DÉLINQUANCE JUVÉNILE ET QUARTIERS " SENSIBLES "

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" Quartiers sensibles ", " bandes de jeunes ", " insécurité "… de quoi parle-t-on en utilisant ces catégories qui semblent aller de soi ? Qui sont ces " jeunes " au centre des débats tout comme de l'attention judiciaire ? Comment se développe cette délinquance ? Comment en sort-on ? La reconstitution de l'histoire de vie de jeunes ayant tous appartenu à une même bande, l'étude approfondie de leurs parcours, permettent d'identifier les mécanismes de production et de reproduction de la délinquance juvénile mais aussi de repérer des contextes favorables au changement.
Publié le : jeudi 1 novembre 2001
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EAN13 : 9782296259171
Nombre de pages : 198
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DELINQUANCE mVENILE ET QUARTIERS "SENSIBLES"

HISTOIRES DE VIE

Collection "Logiques Sociales" dirigée par Bruno Péquignot Série Déviance et Société dirigée par Philippe Robert et Renée Zauberman

Sous l'égide du comité éditorial de la revue homonyme, normes, les déviances et les délinquances.

Déviance

et Société

accueille

des ouvrages

sur les

Déjà parus:

Robert Ph., Lambert Th., Faugeron C., Image

du viol collectif

et reconstruction

d'objet,

1976.

Lascoumes P., Prévention

et contrôle social, les contradictions

du travail social, 1977. le crime, 1978. sociales du système pénal, et ambiguïté 1981. 1981. 1978. de leurs effets, 1979.

Robert Ph., GodefroyTh., Le coût du crime ou l'économie Robert Ph., Faugeron C., Lajustice LopezM.l., Handicapés Debuyst Ch. (dir.),Dangerosité et son public: et justice pénale. sociaux et resocialisation.

poursuivant

les représentations Diversité Ambiguiïé

des pratiques

d'une pratique,

Montandon C., Crettaz B., Paroles de gardiens, paroles Petit J.-G. (dir.),La prison, le bagne et l'histoire, 1984. Lévy R., Du suspect au coupable: Digneffe F., Ethique et délinquance. Walgrave l., Délinquance Laberge D., Marginaux Wyvekens A., L'insertion systématisée et marginalité.

de détenus, bruits et silences de l'enfermement, 1987.

le travail de police judiciaire, La délinquance des jeunes

comme gestion de sa vie, 1989. et vulnérabilité sociétale, 1992. 1997. 1997. 1997.

Bordeaux M., Hazo B., LorvellecS., Qualifié viol, 1990. Les Etats-Unis aux XVIIIe et XIxe siècles, Aux origines de la justice et surveillance

locale de la justice pénale.

de proximité,

Ocqueteau F., Les défis de la sécurité privée. Protection Esterle-HedibelM., La bande, le risque et l'accident,

dans la France d'aujourd'hui,

1997. police et justice au bord du futur, 1998.

Cartuyvels Y., Digneffe F., Pires A., Robert Ph. (Dir.),Politique, KletzlenA., L'automobile et la loi. Comment

est né le code de la route ?, 2000. Sociologie de la circulation routière, 2000. 2001. 2001.

Renouard J.-M., As du volant et chauffards. Le Quang Sang J., La loi et le bourreau. Vanneste Ch., Les chiffres des prisons. Sicot F., Maladie mentale et pauvreté,

La peine de mort en débats (1870-1985), Des logiques économiques 2001.

à leur traduction pénale,

outre des ouvrages

initialement

dans des sous-séries

Déviance-CESDIP

:

Zauberman R., Robert Ph., Du côté des victimes: Bernat de Celis J., Drogues: consommation

un autre regard sur la délinquance,

1995. 1970, 1996.

interdite,.

la genèse de la loi du 31 décembre

et Déviance-GERN,

maintenant

fusionnées

avec Déviance

et Société.

