Discours sur la guerre ou la fatalité nécessaire

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l'Homme forme des communautés, qui deviennent sociétés puis Etats. La possibilité du conflit avec d'autres sociétés fait entrevoir l'usage des armes comme ultime moyen, fatalement nécessaire, pour "s'en sortir"... Cet usage de l'épée fera l'objet d'une réflexion continue, depuis les Pères de l'Eglise jusqu'à la création d'une Cour pénale internationale. Voici une réflexion sur la guerre toujours prête à frapper à notre porte.
Publié le : lundi 1 février 2010
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EAN13 : 9782296248830
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Cette étude est le prolongement d'une thèse de droit public présentée et
soutenue publiquement le 16 janvier 2009 à la nouvelleFaculté de droit de
Mulhouse et sous l'égide de l'ÉcoleDoctorale de l'Université de Strasbourg.
Elle s'en inspire et réoriente la réflexion sur la problématique de la guerre
dans nos sociétés par référence aux conflits du siècle passé.« L'ironie(...) nous prive des certitudes en dévoilant
le monde comme ambiguïté »
MilanKUNDERA
àCatherine etHélèneÉvoquer la guerre réveille le souvenir d'un ami mort quelque part dans
un camp de prisonniers, avive celui d'un oncle disparu après avoir répondu à
l'appel d'une mobilisation générale, nous remémore telle vision d'un
bombardement rapportée par tel reportage. Guerre, mot redouté et
redoutable.
Nous considérons le guerre ou conflit armé ouvert comme un acte
volontaire et préparé, destiné à faire valoir un droit estimé légitime par celui
qui engage le combat ou destiné à préserver un droit déjà acquis, et ce, après
échec d'une voie de droit pacifique, la négociation ou l'arbitrage.
Leglossaire«interarmées»des termes et expressions relatifs à l'emploi
opérationnel des forces des septembre 1999 définit la guerre comme :
«une lutte armée entre groupes sociaux, et spécialement entre États,
considérée comme un phénomène social. Elle se traduit, dans la zone
d'affrontement, par un état de guerre ».
Cet état de guerre est dit «état juridique qui découle d'une déclaration
de guerre ou d'un ultimatum avec déclaration de guerre conditionnelle » 1 .
Le droit international use toutefois rarement du terme de «guerre»; une
situation d'hostilités ou de confrontation est purement et simplement
constatée, à savoir atteint «un seuil de violence ».
Dès lors, aborder une réflexion sur le sens de la guerre dansnossociétés
implique qu'elle le soit sous le prisme de l'Histoire, dont les guerres
mondiales, mais aussi observée sous l'angle de ceux qui la veulent ou la
subissent.
La Première Guerre Mondiale nous a semblé un angle d'observation
remarquable en ce qu'elle fut précédée d'une longue préparation
psychologique des populations.
La guerre ne saurait non plus être vue comme simple phénomène
militaire. Elle suppose, et l'Histoire nous le démontre, l'intervention de
concepts qui s'emmêlent ou se repoussent : les notions de foi et de patrie en
vue du salut de laNation.
Toutefois, le conflit armé reste-t-il plutôt attaché à l'obligation desurvie,
un ressenti qui pousse à user de la violence dès que le danger est à nos
portes ?Que retenir, par conséquent, de cette approche ? Elle nous paraît sous
divers visages.
Un engagement militaire fut celui d'un journaliste néo-zélandais,
volontaire durant le premier conflit mondial, exécuté le 29 octobre 1916 à
l'aube et enterré à Rouen. John Braithwaithe avait 33 ans et s'était insurgé
contre la condition du combattant. Il y eut ces caporaux fusillés le 17 mars
1915 pour l'exemple, pour faire face aux menaces d'insoumission au sein des
Armées 2 .
Un parmi d'autres (près de 300 jeunes) quitta le quai numéro 3 de la
gare deColmar (Haut-Rhin) le 23 novembre 1943, au matin, sous le regard
suspicieux de la gendarmerie allemande, un parmi d'autres contraint à partir
en guerre contre sa propre patrie, une patrie qui avait baissé les bras 3 .
EtEmmanuelKant dissertant sur«la malignité de la nature humaine »,
ainsi que de l'origine arbitraire du pouvoir en son essence, soulignait :
« La manière dont les États font valoir leur droit ne peut être que la
guerre et jamais le procès comme dans une cour de justice internationale,
mais ni la guerre ni son issue favorable, la -victoire- ne décident du
droit ;... » 4.
La paix serait-elle d'abord armée ? La guerre est-elle inexorable, donc
viscéralement accrochée à l'humain ? Avec cet écueil : à qui profite-t-elle ?
PierreBourdieu la rendait moralement illégitime sous le prisme de son vécu
enAlgérie au milieu des années 1950 :
«La guerre fait éclater en pleine lumière ce qui est au fondement de
l'ordre colonial, à savoir le rapport de force par lequel la classe dominante
tient en tutelle la classe dominée » 5 .
Quel lien entre ces tragédies, ces approches du drame humain qu'est une
guerre ? N'était-ce qu'une vision déformée du concept de conflit armé?
N'est-il peut-être que l'image horriblement déformée de notre propre
humanité.Le droit apporterait une modération et une relative admissibilité.
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Les règles deDroit se forgent au sein de la communauté et dépendent de
la conception commune que les individualités se donnent de l’existence, de
son essence.Exorcisant laMort, fin ultime de la règle deDroit, la guerre est
le moyen de régulation et d’apaisement des inquiétudes. Le groupe est la
protection sui generis, un exutoire des limites de l’humain. Il s’en dégage
une règle supérieure transcendant la règle deDroit, laMorale qui la précède
et indique comment agir en toutes circonstances grâce aux normes internes.
Son but que l’on entrevoit est extérieur au Droit. Il est l’avenir de la
communauté qui devra survivre en affrontant laMort.CetteMort est tout à
10la fois constat de crainte et de révérence à son égard. Il s’en dégagera une
Pensée sur le bien et le mal, la philosophie, et la religion, ce sentiment qu’il
existe une représentation acceptable qu’un Dieu soit synonyme de
perfection, l’existence dans son essence, et une propriété positive, telle que
.Cette croyance est une partie, voire ledécrite par le logicien Kurt Gödel 6
fondement, déduitedesaspirationsdiffusesdesinconnusentourantl’humain.
