Devenir universitaire, demeurer femme

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La femme katangaise urbanisée n'a que très récemment accédé à l'enseignement, y compris professionnel. Le secteur formel de l'emploi ayant quasiment disparu, la cellule familiale a dû dépêcher pour sa survie ses femmes et ses adolescentes sur le terrain dit "informel". Du coup, le nombre des étudiants s'est accru. Pourquoi même les parents les plus pauvres s'évertuent-ils à payer les frais académiques fort onéreux de leurs filles ? Trois récits de vie témoignent de la montée en puissance de jeunes femmes achevant leurs études universitaires à Lubumbashiet.
Publié le : samedi 1 novembre 2003
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EAN13 : 9782296788282
Nombre de pages : 279
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Chapitre 1

M’ÉTANT ENGAGÉE, JE SUIS ALLÉE JUSQU’AU BOUT
Fille de M. Kaniki Ndiadia Gaston aujourd’hui âgé de 65 ans et de Geneviève Musau âgée de 58 ans, je suis la deuxième née d’une famille de 10 enfants dont 8 encore en vie. Ma sœur aînée est mariée et mère de 7 enfants. Après moi viennent 7 garçons et une fille. Le troisième de la famille est également marié et père de 4 enfants. Le quatrième, prématurément disparu a laissé une petite fille, aujourd’hui âgée de trois ans. Le cinquième, un garçon également décédé, était célibataire et sans enfant. Il est donc mort sans laisser de traces. La sixième, l’unique fille venant après moi est mariée et aujourd’hui mère de cinq enfants. Les autres garçons qui viennent après celle-ci sont encore célibataires sans enfants. Mon père est aujourd’hui pensionné à la Gécamines. Ma mère est la troisième femme de sa vie. Les deux premières ne lui ont pas donné d’enfants. Papa souhaitait, comme tout Kasaïen qui se respecte, avoir un garçon pour premier né. Malheureusement pour lui, son premier enfant fut une fille. Elle fut appelée Kabedi, du nom de sa grand-mère, mais cette dernière fut, paraît-il, choquée. En effet, comme papa n’était pas fier d’avoir une fille, cette enfant s’est sentie rejetée et n’a pas vécu longtemps. Si mon père tenait tant à avoir un garçon en premier lieu, c’est parce que dans sa culture, c’est le garçon qui fait la force de la famille. Il est l’héritier sur lequel se fonde l’espoir de la continuité familiale. Il veillera sur ses frères et sœurs après la mort du père. Mais ce souhait de mon père ne put jamais se réaliser. Il enfanta un deuxième enfant, une autre fille à qui on donna le nom de la mère de papa. En effet, on craignait que le nom de Kabedi puisse porter la mort. Kalenga résista et grandit, de même que tous les enfants nés après elle. En secret, mon père, se di1

sait : « Comme je n’ai pas de fils aîné, je dois aider mes filles à être responsables, ainsi ma progéniture ne souffrira pas si ces dernières ont une situation stable. » C’est pourquoi mon père, contrairement à la plupart des Kasaïens, avait accordé de l’importance aux études pour les femmes. Ainsi, ma sœur aînée, ma cadette et moi-même, avons eu la chance de faire des études, chacune dans le domaine de son choix. Ma sœur a débuté son parcours scolaire à l’École Sacré-Cœur, aujourd’hui appelée Tangy Hapo. Je devais commencer dans la même école mais à l’époque il se produisait beaucoup d’accidents de circulation et des petites filles étaient tamponnées chaque jour. La raison en était que l’endroit où les écolières devaient se procurer le matériel scolaire se trouvait au couvent des sœurs de charité qui, à cette époque, étaient responsables de l’école. Comme ce couvent était situé de l’autre côté de l’avenue Sendwe, les fillettes devaient traverser la rue pour se procurer le nécessaire pour l’école. Qu’il s’agisse d’une touche, d’un crayon, ou quoi que ce soit d’autre, elles y allaient en masse et étaient victimes d’accidents de la circulation. Mes parents ayant déjà subi la perte d’un enfant, ne tenaient pas à en perdre un autre. Ainsi, si je fus bien inscrite au SacréCœur en première année, il fut décidé que mon grand cousin Laurent Kazadi m’y conduirait. Grâce au cousin de mon père, Banza Polycarpe qui était directeur de cette école à l’époque, nous y avons eu accès sans difficulté. Il faut dire que cette école était parmi les meilleures de la place. Dans cette école conventionnée catholique, il y régnait l’ordre et la discipline tant souhaités par les parents qui avaient le souci de bien scolariser leurs enfants. Je me revois ce jour-là, c’était je crois en 1968 ou 1969, car je n’avais pas fait l’école maternelle. Mes parents en effet n’étaient pas tranquilles à l’idée que je puisse vagabonder dans la ville avec tous les risques encourus. Je dus donc attendre d’entrer en première primaire. Je dois ajouter que je suis allée à l’école avec quelques jours de retard. Papa et maman devaient en effet trouver un terrain d’entente. Il fallait m’inscrire quelque part où je n’aurais pas à craindre la circulation. Malheureusement les écoles les plus proches ne répondaient pas à leurs aspirations. On me fit donc d’abord inscrire au Sacré-Cœur. Ce jour-là, les
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autres élèves étaient en classe. On devait à tout prix aviser ma sœur aînée de ma présence pour que déjà, elle prenne soin de moi. Pour la rentrée, ça ne posait pas beaucoup de problème car le grand cousin, Laurent Kazadi étudiait à Saint-Boniface. Cet institut conventionné catholique était situé non loin de l’école Sacré-Cœur. Ce qui fait qu’à la sortie il passerait nous chercher toutes les deux et nous ramènerait à la maison. Ma sœur sortit de classe très joyeuse et me dit d’observer la belle école où l’on devait étudier. Sa classe était dénommée « Masomoyamesiewe Mulamba ». L’école enseigne monsieur Mulamba. Elle me demanda dans quelle classe j’étais inscrite. Mon père lui montra le papier où était inscrit ce nom. Ma sœur s’écria « Tiens, c’est la classe de madame X! », et elle passa devant pour bien nous indiquer la salle. Cette dernière était localisée dans un bâtiment parallèle à celui de sa classe. Nous arrivâmes devant la porte. Mon cousin, que j’appelle « frère » à tort, frappa à la porte. La « madame » apparut et mon frère eut un entretien avec elle après lu avoir montré le papier de mon inscription. Au bout de quelques minutes, j’étais invitée à prendre place dans la salle de classe. Les autres fillettes me regardaient curieusement. Ma sœur quant à elle, me fit un signe de la main pour m’assurer qu’à la récréation on serait ensemble. Je me retrouvais dans un milieu inconnu pour lequel j’éprouvais un peu de méfiance, car ma sœur m’avait déjà parlé de M. Mulamba qui fouettait les élèves. Je m’inquiétais de subir le même sort qu’elle ce jour-là. Enfin, j’avais une place au fond de la classe et « madame » se déplaça pour prendre quelques renseignements sur moi. Ma petite voisine de banc était toute joyeuse et me parlait déjà de jouer au « kange » : ce jeu consistait à taper des mains en sautillant, et après deux ou trois sauts, à lancer le pied en avant. Selon les règles établies par les joueuses, il existait différentes combinaisons de pas rappelant les opérations d’arithmétique, comme la multiplication ou la soustraction. Le jeu se faisait soit en se plaçant de part et d’autre d’une ligne tracée au préalable, soit en se mettant en demi-cercle. Personnellement, j’étais toute contente de commencer l’école et tout m’attirait. La dame avec sa craie qui écrivait au tableau puis se retournait pour s’adresser à la classe. Ma grande crainte,
