Dialogues franco-brésiliens sur la violence et la démocratie

Publié par

En France comme au Brésil, la violence et ses modes de traitement sont l'objet de débats vifs et intenses. Les actes de violence mis en cause n'ont toutefois que peu de chose en commun. Les auteurs de ce nouveau numéro se proposent ici d'examiner les termes respectifs de ces débats qui mettent en scène et combinent, sous des formes complexes, des mythes nationaux démocratiques, des représentations médiatiques et des (in)aptitudes de l'Etat à rendre effectifs des mécanismes de régulation de la vie sociale.
Publié le : jeudi 1 septembre 2005
Lecture(s) : 322
EAN13 : 9782296418219
Nombre de pages : 214
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Dialogues

franco-brésiliens

sur la violence

et la démocratie

Sommaire

Angelina PERALVA, Sergio ADORNO Dialogues sur la violence en France et au Brésil. ....

................ p. 5

Alexandra POLI Faire face au racisme en France et au Brésil: de la condamnation morale à l'aide aux victimes ..................................... Eric MACE, Angelina PERALVA Jacobinisme vs. industrie culturelle: médiatisation de la violence en France et au BrésiL ................................... Paulo Sergio PINHEIRO Démocratie et Etat de non-droit au Brésil: analyse et témoignage.. ...... Claudio ZANOTELLI L'espace des homicides et l'espace socioéconomique: l'agglomération de
Vitoria- Brésil. . .. . ... .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . ... .. . .. . .. . .. . ...

p. Il

p.47 p.87

p.117

Sergio ADORNO Le monopole étatique de la violence: le Brésil face à l'héritage occidentaL ........................................................... Michel WlEVIORKA Penser la violence: en réponse à Sergio Adorno... .............................. Regards sur l'entre-deux Angelina PERALVA, Ismail .,:rAVIER «La politique et la poésie c'est trop pour un seul homme ». A propos de Glauber Rocha: cinéaste brésilien (1939-1981)........... Résumés /Abstracts ..............

p. 149 p.175

p.185 p.205

Cultures & Conflits Derniers numéros parus

Approches critiques de la sécurité. Une perspective canadienne C&C - n054 - 2/2004

Prison et résistances politiques. Le grondement de la bataille C&C - n°55 - 3/2004

Militaires et sécurité intérieure. L'Irlande du Nord comme métaphore C&C - n056 - 4/2004

L'Europe des camps. La mise à l'écart des étrangers C&C - n05? - 1/2005

SU!tpicion et exception C&C - n058 - 2/2005

Actualité de la revue, colloques, séminaires, résumés des articles (ftançaislanglais) et tous les articles publiés sur: www.conflits.org/ Résumés en anglais également disponibles sur: www.ciaonet.org Indexé dans Sociological Sciences Abstracts. Abstracts, InterlUltiolUll Politk:al Science Abstracts, PAIS, Political

DIALOGUES FRANCO-BRÉSILIENS SUR LA VIOLENCE ET LA DÉMOCRATIE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE L'Hannattan Hongrie
Espace L'Harmattan Kinshasa

75005 Paris L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

Fac..des

Sc. Sociales. Pnl. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa

L'Harmattan Italia j Via Degli Artisti, 5 10124 Torino ITALIE

Université

- RDC

Rédacteurs en chef: Didier Bigo (lEP de Paris), Antonia Garcia Castro (EHESS) Equipe éditoriale: Nathalie Bayon (Université Michel de Montaigne, Bordeaux nI), Philippe Bonditti (lEP de Paris), Laurent Bonelli (Université de Paris Je, Nanterre), Emmanuel-Pierre Guittet (Université de Paris X, Nanterre), Jean-Pierre Masse (EHESS), Christian Olsson (lEP de Paris) Secrétariat de rédaction: Miriam Perier (Université de Paris I, Sorbonne)

Numéro

sous la responsabilité

scientifique

de : Angelina Peralva

Ont participé à ce numéro: Laurent Bonelli, Colombe Camus, Perrine Fourgeau, Emmanuel-Pierre Guittet, Lyn Voegele Comité de rédaction: Ayse Ceyhan, Frédéric Charillon, John Crowley, Gilles Favarel-Garrigues, Michel Galy, Virginie Guiraudon, Jean-Paul Hanon, François Lafond, Josepha Laroche, Khadija Mohsen, Gabriel Périès, Anastassia Tsoukala, Jérôme Valluy, Dominique Vidal, Yves Viltard, Chloé Vlassopoulou Comité éditorial international: Didier Bigo, RBJ Walker (co-éditeurs de l'édition anglaise de C&C), Hayward Alker (EU), Malcolm Anderson (GB), Bertrand Badie (France), Sophie Body-Gendrot (France), Lothar Brock (Allemagne), Jocelyne Césari (France), Alessandro Dal Lago (Italie), Michel Dobry (France), Elspeth Guild (GB), Martin Heisler (EU), Daniel Hermant directeur de publication (France), Jef Huysmans (GB), David Jacobson (EU), Christophe Jaffrelot (France), Jirky Kakonen (Finlande), Yosef Lapid (EU), Bernard Lacroix (France), Ned Lebow (EU), Fernando Reinares (Espagne), Nicolas Scandamis (Grèce), Marie-Claude Smouts (France), Michael Williams (GB), Michel Wieviorka (France) Enunanuel-Pierre Guittet, Jacques Perrin Manuscrits à envoyer: Cultures & Conflits, Centre d'Etudes sur les Conflits, 41 rue Amilcar Cipriani - 93400 Saint-Ouen. Tél. : (33-1) 4921 20 86 Fax: 01 40 12 1938 - redaction@conflits.org

