DÉMOCRATISME ET MISÈRE POLITIQUE EN AFRIQUE

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L’Afrique a un rapport paradoxal avec la démocratie. Elle la réclame, la revendique en même temps qu’elle la redoute et en sape de l’intérieur les conditions de succès. Ses élites en appellent à l’Etat de droit mais abhorrent l’égalité politique qu’il implique. Les revendications démocratiques soulevées ça et là en Afrique sont devenues une ruse dont se servent les cadres nationaux pour assurer entre eux la « tournante » du pouvoir. A travers l’exemple congolais, cet essai éclaire les blocages internes de la vie politique africaine et aide à comprendre l’enlisement actuel des processus démocratiques sur le continent.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296284234
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JEAN-ROGER ZIKA

DÉMOCRATISME ET MISÈRE POLITIQUE EN AFRIQUE
LE CAS DU CONGO-BRAZZA VILLE

L'Harmattan 7, rue de l'Ecole - Polytechnique 75005 Paris

L'auteur Jean-Roger Zika est né en 1954 à Brazzaville. Étudiant successivement à Cuba (~a Havane), en France (Universités de Besançon et Paris-Sorbonne) et aux États-Unis (Muncie BaIl State University, Indiana), il est l'auteur d'une thèse de doctormsurH~to"eetraûonali~. Actuellement, il enseigne la philosophie dans le SudOuest de la France et collabore à deux revues: Autres Temps et Singulier-pluriel.

(ô L'Harmattan 2002 ISBN: 2-7475-2241-5

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ÀM- Th. Choffel
Pour son an,itié et sa générosité

REMERCIEMENTS Je voudrais remercier tout particulièrement mon collègue Franck Aigon tant pour ses remarques et ses objections stimulantes que pour sa patience. Et je dis toute mon amitié à Gilles Clamens et à Michel Mingam qui ont accepté la tâche ingrate de relire le manuscrit. Jean-Claude Coussirat trouvera ici la marque de ma vive reconnaissance pour son assistance technique très efficace.

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L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. rel s~ croit le maître des autres, qui ne laisse pas d'être plus esclave qu'eux. Comment ce changement s'est-il fait? Je l'ignore. Qu'est-ce qui peut le rendre légitime? Je crois pouvoir résoudre cette question. J. J. Rousseau, Du Contrat social, I, 1.

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Introduction

L' Aftique a un rapport paradoxal avec la démocratie. Elle la réclame, la revendique en même temps qu'elle la redoute et en sape de l'intérieur les conditions de succès. Ses élites rêvent de liberté d'expression, de pluralisme, d'alternance politique ou de multipartisme. Elles en appellent à l'Étal' de droit, mais elles abhorrent l'égalité politique qu'il implique. L'idée de devoir renoncer à la position hégémonique et au statut social que leur confère le maintien des populations africaines dans l'obscurantisme, l'analphabétisme ou l'illettrisme les. effraie. Ainsi, les revendications démocratiques soulevées çà et là en Mrique sont devenues une ruse dont se servent les cadres nationaux pour assurer entre eux la "tournante" du pouvoir. C'est en

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tout cas ce qu'illustre l'exemple du Congo-Brazzaville. En mettant fin. au règne du monopartisme en 1991, la Conférence Nationale congolaise avait relancé le débat démocratique dans tout le pays 1. Elle a réveillé l'opinion publique qui s'était mise alors à célébrer, à travers les journaux, la radio ou la télévision, l'avènement de la démocratie avant la lettre. Est apparue, à cette occasion, une presse dite "libre" et qui a propagé un ensemble de représentations, d'idées et de croyances sur la démocratie. Les démocrates congolais ont alors promu ce qu'ils ont appelé la "Nouvelle pensée politique congolaise". Une émission télévisée assurait même sous ce titre l'ascension des jeunes recrues qui venaient apporter du sang neuf à la classe politique congolaise. Avec les échéances électorales que prévoyait la nouvelle Constitution - une constitution d~ailleurs déjà caduque, puisqu'elle n'a duré que ce que durent les constitutions congolaises, à savoir le temps d'un
mandat présidentiel

-, le

débat public sur le thème de la

démocratie s'est ai1Ïmé,ravivant du même coup les passions politiques. C'est dans ce contexte que s'est constituée une pensée politique congolaise pour. défendre les grandes valeurs de la démocratie: représentativité, multipartisme, séparation des pouvoirs, droit de vote, élection au suffrage universel, etc. Cette pensée, qui était censée éclairer et soutenir l'effort
1. Convoquée le 25 février 1991, par le Président en exercice contraint de renoncer au régime de parti wrique, la Conférence Nationale Souveraine réwrit 1100 personnes qui représentaient des partis politiques et des associations diverses: cultuelles, syndicales, hwnanitaires, etc. Elle décida de l'organisation d'WI référendwn constitutionnel et de la tenue d'élections démocratiques et mit sur pied WIorgane de transition, le Conseil supérieur de la République arm de procéder à l'exécution de ses décisions.

