Démocratie et mutations culturelles en Afrique noire

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Cet ouvrage comprend trois grands axes. Le premier examine le lien entre l'activité magique et l'activité politique en Afrique noire. Le but ensuite est de saisir l'incidence des archétypes culturels dans le processus de consolidation des jeunes démocraties africaines. La dernière partie est consacrée à la question du rapport entre l'exploitation pétrolière et la renaissance économique africaine.
Publié le : vendredi 1 juillet 2005
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EAN13 : 9782336280165
Nombre de pages : 123
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DÉMOCRATIE ET MUTATIONS CULTURELLES EN AFRIQUE NOIRE

Modernité Africaine Collection dirigée par Marc Mvé Bekale
Désormais portée par une dynamique transitionnelle, l'Afrique cherche à rompre l'étau postcolonial en vue d'un repositionnement dans le monde. Face à cet extraordinaire enjeu historique, nous avons créé cette collection afin de penser et de mettre en perspective les nouvelles articulations de la modernité africaine. Espace de réflexions et de débats pluridisciplinaires, la collection est ouverte à tous ceux qui sont déterminés à écrire la grammaire d'une « autre» Afrique. Déjà paru Marc Mvé BEKALE, Gabon: la postcolonie en débat, 2003.

Sous la direction de

Marc Mvé Bekale

DÉMOCRATIE ET MUTATIONS CULTURELLES EN AFRIQUE NOIRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

@L'Ha~ttan,2005 ISBN: 2-7475-8655-3 E~:9782747586559

INTRODUCTION Le troisième millénaire est apparu en Afrique sous le signe de la Renaissance. Les esprits les plus optimistes voyaient déjà poindre à l'horizon les promesses d'un nouveau départ. C'est que le passage à l'an 2000 avait allumé le flambeau de l'espoir, perceptible à travers une pléthore de projets en faveur du continent défavorisé. Dans l'euphorie de l'aube nouvelle, les Etats-Unis promirent aux pays pauvres un «Compte pour le défi du millénaire» (<< Millenium Challenge Account»), tandis

que l'ONU se fixa des « Objectifs du millénaire pour le
développement» (<< Millenium Development Goals») en se fendant d'une déclaration tonitruante: «Nous ne ménagerons aucun effort pour sortir nos semblables, hommes, femmes et enfants, des conditions abjectes et déshumanisantes de l'extrême pauvreté dans laquelle vivent aujourd'hui plus d'un milliard d'individus »1. Force est de constater, cinq années plus tard, combien ces projets confinaient à une pure rhétorique, inspirée par une transition historique que les pays nantis avaient transformée en une foire commerciale. De cette foire naquit le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (Nepad), qui n'entendait pas rester à la traîne dans la course aux projets titanesques: croissance économique annuelle de 7% pendant les quinze années à venir, mise en place des infrastructures prestigieuses (autoroutes régionales et continentales, réseau de communication numérique, agriculture moderne et intensive, etc.), réduction de moitié de la pauvreté à
1 Extrait de la « Déclaration des Nations unies pour le millénaire» 2000). Voir http://www.developmentgoals.org. 7 (septembre

