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Défis d'Afrique et stratégie gagnante

De
418 pages
L'Afrique est-elle condamnée à la pauvreté et à la mal-gouvernance ? Ou libre de choisir un autre destin ? Est-elle dans le progrès des nations l'éternel maillon faible ou, demain, une nouvelle puissance industrielle capable de miracles économiques ? L'auteur pose son regard critique sur chaque défi et propose des solutions. Pour que l'Afrique enfin unie et prospère participe à la marche du monde.
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Défis d’Afrique
et stratégie gagnante









Nous sommes conscients que quelques scories
subsistent dans cet ouvrage. Vu l’utilité du contenu,
nous prenons le risque de l’éditer ainsi et comptons
sur votre compréhension. Djigui Camara





Défis d’Afrique
et stratégie gagnante

























Du même auteur


L’Armée populaire guinéenne, Editions universitaires IPGAN, Conakry, 1972.

Contes et Légendes de Guinée (livre I : le monde des hommes), Editions Malych,
Moscou, 1979.

Contes et Légendes de Guinée (livre II : le monde des animaux), Editions Malych,
Moscou, 1979.

Chronique de la révolution (poèmes), Editions Bureau de Presse de la Présidence
de Guinée, Conakry, 1982.

Poèmes in Anthilogie Universel anti- Apartheid, Editions Maguilène, Dakar -
Sénégal, 1990.

Coopération guinéo-russe : analyse critique et perspectives, Editions
Universitaire Institut d’Afrique, Moscou, 1999.






























© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56921-8
EAN : 9782296569218Remerciements
A Messieurs :
Malick CONDE à titre posthume,
Babacar SALL (Paris),
Ousmane BA (Sénégal),
Thiany Noël CAMARA

A Mesdames :
CAMARA Hadja Assetou SIDIME,
Hadja N’Sira CONDE

A eux tous, j’exprime ma profonde gratitude.



Ce livre est dédié

A ma Mère et à mon Père dont le bel exemple et les vertus m’ont enseigné le
secret de vivre en paix avec Dieu et avec les hommes.

A mon épouse courageuse dans l’épreuve, charmante et sympathique dans la
peine et dans la joie, celle par qui est venue l’espérance.

A mes enfants, doux rayons de soleil dans un monde où la bête fauve dévore la
civilisation.

A tous les bâtisseurs de l’Afrique heureuse, joyeux et satisfaits de servir la mère
patrie, même dans l’arène des martyrs.
Avertissement
Ce livre est un condensé de quelques-unes de mes convictions
philosophiques et politiques intimes. Il fera certainement réagir. Pourquoi pas ?
Il ne faut le considérer ni comme un procès d’intention contre tel ou tel
décideur, fut-il Chef d'État, ni un catalogue de critiques subjectives.
Il se propose de recenser les erreurs d’un système, les faiblesses et les
échecs d’une gouvernance, de diagnostiquer les causes du mal et de préconiser
des solutions.
L’auteur a conscience que si aucun homme n’est parfait, aucun système
politique ou économique ne saurait l’être.
Nos grands hommes ont enregistré des réussites mais aussi des échecs
certains. C’est pourquoi le rêve et le possible doivent être constamment présents
dans la marche vers le progrès.
Ma part de vérité n’ignore nullement la délicatesse des sujets abordés. Loin
d’être une leçon de plus, elle doit considérer cette somme de réflexions comme
une modeste contribution à l’émergence d’une Afrique nouvelle enfin mariée à
la modernité et au développement.





Avant-propos
Je ne suis pas le plus beau, le plus intelligent, ni le plus brave de tous les
Africains, mais, en tant que fils de ce vaste continent qui s’interroge encore sur
son destin, je me sens l’impérieuse nécessité de révéler au monde, ma part de
vérité et d’assumer ma part de responsabilité.
Si tout doit se terminer par la vérité, pourquoi alors ne pas commencer par
elle ?
L’art de la parole est difficile. Tout aussi périlleux est l’art de l’écriture,
surtout quand il faut s’exprimer dans une langue d’emprunt.
Que les aînés tout comme les plus jeunes veuillent donc accepter mes
excuses sur l’amère saveur possible de mes propos.
On sait où commence le verbe mais on ne sait pas toujours de quelle
manière, il peut charmer ou bouleverser.
Je demande la parole, parce que la grande geste de l’Afrique, ancienne et
moderne, m’invite en âme et conscience, à être une caisse de résonance : des
paroles graves, des délits majeurs, des espérances majuscules et des attentes
réelles. Choses qui, jusque-là, étaient emprisonnées dans les cages de la peur ou
de l’apathie et qui maintenant, ont acquis un extrait de naissance, une valeur
plus que marchande, la valeur de la liberté et de la dignité. Le progrès des
lumières n’est possible que si l’esprit est libre. Qui oserait le nier ?
Je demande la parole, parce que quelque part j’ai mal : Je souffre de la
souffrance de mon Afrique.
Il me faut absolument parler pour libérer ma conscience pour que demain le
Seigneur des mondes et les nouvelles générations ne me condamnent pour mon
refus de témoigner.
Parler pour libérer le regard
Parler pour libérer les oreilles
Parler pour libérer les langues
Parler et agir positivement.
L'Afrique d’aujourd’hui rappelle étrangement la captivité d’Israël en
Égypte et l’ordre de Dieu à Pharaon : « laisse partir mon peuple ».
Est-ce trop exiger que de réclamer aux pharaons noirs et aux pharaons
blancs de laisser partir les peuples africains sur les chemins lumineux du Salut ?
Est-ce trop demander aux pharaons noirs et blancs d’ouvrir les portes de la
résurrection et celles de l’avenir aux Africains ?
Après une si longue marche sur les chemins épineux de l’indépendance, si
nous nous accordions une petite pause pour interroger les citoyens et les
gouvernants sur leur bilan ; interroger aussi le temps et l’espace pour sentir les
odeurs fortes des martyrs de nos nobles causes assassinés à l’aube, loin du
regard de la multitude ; interroger le temps et l’espace pour ouvrir les fenêtres
des consciences sur les cris et les pleurs du peuple, sur des rumeurs folles de la
ville, les maladies de sommeil des villages distancés par la civilisation de
l’électricité et de l’informatique. Me reviennent en mémoire la complainte de la
femme africaine, les marches cadencées des enfants d’Afrique sur les routes de
l’exil, les notes métalliques et insistantes des tam-tams des pauvres de l’Afrique
mon Afrique.
Et si dans sa générosité, l’histoire accepte encore de nous instruire, on
pourra entendre, accompagnée par les coras et les balafons, la voix chantant
l’épopée des fiers guerriers sur les terres ancestrales, les chevauchées de tous
nos braves résistants à l’invasion coloniale, les cris de bravoure des martyrs de
la libération à l’instant suprême du sacrifice ultime.
L’histoire ne referme pas pour autant ses fenêtres, puisqu’il fallait aux
patriotes de l'Est et de l'Ouest, du Nord et du Sud reprendre la comptabilité des
jours de gloire et des jours sombres depuis que le drapeau de l’indépendance a
été hissé.
C’est ce bilan critique que nous avons voulu partager en interrogeant
l’histoire, les citoyens et les gouvernants, devant la conscience africaine et
universelle. Dans cette perspective, il n’y aura plus d’un côté les tenants du
pouvoir, et de l’autre ceux qui sont désarmés parce qu’ils ne savent rien et ne
peuvent rien, parce que ignorant leurs droits et leurs devoirs.
Il est important qu’il en soit ainsi pour que commence un travail
d’interprétation critique de notre passé, de notre présent et de notre vision de
l’avenir.
Si tu veux savoir qui je suis, si tu veux que je t’apporte ce que je sais, cesse
de croire que ta vérité et tes pouvoirs sont absolus. Les tares des voleurs et des
vauriens n’ont jamais fait la gloire d’une Nation. Dieu même a horreur de
recevoir de tels individus dans son paradis.
Je demande la parole, pour que l’Afrique pense et écrive autrement son
histoire et ne cède pas à la fatalité de l’échec, des insuffisances, de la
désespérance au concours des Nations.
Mais il suffit que l’adversité et les crises refassent surface pour que nous
soyons minés par la question fondamentale : « Eh mon frère ! Pourquoi le pays
va mal » ?
C’est ce besoin de savoir : pourquoi et comment ? Que nous avons voulu
sensibiliser toutes les consciences africaines pour qu’elles se posent cette autre
question : « Que faut-il faire ici et maintenant pour que l’espérance refasse
surface, pour que le pessimisme, les crises, l’amère saveur des jours sans pain et
sans liberté deviennent un lointain souvenir ? Pour que le soleil d’Afrique brille
pour tous dans une félicité partagée. Alors, il n’y aura plus en Afrique, deux
10 civilisations différentes : celle des riches et celle des pauvres qui se découvrent
en ce début d’un dialogue difficile, qui n’aurait jamais lieu s’il n’avait ainsi
commencé. Il est important qu’il en soit autrement pour que cesse à tout jamais
ce commerce des consciences, cette traite de la personne humaine pour devenir
le vrai commerce : le commerce des gens civilisés aspirant à la même liberté et
à la même dignité, au même confort matériel et immatériel. C’est donc très
simplement dans l’espoir de retrouver tous les hommes et toutes les femmes
d’Afrique sous l’arbre à palabres, afin de laver les linges sales en famille.
Interroger l’histoire dans les replis les plus cachés de la mémoire, souligner
l’évidence des faits qui crèvent les yeux, obliger les analystes, les meilleurs
théoriciens et les meilleurs praticiens à imprimer dans la réalité quotidienne,
notre aspiration commune au bonheur.
Dans cet exercice de patriotisme et d’héroïsme, de « paroles-invitations » et
de « questions-réponses », c’est absolument à un travail sérieux, efficace,
rentable pour la communauté nationale et continentale qu’il nous faut nous
astreindre. Aussi inacceptable que soit notre retard, les raisons de lutter et de
réussir doivent s’accompagner d’immenses sacrifices, de sacrifices quelquefois
douloureux mais absolument indispensables pour nous sortir de notre enfer
terrestre d’aujourd’hui.
Après tout, nos artistes, nos écrivains, nos journalistes et nos griots aux
grandes bouches au verbe ailé ont tous l’inspiration facile, surtout quand il
s’agit de magnifier les succès de l’Afrique. Une Afrique qui, enfin, réinvente le
sourire, des manières de vivre mieux, de contribuer sans quémander à la marche
du monde.
Ce que nous avons rapporté, ce que nous dénonçons, ce dont nous rêvons
nous vient des hommes, de leur temps et de leur espace.
Je demande la parole, pour dire la tradition et exhiber la modernité, pour
parler d’une même voix avec les maîtres de la parole. Justement là où les
évènements se sont déroulés, là où les arbres, les oiseaux, les fleuves, les mers,
les montagnes et les nuages avaient été imprégnés par des aventures humaines ;
là aussi où le rêve magnifique d’une Afrique enfin heureuse a été forgé.
« Savoir discerner la vérité, et savoir l’accepter quoi qu’il en coûte ; savoir
dire la vérité partout et à tous ; amener les hommes à œuvrer dans l’honneur et
la dignité, dire les ‘‘choses anciennes’’ » et les choses nouvelles, chanter les
hauts faits des braves et des justes, encourager et honorer les bâtisseurs de
l’Afrique nouvelle, dénoncer ses ennemis blancs et noirs, voilà l’exigence de la
mission. Il est vrai que les illettrés en français, anglais, portugais sont légion en
Afrique ; mais il n’y a pas d’Africains réellement initiés à la sagesse des
anciens, qui soient totalement ignorants des valeurs d’humanisme enseignées
dans nos hameaux et villages, car le père de chaque africain authentique lui a
enseigné, en même temps que l’amour de la Patrie, ses fondements, ses valeurs,
mais aussi le sens de l’honneur, de la justice, de la dignité dans l’épreuve et le
devoir.
11 Je demande la parole, pour livrer au monde le message du célèbre
traditionaliste malien Wâ Kamissoko à propos de l’Afrique et des Africains :
« L’Afrique est de nos jours minée par un certain nombre de tares : la
malveillance des gens vis-à-vis de leurs semblables, notamment des meilleurs
d’entre eux ; l’abandon par les hommes au pouvoir d’un pays en friche et de ses
habitants affamés et malades ; le délaissement par nos enfants des valeurs de
civilisation léguées par nos ancêtres. Tandis qu’ici, chacun pense et agit
conformément aux idées… : amour du travail qui seul anoblit l’homme ;
défense de la Patrie que nul ne doit livrer aux appétits des autres ou aux
entreprises de ses démolisseurs ; solidarité agissante entre les hommes… C’est
pour cela que ce qui se passe en Afrique depuis quelques années me rend triste
et si amer par moment… ».
Je demande la parole, pour que le rêve d’une Afrique libre, unie et prospère
soit enfin fécondé par les semences du possible et du souhaitable, pour que
l’Africain cesse d’être la victime, mais le protagoniste de sa propre histoire.
12 Introduction générale
L’Afrique est devenue aujourd’hui un cas. Un cas qui fascine par la
richesse de son sol et de son sous-sol mais irrite par la pauvreté de plus en plus
généralisée de ses populations. Et c’est justement cela le paradoxe africain. Un
paradoxe autour duquel les plus pessimistes comme les plus optimistes
défendent leurs thèses à coups d’arguments.
Face à la persistance et à la multiplication des crises dans nos pays,
d’importantes questions se posent, questions qui nécessitent des réponses
urgentes. De bonnes questions, sans doute. Surtout de bonnes réponses.
Par des contributions individuelles ou collectives, par le biais d’un travail
pluridisciplinaire ou par celui d’une expertise personnelle mais originale et
positive, l’essentiel, en définitive, est de sauver l’Afrique de la dérive, de ne pas
l’abandonner à ses démons, de lui redonner espoir.
Sans tabous et sans complaisance, sans a priori et loin de toute démagogie,
il y a lieu de s’interroger :
Pourquoi et comment l’indépendance de nos pays est souvent plus fictive
que réelle ? Pourquoi la gouvernance se porte si mal en Afrique ? Comment
expliquer l’apathie des citoyens face à la misère ? La présidence à vie est-elle
une solution idéale ? La démocratie naissante, fébrile et balbutiante est en
danger. Que faut-il faire ? Où sont les intellectuels, les femmes, les jeunes, la
société civile et les partis politiques ? L'économie est au bord du gouffre. Le
système éducatif, malgré quelques progrès notables, souffre de trois handicaps
majeurs : Il est sous scolarisé, sur scolarisé, mal scolarisé. Le dé ajustement
entre le système éducatif et le marché de l’emploi condamne les sortants au
chômage.
L’agriculture, l’industrie et le commerce tardent à répondre aux attentes.
Devant le phénomène de la peur et du mensonge, du vol et de la corruption,
les populations africaines semblent réellement prises en otage, par une classe de
politiciens parvenus et démagogues, d’hommes d’affaire véreux et prédateurs.
Elles paient aujourd’hui chèrement leur naïveté et leur suivisme aveugle. Et si
les Africains, à l’exemple des guinéens le 28 Septembre 1958, unanimement
disaient ‘‘Non’’ ?
Quand l’Afrique sera bien gouvernée et bien gérée, quand les citoyens
africains seront dirigés et servis par des hommes vertueux, compétents et
patriotes, dans leurs pays, quand le bien triomphera enfin du mal, quand les
crimes ne seront plus justifiés et encouragés par le pouvoir mais condamnés et
châtiés par lui, quand l’impunité ne sera plus la règle d’or, quand l’excellence
triomphera de la médiocrité, la servitude d’aujourd’hui fera place à l'espérance.
Quel diagnostic ? Quels remèdes pour ce grand malade appelé : Afrique.

