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Disparitions

256 pages
Les disparitions n'ont guère fait l'objet d'analyses spécifiques contrairement aux problèmes de génocide, de crime contre l'humanité ou d'exécutions extra-judiciaires. Les disparitions dans leurs modalités de recensement sont souvent mal spécifiées, puisque l'on ne connaît pas le sort de la victime, et donc recoupent d'autres formes de violations des droits de l'homme, il faut faire attention à ne pas rester prisonnier de cette manière de penser. Les disparitions sont en effet une stratégie spécifique qui ajoute sa violence symbolique fondée sur l'invisibilisation du corps et le processus de méconnaissance qui l'accompagne à la violence physique de l'emprisonnement, la torture ou la mort. Si dans certains cas la disparition porte sur des cadavres et est le produit d'un débordement de la guerre, dans d'autres, elle est une pratique à l'intérieur d'un répertoire d'action coercitive qui vise, non à éliminer en masse mais à quadriller, à sérier des individus ou des groupes afin de détruire l'espace social et politique. L'invisibilité est alors une stratégie non une résultante. Cependant il est des cas où les disparitions ne sont ni simples résultantes ni stratégie délibérée d'un acteur surpuissant et imposant le cadre de la relation de pouvoir, mais proviennent au contraire des luttes entre acteurs multiples pour l'imposition de ce cadre et dans ce cadre. La disparition n'est donc pas réductible dans tous les cas de figures à une "technologie de pouvoir d'Etat", à un répertoire d'action coercitive, elle est aussi "produit" de la relation.
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DISPARITIONS SOMMAIRE
Disparitions, coercition et violence symbolique par Didier Bigo Le discours comme pouvoir réflexions sur la Chine par David E. Apter Dossier Les disparitions L'espace ambigu des disparitions politiques par Daniel Hermant

p.3

p. 17

p. 89

Droits de l'Homme et disparitions par Francis Perrin
Les disparitions en République sud africaine par Philippe Chapleau Observations sur les disparitions à Sri Lanka par Eric Meyer Violence et politique Colombie par Daniel Pécaut

p.119

p.139

p.145

quatre éléments de réflexions à propos de la p. 155 p. 169 p.197 p.205

Chronique bibliographique Résumés Table analytique

Comité

de rédaction:

Bertrand Badie (lEP Paris), Didier Bigo (lEP Paris) rédacteur en chef, Sophie Body-Gendrot (paris Sorbonne), Philippe Braud (paris I), Michel Dobry (Paris X), Jean-Luc Domenach (CERI, FNSP), Louis-Jean Duclos (chercheur associé au CERI), Daniel Hermant - directeur de publication -, Christophe Jaffrelot (CERI, CNRS), Zaki Laïdi (CERI, CNRS), Rémy Leveau (lEP Paris), Michel Wieviorka (CADIS, EHESS) Equipe éditoriale:

Richard Brousse (secrétariat de rédaction), Gilles Bataillon, Hamit Bozarslan, Ayse Ceyhan, Gilles Dorronsoro; Robert Graumann, Percival Manglano (traductions) ; Jacques Perrin (relation avec la presse).
Indexé dans Sociological Abstracts, International Political Science Abstracts.

En vente: A Paris chez l'Harmattan, librairies FNAC, l'Astrolabe, Avicenne, Bibliophane, La Brèche, Compagnie Cluny, Le Divan, Gibert, La Hune, librairie du Regard, Librairie FNSP, librairies universitaires Dauphine et Nanterre, P.U.F., Thiers Mythe, Touzot, Virgin, Edifra, librairie musée de l'homme, Présence Mricaine, Tschann, Eyrolles, Itinéraires, Lipsy, librairie Gamier. A Lyon (Decitre Bellecour, Flammarion, FNAC, Librairie Éditions Ouvrières, Saint-Paul) ; Montpellier (Sauramps, La Brèche) ; Toulouse (Castella, Ombres Blanches, Privat, La FNAC) ; Bordeaux (Mollat, Machine à Lire, Virgin, La FNAC) ; Rennes (La FNAC, Le Failler, Forum) ; Dijon (De l'Université) ; Besançon (Page, Double) ; Grenoble (La FNAC, La Dérive, Arthaud, De l'Université) ; Strasbourg (La FNAC, Des Facultés, Kleber, Gutemberg) ; Marseille (Virgin, L'Odeur du Temps) ; Aix-enProvence (De l'Université, Goulard, Mazarine, Vents du Sud) ; ClermontFerrand (FNAC, Volcans d'Auvergne) ; Lille (Furet du Nord) ; Amiens (Martelle) ; Laval (Planète 10) ; Brest (Dialogues) ; Rouen (L'Arrnitière) ; Poitiers (Gibert) ; Angers (Contact) ; Tours (La Boîte à Livres, FNAC) ; Nantes (Nent d'Ouest) ; Nancy (Hall du Livre) ; Saint-Étienne (FNAC) ; Caen (Brouillon de Culture). Administration - Ventes:

Editions L'Harmattan: 7 rue de l'Ecole-Polytechnique -75005 Paris Tél. 43 54 79 10 - Fax 43 25 82 03 Abonnement: France 300 F - étranger 340 F/60 $ Abonnnement de soutien: 1500 F/275 $ / 90 F le numéro ISBN: 2-7384-2918-1 Ce numéro a été réalisé sous la direction de Didier Bigo, Richard Brousse et Daniel Hermant. Il a bénéficié du soutien du Centre National du Livre.

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COERCITION

ET

VIOLENCE

DIDIER BIGO

Nombre de pratiques coercitivesl ont déjà fait l'objet d'analyse sociologique et historique de qualité. Qu'il s'agisse des politiques de génocide2 ou qu'il s'agisse des exactions commises par les gouvernements à l'égard des minorités3. Mais, si les politiques d'extermination systématique ou d'exécutions sommaires pour appartenance à un groupe (social, ethnique, religieux, politique...) d'une part, et les "débordements" de la guerre d'autre part, ont retenu l'attention des chercheurs, peu a été dit sur les pratiques de "disparition" d'une manière comparative. Nous pouvons certes nous appuyer sur des études historiques et politiques solides concernant l'Amérique latine des années 70 (Chili, Argentine, Brésil)4, mais qu'en est-il ailleurs? Comment analyser les phénomènes de disparition en Afrique, au Sri Lanka, au Maroc? Que dire sur ce qui se passe actuellement et quelles différences avec ce qui se passait dans les années 1970?5
1. Nous ne donnons aucun caractère euphémisé 2. Arendt (H.), Les origines du totalitarisme, Seuil, Paris, 1976 ; Fein (H.), Génocide, ou légitimant à ce terme de coercition. Lefort (C.), un homme en trop, Sage Publications, 1993 ;

Seuil, Paris, 1984;

a sociological

perspective,

Todorov (T.), Face à l'extrême,

Seuil, 1991. of the state: genocides, politicides & group repression since

3. Gurr (T.), Harlf (8.), "Victims 1945" in International Gurr (T.), Wnorities 1993. 4. Wolfgang bibliographie 5. Amnesty disparitions
d'International

review ofvictimology, at Risk:

1989/1. Political Science Review, 1993/4. conflict.r, USIP Press, Washington

Gurr (T.), "Why minorities

rebel" in International

a global view of ethnopolitical

Heinz, Determinants très complète. International, Rapport

of gross human rights violations,

Leiden University,

1992,

1993, Efai, 1993, 382 p. ; Rapport, Efai, 1993,

"L'inacceptable"

sur les par pays

et les assassinats
Alert.