Face aux évènements incompréhensibles, perçus comme dépassant encore
l’analyse immédiate, l’homme ressent le besoin d’imaginer un «hors
humain»qui le précèderait, cet horloger de Voltaire, essence de nos craintes
et explication supposée de l’inexplicable. Une quête dite spiritualité qui
persisterait alors malgré la résolution de nos questions d’immédiateté,
c'està-dire affectant notre proche environnement, après dépassement du soi, mais
affectée désormais à l’analyse du «qui suis-je ? ».
Un questionnement qui opère aussi la triste distinction entre l’animalité
et l’humain, cette distinction qui veut placer l’Homme, puis, certains de ces
hommes, parmi d’autres, au sommet de l’évolution.«On dénie à l’autre son
humanité pour mieux l’éliminer, des guerres tribales aux camps
d’extermination. Déshumaniser pour mieux exterminer », en déduit le
paléoanthropologue Pascal Picq et Michel Onfray voit dans le concept de
Dieu une création exclusive de l’Homme, puisque, aussi longtemps que
celui-ci devra mourir, Dieu subsistera 7. Ce qui compte, soutient le
philosophe, c’est la manière dont on vit ce Dieu, c'est-à-dire dont on le
perçoit et on lui voue un culte (l’Unterwelt deNietzsche).PourPascalPicq,
l’animalité, à tout le moins, aurait aussi induit deux desseins : d’une part,
une névrose «illusion de s’approcher deDieu par l’avilissement »et, d’autre
part, «le concept diabolique au service… de bien trop d’exterminations ».
Dans nos démocraties, la liberté d’adhérer à une croyance ou foi ressort
d’abord de la liberté de conscience individuelle, mais elle est aussi liberté
publique «en ce sens qu’une communauté de personnes s’affiche pour
affirmer son identité et son adhésion à une même foi qu’elle va chercher à
faire reconnaître, voire à faire partager»8.Il s’ensuit queMort etAffection
se confrontent. Troublant paradoxe que de voir cet Homme, pris entre sa
volonté d’airain de vivre et celle de survivre en faisant le Bien, tout en
connaissant le trouble de la violence mal contenue - la fourberie ?-. Mort,
mais une mort dans l’espérance individuelle et collective : ce que
JeanMichel Besnier, professeur de philosophie à l’université de technologie de
Compiègne, évoquait en écrivant«l’intérêt de l’espèce comme l’au-delà de
soi-même suppose un attachement à la cause des individus » 9.LaNation va
réclamer son propre sacrifice, par les soldats, ses citoyens. Ce sacrifice
deviendra acceptable, pourvu qu’il soit honoré à travers les générations
futures, par la commémoration inlassable.
11Posant cette question, nous pouvons bousculer des certitudes, introduire
le doute dans une constante.Celle de l’Homme immergé dans un tissu social
bénéficiant de l’heureux apport de cettestructuration grâceauxLumières.La
dictature de l’humanisme conduit à considérer cet humain comme le maître
toujours raisonné de son destin.L’usage organisé de la violence n’est qu’un
«excès de faiblesse »10 et suppose l’individu comme susceptible d’être bon
par l’éducation permanente, grâce au Droit et à la société.Paradoxalement,
c’est cette même société qui déclenche le conflit international (ou interne).
Néanmoins, le juste milieu social modèlerait un ordre, qu’il soit théologique
ou laïc. Dire que la guerre est intolérable et reste acceptable. Vouloir la
prévenir reste apaisant, espérer l’organiser demeure consolant. Croire
pouvoir l’éradiquer en ignorant la notion atavique de survie relèvede
l’utopie, celle d’une constitution mondiale (espérée déjà, en plus raisonnée,
par les théologiens) dominée par un quelconque «… isme» européen sinon
français. Croire que l’idée même de conflit armé banni ne résulterait que
d’une judicieuse immersion dans une communauté idéale, elle qui organise
pourtant la guerre, suppose un unanimisme béat. L'espérance qu’un Droit
modèlera une organisation pacifiée (la gouvernance) et naturelle grâce à la
constante médiation. Procèderait-il d’une vision européenne des relations
internationales ? Celle de cette bonté d’âme rappelée quelques soirs sur le
parvis du Trocadéro ?DesEuropéens certains de leur bon droit humanitaire.
Protégés par leurs traités, leur Convention Européenne des Droits de
l’Homme, qui ne résoudrait les conflits qu’à travers le prismecommode de
son article 6, celui qui garantit le procès équitable. Une paix d’une petite
soixantaine d’années qui refoule le conflit tel un cauchemar redouté, une
paix juridique. L’Européen, paisiblement assis derrière l’espace Schengen,
observe les États, les sociétés, le monde qui n’est plus le sien depuis la fin
des Empires, en donneur de leçons pacifistes par crainte refoulée de la
guerre, mort donnée et reçue.
Dès lors, nous devons poser le postulat de l'autorité. L’auctoritas des
Latins nécessite que l’on s’arrête à cette notion derégime et soncontenu.On
dit d’un pouvoir qu’il est légitime ou légal, illégitime ou naturel. Cette
autorité, impliquant une hiérarchie entre les personnes, est censée détenir le
pouvoir de la violence utile, considérée comme conforme aux règles
préfixées, à savoir la résultante de l’obligation d’assurer le respect de ces
règles, considérées comme indispensables à la survie communautaire. Des
règles ou normes qui demeureront tant qu’aucune autreauctoritas ne viendra
se substituer à la première pour exercer une nouvelle tyrannie juridique,
solution utile d’un nouveau désir communautaire. Toutefois, pourquoi voir
dans une société une constante, la domination d’une entité ou d’un
personnage flanqué de son aréopage ?
12Il semble, si l’on se réfère àFusteldeCoulanges, que l’on puisse fonder
un tel concept, c'est-à-dire le pouvoir de faire et d’ordonner le culte, une fois
l’acte fondateur de la communauté humaine passé. Croire en une destinée,
espérer par l’entremise du culte, et celui des morts en particulier, par la
sépulture et l’autel du sacrifice (y compris dans le culte chrétien par la
représentation anthropomorphe de l’homme pur remplaçant l’innocent
animal). Il oblige à choisir l’officiant, ce prêtre digne, plus que quiconque,
de faire comprendre ce culte du passé et propice à dessiner les contours du
destin. Ainsi naîtrait l’autorité religieuse, devenue roi (les anciens prêtres
d’Italie et de Grèce, soutient Fustel de Coulanges qui rappelle, dans «La
Cité Antique », les autres auteurs ayant abordé la double fonction, roi et
prêtre, ainsi Eschyle dans les «Suppliantes » ou Homère, Virgile ou
TiteLive).Qu’en reste-t-il ? Un symbole : le chef d’État, une fois choisi ou élu,
devient «père de la Nation », rassembleur théorique que l’on salue,
respectueusement plus que tous autres (hormis, peut-être le Pape suivant la
Tradition ecclésiale, et diplomatique). La déférence pour cette autorité
centrale, pour lui et son drapeau, diadème sur la tête ou bouton rouge à la
boutonnière. Il représente religieusement la stabilité juridique. L’UN
audessus de la communauté.