Cécile CARRA

DELINQUANCE mVENILE ET QUARTIERS "SENSIBLES"

HISTOIRES DE VIE

Mise au point éditoriale de Bessie Leconte (GERN)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

LISTE

DES SIGLES

AEMO : action éducative en milieu ouvert ANPE: agence nationale pour l'emploi ASE : aide sociale à l'enfance BTS: brevet de technicien supérieur CA : certificat d'aptitude professionnelle CES: contrat emploi solidarité CFA: centre de formation pour apprentis COAE : centre d'orientation et d'action éducative CPA: classe préparatoire à l'apprentissage CPPN : classe préprofessionnelle de niveau CRS: compagnie républicaine de sécurité CSP : catégories socio-professionnelles HLM: habitation à loyer modéré LEP: lycée d'enseignement professionnel MPT : maison pour tous OPHLM : office public d'habitations à loyer modéré PAQUE : préparation active à la qualification à l'emploi PlI: protection judiciaire de la jeunesse RMI : revenu minimum d'insertion SEAT : service éducatif auprès du tribunal SES: section d'éducation spécialisée TUC : travail d'utilité collective

A ma sœur

@L'Hannattan,2001 ISBN: 2-7475-1216-9

INTRODUCTION

La délinquance juvénile apparaît depuis quelques années comme un véritable problème de société. Ce phénomène suscite une profusion de discours, de mises en garde, de recommandations. Il occupe une place privilégiée dans le débat politique, les médias, les colloques, les discours ordinaires. Des violences urbaines aux incivilités, les jeunes sont désignés comme les principaux responsables de l'insécurité en France. De quoi parle-t-on en utilisant ces catégories qui semblent aller de soi? Qui sont ces jeunes au centre des débats tout comme de l'attention judiciaire? Les mineurs faisant l'objet d'une mesure pénale constituent en fait une population fortement homogène, homogénéité que l'on retrouve dans le champ plus large de la jeunesse en difficulté: en bénéficiant, simultanément ou successivement, de mesures diversifiées, ces populations circulent à l'intérieur d'un vaste système dont la protection judiciaire n'est qu'une partie et, au demeurant,pas la plus importante.En outre, malgré l'insuffisance de données précises sur leurs caractéristiques, il semble raisonnable de considérer que les mineurs protégés, quelle que soit l'origine de la 1 mesure, forment ensemble une population socialement homogène, issue, comme le 2 soulignait déjà J. Donzelot, des classes les moins favorisées. Les modalités d'actions en direction de cette population se sont multipliées tout en se diversifiant. Avec le développement des formes douces (services sociaux, prévention de la délinquance, sectorisation psychiatrique...) qui tendraient à supplanter les formes dures ou répressives (prison, hôpital psychiatrique...), Robert, Lambert et Faugeron analysent une cancérisation du contrôle social répressif: le glissement affirmé de la clientèle de la forme dure à la modalité douce ne s'accomplit pas (..). En fait la modalité la plus récente 'prend en charge' le contrôle d'une nouvelle clientèle qui serait auparavant passée entre les mailles. Il y a donc le plus souvent cancérisation du contrôle social répressif. Ce phénomène s'appuie aujourd'hui sur une "nouvelle" raison pénale promulguant une politique de la tolérance zéro, dogme inscrit historiquement ne cessant de s'étendre au monde occidental4. Ces processus d'extension du contrôle social ne semblent cependant pas infléchir la tendance à l'augmentation de la délinquance juvénile - repérée. Selon les statistiques des crimes et des délits constatés par la police nationale et la gendarmerie, la participation des mineurs dans la délinquance générale tend en effet à augmenter; en 1999, elle représente 21,33% des mis en cause contre 13,03% en 19905. Les régulations produites n'auraient-elles pas les effets escomptés sur ce phénomène? Autrement dit, certains de leurs effets ne seraient-ils pas pervers en regard des objectifs affichés? D'où
1

2 3 4 5

Renouard, Donzelot, Wacquant,

1995, 1977, 1999.