politiques,

127p. Voir aussi les rapports

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DIDIER

SIGO

A un moment où l'on parle tant de "diplomatie préventive", à un moment où les transformations de la bipolarité ont induit de nouvelles modalités d'opérations armées pour "raison humanitaire" et où les politiques de "secret" des gouvemements en ont été modifiées, il peut être utile de s'interroger sur les stratégies de la coercition, sur leurs modalités (en particulier les disparitions), et sur leur relation avec le "contexte" international. Il y a quelques raisons de penser que la modification de ce dernier, en bousculant encore plus qu'auparavant la possibilité pour les gouvernants de se réfugier derrière la "non ingérence dans les affaires intérieures" et les autres corrélats de la souveraineté, va pousser certains gouvernements qui pratiquent à large échelle la coercition, à être plus circonspects sur leurs manières d'agir. L'éclairage par le marché humanitaire6 peut renforcer la course au "sacrifice spectaculaire" dans certaines mobilisations confessionnelles ou ethno-nationalitaires, il peut aussi, à l'inverse, renforcer les stratégies "d'invisibilisation de la violence sur les corps" pour motif de "respectabilité internationale" ; stratégies de dissimulation souvent liées aux impératifs des acteurs locaux d'extraire des ressources (de légitimation, financières,...) du milieu international. Le renforcement à l'échelle mondiale des interdépendances sociales autant qu'économiques peut les pousser à renoncer à la coercition massive, quitte à abandonner le pouvoir d'Etat; cela peut aussi les pousser simplement à masquer encore plus qu'auparavant leurs pratiques coercitives et à avoir recours à ce que l'on nomme communément des "disparitions" forcées 7. Il est sans doute trop tôt pour analyser en détail en quoi les modifications du contexte international jouent sur le répertoire des pratiques de coercition interne mais nous reviendrons dans un autre numéro sur ce rapport entre pratiques des disparitions, jeux politiques internes et légitimation des pouvoirs sur la scène internationale. Ici nous voudrions avant tout comprendre comment ces pratiques de disparitions s'agencent et à quoi elles renvoient. Sont-elles une simple absence de connaissance et donc un phénomène momentané
6. Guy Nicolas, "De l'usage des victimes dans les stratégies politiques contemporaines" in Cultures & Conflits, n° 8, hiver 1992. 7. Voir le texte de Francis Perrin pour l'analyse juridique.

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COERCITION

ET VIOLENCE

SYMBOLIQUE

qui se résorberait pour l'essentiel dans les exécutions extrajudiciaires une fois les événements connus? Sont-elles un simple masque ou au contraire une stratégie spécifique à l'intérieur d'un répertoire d'action coercitive ajoutant la violence symbolique créée par l'incertitude quant au sort du "disparu", et la "complicité" objectivée des proches, à la violence physique sur le corps lui-même? Sont-elles le produit des interactions sociales dans les sociétés où la violence se généralise et échappe à la maîtrise de ceux qui l'avaient initiée? Disparaître Disparaître, c'est en premier lieu laisser tous les autres sans nouvelles. C'est créer de l'inquiétude autour de soi. C'est générer de l'angoisse. C'est souvent pousser les autres à rechercher à savoir ce qui s'est passé. Le premier mouvement dans nos sociétés est d'en appeler à la police pour faire ces recherches mais qu'en est-il lorsque l'on soupçonne la police ou d'autres corps de l'Etat d'être à l'origine de cette disparition qui ne serait donc pas volontaire? Faut-il oser continuer les recherches avec le risque de disparaître à son tour si l'on en apprend trop? Faut-il se taire? Faut-il constituer des groupes de recherche et se mobiliser en attirant l'attention internationale sur les pratiques du pouvoir? Faut-il se faire aider par des ONG ? Dans de nombreux cas les "personnes disparues" ont subi des arrestations, des tortures et en sont mortes. Le critère du régime politique et de l'attitude des forces de coercition est ici déterminant. Au nom de la Raison d'Etat, les gouvernants veulent masquer leurs propres pratiques et se distancier des ordres qu'ils ont donnés, en particulier dans les pays liés à la sphère occidentale (Turquie, Maroc, Syrie...). Au delà ils visent à établir un régime de vérité fondé sur le travail de méconnaissance, de dénégation de la société à l'égard des pratiques de disparition forcée. Il s'agit de faire admettre la vérité du pouvoir (et la "non existence" des disparus) aux Tiers et même aux proches. Celle-ci doit devenir inquestionnable. Pourtant, même sous les régimes les plus autoritaires, le travail de la mémoire, allié au temps, sape le processus d'invisibilisation à l'origine des disparitions. Le travail de deuil est-il si important qu'il faille risquer sa vie pour récupérer un cadavre? La réponse fréquente des proches est oui car la souffrance vient aussi de l'incertitude générée par la disparition et du maigre espoir toujours

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BIGO

possible d'une "erreur", d'une "libération". C'est sans doute dans ce trait de l'incertitude quant au sort du disparu comme dans le processus de méconnaissance qui l'accompagne (le pouvoir ne l'a pas voulu, c'est une erreur dans ce cas précis...) qui produit une violence symbolique très puissante que réside la spécificité des disparitions. Les disparitions: produit d'une ignorance

Les disparitions, nous le verrons, ont du mal à être une catégorie de violation des droits de l'Homme "comme les autres". Elles sont l'objet de présomptions, de soupçons mais ne peuvent s'étayer justement sur la matérialité du corps de la personne disparue dans un premier temps et fréquemment, dans un second temps, elles sont l'objet de stratégies diverses, de transactions entre acteurs sur le niveau de connaissance qu'il est acceptable de "révéler" à la populations. Elles reposent en effet au moment de l'acte uniquement sur l'appréciation des raisons de "l'invisibilisation" du corps par le pouvoir, et sur le fait que la disparition lui serait imputable. C'est ensuite, souvent des années plus tard, que la connaissance du sort réservé à la personne les fait changer de catégorie. Elles deviennent cas de massacre collectif, de vengeances, de tortures... On comprend que nombre d'approches (y compris dans ce numéro) se refusent à distinguer les disparitions des autres pratiques coercitives. Seulement ce "bon sens" juridique et comptable a ses limites et produit des effets de méconnaissance en faisant des disparitions une simple pratique secondaire et polymorphe des autres cas de violation des droits de l'Homme. Or, le pouvoir n'est jamais tant "producteur de vérité" que lorsqu'il peut choisir de rendre visible ou invisible son inscription sur les corps de ses sujets. Le discours comme pouvoir est à son point maximum d'application lorsqu'il nie l'existence de ces corps comme dans le cas des disparitions et c'est cette dimension de violence symbolique qui généralement n'est pas perçue. Les différentes ONG restent à cet égard dépendantes de cette appréciation de la "vérité" par les acteurs et il n'est pas sans intérêt de noter qu'elles adoptent une ligne de conduite "pragmatique" et "victimologique" qui les conduit à ignorer la
S. Voir dénombrer les disparitions: les chiffres enjeux de transactions, voir le texte de Philippe

Chapleau sur l'Afrique du Sud.

