:
Henri MALER, L'échec et l'Etat. Pèlerinage
Zapata.

en Balladurie

5 11 19

Luis E. GOMEZ, La nouvelle chevauchée d'Emiliano
........................................................

Jean-Marie Fredric

VINCENT, Le Gâchis bosniaque

................ et

JAMESON, Entretien avec Eustache Couvélakis

Michel Vakaloulis ............................................
Michel VAKALOULlS,« Post »-capitalisme ou capitalisme « Post »-moderne ? Structures fondamentales et fac-

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teurs de nouveauté.. ... .... Michael HARDT,Les raisonnables et les différents: le libéralisme politique de Rawls... .................... Sandra LAUGIER,Conservation et démocratie: Emerson, Thoreau, Rawls... ... .. . .. ... ... ... ... . ..... ... . .. .. . .... Maurizio LAZZARATO, L'événement et la subsomption réelle: Saussure, Wittgenstein et Bakhtine ............... Alisa DEL RE, Analyse du Welfare: où est Jocaste? Les femmes et la reproduction des individus.................. Alain MARCHAND, L'Association, une entreprise de type
nouveau. ........... ...........................................

45 59 71 95 111 131

Lectures:
Philippe PIGNARRE, La tendresse des héritiers. A propos du livre d'Isabelle Stengers : L'invention des sciences modernes, La Découverte, Paris, 1993 ................... Saverio ANSALDI, Qui a peur de Spinoza? La synagogue vide. Les sources marranes du spinozisme, de Gabriel

165

Albiac .........................................................

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LA MARCHE DU TEMPS

L'Ecole et l'Etat
Pèlerinage en Balladurie
Henri MALER

Avant que le temps n'efface sur le bitume le pas des syndicats enseignants désunis et alors que l'offensive contre le SMIC-jeune a connu la victoire qu'elle méritait - avant que des crises nouvelles, peut-être plus violentes, ne viennent rappeler que rien n'est réglé, quelques problèmes soulevés par la manifestation pour la défense de l'Ecole publique (l'une des plus grandes de l'histoire de ce siècle) méritent qu'on s'y arrête. Par exemple, ceux-ci: La question de l'Ecole est fichée au cœur de la République: que fait-elle à cette endroit? La question de la religion revient au cœur de l'Etat: pourquoi? Il fut un temps, béni par les nostalgiques, où la République, pour se doter d'une Nation, s'imposa une Ecole laïque, indépendante de l'Eglise, mais adossée à l'Etat: une Ecole destinée à la normalisation des conflits sociaux et à la neutralisation des conflits idéologiques. La fable de l'égalité des chances lui tenait lieu d'évangile de l'égalité des âmes, et la fiction d'une neutralité respectueuse des familles permettait de promouvoir le mythe du citoyen. L'Ecole de la République, pourtant, ne fut pas seulement ce Théâtre érigé par la Raison d'Etat: sur ces tréteaux se joua longtemps un répertoire égalitaire qui favorisa parfois les progrès, fragiles et discontinus, d'une triple démocratisation scolaire, sociale, politique. L'Ecole laïque ne fut pas seulement cette Eglise destinée à produire un consensus molasson : sous 5

