Des engagés pour la cause des droits de l'homme en Egypte

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Cet ouvrage examine, en termes d'action collective, la lutte pour la défense des droits de l'homme en Egypte, amorcée au début des années 80, tout en s'intéressant à la mobilisation et à la contre-mobilisation. L'engagement est pris comme angle d'attaque et les droits de l'homme comme cause.

Publié le : mercredi 1 avril 2009
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EAN13 : 9782296223790
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Des engagés pour la cause des droits de l'homme
en Egypte@ L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan l@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-08190-1
EAN: 9782296081901Aliaa Saraya
Des engagés pour la cause des droits
de l'homme en Egypte
L'HarmattanOuvrages du même auteur
SARA YA, Aliaa. Dawlet al qanoun : al dawla al masréya mésalan (L'Etat
de droit - l'exemple de l'Etat égyptien). Le Caire: Centre d'études et de
recherches des pays en voie de développement - Faculté d'économie et de
science politique - Université du Caire, novembre 2007. Collection
« Karasat al tanméya » (<< Cahiers du développement»), n° 21. Ouvrage en
arabe et en français.Remerciements
Ma reconnaissance va en premier lieu à M. Jean Leca pour avoir accepté de
diriger la thèse de doctorat en science politique intitulée « Les organisations
des droits de l'homme en Egypte : analyse d'un engagement pour la défense
d'une cause» et dont cet ouvrage est le fruit, et m'avoir comblée de ses
conseils précieux et de ses inspirations. Ma gratitude va à Mme Sophie
Duchesne qui a recommandé la publication de cette thèse que j'ai soutenue
publiquement le 12 juillet 2004 à l'Institut d'études politiques de Paris.
Merci beaucoup à M. Michel Bonneu et à Mme Mona Amer qui ont facilité
la correspondance avec I'Harmattan.
Mes remerciements vont aussi aux militants des droits de l'homme
égyptiens, africains et arabes interviewés, dans le cadre de cette thèse dont
cet ouvrage est le fruit, qui ont fait preuve d'ouverture, de patience et de
disponibilité, qui ont répondu à mes nombreuses questions et qui m'ont fait
partager leur expérience d'engagement associatif. Merci à ceux qui m'ont
permis d'avoir accès aux archives de leur organisation et même à leurs
documents personnels. Je remercie tout particulièrement deux militants
égyptiens qui ont accepté de me recevoir, infatigablement et à plusieurs
reprises, au cours de l'enquête de terrain menée au Caire du 7 mars au 5 juin
2000, et ce malgré les graves problèmes de santé qui ont entraîné leur
hospitalisation à cette même période. Je remercie également l'animateur de
l'unité de travail de terrain de l'Organisation égyptienne des droits de
l'homme qui m'a d'abord renseignée lors de mon bref séjour au Caire en
août 1999, pour ensuite m'aider à pénétrer le milieu enquêté. Enfin, je tiens
à remercier vivement deux militants de l'Organisation égyptienne des droits
de l'homme qui m'ont fourni, après l'obtention du doctorat en science
politique de l'Institut d'études politiques de Paris, ses récentes publications.Introduction
Limassol, Chypre, fin novembre - début décembre 1983. Le colloque
intitulé « La crise de la démocratie dans le monde arabe» se tient sous
l'égide du Centre d'études de l'unité arabe suite au refus de tous les
pouvoirs politiques arabes de l'accueillir sur leur territoire. Des participants
à ce colloque fondent l'Organisation arabe des droits de l'homme. Cette
dernière démarre ses activités au Caire mais échoue dans sa tentative
d'acquérir un statut légal selon un accord avec le ministère des Affaires
étrangères.
Le Caire, Egypte, avril 1985 - été 1989. L'Organisation égyptienne des
droits de l'homme voit le jour en tant qu'antenne nationale de
l'Organisation arabe des droits de l'homme. Elle intente, en 1987, un procès
auprès du Conseil de l'Etat pour contester le refus du ministère des Affaires
sociales de lui accorder un statut légal selon la loi n° 32 de 1964 sur les
associations sociales. Ses militants élaborent puis exécutent « le plan de
secours» ou « plan d'août 1988 » et font passer le statut de leur organisation
d'antenne à membre de l'Organisation arabe des droits de l'homme. Elle
mène, en 1989, une campagne pour la libération des aciéries en grève de
Helwan en s'appuyant sur les obligations internationales de l'Egypte. Deux
membres de son conseil sont arrêtés par la police égyptienne puis détenus
arbitrairement, emprisonnés et torturés.
Les années passent. En août 1993 se tient un atelier consacré à la discussion
de la stratégie d'action de l'Organisation égyptienne des droits de l'homme.
Fin décembre 1993, des débats déchirants émergent autour d'un rapport
rédigé par un militant dénonçant les transgressions relatives à la rédaction
de bulletins d'adhésion. Ce dernier est accusé de tenter, au titre d'animateur
marxiste ou communiste, de monopoliser l'organisation face à la
mobilisation croissante des nassériens en son sein. La cinquième assemblée
générale, tenue dans un climat lourd de suspicion, met officiellement un
terme au mandat du conseil sortant (fin mai 1991-fin janvier 1994), dont
cinq membres ont signé des lettres de démission, et s'achève par l'élection
d'un conseil transitoire. Courant 1994, un nombre considérable
d'animateurs et/ou d'adhérents de cette organisation font défection.
Cinq années s'écoulent. A partir de mi-mai 1999, la campagne contre la loi
n° 153 de 1999 sur les associations sociales amorcée dés 1998 et menée par
l'Organisation égyptienne des droits de l'homme et certains centres des
droits de l'homme régis par le Code civil s'intensifie. Parallèlement, les
campagnes médiatiques qui diffament ces organisations ainsi que leurs
militants s'accentuent, et les polémiques avec le ministère des Affaires
sociales se multiplient. Le 21 mai 1999, trois militantes font la grève de la
faim et s'installent au siège du Centre de l'assistance juridique pour lesdroits de l'homme en signe de protestation contre cette loi. Six jours plus
tard, elles rejoignent la marche pacifique d'une centaine de militants de
différentes associations sociales qui se dirigent vers le Parlement égyptien
lors de sa délibération du projet de cette loi et cessent leur grève de la faim.
Quatre militants parviennent à y entrer et présentent un rapport au comité
législatif précisant les revendications visant à libérer la vie associative. Juin
1999, des différends ébranlent ce centre et débouchent sur une scission
organisati on ne 11 e.
1- Mobilisation et contre-mobilisation: que révèlent ces quatre
épisodes?
Ces quatre épisodes, malgré la dissemblance de leurs acteurs (militants et
organisations) et le contexte immédiat en question, s'inscrivent dans
l'histoire d'une lutte pour la défense des droits de l'homme en Egypte
amorcée au début des années quatre-vingt. Ils dévoilent, d'une part, la
mobilisation de ces acteurs, allant de la fondation d'une organisation à une
grève de la faim, une marche pacifique ou des campagnes menées par une
ou plusieurs organisations, en passant par les débats autour de la stratégie
d'action d'une organisation. Ils révèlent, d'autre part, une contre-
mobilisation qui se manifeste aussi bien par des débats déchirants sur la
liquidation d'une des organisations, les défections de ses animateurs et/ou
adhérents, que par une scission organisationnelle. Cette lutte peut être
étudiée en termes d'action collective définie comme «toute action
concertée de un ou plusieurs groupes cherchant à faire triompher des fins
partagées» 1.Partant et afin de construire l'objet de recherche, deux grandes
questions sont posées: cette lutte peut-elle être examinée en se référant au
«paradigme identitaire» de l'action collective désigné également par
»2« théorie des nouveaux mouvements sociaux ? quels sont les outils qui
permettent d'analyser les organisations des droits de l'homme, autrement dit
quelles sont les questions que soulèvent dans le cas égyptien les angles
d'attaque privilégiés par la littérature sur ces organisations et qui porte sur
différents terrains d'investigation?