Aimer l’Afrique.
Tous ceux qui aiment sincèrement l’Afrique, et à travers elle, ses peuples,
éprouvent aujourd’hui une certaine inquiétude : les indicateurs politiques et
économiques sont généralement au rouge, les phénomènes socioculturels
subissent une grave perversion, tandis que les manifestations religieuses, en
raison d’une certaine allégeance, s’éloignent progressivement des prescriptions
du livre saint.
La démographie ? Elle reste galopante et supérieure à la croissance. La
réduction de la pauvreté ? Un rêve face à la misère généralisée des populations.
Tous ces traits, et bien d’autres encore, offrent le portrait physique et moral
d’un continent dont la plupart des États se portent réellement mal.
Par ce constat alarmant, beaucoup d’observateurs n’hésitent plus à parler
d’échec, l’échec d’une politique, d’une gouvernance. Les Africains ne seraient-
ils finalement que de mauvais bâtisseurs du rêve idéal, de mauvais citoyens
digérant mal les valeurs républicaines, la démocratie ? Le traumatisme dont ils
souffrent aujourd’hui gravement résulterait aussi du terrorisme d'État qui a
souvent émaillé les gouvernances africaines. Le mal est pernicieux, grave et
complexe. Car ce n’est plus un problème de santé primaire, mais plutôt un
problème de santé publique. Des millions d’Africains affectés par une mauvaise
politique et une démocratie en porte-à-faux se retrouvent finalement divisés
entre la mouvance présidentielle et l’opposition. Cette dernière, connue par sa
contestation du système, dénonce le mal, alors que le pouvoir en panne,
persévère, chaque citoyen le sait, dans de macabres jeux. Au lieu d’en tirer des
leçons pour eux-mêmes, certains politiques persistent dans l’erreur et
multiplient des délits qui, demain, les feront condamner par l’histoire. Le drame
que vivent aujourd’hui les Africains vient avant tout de la mal gouvernance. De
toute évidence, certains politiques passent de moins en moins de temps à servir
le peuple et de plus en plus de temps à se servir.
Si le mal est fait, il importe qu’il ne se reproduise plus. Or tout se passe
comme si l’on ne tirait pas les leçons de cette malheureuse expérience, de ces
résultats négatifs. La souffrance de la grande masse des déshérités ne peut
cohabiter indéfiniment avec l’impunité, le laisser faire.
La souffrance du peuple mérite un traitement approprié et urgent. Au lieu
de quoi, l’on cherche des boucs émissaires, on fait semblant de changer des
hommes : chacun perçoit l’indécence de cette politique.
Sans nul doute, la prise en otage de la République par quelques parvenus
laisse d’effrayantes traces dans la conscience populaire.
Que les citoyens africains ne puissent plus ni voir, ni entendre, ni
comprendre les merveilles du travail bien fait, de la bonne justice, de la
solidarité nationale et internationale sous d’autres cieux, cela est inquiétant. Il
14 est grand temps que le réveil se produise. J’ose croire que les héritiers des
patriotes de notre continent, n’accepteront plus de rester à genoux, les bras
croisés dans l’humiliation et la soumission.
Qui aurait pu croire que l’Afrique qui, pourtant, est pleine de sagesse et
dont les enfants n’ont jamais traversé les Océans pour aller coloniser d’autres
peuples se serait retrouvée devant un tel gâchis. La vérité oblige à dire que de
moins en moins de pays nantis, de bailleurs de fonds, d’ONG crédibles, de
décideurs, penseurs et aménageurs s’intéressent à l’Afrique. Les images de ce
continent, véhiculées par certains médias sont négatives et les résultats globaux,
totaux décevants. Tentons de comprendre les évènements, les indicateurs, dans
une analyse politique et non judiciaire. Les faits examinés sont accablants. Faut-
il pour autant tomber dans le pessimisme ? L’apathie ?
Il faut même en Afrique, prendre conscience de l’ampleur du travail à
effectuer, de l’importance et de l’urgence des batailles à livrer sur le terrain.
L’opacité, la peur, l’immobilisme, l’indifférence ne sont plus supportables. Le
nombre croissant de malades, de décès dans nos villes et campagnes, la misère à
grande échelle, l’attestent. La plus grande difficulté qui attend en chemin le
patriote, l’intellectuel, le politique, le citoyen soucieux du devenir de la Nation
est d’accepter de se remettre en question, de sortir des sentiers battus, de
repenser le présent et l’avenir de l’Afrique. Vivre mieux, Vivre autrement telle
est l’exigence. Reformuler les relations gouvernants-gouvernés pour que celles-
ci se dépouillent enfin de leur caractère banal ou conflictuel.
Si le bon exemple ne provient pas des dirigeants, si la gouvernance excelle
dans le vol, le pillage, les contrevérités, les délits, à qui faut-il accorder son
crédit ?
Malgré l’impasse, les attitudes hésitent encore dans beaucoup de pays,
entre le maintien d’un statu quo prolongé, d’un système où seuls les prédateurs
trouvent leur bonheur au lieu du nécessaire changement. Un changement radical
mais intelligent et réfléchi, capable de répondre positivement aux attentes des
populations. Ce passage à l’âge adulte doit pouvoir vaincre de nombreuses
pesanteurs, surmonter des obstacles, confier le destin du pays à des hommes
vertueux, compétents et responsables. Plus que jamais, l’Afrique a besoin de se
doter d’un leadership capable de mettre en œuvre une stratégie gagnante.
15 LIVRE I