L’autorité est assimilée à cette unité qui dénie toute dyarchie, toute
division (on sait ce que valut pour Rome la présence de deux empereurs,
dont l’un àConstantinople ou,plus proche de nous, la période duConsulat
en France). Le pouvoir n’est point partageur et se ravise, si tantôt on s’y
risque, pour manifester alors un surplus d’orgueil, et ce, d’autant que la
guerre serait à sa porte. La crise est révélatrice d’un besoin, absurde diront
certains, de la fusion pour reforger cette unité, monolithe qui surplombe la
plèbe pour montrer clairement la voie : se battre pour survivre ou s’agrandir,
éliminer l’ennemi déclaré tel. Il est l’image du père biologique, à la fois
aimant et éducateur, face à l’enfant, que celui-ci veut imiter, un modèle
simple, naturel, que la vie sociétale transpose dans le domaine de la gestion.
Une unité citée parHobbes en évoquant la fonction paternelle par rapport à
celle maternelle, plusnaturelle, biologique, la première procédant ducontrat.
Une acceptation populaire d’un pouvoir génère la fonction d’autorité
centrale.Mais quelle acceptation ?Celui qui est le plus fort sur le champ de
bataille, le plus fourbe, le propriétaire du cheval le plus rapide ou le plus
vaillant ou fou devant la force de la lame de son épée ? Hélène
MerlinKajman,Professeur de littérature àParisIII- Sorbonne, développe l’idée que
cette unité, cet Un «profondément monarchique », procède de l’idée de
Dieu, un créateur unique, père et roi n’étant que sa modeste image 11. S’y
ajoute en corollaire, pour les religions monothéistes (même si d’autres
croyances peuvent aussi procéder d’un principe premier), un principe
masculin initial.Pour laGenèse,Dieu crée d’abord l’homme, le mâle, pour
13ensuite utiliser un côté de ce dernier pour créer la femme, extrait de
l’homme. Peut-être que les cultes chrétien et islamique ont mieux su que
d’autres imposer une symbolique et universaliste dialectique en raison de
leur progression, y compris par des conquêtes militaires. Notre propos ne
vise nullement à tenter une comparaison entre ces deux cultes dont la racine
commune renvoie au mythe de la recherche d’une perfection par la
soumission à un Créateur. La relation entre la divinité et la société par le
modèle de l’autorité, un mâle de surcroît. Tout est dit : l’autorité ne peut être
qu’UN ; même Tocqueville y adhèrera à propos de la famille. Soit un élu
choisi selondes modalités admises par la population,souventproposéparles
hérauts, opportunistes et gourmands d’honneurs et de pouvoirs délégués.
L’image possible du chef potentiel. Une fatalité qui rappelle que le plus
grand nombre se soumet, jusqu’au moment où cet UN devient intolérable
pas ses excès ou faiblesses.
Ce flash de la révolte de l’intolérable orchestré par d’anciens ou
nouveaux hérauts impliquera alors la mort, qui sera l’ultime et nécessaire fin
de l’autorité déchue.Le dernier combat : l’exécution publique et haineuse de
Louis XVI, celle honteuse et cachée desRomanov, l’exécution morale d’un
ancien président quittant son«palais » sous les sifflets.La chute de l'Élu de
quelque mythe (Dieu ou le suffrage universel) en toutes hypothèses. Or
qu’en est-il, pour un régime choisi, en cas de guerre ? Considérons guerre
internationale et conflit armé comme synonymes, c’est-à-dire un phénomène
collectif opposant unÉtat à un autre ou un groupe d'États à un autre.Nous
n’évoquerons pas, à un titre principal, la guerre civile visant le changement
brutal de légalité et de légitimité interne au sein d’une communauté. Alors
même qu’il peut y avoir, même implicitement des conséquences sur les
relations diplomatiques, entraînant des tensions entreÉtats.Leconflit armé
laisse de toutes les façons se développer le besoin pour un groupe social, y
compris élargi au niveau de la Nation, d’assouvir quelque dessein, et
rencontre des valeurs sociales particulières, culte de l’honneur, du prestige,
défense d’un ordre juridique.La grande fonction de l'État consiste d’abord à
garantir la paix civile, par le phénomène de l’adhésion déjà évoqué, puis à se
réserver le monopole de violence interne et externe 12 et, enfin, à distinguer
l’ami de l’ennemi, usant, si nécessaire, de manichéisme.
Aussi ce germe de violence liée à la survie se manifestera-t-il tant au
sein du groupe protecteur qu’au regard du groupe voisin qui manifeste tout
autant son désir de vivre et de prospérer.En effet, la prospérité, mais aussi le
développement démographique et économique, seront un moyen
supplémentaire de survie, en tant qu’il est ouverture manifeste vers l’autre
communauté, même si celle-ci bénéficie de règles internes différentes.
14Dans ces conditions, la violence ne serait que la plus haute
manifestation et de cette crainte de se fondre dans l’autre et de la nécessité
de prospérer, pour vivre finalement, même par l’Affection, une violence
interne ou externe au groupe. Elle paraîtrait alors nécessaire, même en la
canalisant et l’organisant ; elle sera appelée «guerre ». Dépendant de son
environnement, du groupe en qui il remet sa survie, l’Homme, partie du
groupe ou communauté, est instrument des propres outils de ce groupe.
L’autorité politique se voit confier cette marche en avant. Dans son
«Discours de la guerre » 13, le philosophe André Glucksmann soulignait,
dans cet ordre d’idées, que«la guerre n’a pas de sens, elle a une fonction.