Le paradigme identitaire de ['action collective en question
Ce interroge en effet «les processus par lesquels les acteurs
»3 et analyse lescollectifs créent les solidarités et les identités collectives
« nouveaux mouvements sociaux» apparus dans les années soixante-dix. Se
I
Olivier Fillieule et Cécile Péchu. Lutter ensemble: les théories de l'action collective.
Paris: L'Harmattan, 1993, p. 9.
2Ibid, p. 121.
3 Ibid, p. 120.
10penchant sur quatre mouvements - entre autres ceux des droits de l'homme4,
Claus Offe compares le « nouveau paradigme» de l'action collective à son
devancier, celui de la mobilisation des ressources qui succède aux « théories
du comportement co llectif »6.
Les acteurs, les revendications, les valeurs et les modes d'action, tels sont
les axes qui permettent à cet auteur de dégager les caractéristiques des
« nouveaux mouvements sociaux »7 en opposition à « l'ancien paradigme ».
C'est, entre autres, l'organisation « d'action directe, de rue »8 visant à
convaincre ou à obtenir un soutien populaire basé en premier lieu sur
l'impact médiatique de cette action9, comme mode d'action privilégié par
10, qui est surtout mis en question« les nouveaux mouvements sociaux»
dans le cas égyptien. En effet, l'action des organisations des droits de
l'homme ne mobilise pas la population pour soutenir une position prise et
encore moins pour se rallier à un combat mené. Quant aux médias, ils jouent
plutôt un rôle dans la contre-mobilisation, en accusant ces organisations -
qui ont par ailleurs leurs propres réseaux d'information -, ainsi que leurs
militants, d'être des traîtres et des agents de ('étranger.
Si cela les différencie, entre autres, des « mouvements des droits de
l'homme» auxquels s'intéresse Claus Offe, le modèle selon lequel se
regroupent les organisations des droits de l'homme en Egypte les rapproche
»11 dont parledes « espaces de rassemblement (espaces d'agrégation)
Alberto Melucci. Notons que ce dernier évoque les « mouvements
4 Claus Offe. New social movements: challenging the boundaries of institutional politics.
Social research, winter 1985, vol. 52, n° 4, p. 828.
5
Ibid, p. 832.
6 Olivier Fillieule et Cécile Péchu. Op. cit., p. 25-71 et p. 75-116.
7 Claus Offe. Op. cil, p. 828-832.
8 Olivier Fillieule et Cécile Péchu. Op. cit.. p. 135.
9
Ibid
JO
Par ailleurs, les mouvements qui « articulent des revendications aux droits politiques
fondamentaux et aux droits de l'homme» ne sont pas, aux yeux de Hanspeter Kriesi, de
« nouveaux mouvements sociaux ». Ces derniers figurent parmi les six catégories de
« mouvements sociaux» que l'auteur identifie en croisant deux axes. Le premier permet de
distinguer les mouvements qui défient les autorités établies des contre-mouvements, qui
eux, défendent les droits établis et les privilèges. Le deuxième renvoie à trois paradigmes
(paradigme de l'autorité « authority paradigm », de la distribution « distribution
paradigm », et du style de vie « lifestyle paradigm ») qui permettent de décrire le
« déplacement du foyer du conflit politique qui s'est déroulé depuis la seconde moitié du
dix-neuvième siècle ». L'auteur estime que « l'idéal-type du nouveau mouvement social»
représente ces mouvements qui articulent des revendications au droit à un nouveau style de
vie ». Hanspeter Kriesi. The interdependence of structure and action: some reflections on
the state of the art. International social movement research, 1988, vol. 1, p. 358-359.
JI
Alberto Melucci. Mouvements sociaux, mouvements post-politiques. Revue
internationale d'action communautaire, automne 1983, n° 10/50, p. 14.
1112
revendicatifs» et souligne: « les conduites collectives se situent au niveau
d'une organisation sociale donnée et luttent contre le pouvoir qui gère un
système de normes et de rôles. L'action vise une répartition différente des
ressources, une adaptation fonctionnelle de l'organisation, une distribution
des rôles. Mais elle tend en même temps à casser les limites institutionnelles
de l'organisation et à dépasser son cadre normatif. Le conflit sort de et se déplace vers le système politique »13.
Contrairement à Klaus Eder qui essaye de voir si les «nouveaux
mouvements sociaux» peuvent être appréhendés en termes de « croisades
»14,morales, de groupes politiques de pression, ou de mouvements sociaux
Alberto Melucci souligne que les mouvements sociaux sont une
construction analytique qu'il convient de distinguer des objets empiriques15.
Il propose en effet de les analyser en partant des enjeux des conflits qui
permettront, à ses yeux, d'identifier les acteursl6. En outre, il précise: « les
conflits contemporains sont, dans leurs caractéristiques empiriques, des limités; ils se manifestent sur des «issues », sur des questions
déterminées et mobilisent des acteurs variables. Ils se reproduisent
cependant très facilement et ils se déplacent une fois institutionnalisés sur
17.d'autres aires du système social»
Il souligne: « On a parlé à ce propos de structures segmentées, réticulaires,
polycéphales. Le mouvement est composé d'unités diversifiées et
autonomes qui consacrent à leur solidarité interne une partie importante de
leurs ressources. Un réseau de communication et d'échange maintient
cependant ces cellules en contact entre elles; des informations, des
individus, des modèles de comportement circulent dans ce réseau, passant
d'une unité à l'autre et favorisant une certaine homogénéité de l'ensemble.
Le leadership n'est pas concentré mais diffus; en outre il est limité à des
objectifs spécifiques et divers individus peuvent assumer des rôles de
18.leaders, pour exercer des fonctions déterminées» Partant, il estime:
« Plutôt que de mouvements, on devrait parler d'espaces de rassemblement
(espaces d'agrégation) : il existe entre les jeunes, les femmes, dans le champ
de l'écologie et de la contre-culture, un réseau «diffus» de groupes, de
12
Alberto Melucci. Société en changement et nouveaux mouvements sociaux. Sociologie et
société, octobre 1978, vol. X, na 2, p. 38.
13Ibid.
14Klaus Eder. The « new social movements» : moral crusades, poJiticaJ pressure groups, or
social movement ? Social research, winter 1985, vol. 52, n° 4, p. 869-890.
15
Alberto Melucci. Partir des conflits pour analyser les mouvements sociaux. Revue
internationale d'action communautaire, automne 1983, na la/50, p. 43.
16Ibid., p. 42.
17Ibid., p. 43.
18Alberto Melucci. Mouvements sociaux, mouvements post-politiques. Op. cil., p. 14.
12points de rencontre, de circuits de solidarité qui différent profondément de
l'image de l'acteur collectif organisé politiquement »19.
Des outils pour analyser les organisations des droits de l'homme
La deuxième grande question s'inspire plus ou moins de la thèse d'Ehrard
Friedberg qui souligne: « l'étude des organisations peut être considérée
comme une modalité particulière, et j'ajouterais particulièrement féconde,
pour réfléchir sur l'action collective, c'est-à-dire en dernière instance sur
»20.l'émergence et le maintien de la régulation sociale Cette question invite
à se pencher sur les angles d'attaque privilégiés par la littérature consacrée
aux organisations des droits de l'homme qui couvre différents terrains
d'investigation.
Favorisé dans les recherches consacrées au monde arabe, le premier angle
d'attaque étudie ces organisations en termes d'Etat/société civile21. Quant au
deuxième, il s'intéresse aux enjeux politi~ues relatifs à l'émergence de ces
3. Appliqués au cas égyptien, cesorganisations22, en premier lieu au Maroc
deux angles d'attaque posent la question de l'identification des acteurs. Tout
d'abord, s'attacher à la mention explicite du terme «droits de l'homme»
dans le nom d'une organisation entraînera l'occultation d'au moins deux
centres. Le premier, fondé par un ancien animateur de l'Organisation
égyptienne des droits de l'homme et du Centre de l'assistance juridique pour
les droits de l'homme, renvoie au Centre arabe pour l'indépendance de la
justice et des professions juridiques. Le deuxième, le Centre Hicham
Moubarak pour le droit, est créé par d'anciens animateurs du Centre de
l'assistance juridique pour les droits de l'homme et suite à la scission
19 Ibid
20 Ehrard Friedberg. Organisation et action collective. Dans Action collective et
mouvements sociaux. Sous la direction de François Chazel. Paris: Presses universitaires de
France, novembre 1993, p. 226.