CULTURE ET CIVILISATION

LES DÉFIS
Considérations générales
Une pauvreté étendue, pesante et persistante, c’est cela qui frappe en
Afrique. C’est trop peu de dire que c’est absurde de voir les Africains vivre
misérablement sur un continent pourtant scandaleusement riche. Encore que
cette absurdité peut être éliminée par le Travail, la Justice et la Solidarité. Qu’y
a-t-il de plus raisonnable et de plus passionnant que le rêve des vrais patriotes
africains déterminés à bâtir une autre Afrique, nouvelle et moderne celle-là,
paisible et heureuse pour chacun, pour tous. Qu’y a-t-il, par contre, de plus
honteux, de plus regrettable, que le règne des médiocres qui nous gouvernent,
ici et là ? La condition inhumaine qui caractérise encore la vie de la plupart des
Africains, la vie de la multitude qui s’étale sous nos yeux, porteuse d’angoisse
et rongée par des besoins des plus élémentaires, cette vie-là est naturellement
préoccupante, absorbante et révoltante. Par la folie des fous qui sont parfois nos
maîtres, l’indépendance que l’on considérait les premiers jours avec joie et
espérance d’un bonheur prochain, n’est plus qu’une coquille vidée de sa
substance nourricière. Conception de princes déséquilibrés et traîtres à l’intérêt
national, ou encore cauchemar de dirigeants insensés et cupides comme l’est
tout mariage vidé de ses engagements solennels.
La référence au bonheur du citoyen et de la Nation, voilà le secret perdu
dans la gouvernance africaine apatride. Secret perdu non seulement par
l’ignorance de la sagesse ancestrale mais aussi pour le futur à construire.
En politique, dans l’économie, le social et le culturel, l’absence de vision
libératrice et émancipatrice, la navigation sans boussole, l’absence d’une vie
plus humaine et plus agréable y est partout présente, célébrée par la médiocratie
comme une victoire, sa victoire. Les visages souriants deviennent rares et aucun
cœur-sinon peu-ne bat plus pour écrire l’histoire positivement en Afrique. Si
bien que les relations des gouvernants et des gouvernés sont devenues
exécrables et explosives. La distance avec l’humain, la liberté, le droit, le
progrès multiforme et global, la joie de vivre ensemble, la fraternité et l’amitié,
toutes ces valeurs nécessaires au commun vouloir de bonheur partagé, sont
elles-mêmes torturées et combattues. Ainsi, la mal gouvernance imbécile croit
que c’est sa victoire alors que c’est son suicide. René Dumont avait pressenti et
annoncé que l’Afrique noire était mal partie. Sa vérité avait surgi plus vite qu’il
ne l’avait prévu. Comment nier l’évidence quand le niveau de vie de l’Africain
nous fait aujourd’hui horreur, quand la laideur morale immense frappe à toutes
les portes, et à tous les étages de la société, quand le renoncement de soi à ses
propres valeurs de culture et de civilisation conduit à ne plus penser et agir que
selon l’esprit des maîtres étrangers.
Rien n’est peut-être plus révélateur de l’état d’aliénation culturelle que
l’oppression de l’esprit par l’esprit. Que cette oppression soit dépersonnalise ou
déshumanise, elle a pour cible la culture et domestique l’homme par la culture.
Lorsqu’on mesure l’impact, les conséquences sont presque toujours catastro-
phiques. C’est pourquoi, si l’Afrique veut gagner le pari du développement, elle
doit absolument veiller à protéger les grandes valeurs de sa culture et de sa
civilisation. La reconversion des mentalités et la révolution culturelle par un
siècle des lumières spécifiquement africain sont des préalables de la libération
économique et sociale. Préalables protégeant la culture africaine d’être
phagocytée par des cultures oppressives injustement appelées « cultures
dominantes ».
Or l’indépendance nationale est la voie royale par excellence pour réussir le
retour à l’Afrique, d’accéder aux diverses cultures du continent, de réhabiliter
l’homme africain dans sa personnalité. Hommes politiques et intellectuels
progressistes négro-africains ont, au cours des décennies, combattu farou-
chement et inlassablement pour que la culture africaine ne s’assimile à
l’Occident. Pour que cette culture demeure elle-même, tout en établissant des
ponts avec des humanités diverses, tout en instaurant un vrai dialogue avec les
autres sociétés humaines. Il est aujourd’hui impérieux de comprendre que les
années d’indépendance sont autant d’années de défis et de batailles. Les années
d’indépendance qui sont les nôtres nous condamnent à détruire le négatif et à
construire le positif, afin que soit mise en lumière et sauvegardée la profonde
originalité de l’Afrique dans le concert des Nations. Comme il est facile de
s’extasier devant les merveilles de l’Occident, de se laisser corrompre par lui en
se reniant : quelle belle ironie de la liberté confisquée !
Le rêve patriotique africain peut prendre d’autres formes. Ce qu’il y a
d’irrationnel dans l’aliénation culturelle peut être réduit par la raison, combattu
par l’action, sublimé par une intelligence créative. Depuis l’aube de
l’indépendance, pour les vrais patriotes africains, pour les héros bâtisseurs de
l’Afrique moderne, la politique et la culture ont une ambition libératrice et
émancipatrice.
18 Chapitre I

La renaissance africaine ou l’envol du phénix
Si l’esclavage et la colonisation sont pour la lutte de la libération nationale,
la cause fondamentale des malheurs de l’Afrique, l’irresponsabilité et
l’inconscience intérieure en sont aujourd’hui la cause immédiate. Ces deux
graves défauts agissent à la fois sur le physique et le psychique. Depuis les
indépendances, à mesure que la pauvreté affecte dangereusement telle ou telle
société, on assiste à la naissance d’une nouvelle race d’hommes en Afrique :
Blancs, Noirs, Métis, peu importe la couleur. Ce type d’homme nouveau n’est
africain que de nom sans pourtant être citoyen du monde. Cette nouvelle race
est issue du croisement de l’irresponsabilité et de l’inconscience, de l’incivisme
et de l’immoralité. Née en Afrique, portant la couleur locale africaine, parlant
les langues du terroir, elle n’a aucune considération pour l’Afrique et son
devenir. Autant que les maîtres exploiteurs et destructeurs d’hier, son amour
pour l’Afrique, son bonheur collectif est plus fictif que réel. Les partisans de
cette classe égoïste, méprisante, nuisible se recrutent à tous les étages de la
société disloquée et exploitée. Les premiers combats des patriotes bâtisseurs
d’une nouvelle civilisation auront pour mission de faire prendre conscience du
fait que l’Afrique ne peut se construire, avoir accès au bien être rêvé en dehors
des Africains. Les fils du continent ont leur part de responsabilité dans les
malheurs et les souffrances qui sont le partage de la condition humaine dans
l’Afrique des indépendances.
Tout homme ayant du sang africain dans les veines ne saurait jamais trop
faire, dans le but noble de rendre l’Afrique heureuse. Le jour où gouvernants et
gouvernés tomberont sincèrement amoureux de l’Afrique et accepteront de se
sacrifier pour elle, au nom de l’idéal, disparaîtront de la face du jour les lois et
pratiques contraires au progrès africain. Ne dissimulons pas la vérité et
n’oublions pas non plus nos inconsciences, nos incivismes et nos trahisons
quotidiennes…. Beaucoup d’Africains n’aiment pas sincèrement l’Afrique… Là
est le virus qui décime, malgré le soleil des indépendances, entrave la marche
vers la lumière, et condamne l’Afrique à la stagnation ou à la ruine.
Ces griefs contre les citoyens et les décideurs concernés indiquent
justement la croûte et la plaie, la cause du mal intérieur. Serions nous tous avec
nos faux sourires, nos faux serments, nos pratiques condamnables, des traîtres à
l’Afrique ?
Cette inclination pour le faux qui ne correspond
Ni à la sagesse des anciens ni à celle des modernes
Ce cœur vidé d’amour par la haine
Du bonheur des autres, de tous les autres
Des coutumes d’emprunt au vivier de Satan
Des pratiques naguère étrangères à la cité
Ne sentez-vous pas cette souffrance indicible
Et ce malheur à nul autre pareil
Entrant par effraction dans la vie de l’Afrique ?

Ils sont tous des traîtres ceux qui apprivoisent l’Afrique pour eux-mêmes et
pour l’étranger ; ceux qui pillent et vendent les richesses africaines pour leur
seul profit. Tous ceux- là trahissent l’Afrique de la sagesse ancestrale et
moderne, l’Afrique des ambitions légitimes et des nobles causes. Cette
réprobation est généralement partagée par tous ceux qui aiment l’Afrique. Il est
vrai que l’indépendance n’ait pas eu la même signification partout et pour tous
puisque tous les citoyens ne s’y sentent pas à l’aise. Il faudrait alors parler de
décalage réel qui sépare ce qui se dit de ce qui aurait dû se faire. Les
indépendances africaines renferment une contradiction. D’un côté, elles
affirment la liberté et la dignité de l’homme africain, son droit et son devoir
dans la libération politique, économique et culturelle ; de l’autre, il faut
reconnaître qu’il y a un décalage entre les définitions premières de ces
indépendances et leur contenu dans la vie quotidienne des citoyens. Comment
peut-on affirmer que l’Africain d’aujourd’hui est parfaitement à l’aise quand il
devient étranger à sa propre indépendance ? Toutes les crises qui secouent
l’Afrique, toutes les prises de position qui s’y expriment n’acceptent pas plus la
colonisation que la dictature. Dans « Et les chiens se taisaient » (les armes
miraculeuses), Césaire définissait ainsi l'écrivain révolté en faisant dire à son
héros, le rebelle : « mon nom : offensé, mon prénom : humilié, mon état :
révolté, mon âge : l’âge de la pierre… ma race : la race tombée. »
Quelle différence entre le nègre d’hier taillable et corvéable, et le citoyen
africain d’aujourd’hui condamné à vivre et à mourir malheureux ? Le combat de
l’Afrique ne consiste pas à défendre une race humaine particulièrement, mais
fondamentalement l’humanité qui éprouve le besoin d’être défendu dans ses
droits et conscientisée sur ses devoirs. Besoin de défense parce que cette
Afrique-là est le souffre-douleur des prédateurs. Césaire appelle ces victimes
« la race tombée ». Jacques Roumain ou Frantz Fanon préfèrent le terme
« damnés de la terre ». Ce nouveau contexte historique indique que la pratique
du viol n’est pas liée à une couleur, ni limitée à un certain espace géographique.
L’horrible privilège de faire le malheur d’autres hommes est en soi l’expression
d’une politique donc d’une philosophie. Bien que l’exercice du pouvoir par des
dictateurs africains soit de bout en bout anti-démocratique, on pourrait du point
20 de vue de l’amour tyrannique du pouvoir, considérer celui-ci comme une
passion. Le dirigeant conscient de son pouvoir de domination et des privilèges
qui s’y rattachent s’imagine comme l’homme du destin national, investi de la
mission divine de commander aux hommes de son pays jusqu’à sa mort. Il
devient alors celui par qui arrivent tous les scandales, l’auteur des malheurs de
la Nation. Mais qui, paradoxalement, ne semble même pas souffrir de la douleur
humaine générale. Il apparaît que si ce pouvoir est bel et bien une passion,
celle-ci a un caractère sélectif et discriminatoire. Elle n’est pas une passion
comme celle du Christ ayant vocation à sauver l’humanité entière ; car l’amer
constat révèle que les dictateurs sont privés de l’amour de Dieu et du peuple,
parce que leur domination gratuite est justifiée par l’injustice, la désolation et le
pillage égoïste systématique. Vivant de péchés, ils finissent par succomber à
cause du péché, en vertu de la délivrance accomplie par la force matérielle de la
vérité, de la justice libératrice et réparatrice. Dans une démocratie véritable,
l’exercice du pouvoir et le contrôle du pouvoir sont des actes réalisés pour tous.
Le regard critique du pouvoir par le citoyen, même ordinaire, est donc une
action salvatrice en faveur des opprimés et des exploités, quelle que soit leur
couleur, leur religion et leur race. Le dictateur et le contestataire n’ont, bien sûr,
plus la même religion : la liberté. Les deux s’opposent en ce que le dictateur
considère que tout est permis, alors que le contestataire constate que rien ne lui
est permis. La fraternité originelle devient alors une coquille vide. Sa
reconstitution par la reconquête de la liberté : liberté de penser, de discuter et
d’agir en fait le but de l’action des contestataires. Ce combat est à mener
nécessairement contre tous ceux qui contrecarrent cette entreprise humaine
émancipatrice.
Le patriote africain doit donc être conscient que personne d’autre que lui ne
peut réaliser le rêve de bonheur partagé à tous dont il est le premier bénéficiaire.
Mais quelle que soit l’accusation portée contre l’Occident esclavagiste,
colonialiste ou néo-colonialiste, nous ne pouvons- nous contenter de la faute
exclusive et de la rédemption exclusive. En un certain sens, je vois mal la
différence entre une inconscience blanche opprimante et une inconscience noire
tout aussi opprimante. Toutes les oppressions rappellent que l’homme, sous tous
les cieux et à toutes les époques, peut être un loup pour l’homme. Comment est-
il possible de se divertir par des spectacles futiles, de détourner notre attention
de la déchéance de l’homme africain par son frère de sang ? De nous faire taire
sur les conséquences du péché de la mal gouvernance ? Le paternalisme du
maître colonial est aussi redoutable que celui des monarques africains,
Présidents de Républiques. Cette comparaison est significative ; car si Adam est
puni à cause de sa faute, si le colon a été chassé à cause de ses méfaits, il n’y a
aucune raison d’épargner la cruauté et l’oppression de dictateurs africains
d’aujourd’hui.
La faute inexcusable que l’Africain découvre dans son passé lointain et
dans son présent est bien celle de l’oppresseur : ce qui le conscientise sur sa
condition malheureuse et l’injustice des puissants. Tous les patriotes et tous les
21 amis de l’Afrique s’accordent à dire que ce qui empoisonne encore la vie de
l’Africain, c’est l’image du Blanc heureux, des Chefs africains repus et joyeux
en face de leurs frères souffrant dans les bas- fonds de la misère où leur sueur et
leur sang se répandent.
Lorsque les Africains exclus du partage auront vu leur propre image dans le
miroir de l’histoire, ce que la cruauté humaine a fait d’eux, ils prendront
véritablement conscience de leur condition inhumaine et s’attaqueront à leurs
vrais ennemis du dedans et du dehors. Et c’est alors seulement que le combat
africain de libération nationale et continentale revêtira toute son importance. La
vision de l’Africain pauvre et souffrant est une source inépuisable d’inspiration.
Mais le regard critique est beaucoup plus tourné vers l’extérieur que l’intérieur ;
car il y a chez les auteurs du mal africain cette rapide propension à trouver des
boucs émissaires ou à accuser l’étranger. Moins de contemplations intérieures
favorisent un acte combatif plus efficace. Les préoccupations des patriotes
africains d’aujourd’hui soulignent quelques lignes de force :
a) Le refus de l’imitation caricaturale de l’Occident
Le regard de Senghor sur la francophonie dont celui- ci est sans doute l’un
des plus grands avocats, et son arrimage à la culture française laissent penser
que Senghor souhaiterait l’assimilation des nègres à la civilisation occidentale.
Pour ce poète de la négritude, le métissage serait la condition sine qua non pour
atteindre la civilisation occidentale considérée comme la civilisation univer-
selle ; ce qui fera l’objet de nombreux débats contradictoires. Il est vrai que
dans sa première poésie, Senghor refuse l’assimilation des nègres à l’Occident.
Deux vers de son poème illustrent ce refus :
« Qu’ils m’accordent, les génies protecteurs que mon sang
Ne s’affaiblisse pas comme un assimilé, comme un civilisé ».
Ainsi Senghor tout en refusant, à ce stade, l’assimilation exprime aussi sa
méfiance vis-à-vis de la civilisation occidentale qui lui apparaît comme
‘‘envahissante’’ et “irrésistible’’. Dans ce rapport de force, Senghor considère
que ces forces sont comme insuffisantes à conjurer le mal provenant de
l’Occident. Comme la plupart des Africains, il se tourne vers les divinités pour
solliciter leur pardon et leur protection. Dans son invocation il écrit :
« J’offre un poulet sans tache, debout près de l’aîné, bien que tard venu,
afin qu’avant l’eau crémeuse et la bière de mil gicle jusqu’à moi et sur mes
lèvres charnelles le sang chaud salé du taureau dans la force de l’âge, dans la
plénitude de sa graisse ».
Que la libération s’obtienne par l’intervention divine ou “libération par la
grâce’’, ou par la seule force de l’homme, thèse défendue par J. Roumain, les
relations de l’Afrique avec l’Occident restent problématiques, même de nos
jours.
Malgré plusieurs décennies d’indépendance, les femmes africaines noires,
par exemple, veulent paraître plus blanches que les blanches ; elles perdent de
22 plus en plus leur beauté naturelle au profit d’une beauté artificielle passagère.
Quant aux intellectuels, ne vaut-il pas mieux pour eux, au nom de l’identité
culturelle, écrire, penser et agir en africain que de tomber dans l’imitation
caricaturale de l’Occident ? Dans leur logique, comme dans leurs
comportements, l’Occident semble être la seule école de pensée qui vaille,
l’unique source d’inspiration. Les Japonais et les Chinois sont si fiers de leur
valeur culturelle, l'arabité est si omniprésente dans le monde arabo-musulman,
qu’on est tenté de se demander : que fait l’Africain de son africanité ? Le retour
à l’Afrique est indispensable. Mais pas à n’importe quel prix. Si retour il doit y
avoir, ce sera un retour aux valeurs positives du passé africain ; mais aussi une
acceptation des valeurs culturelles du présent ouvertes sur l’universel. L'Afrique
doit refuser de vivre à la périphérie du monde, refuser de s’arrimer à l’Occident
en se reniant, s’efforcer d’intégrer la longue marche de l’humanité avec des
valeurs propres qui feront sa fierté et consolideront sa dignité. Valeurs
essentielles au progrès de la civilisation universelle.
b) Le refus de la fracture sociale
Adhérant au principe de justice sociale, de solidarité nationale et
internationale, nous avons l’intime conviction que la protection des droits
humains en Afrique constitue en soi un acte de légitime défense. Dans cette
perspective, nous sommes tous condamnés à prendre une part active au vaste
programme de lutte contre les classes privilégiées dans lesquelles se recrutent
les oppresseurs et les exploiteurs. En principe, tous les citoyens africains, à
l’intérieur des Nations, sont égaux en droits et en devoirs. Tous les Africains
sont des frères ou des parents comme on aimait à le dire dans le passé. Il ne
devrait donc y avoir de discrimination dans nos cités ouvertes à la souveraineté
nationale et internationale :

