Démocratie et/ou démocrature en Afrique Noire?

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"L'Afrique n'a pas besoin d'hommes forts, mais de fortes institutions", tel est le vœu que formait Barack Hussein Obama en juillet 2009. Bien auparavant, Jacques Chirac, alors maire de Paris avait tenu ces propos : "L'Afrique n'est pas encore mûre pour la démocratie". Qu'en dire alors, plus de vingt ans plus tard ? Ce continent pratique-t-il la démocratie véritable ou plutôt la démocrature, c'est-à-dire la démocratie en trompe-l'œil? Des universitaires explorent cette problématique et la passent au scalpel.
Publié le : mercredi 1 juillet 2015
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EAN13 : 9782336386553
Nombre de pages : 376
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Démocratie et/ou démocrature en Afrique Noire ? Etudes
(Congo, Gabon, Cameroun, Bénin, Togo, Burkina Faso et Côte d’Ivoire) africaines Série Politique
« L’histoire est du côté de ces courageux africains, et non dans le camp de ceux
qui se servent de coups d’État ou qui modifi ent les constitutions pour rester au
pouvoir. L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, mais de fortes institutions »,
tel est le vœu que formait pour la terre de ses ancêtres, à Accra (Ghana), le 11 Sous la direction de
juillet 2009, le président américain Barack Hussein Obama. Bien auparavant, Hugues M, Jean-François O
Jacques Chirac, alors Maire de Paris, après une visite au Président ivoirien Félix
& Virginie W B OHouphouët-Boigny, avait tenu ces propos : « L’Afrique n’est pas encore mûre
pour la démocratie ». Qu’en dire alors, plus de vingt ans plus tard alors que
l’Afrique a fi nalement pris le chemin résolu de la démocratie ? Ce continent,
pratiquerait-il la démocratie véritable ou plutôt la démocrature c’est-à-dire la
démocratie en trompe-l’œil ? C’est cette question que cet ouvrage se propose
d’examiner. Ā la suite de la Table Ronde que les Enseignants-Chercheurs du Démocratie
Centre de Recherches et d’Études en Histoire et Archéologie (CRÉHA) de
l’Université Omar Bongo organisèrent les 6 et 7 février 2013, des universitaires
explorent donc cette problématique et la passent au scalpel. et/ou démocrature
Hugues MOUCKAGA est Professeur Titulaire en Histoire Ancienne à
l’Université Omar Bongo (Libreville). En même temps qu’il occupe en Afrique Noire ?
d’importantes fonctions pédagogiques et scientifi ques à l’Université
Omar Bongo, à l’Université Marien Ngouabi (Brazzaville) et à l’École
Normale Supérieure de Libreville, il est l’auteur de nombreux ouvrages et d’articles
scientifi ques sur Rome et le Monde Romain et, accessoirement, l’Afrique et le
Gabon.
Jean-François OWAYE est Maître de Conférences en Histoire
Contemporaine à l’Université Omar Bongo (Libreville). Il dirige des
Thèses et assure des enseignements à l’Université Omar Bongo et à
l’Université Marien Ngouabi (Brazzaville), en même temps qu’il a, à son
actif, des ouvrages et des articles scientifi ques sur les Relations internationales
ainsi que sur l’histoire militaire.
Virginie WANYAKA BONGUEN OYONGMEN est Enseignante-Chercheure, Dr/
Ph.D. Chargée de Cours à l’Université de Yaoundé I (Cameroun), elle
est spécialiste d’Histoire militaire. À ce titre, elle a produit de nombreux
articles scientifi ques sur les questions militaires en Afrique et plus
spécialement au Cameroun.
Illustration de couverture : « La démocratie, un tam–tam
quotidien ». Lamberto
ISBN : 978-2-343-06445-1
37,50 €
Sous la direction de
Démocratie et/ou démocrature
Hugues M, Jean-François O
& Virginie W B O
en Afrique Noire ?










Démocratie et/ou démocrature en Afrique Noire ?
(Congo, Gabon, Cameroun, Bénin, Togo,
Burkina-Faso, Côte d’Ivoire)
1960-2013
Collection « Études africaines »
dirigée par Denis Pryen et son équipe
Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection
« Études africaines » fait peau neuve. Elle présentera
toujours les essais généraux qui ont fait son succès, mais se
déclinera désormais également par séries thématiques : droit,
économie, politique, sociologie, etc.
Dernières parutions
TOPPÉ (Gilbert), Éducation aux archives. Théorie, pratique et
valorization, 2015.
WOUAKO TCHALEU (Joseph), Augustin Frederic Kodock,
L’homme politique camerounais (1933-2011), 2015.
NDIONE (Marcel Samba), Prophéties et politique au Sénégal.
Prédicateurs sereer (saltigi) et acteurs politiques, 2015.
TANDJIGORA (Abdou Karim), Inégalités de développement au
Sénégal, 2015.
AUDIBERT (Martine) et KONDJI KONDJI (Dominique) dir.,
Le développement sanitaire en Afrique francophone. Enjeux et perspectives,
2015.
NGAMKAM (Gaston), Le contrat de transport routier de marchandises
sous la bannière de l’OHADA et à la lumière de la CMR européenne,
2015.
SIMBAGOYE (Athanase), Compétences langagières et apprentissage à
l’université du Burundi, 2015
WEMBOLUA OTSHUDI KENGE (Henri), Réflexions sur la
déclaration universelle des droits de l’homme, valeur, contenu et importance vus
d’Afrique, 2015.
N’GUETTIA KOUASSI (René), L’Afrique : un géant qui refuse de
naître, 2015.
EKANI (Serge Christian), Liberté de saisir et exécution forcée dans
l’espace OHADA, 2015.

Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
Sous la direction de
Hugues Mouckaga, Jean-François Owaye
& Virginie Wanyaka Bonguen Oyongmen



Démocratie et/ou démocrature en Afrique Noire ?
(Congo, Gabon, Cameroun, Bénin, Togo,
Burkina-Faso, Côte d’Ivoire)
1960-2013

(Actes de la Table Ronde, Libreville, 6-7 février 2013)




















































© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06445-1
EAN : 9782343064451


À
Ken SaroWiwa, Patrice Éméry Lumumba, Ruben Um Nyobé,
Mbombet-A-Gnangué, Mavouroulou alias Nyonda Makita, Wongo, Nzagou
Dikakou alias l’oiseau, Emane Tole, Adja Kpoyzoun,
« sans oublier les oubliés » (dixit Pierre Akendengué)
qui payèrent de leur vie la libération de leur continent.







« Le personnage oppose la démocratie à la tyrannie et affirme : pour un
peuple il n’est rien de pire qu’un tyran. Sous ce régime, pas de lois faites
pour tous. Un seul homme gouverne, et la loi, c’est sa chose. Donc, plus
d’égalité, tandis que sous l’empire de lois écrites, pauvre et riche ont mêmes
droits. Le faible peut répondre à l’insulte du fort, et le petit, s’il a raison,
vaincre le grand. Quant à la liberté, elle est dans ces paroles : qui veut, qui
peut donner un avis sage à sa patrie ? Lorsque, à son gré, chacun peut
briller… ou se taire. Peut-on imaginer plus belle égalité ? »

Eschyle, Suppliantes


COMITÉ SCIENTIFIQUE
Pr Théodore Nicoué Lodjou Gayibor, (Professeur Titulaire émérite, Histoire
et Civilisations Africaines, Université de Lomé), Pr Hugues Mouckaga,
(Professeur Titulaire, Histoire Ancienne, Université Omar Bongo,
Libreville), Pr Abraham-Constant Ndinga Mbo, (Professeur Titulaire
émérite, Histoire et Civilisations Africaines, Université Marien Ngouabi,
Brazzaville), Pr Dominique Ngoïe Ngalla, (Professeur Titulaire émérite,
Histoire et Civilisations Africaines, Université Marien Ngouabi,
Brazzaville), Pr Kodjona Kadanga, (Professeur Titulaire, Histoire
Contemporaine, Université de Lomé), Pr Allou René Kouamé, (Professeur
Titulaire, Histoire Africaine, Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan),
Pr Daniel Abwa, (Professeur, Histoire, Université de Yaoundé 1), Pr Fabien
Kange Ewane, (Professeur émérite, Histoire Contemporaine, Université de
Yaoundé 1) , Alexis Mengue M’Oye, (Maître de Conférences, Histoire
Ancienne, Université Omar Bongo, Libreville), Wilson-André Ndombet,
(Maître de Conférences, Histoire Africaine, Université Omar Bongo,
Libreville), Scholastique Dianzinga, (Maître de Conférences, Histoire
Africaine, Université Marien Ngouabi, Brazzaville), Jean-François Owaye,
(Maître de Conférences, Histoire Contemporaine, Université Omar Bongo,
Libreville), David Mokam, (Maître de Conférences, Histoire, Université de
Ngaoundéré).