21
Voir à ce propos et à titre d'exemple: Saad Eddin Ibrahim. Crises, elites and
democratization in the arab world. Middle east journal, spring 1993, vol. 47, n° 2, p. 292-
305. Augustus Richard Norton. The futur of civil society in the middle east. Middle east
journal, spring 1993, vol. 47, p. 205-216. Jill Crystal. Authoritarianism and its adversaries
in the arab world. World politics, 1994, vol. 46, n° 2, p. 262-289. Joseph Maïla. Les droits
de l'homme sont-ils « impensables» dans le monde arabe? Les cahiers de l'orient, 1991,
n° 21-22, p. 322-342.
22 Voir à titre d'exemple: Mohamed Karem. La question des droits de l'homme au
Maghreb. Acteurs et espace d'une revendication. Annuaire de l'Afrique du nord, 1995,
vol. 34, p. 207-225. Mohamed Mouaqit. Le mouvement des droits de l'homme au Maroc -
du Makhzen à l'Etat de droit. Annuaire de l'Afrique du nord, 1995, vol. 34, p. 271-287.
23Voir à ce propos: Alexander Mehdi Bennouna. Le mouvement des droits de l 'homme au
Maroc - nouveaux enjeux politiques. Mémoire de DEA - Etudes politiques. Paris: Institut
d'études politiques de Paris, 1992. Constantin BilaI. Les mouvements des droits de
l'homme au Maroc en quête de citoyenneté. Hommes et libertés, décembre 1992, n° 70, p.
48-53. Mohamed Mouaqit. Op. cil.
13organisationnelle qu'a connue ce dernier. En outre, l'énumération, afin de
délimiter les organisations étudiées, d'un ensemble de textes juridiques
régionaux et/ou internationaux conclus dans le domaine des droits de
l'homme, ne serait-ce que la Charte internationale des droits de l'homme24,
risque d'être réductrice. La lutte pour la défense des droits de l'homme ne se
réduit pas à l'action des organisations qui se réfèrent à ces textes, ne serait-
ce que ceux signés et/ou ratifiés par l'Egypte.
Si la question de l'identification des acteurs se pose en ces termes, celle
relative à la construction d'un échantillon « d'organisations» des droits de
l'homme se pose en tentant d'étudier ces organisations en Egypte à partir
d'un troisième angle d'attaque et d'un quatrième. Appliqué notamment dans
l'étude de ces organisations en Afrique25, en Amérique latine26 et en
Indonésie27, le troisième se penche principalement sur leur rôle et leurs
stratégies d'action. Quant au quatrième, il s'intéresse à l'insertion des
organisations nationales des droits de l'homme dans les réseaux
internationaux et parfois transnationaux des droits de I'homme, notamment
celles œuvrant en Amérique latine28 ou dans le monde arabe29.
Exigeant l'énumération des «organisations» étudiées, ces deux angles
d'attaque soulèvent cette question dans le cas égyptien. Tout d'abord,
notons que s'attacher à l'appellation « organisation» implique la prise en
24 La Charte internationale des droits de l'homme comprend la Déclaration universelle des
droits de l'homme adoptée en décembre 1948, le Pacte international relatif aux droits
économiques sociaux et culturels, ainsi que le Pacte international relatif aux droits civils et
politiques. Ces deux pactes ont tous deux été adoptés en décembre 1966 et sont entrés en
vigueur respectivement en janvier 1976 et en mars 1976. Enfin, citons les deux protocoles
facultatifs se rapportant à ce dernier pacte, et par la suite à la Charte internationale des
droits de l'homme, celui relatif au recours individuel et celui visant à abolir la peine de
mort, adoptés respectivement en décembre 1966 et en décembre 1989 et entrés en vigueur
respectivement en mars 1976 et en juillet 1991.
25 Voir à ce propos et à titre d'exemple: Claude E. Welch. Protecting human rights in
Africa - strategies and roles of non governmental organi=ations.Philadelphia: University
of Pennsylvania press, 1995. Susan Waltz. Making waves: the political impact of human
rights groups in north Africa. The journal of modern African studies, 1991, vol. 29, 3,n°
481-504.~.6
Voir à ce propos et à titre d'exemple: Diego Garcia-Sayan. Non-governmental
organizations and the human rights movement in Latin America. Transnational
associations, july-august 1992, n° 4, p 207-211.
27 Voir à ce propos: Muhammad Hikam. Democratization, human rights issues and the
political role of NGOs in Indonesia. Indonesian quarterly, july-september 1998, vol. 26,
n° 3, p. 206-219.
28 Voir à ce propos: Alison Brysk. From above to below - social movements. the
international system and human rights in Argentina. Comparative political studies, october
1993, vol. 26, n° 3, p. 259-285.
29 Voir à ce propos: Ibrahim Awad. The external relations of the arab human rights
1, p. 59-75.movement. Arab studies quarterly, winter 1997, vol. 19, n°
14compte de deux organisations: l'Organisation arabe des droits de l'homme
et l'Organisation égyptienne des droits de l'homme; et l'omission non
seulement des centres des droits de 1'homme mais aussi des groupes
égyptiens d'Amnesty international. En outre, partir du statut juridique
« d'association» pour identifier les organisations susceptibles de faire
l'objet de la recherche risque d'être réducteur dans le cas égyptien. En effet,
fondée en avril 1985, l'Organisation égyptienne des droits de l'homme n'a
obtenu un statut légal qu'en juin 2003 selon la loi n° 84 de 2002 sur les
]associations sociales malgré le procès qu'elle a intenté en 987 auprès du
Conseil de l'Etat pour faire appel au refus du ministère des Affaires sociales
]de lui accorder un statut légal selon la loi na 32 de 964 sur les associations
sociales. Cela a poussé, entre autres, les fondateurs des centres des droits de
l'homme, dans les années quatre-vingt-dix, à recourir au Code civil pour
enregistrer ces derniers en tant qu'entreprises civiles ou d'avocats à but non
lucratif. Fondée en ]983, l'Organisation arabe des droits de l'homme, quant
à elle, n'a obtenu qu'en mai 2000 un statut légal selon un accord avec le
ministère des Affaires étrangères. La tentative de signer un similaire
se solde par un échec pour une éventuelle section égyptienne d'Amnesty
]international dont les groupes locaux ont été créés à partir de 986.
Le cinquième angle d'attaque se propose d'étudier ces organisations à partir
de la sociologie des organisations. Appliquer cet angle d'attaque, privilégié
dans l'étude des organisations oeuvrant dans le monde arabe30 parfois au
Maghreb3l, au cas égyptien peut alimenter le débat sur le fonctionnement
interne des organisations tel qu'évoqué, à titre d'exemple, par Catherine
Ballé32. Le sixième, appliqué à différents terrains d'investigation33, vise à
mettre à l'épreuve la thèse selon laquelle les organisations nationales des
droits de l'homme peuvent être un exemple d'importation de la référence de
30
Voir à ce propos: Jill Crystal. The human rights movement in the arab world. Human
rights quarterly, august 1994, vol. 16, 3, p. 435-454. Ahmed Ben Othman. Maghreb-n°
Machrek: les mouvements des droits de l'homme. Les cahiers de l'orient, 1990, 19,n°
p.205-217.
31Voir à ce propos et à titre d'exemple: Ahmed Ben Othman. Tunisie -]a Ligue des droits
de l'homme. Les cahiers de l'orient, 1990, n° 19, p.219-221. Ahmed Ben Othman.
Maroc -les organisations non-gouvernementales. Les cahiers de {'orient, 1990, n° 19,
p.231-235. Ahmed Ben Othman. Maghreb-Machreck: les mouvements des droits de
['homme. Op. cil.
