DICTIONNAIRE POLITIQUE

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Lorsque la république (res publica) ne suscite plu l'intérêt que de quelques-uns, la Démocratie n'est plus que ruine. Aussi longtemps qu'un Peuple, une Nation n'ont pas rigoureusement précisé ces deux notions fondamentales, les débats correspondants ne sont que prétextes à batailles de mots auxquelles se délectent les démagogues. Avec fougue, véhémence, ironie, colère parfois, l'auteur dissèque l'organisation publique/politique française et propose des pistes de réflexion à tous les citoyens de raison.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296282360
Nombre de pages : 382
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DICTIONNAIRE

POLITIQUE

2002 ISBN: 2-7475-2139-7

(Q L'Harmattan,

Luc VOIRIN

DICTIONNAIRE

POLITIQUE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

à Martine Thierry Patricia Baptiste Mathias Eléonore Donatien Camille

AVANT PROPOS

Cet essai qui se prétend de portée générale, conçu à la manière du Dictionnaire Philosophique de VOLTAIRE, n'a pour plan, tout à fait artificiel, que celui que suggère l'alphabet. Le lecteur, certainement, s'apercevra que dans le domaine de l'administration de la cité tout se trouve dans tout, comme l'alpha et l'oméga, comme les poupées gigognes, comme les scies ou ritournelles, bref comme les ménages de J. BODIN.

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Il poUtTa constater que les redites sont nécessaires, non parce que principes d'enseignement ou de propagande mais parce que la même idée peut provenir d'observations ou d'orientations différentes. La DEMOCRATIE, probablement, n'aime pas l'uniformité. Il ne trouvera pas de système, pas d'idéologie, encore moins d'utopie. Il trouvera par contre beaucoup de questions, un grand nombre de sujets de réflexion au grand bon sens qui est le sang de la DEMOCRATIE. Il pourra observer que par l'effet de coups d'état insidieux, subtilement faits, la France, pays où il faisait bon vivre, devient le pays le plus marxisé du monde où 1'homme se transfonne en mécanique. Il remarquera que l'auteur, en plus de réflexions personnelles, a nourri ce projet de travaux de penseurs prestigieux ainsi que d'autres moins connus. Tous sont des DEMOCRATES. L'auteur ne noumt d'autres ambitions que celle d'être utile à ceux qui vont nous succéder.
Leur tâche, certes, ne sera pas aisée!

L. VOIRIN

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ARGUMENT

La démocratie française n'est pas en danger!

Pour une raison fort simple: ELLE N'EXISTE PAS!

Par défmition et par étymologie la DEMOCRATIE est le régime qui donne la puissance (kratos) souveraine au peuple (demos). On la dit de grecque origine. Il

La constitution de la Cinquième République affmne que la souveraineté est accomplie de deux manières: Le suffrage universel Le référendwn Le suffrage universel, qui a progressivement remplacé le censitaire que l'on a discrédité, permet aux citoyens politiquement inactifs de rallier n'importe quelle opinion. Par contre ce suffrage élimine, probabletnent par utopie égalitaire, les plus jeunes des femmes et des hommes de la cité. Ceux-ci politiquement morts jusqu'à l'âge de dix-huit ans constituent une part nullement négligeable de la population et sont porteurs de l'avenir. On amoindrit de cette façon l'une des bases de la République: la famille! Le référendum ne se décide qu' autoritairement Il suffit donc de l'ignorer pour que les citoyens actifs ou passifs perdent leur souveraineté. La Constitution de 1958, ses modifications, ses deux annexes et ses nombreuses lois organiques, par un système compliqué de« suffrages », crée plusieurs sorte d'éligibles. En résumé, ceux qui ne prennent aucun risque par une élection, et ceux qui en prennent d'importance. Il se trouve que par une abetTation surprenante un coup d'état subtilement fait ceux qui ne prennent aucun risque devraient demeurer uniquement des serviteurs de l'Etat.

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Le système de représentation des Français est inégalitaire dans le principe des trois chambres, inégalitaire au sein de chaque chambre. Cette inégalité est renforcée par les différents modes d'élection, nombreux, compliqués, injustes et modifiables au gré des vents des utilisateurs de la démagogie. L'assemblée, dite « constitutionnelle », qui veille au respect de l'esprit de la Constitution, n'est constituée que de membres cooptés par quelques hauts dignitaires de la République désormais issus des partis. Le résultat de ce qui précède consiste en une prédominance de la rue, de la plèbe dont les Français ont pris l'habitude depuis 1792, renforcées par les exactions de 1945. Leurs utopies abeITantes ont été introduites partout et jusque dans la Constitution. 12

Il en résulte également que se substitue à la démocratie une oligarchie qui se perpétue et s'auto-reproduit en s'arc-boutant sur le faux concept de la compétence. Existe-t-il une compétence en matière démocratique? Le pouvoir de la rue, le laxisme injuste de la grève, considérée de droit constitutionnel, sont renforcés par l'action des partis politiques, des syndicats, qui sont largement aidés par la puissance des médias. Or les partis, les syndicats, les médias ne font nullement preuve d'un fonctionnement démocratique. Les premiers, dont les membres comme les idées sont évanescents, sont devenus des machines à porter l'un d'entre eux - et pas obligatoirement le plus apte à la fonction dite suprême. (Pour en faire quoi grands dieux?) Les seconds ne représentent qu'we minorité. La pennanence de leur état-major et leurs méthodes de débats et de désignations ne constituent aucune application d'un esprit démocratique Quant aux derniers, leurs vedettes stipendiées largement rémunérées se comportent en propagateurs de fausses nouvelles, en juges sans conscience et en esclaves d'un instrument de mesure impersonnel, indiscret, violeur de la liberté individuelle.