12. 91.

Robert, Lambert, Faugeron, 1976, 32-33.

Cf publications annuelles du ministère de l'Intérieur, intitulées depuis 1981, Aspects de la criminalité et de la délinquance constatées en France en... par les services de police et de gendarmerie.

Délinquance juvénile

et quartiers "sensibles". Histoires de vie

proviennent ces effets pervers? Faut-il les considérer avec Boudon comme des effets individuels ou collectifs qui résultent de la juxtaposition de comfortements individuels sans être inclus dans les objectifs recherchés par les acteurs? Découlent-elles de l'agrégation d'actions individuelles ainsi que le voudrait l'individualisme méthodologique? Ou de l'action stigmatisante des institutions spécialisées dans la gestion de ce phénomène pour reprendre une thèse importante de la sociologie de la réaction sociale? Tel sera le premier grand questionnement (chapitre 3). Cette recherche porte ainsi sur le traitement institutionnel, non pas de la délinquance en général, mais de celle des mineurs issus de milieux populaires. Le questionnement posé, les résultats, ne prendront sens qu'en les resituant dans ce cadre, ce contexte, spécifique. Cette démarche n'a donc pas pour objectif la compréhension de la diversité à travers laquelle se manifestent les phénomènes de délinquance. Les délinquances sont plurielles et il s'agit ici d'étudier l'une d'entre elles, celle qui prend aujourd'hui la forme d'un problème social, celle qui apparaît dans l'actualité sous la forme de bandes dejeunes sévissant dans des quartiers sensibles. Ces catégories constituent le prisme à travers lequel la délinquance juvénile est communément appréhendée. C'est en fonction de ces catégories que le choix du terrain d'enquête s'est porté sur la cité que l'on nommera ici, afm de préserver l'anonymat des 7 enquêtés, Leclerc, un quartier d'une ville franc-comtoise réputé zone à problèmes. La monographie de ce quartier populaire permettra ainsi d'étudier le phénomène là où il est communément localisé tout en se questionnant sur cette localisation et sur les processus qui y ont conduit (chapitre 1). Rappelons cependant avec Bachman que pas plus que les jeunes, les 'quartiers' ne sont un objet scientifique construit. Dans ce domaine, toute généralisation est mensongère. Telle banlieue est calme et paisible, telle autre une 8 chaudière sous pression. L'analyse de ce contexte proche (le contexte immédiat de l'action) ainsi que la prise en compte du contexte lointain (le contexte structurel, c'est-à-dire les conditions globales et générales qui pèsent sur l'action et les stratégies d'interaction comme le 9 temps, l'espace, la culture, le statut économique, technologique... ) contribueront à donner sens à l'action. Ce concept d'action, tel qu'il est utilisé dans les pensées interactionnistes, implique l'idée d'individus actifs répondant créativement aux événements qu'ils rencontrent et le fait que ces réponses, ces actions individuelles et/ou collectives ne peuvent s'analyser que comme enchâssées dans des ensembles de conditions eux-mêmes antérieurs affectant la situation présente et qui sont affectés par ces actions, les conséquences présentes de l'action devenant à leur tour des conditions 10 pour les actions à venir. C'est selon cet angle d'approche que sera étudié un groupe de pairs, groupe auquel est attribuée une forme souterraine et dangereuse, celle de bande
6

Boudon, 1988 (1977), 10. 7 .. .ville de moyenne importance avec ses 115 000 habitants en 1990. 8 Bachmann, 1994, (1992), 131. 9 lOStrauss, Corbin, 1990, 10. Ibid, 21.