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c’était quand elle devait pointer quelqu’un afin qu’elle réponde à l’une ou l’autre question. En cas de réussite, elle demandait à ce qu’on applaudisse selon le rythme qu’elle-même avait proposé. Je me demandais constamment si elle ne se retournerait pas vers moi et si, le cas échéant, je pourrais m’attirer des applaudissements. J’aurais bien aimé tenter ma chance,mai je crois que pour ce premier jour, la dame m’avait épargnée en se disant que je n’aurais pas encore su répondre aux questions posées. En fait, il était question de lire au tableau des lettres et des mots. Évidemment, avec ma sœur j’avais déjà acquis quelques notions. Quand elle répétait ses leçons, j’y participais presque inconsciemment. De ce fait, je savais déjà ce que pouvait être « i », « o », « a », « e », et je pouvais également compter. Mais cette foislà, je n’ai pas eu l’occasion d’exhiber mes connaissances. Alors que je m’étais bien adapté à l’ambiance de la classe, mon frère Laurent, qui avait raté l’école ce jour-là, vint me rechercher avant l’heure de la récréation. Je crus d’abord qu’il avait oublié quelque chose dont il venait juste de se rappeler, mais ce n’était pas du tout le cas. Il était venu me récupérer et me ramener à la maison sans que je sache pourquoi. Nous habitions le camp pré-fabriqué, c’est-à-dire la partie du bel-air qui était aux environs du camp, sur l’avenue Petunias. Il y avait dans les parages une école qu’on appelait « camp-préfabriqué ». Je ne suis pas sûre du nom qu’elle portait à l’époque, mais actuellement, elle a un nom en swahili. L’école était à quelques dizaines de mètres de la maison et c’est là qu’on m’amena le jour suivant. Personnellement je n’étais pas contente : à Sacré-Cœur on avait un uniforme. Il s’agissait d’une jupe de couleur verte et d’une blouse blanche. Mais, là, il n’était même pas question d’uniforme. En plus c’était une école mixte. J’eus beau résister, cela ne donna aucun résultat positif, et c’est donc là que je fis la première primaire. J’ai eu de grandes difficultés avec le comportement des garçonnets de ma classe. Ils taquinaient beaucoup les fillettes à la sortie des classes. Celle qui avait eu un problème avec l’un d’eux, était malheureuse. Ce que nous faisions, nous allions à l’école avec des tricots qui nous servaient de bandoulière pour porter les affaires d’école au dos afin de bien courir lorsque nous étions victimes d’un taquin. D’ailleurs, nous étudiions avec des
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enfants de militaires et leur attitude n’était pas du tout agréable. Pas moyen d’éviter les problèmes; eux étaient en sécurité avec leurs affaires d’école. Beaucoup d’entre eux s’amenaient à l’école avec des sacs à dos, héritage de leurs papas militaires. Avec ça ils couraient sans crainte. Si l’uniforme n’était pas obligatoire, l’école pouvait néanmoins exiger le port de chaussures. Dans la cour de l’école, il était absolument obligatoire d’être chaussé, mais à la sortie trop peu d’enfants pouvaient garder les chaussures aux pieds, la plupart les gardaient dans le sac pour bien courir. Mon père avait un vélo sur lequel était fixé un porte-bébé. Il me mit sur celui-ci et me conduisit à cette école. À l’époque, elle était construite sur le modèle des maisons de militaires sauf que ses locaux n’étaient pas divisés. Il y avait des bancs mais pas en nombre suffisant, si bien qu’on pouvait se trouver à deux ou à trois sur un même banc. Le plus souvent, et je n’ai jamais compris pourquoi, l’instituteur mettait toujours les garçons et les filles sur un même banc. Personnellement j’aurais voulu qu’il y ait les filles d’une part et les garçons de l’autre. Franchement ça n’a pas été facile pour moi d’étudier avec les garçons. À cet âge, il y en avait certains qui pouvaient me dire « Kabibiyangu » ce qui veut dire « Ma petite femme ». Comme cela me paraissait presque une injure, je ne pouvais que réagir par un comportement sec. Le garçon ne pouvant pas digérer cette réaction bizarre pour lui, disait toujours « Unanitshambula, utakaona pu ka toka », ce qui signifiait : « Tu m’as injurié, tu verras à la sortie! ». Ou alors c’était une autre petite fille qui te disait : « Huyu anasema uko bibi yake », ce qui voulait dire : « Celui-ci a dit que tu es sa femme ». Comme on ne nous avait pas appris à tolérer des choses pareilles, tous ces garçons nous paraissaient grossiers. Alors, à chaque fois qu’ils me taquinaient personnellement, je répondais : « Impoli! » et cela me valait des problèmes à la sortie. Parfois je rentrais à la maison avec des égratignures et ma mère ne pouvait pas admettre ça. Elle s’inquiétait à cause des cicatrices. En effet, avec mon teint bronzé, j’ai eu à porter ces marques pendant longtemps. Heureusement qu’elles ont disparu avec l’âge, peut-être aussi grâce à l’usage de certains produits. Maman qui savait que les filles étaient tout le temps tabassées par les garçons m’attendait impatiemment à l’heure de la
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sortie. Comme la parcelle que nous habitions était clôturée par des bougainvillées d’une certaine taille, ma mère pouvait observer la situation à partir de chez nous. Un jour, alors que j’accompagnais mes amies dans le joyeux mouvement de masse des élèves qui sortaient, je me retrouvai aux prises avec l’une d’entre elles à quelques minutes de la séparation. Elle me griffa et je fus obligée d’appeler au secours. En entendant mon appel, maman qui m’attendais voulut me rejoindre, mais ce fut long et difficile car elle dut traverser la foule pour arriver à notre niveau. Le temps qu’elle vienne, ma camarade était bel et bien partie et moi j’étais blessée à la joue. Cette fois c’était quand même assez important et ma mère fut tentée de poursuivre ma camarade jusque chez elle. Mais je pense que la voix de la raison l’a interpellée, puisqu’elle s’est écriée « Mimambo y a batoto ». En effet, lorsque les enfants sont en conflit, les adultes, eux, n’y trouvent pas souvent leur compte. Car aujourd’hui les enfants s’empoignent, mais demain ils sont ensemble. Il faut donc toujours faire attention. Un des avantages que j’ai pu tirer de cette école que j’appelle « école de la cité », était qu’elle se trouvait dans un environnement habité, sans compter que ma mère se rendait le plus souvent au marché de la Ruashi, une commune qui me paraissait mystérieuse. En effet, à cette époque, lorsqu’on disait ce nom devant moi, je pensais le plus souvent à un village. Comme dans ce dernier, les cases sont couvertes de chaume, que l’on appelle « nyashi » en swahili, j’associais cela avec le nom « ruashu ». Donc pour moi, il s’agissait d’un village, d’autant plus que ma mère s’y rendait pour acheter des légumes comme les feuilles de manioc ou le tenga-tenga, et des fruits tels que la mangue, la goyave ou le fungo. Elle disait que ces histoires y coûtaient moins cher. Finalement, entre ma sœur qui étudiait à Sacré-Cœur et moi qui restais dans cette petite école « camp-préfabriqué », c’était moi la plus gâtée. Car, lorsque ma mère revenait du marché de la Ruashu, elle s’arrangeait toujours, pour être de retour vers 10h00, pendant la récréation. À ce moment là, elle prévoyait un petit paquet pour moi. Il y avait le plus souvent un gros morceau de tartine à la margarine et des fruits : goyave, mangue, etc. Mais, le comble était que je ne pouvais pas manger seule. Aussitôt que j’étais servie, beaucoup de camarades venaient se coller à moi
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pour avoir un petit morceau de l’une ou l’autre chose. Je me rappelle que durant mon enfance, il y avait des noms pour les différentes parties de la mangue. L’expression « kya ku ma tako » désignait la partie basse du fruit qui fait penser aux fesses – matako en swahili. Quant à l’expression « kya ku matcho fu », elle correspondait à la partie charnue autour du noyau – matchafu en swahili. Ainsi, j’ordonnais à ceux de mes camarades qui voulaient un morceau de mangue de l’arracher avec les dents dans la partie que j’avais désignée; et cela se déroulait selon mon bon vouloir. Ceci me donnait un petit pouvoir sur les autres, car celui qui refusait d’obéir à mes ordres ne bénéficiait pas de mon partage. Comme il y avait des classes supérieures, mes cousines qui y étaient me protégeaient en cas d’agression. Maman le savait et j’imagine qu’elle les avait chargées de ça, aussi, elles avaient également droit à quelque chose. C’est ainsi que j’ai pu être en sécurité dans cette école. Sauf pendant les heures de classe. Certes, j’étais douée comme un perroquet, je connaissais bien la matière. Mon maître ne cessait de répéter à mon père qu’on devait faire attention à moi car j’étais très intelligente. Je me rappelle que pour passer en deuxième, j’avais eu 83% à la fin de l’année. Pourtant, cela ne m’empêchait pas de commettre des erreurs qui nécessitaient le fouet : une fois, vers l’heure de sortie, le maître m’avait fouettée au dos. Comme j’avais les yeux rouges en arrivant à la maison, mon père m’a demandé ce qui n’allait pas. Je lui ai alors relaté la situation. Ayant regardé l’endroit où j’avais mal, il a remarqué les traces de fouet. Comme ma peau est fort sensible, les traces étaient rouges et la peau avait pris du volume. Le cœur de mon père se serra. Il me hissa sur son vélo et on se rendit à l’école. Alors que le maître s’apprêtait à partir, il nous vit débarquer mon père et moi. Je pense que le pauvre ne pouvait même pas imaginer qu’il avait fait une gaffe. Habitué à bien s’entretenir avec mon père, il s’attarda à fermer la classe pour nous recevoir à l’intérieur. Le maître fut donc surpris de constater que papa était fâché. Moi-même je n’y comprenais rien. Il avait montré mon dos au maître et lui avait fait des reproches. Je ne sais plus comment cela s’est terminé, mais toujours est-il que, après ça, je devins l’ennemie du maître. En classe, il se contentait juste de citer mon nom, lors de l’appel. Mais