32 4èmeCatherine Ballé. Sociologie des organisations. édition. Paris: Presses universitaires
de France, 1998, p. 104.
33 Voir à ce propos: Ioulia Grigorieva-Maes. Les ONG russes de défense des droits de
{'homme, un exemple d'importation d'une société civile de type occidental en Russie-
étude d'un échantillon d'ONG moscovites. Mémoire de DEA - Etudes politiques. Paris:
Institut d'études politiques de Paris, 1998. Marguerite Rollinde. Le mouvement marocain
des droils de {'homme - entre consensus national et engagement citoyen. Préface
d'Abderrahim Berrada. Paris: Karthala, 2002.
]5« la société civile» et/ou de celle des « droits de l'homme» d'un contexte
politique et culturel à un autre. Cet angle d'attaque n'est pas sans rappeler la
notion de « dé-localisation» forgée par Anthony Giddens pour désigner
« « l'extraction» des relations sociales des contextes locaux d'interaction,
puis leur restructuration dans des champs spatio-temporels indéfinis »34.
Par ailleurs, selon Antonio Papisca35, le développement des droits de
l'homme comme idée, comme sujet des textes juridiques aussi bien
nationaux qu'internationaux, et comme référent des institutions ainsi que
des organisations qui agissent en leur faveur ne s'effectue pas
nécessairement de façon simultanée sur ces trois plans. En outre, les
esquisses qui retracent l'émergence ou au moins identifient un point de
départ de l'histoire des organisations de défense des droits de l'homme
peuvent diverger considérablement selon les auteurs. A cet égard et à titre
d'exemple, Raymonde Martineau souligne: « bien que déjà au Moyen-Age
les Templiers et les Ordres religieux se consacraient aux soins des malades
et aux pauvres, c'est à partir du XVœ siècle que l'on retrouve les premières
associations créées spécifiquement pour la défense des droits de l'homme.
En effet, répondant aux problèmes de l'époque, des individus se sont
regroupés pour lutter contre l'esclavage »36. Notons aussi que Robert F.
Gorman et Edward S. Mihalkanin estiment que « l'émer~ence des premières
»3 remonte au débutorganisations humanitaires et des droits de l'homme
du XIXe siècle. Ce dernier, selon les auteurs, est marqué par la lutte contre
l'esclavage aux Etats-Unis, par le mouvement pour les droits civils et
l'émancipation de la femme, par la formation des syndicats nationaux
défendant les intérêts et les droits des ouvriers, et enfin par la fondation de
la Croix-Rouge en 186438. Partant, deux questions se posent dans le cas
égyptien: jusqu'où une recherche sur les organisations des droits de
l'homme peut-elle remonter? et à quel mouvement (caritatif, de libération
nationale, de défense des libertés, de contestation, à titre d'exemple) ces
organisations sont-elles intiment liées?
34
Anthony Giddens. Les conséquences de la modernité. Traduit de l'anglais par Olivier
Meyer. Paris: L'Harmattan, 1994, p. 30.
35Antonio Papisca. Le développement historique de la protection internationale des droits
de l'homme. Dans Institut international des droits de l'homme. Dossier documentaire-
3Ie session d'enseignement. Strasbourg: S. I. n. d., p. 9- JO.volume I -36 Raymonde Martineau. Les organisations non gouvernementales. Dans Institut
~ recueil desinternational des droits de l'homme. Trentième session d'enseignement
cours - textes et sommaires. Strasbourg: S. I.n. d., p. J45.
37Robert F. Gorman and Edward S. Mihalkanin. Historical dictionary of human rights and
humanitarian organizations. Lanham, Md., & London: The Scarecrow press, Inc., 1997,
p. Il.
38
Ibid., p. 11-12.
1611- «Des engagés pour une cause»: la construction de l'objet de
recherche
Ayant posé et tenté d'explorer ne serait-ce que partiellement les deux
grandes questions que soulève la lutte pour la défense des droits de l'homme
en Egypte qui peut être étudiée en termes d'action collective, nous avons
procédé à la construction de l'objet de recherche. C'est en termes
d' « engagés pour une cause» que la présente recherche se propose
d'examiner la mobilisation39 et la contre-mobilisation telles que révélées par
les quatre épisodes décrits ci-dessus. Afin d'expliciter cette démarche, trois
recherches qui abordent entre autres le thème de l'engagement seront
d'abord évoquées. Se proposant de dépasser l'énumération et l'étude
monographique des organisations en prenant ce thème comme angle
d'attaque, nous exposerons une définition de l'engagement qui s'intéresse
plus particulièrement à ses caractéristiques avant de retracer l'évolution des
approches qui visent à l'étudier.
De l'étude des organisations des droits de l'homme...
C'est en examinant la Ligue des droits de l'homme (France) ou la section
française d'Amnesty international que trois recherches s'interrogent sur le
thème de l'engagement. La première40 vise à appréhender les césures et la
continuité qui marquent l'histoire de la Ligue des droits de l'homme
(France) depuis un demi-siècle. La deuxième se focalise sur les militants « à
4]
la base» de deux sections parisiennes de cette ligue et part de la notion de
42.« carrière» La troisième est consacrée à la section française d'Amnesty
39
Il est intéressant de voir l'article de Didier Lapeyronnie dans lequel il examine le
paradigme de la mobilisation des ressources. A cet égard, il souligne: « Les insuffisances
de cette vision entrepreneuriale et rationalisante de la mobilisation des ressources ont mené
au développement d'une autre conception qui déplace l'accent des ressources aux
engagements, évitant les obstacles d'un utilitarisme trop étroit. Mobiliser n'est plus
rassembler et utiliser des ressources, mais susciter des engagements ». Didier Lapeyronnie.
Mouvements sociaux et action politique - existe-t-il une théorie de la mobilisation des
ressources ? Revuefrançaise de sociologie, 1988, vol. XXIX, p. 609.
40 Eric Agrikoliansky. La Ligue des droits de l'homme (1947-1990). Pérennisation et
transformations d'une entreprise de défense des causes civiques. Thèse de doctorat-
Mention science politique. Paris: Institut d'études politiques de Paris, janvier 1997.
41Anne Madelin. Carrières militantes à la Ligue des droits de l'homme (sections des XVllf
et xX' arrondissements de Paris). Mémoire de DEA - Etudes politiques. Paris: Institut
d'études politiques de Paris, 1998, p. 4.
42 Ibid., p. 4-5.
17international43 et s'interroge plus particulièrement sur le désengagement en
son sem.
Recrutement, motivations, processus de l'engagement et désengagement,
telles sont les principales pistes d'investigation pouvant être dégagées de ces
trois recherches. Contrairement à ces travaux, cette recherche n'entend pas
se focaliser sur une ou plusieurs organisations des droits de l'homme en
Egypte, mais dépasser l'énumération et l'étude monographique des
organisations en s'intéressant à l'engagement comme angle d'attaque. Il ne
s'agit donc pas d'étudier les organisations des droits de l'homme en Egypte
en tant que telles, mais de les considérer comme des « lieux» où non
seulement on lutte pour défendre les droits de l'homme mais encore où
l'engagement des militants se déroule-t-il. Comme les hôpitaux
psychiatriques auxquels Erving Goffman, dans son ouvrage Asiles, ne
s'intéresse pas en tant que tels44, les organisations des droits de l'homme en
Egypte peuvent servir de milieu d'observation pour étudier l'engagement de
manière transversale. Ainsi, c'est en prenant l'engagement comme angle
d'attaque que la présente recherche pourra, d'une part, s'intéresser entre
autres aux militants, animateurs et anciens animateurs des organisations des
droits de l'homme. Notons qu'une partie de ces militants s'investit ou s'était
investie, parallèlement ou successivement, voire différemment, dans
plusieurs organisations des droits de l'homme. Cet angle d'attaque, permet,
d'autre part, de s'intéresser aux organisations sans être entravé par la
question de leur statut juridique (association, entreprise civile ou d'avocat à
but non lucratif; reconnaissance légale ou non) et par celle du modèle de
leur fonctionnement (association et/ou institution).