l'horizon 2015, lorsque la boussole de YOrganisation de coopération et de développement économique (OCDE) pointe dans le sens contraire: « l'Afrique subsaharienne devrait être la seule région du monde où le nombre de pauvres continuera à augmenter d'ici à 2015, et donc la seille région où les objectifs de développement fixés à l'occasion du millénaire ne seront certainement pas atteints »1. Les prévisions de l'OCDE, certes alarmantes en matière de développement humain, ont ceci de particulier qu'elles donnent à voir un continent africain à plusieurs dimensions. Sur l'échiquier étroit de l'espoir, apparaissent quelques pays où les efforts de bonne gouvernance et la dynamique démocratique semblent accompagner l'action économique. On pense à l'Afrique du Sud (cas exceptionnel en raison d'une histoire singulière), au Botswana, et sous toute réserve, au Sénégal. Viennent ensuite des Etats soumis à des régimes prédateurs, qui ont fait de la violation des règles démocratiques leur principal canon de gouvernance. Enfin, il Y a les Etats dits «failed states» (<< Etats en faillite» ou «Etats déchus»), ainsi désignés à cause de la décomposition de leur structure (e. g. la Somalie, la République Démocratique du Congo). Le tableau d'ensemble reste sombre. Car on constate, malgré de belles expériences marginales, un affaissement inexorable des vagues démocratiques dont les causes, à la fois d'ordre moral, culturel, philosophique, institutionnel, ont fait l'objet d'une abondante littérature. Dans cet ouvrage, nous portons une attention particulière sur les institutions politiques et culturelles afin de répondre à la question suivante: dans quelle mesure la structure d'une République peut entraver
1 Voir Tom Amadou Seck. « Leurres du Nouveau Partenariat pour l'Afrique ». Le Monde Diplomatique, novembre 2004. Le dernier rapport de l'OCDE sur l'Afrique, daté du 18 mai 2005 et couvrant la période 2004/2005, fait état d'une forte croissance due essentiellement, dans le cas de l'Afrique centrale, à l'envolée du prix du pétrole. En dépit de cette légère embellie et des perspectives économiques favorables, les experts notent que «seuls six pays d'Afrique en Afrique du Nord pour l'essentiel devraient parvenir à réduire de moitié le nombre de personnes vivant avec moins d'un dollar par jour ». Voir «Perspectives économiques en Afrique 2004/2005». http:// www.oecd.org.

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l'émergence de la culture démocratique au sein d'un pays jusqu'à bloquer son essor économique? Plus loin, nous montrons que la faillite de certains Etats africains procède essentiellement de la philosophie ayant présidé à leur création. Au lendemain des indépendances, le général de Gaulle avait créé en Afrique noire un pré carré au service des intérêts stratégiques de la France. Le dispositif comprenait des accords de coopération militaire et économique qui allaient permettre à la France d'avoir la haute main sur ses anciennes colonies. Dans les années 1990, les vagues démocratiques secouèrent les «postcolonies» transformant leur géographie politique. Premier changement exigé lors des Conférences nationales: la Loi fondamentale devait être réécrite pour répondre aux exigences du moment. C'est alors qu'entrèrent en scène les «juristes mercenaires », composés notamment de professeurs de droit et d'avocats français à la retraite, dont l'expertise sera mise au service d'anciens autocrates, lesquels passeront maîtres dans le tripatouillage de la Constitution ainsi que cela s'est illustré au Togo à travers le scénario grotesque de la succession de Ngnassigbé Eyadémal. Bien entendu, les manipulations de la Constitution ne sont pas propres au Togo. Dans nombre de
1

Il faut signaler que le juriste français Charles Debbasch, ancien doyen de la

facilité de droit d'Aix-en-Provence, fut le principal artisan de la modification constitutionnelle qui permit à l'Assemblée nationale togolaise de porter Faure Eyadéma, le fils de N gnassigbé Eyadéma, au pouvoir. Debbasch, qui avait également mis en musique la nouvelle constitution du Congo-Brazzaville, est célèbre non seulement pour son expertise en droit, mais il brille particulièrement par son manque notoire de probité. Comme le rapporte le quotidien Libération, Debbasch «est une vieille connaissance de la justice française, qui l'a condamné en 2003 pour détournements de fonds lorsqu'il était à la tête de la Fondation du peintre Victor Vasarely. [...] Il est sous le coup de deux procédures judiciaires. Accusé d'avoir détourné à son profit 450 000 euros, il avait été condamné, en février 2002, à deux ans de prison ferme par le tribunal correctionnel d'Aix (peine réduite en appel à un an en janvier 2003). La

procureure avait alors dénoncé

«

un système d'escroc, une attitude de voyou »,

ajoutant: «La personnalité de Charles Debbasch, c'est l'argent, toujours l'argent, encore l'argent! » Seconde épée de Damoclès: en avril 2003, l'ancien doyen a été mis en examen pour « blanchiment et organisation frauduleuse
d'insolvabilité ». Voilà le profil idéal 2005. des constitutionnalistes qui aident