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Dans une société où l'artificiel s'installe au point où l'on ne sait plus si le faux vrai est plus faux que le vrai faux, si l'ordinateur ne produit pas plus de faux que de vrai, l'homme, le citoyen, l'individu disparaissent pour ne plus laisser qu'un consommateur que ne préoccupent que ses instincts les plus vils. Les concepts nazis comme les concepts bolcheviques ne peuvent plus être éradiqués des esprits. C'est ainsi que l'on s'installe dans le totalitarisme, ce qui veut dire dans la violence. La France est devenue par ces coups d'état insidieux subtilement faits le pays le plus tnarxisé du tnonde. Comme le russe et comme bien d'autres peuples celui de France a bien des difficultés à s'extraire de ses origines: la féodalité, la hiérarchie et donc la soumission. Il a bien du mal à tirer profit des idées des Lumières. La révolution démocratique qui est indispensable ne peut être obtenue que par une participation de la Nation tout entière. Elle pennettra à la France de retrouver une position première 13

qu'elle a perdue et de montrer le chemin dans la cacophonie européenne actuelle. Il est vain, en effet, de croire ou de feindre de croire que ce machin plus technocratique qu'humain, pourtant indispensable et vital, pennettra à ce pays de redevenir démocratique. Comme l'ont écrit F. de Closets « Tous ensemble» et J. Foyer « Il faut que les Français soient pour la France ». TIest nécessaire, en effet, que les Français se ressaisissent. Cette résurrection ne peut-elle se produire que si la France est frappée, violée comme l'ont été les Etats-Unis d'Amérique le Il septembre 2001 ?

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SOMMAIRE

ABETISSEMENT et barbarie 19 De l'ABSTRACTION à l'utopie 23 Les ACQUIS sont parmi nous 29 Administrer l'ADMINISTRATION 35 L'AGRICULTURE, l'élevage après (et avant) Olivier de Serres 43

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L'ARTISTE, un artisan de talent? 49 ASSEMBLEE! Une ASSOCIATION? 55 AUTORITE, autocratie 61 « BAN », Ie Goth 65 Du BON SENS 69

De la BOURGEOISIE ou des BOURGEOIS? 75 « de CIVE» d'après Thomas Hobbes 79 « CLIENT », vous avez dit « CLIENT ii 85 « CONFIANCE absolue... ...nuancée d'une saine méfiance» (un contelDpOrainanonyme) 91 CONSCIENCE et commandement(s) 97

« Le CONSEIL peut être donné pour ne pas être suivi» (Barenton confiseur) 103 CONSTITUTION adaptée: charte octroyée 111 Chapitre consacré au CORPORATISME: la deuxièlne puissance 119 COURAGE et éloignement, l'art de la première puissance « a beau mentir qui vient de loin» (dicton populaire) 127 DARWIN, Lamarck, Malthus auraient pu s'abstenir! 135

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« DEVOIR, dévouement, abnégation» 139 (Eugénie Fontaine) DROITE, GAUCHE... gauche, droite: 145 marque non déposée L'ECONOMIE et le dollar 151 EDUCATION ou enseignement; 157 ducere ou struere Dialogue entre l'esclave et l'ENTREPRENEUR 163

L'ETAT contre la Nation, tout contre! 169 L'EUROPE... et... Rome... et Bruxelles... 179
et Maastricht. . . et Amsterdam. . . et. . .

FAMILLE... sans vous... Ah ! les femmes! 185 Les trois F, FASTES, FINANCES et FISC 193 FORFAITURES et FORMES: 199 Calas, Dreyfus, quatre-vingts

« La FRANCE est sous les mots comme 211 un champ sous les mouches» (Victor Hugo) La GREVE, droit constitutionnel? 219 HABEAS CORPUS: « produis ce corps! » 227 Les « INTELLECTUELS» Freud, Keynes, 233 Marx, Taylor... et les autres ISME'S, le suffixe 239

De la LAICITE à la culture 247 LIBER... et la trinité, liberté, égalité, fraternité 255 La LOCALITE, « mon pays» 261 Monsieur le MAIRE, le premier des magistrats 265 La MINORITE ou Monsieur de Calonne 271 et la cinquième République

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La recherche du MONOPOLE 275 « Au NOM DU PEUPLE FRANCAIS» (la République) 283 « Ce qu'ON VOIT, ce qu'ON NE VOIT PA..Y» d'après F. Bastiat 291 La PARTICIPATION n'est-elle qu'une affaire de gros sous? 299 PIRA TE, corsaire et condottiere: « Vive la liberté! » 303

La PISSOTIERE ou de l'écologie 307 « POLIS », le Grec 311 Prolétariat et propriété: du PUBLIC 315 Le RACISME avant et après Gobineau 321 Le SCEAU et le SECRET 327

SERVICE utile ou « Service inutile », d'après Montherlant 331 Le SOUVERAIN 337 Du TOURISME et la façon de s'en servir 345 Les « TRENTE GLORIEU~'E..\Y» et celles qui le sont moins 349 UNANIMITE, UNIFORMITE, intérêt général et ennui 353

L'URNE, le vote, l'électeur et l'élu 357 « La VIE, c'est du temps, le temps c'est la vie» (évidence) 363

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ABETISSEMENT

et barbarie

Marx, s'il a voulu dépeindre quelques catégories d'Anglais, ne nous a pas expliqué que la monotonie d'une occupation ou même l'inaction facilitent et accélèrent l'abêtissement de l'individu. Taylor, voulant analyser et mécaniser le travail de l'homme jusqu'à son extrême simplification, a mis en application l'organisation scientifique du travail. Aujourd'hui, l'homme ne veut plus faire partie d'un ensemble dont la conscience ne lui est pas révélée. A notre époque, un chômeur secouru est considéré comme un homme sauvé, tnomentanément du moins. II ne l'est que matériellement, car s'il demeure inactif: l'esprit, mis en sommeil, ne fonctionne plus: l'homme s'abêtit. A titre individuel, celui qui ne fait rien comme celui qui ne réalise que des tâches répétitives, ne faisant pas plus l'un que l'autre fonctionner leur esprit de même que ceux qui croient faire quelque chose et ne font rien participent, tout en étant en premier lieu leurs propres victimes, à un mouvement généralisé d'abêtissement.