10

Introduction

(chapitre 2). Cette image correspond-elle à la réalité de ce groupe? Ce dernier a-t-il favorisé les pratiques délictuelles de ses membres? Une compréhension adéquate de la 'réalité sui generis' implique une recherche de la manière dont la réalité s'est construite Il soulignent Berger et Luckman. C'est dans cet objectif qu'est reconstitué le processus de formation et de développement de la délinquance juvénile de six jeunes individus, anciens membres de la bande de jeunes étudiée. Ils ont tous été condamnés par la justice des mineurs au moins une fois et ont tous été pris en charge par le service éducatif auprès du tribunal (SEAT) 12. C'est selon une approche biographique qu'ont été recueillies, traitées et analysées les données empiriques (chapitre 4). Soixante entretiens ont été menés selon cette démarche, entretiens non pas seulement avec les jeunes délinquants mais aussi avec l'ensemble des acteurs qui ont été impliqués dans ce processus de constitution de la délinquance juvénile: leur entourage (pairs, famille. ..) ainsi que les acteurs institutionnels qui les ont suivis à un moment donné (enseignants, formateurs, animateurs, assistantes sociales, éducateurs spécialisés, éducateurs de justice, magistrats.. .). Parallèlement à ces entretiens, des documents aussi divers que les dossiers scolaires, la main courante, les procès-verbaux, les dossiers judiciaires, les dossiers du SEAT et du centre d'orientation et d'action éducative (COAE) ont été dépouillés. Avec la mise en lumière de processus, il s'agit de rendre compte du rapport dialectique entre individu et structures sociales. Le pôle dialectique par rapport auquel la biographie est analysée se constitue à partir des caractéristiques structurelles objectives du contexte où les individus et les groupes primaires vivent et agissent, ce qui permet d'investir le rapport entre le donné et le vécu, entre l'individu et l'institution, entre le groupe et la classe. C'est la mise en exergue de ce rapport dialectique qui, selon Ferrarotti, fait la fécondité heuristique de l'approche biographique: la fécondité heuristique des biographies est profondément conditionnée. Les déclarations
personnelles échappent au subjectivisme

- impressionniste,

imprévisible,

gratuit

- dans

la mesure où elles se rattachent et se soudent aux situations objectives, aux données des conditions concrètes dans lesquelles l'interviewé ou le 'narrateur' vit. Ces situations, ces données constituent le cadre, le point de repère, le pôle dialectique des biographies. Quand on n'éclaire pas le rapport dialectique, on tombe dans une juxtaposition banale du donné et du vécu qui garde parfois une certaine efficacité sociographique ou descriptive, mais qui est dénuée de toute valeur de connaissance ou 13 de toute capacité prédictive. Comprendre l'entrée dans la délinquance et la poursuite dans cette voie à travers le repérage des mécanismes sociaux, des processus récurrents, des logiques d'action à l'œuvre dans le processus de constitution de la délinquance juvénile, tel a été
11 Berger, 12 Luckman, 1989, 30.

Ce service a pour mission principale la mise en œuvre des décisions de justice au titre de l'enfance délinquante; il dépend de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). 13 Ferrarotti, 1980, 238-239. Il