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après, ça lorsque je voulais répondre à une question, il me demandait tout bonnement d’aller voir mon père. En tant qu’élève brillante et souhaitant être en bons termes avec le maître, j’en fus très malheureuse. Je fus donc obligée de rapporter la situation à mon père, et quand ce dernier retourna parler au maître, le climat redevint normal. Un autre fait insolite que je relève de mon passage dans cette école, c’est ma santé. Il m’arrivait souvent de tomber malade et durant cette période je mangeais difficilement. Pourtant, en tant qu’hypoglycémique, je ne pouvais pas rester sans manger. Alors il m’est arrivé à deux reprises d’être ramenée à la maison par mon maître et ce, en passant par le dispensaire du camp militaire pour des soins rapides. Une fois, c’était pendant la gymnastique. Pour ce cours, mon père m’avait acheté une tenue se composant d’une culotte et d’un polo blancs. Ce jour-là je n’avais pas fait attention à ma tenue. Je m’étais tout bonnement contentée de me coucher à même le sol puisque je ne me sentais pas bien. Les autres avaient pris cela pour de la blague. Mais le maître avait compris; ce n’était en effet pas dans mes habitudes de faire des blagues de ce genre. C’est pourquoi il n’a tenté de me mettre debout qu’une seule fois. Comme je n’y parvenais pas, il a compris qu’il devait laisser là les autres élèves afin de m’accompagner à la maison. Comme nous habitions des maisons mises à notre disposition par l’Université, nous étions un peu nomades. En effet, les maisons à cette époque étaient concentrées au Bel-air. Après la guerre de 1960, certaines maisons détruites n’avaient pas été rebâties. Ainsi donc, nous habitions dans un environnement peu sûr. En plus nous étions non loin d’un cimetière qu’on disait être celui des gens morts pendant la guerre. Mon père avait demandé une autre maison qui lui fut accordée et qui se trouvait sur l’avenue Savonnier. Un problème se posa alors. On avait refusé que j’aille au Sacré-Cœur par crainte des accidents de circulation. Effectivement, si j’avais dû marcher toute seule sur les grands axes, je n’aurais pas été en sécurité. Mais voilà que nous nous trouvions soumis à la même difficulté. De l’avenue Savonnier à l’endroit où j’étudiais, il y avait une certaine distance. Je devais longer la chaussée de Kasenga avant de déboucher sur Savonnier. Pourtant c’était l’un des parcours qui connaissaient beaucoup d’accidents.
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Pour pallier à cette difficulté, je devais prendre un bus de l’université, je ne sais plus à quel niveau. Mais un jour, j’ai pris le bus qui allait au centre-ville et à un moment donné, notre voisine de l’ancien quartier, ayant remarqué que je n’étais pas descendue, me demanda où je me rendais. Quand je lui dis que j’allais à la maison, elle me fit comprendre que je devais descendre à tout prix, puisque nous n’étions pas encore très loin. Elle demanda à un policier de me ramener car nous étions non loin du camp Est. Ce dernier obéit, mais se montra intéressé. Comme nous venions de déboucher sur Savonnier, j’avais retrouvé mon chemin. Je le lui fis comprendre, mais il ne voulut pas me lâcher; à peine arrivés à la maison, il réclama un pourboire auprès de mes parents sous prétexte qu’il m’avait ramassée. C’est donc pour cette raison que je ne fis pas ma deuxième au camp pré-fabriqué. Comme on était cette fois-ci près du camp Koweit, on me fit inscrire là-bas. Je commençais ma deuxième année dans cette école également mixte. La matière était facile à comprendre, mais ce qui m’embêtait c’était le système « fouet » : notre moniteur nous chicotait sérieusement lorsqu’on échouait. Un jour nous nous sommes mis d’accord avec un groupe de camarades : nous n’entrerions pas en classe, afin d’éviter la chicote. Nous nous étions cachées quelque part, lorsque subitement, un groupe d’aînés de l’école se mit à nous pourchasser. On avait compris que c’était le maître qui les avait envoyés. Ce fut difficile pour moi de me sauver et je me retrouvai prise au piège avec quelques autres filles. C’était en effet le groupe des filles qui avait organisé le coup. Une fois ramenées en classe, ce fut un tel drame que le maître nous obligea à nous coucher à même le sol sur l’estrade. Il passait avec le fouet et nous frappait à tour de rôle. Ce fut un jour noir pour moi car j’avais pleuré à en avoir mal. Malheureusement, je ne pouvais pas recourir à mon père pour que le maître soit réprimandé. Ce jour 1à, à la maison, je me montrai trop calme et mes parents n’avaient pas tardé à comprendre que j’avais un problème sérieux. D’habitude j’animais la maison avec les nouvelles de l’école, mais ce jour-là, c’est à peine si je pouvais parler. Mon père, très malin, m’a dorlotée pour que je lui dise ce qui n’allait pas au juste. Toute petite encore, je ne pouvais pas cacher mon secret, et je lui dis ouverte9

ment ce qui s’était passé. Mon père saisit cette occasion pour me faire comprendre que je ne devais jamais faire l’école buissonnière. Le jour où je le ferai franchement il me donnerait une punition plus forte que celle que j’ai eue du moniteur. Je n’ai fait que la deuxième primaire au camp Koweit. La troisième, je la fis au Sainte Élo, dans l’actuel Camp Tshmilemba. Là je n’ai pas grand-chose à raconter car je m’étais presque habituée à l’école mixte. La distance était légèrement plus longue que la normale, mais il y avait un groupe d’enfant du quartier qui fréquentait la même école que moi. Nous devions traverser un espace vert, broussailleux entre l’avenue Savonnier et le camp de l’actuelle S.N.C.C. – autrefois la B.C.K. Il y avait à cette époque, une vague d’enlèvements d’enfants. Ce qui faisait que les parents n’étaient jamais tranquilles lorsque nous allions à l’école. Il nous était strictement interdit de faire confiance aux étrangers qui cherchaient à nous parler sur le chemin. Mais un jour, alors que je rentrais à la maison, un papa qui roulait à vélo prétendit qu’il avait pitié de moi et il me proposa de me transporter. Comme par hasard, je me trouvai seule sur ce tronçon. Malgré ma grande peur de tomber aux mains de malfaiteurs, j’acceptai. Je montai sur ce vélo mais par malheur, ma sœur qui passait aussi par là, me vit et je sus que c’était parti, elle le dirait à papa. Le monsieur, quant à lui était de bonne foi. Il m’avait déposée non loin de chez nous. Mais le soir, j’avais des comptes à rendre à mon père. Il devait me faire comprendre que des malfaiteurs usaient de toutes les ruses possibles pour enlever les enfants, après quoi, ils leur enlevaient le cœur. Depuis lors, je dus toujours faire attention à ceux que je rencontrais sur mon chemin. Après ma troisième primaire dans cette école, mon père avait regagné la G.C.M. Du coup, il avait été transféré à Likasi. Ça tombait bien, puisque nous étions à la fin de l’année. Pendant les grandes vacances, papa s’était démené pour nous faire inscrire. Ce n’était pas très facile parce que les écoles de la G.C.M. avaient un système tel que vers la fin, les élèves étaient déjà orientés vers telle ou telle classe. À cette époque, les enfants qui n’avaient jamais connu de retard se retrouvaient dans les classes « A », dont le maître était un cousin à mon père. Personnellement, j’ai d’abord pensé que c’était une chance pour moi, mais c’est le contraire qui arriva. J’étais forte en fran10