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SYMBOLIQUE

spécificité de la disparition comme répertoire d'action ajoutant la violence symbolique à la coercition au profit d'une approche où les disparitions ne sont plus que résiduelles, sorte d'écart entre les pratiques de pouvoir et les connaissances que les autres acteurs ont de celles-ci. Les disparitions ne sont alors analysées que sous l'angle de leur relation avec les emprisonnements arbitraires, les tortures, les exécutions extrajudiciaires. Elles sont le résultat d'une ignorance des conditions de la coercition et du sort des victimes. Les disparitions: stratégie "discrète"

Pourtant il est sans doute possible de montrer que, pour partie des cas recensés, les disparitions renvoient à des stratégies de pouvoir dont la spécificité tient à cette violence symbolique de l'invisibilisation qui en faisant disparaître le corps ajoute par l'incertitude à la violence physique. On doit donc sans doute distinguer les dispositifs où les cas de "disparition" tiennent à l'ignorance d'événements connus beaucoup plus tard (cas de massacres collectifs lors de guerre internationale ou civile qui "disparaissent" devant l'ampleur d'autres événements, charniers découverts a posteriori), des dispositifs où la disparition apparaît comme une stratégie "discrète" visant certaines personnes plus que d'autres. Dans le premier dispositif: celui des "machines guerrières", celui de la "polarisation duelle entre adversaires", celui de la "suppression de toute position de Tiers indifférent"9, s'il existe des personnes disparues, ce n'est souvent que la résultante d'une ignorance à l'égard de l'ampleur et des formes prises par la coercitionlO. Lors des périodes de guerre, de guerre civile ou de combats importants entre guérilla et armée, les acteurs peuvent massacrer leurs adversaires et les populations qui sont censées les soutenir mais il n'y a pas forcément
9. Voir Gilles Deleuze, Capi/ali.fme e/ .fchizophréllie : L'all/i-oedipe, Les Editions de Minuit,

1972, sur les machine guerrières,

leur rapport au socius et au marquage la vision Clausewitzienne

des corps et du territoire, voir enfin sur les in Approches

voir sous un angle plus traditionnel processus de suppression Polémologiques, FEDN, Documentation

de la guerre,

de la position

de Tiers, Didier Bigo, "La conllictualité" Française, 1992. dans lesquels les disparitions

10. Nous verrons plus loin les cas spécifiques s'intégrent dans ce dispositif

comme "stratégies"

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de stratégie spécifique concernant la conduite à tenir à l'égard des corps. On ne fait pas disparaître des vivants mais des cadavres. Dans certains cas on masque les charniers car ces "débordements" de la guerre en brisent les "lois" 11,mais parfois, loin qu'il y ait secret, le groupe qui a perpétué le massacre met en scène sa propre violence et la théâtralise ( Indonésie dans les années 60, Ouganda des années 70, Guatemala dans les années 80, Sud Soudan, Timor, Pérou, Tchad, voire Bosnie). Il s'agit de marquer la prise de territoire, de provoquer la terreur par la marque des supplices sur les corps. En revanche dans le second dispositif (celui dans lequel un pouvoir cherche à éliminer des opposants souvent désarmés et sur un territoire qu'il contrôle déjà sans réelle remise en cause) il y a une stratégie spécifique de quadrillage sociétal par le gouvernement ou des agences plus ou moins officielles visant par la "disparition" de certaines personnes à créer une "insécurité" permanente, à distendre les liens sociaux, tout en tenant compte des risques de réaction internationale (et interne) si cette politique coercitive était "trop" voyante. L'invisibilité est alors une stratégie non une résultantel2. Il y a un projet réfléchi de faire disparaître et de créer une incertitude chez les proches du disparu et chez ceux qui pourraient compatir (intellectuels, camarades...) mais de le faire le plus secrètement possible afin de tenir compte des jeux d'alliance à l'échelle interne et internationale13. Il y a une logique spécifique qui se met en place "d'invisibilisation". C'est une logique de "secret" ou plutôt de "discrétion". En effet cette stratégie peut être dite discrète tant au sens politique (secret, masque) qu'au sens mathématique (sériel, discontinu). Elle est discrète plus que secréte en ce qu'elle dissimule l'ampleur des pratiques mais laisse parfois jouer ou même provoque les rumeurs les plus folles. Elle masque les corps mais pour mieux imposer silence aux proches et les contraindre à transiger en contrepartie de nouvelles, d'espoirs... elle est discrète au sens de sériel en ce qu'elle s'oppose aux logiques de
II. Voir le texte de Daniel Hermant. 12. Ce genre quadrillage de stratégie est plus fréquent comme point d'application d'un dispositif de mais il peut aussi bien sûr motiver des pratiques interne, des secteurs "modernistes" peuvent lors de guerres civiles ainsi "ignorer" la situation ou retùser si

13. A l'échelle

de la voir. A l'échelle internationale, nécessaire les protestations des ONG.

les gouvernements

des Etats de droit peuvent

minimiser

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génocide et de politicide qui visent au contraire à détruire en continu, intégralement. Le dispositif qui se met en place nie en effet les corps individuels sur lesquels il entend s'appliquer: on ne doit ni les voir, ni en parler, mais son point d'application réel est moins l'humanité de l'individu que la relation qu'il entretient aux autres. Ce dispositif ne vise pas à l'élimination de tous comme dans le génocide ou même de toute une minorité particulière mais à l'invisibilisation sociale des personnes pouvant rassembler, coaliser des groupes. Il vise plutôt à casser le corps social en le discrétisant, en le frappant là où le pouvoir pense qu'il s'articule. La stratégie de disparition vise à briser des réseaux sociaux. L'individu, le village, le groupe social, politique ou religieux qui s'oppose à la production de vérité du pouvoir doit disparaître sans laisser de trace. Les disparus n'ont pas d'existence, à la limite ils n'en ont jamais eu maintenant que le pouvoir veut en décider ainsi. Par l'invisibilisation de certains, et par la tentative d'intimidation des autres, il s'agit de casser l'émergence d'un espace politique en détruisant les relations sociales, en atomisant les groupes. Argentine, Uruguay et Chili des généraux en ont été des cas exemplaires. Mais c'est aussi le cas des Philippines, de l'Inde, du Mexique, de l'Afrique du Sud, de la Syrie, du Maroc, de l'Arabie Saoudite, de la Turquie, de l'Algérie ou de l'Egypte... A chaque fois ces régimes ont une caractéristique commune au delà de leurs profondes différences. Ils veulent éliminer des opposants mais sans que celai soulève des protestations internationales gênant les relations intergouvernementales avec les pays occidentaux. Cela explique aussi que dans ce dispositif de pouvoir, les gouvernants n'usent pas simplement des forces armées habituelles (comme c'est le cas lors des massacres collectifs dans les affrontements de période de guerre). Ils préfèrent souvent susciter au sein des forces armées ou de police, voire dans des partis politiques extrémistes, des organisations secrètes (escadrons de la mort) qui frapperont pour eux: enlèvements, rafles, camps de détention non officiels... Cela leur permet en cas de réaction internationale trop vive, et s'il est impossible de nier en bloc, de pouvoir rejeter la faute sur ces éléments "incontrôlés". Mais sinon ils les soutiennent, les couvrent et