-

Documentation! presse:

Illustration de couverture: Glauber Rocha et Roberto Rossellini, 1977. Nous remercions vivement Augusto Massi (Cosac & Naify) de nous avoir cédé cette image.
Les opinions exprimées dans les articles publiés n'engagent que la responsabilité de leurs auteurs. Ce numéro a bénéficié des soutiens du ministère de la Défense, du Centre National du Livre, et du Centre National de la Recherche Scientifique.

www.librairieharmattan.com harmattanl @wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9476-9 EAN: 9782747594769

__J

Dialogues sur la violence et la démocratie en France et au Brésil
Angelina PERAL VA, Sergio ADORNO

Les articles qui figurent dans ce numérol s'inscrivent dans une réflexion franco-brésilienne, développée dans le cadre des accords de coopération CAPES-COFECUB et USP-COFECUB, liant depuis plusieurs années des chercheurs du Centre d'Analyse et d'Intervention Sociologiques (CADIS-.EHESS/CNRS) et du Nucleo de Estudos da Violência da Universidade de Sào Paulo (NEV -USP). Nous remercions la rédaction de Cultures et Conflits d'avoir accepté d'ouvrir les pages de la revue à une publication partielle de notre travail. Nos échanges ont eu comme point de départ la constatation de la semblable importance que revêtait, au Brésil et en France, le débat sur

la violence - alors que les faits de violence eux-mêmesn'y étaient pas
de même nature. Le sens de notre travail commun a d'emblée reposé sur un effort d'élucidation de cette similitude paradoxale. Côté Brésil, la violence apparaissait tout d'abord comme une quantité mesurable : 45 334 homicides enregistrés en 2000 pour une population de 170 millions d'habitants, un des taux (26/100000)2 les plus élevés au monde, alors qu'en France cet indicateur était parmi les plus faibles de la planète. Même si les taux de suicides sont particulièrement élevés dans l'Hexagone (23/100000 habitantsi, il est rare qu'ils soient directement pris en compte dans les représentations de la violence - et en tout cas ils ne le sont jamais au même titre que les «incivilités urbaines» et autres marques d'agressivité dans les relations interpersonnelles, qui semblent tant inquiéter l'opinion publique française.

1. A l'exception de celui de Claudio Zanotelli, proposé par la rédaction, et du dossier sur Glauber Rocha, élaboré en dehors de ce cadre. 2. Voir « Sintese de lndicadores Sociais» in Estudos e Pesquisas 12. lnformaçào demogrâfica e s6cioeconômica, !BOE, RJ, 2004. 3. Données de l'INSERM.

5

ANGELINA

PERALVA,

SERGIO

ADORNO

Nous nous trouvions donc, d'une part, face à une violence meurtrière qu'une démocratie émergente telle la brésilienne ne parvenait pas à juguler; d'autre part, face à des violences apparemment banales, mais tout de même porteuses d'une grande force de résonance médiatico-politique, alors que d'autres, bien plus graves, étaient passées sous silence. Un tel écart au niveau des faits n'a pas rendu impossible notre réflexion commune; mais il a exigé d'aller au-delà d'une perception de la violence comme un allant de soi, en induisant notamment une décentration par rapport aux pratiques violentes objectivables : car, soit nous renoncions à prendre au sérieux l'existence même de la «violence» en France; soit il fallait admettre de l'envisager - mais alors pour les deux pays comme un phénomène complexe, engageant simultanément des faits et des représentations, sorte de produit finalisé d'un travail sur soi effectué par chaque collectivité nationale à partir d'une culture qui lui était propre. Autrement dit, il fallait envisager « la violence» (quelles que soient les pratiques que ce mot recouvre) comme un puissant révélateur des conditions de fonctionnement de la démocratie. C'est effectivement dans cette dernière perspective que nous avons entrepris la réf1exion que voici. Une grande importance a été ainsi accordée aux mythes nationaux fondateurs de la démocratie, qui dans les deux pays sont censés assurer l'égalité des citoyens. La République, qui est en France, comme on sait, bien plus qu'un simple régime politique, place la responsabilité de l'intégration nationale directement entre les mains de l'Etat. Au Brésil, où les limites de l'entreprise étatique républicaine ont été très tôt révélées par la répression sanglante à l'insurrection paysanne de Canudos (1897, 20000 morts), l'intégration nationale mobilise davantage et plus facilement des cadres culturels, comme il en ressort du mythe de la démocratie raciale. Malgré cette différence, de taille, les deux modèles restent proches, nous dit Alexandra Poli, en ce qu'ils produisent tous deux des effets comparables d'occultation des inégalités des «races », et plus encore du racisme. Et si cette occultation devient aujourd'hui visible, c'est grâce à la vitalité des

affirmations identitaires

-

observables au Brésil comme en France, qui donnent une nouvelle épaisseur à la question du racisme. A travers l'analyse des grandes étapes de l'action antiraciste dans les deux pays, qui passe de la condamnation générale à la prise en compte effective des expériences