çais mais en calcul c’était la mer à boire. C’est ainsi que j’éprouvai de sérieuses difficultés d’adaptation. Il me semblait que le maître donnait plus de leçon de calcul que de français. Comme je ne réussissais pas facilement le calcul mental et les tables de multiplication, j’étais soumise à deux sortes de punitions. Aujourd’hui, je ne saurais dire laquelle était la pire à l’âge que j’avais à l’époque : soit, je perdais mes biscuits « wandja banya » qui veut dire « casse-gueule », car ces biscuits fabriqués à base de maïs étaient trop durs pour nos mâchoires, soit, je recevais la chicote, mais conservais mes biscuits. Je me rappelle ma joie lorsqu’il était question d’études de texte avec des histoires comme « La mouche et le papillon », « Le corps humain », « Le bras », etc. j’en ai retenu quelque chose jusqu’à ce jour. Bien sûr, je ne peux pas non plus oublier mon cahier de couleur rose avec le dessin d’une plume. Au verso se trouvait la table de multiplication, qui me paraissait avoir quelque chose de magique. Je pouvais encore réussir en division avec la preuve par 9, mais la multiplication me paraissait vraiment bizarre. J’y échouais régulièrement et écopais de la punition choisie par le maître. Je me rappelle qu’une fois, le maître en a eu marre de me voir échouer dans ce domaine. Alors il m’a amenée dans la classe voisine, donc en troisième « B » pour faire écouter mes bêtises à son homologue de la dite classe. En effet, le maître me demanda de réciter la table de multiplication de trois. Je ne sais plus à quel niveau j’avais commis la faute, mais la vérité est que je fus giflée devant les élèves de cette classe. Profondément humiliée, je sortis en pleurant. Ça, je ne l’oublierai jamais. Pendant que mes homologues exprimaient leur pitié, le maître me crachait des injures. Nous n’avons pas passé beaucoup de temps à Likasi. Mon père fut transféré à Kipushi où il devait ramener toute sa famille. Nous fûmes donc obligées de changer deux fois de classe dans la même année scolaire. C’était de nouveau un calvaire. Je fus inscrite au Quartier II, un peu comme à Likasi, car la G.C.M. avait dans le temps les mêmes appellations. Mon nouveau maître, Manqui, un géant au teint foncé, avait son style. Dans notre classe, il y avait un rideau au tableau. Ce dernier servait à beaucoup de choses : le maître s’y cachait pour écrire des textes, qu’il nous laissait lire et après il tirait le rideau pour nous soumettre à
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une dictée. Soit il y écrivait un exercice, nous essayions de faire le calcul mental, et après il tirait les rideaux pour qu’on puisse écrire la réponse. Après il fallait laver les ardoises, et lui passait, chicote à la main, pour vérifier les réponses. Là où il trouvait une réponse incorrecte, il rabaissait l’ardoise pour articuler la chicote. C’était si dur qu’on avait appris à tricher : quand on était dans une rangée éloignée de celle par où on avait commencé on pouvait demander discrètement aux autres de nous exhiber les bonnes réponses. Nous gardions la touche dans la bouche, alors, avec beaucoup de souplesse on la sortait pour griffonner rapidement la bonne réponse. Pour ne pas attirer l’attention du maître, avec la langue, nous effacions subitement la mauvaise réponse. Qui sait combien de microbes nous avons attrapé rien que par craindre du fouet. Un autre système m’impressionnait à l’époque. C’était le genre d’interrogation qui s’adressait à la classe dans son ensemble. Le maître devait pointer au hasard une élève qui devait donner la bonne réponse. Devant ce genre de stratégie, presque toute la classe était debout, main en l’air réclamant d’être pointé pour répondre. Alors la classe laissait échapper une mélodie qui de loin sonnait comme un « Repier-Repier… » mais qui en réalité était un « Monsieur, Monsieur… ». Mais lorsque le maître cherchait qui pointer du doigt, aussitôt quelques élèves reculaient pour échapper à l’interrogation. Mais celle qui avait la malchance d’être désignée et qui par surcroît donnait une mauvaise réponse, le maître Mangui, la traînait par le bout du nez aussi longtemps qu’il le pouvait. Cela m’était déjà arrivé. Mangui nous avait demandé quelle était la question à poser pour trouver un adjectif qualificatif. Comme j’avais donné une réponse erronée, il m’avait saisie par le bout du nez. Tout en me promenant dans la classe, il répétait : « Comment est? » et moi de répondre : « adjectif qualificatif ». La calligraphie était une autre épreuve difficile. Elle se faisait au moyen d’un porte-plume, en fait une simple plume que l’on appelait ainsi. Il y avait un encrier sur chaque banc et on y trempait la plume pour écrire. Malheureusement, nous prenions parfois plus d’encre sur notre plume, ce qui nous faisait faire des taches sur nos cahiers. Pour le maître, seule la chicote nous permettait de nous corriger. Le jour où on avait cette leçon était un jour noir pour nous, car chacun de nous risquait de tacher son
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cahier au moins une fois, ce qui lui valait le coup de fouet. Outre la calligraphie, il y avait aussi la conjugaison. On nous demandait de conjuguer un verbe en nous donnant la personne, le mode, le temps, et « Paf! », une fois le signal donné, il fallait coucher la bonne réponse sur l’ardoise et « Paf! », on déposait les touches et « Paf! » on levait les ardoises. C’était alors le moment crucial : le maître passait avec la chicote, il observait les réponses données; les bonnes il les approuvait et passait outre, les mauvaises il les barrait, descendait l’ardoise, puis chicotait l’élève au niveau du dos. L’ambiance était telle que celles qui attendaient le passage du maître, étaient tentées de connaître la bonne réponse et de corriger avant qu’il n’arrive. Donc on passait la première réponse écrite devant la bouche, pour effacer grâce à la langue et ensuite on écrivait la bonne réponse sur d’autre face de l’ardoise, cela grâce à une touche de réserve que l’on gardait dans la bouche. Il fallait le faire avec beaucoup de discrétion car si par mégarde on éveillait l’attention du maître, le sort était pire qu’en cas d’un simple échec. Parfois le maître faisait monter les élèves en rang sur l’estrade et il les interrogeait; pour rentrer à sa place, il fallait réussir aux questions posées. À la fin il retenait celles qui n’avaient pas donné une bonne réponse pour les fouetter. Je n’étais pas assez intelligente et le fouet m’amenait à détester l’école. S’il y avait une chose qui m’intéressait vraiment c’était la récréation. Nous avions du matériel pour les jeux : les balles-mousse, les cordes à sauter, les cerceaux à main etc. Pendant la récréation, toute la cour était en mouvement, on entendait des cris par lesquels on désignait les balles suivant leurs couleurs « rouge, jaune, vert, bleu ». Le jeu à la balle était le plus réputé, il consistait à attraper une balle par hasard et à la shooter de telle façon que les autres puissent l’attraper. Il y avait des spécialistes qui, elles, ne manquaient jamais d’attraper la balle pendant que les autres couraient en vain. C’était le seul moment qui me permettait de me détendre un peu. Toutefois, il y avait une matière qui me plaisait, c’était l’analyse schématique. Je comprenais facilement qu’il fallait déterminer la base, le sujet, le complément d’objet ou les attributs. Il y avait aussi la musique et la gymnastique qui me permettaient de souffler un peu. Le travail manuel était moins