ses voûtes retentirent, sous la conduite d'un corps enseignant acquis à la devise républicaines, des idéaux dans lesquels il arriva même que les libéraux et les conservateurs soient contraints de se draper. Ce potentiel démocratique permit qu'on confondît l'Ecole publique avec son mythe. Ce potentiel démocratique est en panne ou en crise, et le mythe, lentement, se dissipe. Le Mythe de l'école égalitaire ne résiste pas à la prolongation de la scolarité qui devait le sauver. L'Ecole fut et reste une gare de triage qui entérine et reconduit les inégalités sociales. Elle les entérine: derrière l'Ecole unique opèrent, mais dans la plus grande opacité, des mécanismes de sélection inchangés, dont l'opacité même accroît la violence. Les inégalités entre des filières données pour équivalentes et des établissements donnés pour identiques deviennent vertigineuses. L'absence de sélection officielle favorise les formes de sélection les plus sauvages: la fiction de l'égalité ne fonctionne, plus que jamais, qu'en marge des inégalités. L'Ecole les reconduit: à une extrémité, l'exclusion scolaire est immédiatement sanctionnée par l'exclusion sociale; à l'autre extrémité, la promotion scolaire est largement dévaluée par la précarité de son débouché social. Les deux sorties du système scolaire débouchent directement sur des impasses. Ainsi, la prolongation de la scolarité et l'élévation moyenne des niveaux d'instruction dissimulent une translation globale du système qui reconduit les mêmes distributions, mais à partir de niveaux d'études plus élevés. Et l'interminable adolescence promise aux plus chanceux ne fait qu'accroître, pour leur plus grand nombre, les incertitudes de l'existence. L'élargissement des composantes intellectuelles des apprentissages et l'accroissement du nombre de leurs bénéficiaires ne font qu'élargir le fossé entre l'extension du capital scolaire et la précarité du destin social de ses bénéficiaires. Fossé d'autant plus perceptible que les mutations du travail et l'extension de ses formes immatérielles approfondissent le divorce entre une instruction enfermée dans le temps scolaire et la formation coextensive au temps professionnel. L'Ecole qui, en général, n'était ajustée aux exigences de reproduction sociale que par un désajustement 6

partiel voit sa relative autonomie ne satisfaire ni la perpétuation du système ni sa transformation: elle est au bord de l'implosion et peur le rester longtemps, mais non sans explosion, comme le montrent déjà les regains de mobilisation de la jeunesse. En effet, les contradictions nouvelles se développent en même temps que la crise intensifie des contradictions anciennes. L'Ecole de l'égalité des chances est l'Ecole de la dernière chance: une ultime et faible espérance de différer ou d'infléchir le destin social. Et par temps de crise, l'Ecolepromesse de promotion est, pour un nombre toujours croissant de jeunes, l'Ecole-refuge contre l'exclusion: un abri précaire et provisoire. Mais l'exclusion n'est pas abolie quand elle est enfermée dans les murs de l'école, et la promotion est d'autant moins garantie qu'elle doit composer avec cette exclusion. Les élèves les mieux dotés en espérances sociales doivent coexister avec ceux qui n'en ont presque aucune. Pour remédier à l'échec scolaire quand il menace d'exclusion sociale et pour garantir la réussite sociale quand elle paraît compromise par la misère scolaire, l'Ecole privée offre ses services aux consommateurs d'Ecole et l'Etat offre ses services à l'Ecole privée. L'Ecole privée, on le sait, est, pour l'essentiel l'Ecole de l'Eglise catholique. Mais son corps glorieux habite un corps mortel. Sa vocation céleste est prisonnière de sa fonction terrestre. Du ciel elle reçoit la mission d'évangéliser toutes les âmes, quand la terre lui réclame de favoriser l'élection de quelques-uns. Prise en étau entre le producteur de valeurs sacrées et les consommateurs de valeurs profanes, elle ne sait plus vraiment comment concilier la pure loi de la sainteté et la dure loi du marché. Car les clients de l'Ecole privée sont des consommateurs peu catholiques. Ils attendent de celle-ci, alternativement ou conjointement, qu'elle soit l'Ecole du dernier recours, l'Ecole du premier concours et l'Ecole du sacré secours: une Assurance scolaire, un Placement boursier et un Sacrement divin. L'Etat, interventionniste quoique libéral, bien qu'il ne sache pas non plus à quels saints se vouer, s'est mêlé de ces déchirements intérieurs, mais en poursuivant ses propres fins: le gouvernement a tenté de se servir de la question de l'Ecole 7