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Ce mouvement de la société fonctionne comme un système brownien, comme un cancer. C.ar c'est bien un cancer - tumeur maligne, environnée de veines variqueuses qui ressemblent au tourteau, fonnée par des divisions cellulaires qui lui confèrent une structure anarchique qui se produit sous l'œil des plus perspicaces, peu nombreux. Ce tissu anarchique peut envahir les tissus voisins et peut, par voies sanguines ou lymphatiques, se greffer à distance pour fonner des métastases. Ceci est vrai du corps, ceci est vrai de l'esprit, ceci est vrai de la société.

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II s'agit, en conséquence, d'un phénomène de société, dont les origines peuvent être considérées comme intellectuelles, psychiques et morales. Il est donc aisé de se promener, tel un skieur de fond sur des rails tracés par avance dans la neige, entre deux séries d'idées toutes faites. Aristophane s'y est opposé avec vigueur, considérant que les pouvoirs subis étaient soumission. La société de masse, foule provisoirement solidaire, dont les forces vectorielles conséquentes sont l'entrée en force de la rue ou de la plèbe, devient l'issue momentanée de notre tumeur maligne dans la soi-disant conduite des affaires publiques et se double de l'arrivée d'hommes au-dessus ou à côté des lois qui s'affmnent cotnlne capables de créer des mœurs éloignées des idéaux de la cité. Ces« pérégrins » (1) ne résistent pas à l'épreuve démocratique. Et c'est ainsi que la barbarie pénètre dans la cité, l'envahit et l'étouffe. Athènes, lumière du monde, a considéré que la barbarie se composait de tout ce qui n'était pas grec. Rome élargit l'idée à son empire, évolutif: il est vrai; la chrétienté, en réalité conquérante, désigne par ce mot les nombreuses hordes d'envahisseurs qui se sont fIXéespour donner nos modernes états européens.

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Montesquieu se pose la question: « Comment peut-on être Persan? »Molière moque le mamamouchi (2), dont la tenue vestimentaire diffère de peu de celle des imams (3). Persan ou Turc ne se différencient guère du «barbare », tenne que Racine immortalisera. Ce n'est donc pas la première fois que 1'humanité, ou pour le moins sa partie émergeante, plonge dans le nocturne barbaresque. Cela lui est atTivé bien des fois. Sumer, Assur, la Perse, l'Egypte, la Grèce, Rome, Byzance, le Moyen Age, la Renaissance, les Lumières se sont refondés sur les mines de ce qui les précédait. Des civilisations ont disparu laissant la place à d'autres, en en profitant et les améliorant. Voire! Bien qu'on en ait une courte vision, ce qui se produit aujourd'hui peut apparaître comme tout à fait différent: la connaissance a fait d'énormes progrès, ce qui l'a contraint, appliquant la philosophie de Taylor, à se fragmenter en une prolifération de recherches ayant chacune son langage, ses appareils, ses objectifs... Ainsi en est-il de l'informatique. Notre plus récente découverte multiplie les langages qui ne causent plus entre eux. Elle devient un but en soi, car la tendance est forte d'oublier qu'elle est au service de l'homme. La science et la technique, en grande partie liées, se jugent seules au monde, ignorent avec superbe ce que peuvent être les intérêts supérieurs de l'humanité. Cette hypertrophie conduit par mutilation, apparemment naturelle, à la barbarie, c'est-à-dire à un déséquilibre, un dérèglement des fondements de l'humanité. Nazislne et bolchevisme, qui se rassemblent sous l'étiquette de totalitarisme, en sont les avatars douloureux. Ils demeurent dans les esprits. Leur appmition, les méfaits qui en découlent jusqu'à aujourd'hui n'ont été entrevus que par quelques rares esprits clairvoyants. Le thennomètre de la barbarie existe: on le nomme bêtise, qui en est l'alliée hypocrite, en même temps que le parasite. La bêtise est active, et même activiste, jalouse comme le chien du jardinier, conquérante comme ces bizarres qui croient voir des géants où les autres ne voient que des moulins à vent. Les esprits 21

faux existent, en particulier ceux qui, même grands génies, se permettent d'affirmer, sans exame~ entraînant ainsi de faux disciples, bêtes admirateurs~ La bêtise classe, catégorise, comme fait la science, met dans des tiroirs, prétend ordonner, exclure, changer d'avis et ne jamais se tromper. Le faux adage Il n y a que les imbéciles , de multiples fois ressassé, comme la calomnie, sa parente très proche et très chère, peuvent promettre sans être démentis: des avenirs radieux, l'âge d'or ou la terre promise, qu'importe, elles demeurent le moteur de l'histoire, toujours défmitive, comme l'ont clamé les marxistes pendant plus de soixante-dix ans. Barbarie et bêtise sont étroitement associées. L'humanité en apporte chaque jour la preuve.