ethniques, culturelles, religieuses

-

6

Dialogues

sur la violence

Cultures & Conflits

et la démocratie n059 - 2005

-

vécues, son article éclaire les processus de construction et de déconstruction du tabou qui entoure la reconnaissance du racisme, façonné par les mythes démocratiques qui ont fondé ces deux sociétés. Dans les deux pays également, le journalisme et ses évolutions sont au cœur des tensions à l'oeuvre dans les représentations sur la violence. Cette thématique, autrefois du ressort exclusif de la presse populaire, a fait une entrée en force dans le débat médiatique en même temps que le journalisme subissait l'impact d'une double évolution: celle issue de l'élargissement croissant du public touché par les médias de masse, avec le brouillage corrélatif des attentes dont il serait porteur; et celle liée à l'opacité des enjeux proprement sociaux du débat. Au Brésil, la logique «grand public» qui oriente le journalisme actuel est ancienne pour la télévision, plus récente pour la presse écrite, avec une autonomie relative plus forte qu'en France visà-vis de la sphère politique. Ceci se traduit par une relative indépendance des journalistes de presse écrite dans le traitement des violences urbaines, tandis que la mise en scène télévisuelle de ces violences obéit à une pure logique spectaculaire/populaire. En France, cette logique « grand public» est beaucoup plus récente, autant dans la presse écrite qu'à la télévision. En revanche, l'autonomie des journalistes vis-à-vis du politique est très faible, de telle sorte que l'agenda médiatique accompagne au plus près les rhétoriques politiques dominantes à chaque moment. Eric Macé et Angelina Peralva analysent ces questions à partir de recherches menées auprès de journaux et journalistes de presse écrite et télévision, en France et au Brésil. Une interrogation non moins centrale concerne la manière par laquelle l'Etat gère la vie collective et répond aux diverses « violences» que celle-ci engendre. Pour des raisons internes, historiques, notamment celles liées à la jeunesse de sa démocratie, cette gestion au Brésil se fait mal, son efficacité laisse beaucoup à désirer ou s'améliore à un rythme insuffisant, comme montre l'article de Paulo Sergio Pinheiro. Des garanties constitutionnelles, en particulier celles qui concernent les droits civils, souvent peu respectées, ainsi que des conditions précaires de fonctionnement du pouvoir judiciaire et de la police constituent le pendant d'une violence endémique et de violations systématiques des droits humains qui n'ont pas discontinué sous les gouvernements constitutionnels et démocratiques, depuis les années 1990 jusqu'à présent. Cette violence 7

ANGELINA PERALVA,

SERGIO

ADORNO

est évoquée dans un contexte plus spécifique, celui d'un Etat fëdéré brésilien, Espirito Santo (qui, disons-le au passage, présente - à la fois - des taux d'homicides et un indice de développement humain (IDH) parmi les plus élevés du pays), par le texte de Claudio Zanotelli. Il essaye de comprendre comment se distribuent les homicides dans l'espace social et le territoire urbain, par delà les limites, nous dit-il, d'un dispositif de traitement des données qui reste encore largement insuffisant pour l'ensemble du pays. L'évocation de ces violences se prolonge dans le texte de Sergio Adorno qui montre, pour les villes moyennes de l'intérieur de l'Etat de Sào Paulo, que l'accroissement de la violence va de pair avec l'accroissement des richesses et garde un lien avec les nouveaux répertoires de consommation des couches moyennes, où les drogues illicites tiennent une place non négligeable4. Reste qu'à ces difficultés rencontrées par l'Etat brésilien pour assurer la sécurité des citoyens font écho d'autres, comparables, à l'oeuvre en France comme dans d'autres démocraties européennes. Il est clair, en effet, que l'Etat est aujourd'hui interpellé de façon assez générale dans sa capacité à apporter des réponses efficaces à une violence multiforme qui s'installe dans la vie sociale. Il apparaît affaibli, débordé, son dépérissement est évoqué et certains iraient jusqu'à remettre en cause la célèbre formule de Max Weber lui attribuant le monopole de l'exercice de la violence légitime. Ce débat est au cœur de l'article de Sergio Adorno qui interpelle à ce sujet Michel Wieviorka, lequel à son tour lui répond. La mbrique «Regards sur l'entre-deux », nouvellement créée par la rédaction pour penser l'articulation entre culture et politique, accueille cette fois-ci un dossier sur Glauber Rocha, figure majeure du cinéma brésilien et intellectuel engagé, décédé en 1981 à l'âge de 42 ans. L'article introductif d'Ismail Xavier éclaire le parcours du cinéaste à l'intention d'un - supposé - public de non cinéphiles et met en perspective les textes de Glauber que nous publions ici. Si les cadres qui président à la réflexion de Glauber Rocha sont datés,

4. Les données pour l'an 2000 suggèrent que persiste (comme pour les années précédentes) une absence de corrélation statistique directe entre l'lOB des Etats fédérés et les taux d'homicide qu'on y observe. Ainsi, pour les quatre Etats présentant en 2000 les plus forts taux d'homicides observables dans Ie pays - Pernambouco (54/100000 h), Rio de Janeiro (51/100000 h), Espirito Santo (46/100000 h) et Sào Paulo (42/100000 h), le rang national dans l'IOH était respectivement le ISème (sur 27), Seme, llème et 3ème. Voir !BOE op. cit. et Atlas do Desenvolvimento Humano no Brasil. PNUD.

8

Dialogues

sur la violence et la démocratie ClIltllres & Conflits 0°59 2005

-

-

comme nous le rappelle Ismail Xavier dans son article, sa quête d'une esthétique capable de lier culture et politique a, plus probablement, une valeur atemporelle. Et c'est en cela qu'elle nous intéresse. Antonia Garcia Castro (au nom de la rédaction de Cultures et Conflits) de même que Angelina Peralva et Sergio Adorno (au nom de l'équipe qui a préparé ce numéro) tiennent à exprimer un grand merci d'abord à Ismail Xavier, qui a accepté de rédiger son article en un temps record, et qui a assuré les contacts indispensables avec l'éditeur brésilien de Glauber Rocha; à Augusto Massi - qui a mis à notre disposition une photo de couverture appartenant à ses archives personnelles, et à Cosac & Naify - qui détient les droits sur l'œuvre du cinéaste, sans qui ce dossier n'aurait pas vu le jour; et enfin à Mateus Araujo, traducteur et fin connaisseur du travail de Glauber, qui, à Paris, nous a facilité bien des choses.