« Ni maîtres désormais ni esclaves
Ni guelwars ni griots ni griots de griots…
Rien que la lisse et virile camaraderie des combats… ».

La grande réconciliation, la vraie fraternité, une réelle solidarité, le
rassemblement de tous les citoyens unis par le même destin et déterminés à
gagner le même pari : les combats pour la libération des hommes, des femmes
et des enfants d’Afrique, de la pauvreté, du sous-développement, de
l’oppression intérieure et extérieure.
Les combats citoyens de libération sont nombreux et de toutes sortes :
libérations politique, économique, culturelle et sociale.
Le sous-développement, pour être vaincu, exige que tous les citoyens
africains soient frères, que tous jouissent des mêmes droits et accomplissent à la
perfection leur devoir, que tous disposent du même poids dans la balance des
misères à combattre, que chacun respecte religieusement les intérêts supérieurs
23 de la Nation. Les damnés de la terre, particulièrement ceux du soleil des
indépendances africaines, ne sont-ils pas unis par un même commun
dénominateur ? La souffrance.
Si la souffrance générée par la misère et les injustices les rassemblent, la
liberté, la justice, le travail et la solidarité les sauveront. Le salut de la Nation et
du continent est à ce prix.
c) Le retour aux valeurs positives de l’Afrique
Au lendemain des indépendances, on a parlé d’authenticité, d’africanité, de
retour au passé. Cette revendication a pris corps, mais tout le problème des
valeurs typiquement africaines à adopter reste au niveau des choix. Faut-il
prendre tel quel tout ce qui est nègre, tout ce qui a été produit en Afrique et par
les Africains ? Certes, il faut mener un combat de réhabilitation de la culture et
de la civilisation africaines, livrer un combat de libération de l’homme africain,
et construire son avenir en s’appuyant aussi sur son passé c'est-à-dire sur sa
culture. Dans sa référence à l’authenticité, Senghor nous offre un poème d’une
beauté remarquable :

« Mère, sois bénie…
Et salue dans le soir rouge de ta vieillesse
L’aube transparente d’un jour nouveau ».

Que peut bien signifier ce jour nouveau ? Quoi qu’il en soit, dans notre
entendement, le jour nouveau doit correspondre à la fin d’une longue histoire
faite d’inhumanité ; et enfin une possible espérance. A certains égards, la
nécessaire mutation est assimilable à une eschatologie terrestre mais bien réelle.
Étant donné que les choix obligatoires des valeurs culturelles passent
nécessairement par un filtre, éclate alors une tension entre le passé et le futur.
Ces deux références temporelles deviennent donc des pôles d’attraction entre
lesquels se livrent tous les combats que l’ensemble des patriotes africains unis
pour la même cause doivent livrer pour leur libération totale et définitive. Mais
la tension ne réside pas seulement entre le passé et le futur. Entre le présent et le
futur s’exprime aussi une tension. Dans ces trois dimensions du temps, le plus
important est de retenir seulement ce qui peut aider à reconstruire, ce qui fait la
gloire du passé, surtout d’aider à construire le présent et le futur. En définitive,
le seul sacrifice qui vaille est le travail sérieux accompli par l’homme africain
pour le bien être d’autres hommes et de lui-même. Il n’en demeure pas moins
que le combat pour le salut de l'Afrique est d’abord un combat africain.
d) Les armes de la libération
De race blanche ou noire, qu’il ait le teint « café grillé », « banane d’or » ou
« terre rizière », « l’oppresseur est un vandale dont l’intention première est de
détruire », de piller, de tirer profit des exploités, de bâtir son bonheur sur le
24 malheur des autres. Les dictateurs africains sont donc, à leur tour, de véritables
assassins des consciences, de la sagesse ancestrale et moderne. Ce sont des
prédateurs au « bec d’acier » auquel rien n’échappe et qui sont hostiles à toute
résistance. Il ne s’agit plus, ici et uniquement d’une civilisation technique à
laquelle faisait référence Césaire dans « cahier d’un retour au pays natal », mais
d’une race africaine d’anthropophages ou de sorciers mangeurs d’âme. L’image
du « corbeau noir », celle de « l’homme sinistre », ou enfin celle de « fauve »
exprime éloquemment à quel point le nouvel oppresseur est assimilable à un
monstre destructeur de la joie et de la vie. Les armes légales pour combattre ce
nouvel oppresseur, c’est bien sûr d’abord et fondamentalement le droit, la non-
violence. Mais lorsque les opprimés ont le dos au mur, lorsque les exclus du
partage ont épuisé tous les recours légaux, la violence pour se faire entendre,
pour changer l’ordre des choses et le système de gouvernance n’est plus
condamnable.
La conception du combat, en face de l’oppresseur, ne doit donc pas
enfermer le combat de la liberté, dans la contemplation, dans le rêve, dans la
peur ou l’émotion poétique ; encore moins dans une vision narcissique du
monde ou fataliste de l’histoire. Un regard tourné vers l’avenir suppose une
claire conscience de la réalité africaine marquée par un engagement total, une
action contre le sous-développement et la dictature.
La pauvreté généralisée et les injustices expliquent, aujourd’hui, qu’une
partie de l’opinion publique, singulièrement la jeunesse, se détache des pouvoirs
traîtres à la cause du peuple, pour rechercher un guide patriote et compétent,
non corrompu et moins complaisant à l’égard de la mal gouvernance et de
l’Occident. « Ceux qui sont morts ne sont jamais morts » écrivait Birago Diop.
Notre génération accepterait-elle de laisser nos martyrs mourir pour rien, à
cause de notre lâcheté, de notre indifférence, de notre incapacité à relever
l’étendard de la liberté, de l’honneur et de la dignité ? Ceux qui ont versé leur
sang pour que nous récoltions les fruits de l’indépendance ne doivent pas
mourir en nous. Nous ne doutons pas qu’avec le temps, devant le cumul des
injustices et des misères, la conscience africaine n’aille se fortifiant tout en
s’éclairant. Elle comprendra alors que ce qui fait la valeur de l’indépendance,
c’est moins l’intention que les actes, la joie de vivre qui donne enfin aux
Africains un sens positif à leur existence. Fraternité humaine et solidarité des
Nations qui donnent de la valeur ajoutée aux mots, qui transmutent la parole en
acte d’amour et de foi, la foi en verbe d’action, l’action en liberté émancipatrice.
Pour nous, le combat africain est plus un combat d’avant-garde que
d’arrière-garde ; parce que la conscience qui mûrit s’insère dans l’histoire, avec
un regard neuf, non fait de résignation, mais de mépris et de révolte envers tous
les acteurs de nos malheurs. Sous le soleil des indépendances, l’Africain a
beaucoup gagné mais il a davantage perdu. Il a été souvent le martyr, l’éternel
damné, la victime désignée d’un système et d’une certaine race d’homme qui ne
fait nullement honneur à la race humaine. Mais il y a chez nos frères africains,
une conception fataliste de l’histoire qu’il faudrait bien changer pour ne voir et
25 accepter que l’histoire soumise à la volonté de l’homme, intégrant l’amour de
Dieu.
Il n’y a nullement un péché originel mais plutôt un grand « non » à faire
exploser dans la révolte et la rébellion. David Diop a eu raison de dire que le
salut n’est pas dans l’attentisme :

« Relève toi et crie non ! ».