Par elle, les individus historiques (peuples, culture) et les personnes
(consciences) communiquent » et «La guerre est en principe de toute
constitution, les mœurs organisaient le pouvoir par-dessus la tête des
individus ; la révolution révèle à chaque citoyen, au prix de sa tête, le
fondement de la société… ».En somme, un discours opportunément adapté
par le pouvoir du moment pour faire admettre la nécessité du recours à la
violence, puis connaître la destinée du groupe.Dès lors, la violence est juste
par essence dès lors qu'elle correspond à un ressenti, celui de marquer son
droit de vivre et de prospérer.Le droit international public, qui cautionne le
principe de l'État, pour peu qu'il y ait reconnaissance suivant des critères
prédéterminés, ne voit en la recta causa (la juste cause) que la vertu du
déclenchement normal, mais officiel, des hostilités selon des modalités
préétablies. ToutÉtat est simplement tenu de les respecter, sous peine d'une
sanction a posteriori en tant que sujet de droit parmi d'autres.Et la religion,
quelle qu’elle soit, en est le ferment subjectif, tant en ce qui concerne sa
déclaration qu’en son aboutissement (le TeDeum de la victoire ou la messe
pour les défunts).
m%$%h$%msR= 6RV:$R]b~R:F$b~:
En adaptant aux circonstances de l’existence des règles de droit
communes, en servant un discours, l’autorité publique ou gouvernement, au
nom des individus, ces électeurs qui font le choix de la porter au pouvoir (en
acceptant de s’y soumettre), fera consentir l’obligation de violence pour
soimême par rapport au groupe voisin, unÉtat, qui serait devenu hostile de par
son propre discours. Ce dernier sera de toute nature : tenant à la classique
expansion territoriale, à la volonté de conquête de marchés pour écouler des
productions, à l’idée que l’on peut se faire que l’essence de la pensée
fondamentale du groupe est menacée (défendre la patrie des Droits de
l’Homme, notion d’exemplarité aux yeux des autres nations, défendre une
identité républicaine, voire le sentiment religieux). Un discours devenu un
Tout cohérent et propice à la résolution des maux sociaux, monolithe de la
Pensée commune, idéologie «lutte pour le pouvoir », alors que «l’homme
15ne se résume pas à des invectives », selon Matthieu Baumier, essayiste et
romancier.Cediscoursestsourcedeconflitpotentiel.Lamasseserainstruite
d’une situation de conflit, outrepassant parfois le discours de l’Autorité au
gré des circonstances de menace. La guerre signifie d’abord résistance 14,
lutte pour la survie et de l’individu citoyen et de l'État. Frans de Waal
rappelle qu’«une chaîne de commandement prend le pas sur la démocratie
chaque fois qu’une action décisives’impose»15. Pouvoir et hiérarchie
s’imposeraient d’eux-mêmes dès lors que le danger est ressenti, qu’une
menace pèse sur le groupe.Guerre et obéissance à côté de la
défense.Celleci devient bien résistance ou lutte collective pour s’étendre en territoire ou
pour préserver son identité.
Le gouvernement sera alors d’autant plus écouté qu’il sera ressenti
comme légitime, accepté par le plus grand nombre pour appeler à la
légitimation de l’homicide. Thomas d’Aquin rappelle que la guerre est
d’abord faite au nom et sous l’autorité d’un pouvoir 16. La Révolution
française n’a pas failli à la règle, changeant les termes du discours : la loi
devient le fondement de l'État, ce culte de la «liberté chérie»pour une
bourgeoisie constituante. Albert Soboul, dans «La civilisation et la
Révolution française »(réédité en 1988bien après sondécès),en adéceléles
subtilités en explicitant ce mouvement inédit de lutte armée pour des acquis
de la nouvelle foi.
A ce premier aspect, celui de la violence nécessaire, s’agrègeun second
qui permet au premier de prospérer, celle de la justification constante de sa
cause. Irrationnel et abstraction, foi et conscience sociale seront appelés au
chevet de la cause. L'homme, ou le citoyen, religieux par nature -un
déterminismeparfois refoulé - éprouve une crainte face à la cause de
l’existence. Toutefois, il reste apte à rechercher dans sa propre identité et le
jugement qu’il donne de son existence et son sens final. Iltrouve dans son
inconscient, dans une aspiration indéfinissable, la foi en une Espérance,
manifestée elle-même sous des traits que nous qualifierons
d’anthropomorphes, la religion. Ce qui justifie pouvoir donner
raisonnablement la mort.Il faut bien remarquer que toute civilisation a sa
croyanceespérance, quelle qu’en soit sa manifestation ; aucune société constituée
n’est irréligieuse, comme si cette non religion serait en soi insupportable.A
défaut de religion, il cherchera l’Espérance dans le souci de préserver un
patrimoine social, culturel, patrimonial, pour des descendants, c’est-à-dire
dans une prospective raisonnable, biologique et de bien-être immédiat et
projectif tout à la fois (le matérialisme dialectique), dans la limite de
l’existence biologique. Un irrationnel non métaphysique, produit de la
réflexion scientifique sur un devenir social, du simple fait de l’existence de
la communauté humaine, se suffirait à lui-même, à raison des rapports de
force de groupes qui la constituent. Il justifie en soi sa mission, transcende
16ainsi toute exigence individuelle. En toutes hypothèses, on y décèle
l’Affection pour l’autre contre un tiers, ennemi potentiel.La proprecroyance
de l’individuel est alors absorbée par son immersion dans la société ouÉtat.
Celui-ci prolonge cette dimension supérieure, qu'elle soit de l’ordre du divin
ou du social, voire des deux.
Espoir et désespoir conduisent aux règles communes ; un corpus
cohérent de vérités relie la contingence terrestre à unau-delà ouunau-de-lui,
l’Homme nouveau ou le«grand soir ».LeDROIT. Une destinée en somme
qui dépasse le discours quotidien du citoyen, mais qui l’engage. Qu’elle
revête un affect divin - la dévotion - ou évènementiel-la révolution -, les
deux pouvant se croiser, cette parole confine au culte, manifestation
collective d’une unité de pensée, même a-religieuse, avec un sentiment
d’appartenance.Les règles qui en découlent sont servies par des instruments
de l’Espérance ou des moyens de pouvoir, clergés ou politiques, militaires
ou magistrats.«Le décret de mort violente semble écrit aux sources même
de la Vie » et le discours du religieux devra adoucir cette dure loi, la rendre
acceptable 17.Yarriverait-elle bien mieux que la parole laïque, c’est-à-dire
débarrassée de toute perspective spirituelle ?