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De l'ABSTRACTION

à l'utopie

Au commencement de l'être est l'éducation qui peut être complétée par l'instruction. Elles sont publiques ou familiales, mais, en symbiose, très certainement. Le courage est une abstraction puisqu'il veut faire fi des dangers. L'art abstrait est courageux, puisqu'il veut mépriser toute fonne représentant tout ou partie de quoi que ce soit pouvant préexister dans ce qui nous environne. Vaste programme! Est-ce que ce qui n'existe pas existe vraiment? apercevons l'utopie. Nous

L'abstraction est une facilité opératoire que se donne l'esprit humain. Elle schématise, isole le principe de l'objet. Cela évite de s'arrêter au caillou sur le chemin de la réflexion. Etymologiquement elle sépare, grâce à la herse (du latin: traha), le caillou stérile de l'herbe verte nOUlTicièrede son raisonnement.
Donc, au commencement. ..

Le jargon, présomptueux, inventé par les théoriciens selon une dernière mode, la mode comme le clou chassent ce qui précède, pennettent aux initiés de le demeurer et d'en tirer une fausse supériorité, plongeon initial dans le terrorisme intellectuel. 23

On prive, ceux qui veulent apprendre, de bases claires: le catéchisme pour ceux qui veulent comprendre leur croyance, le solfège pour ceux qui veulent aller plus loin qu'une simple écoute musicale, la gymnastique corporelle la plus rudimentaire pour ceux qui désirent pratiquer un sport, les tables d'arithmétique, les règles de grammaire, l'écriture, la chronologie...

Ah ! Messieurs les jargonneurs, voudriez-vous - s'il vous plaît - expliquer avec clarté, sinon limpidité, comment il est possible d'enseigner et de faire comprendre sans ces bases-là?
Car, afm d'avoir raison, vous avez recours à deux utopies, deux tendances, deux procédés, que ne disons-nous pas, deux hypocrisies! L'égalitarisme et la politisation avec en fIligrane votre scepticisme sur le rôle utilitaire de l'enseignement. Or, lorsque l'esprit se développe, lorsque l'Înfonnation qui lui est fournie est convenablement assimilée ce qu'il convient de vérifier , il lui devient possible de juger, ce qui le libère des aftinnations sans fondement, des idées toutes faites et toutes classées, catégorisées comme celles, volontairement inintelligibles, des langues de bois. Ces dernières sont de plus en plus répandues et de plus en plus spécialisées donc particularisées.

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La liberté de celle contre laquelle rien, celle qui pennet la liberté individuelle

l'esprit n'est-elle donc pas la liberté suprême, les totalitarismes de toute nature ne peuvent seule l~épanouissement de f'individu, base de ? ~..Et de toutes les autres?

Si apprendre est un luxe, que peuvent nous envier de nombreux autres terriens, il se trouve que ce luxe n'est pas réservé à ceux qui possèdent, aux« riches », pas plus qu'à ceux qui bénéficient des hiérarchies artificielles.

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Notre Molière du bon sens fait dire au médecin, malgré ses dents: « Un cordonnier en faisant des souliers ne saurait gâter un morceau de cuir qu'il n'en paye les pots cassés, mais ici l'on peut gâter un homme sans qu'il en coûte rien. » (4). Mais, peut-être, conseillers abscons, avez-vous oublié Molière et ces enfants imprudemment confiés à l'Education Nationale? La haine de l'élitisme, égalitarisme de l'esprit, est si violente qu'elle se transfonne en destruction de la qualité de tous. Voilà l'ennemi ! Toutes les mesures égalisatrices, égalitaristes proviennent de cette haine. Les mêmes grains, les mêmes sons, les mêmes pailles, tous issus de la nature, ne constituent que des abstractions. Vouloir les faire devenir égales constitue une action artificielle qui, parce qu'elle n'est pas dans l'état de nature où se trouve plongé le monde des vivants devient, non égalisatrice, non égalitariste. Et si, par simple cohérence, une certaine neutralité, disons à l'exemple d'Albert Bayet, pouvait être respectée. Mais c'est « au nom de la comr1lunauté » que ces fausses abstractions sont mises en avant A l'exemple d'Alcibiade qui, n'ayant pas suivi les conseils de Socrate, est mort, fugitif: en Asie lointaine après avoir trahi et Athènes et Sparte, l'homme du vingtième siècle qui semble avoir asservi la matière, capable de tout détruire et de tout construire, n'a pas encore réussi à se rendre maître de lui-même. Ayez l'œil ouvert, les exemples ne manquent pas ! Observons seulement ces conducteurs d'engins motorisés, que l'on dit «qualifiés» par un examen, l'un des rares dont la préparation échappe à l'organisation nationale. Cet examen ne sanctionne qu'un récent apprentissage des mouvements des pieds et des mains. Us se conduisent sur la route comme des sauvages Inal éduqués.