privée comme d'un bélier pour parvenir à une mise de concurrence systématique des établissements scolaires. Cet enjeu dépasse, et de loin, la seule question des écoles privées: faute de pouvoir affronter le surinvestissement égalitaire de l'école, le gouvernement essaie de le contourner; faute de pouvoir ajuster, par leur émancipation, le travail et la formation, le gouvernement cherche à démanteler l'Ecole publique et à détruire les garanties salariales. Et ses premiers échecs ne font sans doute que reponer de nouvelles tentatives. Et cela d'autant plus que les enjeux ne sont pas seulement scolaires, mais politiques. En effet, le mythe de l'école républicaine ne résiste pas à la crise de la République. Une crise rempante sans doute, mais aiguë, puisqu'elle cumule une crise de délimitation, une crise de représentation, une crise de légitimation. La crise de l'Etatnation fondé sur une souveraineté unique et indivisible (qu'elle prenne, selon les pays, une forme centralisée, fédérale ou confédérale) atteint la République à la française. La crise de la représentation qui, pour une pan découle de la précédente, atteint les valeurs de citoyenneté coulée dans l'idéal républicain. La crise de légitimation de l'Etat est par conséquent la première et la plus apparente. Comment l'Ecole de la République pourrait-elle échapper à l'ébranlement des valeurs républicaines quand elles restent soudées à l'Etat? Question qui appelle des analyses nouvelles qu'on ne tentera pas ici. Qu'il suffise de constater que les enjeux politiques, pour le gouvernement, devinrent chrétiens. Les projets scolaires se doublent d'une quête morale... Pressé de satisfaire une clientèle avide de déjouer les pièges de l'Ecole publique, la majorité de la Balladurie parlementaire a cru un instant qu'elle pourrait accoucher de ce monstre: une miniature de démocratie chrétienne. Le combat contre les régimes réputés communistes tenait lieu, pour le libéralisme, de fondement de ses propres valeurs: ses remparts lui tenaient lieu de fondations. Renvoyé à la crise du capitalisme comme à sa propre crise, le libéralisme est en panne de légitimité. Aussi ne doit-on pas s'étonner s'il est à la recherche de son accomplissement dans une jungle habillée en Disneyland et en quête de ses 8

fondements du côté d'une évangélisation de ses turpitudes. Quête d'autant plus nécessaire et dérisoire qu'elle tente de combattre les nouvelles alliances de l'ethnicité et de la religiosité avec les armes des identités imaginaires, nationales et religieuses. La religion, supplément d'âme, se propose, une fois encore, comme « l'esprit d'un monde sans esprit, le cœur d'un monde sans cœur ». Dans un contexte international marqué par des conjonctions nouvelles entre libéralisme et obscurantisme, le Pape, à défaut de détenir celles du Paradis, prétend détenir les clés de la chambre nuptiale où se consommerait le mariage entre l'idéologie du profit et la religion de l'amour. Reste un dernier verrou - le rationalisme - que l'Eglise tente de faire sauter. Quitte à trouver au socialisme d'hier un petit air chrétien. Et derrière l'offensive contre l'Ecole laïque se profile une offensive contre la tentative séculaire de donner toutes ses chances à la Raison. Les échecs de cette tentative nous ont déniaisés: la Raison peut trahir ses propres idéaux. Surtout quand elle attend du Marché et/ou de l'Etat sa consécration. Plus ou moins épicée. la religion vient alors à leur secours. S'il en est ainsi, c'est parce que le christianisme, précisément quand la religion devient une affaire privée, est la religion officielle du libéralisme. Marx et Tocqueville convergent sur ce point. Le premier en concluait que l'Etat démocratique est l'Etat chrétien accomplit. Les tentatives de restauration prennent alors tout leur sens, même s'il s'agit d'un pur non-sens. Mais pour en conjurer les ' périls, il ne suffira pas de défendre l'Ecole laïque et républicaine. Quand il s'agit de penser, pour les proposer, des formes de socialité qui ne se confondent pas avec l'oppression et des formes de Pouvoir public qui ne se confondent pas avec l'Etat: ainsi un service unifié d'éducation pourrait être affranchi de toutes les mises en tutelle - par l'Etat et/ou le Marché. Utopie? Utopie...