l'Afrique
mercenaire

à bâtir sa démocratie.
», Libération, 18 février

Pour la longue citation ci-dessus, voir « Juriste

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pays africains, ces manœuvres sont souvent la spécialité des parlements acquis à la cause des régimes « concentrationnaires» du pouvoir. Lesquels mettent à mal l'émergence d'une culture du droit en Afrique tout en consolidant ce que, dans Gabon: la postcolonie en débat (2003), nous avons appelé l'hyperprésidentialisme. Il s'agit d'un modèle politique d'inspiration française, marqué par un paternalisme totalitaire, alliant un pouvoir fortement personnalisé et le pseudo-suffrage universel. Dans un tel contexte, les organes républicains sont bridés et se réduisent à de simples accessoires, l'Etat étant sous la coupe réglée d'un autocratel. Et quand ce dernier vient à disparaître, l'on aboutit à la situation explosive de la Côte d'Ivoire.

Jadis désigné « perle de l'Afrique », ce pays apparaît comme
un véritable cas d'école en ce sens qu'il aide à comprendre les mécanismes de délitement d'un Etat menant à ce que les politologues anglo-saxons appellent «failed state ». La Côte

d'Ivoire est loin d'être un

«

Etat déchu» ou « en faillite ». il faut

néanmoins reconnaître que le chaos qui secoue ce pays, au-delà des querelles ethniques, traduit les effets après-coup d'une transition dont l'échec est à rechercher dans la «monarchie républicaine », avec sa prétendue clef de voûte incarnée par un seul homme. Laurent Gbagbo et ses partisans, aujourd'hui diabolisés par le gouvernement français (Jacques Chirac n'a-t-il pas qualifié le régime ivoirien actuel de «fasciste» avant de

saluer la mémoire de « l'ami personnel» Ngnassigbé Eyadéma,
dont l'étendue
1

des crimes ne sera connue que le jour où l'on

Au cours de la seule année 2003, le Gabon, pour ne citer que cet exemple, a

procédé à deux principales modifications de sa Constitution. La première réforme a instauré le scrutin à un tour pour toutes les élections. Ici, les objectifs recherchés sont multiples: harmonisation de tous les mandats électifs, réduction de leurs coûts financiers, élimination des candidatures fantaisistes et des mauvaises alliances politiques qui, croit-on savoir, nuisent à la qualité du jeu démocratique dans son ensemble. Sans doute aurait-on été mieux avisé en supprimant tout simplement les élections présidentielles au Gabon, étant donné que l'alternance semble impossible dans ce pays où r opposition est réduite à une «présence fantomatique ». La seconde réforme, quant à elle, a mis fin à la limitation du nombre de mandats présidentiels. Celle-là, cust01nized, taillée surmesure pour Omar Bongo Ondimba, au pouvoir depuis 1967, s'inspirait encore une fois du modèle français.

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ouvrira les archives noires de ses trente-huit ans de règne 7), n'en sont que des catalyseurs. Ils se trouvent au croisement de l'histoire. Celle des tentatives de ruptures postcoloniales (auxquelles Laurent Gbagbo a dû renoncer lors des négociations de Linas-Marcoussis1), de la fin des complicités
«