La croyance manifestée par la parole et le geste (tantôt simple réflexe
par la tradition transmise d’une génération à une autre-ainsi le culte des
morts -) soude la communauté tournée vers une perspective ; prospérer,
croître, dominer aussi, une communauté qui verra, dans cette croyance,
spiritualiste ou matérialiste, l’unique voie. Une voie tournée vers le combat
(qui n’implique pas toujours le recours aux armes) et que l’on nommera
donc «foi », la route qui relie le présent à l’espérance en accueillant toute
ferme parole qui la propage.Mais une parole qui reposerait sur des postulats
intangibles.Le doyenLeBras, étudiant en 1956 la sociologie religieuse sous
le prisme français, distinguait, rappelleJean-MarieDonegani dans son étude
«L’appartenance au catholicisme français » 18, trois domaines : le
supranaturel se rapportant au sacré et aux normes, le communiel, à savoir
«la composition et la structure des sociétés religieuses »et le civil signifiant
la relation entre le profane et le sacré. A ce titre, le culte est signe
d’appartenance et acceptationd’une soumission.Ce que le concile VaticanII
a en partie écarté, en accueillant l’idée que la grâce deDieu est possible pour
l’Homme qui vit dans une certaine droiture (le Christ frère ou
christocentrisme). La grâce permettrait cependant de connaître le divin,
impliquant que l’individu est aussi faible ; il perpétue tout autant un
«…isme » et l’idée qu’une autorité paternelle est nécessaire, notamment en
cas de conflit. Où est alors le héros ? Mais cette vocation qui se veut
pacifiste reste ferment de suspicions, de haines et d’incompréhensions.
17Dès lors, le culte de cette quête, c'est-à-dire la traduction ostensible de la
croyance, est bien la religion, ce corpus de règles de vie, cohérent dans sa
formulation. Son but est de consacrer une réalité spirituelle qui a vaincu les
autres, autrement dit la domination d’une Foi. En l’espèce, une tension
tournée vers un Dieu, ce Père créateur et bailleur du déterminisme, censé
aussi expliquer l’organisation de la communauté en recherche, ou de survie
ou de prospérité.Paul Valadier 19 ajoutera que«les religions jouent un rôle
social et politique ambigu dès lors qu’elles deviennent des forces
collectives»en étant servantes de causes précises, voire de volontés
politiques.Il demeure un exemple mis en avant par la parole de l’autorité.Il
en illustre le sens. Avec ce hiatus à partir de la Révolution française, entre
une droite acceptant une hiérarchie naturelle et une gauche qui n’accepterait
que la fraternité, un manichéisme malgré tout commode dominé par un
individu tenté par Prométhée. Il veut exister malgré tout et se singulariser
dans son désir de survivre. Les religions s’y immiscent jouant «un rôle
social et ambigudès lors qu’elles - les religions - deviennent des forces
collectives»20 .Elles vont générer des règles de conduite quotidiennes, nos
codes.
L'État, représentation technique de la communauté, constitue alors le
guide, le visionnaire, un code d’une route, le prosélyte annonçant ce qui
serait vrai et bon pour l’individu avec la mise en œuvre de règles de droit,
c'est-à-dire de conduite, admissibles. En évoquant l'État, il n’est d’ailleurs
pas certain qu’il faille yexclure le matérialisme dialectique, puisqu’il a tracé
sa perspective, dans la violence légalisée, la voie d’un renouveau.Dans l’un
et l’autre cas, l’Histoire nous enseigne que la guerre demeurerait l’outil de
progrès par la mort qui fait surgir le renouveau. Ilimplique tout à la fois
redistribution territoriale, déplacements de populations, conversions
religieuses plus ou moins spontanées, traités commerciaux, nouvelles
institutions, autant de potentialités pour revivre. Pourtant, les sociétés
considèrent que la foi doit adoucir les rigueursde la vie.Elle devrait atténuer
toute forme de violence, notamment intra-communautaire, mais pas
uniquement, en offrant une prospective, même lointaine, de bonheur, une
existence supposée purifiée des conflits.Elle ne prohibe pas la lutte ; même
un pacifiste (et un anarchiste ?), déclaré opposé au métier des armes et à leur
usage, lutte contre la violence (occidentale ?), et use souvent de termes
guerriers pour combattre tout ce qui contrecarre sa vision d’avenir.Guerre à
la guerre.
Celui qui combat doit, pour préserver sa motivation, chercher dans le
sacré, c’est-à-dire dans ce qui est indicible, la satisfaction de sa bonne
orientation. Il défend sa destinée et ainsi la communauté se protège.
Défendre en somme sa raison de vivre en voyant son action juste, car fondée
sur une cause sacrée. Rapportée à la sphère du politique, cette foi croise le
18pouvoir légitime, en qui l’individu est censé se reconnaître pour pourvoir au
futur. La foi l’enrichit du fait des règles précises qu’elle impose, culte du
prince,duchef,dusoldat mort ; tout uncérémoniel quimarque,visuellement
et dans l’émotionnel, l’appartenance à une Nation. La communauté devient
guerrière par le lien dusentiment de liens certains entre citoyens,et que nous
dénommerons «Patrie ».
Aussi ce que nous avons déjà nommé«religion » ne se rapporte alors
pas uniquement au culte voué à un principe supérieur, mais peut alors aussi
se rapprocher du discours de déification de l'État, dans sa version la moins
abrupte. Ilest un espace censé laisser libre cours à la parole du
positionnement politique, la République, un nom majuscule, ou la
démocratie parlementaire. Dans la perspective du conflit, le membre de la
communauté, citoyen des urnes, mourra pour un idéal, en défendant une
raison de vivre à travers une cause que le pouvoir lui décrit comme légitime.
Lediscours politique se traduit en normes.Cette justesse de la cause dépend
cependant de la solidité avec laquelle le pouvoir, l’élu ou «le préféré »,
pourra se maintenir en place. S’il se maintient en fonction de dispositions
juridiques précises, les élections, il s’y conforte tantôt par le sacré. Même
dépouillé de tout rite religieux, relevant du théologique, le cérémoniel
(d’investiture) confine à l’irrationnel. Lecitoyen remet sa destinée, par la
fiction du Droit, entre les mains de l’élu 21. La religion, en son sens
commun, la manifestation organisée d’une foi, d’une croyance en une
destinée, aurait historiquement contribué à conserver ce caractère. Les
théologiens ont souvent rappelé que tout pouvoir légitime émane de Dieu.
L’art militaire, qui fait appel au pragmatismeet à l’efficacité, dissimule la
justification du recours aux armes pour un pays. La religion, puis le Droit,
paraissent alors comme les instruments d’adoucissement des pratiques
guerrières : tuer ou se faire tuer pour un idéal avec cet axiome que la mort
s’avèrerait l’indispensable malheur. Devenue laïque, la religion de la
démocratie représentative et multipartiste maintient des concepts (défense de
la République, du socialisme contre le fascisme, défense de la civilisation
chrétienne,…) en exaltant par le discours (la harangue) et les images (le
drapeau, le salut, la sonnerie aux morts, la remise de décorations,
adoubement des preux au combat,…).