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surtout élaborent des rhétoriques justifiant ces pratiques (doctrine de la sécurité nationale, danger communiste ou intégriste ou séparatiste, lutte antiterroriste...). Ils font admettre, même a posteriori, que la "sale guerre" avait ses raisons, que les arrestations arbitraires, les tortures et les disparitions s'expliquaient en raison du péril interne ou externe. Ce sont aussi les premiers régimes à contrer par leur appareil de propagande le travail des organisations humanitairesl4 et à faire jouer les liens de lobbying qui les lient souvent avec des franges des appareils politiques des Etats de droitl5. Cette stratégie initiée par le pouvoir n'est pourtant jamais pleinement réalisée car, si le pouvoir par son atteinte aux identités, aux corps cherche à rendre invisible son empreinte, il crée aussi dans le jeu des interactions les conditions d'une visibilité du processus d'invisibilisation comme ces femmes dansant avec leurs maris disparus sur la place de Mai en Argentine et les rendant encore plus visible par leur invisibilité même, par la présence de leur absence. La variable temporelle est ici cruciale. Dans l'instant le programme de vérité du pouvoir s'impose sans doute en s'appuyant sur la complicité objectivée d'une société (interne et internationale) qui refuse de voir cette invisibilisation pour continuer à vivre comme avant. Mais dans la durée, ce pouvoir symbolique peut être remis en cause. L'analyse des situations de "transition" politique auxquelles nous consacrerons notre prochain numéro montre à la fois l'impossibilité de la "réalisation" de la volonté de pouvoir/savoir et en même temps ses capacités à exiger des acteurs des transitions, même après coup, que tout ne soit pas dit. Lorsque les proches des disparus redeviennent acteurs politiques, lorsque le travail de mémoire s'élabore pour faire échec à la volonté de silence et d'invisibilité du pouvoir, ils font lire et voir ce que tout le monde savait et disait mais ne pouvait pas exprimer viva voce.

14. De plus en plus on remarque pour contredire 15. N'oublions que ces régimes

la création d'ONG "humanitaire" et brouiller les cartes. américains,

instrumentalisées

par ces Etats

les ONG occidentales se justifient

pas non plus la présence d'instructeurs par référence

français à leurs côtés et le tàit de la guerre

aux techniques

contre-insurrectionnelles

d'Algérie ou du Viet-Nam.

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Disparition et acteurs en concurrence Par ailleurs parfois cette stratégie se heurte à la possible autonbmisation des groupes clandestins qui peuvent prolonger la violence bien au delà de ce qui était voulu par les dirigeants. La dynamique d'interaction peut engendrer le passage d'une stratégie réfléchie et sélective à des logiques de vengeance ou à une généralisation des pratiques de disparition pour "supprimer les témoins". Dans des dispositifs de pouvoir où ce dernier est moins sûr de sa propre force ou moins sûr de ses légitimations, où le quadrillage est énoncé mais où les pratiques de contrôle ne s'appliquent pas avec la même intensité, les disparitions n'ont pas forcément la même signification. Elles ne sont pas simples résultantes mais elles ne sont pas non plus stratégie délibérée d'un acteur surpuissant et imposant le cadre de la relation de pouvoir, elles proviennent au contraire des luttes entre acteurs multiples pour l'imposition de ce cadre et dans ce cadre. Qu'il s'agisse du Salvador, du Sahara Occidental, du Guatemala, de la Colombie ou du Sri Lanka, on observe cette dynamique. La disparition n'est donc pas réductible dans tous les cas de figures à une "technologie de pouvoir d'Etat", à un répertoire d'action coercitive, elle est aussi "produit" de la relation. Les pratiques de disparition ne relèvent donc pas toujours des projets stratégiques des dirigeants, de leur manière d'objectiver le peuple, de leurs énonciations doctrinaires sur le figure de l'ennemi (le terroriste, le subversif, l'intégriste...), elles peuvent avoir lieu en dehors d'un projet préalable. Les appareils policiers ou paramilitaires qui commencent par des disparitions "sérielles" s'inquiètent par exemple d'être reconnus parce qu'ils anticipent un risque de renversement du pouvoir en place et s'engagent dès lors dans une "chasse aux témoins" dont nombre d'enquêtes d'Amnistie montrent l'importance en tern1e de motivation. Une personne était visée mais finalement on s'en prend à sa famille, à ses proches et par extension à son lignage ethnique ou à tous ceux qui fréquentaient les mêmes lieux de prières. La dénégation devient systématique non parce que les appareils policiers sont sûrs d'eux mais au contraire parce que, tout comme les criminels, ils ne veulent pas laisser de "trace" derrière eux. L'invisibilisation, de stratégie au sein d'un dispositif de quadrillage devient nécessité pratique de "masquer ces crimes" et éventuellement de "conserver les personnes" à titre de futures transactions. Cette surenchère crée comme au Sri Lanka, en Il

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Colombie ou en Haïti des situations où les milices privées se multiplient et pratiquent entre elles les mêmes méthodes. On "disparaît" de part et d'autre16. Comme le signale Daniel Pécaut de manière plus générale: si au départ les acteurs font de la violence une stratégie, tout se passe comme si au fur et à mesure que ces stratégies s'étendent, et font basculer les repères antérieurs, elles se banalisent et rentrent dans "l'ordre des choses". Les disparitions perdent ici leur dimension de projet stratégique et deviennent une pratique réciproque, ou inversement apparaissent parce que les acteurs anticipent leur possible défaite. En devenant pratique réciproque elles renforcent encore leur "norn1alité" et poussent à l'acceptation d'un tel état de fait. Les disparitions participent alors d'une microphysique des pouvoirs où la stratégie n'est plus réservée à un acteur plutôt qu'à un autre et où la violence symbolique qu'elles incluent se généralise. Nous retrouvons là une des raisons de la confusion initiale qui court dans les approches sur les disparitions. Ceci nous amène à un dernier point. La disparition comme pratique au sein du répertoire d'action coercitive est-elle réservée aux gouvernants (et à leurs agences)? Là encore si l'on en reste aux textes juridiques et à leurs interprétations autorisées, la réponse semble positive puisque le seul critère donné pour "caractériser les disparitions" est l'action de l'Etat sur le corps d'une personne contre sa volonté. Mais qu'en est-il des acteurs quasi-étatiques? Que se passe-til lorsqu'il y a privatisation des attributs régaliens par un groupe de guérilla sur un territoire donné? Ces groupes agissent-ils différemment? Qu'il s'agisse de l'UNITA, du Front Polisario, du PKK ou des différents mouvements qui ont une stratégie de reconnaissance par des instances internationales, il semble que soumis aux mêmes contraintes de contexte, ils agissent de la même manière que les gouvernants lorsqu'ils tiennent à contrôler leur population et à mettre en place un dispositif de quadrillage empêchant l'émergence d'alternative politique à leur mouvement. Mais nos connaissances sur ce sujet des pratiques de disparition dans les zones contrôlées depuis longtemps par ces mouvements est encore balbutiante puisque les ONG ne considéraient pas jusqu'au début des années 1990 que ceci

16. Voir les textes d'Eric Meyer et Daniel Pécaut.

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entrait dans leur mandat. Seuls certains récits de prisonniers échappés à des camps de rééducation ou les déclarations de dirigeants en rupture avec l'organisation semblent étayer ce qui reste une hypothèse. Nous reviendrons sur ce point dans un futur numéro. Disparition comme résultante de l'ignorance de l'observateur, disparition comme projet stratégique et comme pratique au sein d'un répertoire d'action, disparition comme produit de la relation de pouvoir entre acteurs en concurrence. Ces trois dimensions sont sans cesse superposées, imbriquées dans l'usage courant du terme et dans les procédures de recensement statistique. Mais ne faut-il pas se distancier de ce nominalisme et de ce positivisme juridique? Ce qui est au coeur du processus de disparition tient sans doute à ce qu'elle apparaît, à la différence peut-être des pratiques d'exécutions extrajudiciaires ou de tortures, non seulement comme une pratique coercitive mais aussi comme une pratique de violence symbolique qui, par le jeu sur l'invisible, le silence, l'incertitude, la complicité objectivée va au delà de l'individu pour frapper les relations sociales. Coercition et violence symbolique