... à celle de l'engagement pour la défense d'une cause
Ainsi la défense des droits de l'homme devient-elle le dénominateur
commun des organisations et leurs militants, animateurs ou anciens
animateurs. Partant, il ne s'agit pas de définir les droits de l'homme mais de
s'y attacher en tant que cause autour de laquelle l'engagement s'effectue.
Cette démarche s'inspire d'un argument avancé par Khalida Ghous. En
effet, elle souligne: « la littérature sur les droits de l'homme est
volumineuse et a plus ou moins une perception similaire des droits des gens,
mais étonnamment, il n'y a pas un accord général sur leur nature, définition
et source ou sur les principes moraux ou les justifications sur lesquels ils
43 Sophie Harasse. Engagement et désengagement dans les organisations: l'exemple
d'Amnesty international section française. Mémoire de DEA - Etudes politiques. Paris:
Institut d'études politiques de Paris, 1996.
44Erving Goffman. Asiles - études sur la condition sociale des malades mentaux et autres
reclus. Traduction de Liliane et Claude Lainé - présentation, index et notes de Robert
Castel. Paris: Les éditions de Minuit, 1968, p. 41.
18reposent »45. Ainsi estime-t-elle que « quelle que soit la définition, une
chose est claire: les droits de I'homme n'ont pas été inventés mais ont été
46.découverts et ce processus de découverte demeure en cours»
C'est en s'attachant aux droits de l'homme en tant que cause que nous nous
sommes intéressés à un article d'Annie Collovald et Brigitte Gaïti. En effet,
elles soutiennent: «la cause, en tant que procédé de généralisation d'un
problème, est une technologie de politisation largement routinisée. Elle
suppose ici des savoir-faire tant intellectuels que militants »47. « Que ceux
qui la plaident soient justement des dont le savoir est mis au
service, depuis longtemps, d'un projet politique rend facile l'utilisation et
fructueux le rendement de ces savoir-faire dès qu'il s'est agi de les
»48. «Les actions menées par lesmobiliser dans le feu de l'action
adversaires de cette cause sont également en tout point exemplaires des
usages faits de ressources de pouvoir et d'abord de la préservation du
secret »49.Enfin, les auteurs distinguent « deux types de professionnels de la
»50mise en forme symbolique comme suit: « L'un davantage tourné vers
les préoccupations sociales de ceux dont il prend en charge les intérêts, pour
lequel le rappel à l'ordre de la réalité sociale prime; l'autre plus soucieux
d'interpréter et d'appliquer des textes juridiques susceptibles de consacrer
une représentation officielle du monde social et travaillant à son
homologation, même au prix des moyens de coercition dont il dispose »51.
Par ailleurs, s'intéresser aux droits de l'homme en tant que cause peut
permettre à cette recherche de tenter de saisir les différents moments de
l'engagement, surtout ses prémices, et de s'interroger sur ses fins en passant
par ses phases de faiblesse puisque l'engagement pour la défense d'une
cause ne se réduit point à l'engagement associatif. S'interrogeant sur la
définition de l'engagement, nous nous sommes penchés sur l'article
d'Antoine Prost qui se propose de partir de ses « quatre traits »52.Aux yeux
de l'auteur, l'engagement peut être défini comme suit: «II est d'abord
personnel: le verbe est généralement réfléchi, on «s'engage », et l'on
n'engage jamais que soi-même. Tout engagement est donc une décision
« volontaire» ; le rompre est se renier. En second lieu, c'est une
sur le temps qui comporte des conséquences durables, un acte qui en appelle
45
Khalida Ghous. Perspective and problems of human rights: an analysis. Pakistan
hori::on, april 1992, vol. 45, 2, p. 96.n°
46
Ibid., p. 97.
47
16,Annie Collovald et Brigitte Gaïti. Des causes qui «parlent »... Politix, 1991, n°
p. Il.
48
Ibid.
49
Ibid., p. 12.
50
Ibid.
51
Ibid.
52
Antoine Prost. Changer le siècle. Vingtième siècle, octobre-décembre 1998, 60, p. 14.n°
19d'autres, bref, un présent qui décide d'un avenir. Troisièmement, tout
engagement implique un gage, une mise; on donne quelque chose, de
l'argent, du temps, de l'énergie, ou l'on se donne soi-même, on se lie. Aussi
rompre un engagement implique-t-il à la fois un coût, matériel, moral ou
affectif, et un gain; on perd son gage, mais on retrouve sa liberté. Enfin,
l'engagement est public par lui-même ou par ses effets. Généralement,
l'acte initial revêt une certaine solennité: la signature d'un acte pour les
engagements diplomatiques ou commerciaux, la publication d'une pétition
ou d'une liste de noms dans les engagements politiques, souvent une
manifestation d'un certain éclat, comme le mariage, ou la promesse scoute:
« Devant tous je m'engage... ». Parfois, des réitérations publiques attestent
la continuité de l'engagement: ainsi les anniversaires de mariage, les
renouvellements des promesses du baptême ou les reprises de carte dans les
cellules du parti communiste »53.
Par ailleurs, distinguant entre l'engagement et l'orientation comme « deux
dimensions fondamentales [qui] structurent le champ des comportements
politiques »54, Alain Lancelot et Dominique Memmi soulignent que « la
première régit le rapport de l'acteur à la politique [tandis que] la seconde
régit la direction de son action dans la politique »55.Il convient de souligner
que Pascal Perrine au estime que « la notion d'engagement politique
implique le passage à l'acte (...) [mais] couvre un champ qui va de l'action
politique véritable (adhésion à un parti, vote...) à la simple attitude
(identification à une famille politique, images de la politique) »56. Partant,
l'auteur adopte une démarche manifestement chronologique qui lui permet
de rendre compte de « trois âges» qui correspondent à l'évolution des
approches visant à étudier l'engagement. Le premier âge, « l'âge
métaphysique et théorique du regard que la science politique (et au-delà)
jette sur l'engagement politique »57, s'étale de la fin du XVIIIe siècle au
milieu du XXe siècle et « trouve encore aujourd'hui un écho dans les
diverses théories de la démocratie de participation »58. Il se caractérise par
« une conception normative de l'engagement politique (...) [puisque] c'est
« le devoir d'être» de l'engagement (beaucoup plus que « la réalité» de
53
Ibid
54
Alain Lancelot et Dominique Memmi. Participation et comportement politique. Dans
1ère
Traité de science politique - 3/ l'action politique. édition. Ouvrage publié sous la
direction de Madeleine Grawitz et Jean Leca. Paris: Presses universitaires de France, juin
1985, p. 309.
55Ibid
56 ?Pascal Perrineau. Introduction. Dans L'engagement politique déclin ou mutation-
Sous la direction de Pascal Perrineau. Paris: Presses de la Fondation nationale des sciences
politiques, 1994, p. 13.
7 Ibid, p. 15.
58Ibid., p. ]4.
20l'engagement politique) qui intéresse ('00) une réflexion politologique dont
les deux préoccugations dominantes sont la théorie politique et l'approche
institutionnelle» 9. Quant au second, «l'âge (plus) positif»60, il
« commence avec le « behaviorisme » anglo-saxon des années cinquante et
soixante (...) et découvre la réalité du citoyen passif»61. A cette époque et
avec les enquêtes empiriques, deux approches tentent d'interpréter cette
»62dernière: celle de « l'école élitiste et celle « des théoriciens de l'illusion
63.démocratique» Enfin, le troisième â¥e «à la fois du déclin et de la
mutation de l'engagement politique »6 intervient à la fin des années
soixante-dix et au début des années quatre-vingt. Cet « âge» est en effet
celui «de la redécouverte de l'engagement politique mais d'un engagement
politique diversifié, éclaté, d'un nouveau type où de vieilles modalités de
participation et d'engagement meurent ou se marginalisent et de nouvelles
modalités hésitent à naître »65.En d'autres termes, il s'agit, d'une part, de la
recomposition des « référents politiques et idéologiques traditionnels », du
déplacement des « lieux de la politique et de l'engagement» ainsi que du
66.déclin des «vieilles formes d'engagement (partis, syndicats)>> Cela
renvoie, d'autre part, à l'apparition de « nouveaux repères multiples », de
l'affirmation ou de la renaissance de « nouveaux lieux en deçà ou au-delà de
la scène nationale» et de l'apparition de « nouvelles formes d'engagement
67.Il conclut que « dans cette « nouvelle politique », dans(H') multiformes»
ce nouvel engagement politique qui se dessine, deux processus lourds sont à
»68: outre « l'élargissement important de la palette des modalitésl'œuvre
d'engagement politique des citoyens (00.), l'engagement politique est
travaillé par un profond processus d'individuation et de
. . 69
personna IlsatlOn» .