9

Mila
IIimllRsillR III

IIIUI slIcilllll" IlIIlIalcll_

Sociological abstracts
Comprehensive, cost-effecû.'e, in sociological research timely coverage of current ideas Abstracts of articles, books, and conference papers from nearly 2,000 journals published in 35 countries; citations of relevant dissertations as well as books and other media.
Now fualurill!l: CilUd refurencus Addlional abSlracls covering 1963-1912

.
.

Available in print or electronically through CSA Illumina
("VJ.1!w. cs a. co m) .

Contact sales@csa.com issue.

.

for trial Internet access or a sample

-

ILLUMINA
www.csa.com

Faire face au racisme en France et au Brésil : de la condamnation morale à l'aide aux victimes

Alexandra POLI

La lutte contre le racisme s'est considérablement développée et transformée ces dernières décennies. Influencée par l'essor de la mobilisation internationale autour de la notion de droits de l'Homme\ ses orientations et ses réalisations reposent avant tout sur la culture politique nationale dans laquelle elle s'inscrit. Les débats de la dernière conférence internationale contre le racisme qui s'est tenue en 2001 à Durban, témoignent d'ailleurs des difficultés à trouver un langage commun sur la question face à l'hétérogénéité des définitions suivant les pays, et les groupes d'individus concernés2. Prenons le cas du Brésil et de la France. Le mythe de la démocratie raciale au Brésil semble être à l'opposé du mythe français de la République. Le premier fait de l'harmonie des relations entre les races qui serait le fruit des multiples métissages ayant marqué l'histoire du Brésil un pilier de la démocratie. Ce récit, qui s'est construit progressivement depuis l'abolition de l'esclavage ne laisse guère de place à la reconnaissance du racisme dont l'existence même est sans cesse sujette à caution3. La part du racisme et la façon dont il se manifeste dans la société restent encore mal définies dans un pays dont près de 45% de la population est noire4.

I. Boli J., Thomas G., «World Culture in the World Polity: A Century of International NonGovernmental Organisation », American Sociological Review, n062, 1997, pp. 17 I -190. 2. Les délégués de la conférence ont par exemple refusé l'accréditation d'une organisation nongouvernementale, l'Association internationale des homosexuels et lesbiennes, alors que l'Union européenne et d'autres pays ont défendu sa participation au nom de la non-discrimination. «La Conférence mondiale contre le racisme est mal partie », Le Monde, 4 août 200 I. 3. Ce thème est central dans l'analyse des spécialistes du racisme mais également dans la littérature brésilienne. L'oeuvre du dramaturge Nelson Rodrigues est marquée par cette question et dénonce ce qui se cache derrière les apparences en mettant le doigt sur une farce dont les Brésiliens s'enorgueillissent bien souvent - à savoir, la croyance qu'au Brésil, on vit dans une démocratie raciale. Rodrigues N., L'ange noir, Paris, Collection des Quatre-vents, 1988 (1947). 4. Comme l'indique le dernier recensement de l'!BGE (les noirs sont ceux qui s'auto-déclarent

11

ALEXANDRA

POLI

Le mythe républicain français, imprégné de l'esprit des Lumières, prône quant à lui la mise à l'écart de tout particularisme culturel afin d'assurer le traitement égalitaire des citoyens. Les principes républicains garantissent une vigilance et une condamnation exigeantes du racisme tout en limitant le débat sur les catégories mêmes que le phénomène met en jeu. L'impossibilité de prendre en compte les différences fondées sur l'origine, l'ethnie, ou la religion dans les statistiques limite la production d'une vue d'ensemble et conditionne la reconnaissance des discriminations raciales. Cette toile de fond, propre à chaque pays, nous donne une première idée des difficultés pour mesurer le racisme et le combattre. Elle permet entre autres, de mieux saisir la nature du décalage que l'on observe au Brésil comme en France entre le développement d'une législation, de diverses ressources judiciaires pour lutter contre le racisme et les discriminations et leur application. Ces instruments peuvent en effet rester relativement ignorés par les institutions comme par les individus supposés s'en saisir. Des deux côtés de l'Atlantique, les modes de compréhension du racisme ont fait peser une sorte de déterminisme sur les victimes en les maintenant de diverses manières à distance du problème. L'expérience vécue des victimes est longtemps restée dans l'ombre des drames et des blessures du passé ou encore de la question sociale. L'aide directe aux victimes implique en effet la reconnaissance d'une actualité embarrassante des discriminations raciales qui remet en question le fonctionnement profond de la société, de ses institutions et risque de menacer les bases de sa tradition démocratique. Au fil du temps, les grandes mutations qui se jouent au sein de ces deux sociétés ont façonné un nouveau regard sur le racisme et les discriminations raciales en poussant l'action publique à s'intéresser de plus en plus aux individus qui les subissent. En particulier, la vitalité des affirmations identitaires ethniques, culturelles et religieuses, observables au Brésil comme en France, donne une nouvelle épaisseur à la question du racisme. De la dénonciation à la prise en charge de son expérience vécue, les grandes étapes de l'action antiraciste dans les deux pays révèlent les processus de construction et de déconstruction du tabou qui
noirs ou« foncés »). Voir le lien suivant: www.ibge.gov.br.