Coercition et violence symbolique: les disparitions mêlent donc intimement ces deux dimensions trop souvent analysées comme opposées ou, à tout le moins, la seconde étant perçue comme une euphémisation de la première. On ne peut pourtant opposer une véritable violence (qui serait la violence physique) à une fausse violence (qui serait la violence symbolique). Ce genre de coupure fortement positiviste et qui croit pouvoir s'appuyer sur la "matérialité des faits" prend en réalité partie pour celui des acteurs qui est en position de domination et qui a les moyens de maintenir le statu-quo en utilisant la langue de la diplomatie comme arme dans le combatl7. Le choix de tracer une frontière dans le continuum des pratiques de violence n'est en effet pas neutre. En excluant du champ d'analyse les luttes de violence symbolique, on exclut dans le même mouvement de clôture, la relation de l'observateur à l'objet et le fait que les discours sur la violence peuvent être des éléments dans les luttes de pouvoir
17. Nous nous distançons sur ce point de l'analyse de Philippe Braud, "la violence politique repères et problèmes" in La violence politique dans le.f démocraties européennes occidentales, ouvrage collectif sous la direction de Philippe Braud, L'Harmattan, 1993.

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DIDIER

BIGO

symbolique, dans les enjeux de légitimation et les luttes de labellisations. Une analyse globale des fonnes de la violence doit donc inclure l'étude de la violence symbolique et intégrer à la connaissance des mécanismes de violence, les effets que produisent les discours comme pouvoir symbolique (y compris les discours "savants"). Le discours (la parole) ne s'oppose pas forcément à la violence (geste physique) comme on le croit trop souvent dans nos sociétés. La démocratie ne peut pas exclure la violence comme l'a souligné depuis longtemps David Apter. Ceci peut paraître choquant à ceux qui veulent absolument croire à la véracité des textes fondateurs des régimes constitutionnels opposant la violence (barbare) au discours (de l'agora) mais ne s'agit-il pas justement que d'un effet de croyance? La violence fait partie de nos pratiques sociales, y compris dans les Etats de droit, et la violence symbolique y a une place de choix. La violence symbolique n'est pas non plus simplement un moyen de supprimer l'usage de la coercition, une euphémisation heureuse des pratiques de violence physique qui réduirait globalement le niveau de violence dans la société. La "pacification des moeurs" dont parle Elias n'est pas tant une réduction de la violence et une pacification au sens de réconciliation qu'un transfert des pratiques de violence physique vers des fonnes de violence symbolique dont rien ne nous dit qu'elles soient une fonne de "progrès", de "civilisation" comme certaines lectures rapides de l'ouvrage le laissent penser18. La violence symbolique ne conduit pas à la paix sociale et ne met pas forcément fin à la violence physique. Cette demière est toujours vécue comme retenue, suspendue et prête à éclater. La violence symbolique redouble donc souvent la violence physique. Parfois, rarement, les dynanliques d'interdépendances sociales favorisent le registre de la violence symbolique par le biais de l'auto-contrainte, moins directement visible et poussent certes à une raréfaction du registre de la violence physique mais le plus souvent il n'y a que superposition et combinaison des registres. Si le processus d'interdépendance sociale ne se développe pas, la violence physique reste quasiment au même niveau alors même
18. Voir par exemple La/font, collection la lecture de Jean Claude Chesnais 1989, ou de Séhastian qui glissent Roché lectures dans His/oire de la violence, d'illSécurité, Rohert PUF,

pluriel,

dans Le sentiment

1993, ainsi que d'autres Elias et Tocqueville

de l'évolutionnel

vers l'évolutionniste,

confondent

et font du premier un "progressiste".

14

DISPARITIONS,

COERCITION

ET VIOLENCE

SYMBOLIQUE

que la violence symbolique s'accroit. La trajectoire occidentale reste donc à cet égard exceptionnelle.

historique

Par ailleurs, la "civilisation" du nucléaire et de la gestion de la menace d'Apocalypse n'est pas forcément "moins" violente que celle de l'affrontement du "guerrier sauvage". La "civilisation" de l'intériorisation de la peur du crime n'est pas non plus moins violente que celle de la cour des miracles. La "civilisation" du contrôle digitalisé et des technologies de surveillance ne l'est pas moins que celle des supplices. Il s'agit plutôt d'autres modalités où la violence s'inscrit dans le langage, les processus d'économie psychique des individus et les relations entre eux, d'autres dispositifs où le quadrillage et le contrôle s'a,joutent à l'inscription sur les corps, bref à d'autres formes de gouvemementalité pour reprendre la terminologie de Foucault. En revanche, il faut peut-être douter de l'irréductibilité des deux formes de l'énoncable et du visible, du savoir et du pouvoir. Foucault exagère peut-être la différence entre les forces et les formes. Celles-ci ne sont pas forcément hétérogènes, distinctes et mélangées simplement par leur capture réciproque dans les dispositifs. Elles se confondent et fusionnent dans la violence symboliquel9 qui git dans la force des fonnes. Le pouvoir ne passe donc peut-être pas simplement par des forces mais aussi par ces formes qui ont leur propre force20. Quel rapport le discours entretient-il alors avec le pouvoir? Est-ce que tout discours est une forme de violence symbolique? Potentiellement oui, dès que la relation met en rapport des acteurs en position asymétrique, et ayant un capital symbolique différent mais elle n'est rendue visible que dans son exercice, lorsque le discours suppose la "complicité" de l'agent social dominé21, c'est à dire lorsqu'il y a a,justement des catégories de perception de cet agent aux déterminants de sa position, lorsqu'il accepte comme "vrai", "inquestionnable" le

19. Nous prenons

ici le contre pied de l'analyse

de Foucault.

Cf. Gilles Deleuze,

Foucault,

Les

Editions de Minuit, 1986. 20. Sans doute Pierre Bourdieu remet-il en cause la distinction dans Ce que parler veut dire, Fayard, 1982, le montre-t-il et

foucaldienne. in Réponses, Seuil, 1992, p. 142 et

21. Voir Pierre Bourdieu sur la notion de violence symbolique suivantes.

15

DIDIER

BIGO

discours de pouvoir22. La notion de capital symbolique permet de penser ensemble les forces et les formes, le pouvoir et le savoir, les objectivations et les énoncés. Le discours politique, le discours juridique ne sont pas les discours du quotidien en ce qu'ils sont porteurs de violence symbolique. Ici le texte de David Apter nous montre à propos de la Chine et de Mao à quel point le pouvoir peut s'exercer à travers une mise en forme, une mise en sens, un discours producteur de violence symbolique qui "unifie" le sens de l'Histoire et rend inquestionnable sa "vérité". Il analyse comment Mao s'est autoinstitué comme narrateur du texte historique révolutionnaire, comment le mythe de Yan'an l'a conduit au pouvoir et lui a permis d'y rester en faisant admettre que la communauté morale se devait d'user de coercition pour s'établir et se perpétuer. Il ne s'agit pas simplement de stratégies de légitimation de pratiques de pouvoir comme une lecture rapide le laisserait supposer mais d'un discours comme pouvoir, d'un discours qui par ses formes ajoute sa force à la force et rend possible un déséquilibre des forces en faveur de celui qui l'énonce. En cela l'approche de David Apter est neuve. Elle permet de penser ce qui restait trop disjoint chez Foucault et sans doute trop allusif dans le débat Bourdieu / Boltanski. Elle propose une piste de recherche sur la violence symbolique qu'il faudra sans doute discuter et approfondir de manière critique. Nous nous y emploierons l'année prochaine dans un numéro sur ce problème de la violence symbolique.