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Inutile, sous le prétexte du nombre de morts et de blessés sur les causes desquelles on tergiverse toujours, de parsemer les routes de gendannes à l'affût, verbalisant, d'appareils compliqués à l'emploi paradoxal puisque le remède est pire que le mai, de Compagnons Routiers de Sécurité sanctionnant, de préfets usurpant WIpouvoir judiciaire. Inutile de faire des lois, un code de la route aux centaines d'articles plus abstraits les uns que les autres. La solution est ailleurs: la maîtrise de l'individu, car il n'est même pas question de citoyen, par lui-même. Se tromper n'est pas très grave, car on ne trompe guère que soi-même. Etre trompé agace, surtout lorsque, au nom de concepts abstraits, on finit par se faire duper par ce qui paraît être les plus nobles idéaux. La manipulation due à l'abstraction s'étend à toute la société, qu'elle soit civile ou non. Dans tous les domaines notre libre jugelnent se trouve en fait emprisonné par le conditionnement idéologique d'où qu'il vienne. Son origine est incontestablement l'utopie. A titre d'exemples, un choix de mot~ qui n'ont plus de signification: la droite, la gauche, la révolution, le droit et même la loi... Comme cela est regrettable! L~abstraction, si elle est une facilité qui élimine les scories de la pensée, peut se vider de certains contenus ayant trait à sa notion, à sa substance idéale même. Notre constitution n'est-elle pas l'abstraction la plus répandue en même temps que la plus galvaudée, la plus détériorée: insuffisante pour les hommes de droit constitutionnel, inexistante pour les philosophes, incohérente pour bon nombre de citoyens qui réfléchissent? La démocratie, probablement parce qu'elle s'est trop vite répandue, se pervertissant ainsi, manifeste une tendance structurelle à l'égalisation, créant une sorte d'individu abstrait. Toutes les sociétés pensent et agissent en tennes de catégories; ce que l'on a appelé les hommes situés. Ces catégories sont géographiques, raciales, confessionnelles, professionnelles, d'âge, 26

de sexe, de fonction etc. Le prolétariat est un mythe parce qu'il est relatif et temporaire. Les deux cents familles aussi. C'est au nom de la science qui, contrairement à ce quî a pu être affirmé, n'est ni bourgeoise ni prolétaire que le pouvoir soviétique a cru pouvoir récuser certaines propositions scientifiques - de lnême d'ailleurs que l'église catholique en d'autres temps - Cette autorité idéologique, usurpée au nom de la science qu'elle transfonne ainsi en esclave, asservit l'individu. L'idéologie est une conception du monde structurée, organisée, achevée et terminale permettant de définir l'existence de l'individu sous tous ses aspects. En arguant d'un fondement prétendu scientifique, le léninisme devient une idéologie grâce à son matérialisme dialectique. Le remplacement des idées, ou prétendues telles, par des fonctions, conduit à l'utopie. Il existe d'autres concepts mythiques dont l'abus ftôle l'intolérable. Ils sont inconsistants. Leur soi-disant immanence colle à la peau même des observateurs les plus critiques et les plus perspicaces: ainsi la droite, « parti de la tradition et des privilèges », la gauche « parti de l'avenir et de l'intelligence ».Mais cette intelligence-là, par son aspect par trop simplificateur, est doucereuse, donc dangereuse. Le concept de révolution est double par ses attendus et par ses effets, ce qui nécessite une certaine méfiance: La Fontaine nous rappelle, fort opportunément, qu'il faut se méfier de qui soujjle lefroid et le chaud. L'expansion de toutes ces collectivités qui foisonnent dans les sociétés contemporaines - syndicats, associations, mutuelles qui s'appuient sur le pouvoir ou ce qu'il en subsiste, afin de mieux redistribuer, et deviennent, de ce fait, complices de ce pouvoir doux, immense et tutélaire (5) - rappelle, de manière inquiétante, ces systèmes parfaitement réglés que l'utopisme avait échafaudés dans ses rêves les plus foIs. Toutes les sociétés contemporaines évoluent vers le schéma utopiste, vers la toute puissance des systèmes qui instaurent le règne des magiciens ou des démagogues, ce qui signifie, à peu de chose près, la mêlne chose. 27

Ces collectivités, bases du système, naissent, croissent et dépérissent et, si elles meurent, l'utopisme n'en a cure puisqu'elles sont immédiatement remplacées par d'autres, encore plus perfectionnées dans la voie de l'utopisme. Là réside la naissance du sentiment, de plus en plus enraciné, que nous vivons une existence mythique, que tout est artificiel et que nous n'osons plus croire à rien de peur d'être dupes. Ce sentiment est matériellement confirmé par l'apparition et le développement, en apparence anarchique, des techniques nous obligeant à absorber l' artificiel afin de le considérer comme vrai. L'organisation d'un nombre toujours plus grand d'individus conduit à l'oligarchie. Les collectivismes renforcent leurs pouvoirs en même temps que celui de l'oligarchie. N'attendons pas qu'elle se réfonne d'elle-même, autre sophisme dont la réalité ne s'est jamais rencontrée; et n'oublions pas que, contrairement à ce qu'elles prétendent, les idéologies ne sont pas salvatrices mais destructrices. Une historiette que l'on doit à Robert Escarpit : « Voulant savoir ce que c'était qu'une girajè, Slavomir Mrozek interrogea d'abord ['intuition mystique de son oncle catholique, puis, par compensation, la dialectique matérialiste de son. oncle communiste. Il ne pensa pas à la seule action qui aurait pu lui donner une réponse: aller au zoo ».

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Les ACQUIS sont panni nous

« L'abolition du 4 août 1789... » « L'abolition du 4 août 1789... » « L'abolition

des privilèges fut prononcée des privilèges fut prononcée des privi... »

lors de la nuit lors de la nuit

Voilà, hélas, ce qu'ânonnaient encore en 1939 les petitsfils des hussards noirs de la République qui, eux, en étaient parfaitement convaincus. .. croix de bois, croix de fer! Mais ce n'est point vrai ! Ce n'est confonne ni à l'Histoire, ni à la réalité! Cet après-midi-l~ à Versailles, les députés découvrent avec surprise la fragilité sociale d'une civilisation brillante. Bourgeois ou nobles, ils sont peu ou prou propriétaires. Pour les uns, les droits seigneuriaux constituent une propriété; pour les autres qui peuvent jouir de ces mêmes droits, la propriété, s'affinne par la terre. Quant au deuxième ordre, celui du clergé, ces biens vont faire l'objet d'une lutte qui n'est peut-être pas, de nos jours, achevée.
« Toute ressemblance avec des évènements actuels ... »