12

Faire

face

au racisme

en France

Cultures & Conflits

et au Brésil n059 2005

-

-

entourent la reconnaissance du racisme, largement influencés par leur culture politique nationale. Aujourd'hui, les anciens cadres normatifs ne suffisent plus à contenir la lutte contre le racisme, laquelle se déploie dans un espace traversé par de multiples lignes de tension s'échafaudant du global au personnel, et lancent un défi à l'action de l'Etat dans ce domaine. Des pensées racialistes à la dénonciation du racisme La mobilisation internationale qui naît au lendemain de la seconde Guerre Mondiale à travers la création des Nations Unies place au cœur de sa réflexion la lutte contre le racisme. Les auteurs de la charte des Nations Unies énoncent dans ce document historique que chacun, sans distinction de couleur, de sexe, de langue ou de religion, peut se prévaloir des droits de I'Homme et des libertés fondamentales. Cet engagement pris au niveau international participe d'une transition historique déterminante qui conduit les Etats à se saisir de la question de la race, des relations interraciales et du racisme, comme en témoignent les exemples français et brésilien. Le débat ne touche pas cependant de la même façon les deux pays, même si l'enjeu reste avant tout de détourner ou d'annuler les doctrines et les idéologies racistes qui doivent devenir taboues. Un premier chantier s'opère autour de la remise en question des conceptions scientifiques de la race dont Je remodelage doit signer la rupture avec l'ancien système racial.
Le dédale de relations entre l'idée de race et de racisme

La découverte des horreurs nazies en Europe, puis les mouvements de décolonisation des années 1950 ébranlent les fondements du racisme scientifique et rendent indispensable leur démontage. De profondes mutations touchent alors l'utilisation du concept de « race» qui devient de plus en plus embarrassant. La déconstruction des postulats scientifiques qu'il a longtemps servis prend des voies distinctes selon les pays. Dans la sociologie américaine des années 1950, le travail de Park, inspiré de la tradition théorique de l'interactionnisme symbolique, marque un tournant décisif en élaborant la notion de « race» comme 13

ALEXANDRA

POLI

une catégorie sociale, symboliquement constituée, émergeant des relations entre groupes5. Cette perspective contraste en effet avec la théorie de l'assimilation des noirs qui prévaut jusqu'alors dans la sociologie de l'école de Chicago. La question raciale se rapporte désormais aux situations de conflit et de compétition entre groupes que les acteurs sociaux interprètent en termes de «race ». Cette nouvelle approche permet par ailleurs de se distancier des formes variées de réductionnisme psychologique ou biologique que porte le concept. «Les race relations [précise Park] ne sont pas tant les relations entre individus de races d(flerentes qu'entre individus
conscients de ces différences »6.

L'enjeu est donc de jouer sur la signification et l'interprétation du terme plus que sur l'existence du phénomène. Cette analyse a exercé une influence fondamentale sur la conceptualisation de l'idée de « race» dans le monde anglo-américain. Dans d'autres pays comme en France, la condamnation du racisme scientifique ne procède pas de cette dissociation. Le tem1e demeure en effet largement teinté des idéologies qu'il a inspirées, dans la mesure où il porte la reconnaissance de différences entre les individus, ce qui va à l'encontre de l'esprit de la République? Cela conduit à le diluer dans l'idée que les races n'existent pas et à faire de son usage une affirmation raciste. Au Brésil, le débat prend encore une autre forme. Au milieu du XXème siècle, l'esclavage, seulement aboli depuis 1888, imprègne encore largement les rapports sociaux. De plus, en pleine construction démocratique, l'Etat doit justifier des décennies de stratégies

5. Park R.E., Race and Culture, New York, The Free Press, 1950. 6. Ibid, p. 81. 7. Pour autant, il ne s'agit pas d'introduire ou de défendre une opposition entre application des principes républicains et ethnicisation ou reconnaissance des différences. Catherine Rassiguier révèle une image plus problématique et nuancée du modèle français d'intégration en mettant en lumière les contradictions concernant le traitement de la femme immigrée dans l'histoire du code de la nationalité. Cette auteure montre le mouvement de fermeture des ITontières nationales et l'ethnicisation des membres nationaux qu'ont inspiré les vagues d'immigration d'après-guerre et post-colonialistes, ainsi que la crise économique des années 1970 en Europe. A travers les changements dans le code de la nationalité en 1927, 1945 et 1973 qui aHectent les femmes en général et les femmes étrangères en particulier, Rassiguier montre que les processus d'exclusion et d'ethnicisation ont changé sur le temps mais loin d'être des anomalies au sein de la tradition républicaine, ils sont en fait constitutifs de cette tradition. Voir Rassiguier c., «Gender, Race and Exclusion; A New look at the French Republican Tradition », International Feminist JournalofPolitics, voU, n03, 1999, pp. 435-457.

14

Faire

face

au racisme

en France

Cultures & Conflits

et au Brésil n059 - 2005

-

démographiques racialistes (idéologie du blanchiment) qui ont fait du métissage de la population sa spécificité. La politique volontaire de purification de la race, décidée par les élites politiques et intellectuelles tout au long du XIXèmesiècle est refondue dans une réflexion et une action d'ordre symbolique qui tend à magnifier le métissage8. Un peu dans le même sens qu'aux Etats-Unis et en Angleterre, on refond l'idée de race dans de nouvelles conceptions sans la rejeter totalement. A la nuance près qu'au Brésil, la différenciation entre les individus se fonde sur la couleur qui, tout en conservant une signification phénotypique, essentialiste, se rapportant à la peau, au type de cheveux, à la forme du nez et de la bouche, s'inscrit également dans leur statut social9. Cès réajustements traduisent en tout cas la volonté de canaliser, d'entourer la notion de race et de la dissocier du racisme.