Délinquance juvénile

et quartiers "sensibles". Histoires de vie

le premier objectif au centre du traitement du matériau empirique. Tous les membres du groupe de pairs étudié n'ont cependant pas poursuivi dans une voie délinquante. Comment alors comprendre ces changements? Tel a été le deuxième grand questionnement de cette recherche. L'exposé de l'analyse approfondie de l'histoire de vie de trois individus ayant appartenu à ce groupe et évolué différemment permet à la fois d'identifier les mécanismes de production et de reproduction de la délinquance juvénile et de repérer, le cas échéant, les contextes de bifurcations. La double spécificité de ces histoires de vie permet en effet de comprendre à la fois la continuité dans un parcours et le changement: - elles sont comparables du fait de la grande homogénéité des caractéristiques socio-économiques et culturelles des individus concernés, individus vivant dans un même milieu - socialisation dans le même type de famille, dans le même groupe de pairs, au sein du même quartier - subissantles mêmes macro-contraintes- en particulier socio-économiques - et se confrontant aux mêmes institutions - quand ce ne sont pas aux mêmes professionnels. - Malgré les nombreuses similitudes relevées, se construiront des itinéraires très différents. Ces itinéraires paraissent constituer des parcours typiques de l'évolution des adolescents des quartiers dits difficiles, en regard des processus qui émergent. C'est d'ailleurs dans la significativité des processus dont elles permettent de rendre compte que réside la valeur scientifique des histoires de vie présentées. Le premier parcours semble caractéristique de celui des délinquants 14 multirécidivistes, il s'apparente à une véritable carrière de délinquant (chapitre 5) . Comment expliquer cette carrière alors que l'appareillage institutionnel du mineur et de sa famille sera d'année en année plus important? Comment interpréter le comportement délinquant de son frère cadet repéré alors que l'aîné vient d'être incarcéré? Le deuxième parcours paraît typique de celui des assistés: progressivement l'individu devient dépendant du système d'aide (chapitre 6)15. Comment se fait le passage de la sortie de la délinquance à l'aménagement d'une marginalité assistée? En quoi la prise en charge judiciaire du mineur permet-elle de le comprendre? Au delà de ce parcours individuel, comment expliquer que, par cinq fois, de frère en frère, se reproduit le processus de constitution de la délinquance juvénile, alors que chacun des frères sera traité par un ensemble - de plus en plus important - de professionnels chargés de gérer leur comportement délinquant? Le dernier parcours est le plus courant: après un processus de formation de la
délinquance, le jeune acteur rejoint un parcours légitime16

- tout

comme chacun de ses

frères (chapitre 7). Quels sont les éléments qui ont favorisé cette bifurcation du parcours vers une voie correspondant aux normes dominantes d'insertion socioprofessionnelle? Les régulations institutionnelles y ont-elles contribué?
14

cf Léomant, Sotteau-Léomant, 1987, 199-222. cf en particulier Nicolas, 1984 ; Messu, 1991. 16 Cf notamment, Lagrée, Lew-Fai, 1985.
15

12

Introduction

Il s'agit donc de s'interroger sur les facteurs qui permettent de comprendre l'orientation différentielle de ces parcours tout en mettant à jour le rôle des régulations institutionnelles dans la construction de ces parcours. L'objectif initial était de décrire les logiques d'action des différents acteurs impliqués dans les processus de constitution de la délinquance juvénile: les enfants, leurs parents, l'entourage, les enseignants, les travailleurs sociaux, les policiers pour montrer comment la confrontation de ces différentes logiques pouvaient produire des effets pervers, en ouvrant à des carrières de délinquants. La nature du matériau empirique conduit à adopter une autre optique. Il renvoie de manière transversale à la question de la construction identitaire des mineurs et du rôle des institutions dans cette construction. Aussi est-ce sous cet angle que les données sont fmalernent analysées. Le choix d'une telle perspective amène à placer au centre de l'analyse les jeunes délinquants, leur famille et leur environnement et simultanément à s'écarter de l'orientation traditionnelle d'une grande partie de la recherche qui s'intéresse davantage au système de prise en charge qu'aux populations judiciariséesl7. Elle conduit par 18 ailleurs à reconsidérer la place du système de justice pénale dans le processus de constitution de la délinquance juvénile, place qui apparaît encore souvent prédominante pour les sociologues de la réaction sociale et du contrôle social (chapitre 8)19.

Entendons par système de justice pénale, l'ensemble des institutions participant au fonctionnement de la justice pénale, qu'il s'agisse de la police, du service éducatif auprès du tribunal ou encore de la prison. 19 Ce livre s'appuie principalement sur mes travaux de thèse (Carra, 1999). 13

17 Renouard, 18

1995.