111- Technique et plan de la recherche
L'objet étant construit en termes d'« engagés pour une cause », la technique
et le plan de la recherche seront exposés. C'est dans son cadre que nous
avons réalisé une enquête de terrain au Caire, du 7 mars au 5 juin 2000,
59
Ibid
60
Ibid, p. 15.
61 Ibid
62
Ibid
63 Ibid, p. 16.
64
Ibid
65
ibid.
66
Ibid, p. 17.
67
Ibid. p. 17-18.
68 Ibid, p. 18.
69 Ibid, p. 18-19.
21durant laquelle nous avons été stagiaire de recherche au Centre d'études et
de documentation économique, juridique et sociale (CEDEJ) notamment du
23 mars au 30 mai 2000. Cela nous a permis de mener quarante-six
entretiens semi-directifs70 avec des militants animateurs ou anciens
animateurs d'organisations des droits de l'homme. En outre, neuf entretiens
complémentaires avec des militants africains et arabes des droits de
l'homme ont été effectués71 pendant notre séjour à Strasbourg72 du 2 au 30
70 Les entretiens semi-directifs ont porté principalement sur les itinéraires d'engagement
des militants, leur investissement au sein des organisations des droits de l'homme et parfois
leur départ, les moments forts, les phases de faiblesse qui marquent la lutte pour la défense
des droits de l'homme; sur les représentations qu'ont les interviewés des droits de
l'homme; sur l'histoire, les activités et les modalités d'action de l'organisation en faveur
des droits de l'homme dans laquelle ils s'investissent ou s'étaient investis. Par ailleurs,
deux entretiens ont été réalisés avec de jeunes Soudanais animateurs d'organisations des
droits de l'homme dont le mandat est régional, notamment le Centre du Caire pour les
études des droits de l'homme et le Programme arabe des activistes des droits de l'homme.
En effet, ce n'est qu'en entamant ces deux entretiens que nous nous sommes rendu compte
de la nationalité de ces deux militants, mais nous les avons menés à terme. Outre les
entretiens, des discussions informelles ont été menées avec quelques militants des droits de
l'homme interviewés au cours et/ou après l'enquête de terrain. Par ailleurs, deux
discussions informelles ont été menées en 2002, lors d'un séjour au Caire, une le 8 janvier
2002 avec un militant du syndicat des avocats et une le 20 janvier 2002 avec un militant du
syndicat des journalistes, pour entre autres recueillir des informations sur le Comité de
défense des libertés de leur syndicat respectif. Enfin, deux discussions formelles ont été
menées avec le responsable du Forum du tiers monde au Caire le 16 avril 2000 et avec le
responsable du Programme des droits de l'homme de la fondation Ford le 25 mai 2000.
71 Neuf entretiens semi-directifs ont été menés avec des militants des organisations
nationales des droits de l'homme - un Soudanais, deux Marocains, un Yéménite, une
Jordanienne, un Tchadien, un Sénégalais, un Congolais et un Rwandais. Un entretien
complémentaire a été mené avec un militant égyptien, interviewé lors de l'enquête de
terrain menée au Caire du 7 mars au 5 juin 2000, qui participait aux deux sessions que nous
avons suivies lors de notre s~iour à Strasbourg. Par ailleurs, toujours à Strasbourg, des
discussions informelles ont été menées avec des militants des organisations des droits de
l'homme, notamment avec trois militants égyptiens avec lesquels des entretiens ont été
effectués au Caire quelques mois plus tôt ; un magistrat et enseignant burundais, un militant
soudanais des droits de l'homme et un Sri lankais directeur du Centre tamoul pour les droits
de l'homme dont le siège est à Paris. Des discussions informelles ont également eu lieu
avec d'autres participants notamment deux Egyptiens travaillant au sein du ministère de la
justice; un Yéménite représentant le département des droits de l'homme du des
Affaires étrangères yéménite; un fonctionnaire algérien de l'Observatoire national des
droits de l'homme; une Bangladaise responsable de la mise en place d'une commission
gouvernementale des droits de l'homme; et un Béninois responsable de la promotion des
droits de l'homme au sein de la Commission africaine des droits de l'homme et des
peuples - organe établi par la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples.
72
Le choix du séjour à Strasbourg l'été 2000 est lié à notre participation à la 26" session
d'enseignement spécialisée sur «Le droit comparé des droits de l'homme et le droit
international humanitaire» de l'Institut international des droits de tenue du 3 au
28 juillet 1995. Cette participation nous a permis de saisir qu'un autre séjour à Strasbourg
22juillet 2000. Ces entretiens ont été menés parallèlement à notre participation
eà deux sessions d'enseignement: la 31 session d'enseignement spécialisée
sur «Le droit comparé des droits de l'homme et le droit international
humanitaire» de l'Institut international des droits de l'homme, tenue du 3
au 28 juillet 2000, et la 28e session de «Formation intensive à
l'enseignement dans les universités et à la recherche en matière de droits de
l'homme» du Centre international pour l'enseignement des droits de
l'homme dans les universités. Le déroulement de l'enquête de terrain sera
d'abord exposé puis les trois parties que la recherche se propose d'aborder.
L 'enq uête de terrain
Une information recueillie au mois d'août 1999 lors d'un bref séjour au
Caire -la célébration par le Programme arabe des activistes des droits de
1'homme à partir de 1998 de la « Journée internationale des défenseurs des
droits de l'homme» le 17 mars de chaque année - nous a incités à démarrer
l'enquête de terrain en mars 2000. En effet, participer à cette journée nous
aurait non seulement permis d'en saisir la portée symbolique mais encore de
rentrer directement en contact avec des militants des droits de l'homme. Or
cette célébration, susceptible d'un ajournement puisqu'elle tombait en 2000
pendant les fêtes religieuses, n'a pas eu lieu. Suite à l'échec de cette
démarche anticipée, la pénétration du milieu enquêté et la prise de contact
avec les militants se sont effectuées progressivement par le biais de relations
informelles, d'une part, et au cours de trois observations participantes,
d'autre part.
Ainsi nous sommes-nous adressés tout d'abord à l'animateur de l'unité de
travail de terrain de l'Organisation égyptienne des droits de l'homme qui
nous a renseignés lors de notre bref séjour au Caire en août 1999, puis à une
ancienne militante du Centre du Caire pour les études des droits de
l'homme. En outre, invités à deux rencontres organisées par ce dernier, nous
avons pu rencontrer nombre de militants, animateurs ou anciens animateurs,
des organisations. Cela renvoie notamment à la célébration, le 22 mars
2000, de la Journée internationale de la femme et à une table ronde fermée
tenue le 28 mars 2000 et intitulée « Les objectifs et les moyens des groupes
armés dans la perspective des droits de l'homme: une tentative de
réforme ». Notons que la participation à cette table ronde nous a finalement
permis de contacter directement le secrétaire général de l'organisation,
présent à titre d'intervenant, et ce après plusieurs tentatives entreprises
auprès de sa secrétaire administrative.
présenterait l'occasion non seulement d'approfondir et de mettre à jour nos connaissances
dans le domaine des droits de l'homme, mais aussi de se pencher davantage sur le type de
formation dispensée aux participants et de rentrer directement en contact avec les militants
des droits de l'homme, venant de divers horizons, qui y participent.