On voit donc que ce poète sénégalais demeure un Africain rebelle dont
« l’idéal est une vie de partage : partage de bonheur, partage de malheur ».
Il est curieux de constater que les mêmes thèmes qui ont inspiré, naguère,
les poètes antillais, négro-américains et négro-africains continuent de mobiliser,
à certains égards, les patriotes africains d’aujourd’hui. Il y a ce constant
développement de la volonté de se réaliser dans la liberté et la dignité qui n’est
pas sans nous émerveiller.
Mais la fracture sociale, en divisant, du fait de la dictature, la société
africaine en deux sociétés différentes, celle qui a droit au bonheur et celle qui en
est exclue, inspire de nouveau le combat africain. Que la société civile soit
considérée comme une présence ou comme une absence, le combat qui se livre
pour le salut final est riche en promesses : il existe désormais une conscience
africaine en marche dont la gouvernance indigne et l’Occident devraient tenir
compte dans leurs décisions politiques.
Il y a comme une renaissance à l’échelle du continent, d’une vaste
communauté d’hommes longtemps ravalés au rang de l’esclave.
26 Chapitre II

L’africanité ou le retour à l’Afrique
Le concept d’africanité ou l’exigence du retour aux valeurs de civilisation
et de culture de l’Afrique a existé dans la conscience de plusieurs intellectuels
africains ou d’origine africaine bien avant les indépendances. La bataille de la
négritude s’inscrit dans une certaine mesure dans ce sillage. Mais, c’est sans
doute, depuis les indépendances que ce concept large et ambitieux a pris de la
vigueur, s’est doté d’un corps et d’une forme plus remarquable. La révolution
culturelle de Sékou Touré en Guinée, l’authenticité zaïroise de Mobutu Sese
Seko au Zaïre (RDC) en sont des exemples. Au-delà de ces exemples, l’éloge
fait à l’africanité et sa revendication prônée par les politiques dans tous les États
africains nouvellement indépendants traduisent un besoin d’affirmation et
d’identité culturelle dans le concert des Nations. Au plan historique comme au
plan philosophique, le concept d’africanité et la volonté manifeste d’un retour
aux valeurs culturelles et de civilisations africaines prennent appui sur le
reproche fondamental que les élites africaines ou d’origine africaine font à
l’Occident et à elles-mêmes. Le double reproche de n’être pas assez africain et
trop aliéné à l’Occident. Ce reproche recèle donc une critique et une
autocritique. Cette exigence libérale relève, non d’une contradiction apparente
ou d’une certaine ambiguïté mais plutôt d’une conscientisation à propos des
relations à construire entre les Africains et la mère patrie d’une part, l’Afrique et
le reste du monde d’autre part. Il y a donc là un choix délibéré, volontariste de
la solution de l’identité culturelle.
A la vérité, si les vues de certains intellectuels et politiques africains
semblent progressistes voire révolutionnaires, le plus important est d’aller au-
delà de la théorie, de dépasser le concept en intégrant la substance culturelle
nourricière de l’Afrique dans le comportement, dans la vie de tous les jours, tout
en refusant toute imitation caricaturale ou toute forme d’aliénation déperson-
nalisant. Les Africains libérés peuvent-ils raisonner et vivre leur africanité en
dehors de l’histoire vécue par les peuples africains ? C’est-à-dire en dehors des
conséquences de l’esclavage, de la colonisation et de la néo-colonisation ? Le
passé a certes son poids dans la balance. Mais n’est-il pas mieux de raisonner
davantage dans le cadre des indépendances ? S’affirmer positivement par un
véritable combat de libération politique, économique, culturelle et sociale ?
Je ne voudrais penser, discuter, agir que dans le champ ouvert des
aspirations africaines avec mon statut d’homme concret et de citoyen du monde
prenant part à la marche de l’humanité vers plus de bien-être.
Ce n’est pas parce qu’historiquement et temporairement, l’Africain vit dans
des républiques pauvres, qu’il se doit de raisonner absolument en homme
conditionné et aliéné. A cette époque où l’Afrique cherche encore sa voie, la
liberté de choix est toujours possible autre que la vie dans un milieu dominé et
exploité.
Les Républiques démocratiques au sein desquelles les citoyens africains
pensent vouloir vivre et déterminer librement leur destin ne sont- elles pas avant
tout un choix culturel et de civilisation ? Ne savons- nous pas que l’Afrique de
nos anciens est définie comme terre de sagesse, de bonheur et de malheur
partagés ? De fraternité et de solidarité ? Ignorons-nous aujourd’hui que les
salutations traditionnelles commencent par des phrases rituelles telles que :
avez-vous dormi en paix ? Que Dieu fasse que votre journée soit heureuse.
Ignorons nous aujourd’hui que les armées coloniales de conquête visaient à
répandre et à faire germer à travers la domination et le pillage, la culture du viol
et du vol, de l’égoïsme majuscule ?
Les Africains n’ont pas franchi les mers pour coloniser, domestiquer,
exploiter d’autres peuples ; ils se sont battus en versant leur sang pour libérer
leurs maîtres du joug nazi. Je ne connais pas de peuple qui ait tant souffert dans
l’histoire. Et pourtant, ce peuple est resté très humain, sans rancune, attaché à
l’amour d’autrui et à la sagesse. Un peuple qui veut la liberté et la joie de vivre
pour tous. L’universalisme africain est avant tout un universalisme partagé,
arrosé de sourire, de chants et de danses.
Comment l’élite africaine allaitée à la sagesse humaine traditionnelle,
enrichie par de terribles épreuves historiques et appelée à faire valoir son
humanisme, son trésor matériel et immatériel pour le bonheur des siens et le
bonheur de l’ensemble, peut-elle accepter de choisir librement et durablement
une autre voie que la voie de l’honneur et de la dignité ; une autre liberté et une
autre culture que celles qui émancipent l’Afrique. Il n’est plus possible de nier
que l’Afrique a une culture et une civilisation. C’est en tant que civilisation
qu’elle pourrait mieux se faire connaître à l’étranger. Les chants et les danses, la
littérature orale et écrite sont des expressions de cette civilisation. Certes, il est
difficile de tracer une ligne de démarcation entre culture et civilisation. C’est un
double effort d’intégration de l’homme à la nature, de la nature à l’homme ; en
d’autres termes, la relation de l’histoire à la géographie.
L’homme, l’expérience le témoigne, doit s’adapter à son milieu physique,
mais il ne se réalise que si, par un mouvement inverse, il le transforme pour le
plier à ses exigences propres, à son activité générique. De cette définition, il en
découle que la civilisation est l’ensemble des rapports conscients existants entre
l’homme et la société, l’homme et la nature. Ces rapports s’expriment dans des
domaines aussi divers que le domaine politique, social, économique, technique,
scientifique, artistique, etc.… Ainsi, la puissance de rayonnement d’une
28 civilisation est fonction de sa qualité c'est-à-dire de l’harmonie plus ou moins
poussée régissant les relations homme société. La civilisation africaine est, en
définitive, l’ensemble des acquis de l’homme et de la société, en Afrique, placés
dans des rapports dynamiques qui influent sur leurs activités et leurs créations
accumulées au cours de l’histoire. La diversité et le caractère dialectique de ces
relations conduisent naturellement à se poser quelques questions : « y a-t-il au
monde un peuple qui aurait existé pendant des millénaires sans entretenir des
relations conscientes avec la nature et au sein duquel il n’y aurait eu aucune
relation consciente entre les hommes ? »
« Y a-t-il au monde un seul homme qui ait pu vivre des années sans avoir
des rapports conscients avec ses semblables ou avec la nature ? » L’histoire
atteste et la science le prouve qu’il n’y a pas de peuple sans culture, il n’y a pas
de peuple sans civilisation ! Pourquoi alors qualifier seulement de civilisation,
pendant très longtemps les héritages européens ? L’affirmation est gratuite et la
proposition absurde, d’autant plus absurde qu’elle contredit l’histoire
européenne elle-même. Nous le savons tous, la civilisation européenne est le
produit d’un incroyable amalgame de races et de cultures extra européennes. Le
christianisme lui-même, considéré comme l’un des fondements et défendu par
d’éminents avocats comme des expressions de la suprématie culturelle de
l’Europe ne provient-il pas de l’Asie ? Comment évoquer le rayonnement de
Rome sans l'Égypte, ou de la Grèce sans référence à la Perse. L’Afrique, pour sa
part, a apporté à l’humanité une civilisation de haut niveau et d’une valeur
incontestable. En effet plusieurs millénaires avant l’ère chrétienne, l’Afrique
avait déjà connu de brillantes civilisations : l’Égypte avec son passé prestigieux,
le Soudan et ses royaumes médiévaux, le Sahara, véritable carrefour des
civilisations africaines. Comment oublier la civilisation éthiopienne, la
civilisation Nok au Nigeria, la civilisation de Zimbabwe en Afrique australe.
Partout en Afrique, se rencontrent des témoignages multiples de rapports
conscients et organisés entre les hommes d’une part, et d’autre part entre ces
hommes et la nature.
Pour comprendre une civilisation, il faut l’étudier en profondeur, la saisir
dans la diversité de ses expressions et non point se contenter des
épiphénomènes.
La civilisation et la culture rendent, donc compte de la vie de la société
dans tous les domaines. Tout comme d’autres continents, l’Afrique est riche de
sa culture. Ce qui en fait son identité et son apport à la civilisation universelle.
La mystique des puissances occultes et dominatrices, celle de l’enseignement
colonial, tentait justement de tuer chez l’Africain le sens de la valeur de son
histoire, sa conception philosophique de la vie.
Les ennemis de l’Afrique s’ingéniaient à démontrer que les Africains
n’étaient pas des hommes au même titre que les autres hommes, que les maîtres
blancs étaient d’une race supérieure, et l’esclave noir d’une race inférieure et
sauvage.
29 La lecture de Sékou Touré dans son livre « L’Afrique et la Révolution » et
les exemples qu’il nous donne à propos de la culture et de la civilisation
africaine font apparaître que : l’ancienne Afrique a construit des cités, fondé des
villages, organisé des provinces, des États, des royaumes prestigieux. Nos
ancêtres africains ont créé des instruments nécessaires à la maîtrise de la nature,
avec des matériaux dont ils disposaient. Ainsi sur le plan technique ont-ils
trouvé des réponses à leurs besoins. S’il est indéniable que l’Afrique est le
berceau de l’humanité, pourquoi, quelque part, certains intellectuels et hommes
politiques de mauvaise foi s’efforcent-ils à détacher de l’Afrique, tous les
centres prestigieux où la civilisation s’est manifestée avec le plus d’éclat et de
grandeur. Les ennemis de l’Afrique n’ont-ils pas essayé d’accréditer l’idée que
l’Égypte ne faisait pas partie de l’Afrique ? Justement parce que le rayonnement
culturel de l’Égypte était indéniable, que celui-ci a fécondé la civilisation
romaine au moment où Rome était encore un nain. Et comme la civilisation
égyptienne était un centre d’excellence en Afrique, il fallait alors, absolument la
séparer de l’Afrique pour en faire une exception, une terre marginale possédant,
elle, une culture extraordinaire.
Le second exemple qu’il nous plaît de citer ici, c’est la culture et la
civilisation du Maghreb. Cette autre réussite suffit à affirmer qu’il y a deux
Afrique : l’Afrique au Nord du Sahara et l’Afrique au Sud du Sahara, séparées
l’une de l’autre, par l’immense désert saharien. Selon les besoins, l’Afrique du
Nord n’appartient plus au continent africain, mais au bassin méditerranéen,
donc à l’Europe.
La thèse consacrant une « Afrique blanche » et une « Afrique noire »
conduit, mécaniquement, à enseigner la civilisation égyptienne en dehors de la
civilisation africaine. L’on est alors en droit de s’interroger si la Grèce, l’Italie
ont elle jamais cessé de faire partie de l’Europe parce qu’elles eurent une