LES "804"

I UN QUARTIER

REPUTE

SENSIBLE

Les jeunes enquêtés habitent la cité Leclerc plus couramment dénommée "804". Comment se caractérise le quartier dans lequel ils ont grandi? Quels sont les effets de ce milieu de vie dans la constitution du groupe de pairs auquel ils ont appartenu? Quel poids ce contexte a-t-il eu sur leur parcours? Il s'agit ici de rendre compte des différenciations spatiales en tentant de saisir les effets qu'elles exercent en retour sur la vie collective, sur les rapports entre groupes sociaux, et au bout du compte sur les destinées individuelles. Une monographie de la cité a été réalisée dans cet objectif, monographie dont sont exposées ci-après les principales dimensions qui ont structuré la construction sociale de la réalité de ce lieu: les caractéristiques socio-démographiques de la population, l'image du quartier, la mise en œuvre de politiques publiques. Ces dimensions, renvoyant à différentes façons dont l'objet ville peut être construit, marquent un vécu tout en conditionnant un rapport aux autres et à la société s'actualisant par des pratiques particulières. L'observation in situ constitue l'une des méthodes utilisées pour recueillir des données. Cette approche a pour préalable de se faire accepter par le terrain 1. J'avais habité ce quartier deux ans; ma présence n'est donc pas apparue incongrue. Ma démarche n'a pas soulevé non plus beaucoup d'interrogations, j'avais en effet déjà 2 réalisé une recherche auprès des habitants. J'avais donc acquis une connaissance du terrain d'un double point de vue, en tant qu'indigène et en tant que chercheur.. L'immersion dans le quartier se fit sans heurt, ma participation à la vie collective, progressivement. Je me suis tout d'abord laissée porter par la situation, m'imprégnant d'un climat. J'ai regardé, écouté, conversé profitant de chaque opportunité: les potins échangés au pied des immeubles, les échanges avec les commerçants, les rencontres informelles avec les travailleurs sociaux... La reprise de la pratique du basket-ball au sein du quartier me permit d'instaurer des rapports privilégiés avec les adolescents. A l'observation directe et aux conversations courantes, s'est ajoutée une vague d'entretiens. Ces entretiens de type ethnographique, ont pour caractéristique d'être non structurés, leur contenu s'élaborant au cours même de leur déroulement, presque comme une conversation à bâtons rompus, les objectifs de recherche restant néanmoins présents à l'esprit du chercheur. Mes questions se sont adressées à des habitants, des commerçants, les principaux représentants associatifs, la plupart des travailleurs sociaux exerçant en ce lieu et des représentants des organismes logeurs. J'ai complété ces données par les articles de presse, les documents existants sur ce quartier (Ville, office des HLM, travail social, police, politique de la Ville ainsi que mémoires universitaires) et des statistiques relatives aux caractéristiques sociodémographiques des habitants (INSEE).
... les difficultés auxquelles peuvent renvoyer cette étape et, d'une manière plus globale, cette démarche, étant elles-mêmes révélatrices d'enjeux. Carra, Faggianelli, 1999, 39-46. 2 Carra, 1989.
1