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apprécié car je ne savais pas encore torchonner et le maître était toujours là à pointer du doigt les endroits qui, selon lui, n’étaient pas propres et où il fallait refaire le nettoyage. Je détestais ce maître à tel point que j’avais envie d’abandonner les études en cours. Je me rappelle qu’un jour je voulais faire l’école buissonnière : j’attendais aux toilettes que les autres élèves soient rentrées en classe pour retourner à la maison. Je savais qu’à la maison je dirais que je suis malade. Mon petit plan s’écroula alors que je sortais. En effet, le maître m’aperçut par la fenêtre. Il m’interpella et je dus lui dire ce qui m’avait retardée au dehors. Peu habituée à mentir, je tremblais et cela me trahit tandis que j’essayais de trouver un prétexte. Par conséquent, il me fallait rentrer en classe. Mais je pense qu’il a eu pitié de moi car il ne m’a donné aucune punition. Depuis lors, je me sentais incapable de faire l’école buissonnière. Dans nos écoles à l’époque, la proclamation était un grand événement. On la faisait au premier, deuxième et troisième trimestre. On ne savait par quel miracle les voyous et autres badauds en étaient souvent avertis. Ils venaient, s’attroupaient aux portes des salles de classe pour applaudir les premières et huer les dernières. C’était dur car avant que l’on arrive chez soi, l’écho s’était déjà propagé pour signaler le résultat à la famille. C’était vraiment dommage, mais les parents de cette époque manquaient de compréhension. Selon eux, chaque enfant bien appliqué devait toujours réussir. Échouer était un signe de négligence qui méritait une correction. Je sais que mes parents étaient de ceux qui en voulaient aux enfants qui amenaient une mauvaise cote. Et le jour de la proclamation, il était vain de vouloir se cacher, car une fois informé, peut être au niveau du service, papa appelait pour réclamer le bulletin. Lorsqu’il était beau, on recevait un cadeau. Étant donné qu’il voulait voir ses filles habillées avec chic, il nous payait souvent des habits importés et des chaussures de luxe. Il y avait une sorte de rivalité entre ma sœur et moi, et chaque occasion d’avoir un habit ou une paire de chaussure de plus que l’autre, était bienvenue. Donc le jour de la proclamation, il y avait à la foi de la joie et des pleurs. Il faut cependant avouer qu’à notre époque c’était facile, j’ai vu des réussites à 90% et plus. La dernière pouvait avoir 50%, mais sa place lui valait tout de même des huées telles
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que le « Kiamwi sho hu-hu! » qui veut dire « La dernière huhu! » Non seulement celle-ci souffrait de ces cris, mais pire encore, elle risquait d’être fouettée. Ces personnes que je ne peux qualifier se permettaient de prendre des fils électriques jaunes en guise de branchettes et se montraient sans pitié pour la dernière. Il valait mieux que des personnes de bonne foi aille informer les siens pour qu’ils viennent la récupérer. De ce fait, on luttait pour avoir des cotes passables. Heureusement pour moi, je n’avais jamais eu la malchance d’être la dernière ou même d’être parmi les 5 dernières. Pourtant il m’était déjà arrivé d’avoir un échec, le plus souvent en français ou en mathématiques. Je sais qu’après le premier trimestre le maître avait fait venir mon père pour lui faire comprendre que je devais recommencer la deuxième. Dans le cas contraire, je pourrais toujours avancer, mais avec des lacunes qui constitueraient un blocage. Mon père qui avait l’habitude d’entendre dire que sa fille était intelligente, fut déçu de cette proposition. Heureusement pour moi, j’avais acquis de l’avance dans mes études, et d’ailleurs mes anciens maîtres ne cessaient de dire à mon père que mon intelligence était supérieure compte tenu de mon âge. D’où on lui recommandait de bien me surveiller. Quel contraste! Mon père se plia aux exigences du maître qui avait déjà préparé le terrain. D’une part, j’étais contente de quitter la classe de ce Monsieur trop méchant, mais d’autre part, je regrettais de reculer. Je peux dire que ce fut finalement une démarche positive car je pus reprendre un bon départ. Depuis lors, je me classai toujours parmi les premières, du moins à l’école primaire. Dans cette classe de deuxième, chez Monsieur Jouis, un vieux papa plutôt doux, je me débrouillais comme une savante. J’étais en première « D », une classe de retardés scolaires dont la plupart étaient de loin plus âgés que moi. Cela me permit de me distinguer par ma taille, mon âge ainsi que mon intelligence. Le maître m’appelait affectueusement « Kafupi », ce qui veut dire « courte de taille ». Donc j’avais fait de beaux points à la fin de l’année. C’était ma première année dans cette école, je ne savais pas comment se ferait la proclamation, mais je le découvris. Le directeur de l’école s’installait dans la cour avec ses proches collaborateurs. Quant au maître de la classe, il avait des bulletins et
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appelait les trois premiers qui recevaient le leur des mains du chef de l’école. Mais la suite de la distribution se faisait par appel nominal afin de distraire les agresseurs des dernières de la classe. Ainsi, cette année-là je fus la première de ma classe et je reçus une bassine et deux livres. L’un était une sorte d’album sur les oiseaux présentant des toucans, des pingouins et bien d’autres volatiles. Le second livre était une sorte de conte qui avait pour titre « Le poney de la ferme ». C’était la première fois de ma vie que je voyais pareille chose. Cela me consola devant mes petites amies de la troisième ainsi que devant mes parents. J’étais arrivée à calmer la colère de mon père qui ne cessait de se plaindre de cette école. Ayant reconnu le bien-fondé de la stratégie du maître, il l’en avait remercié un jour. Il est vrai qu’au début, je ne me détachais pas des filles de la troisième, mais après la proclamation, je fus obligée de m’adapter à ma nouvelle réalité. Je passais en troisième C, chez Kongolo. Ce monsieur habitait le quartier O.U.A., un quartier pour les cadres ou les futurs cadres n’ayant pas encore eu de logement approprié. Mais la femme de Kongolo, Mwambuyi, était monitrice, et sans vouloir en dire du bien ou du mal, elle n’avait pas le souci, ou tout simplement pas le temps de tenir sa maison en ordre. C’est une chose que je ne peux pas oublier car le maître nous prenait à cet âge là pour ses bonnes. Alors que dans ma famille, je n’arrivais même pas à torchonner, chez le maître on ne se contentait pas de faire cela, il y avait en plus la vaisselle et la lessive. Ha! Surtout la lessive : tous les langes du bébé abandonnés tantôt à la buanderie, tantôt dans la douche. C’était à nous d’en prendre soin. Bien sûr, quelques fois, il nous donnait des biscuits à ramener chez lui, avec un surplus qu’on devait se partager. Mon père qui avait constaté que je rentrais parfois avec un léger retard et que je changeai de direction, commençait à s’inquiéter. Je pensais que l’explication que je lui donnai changerait quelque chose à son humeur. D’où ma surprise lorsqu’il se mit à gronder. Malgré son opposition, il était vraiment difficile de refuser les demandes du maître. Mais après il y eut un changement salutaire, car il y avait d’autres maîtres dans notre école qui faisaient la même chose mais en profitaient pour abuser des filles d’autrui. En classe j’étais « capital », donc chef de classe. Lorsqu’il fallait chercher les biscuits (vap) pour ma classe, c’est moi qui
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me chargeais de désigner qui devait aller les chercher au bureau du chef de l’école. En plus je devais veiller à noter les noms de celles qui bavardaient en classe ou qui parlaient en swahili. J’étais une fille modèle et travaillais très bien classe. J’avais l’habitude de jouer avec tout le monde, mais je ne manquais pas d’amies intimes : Anastasie Naukaserula, une Rwandaise et Adèle dont j’ai oublié le nom aujourd’hui. Adèle était d’une famille pauvre, mais à un moment donné elle commençait à ramener des histoires de la maison à l’école. Nous on pensait que le fait d’habiter avec son oncle en ville expliquait ce changement. Elle était capable de payer le lait concentré Nestlé pour tout le petit groupe. En tant qu’enfants, la provenance de ces choses ne nous disait absolument rien, mais un jour, on apprit que notre petite amie était une voleuse. Lorsque sa famille vint nous voir c’était pour nous accuser d’entraîner notre amie à voler pour nous ramener des histoires. Mais nos explications ainsi que l’intervention du maître, nous firent comprendre que notre amie nous avait attiré des problèmes. Menacées d’être accusées auprès de nos parents respectifs, nous courrions le risque d’être punies pour rien. Surtout moi, avec mon père sévère, je me voyais déjà subir la chicote. Grâce à Dieu, la famille de Adèle n’insista pas. Cependant, les autres petites filles qui nous enviaient, furent convaincues que nous étions une bande de voleuses. Il y en avaient qui nous taquinaient déjà; quand elles nous voyaient passer, elles faisaient semblant d’éternuer avec des « Nyach…eee! » bruyants, comme pour dire « Laissez-moi! », alors qu’un éternuement normal produisait plutôt le son « Nnchee! ». Cela nous tourmenta sérieusement jusqu’à ce que l’histoire soit oubliée. Mais pour ma part, je pris la précaution de ne plus manger les histoires d’autrui. Du coup, j’ai même changé d’amie, j’avais trouvé une certaine Muyinga c’est avec elle que je me trouvais le plus souvent. Dans ma classe, il y avait des filles de mon quartier, on était toutes sur l’avenue Kabongo. Il y avait Madi Tsheushi que l’on taquinait beaucoup en classe car son deuxième nom signifiait « noire » en swahili. Il y avait aussi Musau. Cette dernière était plus proche de moi à la cité qu’à l’école, je ne sais trop pourquoi! Mais cela importait peu parce que nous n’étions pas assises dans la même rangée. Nous avions fait la catéchèse ensem17