civilisation brillante ? Faut-il séparer la France de l’Europe parce qu’elle a
donné naissance à un Denis Papin ? L'Allemagne perdrait-elle son caractère
européen parce que Marx, Diesel et Hegel sont allemands ? Tout comme en
Afrique, les différences en Europe sont très nombreuses : différences
géographiques certes ! Mais aussi différences morphologiques, linguistiques
entre divers types d’individus. Alors que la diversité européenne tente de se
ressouder, l’Afrique souffre encore de la balkanisation et de l’aliénation
culturelle. Lorsque le démantèlement démoniaque ne réussit pas, il est, alors,
fait recours à des procédés plus spécieux : ainsi tel foyer de brillante civilisation
africaine trouverait l’origine de sa splendeur à une lointaine civilisation.
L’exemple de Kouch, Axoum et Napata Moroé rendues tributaires de la
Mésopotamie sans aucune réciprocité est un cas d’école.
Nok, au Nigeria, connu pour la beauté et l’originalité de ses sculptures,
trouverait source d’inspiration dans un pays extra africain. Quant au Bénin,
l’Égypte serait sa mère nourricière ; l’éclat de sa civilisation serait donc
d’origine non africaine. Avec Sékou Touré souscrivons que l’Afrique a eu une
culture et une civilisation digne d’admiration.
30 Pas de complexe face à ces nombreuses et grossières tentatives de
mystification. Le complexe culturel est le plus grave et le plus terrible des
complexes. C’est à juste raison que J.P. Makouta M’boukou écrit : « je ne
connais pas d’oppression plus placide, ni plus insidieuse que l’oppression de
l’esprit par l’esprit. Je n’en connais pas qui soit plus aliénante ni plus
déshumanisante. Elle a pour cible la culture ». Le principal danger de
l’oppression culturelle est qu’il bloque la marche de l’histoire, entrave l’effort
de création, infériorise l’homme dans sa propre pensée. C’est pourquoi les
Africains doivent veiller, en permanence, pour éviter que la culture africaine ne
soit phagocytée, pervertie par des cultures étrangères oppressives ; éviter qu'elle
soit vidée de sa substance nourricière ou de ses valeurs positives par les cultures
dominantes injustement appelées cultures universelles.
Les Africains doivent d’abord se convaincre qu’il existe une culture
africaine véhiculant un contenu propre à la civilisation africaine ; et ensuite
comprendre et faire comprendre que cette culture est une valeur, une vraie
valeur intrinsèque.
On peut dire que, dans tel ou tel domaine, tel pays est en avance sur tel
autre pays ; mais aucun peuple, aucun continent ne peut prétendre détenir le
monopole de la culture et de la civilisation. La réhabilitation de l’art et de la
culture d’Afrique est l’une des voies les plus appropriées et les plus disponibles
pour permettre l’accession, la revalorisation et une large diffusion des diverses
cultures du continent africain. Si les intellectuels et les hommes politiques
progressistes africains s’efforcent, depuis les indépendances, de tout mettre en
œuvre pour que la culture africaine ne soit pas inféodée à l’Occident, et
demeure elle-même, il leur faut, tout en passant nécessairement ces valeurs par
le filtre de la raison, établir un vrai dialogue avec les autres sociétés humaines.
Ni totalement bonne, ni absolument mauvaise, ne retenir des valeurs choisies
que le beau, l’utile et l’agréable, le positivement correct et les plus aptes à
favoriser le progrès de l’Afrique dans le concert des Nations.
« Comme il est facile, en effet, de se laisser corrompre, et par là même, de
se renier, en voulant bien mériter de ses juges ! » (J.P Makouta M’boukou).
En effet il y a désormais un choix à faire : Sommes-nous sincères avec
nous-mêmes quand nous proclamons l’indépendance ?
‘‘ Au sujet de l’africanité ’’
Sous l’angle philosophique et comportemental l’africanité pourrait être
considérée comme un puissant stimulant et un facteur mobilisateur. Elle a une
signification historique que malheureusement les écoles africaines enseignent
mal ou insuffisamment. C’est une sorte de revalorisation de l’homme africain
par rapport au négro-africain ou au négro-berbère d’antan. Pourquoi s’évertuer à
faire admettre que les étudiants qui ont le même mode de vie, qui reçoivent le
même enseignement, s’imaginent que leur valeur dépend du fait qu’ils sont
blancs ou noirs, qu’ils sont des enfants du monde occidental, du quart ou du
31 Tiers Monde ? Cette manière de penser et d’agir subordonne alors le fait
objectif ou scientifique à des normes irrationnelles et abstraites. L’aliénation
culturelle de l’Africain, le développement du complexe d’infériorité dans son
mental ne résulte pas d’une fatalité. Ce n’est pas non plus une donnée objective
scientifiquement établie, étant entendu que la couleur de la peau résulte de
plusieurs facteurs parmi lesquels les conditions du milieu. La texture de la peau,
les glandes sudoripares, etc., ne s’expliquent pas autrement.
Dans le règne animal, les bovidés ont-ils tous la même couleur ? La
réponse, bien sûr, est non ! Pourquoi alors s’évertuer à justifier ou à déterminer
la valeur de l’homme par la couleur de sa peau. Il nous paraît utile et
particulièrement intéressant d’expliquer la genèse du complexe d’infériorité de
l’homme africain. Pour l’essentiel cette mentalité résulte des connivences de
l’histoire, étant donné que cette infériorisation volontairement entretenue ne soit
qu’un pur produit de races dominatrices et oppressives à travers leur politique
de domestication, d’exploitation et pillage : ce phénomène est connu dans
l’histoire sous les noms d’impérialisme, de colonialisme et de néo-colonialisme.
La justification théorique de ces phénomènes de déchéance humaine de
l’homme africain réduit par la force et la ruse au rang d’esclave taillable et
corvéable à merci, s’inscrit aussi dans les objectifs de l’impérialisme. Dans la
pratique on assiste alors à un odieux racisme où le colonisateur blanc forge lui-
même chez les Nations colonisatrices, une “négrophobie’’ dont bien des blancs
ont du mal à se guérir.
André Gide a bien observé les pays africains traversés et les hommes qu’il
a côtoyés dans ces contrées soumises à la volonté impitoyable du maître blanc.
Sur les colons, son jugement est sans complaisance. Ainsi, à propos du procès
de Sambri il écrit : « moins le Blanc est intelligent, plus le Noir lui paraît bête.
L’on juge un malheureux administrateur, envoyé trop jeune et sans instruction
suffisante, dans un poste reculé… à défaut… pour imposer aux indigènes, on
recourt à une force précaire, spasmodique et dévergondée ».
L’histoire, jusqu'à nos jours, n’a jamais connu un mépris aussi systématique
de l’homme. L’idéologie raciste “anti-nègre’’, la croisade anti-africaine, ce n’est
rien d’autre qu’une grave maladie dont les puissances colonisatrices et les
puissances complices de la colonisation seraient bien avisées de chercher le
remède, pour en guérir leurs nationaux. Une pensée aussi abjecte de l’homme
envers un autre homme, ces graves dénis de la science sont nés avec la traite des
noirs, se sont développés avec la colonisation pour connaître une vigueur
nouvelle avec le néo-colonialisme dans l’Afrique des indépendances. Il est
difficile de croire comment des hommes de science en Occident, et des
intellectuels africains ou d’origine africaine, aient pu et peuvent encore avoir un
comportement aussi dégradant qui les apparente à des sots. Il est
compréhensible que les Nations colonisatrices aient eu besoin de réduire même
l’irréductible à leur volonté d’exploitation capitaliste : les chevaux-vapeur
deviennent alors ‘‘nègres-vapeur’’. Ainsi le maître décrète unilatéralement que
le nègre, l’Africain, n’était pas un homme. Et s’il est colonisé, c’est parce que il
32 était bon à coloniser, du fait qu’il n’appartenait pas à la même race des
seigneurs que le maître blanc.
L’Africain est donc devenu par la conjuration et la manipulation, par le
viol, le vol et la ruse, le “nègre’’ né pour être exploité. Le “sale nègre’’, le
“sauvage’’ qui n’avait droit à aucun respect, ni à aucune considération. Devant
cette avalanche d’opprobres, il est regrettable que certains Africains se soient
placés sur le terrain de l’ennemi pour justifier ou soutenir l’injustifiable. Mais
un progressiste, un homme conscient et responsable, ne se place jamais sur le
terrain de l’ennemi.
La stratégie et la tactique intelligentes exigent qu’un progressiste, un vrai
Africain, ne subordonne pas son action à celle de l’ennemi ; il doit confondre
celui-ci, chercher à le vaincre par une offensive ininterrompue, même si
provisoirement, les rapports de force l’obligent à un repli momentané. Faut-il
alors reconnaître que c’est par un déficit de la raison humaine, sociale et
historique que fut invoqué, inventé ou accepté le phénomène de complexe
d’infériorité de l’homme africain. Malgré plusieurs décennies d’indépendance,
nous portons en nous ce complexe, convaincu que notre civilisation et notre
culture ne sont pas une vraie civilisation, ni une véritable culture. Nous en
sommes arrivés à croire que nous ne pouvons pas penser raisonnablement,
discuter valablement, agir efficacement, gravir les échelons de la culture et de la
civilisation universelles qu’en nous définissant par rapport à ceux qui aliènent
notre personnalité. En agissant ainsi, nous donnons à l’ennemi de nos valeurs et
de nos intérêts, l’occasion de nous abîmer dans un racisme pervers, intelligent et
plus subtil qu’auparavant ; nous donnons à l’ennemi, malgré nous peut-être, des
armes nouvelles pour nous détruire et nous mépriser.
Quel honteux aveu que d’affirmer à la face du monde, que « si la raison est
hellène, l’émotion est nègre ».
Une émotion synonyme d’irrationalisme, d’illogisme, de déraison face à la
« raison » dominante et oppressive des majestueux héritiers des civilisations
gréco-romaine, anglo-saxonne, germano saxonne, etc.… Notre conviction du
pouvoir de leur « raison » nous oblige à leur donner encore et toujours raison.
Tel fut le drame. Tel est encore le drame, puisque le retour à l’Afrique,
l’africanité que nous revendiquons rencontre des difficultés à se frayer un
chemin, à prospérer même dans certaines écoles, certains salons littéraires,
certains clubs culturels d’Afrique.
L’africanité, revue et corrigée, remise au goût du jour par notre volonté
d’authenticité et d’universalisme, nous rendra notre fierté et notre identité.
L’africanité positivement pensée et vécue est donc, historiquement, un réflexe
objectif. L’Afrique nouvelle voudrait apporter sa contribution originale à la
civilisation de l’universel. L’africanité se propose de définir cette spécificité, de
lui donner un corps et une âme. L’Africain nouveau doit faire violence sur lui-
même pour sortir du concept théorique, du phantasme ou de l’illusion pour
redevenir un vrai Africain, un citoyen du monde. Ce sont les conditions de vie,
les rapports économiques ou sociaux, le caractère de la gouvernance politique
33 qui déterminent la nature, le rythme rapide ou lent de l’évolution des sociétés
humaines.
L’africanité qui condense en elle, et à travers elle, les réalités spécifiques de
l’évolution humaine de notre continent, s’exprime dans la pensée et le
comportement concret de tous les hommes, blancs, noirs ou jaunes, chrétiens,
musulmans ou fétichistes qui habitent l’Afrique et vivent au sein de ses peuples.
Le Français né en Guinée, ne connaissant que les langues nationales
guinéennes au détriment du français, adapté au système économique et social de
ce pays, n’est-il pas plus Guinéen que l’Africain noir qui n’a jamais résidé
qu’en Europe ou en Amérique ?
Les valeurs de civilisation, la raison de l’histoire et les conditions
d’existence des hommes se définissent bien plus par leur caractère social ou
antisocial, progressiste ou retardataire et non par la race des peuples concernés.
L’homme africain des temps modernes peut et doit affirmer ses valeurs
humaines, prouver sa capacité d’intelligence et de création sans recourir à
l’irrationnel.
Inspiré par la mentalité de développement, frustré à certains égards par