Délinquance juvénile

et quartiers "sensibles". Histoires de vie

I - De la promotion 1 - La concentration

sociale à la ghettoïsation d'une population pauvre

En réponse au boom démographique, à l'exode rural et au retour des rapatriés d'Algérie, la cité est construite entre 1958 et 1962. Avec ses trois grands bâtiments de type barre, pour un total de 588 logements (type 2, 3, 4 et 5), cette cité est de taille moyenne par rapport aux quartiers francs-comtois d'habitat social3. En 1992, sa population s'élève à 1 170 personnes. Une action de réhabilitation très lourde des bâtiments réduira le nombre de logements à 480 en 1998. A l'époque, pour les familles pauvres, obtenir un appartement dans cette cité tient d'une grande chance. Les appartements paraissent confortables. En outre, l'environnement est agréable: au pied d'une colline boisée, en terminaison d'une vaste zone pavillonnaire et d'un terrain militaire, proche d'une rivière, ce quartier est à proximité du centre-ville. Mais petit à petit, cette cité d'habitations à loyer modéré - comme beaucoup de cités du même type - alors qu'elle constituait le symbole de promotion sociale pour les 4 classes pauvres à l'époque de sa construction, se ghettoïse ainsi que l'attestent les caractéristiques socio-démographiques de la population qui la composes. Le taux de chômage atteint plus du double de celui de la ville (respectivement 24,1% - Il,1 %). Pour les moins de 25 ans, l'écart est encore plus important. C'est presque un homme sur trois et une femme sur deux qui recherchent un emploi dans cette classe d'âge. Les ouvriers représentent 34% de la population active, les employés, 16%. Les étrangers représentent le quart des habitants (11% pour la ville). Ces populations sont, pour la plus grande partie, issues de pays extérieurs à l'Union européenne et surtout du Maghreb. On peut dénombrer plus d'une quinzaine de nationalités. Les revenus sont bas: 55% des ménages ont moins de 5 OOOFde revenus mensuels 6. Les familles nombreuses (cinq personnes et plus) sont en plus forte proportion que dans l'agglomération; elles ne représentent cependant que 17% du nombre total des ménages. En fait, plus d'un ménage sur deux ne dépasse pas deux personnes.

3

4

Charles-Lyet,

Fontaine, Ormaux, 1998.

Le terme de ghettoïsation est ici moins à considérer dans le sens d'une concentration grandissante d'une composition ethnique en un lieu déterminé que d'une augmentation de la concentration spatiale des difficultés. 5 Sauf indications contraires, les statistiques présentées ci-dessous sont issues de l'Atlas des ~uartiers d'habitat social, 1992. Madouche, 1992. 16

Les "804", un quartier

réputé sensible

35 30 25 20
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(Source INSEE, recensement 1990)

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Figure 1 Catégories socio-professionnelles

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(Source: Atlas des quartiers d'habitat social, 1992)
Figure 2 Taux

de chômage

(pourcentages)

17

Délinquance juvénile et quartiers "sensibles". Histoires de vie

La population se caractérise par un pourcentage très élevé de moins de 25 ans (40%) et par un taux des femmes de plus de 60 ans beaucoup plus important que dans le reste de la commune. La division sociale de l'espace est ainsi très marquée: concentration d'une population très défavorisée dans un territoire circonscrit. Si l'on considère par ailleurs les structures socio-culturelles de la cité en 1993 (une maison pour tous, un service de prévention, une bibliothèque), ses structures sportives (un terrain de football, deux terrains de jeux), ses services sociaux (un centre d'initiation à l'économie sociale et familiale, une crèche, une halte-garderie, un centre social), son école (une école maternelle de quatre classes), ses équipements médicaux et paramédicaux (un centre médico-social, un dispensaire, une pharmacie), les associations (six: cinq associations socio-culturelles et une association sportive7), et enfin ses commerces (un supermarché, un salon de coiffure, un bureau de tabac, une pharmacie, une boucherie-charcuterie, une entreprise de bureautique), les "804" se situent plutôt en dessous de la moyenne des équipements des quartiers francs-comtois 8 d'habitat social. Soulignons cependant la grande fréquence des transports en commun 9 qui desservent le quartier (toutes les cinq à dix minutes pendant la journée ). 2 - La délinquance localisée dans le quartier

La représentation d'un quartier défavorisé se conjugue bientôt avec l'image d'un lieu insécure où se développerait la délinquance juvénile. C'est à partir de l'été 1985 que le phénomène semble prendre de l'importance: depuis trois ans, du vandalisme, des vols, des insultes ont été constatés et ont tendance à croître au fil des 10 ans pour devenir alarmants et catastrophiques durant l'été 1985 . Les commerçants, après avoir déposé de multiples plaintes au commissariat de police, écrivent au maire 11 pour le rencontrer et discuter de l'intolérable montée de la délinquance. Les habitants déposent de nombreuses plaintes auprès de l'office municipal des HLM. Suite à cette période, les instances officielles se saisissent de ce lieu que les rumeurs locales désignaient déjà officieusement, et le désigne officiellement cette fois comme zone à problèmes. La délinquance y est désormais localisée. Localiser ainsi la délinquance en un lieu précis est une opération relativement nouvelle dans la gestion de
7