22. Les conditions

d'énonciation

des discours,

la position de leurs locuteurs d'origine,

sont fondamentales

à

étudier. Mais si le discours questionne

ses conditions

s'il est critique et auto critique, ou la même position, y a-tToute parole n'est pas du La

s'il met en relation de face à fàce des individus il forcément forcément monde exercice d'une violence violence symbolique

ayant approximativement On peut en douter.

symbolique?

car toute logique d'argumentation, le produit d'un rapport comme

de critique et d'organisation d'une lutte d'intérêts.

n'est pas nécessairement

de force, le signale

discussion Thévenot

est aussi lieu de production dans L'économie

de l'accord

Luc Boltanski

et Laurent

de.f grandeur,f,

. En laissant entendre

le contraire,

Pierre Bourdieu

semble généraliser conditions

à un point tel la violence symbolique et l'historicité.

qu'il ne peut plus en donner lui-même les

d'émergence

Il finit par la "naturaliser".

16

lE DISCOURS COMME POUVOIR. lA REVOLUTION CHINOISE1

VAN.AN

ET

DA VID E. APTER

Entendant monter le son des sanglots, il se leva et frôla le rideau, pensant: "Karl Marx a écrit Le Capital alors que ses enfants pleuraient autour de lui. Il a du être un grand homme
fl.

Lu Xun, "Une famille heureuse"

Yan'an face à Tiananmen
Les dernières illusions concernant la permanence de la révolution chinoise ont volé en éclats lors des événements de juin 1989 sur la place Tiananmen. Mais la réalité de cette révolution avait disparu bien avant. Peut-être que quelque part, il subsistait encore pour certains un petit fragment du mythe de Yan'an: mythe qui officiellement du moins, continuait à représenter cet instant de "pureté morale" de la Révolution, son apothéose. Seulement, lorsque les vieux "Yan'anites", Deng Xiaoping, Li Xiannian, Chen Yun, Yang Shangkun, et bien d'autres, décidèrent de mettre fin aux manifestations et de stopper cette éphémère ouverture vers la démocratie, les derniers faux semblants de moralité révolutionnaire s'évanouirent en même temps.
1. Cette recherche eftèctuée dans le cadre d'une étude sur la révolution chinoise n'aurait pu être de

menée à bien sans l'aide du Comité pour l'échange scientitique Chine, le département pensée Mao Zédong d'histoire de l'université de l'Académie chinoise

avec le peuple de la République

de Pékin, et l'Institut du marxisme-léninisme de sciences sociales.

de la

Je suis tout particulièrement Su Shaoxi, Luo Ronquo, et

reconnaissant

de l'aide précieuse de recherche,

que m'ont apportée

les protèsseurs

mes collaborateurs

Michelle Cima, Zhang Meng, Song Xiaoping,

and Zhao Yi. Le

présent texte a été traduit de l'américain

par Richard Brousse, Didier Bigo et Ayse Ceyhan.

17

DAVID E. APTER

En effet le symbolisme ressortant de la mise en parallèle entre Yan'an et Tiananmen était flagrant. La légitimité du mythe de la dernière révolution chinoise y fut défiée par ses "descendants" supposés, qui, sur la place Tiananmen, ont préféré abandonner ce passé révolutionnaire, et retrouver au delà le mouvement antérieur du 4 mai 1919 avec ses deux principes jumeaux: science et démocratie. Retrouvai1le qui, aux yeux des autorités, n'a fait qu'aggraver l'erreur des étudiants de Tiananmen. En effet, pour les dirigeants, Yan'an restait le centre moral d'une des plus grandes révolutions du monde. Tout le monde comprit cependant peu après que Tiananmen marquait la fin de cette révolution là, et laissait présager un nouveau commencement. Yan'an et Tiananmen: deux cultures politiques différentes

Yantan, à son époque, rayonna vers les bases révolutionnaires et de là, à travers toute la Chine, et ce, malgré le contexte de guerre et de révolution allant de 1936 à 1947. Ce fut le moment de transition entre l'échec et le succès à la fois pour Mao Zédong en personne à travers son ascension au sein du PCC2 et pour le Parti lui-même. La transition elle-même ne fut pas, comme nous essaierons de le montrer, due seulement à la supériorité tactique, ou à la discipline d'une partie de la huitième Armée de terre, mais s'effectua aussi à travers un discours politique qui s'est auto-constitué et auto-validé. Tiananmen donna le coup de grâce à ce qui était devenu le "mythe" de Yan'an. Seulement Tiananmen ne dura qu'un peu plus de six semaines. Certes, durant ce bref moment, le rayonnement se propagea de la place de Tiananmen vers les centres établis dans les campus universitaires et à travers toute la Chine - les étudiants rassemblés sur la place, reçurent un large soutien de la part d'étudiants et d'intellectuels et de nombreuses autres personnes - mais Tiananmen ne développa ou n'institua jamais de discours propre. Il lui manqua à la fois un langage approprié à la démocratie et un programme. Ses leaders, qui savaient beaucoup mieux ce contre quoi ils luttaient que ce pour quoi ils luttaient, ne proposèrent ni réformes constitutionnelles ni solutions institutionnelles. Et c'est là, l'une des leçons que l'on peut
2. Parti communiste chinois.

18

LE DISCOURS

COMME

POUVOIR

tirer de ces événements: à savoir combien il sera difficile pour demain de trouver des solutions politiques appropriées au cas chinois. Ce sera beaucoup plus complexe que de simplement agiter les bannières de la démocratie et de la science, et de suivre les prescriptions, les slogans de "promoteurs" de la démocratie, qu'ils soient universitaires ou politiques. En effet, étant donné la complexité des conditions économiques et sociales en Chine, l'établissement de cadres constitutionnels et de configurations institutionnelles, pour être efficace et réalisable, devra absolument inhiber les tendances à des solutions standardisées. Malgré les différences existant entre Yan'an et Tiananmen, en termes de durée, d'échelle, de portée et de significations, Tiananmen fut un moment saillant autour duquel se constitua un avant et un après. Aucune des ouvertures précédentes, même celle "du mur de la démocratie" n'eut cet impact car elles furent toutes étouffées plus ou moins brutalement et sans réaction. Tiananmen marqua à cet égard la rupture fondamentale avec Yan'an, en pouvant opposer un haut degré de sens moral démocratique au haut degré de sens moral socialiste, chose à laquelle non seulement les autorités furent vivement sensibles mais qu'elles masquèrent du mieux qu'elles purent. Seulement, plus elles s'y essayèrent, plus elles révélèrent au contraire la distance morale parcourue depuis l'apogée révolutionnaire de Yan'an. Ainsi, au delà de l'apparence des événements d'aujourd'hui, il ne s'agit donc pas simplement d'une lente transition d'un type fondamental de système politique à un autre, mais aussi d'une transformation dans le discours moral au sein d'une problématique culturelle donnée (à l'intérieur de laquelle ceux qui agissent, interprètent le sens de leurs actes). En ce sens, comparer Yan'an et Tiananmen met l'accent sur le fait que la situation politique chinoise actuelle doit être analysée comme un choc entre des cultures politiques différentes plutôt que comme une évolution du prédémocratique vers le démocratique3.