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On pOUlTaitrétablir l'ordre au nom de la propriété mais, alors, on risque fort de briser l'unité du parti patriote. On pourrait, aussi, donner satisfaction aux paysans par la suppression de la servitude personnelle, Inais cela ne pennettrait pas d'établir une égalité fiscale, car, en réalité, le régime des redevances seigneuriales et ecclésiastiques est remis en cause. Face à face, le pauvre vicomte de Noailles et le très riche duc d'Aiguillon: on pourrait racheter au denier trente (soit trois virgule trois pour cent de notre ère) les droits féodaux. Cette idée pennettrait de reconvertir les vieux droits seigneuriaux en solides contrats bourgeois. C'est donc, déjà, un abus de langage écrit, pratiqué par Du Port, qui devra s'exiler après 1792, lorsque, à la fm de cette nuit, l'Assemblée Nationale décrète que le régime féodal est entièrement détruit. Nous avons fait mieux depuis! Et le pauvre abbé Sieyès n'hésitera pas à proclamer que le privilège est dispense pour celui qui l'obtient et découragement pour les autres.
« Ne fais pas de tort à autrui », principe général repris par toutes nos constitutions et même la dernière qui, nécessitant d'opportuns toilettages, ne peut être considérée comme vigoureuse. « Il n'est point, en effet, de pouvoir à qui il soit permis de faire une pareille distorsion. »

Et, lorsque l'on s'engage dans cette voie-là, nul ne peut dire où l'aITêt se produira. Car, tel un plat de nouilles au gruyère, un privilège conduit à un autre qui semble le compenser par souci, non d'égalité, mais d'égalitarisme. Cette idolâtrie ne disparaît pas, on la rencontre à tous les coins de journaux et la démocratie ayant, dit-on, remplacé la monarchie, le peuple de citoyens ayant, dit-on, remplacé les privilégiés, nous croulons sous les privilèges que l'on nomme moins joliment « acquis ».

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Les privilèges tendent à avilir les citoyens parce que les privilégiés cherchent plus à être distingués DE leurs concitoyens que d'être distingués PAR leurs concitoyens et qu'un privilégié fenne son âme aux nécessités de l'intérêt commun en laissant libre cours à son intérêt particulier. Partout, on le proclame, il y a crise de civisme. Mais il est là le germe de l'incivisme. Il ne faut pas chercher ailleurs. Et c'est en fait par l'application insidieuse de la chasse généralisée aux privilèges que la République Française s'est transformée en l'oligarchie que nous connaissons aujourd'hui. L'article 432.13 du nouveau code pénal punit le fait par une personne ayant été chargée en tant que fonctionnaire public, agent ou préposé de l'administration publique à raison même de sa fonction de prendre ou de recevoir par travail, conseil ou capitaux avec (sic) une entreprise privée. Mais que fait donc un fonctionnaire qui passe de la société publique à la société civile sans abandon des avantages acquis? Mais qu'est-ce donc qu'un mandat électif? Une application juste et rigoureuse conduirait, tout droit, bon nombre d'individus qui encombrent longuement, assidûment, et inutilement la scène tragico-comico-politique, dans les geôles de cette république. Le recensement de ces acquis a été entrepris. François de Closets a produit un travail remarquable mais incomplet à juste raison: complet, il eût été fastidieux... et ne serait pas encore achevé. (6) Ainsi peut-ol\ de manière à peu près permanente, assister à des débats sur des sujets dont l'importance immédiate ne se justifie que par les effets d'annonce qu'ils suscitent. fi s'agit parfois de sujets pour lesquels les gouvernants n'ont pas de légitimité ni pour la discussion ni pour la décision. Mais il est important car ostentatoire d'assister aux multiples entretiens, colloques, 31

rencontres, congrès ou sauteries organisés à grand fracas qUI doivent pennettre le dépôt d'amendements en grand nombre. Or lorsque la loi est bonne, les amendements ne sont pas autre chose qu'une recherche de privilèges: pas pour les bouilleurs de cru, pas pour les journalistes, pas pour En outre, ne serait-ce pas sagesse que de connnencer par appliquer les nombreuses lois votées avant d'en émettre d'autres. N'y a-t-il pas précisément dans cette luxuriance une recherche cachée, mais voulue, de privilèges?

Qui n'est pas privilégié en France? Nous ne voguons pas sur la mer des privilèges. Nous y coulons. Il n'y a pas si longtemps les maîtres de forge des familles industrielles ont pris en charge les salariés qu'ils jugeaient, sur tous les plans, Inême confessionnel (liberté de conscience ?), correspondre à leurs besoins. Ces hommes et ces femmes ainsi fidélisés, mais ligotés, ne pouvaient être considérés comme des citoyens entièrelnent libres de leurs actes car liés par des pactes. Selon d'autres considérants, ils constituaient une race de privilégiés. Devant cette destruction de la notion de citoyenneté, les responsables républicains auraient dû intervenir. Mais on ne scie pas impunément la branche sur laquelle on est confortablement assis, car ces mêmes patrons désignaient les éligibles. Et ces mauvaises méthodes ont cours de nos jours puisque, l'Etat, dit de droit, employeur, les applique avec constance. Ainsi, dès sa fonnation en 1936, la Société Nationale des Chemins de fer Français, qui n'était pas encore le monstre catoblépasique et budgétivore qu'elle est devenue par la grâce des oligarchies techniques, a colmnencé sa brillante canière de fournisseuse de privilèges en octroyant à ses salariés un certain nombre de pennis de transport par an : cela constituait une injustice, puisque le petit cheminot prenait ses congés afm de cultiver son jardin, parfois établi dans un domaine appartenant à cette société tutélaire et ne pouvait se pennettre des voyages lointains.