COMITÉ DE LECTURE
Pr Aka Kouamé, (Professeur Titulaire, Histoire Africaine, Université Félix
Houphouët-Boigny, Abidjan), Pr Allou René Kouamé, (Professeur Titulaire,
Histoire Africaine, Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan),
Scholastique Dianzinga, (Maître de Conférences, Histoire Africaine,
Université Marien Ngouabi, Brazzaville), Michel-Alain Mombo, (Maître de
Conférences, Égyptologie, Université Marien Ngouabi, Brazzaville), Djibril
Mama Débourou, (Maître de Conférences, Histoire Africaine, Université
d’Abomey-Calavi, Cotonou).
11
SOMMAIRE



AVANT-PROPOS ........................................................................................ 17

EN GUISE DE PRÉAMBULE…. ................................................................ 21

POUR INTRODUIRE .................................................................................. 25

LE DISCOURS POLITQUE ET LA CONSTRUCTION
DE LA RÉALITÉ SOCIALE
Fidèle Pierre Nze-Nguema
Université Omar Bongo (UOB), Libreville/ Gabon ..................................... 29

PREMIÈRE PARTIE
L’AFRIQUE CENTRALE :
UNE D MOCRATIE « POUSSIVE » ........................................................ 43

CONGO ........................................................................................................ 45

LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE : RÉFLEXIONS À L’AUNE
DE L’HISTOIRE IMMÉDIATE DU CONGO-BRAZZAVILLE
Joachim E. Goma-Thethet
UniversitéMarien Ngouabi, Brazzaville/Congo ............................................ 47

L’AUTONOMISATION DES FEMMES EN CONTEXTE DE
VIOLENCES SOCIOPOLITIQUES ET DE CONFLITS ARMÉS
AU CONGO
(1959-1998)
Scholastique Dianzinga
Université Marien Ngouabi, Brazzaville/(Congo) ........................................ 63

UNE DÉMOCRATIE « À LA CANONNIÈRE » :
CHRONIQUE DE LA GUERRE CIVILE AU CONGO-BRAZZAVILLE
(1997-1998)
Lucien Niangui-Goma
Université Marien Ngouabi, Brazzaville/Congo ........................................... 79
13
?GABON ........................................................................................................ 97

LE CONSENSUS DANS LA VIE POLITIQUE GABONAISE
À LA LUMIÈRE DE LA RÉALITÉ ROMAINE DANS L’ANTIQUITÉ
(1990-2009)
Hugues Mouckaga
Université Omar Bongo (UOB), Libreville/Gabon ...................................... 99

CHEFFERIES TRADITIONNELLES GABONAISES ET DÉMOCRATIE :
LE CAS DE LA CHEFFERIE NDUMU SELON JACQUES
LIBIZANGOMO JOUMAS
Jean-François Owaye
Université Omar Bongo, Libreville/Gabon ................................................. 113

L’ASSEMBLÉE NATIONALE DU GABON :
DE LA DÉPENDANCE À L’AUTONOMIE ADMINISTRATIVE
(1957-2001)
Andy-Félix Makindey Nze-Nguema
Université Omar Bongo (UOB)/ Gabon ..................................................... 129

DÉMOCRATIE ET FINANCEMENTPUBLIC AU GABON(1990-2011)
Rufin Didzambou
Ecole Normale Supérieure, Libreville/Gabon ............................................. 149

TIM AURACHER, LE GABON, UNE DÉMOCRATIE BLOQUÉE ?
RECULS ET AVANCÉES D’UNE DÉCENNIE DE LUTTE, PARIS,
L’HARMATTAN, 2001,135 P.
Clotaire Messi Me Nang
Université Omar Bongo (UOB), Libreville /Gabon ................................... 173

LE GABON : UN CHEMINEMENT EN DENTS DE SCIE
VERS LA DÉMOCRATIE
Jean-François Owaye
Université Omar Bongo (UOB), Libreville/Gabon .................................... 183

DÉCÈS DE L’ABBÉ NOËL – AIMÉ NGWA NGUÉMA
JE N’OUBLIERAI JAMAIS
Valère Atéba
Inspecteur de l’Education Nationale ........................................................... 197
14 ALI BONGO ONDIMBA, UN DÉMOCRATE
JUSQU’AU BOUT DES ONGLES !
Alexis Mengue M’Oye
Université Omar Bongo (UOB), Libreville/Gabon .................................... 201

CAMEROUN ............................................................................................. 211

CAMEROON FACING COMMONWEALTH’S
DEMOCRATIC PRINCIPLES(1989-2008)
David Mokam
University of Ngaoundéré/Cameroon ......................................................... 213

ARMÉE ET DÉMOCRATIE : LE CAMEROUN(1990-2010)
Virginie Wanyaka Bonguen Oyongmen
Université de Yaoundé I/ Cameroun .......................................................... 231

DEUXIÈME PARTIE
L’AFRIQUE OCCIDENTALE : LA DÉMOCRATIE
ET NON LA « DÉMOCRATURE » 251

TOGO ......................................................................................................... 253

L’ANALYSE SOCIO-HISTORIQUE DU PROBLÈME
DE RÉCONCILIATION NATIONALE AU TOGO :
UNE QUESTION COMPLEXIFIÉE DE POLITIQUES ÉDUCATIVES
Namiyate Yabouri
INSE/Togo .................................................................................................. 255

TOGO ET DÉMOCRATIE,VINGT TROIS ANS APRÈS(1990-2013)
Koffi Bakayota Kpaye
Université de Lomé/Togo ........................................................................... 285

BÉNIN ........................................................................................................ 297

PROCESSUS DÉMOCRATIQUE ET PRATIQUES ESTHÉTIQUES
EN AFRIQUE DE 1990 À 2015: LE CAS DU BÉNIN
Romuald Tchibozo
Université d’Abomey-Calavi (Cotonou)/Bénin .......................................... 299

15 BURKINA-FASO ....................................................................................... 321

L’INSURRECTION POPULAIRE DES 30 ET 31 OCTOBRE 2014
AU BURKINA FASO : RÉFLEXIONS SUR UN ÉVÈNEMENT
SINGULIER AU RETENTISSEMENT AFRICAIN
Moussa Willy Bantenga
Université de Ouagadougou/Burkina-Faso ................................................. 323

CÔTE D’IVOIRE ....................................................................................... 337

HOUPHOUËT-BOIGNY ET LA COMMUNAUTÉ MUSULMANE
EN CÔTE D’IVOIRE : POLITIQUE DE LAÏCITÉ OU DE
COOPTATION ?
Drissa Kone
Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan/ Côte d’Ivoire .................... 339

POUR CONCLURE
LES PAYS DE L’AFRIQUE DE L’OUEST PRATIQUENT
LA DÉMOCRATIE !
Joseph Koffi Nutefé Tsigbe,
Université de Lomé/ Togo .......................................................................... 349

ET L’AFRIQUE CENTRALE?
Jean-François Owaye
Université Omar Bongo, Libreville/Gabon ................................................. 357