L'enveloppe

mythique des conceptions

du racisme

L'idée de démocratie raciale au Brésil et le modèle républicain en France constituent la toile de fond des mouvements de composition et décomposition de la question du racisme dans les deux pays. Ces formules consacrées conditionnent d'une certaine façon l'existence du racisme et façonnent des impératifs bien distincts pour le combattre. Le cadre normatif dans lequel elles inscrivent l'harmonie entre les individus dans la société prend un caractère mythique en ce qu'il se fonde sur un récit idéalisé des relations sociales. Les expressions «pays des droits de l'Homme », et «terre du mélange des races» garantissent l'unité du peuple et excluent d'emblée l'existence du racisme. Cependant, d'un idéal à atteindre à ce qui passe pour acquis, du mythe à la réalité, les frontières se brouillent ou au contraire se durcissent et opèrent un jeu d'ombres et de lumières sur la question du raCIsme.
L'harmonie entre les races, pilier de la société brésilienne

Au Brésil, la conception mythique d'un pays sans discrimination
8. Bennassar B., Marin R., Histoire du Brésil, 1500-2000, Paris, Fayard, 2000. 9. Nogueira O., Tanta Preto Quanta Branco: Estudos de Relaçoes Raciais, Queiroz, 1985.

Sâo Paulo, T.A.

15

ALEXANDRA

POLI

raciale est enracinée dans une tradition de la pensée intellectuelle et politique sur le métissage. Déjà, dans les débats portés par les abolitionnistes, la stigmatisation liée à l'esclavage était bien plus comprise et critiquée en tant que symptôme de l'exploitation sociale qu'appréhendée comme destin raciallO. Mais c'est surtout dans le milieu intellectuel des années 1930 que l'idée de l'harmonie entre les races va puiser sa force en servant la construction d'une identité nationalel J. Les trois siècles de statut colonial, la persistance du code de l'esclavage et l'impact de l'idéologie du blanchiment, placent en effet la formation de la nation brésilienne et l'identité du peuple brésilien dans un questionnement permanent. Les idées portées par le courant littéraire moderniste du début du XXèmesiècle autour de ce thème reflètent l'effort pour trouver des réponses dans l'invention d'une nouvelle identité nationale, émancipée des modèles européensl2. L'œuvre phare de Mario de Andrade, Macounaïma, ce «héros sans aucun caractère» à la recherche de son talisman perdu allégorise le Brésil en quête d'une identité. Au fil de continuels déplacements géographiques, langagiers, rituels, culturels, qui se croisent tout au long du récit, les aventures de ce personnage célèbrent le mélange des races et le syncrétisme de la culture brésiliennel3. Le peuple brésilien est pluriel, composite et malgré tout uni pour constituer une seule et même nation. Ce mouvement de pensée trouve sa forme la plus aboutie dans les théories de l'anthropologue Gilberto Freyre à travers l'expression de « démocratie raciale» 14. Comme le souligne Antonio Sergio Guimaràes, Freyre parle d'abord de démocratie sociale et ethnique pour marquer le caractère positif du métissage de la population. Sa réflexion repose sur le fait que les colons portugais, en pratiquant des unions avec les populations indiennes, ont favorisé dès le début la production d'une société multiraciale. Plus encore, il définit les relations sociales comme méta raciales, c'est-à-dire fonctionnant au-delà du concept de la race en

10. Azevedo C.M.M. de, «Abolicionismo e memoria das relaçoes raciais », Estudos A{roAsiaticos, 26, J 994, pp. 5-20. Il. Maio M.C., « 0 Projeto Unesco e A Agenda das Ciências Sociais no Brasil dos Anus 40 e 50 », Revista Brasileira de Ciências Sociais, vol. 14, na 41, 1999, pp. 141-158. 12. Pereira de Queiroz M.l., «Identidade cultural, identidade nacional no Brasil, Tempo Social », Revista de Sociologia da USP, vol. 1, nOl, 1989. 13. Andrade M. de, Macounaima, Paris, Stock/Unesco/ AlIca XX, 1996 (1928). 14. Freyre G., Casa Grande e Senzala.' formaçao da Familia Brasileira sob 0 regime da economia patriarcal, Rio de Janeiro, Maia & Schmidt, 1933.