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De l'attribution de Croix de récompense, Mérites de natures variées, et autres Poireaux à la Légion d'Honneur, dont Flambeau pouvait clamer et déclamer: « ...Quand le petit Tondu Ne donnait pas l'objet, c'est qu'il n'était pas dû » (7)~ aux promotions pluriannuelles de ceux qui ont constitué un dossier de demande ou qui n'ont rien fait en soi de vraiment mal, voire! sauf se faire remarquer par un score ou une exhibitio~ il y a semble-t-il répartition inégale de privilèges. Ainsi, une institution dont le peuple de France était fier fait fuir les plus fiers de ses enfants. Dans la Rome antique, l'acclamation constituait une tnanifestation spontanée au cours de laquelle les soldats et le peuple saluaient les généraux vainqueurs. Panni les derniers grands traîneurs de sabre réputés, le général Bonaparte transforma, dévoya, cette pratique en faisant en sorte qu'elle se transfonne en satisfecit. Malgré toutes les déclarations de haute démocratie, c'est encore, de cette manière, que se décident les mouvements- sorte d'euphémisme puisqu'il ne s~agit pas de mouvement mais tout simplement d'immobilisme. Lors d'une grève tout redevient immobile! La conséquence en est que les politiques prétendent se méfier du référendum, appel légal au Souverain. Il suffit de ne pas recourir complètetnent à l'article de la constitution de 1958 : La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants ET par la voie du referendum (8). Ne pas y recourir est, en réalité, un privilège que se donnent ceux qui devraient veiller au respect de la constitution. Il fallait bien deux tentatives pas plus comme celles, absconses, de la Nouvelle-Calédonie et de Maastricht, pour prouver que l'idée était illusoire. Une illusion en somme. Le mot ET qui est le Inot le plus important a disparu. On l'a remplacé par «la saisine de soixante parlementaires ». On remarque, très simplement, que les parlementaires ont décidé de se substituer au Souverain. Ainsi, pense le Souverai~ n'est-on jamais aussi bien servi que par soi-même. Les arguments qui semblent pennettre de le négliger ne manquent pas. Le dernier en date, et probablement le 33

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moins sérieux, mais le plus révélateur, est le caractère d'expertise indispensable. Si l'expert est celui qui sait bien une partie des choses, la démocratie est le régime des généralistes ignorants et non pas celui des experts. Ostrogorski ,8 prouvé au début de ce siècle que le référendum a le tnérite de servir de remède contre ]a tyrannie des partis: une fois que le vote populaire peut mettre à néant les décisions du Parlement, la servilité des députés à l'égard des partis et de leurs leaders n'a plus de valeur marchande. Les partis perdent ainsi leur emprise sur les membres individuels aussi bien que sur les groupes. Donc, contTaire à la constitutio~ la suppression de fait du référendum est un privilège donné aux partis. Le résultat d'un bon et loyal référend~ nullement superposable à un plébiscite, conforterait heureusement les décisions prises par les gouvernants. Mais on ne le veut pas! Benjamin Constant, que l'on a voulu discréditer, s'est pennis de dire que le droit de grâce ou de commuer la peine n'était autre chose que le compromis de la loi générale avec la justice. Reconnaître la nécessité du droit de grâce revient à reconnaître qu'il ne faut pas la confier au pouvoir exécutif, car le principe de la séparation des pouvoirs disparaît. Il conviendrait mieux que ce droit, qui cache sa justification dans une origine divine, soit confié par une démocratie laïque à un pouvoir préservateur. Il désignait ainsi, ce que nous croyons entendre par Conseil Constitutionnel mais démocratiquement élu et pourvu d'un fonctionnement beaucoup plus démocratique. Ne voilà-t-il pas deux privilèges qui, entrant en résonance, peuvent altérer le caractère démocratique de la France ?

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Administrer l'ADMINISTRATION

Le vingtième siècle a produit et développé deux types de gouvernement pour lesquels l'autorité prétend être liée au savoir: le gouvernement totalitaire et le gouvernement technocratique. Ces deux réalisations antithétiques se ressemblent par la justification qu'elles attribuent à l'autorité. Et que peut-on voir de plus beau, s'exclame Jean Bodin, que ceux qui ont manié la justice, les finances, les charges publiques, après avoir dépouillé leurs vêtements, viennent, en habit privé, rendre compte de leurs actions! (9). Ce n'était, ce n'est probablement qu'un rêve! Avant la Révolution, la monarchie joue depuis des siècles un rôle actif de destruction de la société à ordres, survivance de l'organisation de l'époque féodale, en la remplaçant au moins partiellement par une classe dirigeante. Le Roi, toujours le premier des seigneurs du royawne, devient le grand patron des bureaux de Versailles. Un nombre impressionnant de changements de régime ne nous ont pas encore pennis de sortir de la féodalité, ni dans l'esprit ni dans l'organisation, et n'importe quel observateur pourrait affirmer, denière Tocqueville, qu'il n'y a « ni ville, ni bourg, ni 35