ble et avion fait notre première communion en même temps. D’ailleurs, ce jour-là nous deux familles s’étaient réunies chez nous pour la circonstance. Mais ce n’est pas pour autant qu’on restait ensemble à l’école. Une fois, j’ai eu un problème avec mon maître. Il y avait une histoire drôle qui se racontait à Kipushi. On parlait d’une certaine Marie Thérèse Kapinga. C’était, paraît-il un fantôme qui était à la recherche de ses enfants. Par conséquent, elle sillonnait les écoles pour essayer de retrouver sa fille. On en parlait tellement qu’on aurait pu croire à la réalité de cette histoire. On racontait avec certitude qu’elle avait été au quartier III, qu’un maître qui écrivait au tableau avait été surpris de constater que le frottoir effaçait ses écrits sans être tenu par une main. Après, la craie écrivit d’elle-même : « Je suis Kapinga Marie Thérèse, je cherche ma fille. » Du coup, les enfants prirent la fuite, chacun essayant d’emprunter le chemin qui s’offrait à lui. Beaucoup d’enfants furent blessés car les fenêtres avaient été brisées dans la débandade. Ainsi, dans notre école, nous guettions la visite prochaine de Kapinga. Un jour, alors que nous étions en classe, nous fûmes surprises par des bruits et nous eûmes la conviction que la visiteuse indésirable était dans nos murs. Alors, en un seul mouvement nous nous retrouvâmes au centre de la classe, chacune essayant de se cacher derrière les autres. Soudain, il me vint une idée. De l’école à chez moi il n’y avait qu’une dizaine de mètres et je pouvais courir m’y réfugier au lieu de rester là à m’exposer au danger. Je pris mes jambes à mon cou, et comme je courrais vite, je fus bientôt à la maison. Mais maman était là et elle m’interrogea sur les raisons de mon retour alors que les autres étaient encore en classe. J’essayai de dire quelque chose au sujet du fantôme, mais sans aucun succès. De ce fait, elle me renvoya à l’école avec un tel ton que je ne pus qu’obéir. En chemin je pensais au fantôme qui allait m’accueillir, je pensais également au maître, à sa réaction et déjà je regrettais d’être partie. À mon retour, la cour était toute calme. Je compris que tout était rentré dans l’ordre et que par conséquent je risquais d’être prise pour la meneur. Je me retrouvai devant ma classe, mais lorsque je voulus entrer, le maître me l’interdit, parce que j’avais échappé à sa
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surveillance. Au cas où il me serait arrivé malheur, il en aurait été tenu pour responsable. Le maître était franchement furieux contre moi. Comme punition, je dus rester à genoux dehors; quel calvaire pour moi, car j’avais peur que le fantôme apparaisse et me prenne à l’insu de tout le monde. À cette perspective, je ne pus m’empêcher de pleurer tout haut. Quand le maître entendit mon cri de détresse, il vint à mon secours. Pensant qu’une catastrophe m’était arrivée, il sortit pour voir mais me trouva seule en proie à une inquiétude sans objet. Après un moment, il compatit à ma souffrance et me fit entrer en classe où il trouvait préférable de me donner ma punition. Je devais écrire cent fois : « Je ne fuirai jamais l’école », ce qui fut fait le lendemain. Mais un climat tendu continuait de régner, il y avait une incertitude. On se croyait les locaux hantés par la présence du fameux fantôme. Nous étions en alerte, et à chaque fois qu’il y avait un bruit, nous avions tendance à fuir. Dans notre classe, le maître prit la décision de chicoter à mort la personne qui se permettrait de fuir. Si réellement il y avait un danger, c’est lui-même qui prendrait l’initiative de donner le signal de départ. Après quelques jours, le climat était redevenu calme. Les activités avaient repris et on n’avait plus peur d’aller aux toilettes, personne ne craignait plus d’être surprise par Kapinga; bien au contraire, les scènes liées à cette histoire, prêtaient désormais à rire et étaient objets de divertissement. Il m’arrivait de taquiner aussi les gens dans la cour. Un jour, je suis allée en deuxième C pour taquiner les grandes filles. C’était dans mes habitudes. Mais ce jour-là, un complot s’était formé contre moi sans que je le sache : à peine avais-je mis les pieds dans la classe de deuxième, que je fus emportée jusqu’au fond de la classe. Quelques filles allèrent chercher leur maître, M. Célestin qui arriva après quelque temps. Il m’interrogea sur la raison de ma présence dans sa classe. Sachant qu’on lui avait déjà tout dit, je ne trouvai aucune explication à donner à ce sujet. Le maître m’emporta vers notre classe ou il fut obligé de relater à notre maître Kongolo, comment je mettais du désordre dans sa classe. Le maître, surpris par ce genre de comportement de ma part fut obligé de me corriger devant tout le monde. Depuis lors je me gardai de taquiner les gens à l’école. En classe, je continuais
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à briller et je faisais de beaux points. À la fin de l’année j’étais passée en quatrième. La proclamation s’était faite comme d’habitude dans la cour devant tout le monde. Mais le système des cadeaux commençait à disparaître; je n’avais reçu qu’un livre. En quatrième année, j’ai eu une enseignante, Jacky, qui venait à peine d’être embauchée. Ce que j’ai pu apprécier chez cette dame, c’était son exigence pour les questions d’hygiène : on nous demandait de changer chaque jour de sous-vêtement et on nous obligeait de temps à autre à passer devant en écartant les jambes pour montrer le slip que l’on portait. Il était question de permettre à Jacky d’apprécier la couleur, la présentation et la propreté. Malheur à celle qui n’était pas en ordre car elle s’exposait aux injures et au fouet. Une fois il y avait une fille qui craignait d’être punie car elle n’avait pas de slip; à la place, elle avait noué un morceau de tissu autour des hanches. Au moment où l’on nous demandait d’exhiber le sous-vêtement, elle avait juste montré la partie du tissu qu’elle nouait autour des hanches. Sur l’insistance de madame, on découvrit qu’elle n’avait rien. Ayant le rire facile, je me moquai d’elle. Je ne pouvais pas imaginer que cela énerverait Jacky. À ma grande surprise, elle me saisit et me tapa en désordre. Elle m’avait pincé la peau à divers endroits et comme j’ai une peau fragile, j’en avais porté les marques. Comme d’habitude, mon père qui avait remarqué ces traces ne fut pas content. Plutôt que d’aller voir « madame » directement, il préféra passer à la direction chez le chef de l’école. C’est ce dernier qui interpella la dame; alors que je n’en savais rien, je fus surprise lorsque la maîtresse se mit à me gronder. Elle ne pouvait plus me sentir et chaque fois que je levais le doigt pour répondre à une question, elle répliquait « Va chercher ton père pour qu’il t’enseigne! » Elle m’a ainsi boudée pendant longtemps. Mais comme j’étais une fille intelligente, il lui était difficile de m’ignorer, puisque par moment, lorsqu’il n’y avait personne pour répondre à certaines questions, elle finissait par m’interroger. À un moment donné, il y eut des rumeurs disant qu’il y avait une nappe d’eau très importante sous notre école. Par conséquent, nous étions contraints de déménager. Mais où aller, puisqu’il n’y avait pas d’école en réserve? Dans tout Kipushi à l’époque, il y avait trois écoles pour filles : Quartier II, Quartier III et Quartier