POST-SCRIPTUM
Monique Mavoungou Bouyou née Koumba Manfoumbi…………...367

16
AVANT-PROPOS
Les 6 et 7 février 2013, sous l’égide du Centre de Recherches et d’Études
en Histoire et Archéologie (CR HA), de la Faculté des Lettres et Sciences
Humaines (FLSH) de l’Université Omar Bongo (UOB) de Libreville, fut
organisée, au Foyer Avaro, dans l’enceinte de cet établissement
d’enseignement supérieur du Gabon, une Table Ronde sur le thème suivant :
La démocratie au Gabon de 1960 à nos jours : quel bilan ?
Pendant deux jours donc, devant un parterre d’étudiants, mais aussi de
simples curieux et d’Enseignants-chercheurs, des Universitaires et des
Chercheurs de haut vol, des magistrats et des hommes politiques, dont les
textes avaient été passés au préalable par le tamis de la critique et de la
rigueur institué par un comité scientifique particulièrement sélectif, se
plurent donc à passer au scalpel ce système politique tel qu’il est pratiqué en
terre gabonaise depuis six décades et de le présenter tel qu’il fut et tel qu’il
est. Le Gabon, peut-il se targuer d’inscrire son nom parmi les États qui, en ce
XXIe siècle, se prévalent de revêtir le manteau de la démocratie ? En
d’autres termes, le Gabon, est-il véritablement démocratique ? Si non, est-il
une démocrature ? Cumule-t-il les deux systèmes ? S’il est une démocratie,
comment se manifeste, au quotidien, cette « promotion statutaire » ? Si non,
quels sont les ingrédients négatifs qui l’empêchent de faire partie de ces
États d’élite? Et, au-delà du Gabon, qu’en est-il de l’Afrique et,
singulièrement, de l’Afrique centrale et occidentale ?
Au final, que connote la démocratie ? Un système politique évolutif, dont
nul ne peut arrêter la progression, mais qui ne peut, comme par un coup de
baguette magique, atteindre, dès son initiation, les sommets, comme eut à le
préconiser l’Historien guinéen Djibril Tamsir Niane à travers ces propos
tenus en juillet 2012 au journal Am, n° 322, p. 86 :

On l’adaptera avec le temps. Elle ne s’est pas construite en soixante-douze
heures en France, un pays dont nous connaissons bien les séquences historiques :
Révolution, restauration de la monarchie, puis rebelote avec l’empire. La IIIe
République s’est imposée à partir de 1870. Il a fallu près d’un siècle pour asseoir la
démocratie en France. Ne demandez pas à nos pays de se mouvoir comme les
vieilles démocraties ! Les difficultés ne sont pas des fatalités, mais des entraves
extérieures que l’on minimise, alors qu’elles sont énormes…

Il s’agissait donc de faire une sorte d’introspection intellectuelle, sans
complaisance, pour amener les uns et les autres à se regarder en face, sans
fard, et à se situer véritablement. L’intellectuel, n’est-ce pas aussi celui-là
même dont la mission, parce que disposant d’une formation appropriée et
conséquente, acquise après de laborieux efforts, après une course effrénée
engagée contre vents et marées, est de mettre en permanence son
17
?intelligence, ses capacités réflexives, pour servir de phare aux autres, afin de
les conduire vers un mieux-être ? N’est-ce pas celui qui reste drapé dans ses
acquis scientifiques et moraux et qui s’efforce, nolens volens, de ne pas
déroger à cette prima missioqu’il s’est imposée ou qui lui a été imposée ?
C’est, comme qui dirait, un « homme d’exception ». C’est celui dont la
valeur ajoutée majeure, principielle, matricielle dirions-nous, est fondée sur
l’intellectus, cet acquis qu’il s’est forgé et qui lui a donné la capacité de
toujours être en lévitation, de rester au-dessus des autres, ses concitoyens,
pour jouer le rôle de l’Augustus, tel que le fut Octave pour les Romains de
l’Antiquité, qui avait réussi le tour de force de mettre un terme aux guerres
civiles, les bella civilia, de sinistre mémoire, et d’offrir à ses concitoyens une
porte novatrice de « sortie de crise » afin de faire de Rome, « cité fangeuse
de Romulus », la « cité Universelle », l’Vrbs, un espace de mieux-vivre.
C’est l’équivalent de ce qu’on appelait en gypte pharaonique, un scribe !
Ces propos tenus, en juin 2006, par Monsieur le Professeur Fabien Kange
Éwane, Professeur émérite à l’Université de Yaoundé I, sont toujours d’une
brûlante actualité. Suivons-le, pour nous en rendre compte :

Le scribe… d’hier et d’aujourd’hui, c’est quelqu’un d’instruit, qui a reçu une
formation classique, qui a gardé ou garde toute sa vie le goût des Livres. C’est
quelqu’un qui, fort de tout cela, doit se positionner dans la communauté qui est la
sienne… Homme ou femme instruit… (c’)est celui-là qui, pinceau, ou plume, ou
ordinateur en main, prend note de tout ce qui se passe autour de lui. Simple
Secrétaire chargé d’intendance ? Certes. La tradition ne nous renseigne-t-elle pas
qu’en Égyptec’est lui qui imposait les taxes ? C’est lui qui les percevait ? C’est lui
qui faisait les comptes pour tout ce qui existe ? Bref, toute affaire de la communauté
était sous son contrôle… En retour, ce scribe… était comblé des avantages de toutes
sortes…Les Cahiers d’Histoire et Archéologie, Université Omar Bongo, N° 8, juin
2006, pp. 9-10.

Mais au-delà de cet examen introspectif, c’est à un retour en arrière que
cette rencontre au sommet invitait : il s’agissait donc de revenir, pour le
Gabon,à l’année 1960, et même de remonter jusqu’ à l’année 1956, pour
examiner le chemin parcouru, pour faire le point de ce qui a été entrepris,
pour voir ce qui a pu être réalisé, pour faire une sorte d’inventaire ! Non
point en militants, en partisans, mais en hommes neutres, objectifs, guidés
par le seul sens du devoir :le devoir de mémoire !Dans quel contexte se mit
en place la démocratie au Gabon ? Comment était perçu ce terme dans
l’inconscient et dans le conscient collectif des Gabonais ? Quels en furent les
acteurs ? Comment se régulait ce système politique en ces années-là ?
Voulait-ce dire la confrontation verbale, le débat d’idées, le choc et
l’entrechoc des propositions ou plutôt la violence, y compris armée ?
Comment comprendre qu’après une « vie démocratique » parfaitement –ou
moyennement c’est selon- articulée, normée, le pays se laissât aller, du
12mars 1968 au 19 avril 1990, au monopartisme, au monopolitisme, pour
18
?parodier les collègues de l’école de Yaoundé, avec ce que cela
sousentendait d’unicité dans la vie politique, économique et sociale : un seul
parti, le Parti démocratique Gabonais (PDG), « creuset de l’Unité nationale »
et en même temps parti- tat, au fincancement duquel tous les Gabonais en
activité étaient soumis par un prélèvement à la source, qu’ils fussent
fonctionnaires ou agents du secteur privé ou para-public, un seul organe
d’information, l’Union, sorte de Pravdanationale, une seule radio et une
seule chaine de télévision, la Radio Télévision gabonaise, RTG, un seul
candidat à l’élection présidentielle, le Secrétaire Général,
PrésidentFondateur du PDG, dont les titres à eux seuls représentaient tout un
programme : « le grand guide », le timonier », « l’arme du présent et du
futur » (dixit la chanteuse Touyou), des responsbles des institutions
nationales désignés par le parti : Maires, Députés, Président de l’Assemblée
Nationale et ses Adjoints, Présidents des Collectivités rurales et leurs
adjoints, Président du Conseil Économique et Social et ses Adjoints, un
« groupe d’animation » phare par communautés culturelles, les plus en vue
ayant été Kounabéli, Nkol Engong, Bomame, Nyenzi, Dimosi, Ayeni,
Moutsokini, Centre Ville, une pensée, unique, celle qui consistait en
l’appréhension des idées contenues dans le « petit livre vert » et qui se
matérialisait par un opinage du bonnet en faveur des thèses conçues à l’école
des Cadres du Parti avant d’être popularisées par le Bureau Politique et le
Comité Centralainsi que les fédérations, au risque d’être vu et considéré
comme un « trouble fête », un empêcheur de tourner en rond, un
« opposant » ! avec les affres qui pouvaient en découler pour l’importun qui
osait s’aventurer sur ce chemin escarpé : au mieux un Bulletin de
Renseignement, plus connu sous l’acronyme de BR, ou encore une filature
par les agents de renseignement, au pire un séjour dans les ergastules de la
prison centrale de Gros-Bouquet, encore connue sous le nom de Sans
famille, après un transit par les géôles sombres, sinistres, lugubres et noires
èmedu 2 Bureau, le B2, tenues de main de maître par le célèbre Conan (Dieu
ait son âme !) après une bastonnade mémorable administrée par des fiers à
bras, véritables Tontons Macoutes, une seulecentrale syndicale, la
Confédération Syndicale Gabonaise (COSYGA) dirigée jusqu’alors –
excusez du peu !-par l’inamovible et inénarrable Martin Allini.
Il incombait donc de convoquer l’Histoire du Gabon, y compris la plus
lointaine ! l’Antiquitas, l’Ancienne, celle qu’inaugura Hérodote
d’Halicarnasse –ou de Thourioi- à l’époque classique, que Cicéron appela le
pater historiae et que prolongèrent ses successeurs, Thucydide, Plutarque,
Varron, Tite-Live, Cicéron, Salluste, Suétone, César, Tacite, et, plus tard,
Ammien Marcellin. N’est-ce pas la Grèce antique et tout spécialement
Athènes, au VIe s. av. J.-C., qui forgea ce terme à partir de demos(le peuple)
et de kratein (commander) et que permirent de matérialiser les réformes de
Solon (parmi lesquelles la seisachteia, autrement dit la suppression de
l’esclavage pour dettes) et de Clisthène (avec le passage de quatre tribus
19
?gentilices à dix nouvelles tribus, chacune d’elles se trouvant composée de
trois trittyes, elles-mêmes subdivisées en dèmes) ? Et Éphialte ? Et Périclès ?
N’en furent-ils pas leurs continuateurs les plus décisifs, qui réussirent à
asseoir la démocratie, entre autres, grâce à la suppression, par celui-là, du
pouvoir judiciaire dévolu anciennement à l’Aréopage, institution qui siégeait
sur la colline de l’Arès, et par l’institution, par celui-ci, du misthos, prime
versée aux pauvres, afin de leur donner l’opportunité de prendre part aux
spectacles et d’assister aux séances de l’Ecclésia, l’Assemblée populaire, des
ressources que permettaient de réunir les colonies ?
Il fallait aussi faire appel à tous les témoins des faits explorés : ceux
inscrits dans l’Histoire récente ! celle contemporaine. Non pas un seul
témoin, mais plusieurs d’entre eux ! Ne dit-on pas que testis unus testis
nullus ? C’est pourquoi il y eut des acteurs de ces époques, ceux qui
apportèrent leur pierre à la construction de l’édifice, qui furent des acteurs
under ground, qui furent des témoins oculaires et auriculaires, pour avoir
vécu les faits in situ, in loco, mais aussi ceux qui avaient vécu les faits de
loin.
Mais cette rencontre ne fut pas que gabono-gabonaise ! Elle fut
africanoafricaine car elle offrit l’occasion de donner la parole aux autres, ceux des
collègues venus d’a-côté, de si loin et de si près-le Cameroun, le Congo…-,
qui tenaient à ne pas rater cette occasion du « bien dire » sur la démocratie et
de le faire sur labase de leurs pays respectifs !
Aux collègues de l’Afrique centrale, nous avons joint d’autres ; ceux de
l’Afrique occidentale, Togo, Bénin, Côte d’Ivoire, qui avaient, eux aussi, des
témoignages à apporter !
Au moment de faire paraître la substance de ces réflexions que nous
avons condensées et sélectionnées, nous tenons solennellement à adresser
nos vifs et sincères remerciements à tous ceux qui ont voulu nous
accompagner dans cet exercice : les étudiants du Département d’Histoire et
Archéologie de l’UOB qui ont fait montre d’un réel enthousiasme et d’un
inaltérable sens critique, tout au long de ces échanges ; les Autorités
académiques de l’Université Omar Bongo-l’UOB-, en l’occurrence
Monsieur le Recteur de cette Institution, Pr Marc-Louis Ropivia, Madame le
Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, FLSH, Monique
Mavoungou Bouyou née Koumba Manfoumbi, Monsieur le Vice Doyen
chragé de la Recherche à la FLSH, Théodore Koumba, et tous les
collègues !Merci à eux. Merci à tous !