Une association de locataires, créée en 1990 ; une association de femmes immigrées, créée en 1989 ; une association sportive; l'Amicale CNL (Confédération nationale du logement) qui s'est implantée en 1992 ; une association d'aide alimentaire et humanitaire; un groupe de musique raï, créé en 1990. Notons que la formation de ces associations correspond au début du projet de réhabilitation de la cité.
8 Charles-Lyet, Fontaine, Ormaux, 1998. 9 C'est une particularité des quartiers d'habitat social de la ville par rapport au reste de la FrancheComté. 10 Rapport Clémendot, 1986, 15. 11 Ibid, 14.

18

Les "804", un quartier réputé sensible

ce phénomène. Avec le rapport Bonnemaison12 puis la mise en place des conseils communaux de prévention de la délinquance, la délinquance et l'insécurité cessent d'être appréhendées de manière générale: il s'agit de repérer des lieux précis, abcès de fixation ou point de cristallisation de la délinquance et de l'insécurité. Comme le note Paperman, cette opération constitue déjà une réponse à l'insécurité: la désignation des limites à l'intérieur desquelles le problème de l'insécurité se manifesterait de façon aiguë, redoutable pour ceux qui y vivent et ceux qui les côtoient, cette désignation même comporte déjà une réponse à l'insécurité,. elle la contient dans des enceintes repérables, elle l'assigne à résidence, elle la fixe sur un territoire. La complexité des situations de délinquance et d'insécurité (...) ne (pouvant) être identifiée que localement, la localisation devient première, centrale dans la définition et le traitement social de l'insécurité13. La territorialisation devient ainsi un outil permettant de lutter contre l'insécurité; deux grandes conséquences en découlent: d'une part une appropriation institutionnelle de l'espace qui se concrétise dans cette cité par le renforcement de l'équipe de travailleurs sociaux, la multiplication des rondes policières, des opérations anti-été chaud, des camps...; d'autre part la référence à une conception de l'enracinement dans un territoire. Roché se demande cependant s'il est encore pertinent d'agir sur le territoire. Les individus ont tant avancé dans la spécialisation de leur sociabilité, dit-il, qu'ils bousculent tout cadre territorial, et notamment celui des quartiers où s'inscrivent les interventions publiques. Selon lui, le quartier ne constitue 14 plus une unité de vie pour l'individu, mais une sphère de rencontres très accessoire. Cependant, l'analyse des différentes données de la sociabilité des habitants montre que les liens se construisent d'abord à l'intérieur du quartier, et c'est particulièrement vrai pour les adolescents: les groupes se constituent entre jeunes du quartier et intègrent rarement des éléments extérieurs à ce territoire, leur territoire, comme on le verra infra. La constatation de Roché ne se confirme donc pas dans les milieux populaires. Il - L image médiatique
I

des" 804" : du ~uartier populaire à la zone de nondroitl

L'analyse des articles de la presse locale, représentée par le journal l'Est Républicain, met à jour une évolution importante des représentations journalistiques des "804" depuis les années 1980. Loin de représentations se construisant dans la progressivité, il semble bien que les discours se transforment sur une échelle de temps très courte et sous une forme radicale. Dans les années 1980, les principaux problèmes pointés par la presse renvoient à l'architecture rebutante, à l'insalubrité et à la sécurité des enfants. Ainsi, en 1988,
12 13 14 15 Bonnemaison, Paperman, 1983. non daté, 27.

Roché, 1987, 195-227. Cette partie se base sur l'analyse de la presse locale qui a été réalisée par Faggianelli, 1999. 19

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