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Central. Il fallait jumeler l’une des écoles avec la nôtre. On opta pour le quartier III, comme il y avait deux rangées de locaux, on en garda une pour le quartier III et une pour le quartier II. J’étais donc obligée d’étudier plus loin de la maison. L’école était en effet distante de 1 kilomètre, soit à 30 minutes de marche. Surtout qu’au moment où nous changions d’école, ma famille déménageait. Nous habitions de nouvelles maisons de la G.C.M., au quartier Cinq ans. C’était un exercice pour moi, même si je n’avais pas à me réveiller très tôt pour aller à l’école. Avec le nouveau système on avait une vocation unique. Le nombre de locaux étant limité, nous étions obligés d’aménager l’horaire. Tantôt on allait à l’école avant-midi, tantôt on y allait l’aprèsmidi. Il y avait deux classes par local. Par conséquent nous devions commencer plus tôt pour combler notre horaire. Nous débutions à 7h30 pour clôturer à 12h30. Quand nous étions de l’après-midi, nous commencions à 13h30 pour terminer à 17h00. C’était un nouvel horaire auquel il fallait s’adapter. Jusque-là on avait pas encore adopté le système de l’uniforme. De ce fait, je ne m’inquiétais pas beaucoup de ce que je devais porter. Un beau jour pourtant, je ne fus pas prête à temps car j’avais sali mes habits, pensant que maman en avait déjà apprêté d’autres. D’une part, je ne pouvais pas partir sale à l’école, d’autre part je ne devais pas m’absenter. Je fus donc obligée de laver une robe en matière synthétique qui pourrait sécher rapidement. Pour accélérer le séchage, j’avais demandé à deux de mes jeunes frères de tenir la robe par-dessus le réchaud allumé. Par le repassage, je pourrais ensuite faire disparaître les dernières traces d’humidité. Lorsque j’eus fini ma toilette, je pris ma robe pour la repasser. Mais, à ma grande surprise, je vis qu’elle était brûlée. Dans leur maladresse, les petits avaient dû lâcher un côté qui a fini sur la plaque allumée, mais eux, sans se rendre compte de l’incident avaient continué à tenir la robe au-dessus du réchaud. J’étais toute malheureuse, car l’heure ne s’était pas arrêtée, et je risquais d’arriver en retard. Pour finir, je fus obligée de changer de tenue et de me rabattre sur quelque chose que j’avais déjà abandonné. Le comble en est que je suis quand même arrivée en retard à l’école puisqu’il fallait repasser ma nouvelle tenue. Malheureusement pour moi, le retard était l’une des choses que madame ne tolérait jamais. Parfois, elle nous pardonnait lors21

qu’on échouait en classe, mais jamais lorsqu’on arrivait en retard. Donc, je fus soumise à l’une des tortures que nous réservait la maîtresse en pareille circonstance. Il s’agissait de présenter le bout des doigts pour recevoir des coups de règle. Cela faisait si mal que j’en ai pleuré au point d’avoir les yeux rouges jusqu’à la sortie. Ma mère avait remarqué au retour que j’avais pleuré. Curieuse, elle me questionna. À peine avais-je achevé mon discours, qu’elle répliqua que le châtiment pouvait être pire que ce que la maîtresse m’avait infligé. En effet, selon maman, je devais apprendre à être prévoyante, étant déjà en quatrième. Elle me surveillait désormais rigoureusement, au point de me mettre mal à l’aise. Ce fut quand même un bon apprentissage car le système d’uniforme s’installait timidement. Il me fallait apprendre à garder ce dernier propre pour toute la semaine. À l’occasion d’une manifestation prévue en l’honneur d’un officiel en visite à Kipushi, ne devaient défiler que celles qui avaient l’uniforme exigé. Il s’agissait d’une robe en tussor que l’on devait acheter au magasin sur place, au rayon des prêts-à-porter. Le prix était quand même un peu élevé pour un agent de la Gécamines pratiquement habitué à la gratuité. J’étais parmi celles qui s’étaient procuré l’uniforme. La perspective de ce défilé m’excitait beaucoup mais mes parents semblaient moins chauds car ils pensaient, avec raison, qu’il y avait toujours des accidents lors de ce genre de manifestations. Il est vrai que rien qu’au niveau des enfants, il existait une sorte de rivalité. Il était question de savoir qui marchait mieux que l’autre. Alors sans raison précise, tout commençait par des huées pour se terminer en un affrontement avec échange de paroles suivi de coups de pierre, de branches etc. Parfois des enfants en revenaient grièvement blessés. Mais puisque c’était une exigence de l’école, je devais pour la première fois défiler. Et ce n’était pas mal de passer devant la tribune sous le rythme de la Fanfare Gécamines. Après le défilé, l’uniforme ne fut plus de rigueur à l’école et doucement il se confondit aux autres tenues que nous avions. La distance, le nouveau rythme m’avaient bouleversée; je n’étais plus capable de m’appliquer, si bien que je fus la 17e de la classe au cours de ce trimestre là. Haie! Ce ne fut pas facile pour moi de montrer le bulletin à mon père. Mais comme on était au camp, le bruit annonçait toujours la proclamation. Ça jasait autour
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de ça parmi les commères du quartier. L’une disait : « Wangu ariweza! » une autre répondait : « Wangu arishunda! » Les unes parlaient de la réussite de leurs enfants, les autres par contre parlaient de l’échec des leurs. Sans aucun doute, les parents saisissaient ces échos, si bien que ceux qui avaient oublié cet événement se réveillaient et questionnaient leurs enfants. Mais chez moi, papa attendait surtout que mes frères et sœurs montrent leur bulletin. Lui qui était habitué à me voir lui présenter mon bulletin de moi-même avait soupçonné quelque chose devant ma soudaine réticence. Alors, pour ne pas m’intimider, il me dit : « Même si, cette fois-ci tu as échoué, il faut me présenter ton bulletin. » Comme je n’étais pas dupe, j’avais saisi l’occasion de me plaindre de mon sort. En effet, depuis le temps que papa contrôlait mes points, je ne lui présentais plus de mauvaises cotes. Pour lui, j’avais cette fois fait preuve de paresse. Pour me menacer, il me disait toujours : « Si tu n’es pas apte aux études, je t’inscrits au Dupu. » C’était une école de formation pour filles dont le sigle était E.F.F. Cette école était une sorte de taudis où l’on casait toutes les bourriques sans distinction d’âge et ce, jusqu’à ce que la fille trouve un mari. Les filles qui avaient la malchance d’étudier dans cette école étaient l’objet des sarcasmes des gens. Il y avait même une chanson grossière pour les taquiner lorsqu’on les voyaient passer : « Yolele EFF mabe, yolele mahiba munene! » Ce qui veut dire : « Olé, le EFF mauvais, iyolele les seins trop gros! » En effet, comme elles pouvaient tranquillement y attendre le mariage, ces filles avaient tout le temps de se développer, jusqu’à présenter les traits forts de la féminité. Pour les repérer, ce n’étais pas chose difficile car elles au moins avaient une robe bleue ciel boutonnée derrière, légèrement évasée vers le bas. Ce modèle était unique, si bien qu’il était difficile de les confondre avec d’autres filles. Donc la menace de papa me semblait terrifiante et par conséquent, le seul moyen d’éviter cette E.F.F. - ironiquement déguisée en E : Ecole, F : de Folles, F : Filles - était d’être bien appliquée. Je fis beaucoup d’effort pour avoir de beaux points, mais les failles ne manquaient jamais. J’étais faible en couture, mais heureusement, c’était une branche qui n e comptait pas beaucoup, même si elle faisait baisser mon pourcentage de quelques points face à mes concurrentes de la classe. On tricotait et en
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même temps on apprenait à broder. Mais tout était difficile pour moi si bien que j’étais parmi celles qui ramenaient des ouvrages inachevés à la maison. On tricotait une culotte pour laquelle il fallait faire le point « biri-biri », donc deux mailles à l’endroit, puis deux mailles à l’envers. Ensuite, il fallait enchaîner avec « larisha » d’une part et « shimamisha » d’autre part, bref avoir l’envers et l’endroit en côte simple. Pour moi ces choses là c’était la mer à boire : les monitrices qui ne me comprenaient pas ne cessaient de me taper avec mes aiguilles à tricoter. Alors dès que sonnait l’heure de la couture, j’étais personnellement mal à l’aise. Et j’étais toujours parmi les premières à remettre mon ouvrage, ce qui énervait encore plus les monitrices. Étant une ancienne du foyer pour maman, ma mère essayait toujours de m’apprendre quelque chose. En tout cas, je m’adaptais mieux au crochet qu’aux aiguilles à tricoter ainsi qu’à tout le reste. À la fin de l’année, il y avait ce qu’on appelait « Kwibata », c’était une sorte de pique-nique organisé par classe avec comme exigence principale la préparation du repas en commun et le partage. C’était une sorte de repas d’au revoir, car avec celles qui échouaient, celles qui changeaient de classe ou d’école, le groupe se dispersait. Pour l’argent, on se cotisait et Madame prenait la charge des emplettes et de la préparation du repas avec certaines grandes de la place. Chacune amenait une assiette, en plastique de préférence, une cuillère et un gobelet. Pour notre classe, il y avait des feuilles de manioc, du riz et de la viande. Comme boisson, nous avions du sucré. C’était agréable de manger la cuisine de madame, car on s’imaginait sans se tromper qu’elle préparait mieux que nos mamans, puisqu’elle était plus instruite qu’elles. En plus de ça, elle avait réussi à créer une ambiance fraternelle dans la classe, et on se sentait comme des enfants auprès de leur maman. Cette journée se passait toujours avant la proclamation car après, certains mouvements d’humeur ne permettraient pas le maintien d’une bonne ambiance. Dans chaque classe, il y avait une ambiance spéciale, et dans certaines d’entre elles, chaque élève amenait quelque chose de la maison et on rassemblait le tout pour préparer et ensuite se partager le repas. Mais le meilleur système restait celui de la cotisation, sinon on risquait, avec ce genre de stratégie, de man24