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de démocratisation des institutions p.our promouvoir la liberté politique et les droits du citoyen, a pourtant sombré dans la manipulation idéologique. Elle .s'est mise à utiliser l'attrait des revendications démocratiques pour faire arbitrer par le peuple, qui croyait, en allant aux urnes, participer à la construction d'une société plus juste, une lutte pour le pouvoir entre les élites ethniques du pays. À la place d'une pensée de la démocratie, c'est-à-dire d'un effort de réflexion sur les voies et moyens pour réaliser, dans le contexte congolais, un État de droit, nous avons eu un passionnel panégyrique de l'idéal démocratique à visée purement électoraliste. De là est né ce que nous appelons volontiers le "démocratisme", une idéologie qui exploite les valeurs de la démocratie et dresse, au nom de cette même démocratie, les populations les unes contre les autres sur la base de considérations claniques dans le seul but d'assurer l'hégémonie politique d'un leader ethnique ou d'un parti régionaliste. Incapable de penser l'etrectuation de la démocratie, donc d'imaginer les moyens pratiques permettant d'instaurer, au Congo, un régime qui garantirait la liberté et l'égalité des citoyens sans distinction d'appartenance ethnique, la "Nouvelle pensée politique congolaise" s'est avérée n'être qu'un jacuzzi cérébral qui agite et brasse des idées, des sentiments et des opinions générales là où il faudrait penser au présent les conditions concrètes de la vie démocratiqQe. Elle est devenue un dÎscours qui oeuvre cpntre la réalisation effective de la démocratie tout en se réclamant d'elle. Le résultat en est que le Congo, qui devait faire en principe l'expérience d'une vie démocratique, n'a connu, depuis la disparition Il

officielle du régime marxiste en 1992, que des affrontements militaires, des luttes entre milices ethniques et même la guerre civile la plus meurtrière de l'histoire de ce pays qui continue à en subir les effets. Aujourd'hui, le Général Sassou Nguesso, vainqueur de cette guerre, a transformé sa victoire militaire en succès électoral, après avoir neutralisé les leaders de l"opposition et s'être taillé une Constitution sur mesure. Une fois de plus, dira-t-on, la démocratie congolaise est mal partie. Ce qui donne de nouveau l'occasion aux tenants du "démocratisme" de fustiger le cynisme de la classe politique. Ils s'en démarquent opportunément pour l'accuser, comme à l'accoutumée, de vouloir, selon l'expression consacrée des démocrates congolais, "se servir au lieu de servir". Par où ils en viennent à diaboliser le politique et à faire l'unanimité contre lui au point de le

contraindreà faire amendehonorable 2 . L'aveu obtenu, le politique peut alors se .réconcilier avec ses accusateurs, rendant ainsi sans objet toute poursuite judiciaire. Et du même coup, toute investigation sur les causes plus profondes du drame politique congolais s'avère nulle et vaine. Est ainsinié tout autre diagnostic sur le tournant tragique. des tentatives démocratiques au
Congo. Dans ce cas, les questions essentielles qui renvoient

2. "J'asswne", tel fut par exemple le mot du président D. Sassou Nguesso en guise de réponse aux conférenciers et à tous ses calomniateurs qui l'accusaient de toute sorte de crimes contre la nation. Le président de la République, qui ne prit pas" part à la Confére~c~. nationale, choisit de répondre en prononçant de son palais un discours télévisé dans lequel il acceptait d' asswner toutes les accusations. Ce discours fut précisément publié sous le titre devenu célèbre: J'assume.