l’histoire, l’Africain doit puiser à la source vive et diversifiée des connaissances
humaines de nouvelles capacités créatrices. S’appuyant sur ses propres
richesses sociales et culturelles, il a déjà apporté et continuera d’apporter, n’en
déplaise à ses ennemis, sa contribution au creuset de la civilisation universelle.
L’Africain désireux de se doter d’une véritable personnalité fondée sur un
humanisme profond est loin d’avoir découvert toute la quintessence positive de
sa civilisation et de sa culture. Pour réaliser cet idéal noble, il est impératif que
les Africains prennent appui sur eux-mêmes et assument leur responsabilité. Les
intellectuels, les politiques, d’une manière générale les peuples africains,
doivent opérer leur propre reconversion à travers l’expression consciente de leur
liberté, la manifestation de leur volonté de progrès, le retour réfléchi et délibéré
à la culture africaine, à ses valeurs, à ses vertus. La liberté qui aliène doit
pouvoir devenir la liberté qui brise les chaînes et émancipe.
L'école en question
L’Africain ne peut sortir de son aliénation culturelle ou de son complexe
d’infériorité qu’en se servant à la fois de ses propres armes, et des armes de ses
ennemis. Pour réparer les méfaits de la domination et de l’oppression, rattraper
son retard économique, réussir le pari de construire une Afrique moderne,
prospère et paisible. Il est impérieux que les Africains empruntent à l’école
occidentale, la science, la technique et la technologie qui assurent aujourd’hui la
suprématie provisoire de l’Occident sur le reste du monde. D’autant qu’il s’agit
moins de changer la nature humaine des sociétés africaines, de les vider de leurs
valeurs culturelles positives, que de transformer une certaine manière de penser
et d’agir pour l’accorder aux exigences historiques du monde moderne.
34 Une première exigence de cette remise en cause est la décolonisation de
l’enseignement par la conception et la mise en œuvre d’une école nouvelle plus
apte à répondre aux besoins présents et futurs de l’Afrique indépendante.
En quoi consiste la décolonisation de l’enseignement ? L’école coloniale
avait pour but de « maintenir, renforcer et étendre sa domination » selon Sékou
Touré. Assurément, c’était cela les objectifs fondamentaux constants du régime
colonial en matière de scolarisation et d’enseignement. L’école coloniale n’avait
pas vocation d’instruire, encore moins d’éduquer les populations subjuguées ;
elle visait plutôt d’extraire de leur milieu social une minorité d’hommes sachant
lire, écrire et calculer, indispensables au bon fonctionnement du système
colonial d’exploitation. Le privilège discriminatoire accordé à ces lettrés les
vouait à une assimilation qui ferait d’eux des instruments dociles du régime
d’asservissement imposé aux populations colonisées et exploitées. Il n’est donc
pas étonnant que l’école coloniale, dans sa structure comme dans son contenu,
soit le reflet de la philosophie de domination, c'est-à-dire un laboratoire de
dépersonnalisation et d’asservissement.
Les statistiques révèlent qu’après soixante années d’occupation étrangère
en Guinée, seul huit pour cent des enfants en âge de scolarité pouvaient trouver
place dans les écoles. Ces résultats volontairement bas traduisent les besoins du
régime en auxiliaire des services coloniaux. De fait, quel est le but visé ? Sinon
former des agents subalternes, dressés pour satisfaire aux exigences du régime
prédateur. Il n’est donc pas étonnant que pendant soixante années de présence
en Guinée Conakry, le régime colonial ait refusé systématiquement la formation
d’une véritable élite intellectuelle et technique. Exceptionnellement, ceux des
intellectuels qui parvenaient, malgré de nombreux obstacles, à se hisser à un
haut niveau de connaissance, le devaient bien plus à leur volonté et à leur
ténacité, qu’aux chances offertes par le système d’enseignement colonial.
Tout système d’enseignement est par vocation un moyen et un instrument
au service d’une manière de vivre bien déterminée. En d’autres termes, les
caractéristiques ou encore la philosophie d’un régime se reflètent
nécessairement dans le contenu de l’enseignement dispensé à l’école. Et dans la
vie quotidienne de celui-ci. Ainsi, à un régime de domination étrangère,
d’aliénation et d’exploitation correspond une école fondée sur la mystification
et la dépersonnalisation.
L’école revêt une importance capitale dans l’évolution de l’homme et du
peuple quand on acquiert la conviction que le comportement de l’homme et
celui du peuple sont déterminés par le niveau de leur conscience politique,
civique et morale ; quand on acquiert aussi la conviction que les capacités
créatrices humaines et sociales exercent des effets certains sur les rapports avec
la nature, sur la manière de transformer celle-ci afin de satisfaire ses besoins.
L’enseignement évolue parce que, en tant que moyen, il doit s’adapter
constamment aux impératifs et aux réalités nouvelles engendrées par le
développement de l’homme et de la société. Le bien-être général dont rêve,
aujourd’hui, l’Afrique, est fonction du temps, de l’espace et du type de société à
35 construire. Le bonheur populaire n’est pas confiné à la vie présente. Le bonheur
recherché s’acquiert dans les aspirations, la dynamique du changement, la
projection vers un avenir meilleur aux conditions de vie du présent. Ainsi
lorsqu’un stade de développement ou d’évolution progressiste est atteint, le
besoin d’un stade supérieur exigeant plus de capacité et de conscience s’impose.
Vouloir soustraire l’homme à la société en individualisant uniquement son
bonheur au détriment de celui de la société, conduit très souvent à l’illusion et
aux déceptions.
L’enseignement dont la vocation essentielle est de servir d’auxiliaire
efficace de la formation permanente de l’homme et de la société, doit avoir des
objectifs très précis et très clairs déterminés par les options fondamentales du
régime politique. L’histoire atteste que le régime colonial dispensait un
enseignement fortement marqué par la politique injuste de dépersonnalisation.
Un régime féodal n’accepterait pas non plus un enseignement de type
révolutionnaire condamnant la féodalité comme système de gouvernement. Un
régime capitaliste ne se hasarderait jamais à ouvrir l’intelligence de ses enfants
à la révolution socialiste ou communiste. Il y a donc indiscutablement un lien
intime entre l’enseignement et le régime qui l’organise. Ce fait est remarquable
à toutes les époques historiques. Ainsi, le seul fait, pour l’Afrique, d’avoir mis
fin à la domination étrangère et de vouloir gagner le pari de la démocratie
véritable, du développement économique, social et culturel justifie l’abandon
total de tous les anciens moyens utilisés naguère par le régime colonial pour
dépersonnaliser et faire accepter le principe de l’exploitation. Ce qui justifie la
création d’une nouvelle école africaine répondant au besoin de progrès du
continent.
Aussi, la totale reconversion porte sur des structures, des programmes, des
mentalités, des méthodes, des pratiques, et même le choix d’une certaine
infrastructure et d’un certain équipement à acquérir suivant les moyens. Tous
ces besoins doivent s’inscrire comme une impérieuse nécessité. Prolongement
dialectique et organique des options et décisions fondamentales à prendre par
des décideurs africains soucieux d’une vie de liberté et d’indépendance pour
l’Afrique.
La réforme de l’enseignement est une nécessité, tout comme c’était une
nécessité, pour l’ancien esclave affranchi, de se débarrasser de toutes les
chaînes entravant sa liberté de mouvement.
Si la révolution culturelle apparaît comme une obligation en Afrique-
révolution culturelle à ne pas confondre avec la révolution culturelle sous Mao
en Chine – celle-ci ne doit pas se fonder sur le hasard. La révolution culturelle
dont il s’agit est avant tout « conscience de développement », « exigence
démocratique », « choix délibéré des valeurs positives ». Pour mesurer son
importance, il faut sans doute se poser quelques questions fondamentales :
« d’où vient l’Afrique ? », « où veut-elle aller ? »
La bonne réponse à ces questions est porteuse de lumière et de progrès.
36 L'école occidentale dans l’univers africain
Je pense que ce serait une erreur de laisser croire que l’émotion est nègre et
la raison hellène. Ainsi l’Afrique nègre considérée comme essentiellement
mystique verrait son action déterminée par la seule affectivité. L’Occident au
contraire serait conduit par la raison et la logique scientifique et son action
caractérisée par l’objectivité. Notre vocation intellectuelle est de dénoncer le
réflexe de certains philosophes, de surmonter les contradictions artificielles ou
réelles dressées entre l’Afrique et l’Occident. Il ne s’agit pas ici de se laisser
distraire par la pensée senghorienne du métissage culturel ou celle établissant
une spécificité négative de l’Africain devenu nègre parce qu’ayant été fait
esclave. L’idéologie impérialiste a voulu prouver chez l’Africain,
l’impossibilité d’examiner son devenir d’homme réel attaché à un continent,
d’homme ayant construit et construisant une civilisation. L’idéologie mystifi-
catrice de l’Occident a trompé l’Africain dans le but de s’emparer de son
continent et voilà que lui-même, à travers la « négritude » accepte d’assumer
cette dépossession. Cet esclave devenu par la ruse et la force « nègre », ce
« nègre » fait pour être esclave, affirme alors, consciemment ou inconsciem-
ment : « c’est vrai, je suis nègre, j’ai une âme nègre, je suis déraison et
inconscience » (Sékou Touré). Il ne s’agit pas, pour nous, de dénoncer, ici, le
combat du Noir africain pour l’affirmation de son identité, de sa personnalité,
de défendre son droit légitime à la liberté et à la dignité. Notre préoccupation, à
travers ces lignes, est de soustraire l’Africain à tout complexe d’infériorité, à
toute forme d’aliénation culturelle. Nous affirmons, quant à nous, qu’aucune
conscience ne saurait être blanche, jaune ou noire. Le complexe d’infériorité
accepté ou subi par l’Africain n’est que l’expression d’une dépersonnalisation,
d’une aliénation des valeurs humaines des hommes à peau noire.
S’il n’y avait pas eu procréation après certaines fraternisations sexuelles
entre des esclavagistes, des colons avec des femmes africaines, nul doute que
les théoriciens du colonialisme auraient énoncé et soutenu l’idée que les
esclaves ou les colonisés appartenaient à la même espèce que les chimpanzés.
Ou alors, qu’ils constituaient le chaînon entre les anthropoïdes et les hominiens.
Un tel courant de pensée se découvre chez le R.P Teilhard de Chardin quand il
écrit dans « le phénomène humain » :
« Une certaine idée de la façon dont le passage à l’homme s’est
zoologiquement effectué nous est peut-être suggérée par le cas des australo-
pithèques, dans cette famille d’anthropomorphes, pliocènes sud-africains où
toute une série de caractères hominoïdes apparaissent disséminés sur un fond
encore simien, nous saisissons peut-être une image, ou même l’écho affaibli de
ce qui, vers la même époque ou même pas loin de là, se passait dans un autre
groupe d’anthropoïdes, aboutissant ceux-là à la véritable hominisation ».
Le terme « ceux-là » nous paraît important puisque, c’est sur lui que repose
la thèse de l’Africain « préhominien » qui, selon Teilhard de Chardin, n’aurait
37 pas franchi le stade de l’hominisation et serait, dans ce cas, demeuré un
sinanthrope supérieur.
Lorsque, dans le contexte culturel et éducatif du colonisateur, certains
Noirs africains colonisés accèdent, après mille obstacles, enfin à des grades
universitaires élevés leur procurant la dignité d’homme et qu’ils demandent à
leurs maîtres de les reconnaître comme tel, ils ignorent que les sentiments de
ceux-ci est celui d’un dresseur de cirque qui aurait réussi à apprendre au
chimpanzé à se tenir à table. Il n’est donc pas étonnant d’entendre, dans le
contexte historique de l’époque, des propos tels que : « mais nous avons fait de