Hugues Mouckaga
Jean-François Owaye et
Virginie Wanyaka Bonguen O.
20
En guise de Préambule….

Monsieur le Recteur ; eur Honoraire Fidèle-Pierre Nze Nguéma ;
Monsieur le Directeur du Département d’Histoire et Archéologie ;
Mesdames, Messieurs les Professeurs ;
Chers étudians.


Au moment où la communauté nationale s’interroge de plus en plus sur le
bien-fondé des revendications du corps des enseignants-chercheurs sur
l’amélioration non seulement de leurs conditions de travail et des
dispositions de leur statut, et ironise sur le fait qu’il ne s’y passe rien, les
Universitaires gabonais, encore une fois, s’attèlent à assumer leur mission de
porteurs du développement du savoir. Cette mission se dévoile grâce à la
mise en œuvre d’initiatives scientifiques dynamiques et utiles pour un
meilleur développement des institutions constitutionnelles du pays, à l’instar
de cette Table Ronde intitulée : La Démocratie au Gabon de 1960 à nos
jours : quel bilan ?
En effet, s’il y a bientôt 20 ans , que le Centre d’ tudes et de Recherches
en Géopolitique et Prospectives (CERGEP) du Département de Géographie
de l’Université Omar Bongo avait inauguré une thématique analogue et
élargie à l’ensemble des tats d’Afrique subsaharienne avec pour intitulé: Le
processus démocratique en Afrique subsaharienne 1990-1994 : Bilans et
perspectives, il n’est pas exagéré d’y revenir cette fois en y mettant plus de
recul, et en polarisant particulièrement l’obturateur dans un seul pays, le
Gabon.
Si l’étude de cette thématique est souvent consacrée à l’offre de juristes et
de politistes, pour une fois, les Historiens permettront non plus de l’examiner
selon une approche purement institutionnaliste et juridique, mais ils
s’attelleront à la mettre en perspective tout en regardant sur le miroir, en
montrant et en découpant les différentes strates des moments d’avènement,
de rupture et de continuité du processus démocratique du Gabon depuis
1960.
CetteTable Ronde pour le Centre de Recherches et d’Études en Histoire et
Archéologie (CRÉHA) revêt un caractère capital dans la mesure où il se tient
au moment où le pouls de nombre d’États africains bat au rythme de crises
liées à la quête de l’idéal démocratique. Les exemples sont légion : Mali,
RDC, RCA, Soudan, Lybie, Tunisie, etc. La démocratie y est perçue soit par
21
??défiance, ignorance ou faible appropriation du modèle par les dirigeants
et/ou communautés culturelles.
C’est pourquoi, nous sommes convaincue que, même si notre pays ne
connaît pas cette dure réalité des guerres civiles ou entre tats, il serait au
moins judicieux, par les réflexions à venir, de revisiter les différents faits
qui ont marqué l’évolution du processus démocratique au Gabon, notamment
ceux qui ont été source de contestations, de contentieux ou, au contraire,
permis une réelle respiration politique. C’est pourquoi nous ne doutons pas
un seul instant que ces travaux seront empreints d’objectivité. C’est pourquoi
enfin, nous nous réjouissons particulièrement de l’approche méthodologique
donnée à la programmation de cette Table Ronde, à savoir la prise en
compte, par les Historiens, des sources orales, ici justifiée par l’apport des
témoignages. Cette approche est d’autant plus importante qu’elle permettra
d’éclairer les jeunes générations et la postérité, sur le réel vécu des acteurs
et/ou des témoins de ces différentes périodes.
Je vous souhaite donc bon travail et vous remercie.

Monique Mavoungou Bouyou née Koumba Manfoumbi
Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines
Université Omar Bongo (UOB)/Libreville



22
?
Madame le Doyen de la Faculté de Lettres et Sciences Humaines ;
Monsieur le Doyen Honoraire, Lazare Digombé ;
Chers Collègues Enseignants ;
Chers Étudiants ;
Distingués Invités ;
Mesdames et Messieurs.