16

Faire face

au racisme en France et au Brésil Cultures & Conflits n059 - 2005

-

raison d'une culture religieuse commune (la Chrétienté), et donc d'une fraternité donnant lieu à un syncrétisme avec les religions africaines centrées autour de la fêtel5. En faisant du mélange des races la particularité de la démocratie sociale dans le pays, Freyre tend à naturaliser le phénomène et à renverser les conséquences des logiques racialistes en principe social positif. Selon lui, l'intimité des relations entre le maître et l'esclave qui existe depuis des générations est censée annuler toute forme de racisme. De plus, le métissage de la population est érigé en indicateur de la tolérance entre les individus. En un sens, cette construction intellectuelle tend à effacer le caractère raciste de l'idéologie du blanchiment et empêche dans le présent et pour l'avenir un repérage potentiel du problème. Comme le soulignent Bastide et Fernandes, le mouvement noir des années 1930 ne s'éloigne guère de cette tendance en dénonçant l'exclusion sociale comme une conséquence du manque d'instruction et des coutumes archaïques de la population noirel6. Il n'y a donc pas tant de victimes du racisme que du «préjugé de couleur» sur lequel pèse l'idée que les noirs sont surtout desservis par un faible niveau d'éducation. Dans un premier temps, l'enjeu pour le Brésil est de se constituer en société démocratique moderne et de déployer une identité dans laquelle vient s'inscrire implicitement l'idée que le racisme ne peut exister. Même s'il s'agit là d'une construction intellectuelle, d'une mise en récit, cette vision se fond dans l'imaginaire national et dans les faits, la mobilisation .contre le racisme reste faible. Contrastant considérablement avec le désastre de l'Europe, l'idée de démocratie raciale fascine d'autant plus et donne des raisons d'espérer une meilleure fOffi1e de civilisation17. Le mouvement noir fonde essentiellement ses revendications sur le registre de l'exploitation sociale et reste relativement éloigné de la question raciale. Le récit de la démocratie raciale s'enracine ainsi de plus en plus dans le réel, ménagé par un langage de précaution et de justification autour de la bonne entente naturelle entre les races qui maintient la catégorisation raciale dans une conception positive. Ces idées sont largement diffusées durant la période de l'Estado Novo (1937-1945), le régime
IS. Guimarâes A.-S.-A., «Démocratie radale», Cahiers du Brésil Contemporain, Paris, n04950,2002, pp. 11-38. 16. Bastide R., Fernandes F., Relaçoes Raciais entre Negros e Brancos em Sào Paulo, Sâo Paulo, Unesco-Anhembi, 1955. 17. Voir notamment le livre de Zweig S., Le Brésil. terre d'avenir, Paris, L'Aube, 1992, (1941).

17

ALEXANDRA

POLI

autoritaire de Vargas. Dans les années 1940, Donald Pierson montre ainsi que les conflits à Bahia prennent surtout la forme d'antagonismes de classes et non d'antagonismes raciaux, et souligne qu'il existe une tendance à voir un conflit racial, dans des situations où c'est en réalité la compétition entre classes qui est en jeul8. Le problème n'est donc pas de comprendre les relations de pouvoir et d'inégalité en termes de différence raciale, mais plutôt de les considérer comme le produit des relations entre classes. La catégorisation raciale, fondée sur la couleur, ne joue qu'après coup, dans la mesure où elle est déterminée par la situation sociale des individus. Le «blanc» et le «noir» correspondent à des positions socio-économiques, à tel point que la mobilité ascendante redéfinit la couleur de peau de l'individu. C'est pourquoi, comme le note Pierson, « branco » (blanc) renvoie à une personne blanche mais indépendamment de son origine raciale, incluant tous ceux qui, métis ou noirs, appartiennent aux classes supérieures. La désignation «preto» se réfère aussi bien à des traits physiques, qu'au fait d'avoir un bas statut social. Il n'empêche que la mobilité sociale est faible et que les noirs restent en majorité en bas de l'échelle sociale. Au fil du temps, la lecture sociale des relations raciales se renforce pour des raisons à la fois d'ordre politique et idéologique. Dans la seconde moitié des années 1940, Gilberto Freyre consolide le mythe de la démocratie raciale en posant le métissage comme la garantie de l'unité du peuple brésilien. Dans un contexte politique international encore secoué par le fascisme, il saisit l'opportunité de façonner une expression démocratique inédite se démarquant des valeurs occidentales et s'opposant avec les conceptions défendues par le mouvement de la négritude. Parallèlement, les études en sciences sociales, largement influencées par le paradigme de la lutte des classes, insistent sur le caractère social des inégalités. Le mythe de la démocratie raciale, tout en valorisant les différences qui ressortent du métissage s'inscrit dans une perspective universalisante. Il opère une dissociation entre une dimension raciale idéalisée et une dimension sociale perçue comme la cause du préjugé de couleur ressenti par la population noire. Les sciences sociales, alors

18. Pierson D., Negroes in Brazil: A Study of' Race Contact Illinois University Press, 1942.

in Brazil,

Carbondale,

Southern

]8

Faire

face

au racisme

en France

Cultures & Conflits

et au Brésil n059 - 2005

-

imprégnées de la pensée marxiste, mais également soucieuses de se distancier des doctrines racialistes abondent dans ce sens. En 1957, Bastide insiste sur le tàit qu'il n'existe pas au Brésil de conscience de race, ni de volonté des noirs de progresser collectivementl9. Les conclusions de la vaste enquête parrainée par l'UNESCO au début des années 1950 sur la question raciale (à laquelle Bastide contribua d'ailleurs) soulignent la volonté de se débarrasser du tabou lié au problème racial, historiquement déterminé par la colonisation et l'esclavage. Les analystes mobilisés pour cette recherche apparaissent largement guidés par l'idéologie de la démocratie raciale. Sans annuler l'existence du préjugé racial, et plus précisément du préjugé de couleur, ils développent un nuancier assez large de constats qui révèle leurs précautions à parler de racisme. Dans les conclusions de l'enquête menée dans le Brésil rural et le Nordeste, Bastide affirme: « Le préjugé racial existe bien au Brésil (...) mais il se distingue de celui des Etats-Unis, parce qu'il ne discrimine pas les individus selon
leurs origines ethniques, mais selon leur apparence physique
-

ce qui

fait que la couleur peut être compensée par d'autres avantages, économiques par exemple. (...) Mais az4ourd'hui, il n'existe pratiquement plus de préjugés; si la couleur compte, certes, dans la classification des individus, une position sociale élevée est capable d'en diminuer les effets. La discrimination par contre, existe, mais elle est autant sociale et économique que raciale »20. La réflexion qui s'organise à l'époque autour de la question raciale affiche certes la volonté de faire émerger la problématique des discriminations raciales mais tout en la présentant d'emblée maîtrisée et contenue dans la pensée de la lutte des classes et de l'idéologie de la démocratie raciale. Cette perspective, on s'en doute, ne laisse guère d'espace aux revendications identitaires du mouvement noir. Le débat se polarise dans cette période sur l'existence ou non du «préjugé racial », autrement dit sur la frontière entre imaginaire et réel de la démocratie raciale. Jusqu'aux années 1960 au Brésil, l'enjeu n'est pas tant de remettre en question l'idée de démocratie raciale que de situer le racisme par rapport à celle-ci, ce qui donne d'office au phénomène une part relativement négligeable.