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L’image véhiculée devient ainsi un moyen extraordinairement efficace :
elle dépeint la bravoure, la lutte contre l’oppression (leMur desFédérés en
est une illustration). Il en est de même de l’écrit savant du théologien :
«toute autorité légitime vient deDieu ». S’élabore le culte de la défense de
la terre, terre de ses origines, terre de son quotidien : le patriotisme.Charles
Péguy exaltait :«Heureux ceux qui sont morts pour la terre éternelle, mais
19pourvu que ce fût dans une juste guerre ». Teinté pour d’aucuns de révolte
populaire (le mythe de Valmy), parfois clérical, mais toujours explicatif et
justificatif de la violence légitime. Louis Renault notait que la guerre est
avant tout«un ensemble d’actes de violence pour lesquels unÉtat s’efforce
d’imposer sa volonté à un autreÉtat ».Le conflit éclate faute de conciliation
ou de traités. Cette défense du territoire, sacralisée par la théologie du
patriotisme, discours déductif devant faire raisonnablement admettre le
recours ultime des armes, doit rendre ainsi supportable le fait de tuer.
L'Église romaine participait de cette propension à faire assurer la
légitimation du recours aux armes, par exception au commandement«tu ne
tueras point », mais sous la réserve qu’un tel usage soit compatible avec le
but poursuivi par l’autorité légitime, la sauvegarde d’une civilisation.Elle y
ajoutera sa propre sauvegarde grâce aux institutions («Christus vincit,
Christus regnat, Christus imperat »)…, mais elle tue. Il s'agit d'une
prohibition de principe qui se retrouve a priori dans toute religion.Elle
souffre aussi d'une dérogation pour, au travers d'une hiérarchie de valeurs,
rétablir un ordre préétabli censé être parfait (tuer peut-être physiquement,
assurément par l’excommunication, l’ennemi de la foi qui ne se convertit
point).
L'État doit cependant procurer la paix civile et la paix aux frontières,
promouvoir le bien commun, et s'inspire des principes de foi dans lesquelles
plongent ses racines, la civilisation, dénominateur commun d'États
confessant une spiritualité commune. Retenons l’hypothèse chrétienne. Il
rejoint ainsi l'Église : le «Gott mit uns » et le «Soldat de Dieu et de la
Liberté ». Dieu, un Père parfait qui se substitue au père terrestre, géniteur
arméde faiblesses, lui qui n’apparaît plus comme le rempart absolu. La
religion doit aussi assurer un rééquilibrage des relations internationales,
puisque lesÉtats ont leur légitimité intrinsèque et assurent la pérennité de la
chrétienté, religion expansionniste au même titre que l’islam… et le
marxisme, cette religion laïque avec sa théologie, ses prophètes et ses
martyrs.
Le religieux et le non-religieux ou faussement laïc … .L’un emprunte à
l’autre sa vindicte, mais aussi sa soif de conquête des esprits au besoin par
les images, se volant réciproquement ce qui est bon à prendre pour asseoir
un message, celui de sa juste cause.
La guerre ne saurait dès lors être un simple moyen pour assouvir une
volonté de domination, bien que la religion soit un moyen de pouvoir. La
guerre sert à rétablir un droit bafoué et profite à la victime en autorisant son
recours aux armes ; elle servira en outre à lutter contre l’oppression 22.
Mais, une fois envisagée ou déclarée, elle emporte des conséquences :
l’orientation de la recherche et de la technologie vers le perfectionnement
20des armements, la dispersion et la disparition des cellules familiales, la
modification des institutions, une réorientation des politiques sociales et
économiques, le travail forcé éventuel, les modifications territoriales, une
déformation de la pyramide des âges du fait de la disparition de classes
d’âge. Dans ces perspectives, les relations internationales revêtent une
importance fondamentale, illustrée par les conventions et les traités de
prévention. Il s’agit du code de conduite internationale, œuvre souvent
théorique (ainsi la prohibition du lancer d’engins explosifs depuis des
èmeballons à la fin du XIX siècle), même imparfaite (leConseil de Sécurité),
souvent violée (la guerre de légitime défense préventive). Ildemeure un
reflet d’une volonté du plus grand nombre d’atténuer les risques de conflit,
de les prévenir, de les contrôler lorsqu’ils surviennent (protection des
populations civiles, des prisonniers de guerre).
Partant de ces considérations, nous nous attacherons à observer l’impact
des règles de droit, d’inspiration chrétienne à l’origine, ainsi que nous le
décrivent les historiens, sur les relations entre les États relativement à l’art
militaire, à son usage.
La guerre se place, dans ces conditions, dans un cadre de civilisation,
s’auréole d’une mystique. Elle est enfin la résultante de l’échec des
tentatives de conciliation. L'État apparu, la défense devient une institution
prétorienne obligatoire.La doctrine duChrist aura raison deRome, comme
nouvelle pensée politique, faisant du chrétien un citoyen à part entière dans
la vie de la Cité 23. La hiérarchie ecclésiale développera la doctrine
indispensable pour justifier la participation de l’individu à la vie sociale, et
partant aux métiers des armes. Elle est une éthique pour les peuples, plus
proches de l’état de nature que de droit. Elle est une marche en avant
indéfectible 24.
Notre réflexion sur le conflit armé, notamment au travers du prismede
sa dimension spirituelle, s’intégrera dans une tranche de l’histoire de notre
pays,soità partir de laIIIèmeRépublique, sans devoir s’attacher aux récits
purement évènementiels.En effet, le siècle précédent, celui dit desLumières
se vouera, en son terme, à la mise en œuvre d’une nouvelle idéologie, ce que
leProfesseurJean-PierreBaud, dans son cours de troisième cycle en histoire
du droit professé à Strasbourg,«Les sources philosophiques des principaux
codes européens » 25 définissait justement comme «une interprétation du
monde, pensée collective qui nous aide à vivre », puisque l’homme aura
toujours tendance à vouloir transposer la réalité en images, d’où le mythe.
Une fonction idéologique utile sinon objectivement nécessaire par une
logique, persuader que certaines valeurs doivent être défendues grâce à une
puissance de raisonnement. Ainsi naissent les théoriciens : faire croire en
une logique, à l’instar de celui qui dit parler au nom de Dieu, alors que le
21commun l’invoque, dans sa solitude, et n’entend rien en retour.Poursuivant
le manichéisme, inhérent à notre espèce, les nouvelles idées politiques feront
le tri entre les bons, qui se soumettent volontairement, grâce à la persuasion,
et les autres, ennemis d’une certaineRaison, devenue seule source possible
de création politique. Jean Sévillia évoque ce projet de régénérer, par la
persuasion du savoir de manière agressivepour l’esprit, l’humanité, tel un
projet totalitaire.L’émergence des socialismes impliquera ainsi une hostilité
du milieu catholique, qui finira par comprendre où se trouve son intérêt
d’attractivité (la doctrine sociale).