23Toutefois, ce n'est qu'au cours du colloque intitulé « ONG et gouvernance
dans le monde arabe », organisé dans le cadre du programme Management
of Social Transformations (MOST) de l'Unesco, en partenariat avec
l'Institut de recherche pour le développement (l'IRD), le Centre d'études et
de documentation économique, juridique et sociale (CEDEJ) et le Centre
d'études politiques et stratégiques d'Al Abram, que l'enquête a
véritablement démarré. Outre la prise de contact avec un grand nombre de
militants, la participation à ce colloque, qui s'est tenu du 29 au 31 mars
2000 au Caire, nous a permis de mener des observations participantes. C'est
au cours de ces dernières que nous avons pu nous apercevoir de l'ardeur des
débats déclenchés entre chercheurs et militants des droits de l'homme
présents audit colloque soit en tant qu'intervenants, soit en tant
qu'auditeurs, au sujet des organisations des droits de l'homme en Egypte.
Cela nous a permis aussi de saisir le contexte immédiat voire le climat tendu
dans lequel allait se dérouler l'enquête de terrain.
En effet, le ministère des Affaires sociales avait fixé le 27 mai 2000 comme
date butoir pour recevoir les demandes d'accréditation selon la loi n° 153 de
1999 sur les associations sociales, soit environ six mois après que le décret
de l'application de ladite loi eut été approuvé. Cette dernière, devant
substituer la loi n° 32 de 1964 sur les associations sociales, va dans le sens
de la restriction, voire du contrôle de la vie associative et est déclarée
inconstitutionnelle par la Haute Cour constitutionnelle le 3 juin 2000 en
raison des procédures de sa promulgation. Notons qu'elle a également fait
l'objet d'une campagne menée par l'organisation et les centres dès 1998,
lorsque son projet élaboré notamment par le ministère des Affaires sociales
a été dévoilé. Cette conjoncture a plus ou moins engendré incertitude,
scepticisme et méfiance aussi bien à notre égard qu'à celui de toute
personne « étrangère» au milieu enquêté. Trois incidents sont révélateurs à
ce propos.
Le premier intervient au début de l'enquête lorsque nous nous sommes
rendus au siège du Programme arabe des activistes des droits de I'homme
pour nous informer à propos de l'organisation et du programme de la
célébration de la « Journée internationale des défenseurs des droits de
l'homme» prévue le 17 mars. Dès notre arrivée, un animateur de ce lieu
nous a toute de suite demandé de lui fournir une pièce d'identité ou une
carte d'étudiant. Mais ce scepticisme s'est dissipé sans pour autant
disparaître lorsqu'il s'est rendu compte que notre nom figurait sur la liste de
correspondances de ce lieu.
Quant au second incident, il s'est manifesté lors du colloque « ONG et
gouvernance dans le monde arabe », quand une militante des droits de
l'homme, tout en nous donnant ses coordonnées, nous a parlé d'un ton
agressif: « Je ne comprends pas pourquoi vous faites des thèses de doctorat,
24des recherches sur le mouvement des droits de l'homme... que cherchez-
vous à démontrer? », nous a-t-elle répondu brusquement. Il a fallu attendre
environ un mois pour la contacter et mener un entretien au cours duquel son
attitude a considérablement changé. Elle s'est longuement excusée tout en
nous faisant part de ses impressions, et nous a dévoilé ses prises de position
comme intervenante lors dudit colloque.
Enfin, le troisième incident est lié à un entretien entamé mi-avril 2000 au
siège du Centre de la terre pour les droits de l'homme. Si nous nous sommes
rapidement rendus compte des hésitations de l'interviewé, nous ne pouvions
nous imaginer que ce dernier nous avait dissimulé délibérément son identité.
En effet, il avait pris sans le déclarer la place du collègue avec lequel le
rendez-vous avait été fixé par la secrétaire, et ce tout en nous laissant au
moment de l'entretien l'appeler par le prénom de son collègue. Nous avons
pu nous en rendre compte tout à fait par hasard une semaine plus tard, quand
nous avons voulu fixer un rendez-vous avec l'interviewé en question. A ce
moment, il a déclaré ironiquement: «Mais nous avons déjà fixé un
deuxième rendez-vous afin de poursuivre l'entretien entamé la semaine
dernière ». Ce n'est qu'avec l'intervention de l'animateur de l'unité de
travail de terrain de l'Organisation égyptienne des droits de l'homme, qui
nous avait renseignés au début de l'enquête, que cette attitude s'est peu à
peu transformée. Par ailleurs, l'interviewé s'est justifié tandis que son
collègue, avec lequel nous avons finalement mené un entretien, au cours
d'une discussion informelle, nous a pris comme conseiller.
Compte tenu du climat tendu dans lequel se déroulait l'enquête et à l'issue
de plusieurs discussions informelles avec des militants, il s'est avéré
indispensable d'élargir le cadre de cette dernière. En d'autres termes, nous
avons décidé d'allonger la liste des organisations et des militants
susceptibles de faire l'objet de l'enquête, et ce afin de tenter de déchiffrer un
phénomène qui nous a paru paradoxal. Il s'agissait, d'une part, du
foisonnement des centres des droits de l'homme et de la présence des
groupes locaux d'Amnesty international en Egypte, deux faits que nous
ignorions quand nous avons dressé ladite liste avant le début de l'enquête.
Cette dernière comprenait notamment: l'Organisation arabe des droits de
l'homme, l'Organisation égyptienne des droits de l'homme, le Centre
d'études et d'informations juridiques pour les droits de le
du Caire pour les études des droits de l'homme, le Centre de l'assistance
juridique pour les droits de l'homme, et le Programme arabe des activistes
des droits de l'homme. Cela renvoyait, d'autre part, à la multiplication des
départs de militants d'une ou des organisations des droits de l'homme en
Egypte, fait auquel nous nous sommes intéressés avant le début de
l'enquête. Le réduisant à l'exemple de l'Organisation égyptienne des droits
25de l'homme pendant la première moitié des années quatre-vingt-dix, ce fait
s'est dévoilé progressivement.
En effet, c'est en nous rendant au siège du Centre du Caire pour les études
des droits de I'homme, les premiers jours de l'enquête, que nous nous
sommes rapidement rendus compte de la disparition de tous les animateurs
engagés trois ans plus tôt. Des informations obtenues lors des premières
discussions informelles avec des militants nous avons pu déduire, en outre,
que le Centre de l'assistance juridique pour les droits de l'homme s'était
scindé en 1999 en deux organismes: le Centre Hicham Moubarak pour le
droit et l'Association de l'assistance juridique pour les droits de I'homme.
Ayant finalement réussi à joindre un militant de l'Organisation égyptienne
des droits de l'homme, en mai 2000, soit environ un mois après l'avoir
interviewé, pour qu'il nous aide à entrer en contact avec une militante des
groupes locaux d'Amnesty international, ce dernier nous a annoncé qu'il
avait démissionné. Estimant qu'il était important d'en discuter, nous avons
opté pour une discussion informelle, car ce militant s'est révélé
particulièrement perturbé le jour du rendez-vous.
Nous avons élargi le cadre de l'enquête, parallèlement à la conduite des
entretiens semi-directifs avec les militants. Six événements sont venus
rompre son cours. Ils nous ont permis de mener des observations
participantes, de tester des hypothèses, de nous familiariser avec la méthode
de travail des organisations des droits de l'homme, et de saisir non
seulement le climat tendu dans lequel se déroulait l'enquête mais aussi le
climat agité, ne serait-ce que provisoirement, dans lequel se débattaient les
organisations.
erAinsi avons-nous en premier lieu participé le I avril 2000 à la conférence
« Perspective d'une nouvelle alliance internationale: les organisations non
gouvernementales au Nord et les pays en voie de développement au Sud ».
Organisée par le Centre du Caire pour les études des droits de l'homme, elle
s'est tenue à son siège et non dans la salle de conférences de l'hôtel
Pyramisa à Guiza, suite à l'interdiction, quelques jours avant sa tenue,
émanant des autorités égyptiennes malgré l'existence d'un accord préalable.