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La nouvelle chevauchée d'Emiliano Zapata
Luis E. GOMEZ

fi faut savoir que le gouvernement de Salinas a mené une politique agricole libérale, en bouleversant les fondements légaux de la structure agraire issue de la révolution de 1910. Elle était fondée sur deux grands principes: d'une part, la tradition indigène précolombienne consistant à diviser la terre en lots communaux; d'autre part, la répartition des terres des latifundistes aux paysans qui les travaillaient. La réforme agraire issue du mouvement révolutionnaire a donné naissance à des communautés paysannes fondées à la fois sur la répartition de la terre en petites unités familiales et sur l'appartenance de chaque famille à une entité collective qui réservait une partie du domaine à l'usage commun: l'ejido. Mais par manque de soutien et d'investissements, les ejidos ont été réduits en simples unités d'autoconsommation. Bien entendu, le Mexique est un grand pays et la situation varie selon les régions; dans le centre et dans le nord, en particulier, l'ejido a été performant. Au nord-ouest, l'activité des trafiquants de drogue a miné le succès dont les ejidos pouvait se vanter autrefois. Emiliano Zapata, indigène métissé qui avait travaillé au début du siècle en tant que capataz (contremaftre) dans des haciendas de l'Etat de Morelos, à 100 kilomètres au sud de Mexico, a eu l'occasion d'observer de près l'exploitation de ses travailleurs, mais aussi les mécanismes d'accumulation de la rente foncière, fondés entre autres sur la consommation forcée
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dans les magasins de l'hacienda. Les paysans étaient perpétuellement endettés, mais ceux qui tentaient de fuir ce système se retrouvaient souvent, quelques temps plus tard, de retour dans leur hacienda d'origine, amenés de force par l'armée ou par un autre patron auquel ils avaient demandé du travail. Car on faisait circuler entre haciendas des « listes noires ». Zapata nourrissait l'espoir de créer des haciendas démocratiques, dépourvues de patrons et gérées par la base. Dans les dernières années précédant la révolution, les patrons s'appuyaient politiquement sur la dictature de Porfirio Diaz, un militaire qui put accéder aux plus hautes fonctions politiques grâce à sa participation à la guerre contre l'armée de Napoléon III. Le projet de Zapata pour les ejidos, qui ressemblait par certains côtés au proudhonisme, au sujet duquel il a échangé des lettres avec Lénine, rappelle aussi les idées de Marx sur la commune paysanne russe. Mais il n'a pas pu réaliser directement son utopie rurale car la situation révolutionnaire exigeait d'abord la mise en place d'une économie de guerre. Zapata est entré dans Mexico en 1914 à la tête de son Armée du Sud, aux côtés de cet autre caudillo populaire, Pancho Villa, le «centaure du Nord ». Zapata et Villa ont tous deux été assassinés, le premier en 1919 (quelques mois seulement après les assassinats de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht) dans un piège tendu dans une hacienda abandonnée; le second en 1923, alors qu'il avait abandonné la lutte armée. L'arrivée au pouvoir des généraux révolutionnaires du Nord, Alvaro Obregon et Plutarco-Elias Calles, a signifié la défaite des projets des deux grands dirigeants agraires. Malgré la défaite de Zapata, l'Assemblée constituante de 1917 a introduit dans la nouvelle Constitution certains éléments de la réforme qu'il avait envisagé. La révolution, contrôlée par

le courant des « modernisateurs », a débuté la répartition des
terres en 1920. * * *

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Parmi les nombreuses mesures du gouvernement Salinas visant à donner au Mexique contemporain un visage bien différent de celui envisagé par Zapata et Villa, il y a bien sûr l' ALEN A.L' accord formalise une politique d'ouverture totale du pays au libre-échange, ce qui se traduit par un très grand déficit commercial et par la liquidation de nombreuses petites et moyennes entreprises mexicaines. Ces mesures ont été accompagnées d'une politique de démantèlement de l'Etat-social à travers les privatisations et la réduction de la capacité d'intervention de l'Etat dans une série de branches de l'industrie: chimie, transport aérien, télécommunications, sidérurgie, etc. Il en va de même pour les services de santé et d'éducation. L'inflation a été réduite (même si les rapports officiels exagèrent un peu cette réalité) grâce à une politique d'endiguement des salaires, ce qui a eu pour résultat une baisse sensible du pouvoir d'achat et du niveau de vie de la majorité de la population. De plus, la « flexibilisation » de la force de travail a été imposée davantage par une gestion autoritaire des conflits sociaux et par une restructuration organisationnelle que par l'innovation technologique. La cible de cette politique dans le monde agraire est l' ejido. La Constitution a été modifiée dans le but de rendre possible la dissolution des ejidos et la vente de leurs terres à des intérêts privés. Il s'agit, d'une part, de promouvoir une exploitation dite « modernisée» de la terre, c'est-à-dire non seulement la mécanisation de l'agriculture mais aussi la spéculation immobilière dans les zones d' ejidos situées à proximité des villes. On assiste d'autre part à la transformation de nombreuses terres cultivées en pâturages. Cette transformation se traduit par une réduction des forêts tropicales et par l'extinction de leur faune, notamment dans les Etats de Veracruz, Tabasco, et Chiapas, où s'est déroulé le soulèvement de l'Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) en janvier 1994. Dans la logique de cooptation des membres de l'opposition par l'Etat mexicain, on observe actuellement qu'une partie de la gauche maoïste, et dans une moindre mesure le vieux Parti communiste mexicain, se reconvertissent en managers du Programme national de solidarité (PRONASOL), qui fonc13