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à la signification réelle de cette démocratie que revendique l'opinion publique congolaise, à ses conditions de réalisation, au rôle politique de l'ethnicité dans le jeu politique congolais, au rapport du citoyen avec la loi ou encore à la collusibn de l'élite intellectuelle et technocratique avec la classe politique se trouvent occultées et écartées du débat public. De sorte que l'idée, de démocratie dont se réclament les démocrates congolais, plus assoiffés d'élections et de "liberté" que de justice sociale, repose sur un impensé qui la rend équivoque et idéologiquement exploitable à l'envi. Veut-on restaurer une démocratie de la palabre conformément à une tradition africaine qui consacre le moralisme, comme le montrent les appels incessants des élites congolaises à la réconciliation, au pardon, au "dialogue sans exclusive" ou à la formation d'un "gouvernement d'union nationale" ? Ou vise-t-on au

contraire l'émancipation politique - de l'individu, le
dépassement de l'homme tribal et la formation du citoyen, donc l'instauration d'une démocratie moderne, comme semble l'indiquer - la référence permanente de l'idéologie démocratique congolaise aux droits de l'homme? À ces interrogations, le démocratisme se' dérobe parce qu'elles obligent à faire de la démocratie non plus un simple objet d'exploitation idéologique en vue de la conquête du pouvoir mais un projet politique à réaliser. Par où les démocrates congolais refusent de penser ce qu'ils veulent et de vouloir ce qu'ils pensent. En dénonçant ici les égarements de l'idéologie démocratique, nous entendons réagir à notre tour, comme beaucoup d'autres l'ont fait avant nous sous des formes diverses, contre la scandaleuse criminalisation de la 13

"démocratie" au Congo Brazzaville, depuis les événements de 1993. Nous voulons amener le démocratisme africain, congolais en particulier, .~penser les problèmes de l'égalité sociale et de la justice distributive qu'il ,ne cesse de refouler comme si pour lui la réalisation de la démocratie importait moins que l'instrumentalisation idéologique des valeurs qu'elle représente.

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I Arguments

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Le désenchantement démocratique

Pourquoi, au Congo, le retour à la démocratie, salué pourtant en grande pompe par une fastueuse Conférence nationale en 1991, n' a-t-il été qu'un feu de paille? Pourquoi la Constitution adoptée à 96% par référendum en mars 1992 n' a-t-elle pas survécu au premier mandat présidentiel? Comment comprendre que l'accès au pouvoir de Pascal Lissouba élu au suffrage universel direct le Il août 1992, avec une majorité écrasante de 61,32%, se soit soldé par un désenchantement national et une longue guerre meurtrière au terme de laquelle, l'àncien président, tenant du monopartisme et adepte de la personnalisation du pouvoir, s'est réinstallé au sommet de .l'État comme si de rien n'était, au point de s'être taillé aujourd'hui une Constitution sur mesure? Qu'est-ce qui rend ainsi impossible une démocratie durable dans cette contrée du continent africain devenue une référence en matière de

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coups d'État?

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Pour comprendre les raisons de l'impasse démocratique au Congo, il faut désormais, nous semble-t-il, dépasser la logique de la bouc-émissairisation du politique que fait valoir l'idéologie démocratique congolaise. Cette dernière ne cesse d'incriminer les leaders nationaux en les rendant responsables de tous les maux. Elle procède comme si, audelà des personnalités visées, il n'y avait pas de causes plus profondes qui expliquent l'enlisement politique permanent de ce pays. De ce fait, elle détourne les esprits d'une réflexion sur les valeurs politiques qui dominent la vie publique congolaise et auxquelles chacun adhère de façon tacite, sapant ainsi à la base toute tentative d'invention
démocratique. L'idéologie démocratique congolaise occulte

par là même le seul questionne~ent susceptible de nous éclairer sur les obstacle~ de la démocratie au Congo. C'est pourquoi déjouer la ruse idéologique par laquelle le démocratisme fait, à chaque crise, jouer aux leaders nationaux le rôle de victime expiatoire, comme pour éviter de s'interroger sur les' causes réelles du drame politique congolais, est devenu une condition nécessaire si on veut dépasser les faux-semblants et situer les véritables responsabilités du désenchantement démocratique devenu, ici, chronique.

Le Congo et l'invention démocratique
On le sait, après avoir défendu l'idée, .chère aux
1. Rappelons qu'après un règne sans partage de près de 13 ans (de 1979 à 1992), l'ancien Président, le Général Denis Sassou Nguesso a quitté le pouvoir à la suite des élections démocratiques. TIa reconquis le pouvoir par les armes en remportant la guelTe déclenchée par, Pascal Lissouba à la fm de son mandat.