Parallèlement, l’idée de Nation et d’armée nationale fera son chemin,
bien qu’il ne soit pas certain qu’elle fût systématiquement absente dans les
temps plus anciens (plus particulièrement dans les derniers temps de la
Guerre deCentAns).Certes, il y eut la déclaration de la guerre de laFrance
aux aristocraties européennes en 1792, puis le mythe de Valmy, la victoire
de Sadowa, la fondation de l’Empire allemand avec la défaite deNapoléon
èmeIII. L’armée nationale doit triompher. Le XIX siècle marque aussi un
bouleversement social, par le triomphe d’une économie favorisant les
inégalités. L’essor du capitalisme européen emporte l’apparition des cités
ouvrières, la création d’un droit du travail, l’émergence d’un bouillon
d’idées, souvent subversives à l’encontre des classes dites possédantes ou
dirigeantes (le droit de grève, l’usage de la troupe avec les menaces de
guerre civile).
S’ajoute l’apport des nouvelles technologies dans la préparation des
combats (rôle de l’aviation) et qui ne cessera tout au long du siècle suivant.
Toutefois, dans ce XXème siècle, qui connaît, dans sa seconde moitié, une
mutation rapide tant des idées politiques que des conditions de l’économie,
avec l’essor des moyens de transmission de l’information, l'Église tente de
préserver sa place au sein des populations, malgré la désaffection de ses
lieux de culte pour assurer le maintien de SA morale. Le catholicisme doit
aussi se laisser observer, dans sa pratique, non dans ses fondements, un culte
qu’il ne nous appartient pas d’analyser pour apporter un jugement de valeur,
sauf à aboutir à quelque aporie, mais au regard de sa fonction parmi le
concert des Nations. Tout conflit entre États préoccupe le Saint -Siège,
autorité morale, doctrinale, écriront certains, arbitre potentiel déjà
mentionné, essentiel aujourd’hui, estimeront d’autres.
Le conflit armé, s’il est moyen de survie pour les individus réunis en
une commune intention, forme une association de fait, mais donnée pour
admise par défaut d’autres à raison des règles de droit qui consacrent son
existence pour soi-même.Il s’analyse comme la possibilité d’action globale
fortement envisageable et à laquelle tous doivent se préparer. Une fois
préparée, puis dans son déroulement et à son issue, des règles envisagent les
22limites de cette guerre pour en justifier les conséquences.Arbitrage, respect
des prisonniers, prohibition de certains actes, respect du territoire tiers,
autant de préoccupations, parmi d’autres, de jurisconsultes, sur les pas des
Pères de l'Église, eux-mêmes relayés par les politiques qui élaboreront
maints traités internationaux destinés à gérer au mieux, ou en moins pire
possible, le conflit armé.
Aussi, avec pour miroir l’histoire politique de la France, mais limitée
aux épisodes les plus proches de nous, si riches en traités internationaux, et
jalonnée de guerres jamais autant meurtrières pour l’Europe 26. Des pays
d’Europe désormais parcourus de cimetières militaires et de monuments aux
morts, nous traverserons une guerre en gardant par devers nous ce que nous
en disent les juristes qui élaborèrent le droit de la guerre et de la paix.Nous
voudrions alors nous essayer à une réflexion sur l’irrépressible besoin de
vivre un conflit pour toute personne, danssa sphère privée, vision ouprélude
à un conflit plus vaste, tous conflits qu’elle réfute, qu’elle veut rejeter, fuir,
renier.Elle les sait générateursde malheurs, mais qui les poursuit. Unconflit
suit l’Homme comme son ombre, cetHomme dans sa quête de survie parce
qu’il s’interroge sur le sens de son existence, alors qu’il craint la mort, mort
repoussée autant que possible grâce et par le conflit.
Un dans uneNation, cetHomme, devenu citoyen par la fiction duDroit,
craint la lutte, sachant qu’il ne pourra s’en détacher sa vie durant, soumis ou
fataliste, tantôt passif, tantôt croyant à l’héroïsme, tantôt les yeux bandés
devant le peloton d’exécution, croyant à la nécessité de combattre ceux qui
mettent à mal sa terre, son pays. La France connaîtra, dans un long rêve
(mirage ?) de la revanche entre 1871 et 1914, ce discours de combat, de
l’obéissance aux autorités légitimes, afin d’être toujoursprêt au sacrifice et à
la victoire pour le bien commun. Ecclésiastiques et enseignants trouveront
les paroles, puisées dans leur propre culture, celles du patriotisme ou
chrétien ou républicain. Un patriotisme que ne renie pas l'Église de France
(et deBelgique), mais qui n’admet aucune discussion ou inflexion. Tous ces
discours se rejoindront : la patrie est synonyme d’amour à l’image de
l’amour à l’égard des parents. La langue allemande a su lier cette affection
quasi paternelle pour la terre de sa vie : «Vaterland»: deux mots
intimement liés -«père»et «pays»- pour un destin commun, unique,
construit pour et avec la communauté des hommes. Restent-ils alors
conformes au jus cogens et au droit de la guerre voulu par l'Église romaine ?
Cette patrie était-elle celle de laFrance de 1789 ?Doit-on constater une
réelle rupture, sur fond de foi chrétienne, avec celle prévalant avant la
Révolution, peut-être avant un Diderot ou un Locke ? D’aucuns l’estiment,
ainsiJeanDe Viguerie dans son ouvrage«Les deuxPatries ».N’y aurait-il
qu’une substitution de passion, celle de la piété, de la défense de la
23civilisation sous l’égide du prince chrétien, d’avec celle découlant du culte
effréné de la Raison ? Robespierre, le 7 mai 1794, déclama :«Fanatiques :
n’espérez rien de nous.Rappeler lesHommes au culte pur de l'Être suprême,
c’est porter un coup mortel au fanatisme… », soit dans le but de soutenir«la
. Toutefois, le concept de patrie sereligion universelle de la nature » 27
mâtinera, au fil des régimes, d’un substrat chrétien, jamais éteint, malgré de
tragiques évènements, tels la révolte vendéenne ou le massacre de religieux
sous la Commune. C’est pourquoi le conflit, pour n’être qu’un aspect de
l’esprit, deviendra instrument raisonné dans sa conduite et déraisonné dans
son acceptation.