En pareille circonstance, en raison de la participation de personnalités
extérieures, il est de tradition que nous commencions par “saluer ceux qui
sont venus de loin pour nous accompagner dans la réflexion“.
Je voudrais donc adresser la plus cordiale bienvenue aux Professeurs
Scholastique Dianzinga ; Abraham –Constant Ndinga
Mbo ;Dominique Ngoïe-Ngalla ;Michel-Alain Mombo, Professeurs à
l’Université Marien Ngouabi (UMNG), Brazzaville, Congo ;ainsi qu’aux
Professeurs Fabien Kange Ewane et David Mokam, des Universités de
Yaoundé I et de Ngaoundéré, Cameroun.
Que la légendaire hospitalité gabonaise les accompagne durant ce court
séjour d’intense activité scientifique.
Je ne saurais oublier de féliciter le Professeur Hugues Mouckaga, à la
fois pour l’initiative et les efforts qu’il a déployés en vue de l’organisation de
cette Table Ronde.
Mesdames et Messieurs,
Il y a exactement 20 ans, se tenait en 1994 à l’Université Omar Bongo,
dans le cadre du CERGEP, et avec la participation active du Professeur
André-Wilson Ndombet, le premier “Colloque sur la Démocratie en Afrique
Subsaharienne, Bilan et Perspectives“.
Il s’agissait, à l’époque, d’examiner le phénomène démocratique dans sa
phase de résurgence, suite à une longue éclipse ou plutôt à une confiscation
par 25 ans de monopartisme et de pensée unique. L’objectif de cette
rencontre était d’en dessiner les tendances évolutives.
Il s’est finalement avéré que les débats et les distinctions futiles entre
Conférences nationales souveraines et non souveraines ont abouti, dans la
plupart des cas, à la consolidation des “Gouvernements Perpétuels“
(terminologie de l’école de Yaoundé : Chronique, endurci, restauré,
émergent) ou à l’instauration de “démocratures“.
La présente Table Ronde centrée sur “la Démocratie au Gabon, de 1960 à
nos jours : quel bilan ? “, indique que ce thème s’inscrit dans une approche
et une perspective de re-évaluation constante, de revisitation rétrospective et
d’investigation prospective, dans le but de situer le degré actuel de son
appropriation par la Nation et de tester la capacité de celle-ci à utiliser la
démocratie, dans les enjeux à venir, comme facteur de régulation et
d’assainissement du système politique gabonais.
23
Chers participants,

S’interroger sur “la démocratie au Gabon de 1960 à nos jours“ et
s’assigner pour tâche d’en faire un bilan, c’est prendre d’emblée le parti
intellectuel d’affirmer son existence indéniable et de supposer qu’elle est
exercée par les citoyens de manière indiscutable, avec sa cohorte de libertés
fondamentales.
Aussi, en dépit du cadrage retenu, quelques pistes de réflexion me
paraissent utiles à explorer :
1. Quels sont les facteurs et ressources anthropologiques et historiques
qui permettent de consolider l’expérience démocratique gabonaise, au regard
de la stabilité actuelle du pays ?
2. Dans quel contexte et avec quels acteurs fut façonnée la première
phase ou expérience démocratique gabonaise, de 1956 à 1963 ?
3. En matière de philosophie politique, quelles conceptions ou
doctrines se sont affrontées et continuent de s’opposer dans la mise en œuvre
du projet démocratique gabonais ?
4. Comment l’idée de compromis pragmatique (allusion à la “paix des
Braves“ et aux Accords de Paris de 1994) a-t-elle permis de sauver la
cohésion nationale ? Alors que l’absence de consensus national a permis de
précipiter certains pays dans un chaos dont-ils ont quelque peine à se
relever ?
5. Enfin, quelle est la capacité réelle de tous les acteurs gabonais
(pouvoir politico-administratif, partis politiques, syndicats, groupes
spécifiques : Femmes, Etudiants, ONG etc.) à contribuer de manière efficace
à la construction d’une véritable démocratie gabonaise, garante d’une
stabilité institutionnelle et sociopolitique de la nation ?
En espérant que vos savantes réflexions conduiront à répondre à ces
préoccupations de manière pertinente et pour l’intérêt de l’avancement de la
démocratie au Gabon et en Afrique, je déclare ouverte la Table Ronde du
Centre de Recherches et d’ tudes en Histoire et Archéologie (CRÉHA) sur
« La Démocratie au Gabon, de 1960 à nos jours : quel Bilan ? »

Marc-Louis Ropivia
Professeur Titulaire en Géosciences Politiques
Recteur de l’Université Omar Bongo.
24
?
POUR INTRODUIRE

ET SI ON DISAIT D MOCRATURE ? « L’ COLE DE
YAOUNDÉ »

David Mokam
Université de Ngaoundéré/Cameroun

Contrairement à ce que l’on croit, le mot démocrature n'est pas une
création de l’école de Yaoundé où interviennent et excellent dans leur art, un
certain nombre de savants,parfaitement conuus et reconnus.C’est un
néologisme qui existaitavant 1990. Cet extrait en est une grande preuve.
« La démocrature (condensation des mots "démocratie" et "dictature" -ou
parfois de "caricature"-) est un régime qui s'autoproclamedémocratique, qui
se pare de nombreux oripeaux démocratiques maisfonctionne en réalité
1comme une dictature » .
C'est donc un régime où existent aussi des pressions et des contraintes
surles personnes (notamment sur des journalistes ou des juristes horscadre),
et où les médias fonctionnent étroitement avec les pouvoirs enplace. Le
terme sera utilisé, par différents auteurs, au sujet de régimesd'Amérique
latine, d'Europe de l'Est (actuellement du régime russe deVladimir Poutine)
ou même de l'Ouest (la France par exemple). Il s’applique enfin à l’Afrique.
L'exemple classique est celui des "démocraties populaires"
d'Europecentrale et de l'Est avant la chute du Mur de Berlin, dans lesquels
lemultipartisme n'était qu'apparent et dissimulait en réalité ladomination d'un
parti unique. Tout régime autoritaire a besoin de cestravestissements
sémantiques pour légitimer sa domination. Orwell enavait donné une
traduction littéraire dans son roman visionnaire"1984", dans lequel les
bâtiments où sont enfermés et torturés lesopposants au régime sont baptisés
"Ministère de l'Amour", et où chaqueposte de télévision renferme une
caméra espionne directement reliée àdes centres de contrôle.
Lesdites "démocraties libérales", qui sont les régimes sous lesquelsnous
vivons aujourd'hui, pratiquent cette technique avec uneefficacité redoublée
par l'apparente liberté qu'ellesconcèdent. Ladictature libérale, camouflée
sous le nom de démocratie, se nourrit desa propre contestation à travers des
éléments de démocratie formellequ'elle met en avant: élections, liberté
apparente d'expression,semblant de méritocratie, etc. Ce faisant, elle contrôle
totalementles médias les plus influents (Télévision, grands quotidiens,
chaînesde radio les plus écoutées), qui sont d'une docilité sans borne