tionne théoriquement sur la base de l'auto-organisation des habitants des quartiers. Le PRONASOL est chargé de distribuer des subventions et d'organiser le travail volontaire - dans la mesure de ses moyens - afin de résoudre certains problèmes liés à l 'habitat - problèmes que l'Etat néglige largement par ailleurs, dans sa logique d'amaigrissement. Ce programme est financé par les ressources tirées de la privatisation des banques et des entreprises du secteur public, mais la quasi totalité (97 %) de ces bénéfices a déjà été dépensée. Ainsi le patrimoine industriel de l'Etat est mis au service d'une cause étroitement partisane. Car en effet, le véritable objectif du PRONASOL est de permettre au PRI de récupérer une partie de sa base électorale dans les zones où elle s'est sensiblement effritée. Ce n'est pas un hasard si le candidat que Salinas vient de désigner à sa propre succession est LuisDonaldo Colosio, ministre de tutelle du PRONASOL. On voit clairement par là que le programme est utilisé avant tout comme plate-forme de lancement pour sa campagne électorale. * * *

Au moment où l'ALENA entre en vigueur, où commence la campagne électorale, où le gouvernement vise à discréditer le candidat de la gauche démocratique (PRD) Cuauhtémoc Cardenas, il continue à monopoliser les médias à la manière des anciens régimes de l'Est, et se prépare à pratiquer de nouveau la fraude si nécessaire... c'est à ce moment que l'Armée zapatiste de libération nationale a fait irruption. Cet événement annonce des changements profonds qui pourraient se produire sur la scène politique dans les années quatre-vingt-dix: 1) L'envergure de ce groupe armé témoigne d'un travail de préparation de plusieurs années. Selon la presse, l'EZLN peut compter sur 2 000 guérilleros, plus ou moins bien armés. Elle a peut-être reçu aide et formation de groupes similaires au Guatemala et d'autres pays d'Amérique centrale. 14

2) L'ignorance du gouvernement concernant les activités de guérilla à la frontière sud-est du pays témoigne d'un certain professionnalisme chez les zapatistes dont les guérilleros mexicains qui ont mené antérieurement des tentatives lutte armée ne pouvaient se vanter. L'usage de la langue maya, très répandue dans la région, a sans doute favorisé le secret des opérations. La réponse de l'armée mexicaine à l'occupation par l'EZLN de plusieurs villes du Chiapas a été lente à venir dans un premier temps, mais ensuite brutale et arbitraire. Les médias n'ont pas hésité à reconnaître que cette réponse a été disproportionnée. Face aux critiques, le gouvernement a dû proposer une trêve unilatérale afin d'engager des négociations de paix. Les bombardements effectués par l'armée et les exécutions sommaires de militants zapatistes ont été particulièrement condamnés par l'opinion et par les organisations de défense des droits de I'homme. 3) Il existe dans la société mexicaine un certain consensus sur la légitimité du mouvement zapatiste. Ce consensus ne s'étend pas jusqu'à l'approbation des méthodes de lutte armée, mais elles sont comprises comme un dernier recours et comme une expression de désespoir. 4) Pour la première fois depuis cinquante ans au Mexique apparaît un mouvement à base ethnique, puisque la révolte est surtout le fait d'Indiens descendants des Mayas. Malgré la dispersion et l'isolement des peuples indigènes au Mexique, les zapatistes bénéficient de la solidarité d'autres ethnies, tout aussi maltraitées sur le plan social. On estime à presque 10 millions la population indigène. Celle-ci connaît les taux de natalité les plus élevés, mais aussi les plus fons indices de pauvreté et les plus mauvaises conditions de santé, d'éducation, de travail et de bien-être de toute la population mexicaine. 5) Il est important de noter que le discours politique de l'EZLN est axé non pas sur la prise du pouvoir mais sur l'implantation de la démocratie au niveau national, ainsi que sur la résolution des problèmes sociaux et la fin de la discrimination ethnique. C'est une nouveauté par rappon aux discours classiques des mouvements armés, qui ont presque toujours désigné comme objectif l'abolition du système capitaliste dans 15