19. BastideR., « Les relations raciales au Brésil », Bulletin Unesco, vol. 9, n04, 1957, pp. 525-543. 20. Ibid., p. 536.

International

des Sciences

Sociales,

19

ALEXANDRA

POLI

Cependant, les positions commencent à se durcir au fil du temps et diverses voix s'élèvent pour dénoncer la supercherie de ce que certains qualifient désormais de «mythe de la démocratie raciale », présenté comme un instrument au service de la suprématie blanche. Florestan Fernandes dénonce la manipulation de la démocratie raciale comme un lien dynamique des mécanismes de défense de la «race dominante» dissimulant des attitudes, des comportements et des idéaux «aristocratiques »21. La démocratie raciale apparaît alors comme le berceau idéologique des discriminations que subissent les noirs et les métis, qui auraient pu l'exploiter à leurs propres fins. Cependant, cette critique du principe d'égalité entre les races est noyée par l'avènement de la dictature, qui décrète dans les actes institutionnels de 1964, «l'interdiction sociale de parler du . 22 racisme» .
Le modèle républicain d'intégration: du mythe garant de la lutte contre le racisme à l'injonction à l'intégration

En France, le mythe démocratique qui influence les conceptions du racisme paraît très éloigné du contexte brésilien. La période d'aprèsguerre plonge le pays dans une transition historique taraudée par le paradigme du génocide juif. Si au Brésil le débat se situe essentiellement au niveau intellectuel, il se développe plus en France sur le terrain politique et social. La lutte contre le racisme consiste surtout à inscrire dans les textes constitutionnels la notion de droits de l'Homme. Imprégnée de l'esprit républicain, la condamnation du racisme passe par une mise à l'écart des particularismes culturels, ethniques et religieux dans l'espace public. L'harmonie au sein de la société repose ainsi sur un principe d'égalité conditionné par l'idéal de l'effacement des différences. Dans ]a droite lignée de ]a déclaration des droits de l'Homme et du citoyen de 1789, ]a Constitution du 4 octobre 1958 stipule dans son article premier que « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine,

21. Fernandes F., A Integraçào do Negro na Sociedade de Classes, 3èmc édition, Sao Paulo, Atica, 1978; Fernandes F., The Negro in Brazilian Society, New York, Columbia University Press, 1969. 22. Bradford Bums E., A IiistOlY ofBrazil, 3èmc édition, New York, Columbia University Press, 1993.

20

Faire face au racisme en France et au Brésil n059 - 2005 Cultures & Conflits

-

de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances ». Sur le versant social, diverses associations, telles la Ligue Internationale contre le Racisme et .l'Antisémitisme (LICRA), la Ligue des Droits de l'Homme et le Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les Peuples (MRAP) se constituent ou poursuivent leur action dans le cadre de la résistance au nazisme. Dans la période d'après-guerre, ces associations se présentent comme autant de cellules de veille pour la sauvegarde des libertés individuelles et le respect de la dignité humaine. Dans le même temps, la décolonisation « dégéographise» en partie la question du racisme. La Ligue des Droits de 1'Homme se consacre par exemple aux problèmes liés à la décolonisation et aux attitudes répressives et attentatoires aux droits yèmeRépubliques dans les colonies. de l'Homme des Iyèmeet A la suite de cette période, marquée par le génocide de millions de juifs, les vagues d'immigration des années 1960 et 1970 ainsi que l'épisode de la guerre d'Algérie vont progressivement transformer l'espace du racisme. Au lendemain de la seconde Guerre Mondiale, le recours à l'immigration devient un objectif politique prioritaire pour les pouvoirs publics: il faut d'une part augmenter le volume de population active pour la reconstruction, et d'autre part, organiser une immigration de peuplement pour pallier le déficit démographique. La figure de l'immigré en tant que victime avérée ou potentielle du racisme apparaît uniquement dans l'espace public à travers des épisodes ponctuels et spectaculaires. Tel est notamment le cas de la flambée raciste de 1973 qu'Yvan Gastaut considère comme le phénomène où les Français furent confrontés pour la première fois depuis l'entre-deux-guerres à l'immigration comme un phénomène négatif. Outre les conséquences de la crise économique de 1972, cette flambée raciste serait «une forme de rancœur liée à la guerre d'Algérie, apparue dans une partie de l'opinion »23.A travers l'écho des médias et de la presse, le racisme dévoilé de certains Français devient un véritable problème de société. Bien qu'on ne puisse réduire la question du racisme aux conséquences de la guerre d'Algérie, les campagnes racistes repérables dès la fin des hostilités font du travailleur immigré algérien la principale cible du racisme. Les événements marquants qui s'échelonnent tout au long des années 1970
23. Gastaut Y.,« Le racisme anti.maghrébin Migrations, n° 1174, mars 1994, pp. 35-42. et les séquelles de la guerre d'Algérie », Hommes et

21

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.