1 G. Nsafou, Congo : de la démocratie à la démocrature, 1996.
25
??enversle pouvoir, qui les rémunère, et fait jouer les groupes d'intérêts lesuns
contre les autres (vision de la démocratie comme compétitiond'intérêts, et de
l'État comme compagnie d'assurances), le tout dansle but de faire disparaître
les 4 éléments matériels les plusfondamentaux de la démocratie, à savoir:
l'accès pour tous au logementet à la nourriture, à la sécurité et à la protection
juridique, à lasanté, à l'éducation. Dans les démocratures, l'extrême pauvreté
estreconnue comme compatible avec les libertés démocratiques,
voireprésentée comme une condition de ces dernières, et
l'enrichissementsans fin d'une infime minorité est basé sur la destruction des
emploiset affiché comme contribution à la prospérité générale.
conomiquementparlant, une démocrature présente une courbe du chômage
parallèle à lacourbe de la progression du PIB; en d'autres termes, cela veut
direque les chiffres de la croissance tels que présentés au Journal de 20hy
sont synonymes d'augmentation du chômage et de la précarité
(lesdémocratures préfèrent parler de "flexibilité"). Les statistiques
duchômage et de la précarité y font d'ailleurs l'objet d'unemanipulation
constante.Politiquement parlant, les démocratures modernes se caractérisent
parune soumission du pouvoir politique et de l'État au pouvoir obscur
ducapital. Les think-tanks libéraux tels que les Chicago boys deFriedmann,
le groupe de Bilderberg ou des organisations comme leSiècle, la société du
Mont-Pèlerin, etc., y définissent la compositionet le programme des
gouvernements. Ceux-ci agissent comme desémissaires, sélectionnés
essentiellement sur la base de leurs talentsde communication. C'est le règne
de la "Com'politique".
Si les démocratures cherchent à se donner une apparence humaine,
leurgouvernance entraîne mécaniquement des crises sociales et des risquesde
soulèvement qui les obligent de plus en plus à révéler leur vraivisage en
ressuscitant les méthodes dures employées par les dictatures historiques.
Ceci est particulièrement nécessaire dans des pays quiont, comme la France,
une longue tradition de luttes sociales et dontl'histoire a été traversée par de
multiples secousses révolutionnaires. Un exemple en est donné par
l'invocation des risquesde sécurité pour mettre en place un filet de contrôle
sur les voiespubliques (caméras de surveillance, radars, omniprésence d'une
policedes routes équipée d'appareils lasers et infrarouges, et réputée
invisible, hélicoptères, etc.), surveiller les dépenses et leshabitudes de
consommation, la fréquentation des sites internet,affiner la surveillance
satellitaire au mètre près, les écoutestéléphoniques, l'archivage de documents
à charge contre les individus, etc. Les grands médias relaient cet effort par
une propagandepolicière présentant les soldats de la répression sous un
jourprotecteur, multipliant les émissions sur la délinquance, le crime etles
faits divers. Toute révélation sur les abus de ces forces faitl'objet d'une
censure impitoyable. La création de nouveaux délits etl'alourdissement des
peines progresse insidieusement au gré de décretset ordonnances auxquels la
population, habituée à cette spiralesécuritaire, ne prête plus aucune attention.
26
?Il devient ainsipossible, exactement comme sous la dictature nazie ou sous le
régimede Pinochet, d'enfermer des personnes pour des vétilles.
Lesdémocratures diffusent la peur pour resserrer leurs filets.
La globalisation a consolidé les régimes démocraturiaux. Ceux-ci enont
donné uneinterprétation exclusivement néolibérale. La mise enapplication
d'une pensée dite "unique" s'est opérée à travers desinstances de
"gouvernance globale" (Commission Européenne, BCE, FMI,OMC, G8,
Banque mondiale, etc.), dont les décideurs n'ont pas été éluset échappent à
tout contrôle démocratique. Ces instances ontextraordinairement affaibli le
pouvoird'organisation de lacontestation. Les responsabilités sont diluées et
de moins enmoinsidentifiables.
L'idéologie démocraturiale est foncièrement cynique et repose sur
uneconception inversée de l'anarchie : celle-ci n'est plus entendue commeune
vigilance populaire contre la domination par un petit groupes'appuyant sur
un appareil de répression, mais comme la suprématie d'une oligarchie, aux
commandes d'un tat et d'institutionstotalitaires, sur une masse informe
censée croire malgré tout qu'elleest libre.
Si la réalité et la cruauté des démocratures sont
aujourd'huicommunément admises, laquestion principale que nous pose la
mise enplace de ce régime est celle des formes de résistance que nous
pouvonlui opposer. la différence des anciennes dictatures, incarnées
ausommet par un dirigeant unique et tout puissant, les démocratures sontdes
hydres difficiles à saisir. On ne sait jamais vraiment où se logeleur cerveau,
ni quel bras doit être coupé en premier. Il a fallu dessiècles pour sortir de
l'Ancien Régime, des décennies pour obtenir desdroits sociaux, combien de
temps faudra-t-il pour mettre fin à larépression des démocratures ?
Dans les démocratures, la plupart des pays ont une apparence
démocratique ; ils disposentd’une constitution, d’un parlement,car des
élections factices ont lieu, d’une assemblée, etc. Mais, dans la pratique,
toutes ces institutions sontmanoeuvrées afin de préserver lesprivilèges des
élites en place. Danscertaines démocratures comme en Asie, la manipulation
est complète. Dans d'autres cas, comme en Ukraine ou en Russie,
lafalsification des élections et l'utilisation de la violence contre desopposants
politiques se produisent habituellementavec un certain"nom".
Comme pour dire : la démocraturene concerne pas seulement les pays du
Tiers-Monde ou encore l’Afrique. Elle s’applique aussi à l'Occident ou à
l’Asie.
« L’école de Yaoundé » lui a trouvé une sorte de synonyme en parlant de
"démocratie perpétuelle".



27
??
LE DISCOURS POLITQUE ET LA CONSTRUCTION
DE LA RÉALITÉ SOCIALE
Fidèle-Pierre Nze-Nguema
Université Omar Bongo (UOB), Libreville/ Gabon

INTRODUCTION
Le département d’Histoire et Archéologie et ses Enseignants nous font
l’honneur et l’amitié de nous convier à cette importante rencontre
scientifique qu’ils organisent à l’occasion des journées sur le bilan de la
démocratie au Gabon de 1960 à 2013. Nous apprécions l’initiative et
voulons une fois de plus leur témoigner notre profonde admiration pour leur
dynamisme et la qualité insigne de cette initiative.
Les transformations sociales appellent nécessairement un bilan. Et les
sciences sociales à l’enseigne desquelles s’inscrit le département d’Histoire
et Archéologie, sont fondées à mobiliser leurs connaissances pour analyser et
expliquer les causes profondes de ces transformations sociales.
Notre propos portera ainsi sur trois points : Le discours du politique
(1) ; le pouvoir et le droit comme acte de magie sociale (2) ; l’efficacité
symbolique et la construction de la réalité sociale (3).

I. LE DISCOURS DU POLITIQUE

Dans la perspective qui vient d’être énoncée, traiter du discours du
politique et de la construction de la réalité sociale, qui est le thème de cette
communication commande un détour par cette question préjudicielle :
Peut-on se fier aux acteurs politiques quand ils parlent en leur nom ou au
nom de quelqu’un d’autre, d’une référence extérieure, quelle qu’elle soit :
Dieu, la Science, l’État, etc.? Pour Cornélius Castoriadis : « il ne faut pas
écouter un politique qui parle au nom de … ; dès qu’il a prononcé ces mots,
2il trompe ou se trompe, peu importe. »
Une telle posture épistémologique qui frappe de discrédit toute référence
à quelque chose d’autre, à toute représentation, introduit implicitement une
autre question : comment comprendre la société si toute médiation, si toute
représentation, doit en être bannie ?
Comment combler cette vacance symbolique ? Pour Castoriadis, il ne
s’agit pas tant de la combler que de prendre conscience d’un impensé radical
: « le mal commence aussi lorsque Héraclite a osé dire : En écoutant non pas
moi, mais le Logos, soyez persuadés que». Cette absence de distanciation

2 C. Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975, p.9.
29 symbolique qui suppose une relation immédiate à l’Autre et au monde,
3renvoie à « un refus des productions du sujet collectif ».
Or, l’acceptation méthodique de la médiation est l’acte de reconnaissance
des liens symboliques avec les générations antérieures, et le sujet individuel
et/ou collectif a besoin de modèle. « Le modèle est toujours une
représentation. Le problème est qu’est-ce qui est représenté et comment
4 apparaît la fonction de la représentation ».
« La condition politique est notre condition permanente, celle qui nous
rattache à nos prédécesseurs et par laquelle nous continuons d’appartenir à la
même humanité, celle qui demeure en dépit de l’ampleur du changement et
5qui définit notre identité fondamentale d’acteurs de l’être-ensemble. »
Cette identité fondamentale commande la nécessité de distinguer le réel
constitué de nos pulsions, de nos désirs et des obstacles qu’ils rencontrent
d’une part, et les représentations, les identifications que nous mettons dans
ce réel, avant même d’en prendre conscience, d’autre part. Cette inclusion
renvoie à un processus de symbolisation par quoi le vécu collectif et/ou
individuel parvient à se structurer. Mais ce processus de symbolisation
appelle également la relation à autrui, relation vécue, qui permet la
constitution du « discours de l’autre ». Ces représentations sont bien la
topique de l’imaginaire (Jacques Lacan, 1987, pp. 100-101). Imaginaire qui
ne saurait se ramener ni à la fantaisie, ni à une « fiction illusoire », c’est
plutôt une « fiction réelle ». En ce sens, l’imaginaire assure une fonction
essentielle : la structuration de la personnalité individuelle et/ou collective,
6dans ses représentations.
Pour le politique ces représentations ont pour fonction de fédérer tous les
imaginaires : elles seront le ciment virtuel qui tient ensemble les membres
de la communauté, comme nous l’avons dit supra. La saisie compréhensive mplexité sociale convoque dès lors, en amont, l’intelligence du statut
épistémologique des « limitations contextuelles », i.e. « l’arrière-plan »,
« l'habitus »(Bourdieu) ; cet habitus qui permet précisément de faire tenir
ensemble la communauté des acteurs. Car, l’habitus assume une « fonction
de positionnement dans un rapport social » et se présente comme une
association de savoir-faire, d'aptitudes et d'habiletés pratiques. Mais cette
fonction de positionnement n'est pas une simple addition des variations
fondées sur « des adaptations au milieu d'exercice de la compétence ».
Il importe de saisir la complexité sociale, en prenant en compte dans le
travail scientifique et dans la théorie ce «rapport pratique au monde », qui
constitue son impensé, son point aveugle : les pratiques sociales ne se