son ensemble. On pourrait dire que les zapatistes sont des démocrates réfonnistes annés. 6) Bien que le Mexique soit officiellement une république fédérale, l'autonomie des Etats est fortement limitée, tant par le pouvoir central que par la logique économique. Par conséquent, bien que l'Etat de Chiapas soit l'un des Etats les plus excentrés géographiquement et l'un des moins industrialisés, la situation qui y règne actuellement conditionne la situation économique de l'ensemble du pays, car les investissements étrangers tendent à fuir chaque fois qu'éclatent des conflits politiques. Cela pourrait affecter la mise en œuvre de l' ALENA. 7) La mise sur pied d'une « Commission pour la Paix et la Réconciliation» dirigé par Manuel Camacho Solis, ancien maire de Mexico, constitue une démarche nouvelle pour un système politique autoritaire. Mais en dépit de celle-ci, l'opinion publique reste méfiante, notamment à l'égard de la déclaration d'un cessez-le-feu unilatéral. Le 12 janvier 1994, plus de 100 000 personnes ont manifesté contre la répression exercée par l'année au Chiapas. Cette initiative a surpris par son ampleur et par la diversité de sa composition. Avec la manifestation commémorative des événements de 1968 en automne dernier, c'est une des plus grandes manifestations depuis celles de 1988 contre la fraude électorale. Ces manifestations ont confinné la présence d'une gauche importante qui essaiera de s'affinner lors des élections d'août 1994 en dépit de la propagande des médias et des sondages truqués. * * * Mil neuf cent quatre-vingt-quatorze est en effet une année d'élections générales. C'est autour de deux candidats que semblent se rassembler la plupart des forces politiques: d'un côté le dauphin de Salinas, Colosio, ce jeune technocrate qui pourra s'appuyer sur tout l'appareil du PRONASOL, du PRI et de l'Etat, et en face, Cuauhtemoc Cardenas, qui peut compter sur le soutien d'une alliance assez large de fonnations allant du 16

centre-droit à l'extrême gauche. Il y a bien un candidat du PAN (Parti d'action nationale, la droite traditionnelle), Diego Fernandez de Ceballos,mais sa candidature a beaucoup perdu de sa crédibilité en raison des rapprochements du PAN avec le PRI. Certains dissidents du PAN ont même apporté leur soutien à Cardenas. Le gouvernement tentera de diviser l'électorat de Cardenas en promouvant trois candidats de « gauche» sous l'étiquette de partis qu'il a su manipuler (Parti du front cardeniste de reconstruction nationale, Parti authentique de la révolution mexicaine, Parti des travailleurs). Reste à savoir si Manuel Camacho Solis, négociateur du gouvernement avec la guérilla zapatiste et prétendant à la candidature présidentielle des avant la nomination de Colosio, se présentera comme candidat indépendant. Cela donnerait de sérieux problèmes à Colosio, mais aussi, dans une certaine mesure, à Cardenas. Ce dernier s'efforce à l'heure actuelle d'élaborer un discours crédible et « possibiliste ». En dépit de l'antiaméricanisme de la gauche traditionnelle, Cardenas vise à entretenir de bons rapports avec les Etats-Unis. Il cherche aussi à améliorer ses relations avec les entrepreneurs mexicains, notamment à travers une critique des aspects les plus négatifs de l'ALENA de leur point de vue. Le Mexique vit décidément une réalité schizophrénique: d'un côté, une industrie automobile hautement performante et robotisée, de l'autre une révolte des « gueux» chez les Mayas.