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idéologies 'de l'indépendance, d'une démocratie proprement africaine qui accordait la 'vie démocratique avec le règne du parti unique, l'élite congolaise a finalement adhéré elle aussi à la défense d'une démocratie concurrentielle. Ce progrès de la conscience politique avait été salué par la Conférence nationale souveraine qui avait doté le pays d'u~e nouvelle Constitution fondée sur le multipartisme, la liberté d'expression et les élections démocratiques. Les institutions de l'État furent établies sur la base du suffrage universel avec acceptation de l'alternance. politique. Elles avaient prévu un parlement à deux chambres et un exécutif de type présidentiel. Par ailleurs, le législateur avait prévu le contrôle de l'action gouvernementale par l'Assemblée nationale, contrôlée elle-même par l'opinion publique. C'est ainsi que le Congo a fait, le temps d'un quinquennat, l'expérience d'une vie démocratique. Des élections présidentielles à deux tours ont permis 9' évincer un président à vie. La souveraineté populaire est alors devenue le fondement de l'exercice du pouvoir. Sur tout le territoire, une presse libre s'est développée. Caricaturistes, tribuns, propagandistes, journalistes en herbe, etc. ont proliféré comme jamais dans l'histoire politique du Congo. Pourtant, force est de constater qu'une telle expérience n'a pu être prolongée au-delà d'une législature pour servir de fondement à une vie démocratique plus durable. Les limites d'une conscience de la démocratie réduite à la revendication de la liberté politique et à l'électoralisme ont eu pour effet, d'une part, de faire de la liberté d'expression et du droit de vote le tout de la démocratie, et, d'autre part, d'occulter, voire d'étouffer, une exigence démocratique plus fondamentale, celle de l'égalité sociale qui aurait

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permis d'enrayer le paupérisme et donc d'apaiser les tensions sociales, lesquelles ont fini par saper les efforts de l'ouverture politique au Congo.
1.- Droits politiques et démocratie

Les lettrés congolais et l'ensemble de la classe politique n'ont voulu voir dans la démocratie conquise qu'un système politique. Ils l'ont volontiers assimilée au multipartisme et à l'électoralisme. Ces deux critères .sont, pour l'idéologie démocratique congolaise, ce qui constitue l'essence même de la démocratie. Pour elle, la démocrati~ s'épuise dans le pluralisme et, par suite, dans l'alternance politique qui permet aux différents membres de l'élite congolaise, impatients de commander à leur tour, d'accéder au pouvoir. Une telle vision s'inscrit dans l'orientation d'une opinion africaine dominante qui voit aujourd'hui dans l'organisation des élections libres, l'apparition d'une presse "indépendante" et la prolifération des partis politiques l'accomplissement de la démocratie. Dans son essai sur la démocratie en Côte d'Ivoire, T. D. Bakary Akin, invoquant l'autorité' de Claude Lefort, reproduisait ainsi les principaux traits de cette conception de la démocratie: "1. La légitimité du pouvoir est assurée du fait que les dirigeants sont issus d'une consultation populaire qui permet à une majorité de se dessiner et de donner ainsi figure à la volonté générale; 2. Cette pro'cédure implique une compétition entre deux postulants au moins, hommes, équipes ou partis;

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3. La compétition suppose à son tour la liberté d'organisation et d'expression des partis; 4. La répétition de la consultation à intervalles réguliers commande encore la protection de la minorité (ou des minorités) et, en particulier, sa représentation permanente dans la ou les assemblées où sont réitérées, dans ces intervalles, des consultations sur des mesures d'intérêt public; 5. La puissance politique est limitée; elle garantit l'indépendance du pouvoir judiciaire, seule susceptible d'assurer dans les limites de la loi les libertés et la sécurité du citoyen; 6. D'une façon générale, le pouvoir est luimême soumis à la loi; il revient à une assemblée représentative du peuple entier de modifier les lois ou d'~n créer des nouvelles" 2. Les expressions: consultation populaire, conlpétition, liberté d'expression des partis, etc. traduisent clairement l'esprit des exigences démocratiques telles qu'elles s'expriment dans le discours des élites africaines. Elles font apparaître sans ambiguïtés que l'enjeu de la démocratie africaine reste le droit des lettrés d'accéder, au-delà de leurs divisions ethno-idéologiques, aux co~andes de l'État. C'est pourquoi la liberté revendiquée renvoie plutôt à un ensemble de droits politiques: droit de vote, droit d'association ou liberté d'expression, qui n'aboutissent en fait qu'à aménager les règles de la compétition politique
. ,

2. Claude Lefort, Éléments d'une critique de la bureaucratie, cité par T. D. Bakary Akin, La démocratie par le haut en Côte d'Ivoire, Paris, L'lIannattan,1992,p.20.

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