3 G. Larochelle, L’imagination technocratique, Boréal, Montréal, 1989.
4 G.Frey, J. Kristeva et alii, 1968, cité par Fidèle-Pierre Nze-Nguema, La francophonie entre
fable et séduction. Pour une sociologie de l’inter-culturalité, Cergep/ Les Editions
Udégiennes. 1997, 135 p.
5 M. Gauchet, La condition politique, Paris, Gallimard, 2005, p. 9.
6 Ibid.
30 découvrent pas par la seule expérience théorique, qui confine souvent à une
relation de « docte ignorance », de compréhension immédiate mais aveugle à
7elle-même.»
En d’autres termes, notre rapport au monde définit la manière d’agir, de
percevoir et de se représenter l’environnement sociétal : « la manière d'être
comporte son auto-appréciation; l'aveuglement n'est donc pas absence de
8jugement, mais adhésion, rapport fusionnel ou "immédiat" au mode d'être.»
La prise en compte du « rapport pratique au monde » dans la complexité
sociale, appelle également la nécessité de sérier les niveaux d’habitus,
différents selon les contextes convoqués comme en témoigne Bourdieu dans
Le Sens pratique et dans La distinction.
Ainsi, l'habitus est de l'ordre de l'opus operatum, comme formule
génératrice, et de l'ordre du modus operandi, comme principe générateur.
En amont, l'habitus est assimilé à un opus operatum, i.e. une
structure structurante, une opération de conversion de la nécessité en
capacité d’invention des conditions d’existence ;
En aval, l’habitus renvoie à l'opus operatum, i.e. un espace de
différenciation des styles de vie : « L'égale distance maintenue par l'habitus
permet de séparerles conditions socio-économiques de constitution de
l'habitus des conditions d'effectuation de celui-ci dans une position sociale et
elle prend appui sur une compétence intuitive de l'agent à occuper "sa place"
9dans la société ».
Quid du modus operandi de la conscience socialisatrice, considérée
comme «"naturellement" informée par l'histoire » ? Produit de
l’intériorisation des structures du monde social, les structures mentales
10représentent un passage obligé pour en saisir l’intelligibilité.
Aussi bien, le problème de l'habitus convoque-t-il celui du
modusoperandi ; c’est l’habitus qui renferme aussi tous les éléments sur
lesquels il doit opérer : le mental et l’histoire. Le mental dont il est partie
intégrante et « l'histoire parce qu'elle l'informe et le constitue dans le
11mental ». Il devient ainsi possible d’isoler l’habitus des pratiques qu’il
génère et de le libérer aussi bien de l’histoire qui en est le facteur constitutif,
que du mental son réceptacle: l’habitus devient dès ce moment « une pure
opération d'autodifférenciation du monde social grâce à la distribution de
propriétés symboliquement appréciables ».

7 Bourdieu, Le sens pratique op.cit., p.37.
8Ibid.
9 Bourdieu, ibid.
10 Pour Bourdieu, l’intériorisation renvoie en l’occurrence à tout « processus d'incorporation
produit par l'histoire et désigne en fait, comme un acquis, l'"unité originairement synthétique
de l'habitus" ».
11Ibid.
31
Propriétés symboliques qui fondent comme les artifices juridiques, la
prétention du discours politique à conférer légitimation à l’ordre politique, et
12transparence à la réalité sociale.
« Le recours à un langage neutralisé s’impose toutes les fois qu’il s’agit
d’établir un consensus pratique entre des agents ou des groupes d’agents
dotés d’intérêts partiellement ou totalement différents: c’est-à-dire,
évidemment, en tout premier lieu dans le champ de la lutte politique
légitime (…).»
Pour le dire autrement, le langage politique vise fondamentalement à faire
partager un ensemble de significations frappées du sceau de l’évidence et de
la neutralité. Ces significations et ces visions du monde subsument de
nouvelles postures face à certaines réalités sociales. Des réalités aussi
« dures que l’État-nation, la droite et la gauche, ou la démocratie », ne
13s’imposent que grâce aux discours qui les construisent.
Mais, « la prétention à « inventer » le monde social est limitée par la
dispersion des lieux de prise de parole : la lutte politique y prend les
apparences d’une lutte « de classement », chaque locuteur (individuel ou
14collectif) cherchant à imposer sa vision du monde.»
La légitimité du locuteur repose donc moins sur sa compétence technique,
souvent sujette à caution, que sur sa compétence sociale, qui lui permet
de« parler avec autorité ».
Dans les langues indo-européennes les mots utilisés pour « dire le droit se
15rattachent à la racine dire ». En d’autres termes, « le dire droit » s’assimile
au fait de dire le droit, et dire le droit finit par se confondre avec le devoir
16être .
Pour Émile Benveniste, le Rex a fondamentalement pour mission non pas
17d’exercer le pouvoir de commandement, mais de dire ce qui est « droit ».





12 Le discours politique vise la légitimation de l’ordre politique au travers d’une dynamique,
à quatre temps : la réalité sociale est transparente (a) ; l’autorité politique est légitime (b) ;
l’autorité politique maîtrise les phénomènes sociaux (c) ; l’addition des citoyens forme une
communauté(d). Chr. Le Bart, Le discours politique, Que sais-je ?, 1998, p.71 sq.
13 Chr. Le Bart, Le discours politique, Paris, PUF, Que sais-je, 1998, p. 117.
14t, op.cit. p. 121.
15 Benveniste cité par P. Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, 2001, p.65.
16 Bourdieu, ibid.
17« Dans son célèbre Vocabulaire des institutions indo-européennes, É. Benveniste, à partir
d’une minutieuse étude des racines du sanskrit, du celtique, de l’italique et du grec, nous
apprend que le Rex est à l’origine plus religieux que politique. Sa mission n’est pas de
commander, d’exercer un pouvoir, mais de fixer des règles, de déterminer ce qui est, au sens
propre, « droit ». Cité par Cl. Lefort, « Pouvoir », Université de tous les savoirs. Le pouvoir,
l’État, la Politique, Vol. 9, Paris, Odile Jacob, 2002, p.32.
32 II.LE POUVOIR ET LE DROIT COMME UN ACTE DE MAGIE
SOCIALE

L’opposition devient dès lors irrecevable entre le droit rationnel fondé
sur la prévisibilité et la calculabilité et le droit magique ou charismatique :
« Ceux qui, comme Max Weber, ont opposé au droit magique ou
charismatique du serment collectif ou de l’ordalie, un droit rationnel fondé
sur la calculabilité et la prévisibilité, oublient que le droit le plus
rigoureusement rationalisé n’est jamais qu’un acte de magie sociale qui
18réussit.»
Si le droit rationnel est un acte de magie sociale qui s’impose à la
collectivité, le discours juridique peut être considéré, pour cette raison
« comme une parole créatrice, qui fait exister ce qu’elle énonce ». Au
demeurant, ce discours englobe « tous les énoncés performatifs,
bénédictions, malédictions, ordres, souhaits ou insultes : c’est-à-dire la
parole divine, de droit divin, qui, comme l’intuitus originarius que Kant
prêtait à Dieu, fait surgir à l’existence ce qu’elle énonce, à l’opposé de tous
19les énoncés dérivés, constatifs(…).»
Dans le même registre symbolique nous avons les enseignements de
Tierno Bokar le sage de Bandiagara, que cite Amadou Hampâté Ba,
ciaprès : « L’importance du verbe, le souci de sa valeur, bonne ou mauvaise-
nouvelle langue d’Esope- revêt, chez Tierno Bokar, une importance
essentielle : la parole est un fruit dont l’écorce s’appelle « bavardage », la
chair « éloquence » et le noyau « bon sens ». Dès l’instant où un être est
doué du verbe, quel que soit son degré d’évolution il compte dans la classe
des grands privilégiés, car le verbe est le don le plus merveilleux que Dieu
ait fait à sa créature. Le verbe est un attribut divin, aussi éternel que Dieu
luimême. C’est par la puissance du verbe que tout a été créé. En donnant à
l’homme le verbe, Dieu lui a délégué une part de sa puissance créatrice.
C’est par la puissance du verbe que l’homme, lui aussi crée. Il crée non
seulement pour assurer les relations indispensables à son existence
matérielle, mais aussi pour assurer le viatique qui ouvre pour lui les portes
de la béatitude. Une chose devient ce que le verbe lui dit d’être. Dieu dit
« Sois ! » et la créature répond : « Je suis !».
Selon Kant, la capacité générative de la langue peut être considérée
comme le support par excellence du pouvoir absolu.En prenant en compte
son infinie capacité générative et originaire (Kant), qu’elle tient de son
pouvoir à « produire à l’existence en produisant la représentation
collectivement reconnue, et ainsi réalisée, de l’existence », la langue devient
non seulement un artifice stratégique pour le politique mais encore le support