lui un licencié, un docteur, un agrégé… nous avons fait de lui un homme ».
En portant un tel jugement, en s’attribuant un tel « satisfecit », le colon fait
référence à son génie « civilisateur », un génie qui lui permet d’affirmer : « ce
savant africain, ce poète, ce mathématicien, c’est nous qui l’avons instruit,
formé, éduqué ».
Pour le colonisateur cet excellent résultat équivaut à avoir appris à un
chimpanzé à monter à vélo, ou à conduire une motocyclette.
Une autre conséquence terrible et absolument grave est l’apparition dans
l’esprit même des colonisés du complexe d’infériorité. Le système d’éducation
colonial n’est certainement pas étranger à ce phénomène. Il en résulte que
l’école coloniale a vocation à transformer le colonisé en complice de la
colonisation, au point d’en faire l’avocat de la suprématie du colonisateur,
même après la liquidation politique du système colonial.
Aucun pays ne peut en coloniser un autre sans lui faire subir les armes de la
colonisation qui ne s’expriment pas seulement dans l’oppression et
l’exploitation matérielle, mais aussi dans l’enseignement, la culture et même la
religion. A ce titre, nous prendrons exemple d’un passage tiré d’un livre de
prière pour « l’instruction et la consolation des populations noires des colonies
françaises et du nouveau monde ». Son auteur ? Un ancien missionnaire
apostolique et ancien directeur du séminaire du Saint-Esprit : « Saint esprit, que
le fruit de longanimité demeure toujours en moi, afin que supportant
patiemment les injustices et les torts du prochain, je ne cherche pas à me venger
en lui rendant le mal pour le mal… je dois donc détacher entièrement de mon
cœur, les biens fragiles et périssables tout à fait incapables de le contenter parce
qu’il est fait pour Dieu ».
Prière du matin pour ses maîtres : « C’est de tout mon cœur, ô mon Dieu,
que je prie pour mon maître ; daignez exaucer ma prière, je vous en conjure,
répandez, seigneur, vos bienfaits sur mon maître et sur toute sa famille, daignez
aussi bénir les biens qu’il possède ».
Ces deux extraits empruntés à Sékou Touré dans son livre : « L’Afrique et
la Révolution » sont significatifs. Ainsi ne parlerait-on pas d’une nouvelle école
pour l’Afrique indépendante s’il fallait maintenir l’ancienne école coloniale
dont l’enseignement, dans la sphère francophone, apprenait, par exemple,
cyniquement aux petits africains que leurs ancêtres étaient gaulois ; et qu’en
Afrique, il n’y a eu que des roitelets barbares et sanguinaires…
38 Par l’école nous apprenions que la culture et la civilisation sont l’apanage
exclusif de l’Occident européen et que les Africains ne pouvaient se développer,
avoir une valeur humaine intégrale, qu’en divorçant d’avec l’africanité, en
s’arrimant à l’Europe occidentale. Tel est encore le sens profond des
informations ou des cultures diffusées et subtilement imposées au monde par les
pouvoirs occidentaux.
Toute l’histoire des peuples africains a été falsifiée et avec elle, la vie de
l’humanité. Dans ce noir dessein, tant de vertus, tant de lois fondamentales de la
vie humaine ont été dénaturées volontairement et cyniquement, pour justifier et
soutenir la philosophie de la domination occidentale. Malgré plusieurs
décennies d’indépendance, l’écrasante majorité des politiques et intellectuels
africains demeurent des étrangers au sein de leur peuple, restent mutilés par
rapport à leur société.
Ceux-là, par qui arrive et s’aggrave la catastrophe, ceux-là, par qui arrivent
tant de malheurs aux populations africaines. Ces Africains ne sont plus que le
prolongement militaire, politique, économique, culturel et social de l’étranger.
Comment peut-on, dans ce cas, parler véritablement de personnalité africaine ?
Hier, notre ambition était de devenir des citoyens français, anglais, portugais,
etc.… Voilà l’idéal que nous proposait l’enseignement colonial, lequel
n’aboutissait à rien d’autre qu’à nous faire « singer » le Blanc, pour notre
grande honte et notre plus grand malheur. Avec l’indépendance, nous n’avons
toujours pas entièrement retrouvé notre dignité et notre personnalité. Comment
y parvenir, si nous manquons de confiance en nous même, si notre référence
culturelle exclusive et de civilisation demeure l’Occident. Une aliénation aussi
profonde doit être éliminée pour que l’Africain cesse de considérer comme un
idéal une forme de vie qui n’est pas faite pour lui, parce qu’elle ne correspond
pas aux réalités africaines, aux exigences de son économie, à son humanisme
culturel, au niveau de développement technique de sa société, aux valeurs
morales et à l’organisation sociale de celle-ci.
L’Afrique ne peut se définit objectivement par l’interprétation pseudo
scientifique de la réalité africaine ; si par rapport à l’Occident, elle est en retard
dans tel ou tel domaine, elle peut être en compensation, en avance dans d’autres
domaines.
Ces quelques observations aident à déduire que l’enseignement et
l’éducation doivent encore une fois refléter la nature des options progressistes
de l’Afrique nouvelle.
Pour être pleinement utile, acquérir de la valeur ajoutée, le savoir doit
conduire au savoir-faire. Le savoir n’est absolument rien en lui-même s’il
n’apporte pas satisfaction au besoin de l’homme, s’il n’exprime pas un pouvoir
intégralement mis au service de la société. Vouloir instruire la jeune génération
d’Africains, avenir de demain, signifie pour nous : chercher à transformer la
nature et la société suivant les besoins du progrès. Dans cette perspective,
l’éducation a pour finalité l’augmentation, l’élargissement, le perfectionnement
des capacités tant techniques que morales de l’homme. Il n’est donc pas exagéré
39 d’affirmer que, sous le régime colonial, on enseignait sans éduquer. Tout
simplement par ce que les bénéficiaires de l’enseignement colonial devenaient
étrangers à leur peuple. Rares sont ceux qui, en s’élevant, n’ont jamais perdu la
flamme, la foi, la conviction que c’est l’Afrique qui fait et fera son histoire,
pour elle-même et pour l’humanité. Ils sont rares les intellectuels africains qui
sont restés intacts ; ce n’est sans doute pas totalement vrai, car on ne peut pas
subir des années durant, la domestication culturelle, sans en porter les séquelles
dans ses réflexes et son subconscient.
Eduquer n’est pas seulement informer. L’information est comparable à la
projection cinématographique d’un documentaire filmé au hasard du
déroulement de l’évènement, sans soucis de coordonner les images. Par contre,
l’éducation n’informe pas seulement, elle a obligation de former, de transformer
et de diriger. Si l’enseignement ne véhicule pas ces qualités de formation,
d’orientation, de direction de l’esprit, il faut alors en conclure qu’il trahit sa
mission ; celle qui lui confère une certaine valeur. C’est justement le drame que
vivent de nombreux intellectuels africains formés à l’école occidentale, dans le
monde communiste ou arabo-musulman intégriste. A partir du moment où ils
s’enferment dans le carcan d’une culture étrangère, ils deviennent de plus en
plus incapables de juger objectivement les valeurs de leur propre société.
Philosophie et culture négro-africaine
« Nous devons, par l’éducation et la formation, préparer les jeunes pour
recevoir et faire avancer la science, qui, au terme de sa migration historique,
atterrira en Afrique, le dernier continent qui reste à développer. La culture nègre
est, comme une bonne terre, propice au développement de la physique qui
transforme le monde » (Abdoulaye WADE).
Le besoin de sortir du carcan dans lequel l’Occident a enfermé l’intellectuel
africain nécessite une meilleure connaissance de l’univers philosophique du
« négro-africain » avant même de songer à se servir des armes de l’Occident
contre l’Occident.
Pour bien comprendre la pensée africaine authentique, une question qui
mérite réponse se pose : comment était cette pensée avant l’implantation de
religions révélées (islam et christianisme) dont l’impact sur elle lui confère une
certaine spécificité. Il est vrai que certaines ethnies africaines, très peu touchées
par ces deux grandes religions apparaissent plus intactes : les Bantous en
Afrique centrale et de l'Est, les Diolas et les Sérères du Sénégal en sont des
exemples. Mais ici ou là, il faut reconnaître qu’aucune société africaine n’a vécu
en vase clos, totalement coupée du contact de civilisation, comme ce fut le cas
de certaines tribus amazoniennes. Que l’ouverture sur les autres soit large ou
extrêmement limitée, il n’en demeure pas moins que l’ontologie de la pensée
africaine originelle s’exprime fondamentalement dans sa ‘‘physicité’’. A y
réfléchir, tout porterait à croire que cette pensée ignore la notion d’un esprit
immatériel. Pour l’Africain, l’être humain n’est pas le seul être vivant dans
40 l’univers. L’homme cohabite avec d’autres êtres aussi nombreux que divers,
mais dont la présence n’est pas nécessairement visible par celui-ci. Or la
présence de ces êtres n’est visible que par des initiés ou des organes de sens
spécialisés. En Guinée, on considère que pour voir ou sentir un « djinn » il faut
disposer d’un œil approprié.
Un peu partout en Afrique, il est couramment admis que certains animaux
peuvent aussi voir ou sentir un de ces êtres que l’homme ordinaire ne voit pas.
Une multitude d’autre créatures, évoluant dans des mondes différents,
cohabitent donc avec l’homme, se frôlent et se croisent avec lui dans le même
univers, influencent tantôt négativement, tantôt positivement. Cette vie à
plusieurs dans le même univers fait penser à la théorie contemporaine des
mondes à plusieurs dimensions. Ne dites surtout pas dans des sociétés africaines
que les « djinns » n’existent pas. On vous rira au nez. Dans une école proche de
ma résidence à Conakry, la manifestation de ces êtres invisibles pour le
commun des mortels-mais cependant parfaitement visibles chez des personnes
particulières-se fait souvent sentir le vendredi. En effet, certains élèves, toujours
les mêmes, tombent subitement dans un état d’inconscience d’où ils ne peuvent
en sortir qu’au prix de certaines pratiques rituelles.
Dans ce monde à plusieurs dimensions, existe une hiérarchisation des êtres
pouvant conduire jusqu’à l’être suprême. Que celui-ci soit Dieu ou confondu à
l’ancêtre, il n’y a jamais place, ici, à l’abstraction. Les êtres vivants considérés
ou jugés tels, sont tous des énergies vivantes, des forces vitales soumises au
principe de l’interaction. Comme en physique et en mécanique ces énergies
vivantes peuvent s’additionner, se détruire ou se neutraliser.
Ces énergies vivantes sont désignées par le révérend père Tempels :
« forces vitales ». Si cet homme d’église est condamnable pour son soutien à
l’impérialisme belge, son étude des forces vitales dans la philosophie bantoue
est parfaitement digne de considération.
La même logique semble guider le guérisseur ou « féticheur » qui
additionne une force à une autre pour en détruire une troisième, considérée
comme l’origine du mal. Une telle démarche revêt à la fois un caractère
rationnel et cohérent. Mais la cohérence, ici, relève d’un autre type de
rationalité. Son système d’explication diffère, alors, de celui de la science
moderne. Si la chimiothérapie voit dans la guérison de quelques maladies des
réactions entre certaines molécules, c’est plutôt l’interaction des forces vitales
qui produit tel ou tel résultat.
Dans la vision africaine, cette physique est comparable à la physique
moderne du quanta, puisque toutes deux se fondent sur des énergies abstraites
soumises aux lois de l’interaction. La microphysique, dont le centre d’intérêt
porte, entre autre, sur les micros vibrations, ne procède pas autrement. Ce qui
conduit à penser que la culture africaine est parfaitement compatible au
développement de la physique moderne. Que l’Africain considère que tout
corps renferme une énergie que l’on peut libérer plus ou moins facilement, que
cette énergie soit désignée par « esprit » ou par un autre terme, cette forme de
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