quer de l’une ou l’autre chose, et s’il n’y avait pas d’argent disponible, c’était une catastrophe. Le jour de la proclamation, j’étais aux anges. J’étais la troisième de la classe, ce qui n’était pas mal. Il n’y avait plus de système cadeau, néanmoins on se contentait de donner un peu plus de biscuits aux trois premières de la classe. J’en avais eu suffisamment et les miens en exprimèrent de la joie. Surtout que c’était le début des grandes vacances, et qu’on serait obligées d’attendre la rentrée pour de nouveau avoir accès aux biscuits. Ce n’était pas mal d’en avoir en réserve pour deux jours. Je passai donc en cinquième année. Cette classe avait eu deux maîtres. Le premier Kibase et le second Bukasa. Si Kibase avait fait place au second, c’est tout simplement pour avoir tenté d’abuser de certaines filles de la classe. Ces dernières en effet dépassaient l’âge requis pour une classe de cinquième, et se développaient rapidement. Alors le Monsieur, lui-même encore bien jeune cherchait à les prendre pour femmes. J’étais une élève appliquée; je n’éprouvais de difficultés qu’en couture, car cette lacune, je l’ai traînée jusqu’à la fin de l’école primaire. Comme je brillais partout ailleurs, Kibase m’appréciait d’autant plus que lui-même détestait cette matière. Il avait l’impression que c’était une perte du temps qu’il aurait à consacrer aux leçons. Lui-même habitait dans le même quartier que beaucoup d’autres filles de ma classe. Nous avions donc le devoir de transporter ses effets jusqu’à sa maison. Ses documents, et parfois des biscuits. Pour cela, il nous libérait un peu avant. Parmi nous, il y avait une fille appelée Vicky Mulapi et qui habitait vraiment tout près de chez lui et qui était souvent parmi celles qui amenaient les affaires du mwalimu – maître - chez lui, à la maison. Un beau jour, alors que nous étions en classe, Vicky prit la parole et dit au Monsieur qu’il y avait des filles de notre classe qui disaient qu’elle et le Monsieur avaient eu des rapports sexuels. Elle l’avait utilisé des termes que j’ignorais jusqu’alors : « Monsieur, les filles de notre classe ont dit que vous m’avez déjà scandalisée. » Comme c’était la première fois que j’entendais ce mot je me suis dit que la fille avait dit une bêtise. De quel genre? Je ne le savais pas. Mais toujours est-il que cela m’avait fait rire. C’était un rire innocent, mais aux yeux du maître; c’était un signe de moquerie et cela me valut la chicote sous les yeux de
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tout le monde. J’étais triste, mais ce n’est qu’après que j’ai compris que je l’avais inconsciemment froissé. L’histoire vint aux oreilles du chef de l’école, Kafwimbi, qui, malheureusement était déjà informé de bien d’autres choses. Je connaissais personnellement le cas de Nyemba, une fille de la classe. Elle était grande de taille, mais, elle était contrainte de s’asseoir au premier banc, ainsi que le désirait le maître. Et si pour moi cela importait peu, le problème paraissait assez sérieux. C’est ainsi que cette histoire de Vicky en engendra d’autres qui demeuraient secrètes jusque là. Alors le Monsieur fut transféré dans une école pour garçons et nous en revanche, nous eûmes Bukasa. Ce nouveau maître était méchant et personnellement, je le trouvais grossier. Il nous frappait avec le grand compas, et à part ça, il exigeait que l’on soit en classe à 7h00 au lieu de 7h30. Toutes celles qui arrivaient en retard étaient soumises à la punition : recevoir des coups du grand compas sur la main à une heure matinale; c’était assez douloureux. Outre ces punitions, il passait banc par banc pour examiner nos dents. Chacune devait gratter avec ses ongles la paroi de ses dents. Au cas où il y avait une couche dessus, on recevait des coups. Donc, ce monsieur trouvait facilement des occasions de nous frapper; mais quelques fois, c’était moi qui le faisais à la place du monsieur. J’étais une fois de plus « capita », donc chef de classe, et en tant que telle, comme j’étais intelligente, le maître me confiait certaines responsabilités. D’ailleurs, si les autres devaient arriver à 7h00, moi je devais être là à 6h45, c’était une stratégie pour bien contrôler les arrivées. Le maître arrivait en classe à l’heure habituelle. Je devais lui présenter la situation de l’étude : les retards, les bavardes, etc. Même si j’appartenais au groupe, le maître me fouettait d’abord, et à mon tour je fouettais les autres. Le maître m’appelait « Sosomani », du nom d’une sorte de sauterelle comestible. J’étais tellement mince que le maître m’avait donné ce sobriquet. Ça ne me plaisait pas, mais cela est resté gravé dans la mémoire de celles qui ont étudié avec moi. Même nos voisins de classe s’étaient habitués à ce sobriquet. Lorsqu’il avait besoin d’un service, le maître disait seulement « Sonsomani », et du doigt il m’indiquait ce que je devais faire. Le maître aimait beaucoup des récitations des fables de La Fontaine. Il avait l’habitude de nous faire passer devant, soit on
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présentait la récitation sous forme de saynète, soit on récitait tout bonnement. Mais la grande question c’était la rétention, le blocage. L’une des récitations qui m’a beaucoup marquée était « Les animaux malades de la peste ». Le texte était long, mais il fallait le bloquer, et chaque fois que l’on sautait un passage, cela nous valait des coups de fouet. En cinquième, j’étais très liée à une Rwandaise, Madeleine Nyramanga. Elle avait presque la même taille que moi, et le maître l’avait surnommée « Coco Mwrao ». Et nous étions souvent ensemble pour présenter nos récitations. Je la préférais car elle était intelligente aussi, et cela nous permettait de gagner des points. Mais un jour, j’ai eu un problème sérieux avec elle. Nous avions échangé nos chaussures. Dans ma famille, on ne m’achetait jamais des babouches, mais toujours des souliers. Alors que Maganbo avait des babouches en plastique. Je l’enviais de les avoir et souvent on faisait l’échange, jusqu’au moment de la séparation. Ce jour-là, je n’avais pas fait attention, les babouches qui étaient sur le point de se couper s’achevèrent sous mes pieds. Dès qu’elle se rendit compte que ses babouches étaient coupées, mon amie se mit à pleurer, car disait-elle, elle aurait à s’expliquer à la maison. Je devais trouver une solution à ce propos, mais que faire, puisque moi-même je risquais d’avoir des problèmes au moment d’expliquer aux parents comment les choses s’étaient passées. Ma famille avait déjà un mauvais souvenir à ce propos, ma sœur aînée avait en effet perdu le soulier d’une de ses amies. Ayant échangé leurs chaussures, les deux fillettes durent chacune récupérer ce qui lui appartenait au moment de se séparer. Elles étaient déjà de part et d’autre de l’avenue et chacun jetait à l’autre ses souliers, l’un après l’autre. Ma sœur avait récupéré ses deux souliers mais son amie ne retrouva pas l’un des siens. Le problème était si sérieux que la famille de son amie vint se plaindre auprès de mes parents. Ces derniers avaient profité de l’occasion pour nous interdire de tels comportements. Ils avaient dû payer de nouvelles chaussures à l’amie de ma sœur et ne tenaient plus à revenir sur des dépenses de ce genre. J’avais déjà eu devant moi le film de la réaction paternelle. Il y aurait peut-être réprimande et punition. Pour éviter cela, j’ai eu recours au maître en lui expliquant que je risquais en famille.
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