La foi chrétienne demeure le substrat quasi essentiel pour la période
antérieure à cetteRévolution, fondant une unicité de la pensée, sinon par la
foi en une unique espérance, sinon par la soumission à une croyance,
contraignant à l’obéissance sous peine de s’aliéner l’espérance duRoyaume
de Dieu promis par les évangiles. Si les limites à la liberté de penser et de
faire paraissent serrées, l’individu, non encore dénommé citoyen, voit dans
le comté, puis le royaume, une communauté de protection théorique.Ils'agit
de la nécessité qui fonde la conscience d’être parmi d’autres, éloignant de la
solitude (sauf pour les réguliers et encore vont-ils cheminer au sein d’une
communauté réduite, souvent riche, qui les aide à progresser dans leur choix
de vie). Admettons aussi que l’ambition dynastique se sert du sentiment
national fondé sur cette foi évangélique, son obligé comme postulat de vie.
Le Siècle desLumières lui imposera simplement la substitution d’une autre :
en principe, non plus avoir conscience d’une solidarité par l’Au-delà, mais
vivre la perception d’être parmi une communauté à son tour déifiée,
sublimée tel un phénomène naturel en sa perception vague, insolite, devenue
patrie républicaine vivant non par un Christ, mais par la Raison et son
acolyte, le suffrage dit universel. Les nouveaux dieux. Il n’en demeure pas
moins que l’individu se soumet toujours pour mener son destin, la nation des
élus à l’assemblée lui prodiguant bonheur et assurance de la reconnaissance.
Cette même personne devra combattre pour cette société en apparence
inédite. Pour certains auteurs, dont Yves -Charles Zarka, laNation (notion
développée au XVIème siècle et notamment avec Bodin, suivant ce dernier
auteur) aurait une connotation ethnique, excluant toute source naturelle et
ainsi seul l’épisode de1789 en serait la quintessence.Elle ne peut exister là
encore que par le mythe, construction de l’esprit dont le fondement ne peut
objectivement se relier à une réalité (sauf à justifier avec des moyens
évolutifs la perception de se retrouver au sein d’un groupe biologique pour
survivre). En somme, une symbolique s’impose à un moment donné de
l’histoire humaine et est appelée à être transgressée suivant l’action des
individus au gré de leurs décisions.
24Pour pouvoir mener une guerre, l’autorité publique, considérée comme
légitime en droit, aura l’obligation de la faire accepter en usant d’undiscours
adapté. Une fois déclenchée, et par-delà la qualification juridique -guerre de
défense ou de prévention, après échec de la médiation -, sa marche répond à
une logique contenue pour qu’à son issue, elle ne devienne pas moyen de
contester cette autorité. Ils’agit d’en mesurer la gravité quant à son élan et
ses conséquences intrinsèques. La guerre sera tout à la fois maîtrisée et
sublimée.
Demeurent les images, celles qui sont présentées, celles qui surgissent à
notre vue.Les premières nous sont présentées par les tenants du pouvoir aux
fins d’illustrer, parfois surabondamment, leurs discours justificatifs, les
secondes rappellent la réalité d’un devenir, celui de la Nation, d’une
assemblée de citoyens-soldats face à la guerre. Les premières amalgament
volonté de défense, désir de revanche, de conquête, les secondes le prix à
payer pour reconstruire démographiquement et économiquement une entité
nomméeÉtat.Chaque image progressant tantôt de concert, ainsi le baptême
républicain apparu, semble-t-il, avec la fête de laFédération à Strasbourg,le
8 juin 1790, remis en vigueur dans les années 1980, et le traditionnel
baptême chrétien, deux cérémonies dépourvues de conséquences juridiques,
mais un engagement des esprits. Ils s’enferment dans la contrainte morale,
une soumission dont on aurait fort peu conscience dans l’instant.Elle reste
cependant un abandon à une entité, qu’elle se nommeNation ouÉglise, mais
elle serait gage de sécurité, voire de recherche d’une perfection, avec
toujourscette marque de liberté au regard de laMort, une destinée à courirle
moins péniblement possible. Le baptême nous semble l’illustration de
l’image d’accueil, la porte d’entrée, vers une admission : se faire reconnaître
tels que l’autorité souhaite que nous soyons, cette autorité désignée ou élue,
mais une entité supérieure qui assure sa légitimité par le rite.Nebaptise-t-on
pas les navires, notamment ceux de guerre (une trentaine d’ecclésiastiques, à
la fin de l’année 1980, s’y opposait au nom de la paix 28) ? Conjurer un
mauvais sort ? S’attacher des faveurs ? Se sentir certainement proche du
sacré, un«sacré », tout laïc et ce lien entre une abstraction en soi, la patrie,
et une vérité légale, canonique.
Les conséquences : tout à la fois fascination, par la perception vague
d’un Au-delà, peur de la trahison si l’on se détourne de son engagement, y
compris militaire, et crainte de ne pouvoir être un modèle.Ainsi se perpétue
la Tradition, cet attachement viscéral à une terre, à une croyance, à une
perception, parfois vague, de ce qui serait bon et admissible pour l’autre,
pour s’exempter de toute critique, et ce mutuellement. Famille, règles
successorales, transmission du message patriotique par les anciens
combattants, autant de moyens pour jalonner laDestinée, … laisser quelque
chose après laMort.Pour ne pas tomber dans l’oubli, sentiment d’inutilité et
25d’absurdité. La Mort traverse toutes ces tribulations philosophiques et
juridiques ; il s’agit non de la dompter (impossible par essence, puisque
simple étape biologique d’un ensemble cellulaire), mais de mieux la faire
comprendre, donc admettre. S’y préparer s'écoute comme un rappel
lancinant, tant dans le milieu qui se dit laïc que dans celui qui se prétend
vérificateur ultime de la bonne observance de règles de vie communautaire
(la thèse du pouvoir légitime).Elle n’est alors justifiable que par référence à
l’indispensable vie sociale, celle unissant les individus entre eux pour la
seule fin de la survie et du bien-être.
La guerre, abordée en sa résonance juridique dans le concert des
nations, mais aussi sous son impact idéologique, voire sociologique au sein
de chaqueÉtat, pourra l'être en trois séquences. Sans méconnaître l'évolution
du droit du conflit armé, devenu jus cogens ou droit des gens, la curiosité du
lecteur pourrait s'aiguiser au travers les thèmes de :
• la conduite politique de la guerre : contrôler l'usage de l'épée pour
mieux le faire admettre,
• la rencontre entre la foi et la patrie : par l'image, l'écrit et le discours
notamment durant le premier conflit mondial, ainsi qu'une présence
aux sein des armées,
• l'exemple atypique de l'Alsace et de laMoselle.
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