3. Pour une analyse du concept de prédémocratique voir D. E. Apter, The Politics of Modernization, Chicago, University of Chicago Press, 1972 ; Rethinking Development, Beverley Hills, Calif, Sage Publications, 1987.

19

DAVID

E. APTER

En politique, chacun définit et soutient un centre moral différent. Centre qui catalyse un désir politique différent, et est confronté à des réalités différentes. A ce titre, tant que les vieux Yan'anites resteront au pouvoir, Yan'an et Tiananmen constitueront des pôles opposés, situation que les défenseurs d'une réforme politique à Tiannamen avaient précisément espéré éviter. En effet si, plus les pôles s'opposent, et plus l'interconnexion entre le symbolique et l'évaluatif est significative pour l'analyse critique, il est en revanche plus difficile pour les acteurs sociaux de conduire des réformes par la voie de la médiation. Les autorités ont vu en effet dans la réforme une perte de contrôle, un chaos, c'est à dire ce pôle négatif originel que la révolution avait voulu transcendé, et qui, pour elles, menaçait encore une fois le futur de la Chine. Elles ont donc voulu réprimer au plus vite mais, en essayant dans la lutte de vaincre de cette manière, l'Etat a réduit ses citoyens à la position de sujets. Il n'en a fait que ressortir plus clairement encore aujourd'hui qu'à l'époque que les événements de la place Tiananmen définissent un projet de libération, un moment moral, permettant cette fois de convertir les sujets en citoyens avec des droits et de faire de l'Etat le sujet du peuple, relevant de la responsabilité du peuple. La comparaison de ces deux moments fait donc sens. Malgré leur côté éphémère, les événements de la place Tiananmen s'opposent à l'histoire longue de Yan'an, qui avait pris, à force, l'allure d'une antihistoire. Il ne fait aucun doute qu'il faudra du temps pour que les questions soulevées à Tiananmen deviennent politiquement manifestes, et s'élaborent en discours politique. Mais si l'on relie Yan'an et Tiananmen, l'on obtient une trajectoire nette grâce à laquelle il est possible d'avoir une perspective sur le socialisme chinois ou du moins ce qu'il en reste. C'est pourquoi, je veux discuter dans cet article cette trajectoire en me référant à Yan'an comme point d'ancrage du processus révolutionnaire et à Tiananmen comme point de décentrage de ce même processus. Yan'an et Tiananmen comme "simulacres" Si l'on n'intègre pas en effet dans l'analyse le pouvoir et la signification de Yan'an, il n'est pas possible de véritablement

20

lE DISCOURS

COMME

POUVOIR

comprendre l'aspect pathétique de Tiananmen C'est pourquoi nous nous concentrerons sur Yan'an et sur la façon dont il a créé son propre discours comme base du pouvoir. Nous discuterons comment un processus de lien exégétique (<<exegetical bonding»)4 basé sur une "oralité" et une écriture, sur une narration et sur un texte, dans lequel les mots sont devenus les instruments d'un triomphe à la fois de l'individuel et du collectif, s'est forgé. A travers ce processus, les individus se transcendèrent et se fondirent dans la collectivité. Il sera nécessaire de voir comment aux confins de Yan'an, le temps s'est converti en espace, l'histoire s'est stoppée en un moment révolutionnaire disjonctif. Yan'an devint alors le simulacre d'une société en attente de naître, et cet "effet de simulacre" fut la conséquence d'une aujhebung interprétative. A travers une telle interprétation, l'espace s'est doté de ce que l'on pourrait appeler un "surplus" de signifiés, un processus de "saturation symbolique". Si Yan'an et Tiananmen furent semblables dans la mesure où chacun représenta une rupture historique et culturelle, ce fut Yan'an qui constitua le point de transition non seulement dans les luttes du PCC contre ses ennemis mais également dans les luttes des factions à l'intérieur du parti lui même. Tiananmen symbolisa lui les exigences pour un changement et une succession générationnels, partie plus large d'une transition des valeurs politiques, mettant l'accent sur les droits individuels, une structure légale plus "permissive" , un pluralisme et une responsabilité politique, c'est à dire tous les principes dont la validité était déniée dans Yan'an où l'accent était mis au contraire sur le communautaire, le collectif et où la démocratie était définie comme une variante de la volonté générale rousseauiste. Yan'an devint un simulacre pour le socialisme chinois, Tiananmen est un simulacre pour la démocratie chinoise. Le premier s'incarna dans une communauté utopique construite dans des conditions de chaos et de violence et chercha à transcender les deux dans un ordre nouveau. L'autre fut improvisé, constitué à la hâte, transitoire, mais fabriquant une communauté temporaire, qui révéla l'ampleur de la crainte que nourrissaient les gens à l'égard de l'Etat et l'étendue de leur méfiance à l'égard du Parti.

4. Voir la définition

donnée infra.

21

DAVID

E. APTER

Les deux événements redéfinirent un territoire géographique, un espace, ils délimitérent un terrain en le détournant de ses usages habituels. A l'intérieur de chacun de ces espaces, on mena une politique de mobilisation et de confrontation, on joua sur une sémiotique de la présentation, du spectacle, du théâtre, avec, dans les deux cas, une direction du mouvement extraordinairement sensible à l'usage des mots, des images, et de l'orchestration symboliques. Dans les deux cas, l'oralité précéda la textualité, le discours politique émergeant au sein de "l'agora", de l'espace public, espace à portée du son de la seule voix humaine, le son lui même créant une sensation d'intimité politique.

Problématique Dans cet article, j'ai voulu présenter la discussion en quatre parties plus ou moins bien reliées entre elles. La première applique certaines catégories d'analyse au rôle de Mao en tant que "faiseur de mythe", de conteur, d'architecte moral, créant à la fois la logique et le texte de la révolution. La seconde partie décrit structurelle ment Yan'an et la place Tiananmen comme des centres symboliques et des moments moraux. Néanmoins, les deux cas nécessitent d'être resitués dans leur contexte historique respectif, et plus spécifiquement dans le cas de Yan'an, il est nécessaire d'analyser quatre des luttes pour le pouvoir "menées" par Mao, dans la mesure où elles ne furent pas en tant que telles des luttes comme les autres. Elles s'articulèrent sur la prétention au monopole d'un "cosmos" défini par Mao lui-même autour d'une idéologie (le marxisme sinisé), d'un pouvoir de domination militaire, d'un pouvoir administratif, et d'un pouvoir intellectuel. Mao utilisa en effet ces quatre dimensions pour asseoir son autorité avec un savant mélange de finesse analytique et tactique que l'on retrouve aussi dans ses textes. Mais il se heurta à des compétiteurs. Aussi chacune de ces luttes révéle-t-elle une dimension différente du processus de monopolisation. Chacune était nécessaire mais même ensemble, elles
5. Cette force du symbolique dans la politique Lieberthal, étrangère se retrouve comme dans chaque aspect de la politique, intérieure. même aujourd'hui, Kenneth 1973-76" Articles,

dans la politique

Voir à ce propos

"The Foreign Policy Debate in Peking as Seen Through Allegorical No. 71, September 1977, pp. 528-554.