En second lieu, c'est en nous rendant au siège de l'Organisation égyptienne
des droits de l'homme, l'après-midi du 8 avril 2000, pour conduire un
entretien avec son secrétaire général, que nous apprenons qu'il a reporté le
rendez-vous car il doit se consacrer à la préparation de la réunion
extraordinaire « re-fondatrice» de l'organisation. Cette réunion qui s'est
tenue le lendemain et à laquelle étaient convoqués les membres du conseil,
le président, le secrétaire général de l'époque, ainsi que les anciens
secrétaires généraux et certains anciens militants de ses comités et/ou
conseils et/ou bureau exécutif, visait à débattre du statut juridique pour
lequel l'organisation allait opter, compte tenu du délai fixé par le ministère
26des Affaires sociales pour le dépôt des demandes d'enregistrement selon la
loi na 153 de 1999 sur les associations sociales.
En troisième lieu, le report de cet entretien nous a toutefois permis - le jour
même soit le 8 avril 2000 et environ une heure après notre arrivée au siège -
de participer à l'enquête menée par un militant de l'Organisation égyptienne
des droits de l'homme visant à recueillir et à vérifier des informations
figurant dans un journal à propos des violations des droits d'un citoyen lors
de son arrestation et de sa détention arbitraire quelques jours plus tôt et,
pour ce faire, de nous rendre au domicile de ce citoyen. Cela nous a permis
de tester l'hypothèse du faible ancrage social des organisations des droits de
l'homme en Egypte, et de constater l'hésitation voire le doute ressentis par
les victimes de violations des droits de l'homme vis-à-vis de l'action de
l' organisation.
En quatrième lieu, c'est en accompagnant, le 9 avril 2000, deux animateurs
de l'Organisation égyptienne des droits de l'homme - dont l'un s'occupe
des conditions de vie dans les prisons - lors d'une démarche faite auprès
d'un tribunal du Caire en vue d'obtenir l'autorisation de visiter un détenu,
que nous avons pu nous apercevoir de la montée des tensions entre les
animateurs et le secrétaire général de l'organisation.
En cinquième lieu, le 29 avril 2000, c'est en nous informant auprès du siège
de l'Organisation égyptienne des droits de l'homme pour savoir s'il était
possible de consulter ses documents internes, que nous apprenons par
l'animateur de l'unité de travail de terrain auquel nous nous sommes
adressés au début de l'enquête que deux animatrices du programme de
l'assistance juridique des femmes et des handicapés font la grève de la faim
depuis trois jours au siège de l'organisation.
Le 30 avril 2000, enfin, c'est à l'issue d'un entretien mené avec un militant
de l'Association de l'assistance juridique pour les droits de l'homme, qu'il
nous demande de participer à la traduction vers l'anglais d'un communiqué
de cette association. Ce communiqué, émis le 27 avril 2000, dénonçait le
projet lancé courant avril 2000 par le pouvoir politique de fonder un Conseil
national des droits de l'homme. Intitulé « Les droits de l'homme en Egypte :
un style tunisien », il retrace les étapes qui ont précédé la création de la
Commission supérieure des droits de l'homme en Tunisie.
Le déroulement de la recherche
C'est par l'exploitation des informations, documents, entretiens et
discussions informelles que la présente recherche s'est penchée davantage
sur le phénomène qui nous avait paru paradoxal lors de l'enquête de terrain.
Tout en se préoccupant principalement du foisonnement des centres, de la
multiplication des départs de militants d'une ou des organisations ainsi que
de la scission organisationnelle du Centre de l'assistance juridique pour les
27droits de l'homme, nous nous sommes penchés sur les deux grandes
questions exposées ci-dessus et que soulève la lutte pour la défense des
droits de l'homme en Egypte étudiée comme action collective. Partant et
s'intéressant davantage à la mobilisation73 et à la contre-mobilisation telles
que révélées par les quatre épisodes susmentionnés, nous nous sommes
inspirés de l'article d'Olivier Fillieule dans lequel il propose de concevoir le
»74militantisme « comme activité sociale individuelle et dynami~ue et ce
7
tout en intégrant « la dimension temporelle à l'analyse» . En outre,
l'auteur soutient: « la conception défendue ici des carrières militantes a
l'avantage de suggérer de ne plus seulement s'en tenir à l'analyse des
facteurs déterminants du militantisme pour envisager comment les
processus d'engagement s'inscrivent dans le cycle de vie. C'est ainsi que les
questions du désengagement et, plus largement, des conséquences
biographiques de l'engagement, deviennent tout aussi centrales que celles
76.des causes de ]' engagement»
« De là l'idée que l'observation d'un collectif à un moment T ne prend sens
qu'à condition que l'on tienne compte de la temporalité de sa construction,
autrement dit, de la succession des vagues d'arrivées et de départs »77.
Ayant construit l'objet de recherche en termes d' « engagés pour une
cause », le présent travail se découpe en trois parties: le passage d'un intérêt
à un engagement pour la défense des droits de I'homme, les caractéristiques
de l'engagement pour la des droits de l'homme et le phénomène de
désengagement. Il tentera d'étudier l'engagement pour la défense des droits
de l'homme en Egypte de ses prémices à ses phases de faiblesse en passant
par ses caractéristiques, et ce tout en tenant compte aussi bien du contexte
dans lequel il se déroule que de l'histoire des organisations des droits de
l'homme ainsi que celle de leurs militants.
Partant, la première partie s'attache à étudier comment s'effectue « le
passage d'un intérêt à un engagement pour la défense des droits de
l'homme ». Elle pose que si l'intérêt pour une cause peut être décelé comme
point de départ de l'engagement en sa faveur, le passage à l'acte diffère non
seulement selon le mandat et la stratégie d'action des organisations mais
d'un militant à un autre, voire pour un même militant à des moments divers.
73
A propos des approches visant à étudier cette question il est intéressant de voir: Bert
Klandermans and Sidney Tarrow. Mobilization into social movements: synthesizing
european and american approaches. International social movement research, 1988, vol. 1,
p. 1-38.
74 Olivier Fillieule. Propositions pour une analyse processuelle de l'engagement
individuel - post-scriptum. Revue française de science politique, février-avril 2001, vol. 51,
n° 1-2, p. 200.
75
Ibid
76Ibid, p. 214.
77
Ibid.
28Partant il s'agit, tout d'abord, de retracer l'évolution du «cadre de
l'engagement », notamment sa cartographie (chapitre I). Seront ensuite
explorés les profils et les itinéraires d'engagement des militants des
organisations des droits de l'homme (chapitre II). Sera, en outre, posée la
question des motivations de l'engagement (chapitre III). Enfin, l'on
s'interrogera sur les types d'engagement des militants (chapitre IV).
Intervient alors la deuxième partie qui explore «les caractéristiques de
l'engagement pour la défense des droits de l'homme ». La première sera
examinée en termes de «référent utopique» (chapitre V). Quant à la
deuxième, celle relative à la logique d'action, elle se présente en effet
comme une imbrication du militantisme et de la professionnalisation
(chapitre VI). La troisième sera examinée en termes de «regroupement
revendicatif» (chapitre VII).
S'ajoute à ces deux parties une troisième qui s'intéresse au « phénomène de
désengagement» et pose que le désengagement est un acte positif qui peut
avoir des significations en soi. Ce dernier pouvant aller d'un
mécontentement latent, notamment vis-à-vis du fonctionnement et/ou des
politiques d'une organisation des droits de l'homme, au départ définitif de
certains militants, en passant par des phases de faiblesse qui marquent
l'engagement au sein de cette dernière, voire la lutte pour la défense de cette
cause tout court. Partant, seront d'abord examinés les mécanismes de
désengagement (chapitre VIII). Ensuite, seront explorés les motifs de IX). Enfin, tentant de dresser une typologie des
figures de désengagement, cinq figures seront identifiées (chapitre X).
29Première partie
Le passage d'un intérêt à un engagement pour la défense des droits de
l'homme

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