village, ni si petit hameau, hôpital, fàbrique, collège qui peut avoir une volonté indépendante dans ses affaires particulières» (10).11 est possible, a contrario, d'y trouver un exemple de progression de la centralisation et de la monarchie contre l'autonomie administrative et la délégation de pouvoir. Il n'est pas douteux que tout ce qui fait écran entre le peuple et ses élus est, a priori, suspect de dresser un obstacle à l'expression de la volonté nationale. Certes, parvenir à une confusion entre élus et fonctions ne constitue pas une solution heureuse. De plus, si les fonctionnaires n'étaient que de cent cinquante mille au début du XIXe siècle, leur nombre actuellement dépasse trois millions. Il n'existait que six ministères en 1815, à l'époque où le rôle de l'Etat était modeste et où ce « monstre froid» (11) ne cherchait pas à s'occuper de tout; le record a été atteint quelque cent cinquante ans plus tm.d avec une trentaine de ministères. Le budget de la nation sera systématisé en 1831. Instrument considéré comme moderne à l'époque, basé sur quatre principes: Unité, Spécialité, Sincérité, Annuité. Il donnera alors lieu à une publicité qui POUITait apparaître comme la réappropriation de l'Etat par la société civile. Que tout le monde se rassure: cette tendance ne subsiste pas et, de nos jours, cet Ïnstrulnent de gestion dont le modernislne est devenu fort sujet à caution est opaque, secret. Les médias se chargent de faire la publicité partiale, outrancière des exactions que certaines maladresses révèlent. La faute en est, aussi, à la complexité de nos organismes fonctionnels. Complexité qui fait que les citoyens sont perdus, se débattent avec un savant mélange de ruse, de courage, d'influence ou de lassitude et constatent que l'organisation qui devrait être conçue pour les aider ou les protéger n'aboutit souvent qu'à leur compliquer la vie, ainsi qu'à les transfonner en spectateurs. Bref! Cet étouffement fait qu'il n'y a plus d'Etat. De leur côté, les fonctionnaires, qui se sentent désemparés par la complexité et l'antiquité des structures, ressentent la 36

nécessité de profondes modifications, tout en les craignant. Leur lien patent avec les politiques ne peut faciliter la réflexion. Rien, strictement rien n'a été refait depuis le 5 octobre 1946 ! Tout a été fait ce jour-là! Oui, ce jour-l~ le vice-Président du Conseil, communiste célèbre, convaincu de trahison envers la France, signe une décision qui doit effacer l'injustice commise en J94 J vis-à-vis des fonctionnaires: le patron du parti qui avait approuvé l'accord Hitler-Staline- , parti qui, par parenthèse, allait s'intituler le parti des fusillés - , dénomination d'esprit totalitaire, obligeant d'admettre que tous ceux qui affrontèrent le peloton devaient penser cotnme les Soviétiques, a tenté et réussi, par des méthodes aujourd'hui dénoncées, de faire main basse sur la fonction publique. La France eut alors un gouvernement technocratique en même temps que totalitaire. Cette double rencontre n'a pas complètement disparu, la dictature du fonctionnariat se substituant à celle du prolétariat qui ne semble pas avoir obtenu le succès espéré. La réalité ne s'est pas pliée à l'utopie totalitaire. Cette loi, voulue par Thorez, instituait tout un système de commissions paritaires qui pennettaient aux syndicats de posséder un rôle prépondérant dans la gestion, mot qui ne correspond qu'à un euphémisme, intrusion marxiste qui, en fait, instituait la lutte des classes au niveau de l'Etat. Cette lutte, par parenthèse analogique, ne pouvait se dérouler en Soviétie. Nul à l'époque n'entrevit que la lutte des classes, concept d'opposition, dont l'effet néfaste ne résonne qu'à longues échéances, mais avec quelle amplitude, ne pouvait s'instaurer efficacement entre un édifice à la disposition de son public et ce public lui-même. Le Général, qui n'avait pas la vue courte

une exceptionpanni nos officiers révéla, à quelques intimes, qu'il
avait fait une choserie (12).

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- ce qui constitue

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« Mon Général, sauf votre respect, il fallait le dire », car la direction des affaires de tous appartient à tous. Ce qui n'intéresse qu'une fraction doit être décidé par une fraction; ce qui n'a de rapport qu'avec l'individu ne doit être somnis qu'à l'individu. Cette remarque peut être comprise comme l'habeas corpus et constitue la reconnaissance de la liberté individuelle. « L'homme étant le centre, la volonté générale n'est pas plus respectable que la volonté particulière lorsqu'elle sort de sa sphère» (12). « Benjamin Constant, mon Général, avait, à sa façon, fort XIXe siècle, précisé le sens du principe de subsidiarité, mais reconnaissez qu'il a, par sa plume, une autre gueule que celui clamé par les eurocrates ! ». Un certain sourire, où nuI Sagan ne se meut, porté sur la « haute» administration en France détennine six causes à la crise dont elle est victime. Elle est de moins en moins assurée de posséder la réponse technique incontestable au problème posé, l'individu ayant de plus en plus une opinion autorisée à mettre en avant. Elle souffre d'une pénurie de cadres intennédiaires, aggravée par la tendance des organismes ministériels à distinguer entre les tâches de conception, seules jugées nobles, et la simple gestion qui se situe au niveau du citoyen. Elle se situe de plus en plus difficilement dans la société, notmmnent par rapport à des partenaires privés. Elle est morcelée, meurtrie, et affaiblie par les rivalités de corps. Ces corps, en fait, ré-génèrent les corp (oration)s et les corp (oratisme )s. Les ordres abattus par la royauté et la Révolution renaissent d'une autre manière, sans être phénix. Elle fonctionne «à l'envers », affectant ses meilleurs éléments à des tâches de contrôle, alors que les agents qui connaissent bien la province ne peuvent accéder aux administrations centrales. Opacité néfaste ou protectionnisme corporatiste. C'est peut-être là la dynamique des systèmes en opposition! Une partie nullement négligeable des avis ou décisions ou circulaires émises par les administrations centrales demeure du domaine de la fiction. L'administration contribue grandement de cette façon à l'aspect Inythique ou kafkaïen de l'évolution quotidienne. 38

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