françafricaines »,

des

réajustements

maladroits,

étapes

nécessaires à la construction d'un Etat démocratique et d'une nouvelle République2. La crise ivoirienne apparaît, de ce fait, significatif du sort qui attend la plupart des pays africains, plongés, comme au Gabon, dans la torpeur d'une paix artificielle, entretenue et maintenue par l'achat des consciences, le musellement de la presse, la présence de l'armée française, une opposition politique atone, le renoncement des populations aux droits par lesquels l'être humain se définit. La naissance de nouvelles Républiques en Afrique passera par un recadrage institutionnel, indissociable d'une redéfinition de la philosophie rectrice de l'Etat. On a beau jeu de procéder à des réformes de complaisance, de prendre de légères mesures d'assainissement de l'économie et des finances publiques pour s'attirer les faveurs du FMI, de la Banque mondiale, de l'Union européenne, il reste qu'aucune avancée décisive, sur les plans économique, social et démocratique, n'est possible en Afrique noire dans le cadre des régimes politiques de type monarchique. Sur ce point, le journaliste anglais Robert Guest, auteur de The Shackled Continent: Power, Corruption, and African Lives (2004), écrit avec justesse: «plus que l'aide, l'Afrique a surtout besoin des gouvernements compétents et réduits »3. L'un des plus grands fléaux africains, aussi meurtrier que le sida et le paludisme, reste la corruption. Elle fait partie des principales sources d'instabilité chronique qui mine et ruine le
1

Voir Colette Braeckman, «Aux sources de la crise ivoirienne ». Le Monde

Diplomatique. Manière de voir 79, février-mars 2005. 2 Un ressortissant français, installé de longue date en Côte d'Ivoire et ayant refusé de se faire rapatrier lors des évènements de 2004, semble ravoir bien exprimé: «Nous assistons à la fin de la prédominance des Blancs là où une nation est en train de se construire, comme toutes les autres, dans le sang et dans la haine des autres ». Libération, 25 novembre 2004. 3 Robert Guest. Le continent enchaîné: pouvoir, comlption et les vies africaines. Washington, Smithsonian Books, 2004.

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continent noir. Pour éradiquer ce mal, certains pays ont mis en place des Commissions de lutte contre l'emichissement illicite, quand bien même il existe déjà des instruments juridiques permettant de réprimer les faits de corruption. Il s'agit là aussi d'un simple habillage, d'une manœuvre dilatoire comme l'écrit le journal satirique Le Nganga à propos du Gabon:
Il convient tout de même de savoir que les autorités gabonaises n'ont accepté le projet [de création d'une Commission de lutte contre l'enrichissement illicite] que du bout des lèvres. D'autant qu'il faisait partie, avec d'autres, des conditionnalités du FMI.

N'ayant pas le choix, on a vite fait de bricoler cette

«

affaire-là »,

mais en dépit des textes, le manque de volonté des autorités gabonaises a commencé avec la composition même de cette commission. On ne veut pas citer de nom, mais en dehors de deux ou trois têtes, comment peut-on nommer membres d'une structure qui se veut sérieuse, prestigieuse et au-dessus de tout soupçon des gens qui ont pillé, dépecé le pays? Bien qu'ils aient prêté serment, ces gens-là sont mal placés pour réclamer à d'autres anthropophages et cannibales de l'Etat de déclarer leur fortune, fruit de leurs maquignonnages. Mais personne n'est dupe. Le copinage qui a présidé à la désignation des uns et des autres avait justement pour objectif de créer une espèce de «Club Med »1.

Le processus de «dé-criminalisation» de l'Etat africain appelle nécessairement l'instauration d'une nouvelle éthique de la chose publique devant se réaliser et imprégner l'ensemble du corps social à travers un mécanisme mimétique bien connu des économistes: the trickle down effect (effet d'entraînement). C'est ce qui s'est passé au Botswana lorsque le président Festus Mogae, arrivé au pouvoir en 1999, réélu en 2004, a décidé de s'attaquer à la corruption. Il a créé un Directoire placé sous sa responsabilité afin d'en assurer l'efficacité. L'on en voit les résultats aujourd'hui. Malgré la tragédie du sida, le Botswana fait partie des rares pays africains à avoir emegistré ces dernières années une croissance économique constante2.
1 Le Nganga, 22 mars 2005. Article repris sur le site http://www.gabonflash.com 2 Voir «Botswana. Africa's prize democracy », The EconOlnist November 6th, 2004. Le magazine britannique explique le miracle de ce petit pays en termes élogieux: « Botswana's l.Bln people are among the continent's wealthiest, after four

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