18 Bourdieu, ibid.
19Ibid. Cf. également dans le même registre symbolique les enseignements de Tierno
Bokar,Le Point, Hors série, La pensée noire. Les textes fondamentaux, Avril-mai 2009, pp.
66-67.
33 20par excellence du rêve du pouvoir absolu. La locution « Au nom de
l’État » participe de cette magie sociale.
Cette reconfiguration des rapports entre l’ tat et la société intègre le
conflit des visions entre les acteurs ou les organisations sociales : minorer ce
conflit des visions fondé sur « des prévisions et des chances (…)
susceptibles d’être affectées par la connaissance scientifique de la réalité»,
21c’est s’exposer au démenti du réel, de la rigueur scientifique ; c’est ratifier
« sur le terrain de la science le faux en écriture sociologique par lequel les
militants passent de la représentation de la réalité à la réalité de la
22représentation» .
Comment renouer avec la réalité de la représentation en prenant fond sur
la raison dont nous savons qu’elle s’est présentée de fait comme la
possibilité d’une mise en coïncidence idéale, immédiate ou seulement
médiate (comme chez Habermas), de la liberté subjective transcendantale
des individus et de l’objectivité tout aussi transcendantale des normes
23collectives ?
Or, cette transcendance des normes collectives présuppose précisément
la prétendue transcendance de l’État, au fondement de sa prééminence non
moins supposée au sein de la société. Prééminence qui se décline dans ces
locutions comminatoires par lesquelles se justifient tous les abus contre la
société.
Ces abus consomment la prise en otage de l’ tat par les hommes
politiques et, cet État, devenu anti-démocratique, précipite le délitement de
la société : une société de plus en plus comminutive.
Avec le démantèlement de ses univers de référence, la société finit par
faire ici le lit des irrédentismes infra-étatiques, des insurrections armées,
dont le continent a été le théâtre tragique, au cours du XXè siècle.
La conséquence est alors paradoxale : en délégitimant sa mission
régalienne, qui est la préservation des droits individuels et collectifs des
citoyens, l’homme politique parvient à dissoudre l’unité substantielle de
l’État et de la société.
Dès lors, l’analyse sociologique peut s’autoriser le droit d’opérer la
nécessaire distanciation critique face aux postulations du politique dans le
champ de l’État et de la société. Une distanciation critique qui renvoie dans
le champ de la modernité : au soupçon de Hegel, au doute de Max Weber, à
la distance réflexive de l’École de Francfort, ou au rapport sagittal de
Foucault. Toutes ces postures visent à mettre en perspective la condition de
l’éthos de la modernité (Foucault), i.e. une attitude de modernité plutôt que
sa périodisation ou son contenu (kant). Attitude, éthos de modernité, qui
oblige à assumer dans l’actualité du rapport au monde : « une manière de

20Ibid.
21 P. Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, op.cit., p. 197 sq.
22Ibid., pp.287-288.
23Ibid.
34
??penser et de sentir, une manière aussi d’agir et de se conduire, qui, tout à la
fois, marque une appartenance et se présente comme une tâche ».
En d’autres termes, « être moderne », ce n’est pas adhérer (…) à la
rupture de la tradition (…) à l’attrait pour l’éphémère : c’est prendre une
certaine attitude à l’égard de ce mouvement perpétuel, c’est tenter de
24ressaisir ce qu’il y a d’éternel au sein même de l’instant présent.»
En problématisant la relation entre l’ tat et la société, l’homme politique
oblige à conclure au caractère inabouti de leur modernité démocratique ; il
consacre l’incapacitation de l’État à s’adapter aux impératifs de
transformation de la société : le citoyen cesse d’être la mesure de la société ;
la société cesse d’être la mesure de la démocratie.
Or, il y a en surplomb dans l’idée de citoyenneté une réalité
fondamentale : l’antériorité de la communauté d’appartenance par rapport
aux acteurs sociaux. Situation de surplomb qui est à distinguer de celle
postulée par M. Maffesoli, entre le symbolique et le social (cf. infra).
A).La première conséquence de cette antériorité constitutive, c’est la
prééminence de la liberté et de l’autonomie collectives face à la liberté et à
l’autonomie individuelles.
Toute société qui subvertit cette prééminence collective au profit des
droits individuels ou encore au profit des intérêts partisans, contribue à
« l’incapacitation politique de la démocratie » : la démocratie suppose un
sujet démocratique, i.e., le citoyen, et non l’individu. Et ce citoyen s’inscrit
dans le projet du vouloir-vivre commun, à la différence de l’individu qui
milite pour la liberté individuelle, en dépit de l’assimilation qu’opère la
théorie libérale entre ces deux catégories d’acteurs : « Prenant la partie pour
le tout, les doctrinaires libéraux prétendent défendre la liberté individuelle
tout en ignorant sa dimension collective, c’est-à-dire l’existence des
communautés et l’exigence de maîtrise collective inhérente à la
25démocratie ».
B). La deuxième conséquence c’est l’ouverture (à) l’autre, le respect (de)
l’autre, comme principes fondateurs de ce vouloir-vivre commun : cette
ouverture, ce respect portent témoignage d’une citoyenneté assumée : c’est
l’acception d’une certaine forme de violence symbolique (Bourdieu).
Ainsi donc, l’attitude au temps fixe notre rapport à la modernité ;
l’écoute de la société fixe notre rapport à la modernité étatique ; le respect
de l’autre détermine notre responsabilité citoyenne.





24 A. De Benoist, « Pourquoi la démocratie doit être réinventée », Eléments, n° 132,
juilletseptembre 2009, p.47.
A. de Benoist, Id.
35
?III.L’EFFICACITÉ SYMBOLIQUE ET LA CONSTRUCTION DE LA
RÉALITÉ SOCIALE

La transparence du monde social renvoie en l’occurrence aux mythes et
aux métaphores « qui permettent aux hommes politiques de vivre dans un
monde dont les causes sont simples et ordonnées, et dans lequel les solutions
sont apparentes ».
Nous sommes là face au refus du volontarisme épistémologique ; une
telle posture assimile la société à un ensemble de choses et non plus à une
communauté humaine composée d’êtres pensants, qui agissent et décident en
fonction de mobiles autodéterminés, finalisés. Une sociologie de l’action
doit au contraire souligner fortement la relation essentielle qui existe entre la
pratique des acteurs, qui est toujours finalisée, et les stratégies auxquelles ont
recours les acteurs pour parvenir à leurs fins. En sorte que la réalité sociale
demeure sans cesse intransparente, car ces stratégies subsument opacité et
ambigüité, qui sont « une dimension délibérément recherchée et entretenue,
irréductible à une objectivation théorique complète ».
Postuler la transparence de la réalité sociale revient donc à nier, volens
nolens, ce double caractère (opacité et ambigüité) de la stratégie que l’on
ramène alors à « un plat comportement ». Ce qui pose, une nouvelle fois, la
26complexité de l’intelligence de la réalité. Et cette mise en transparence du
social se déploie à partir d’une double exigence : la classification et
27l’explication .
Ainsi « le discours politique classe les personnes, il classe aussi les
choses : institutions, événements, mouvements sociaux, discours. Sont
sollicitées les taxinomies binaires les plus ordinaires : ami/ennemi,
ordre/désordre, légitime/ illégitime, moderne /archaïque, vrai/faux,
28juste/injuste, privé /public, etc. »
L’explication des phénomènes sociaux par le discours politique, puise
alors à deux registres, à forte légitimité : le sens commun et l’analyse
scientifique, i.e. la doxa et le logos. Le discours politique fait appel, ici, à un
usage stratégique du silence : « Les politiques ne peuvent tout expliquer, il
leur faut donc taire ce qui déborde des matrices de lecture qu’ils
29proposent ».
Par ailleurs, sur ce marché du symbolique, les politiques ne prétendent
pas innover : « églises, intellectuels, artistes, médias travaillent aussi à
accréditer telle ou telle vision du monde social ». Dans un article célèbre,
Claude Lévi-Strauss décrivait ainsi le rôle du chaman : fournir « un
langage », « rendre pensable ». Les hommes politiques font-ils « autre


27Chr. Le Bart, op.cit. p.76.
28Ibid.
29 Chr. Le Bart, op.cit. p.76
36

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