L'irruption d'un mouvement armé de type « centroaméricain »
au moment où le gouvernement tente de mener une politique d'intégration économique avec le continent « nord-américain », nous rappelle de la façon la plus claire qu'il y a en réalité plusieurs Mexique; que le centralisme, le présidentialisme et l'absence de démocratie pèsent lourdement sur l'ensemble de la société, que l'inégalité entre les régions a une dimension sociale, ethnique et politique. Il y a bien un nouveau « facteur EZLN » avec lequel il faut désormais compter. Mais qu'adviendra-t-il dans les mois qui viennent de cette révolte? Sur le plan militaire elle court de grands risques. Une lutte armée prolongée pourrait susciter, en face, une stratégie de guerre de basse intensité, de nouveaux bombardements 17

aveugles, des opérations de terre brûlée en haute montagne et de défoliation des forêts tropicales du sud-est. Quoi qu'il en soit, on reconnaît généralement, indépendamment du jugement que l'on peut porter sur ses méthodes, que la lutte de l'EZLN a des causes sociales réelles. Le gouvernement a proposé une trêve et des négociations, que l'EZLN a d'abord refusées et ensuite acceptées, mais en imposant de nombreuses conditions. Si la guérilla peut s'autoriser une telle tactique, c'est parce que le gouvernement n'a rien d'autre à offrir que les investissements du PRONASOL, programme fort contesté pour son caractère manipulateur. On ne peut pas exclure une négociation qui engagerait l'ensemble des forces politiques démocratiques - néo-zapatistes inclus - et qui porterait sur la possibilité d'une transition politique et d'une alternance sans fraude, ainsi que sur une réforme économique permettant l'intégration de la majorité de la population, y compris les groupes ethniques les plus démunis. On comprend que la violence de l'Etat, qui est quotidienne, institutionnelle et systématique, ait pu engendrer une nouvelle forme de violence. Il est clair que cette violence armée pourra difficilement amener le pays vers une démocratisation, mais il est tout aussi clair qu'elle seule a pu provoquer une nouvelle situation, bien incertaine.

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Le gâchis bosniaque
Jean-Marie VINCENT

Les inventeurs de la « purification ethnique» sont, bien sûr, des idéologues et des politiciens Serbes, mais aujourd'hui, on se rend mieux compte que ce sont les deux principales puissances européennes, le Allemagne et la France, qui ont donné le feu ven à cette régression. L'Allemagne a reconnu unilatéralement l'indépendance de la Croatie, et de la Slovénie, vieilles zones d'influence de la germanité, saris se soucier un seul instant de la très imponante minorité serbe de Croatie, sans se soucier non plus de la politique ultra-nationaliste du gouvernement croate. La France, de son côté, a longtemps ménagé la Serbie, parce que cette dernière a été longtemps un atout pour la diplomatie française, et cela sans se soucier de l'agitation de la diaspora serbe dans toute l'ex-Yougoslavie. Cette « Realpolitik» sans aucun sens des réalités a atteint son sommet après les agressions serbes et croates contre la République de Bosnie. La France s'est obstinément refusée à lever l'embargo sur les annes pour les Bosniaques. En même temps, elle a accepté que les négociations de Genève donnent une légitimité aux « purificateurs» Serbes de Bosnie. Sans doute la France, sous le couven de l'ONU, a-t-elle fait beaucoup d 'humanitaire et déploré sur tous les tons les souffrances imposées aux Musulmans de Bosnie, mais ces déplorations étaient parfaitement hypocrites, puisqu'on ne se demandait pas les moyens de séparer les combattants. Sur le terrain, les casques bleus ont d'ailleurs finis par être dans des positions très exposées et il a fallu avoir recours à un ultimatum de l'OTAN
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