in The China Quarterly,

22

LE DISCOURS

COMME

POUVOIR

étaient insuffisantes, en l'absence de l'ingrédient final qui nous intéresse ici, le capital symbolique6. Nous discuterons dans dernière partie du déclin du capital symbolique attaché à Yan'an, dont la "forme congelée" servit de mythe légitimant l'Etat, et de la réapparition sous une nouvelle forme d'un capital symbolique sur la Place Tiananmen lors de l'insurrection étudiante. Le plan suivant constitue une procédure d'analyse qui va donc du plus abstrait au plus concret, qui va de Mao comme narrateur et agent cosmocratique, à Yan'an comme communauté utopique, république éducative dans laquelle les principes délivrés par Mao étaient traduits dans une relation institutionnelle spéciale entre éducation, principe moral, justice et vertu. Seulement, je veux montrer qu'au sein de cette haute raison morale Mao exerça un pouvoir coercitif si brutal qu'il révèle la "dureté" de Yan'an au sein même de la figure utopique7. En définitive, si l'on peut dire à propos de Yan'an que le discours politique a produit du capital symbolique sous la forme d'une synthèse morale chinoise indépendante (en dépit des prétentions et des fauxsemblants à l'égard du au marxisme), la ritualisation et la formalisation de ce capital l'ont érodé à un tel point que "l'espace" moral nécessaire à une place Tiananmen avait été aménagé bien avant que les événements de la place n'aient réellement lieu8.

Le discours

comme

pouvoir

Le discours comme pouvoir, est une problématique décrivant à la fois un phénomène, celui de la constitution d'un capital symbolique, et
6. Ce tenne pratique, est repris dans le sens donné par Pierre Bourdieu, Droz, 1972. Bourdieu et d'échange l'emploie E,yqui,y,ye d'une théorie au prestige, de la aux

Genève,

pour se rèférer à l'honneur, mais hautement

règles de réciprocité symboliques.

de biens non économique

chargé en valeurs aux mythes et

Le tenne de capital symbolique dans les recontructions

utilisé ici tàit référence

également

théories mobilisées

du passé et les projections et métonymies,

du tùtur, leur donnant une dans les textes

densité et les glorifiant

au moyen de métaphores

et les enchassant

et la logique, à travers le language et des discours à caractère perfonnatif 7. Il n'est pas de mon propos structures politiques de rentrer ici dans les détails de l'organisation de Yan'an. ni de décrire les

et administratives

Bien qu'en partie datée, l'une des principales Harvard University

sources à ce sujet reste le livre de Mark Selden, The Yenan Way, Cambridge, Press, 197 J. 8.Voir Jean Baudrillard, Simulacres et Simulation,

Paris, Editions Galilée, 1981.

23

DAVID

E. APTER

posant un problème méthodologique au niveau de l'analyse des relations entre discours et pouvoir. Cette problématique se présente sur le plan de la méthode comme une alternative aux catégories fourre-tout, surchargées de sens, qu'utilise la science politique: "culture", "nationalisme", "idéologie", et surtout "charisme". En effet ces dernières catégories expliquant tout, n'expliquent rien. Elles constituent des substituts à la connaissance. Nous voulons montrer ici leur faiblesse explicative et faire exploser de tels termes afin de voir les éléments qui se cachent derrière de telles appellations. C'est là un avantage de l'approche ethnographique. L'accent est mis aussi bien sur le point de vue de l'intérieur que de l'extérieur, sur la perspective des participants que sur celle de l'observateur. Trois méthodes: structurale, herméneutique, exégétique

Pour cela, trois méthodes seront utilisées. La méthode structurale (une mytho-Iogique), la méthode phénoménologique (une interprétation partagée de l'expérience), et la méthode herméneutique (une plongée collective dans les textes qui deviennent hégémoniques)9. D'un point de vue théorique, chaque approche est plus ou moins autonome, plus ou moins marquée par ses origines. Appliquer la méthode. structurale à Yan'an permet de l'examiner comme un texte social qui est enchassé dans trois narrations, un récit long, un récit médian, et un récit court, les événements de ces récits pouvant être lus de deux manières, premièrement comme métaphore; deuxièmement comme métonymie JO.La méthode phénoménologique appréhende elle l'univers des interprétations et des intentions des acteurs résultant des événements de ces récits vécus en tant qu'expérience. La méthode herméneutique traite quant à elle de la traduction des récits et des expériences en textes, en un corpus

9. Le principal (ed.), New

point de départ analytique Columbia University

pour cette étude réside dans "une phénoménologie 011Ideology alld Utopia, George H. Taylor, of Metaphor, Toronto, Press, 1986, and The Rule

structurale". Voir en particulier York, University

Paul Ricoeur, Lectures

of Toronto Press, 1979. "The Story of Asdiwal" 1967, pp 1-48. in E. R. Leach. (ed.), The Structural Study

JO. Voir Claude Lévi-Strauss, of My th, London, Tavistock,

24

LE DISCOURS

COMME

POUVOIR

complet, incorporant l'autorité, et résolvant logiquement la tension inhérente entre les affirmations de principe issues de la méthode dialectique et la coercition brutale issue de la praxis de l'action instrumentale. En effet, à Yan'an, la "plénitude achevée" et "l'instrumental" étaient tellement imbriqués qu'ils finirent par représenter "une unité des contraires", une caractéristique du communisme chinois dont la relation a fluctué en fonction des changements dans le parti et des situations auxquelles il a été
confronté 11.

C'est précisément cette unité des contraires qui fut rompue, qui explosa Place Tiananmen. Et cette rupture fut définitive lorsque les vieux Yan'anites eurent recours à une coercition impitoyable sans même arguer d'un quelconque principe, juste au moment où les étudiants et les partisans de la Nouvelle Démocratie en appelaient au contraire à de grands principes en l'absence d'autres formes de pouvoir. C'est là que l'on peut voir dans cet univers miniaturisé de Tiananmen une société en gestation plutôt qu'un modèle alternatif d'Etat. Nous allons appliquer les trois méthodes à Yan'an afin de l'analyser au moment où il devint le noyau dur du mouvement communiste chinois et le moment moral par excellence de la révolution. Nous verrons que Yan'an constitue également une rupture marquant la transition entre un parti clandestin, marginal, miné par les factions et les rivalités internes, et un mouvement révolutionnaire entièrement mobilisé. Yan'an recouvra le passé, pôle négatif qui devait être transcendé, et redéfinit le futur aux moyens tant d'une logique que d'une praxis correspondant à une nouvelle étape, dont les objectifs furent de résoudre les luttes factionnelles aiguës au sein du PCC (incluant également les luttes provenant de l'importation au sein du parti chinois des conflits existant dans le parti communiste
I L Un deuxième révolution décliné point critique fut atteint durant l'intense période d'activité idéologique de la a

culturelle. et toute

Ensuite, à l'image de l'atfaiblissement liée à ce principe sur la renaissance Reforms, Chicago,

du capital symbolique, par les événements

le principe

prétention

a été abolie

de la place

Tiananmen. Revolution également University

Pour une discussion and the Po,yt-Mao Roderick

du symbolique, University

voir Tang Tsou, The Cultural of Chicago Revolution, Press, 1986. Voir

MacFarquhar,

The Origi/l.Y of the Cultural

Oxford,

Oxford

Press, 3 volumes.

25