Dissidents du Parti Communiste Français

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Ce livre établit ce qui a poussé des intellectuels communistes à entrer en dissidence contre leur Parti au moment même où il perdait de la vitesse, au moment où la crise économique qui balayait alors la France aurait dû relancer la dynamique idéologique, au moment où les cartes du jeu politique commençaient à être redistribuées en faveur d'une Gauche en apparence unie. Ces dissidents (parmi eux Louis Althusser, Jean Elleinstein) n'hésitèrent pas à encourir les foudres du PCF afin de le moderniser et de le relancer sur la scène politique française.
Publié le : mercredi 1 mars 2006
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EAN13 : 9782296143647
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«:> L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-296-00253-6 EAN : 9782296002531

Frédérique V alentin- McLean

Dissidents

du Parti Communiste

Français

La révolte des intellectuels communistes dans les années 1970

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannanan Hoogrie
Espace L'Harmattan Kinshasa

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Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa

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Université

- ROC

Logiques historiques Collection dirigée par Dominique Poulot
La collection s'attache à la conscience historique des cultures contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au legs d'événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources historiques, à l'invention de la tradition ou à la construction de généalogies. Les analyses de la mémoire et de la commémoration, de l'historiographie et de la patrimonialisation sont privilégiées, qui montrent conunent des représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques.

Déjà parus
Jacques DUV AL, Moulins à papier de Bretagne du XVIe au XIXe siècle, 2006. Charles MERCIER, La Société de Saint- Vincent-de-Paul. Une mémoire des origines en mouvement (1833-1914, 2006. Abdelhakim CHARIF, Frédéric DUHART, Anthropologie historique du corps, 2005. Bernard LUTUN, 1814-1817 ou L'épuration dans la marine, 2005. Simone GOUGEAUD-ARNAUDEAU, La vie du chevalier de Bonnard. 1744 -1784,2005. Raymonde MONNIER, Républicanisme, patriotisme et Révolution française,2005. Jacques CUVILLIER, Famille et patrimoine de la haute noblesse française XVIIr siècle. Le cas des Phélyteaux, Gouffier, Choiseul, 2005. Frédéric MAGNIN, Motlin de la Balme, 2005. André URBAN, Les Etats-Unisface au Tiers Monde à l'ONU de 1953 à 1960 (2 tomes), 2005. C. L. VALLADARES DE OLNEIRA, Histoire de la psychanalyse au Brésil: sao Paulo (1920-1969), 2004. Pierre GIOLITTO, HENRI FRENAY, premier résistant de France et rival du Général de Gaulle, 2004. Jean-Yves BOURSIER, Un camp d'internement vichys te. Le sanatorium surveillé de La Guiche, 2004. Gilles BERTRAND (Sous la direction de), La culture du voyage. Pratiques et discours de la Renaissance à l'aube du XXe siècle, 2004. Marie-Catherine VIGNAL SOULEYREAU, Richelieu et la Lorraine, 2004.

Ce livre est dédié à Rod et Alistair

Liste d'abréviations

Abréviations uancaises

BP CEI CERM CGT CME FGDS IMEC IRM MRP OPEP PCF PCI PS RPR SFIC SFIO UDR UDF URSS

Bureau Politique Communauté d'Etats Indépendants Centre d'Etudes et de Recherches Marxistes Confédération Générale du Travail Capitalisme Monopoliste d'Etat Fédération de la Gauche Démocrate et Socialiste Institut Mémoires de l'Edition Contemporaine Institut de Recherche Marxiste Mouvement Républicain Populaire Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole Parti Communiste Français Parti Communiste Italien Parti Socialiste Rassemblement Pour la République Section Française de l'Internationale Communiste Section Française de l'Internationale Ouvrière Union des Démocrates pour la République Union pour la Démocratie Française Union des Républiques Socialistes Soviétiques

Abréviations anglaises

CPSU FCP ICP MSC SP USSR

Communist Party of Soviet Union French Communiste Party Italian Communist Party Monopolistic State Capitalism Socialist Party Union of Soviet Socialist Republic

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Abréviations russes traduites en ftancais

GPOu KGB NKVD OGPOu RAFP Tcheka

Direction Politique d'Etat (Gossoudarstvennoié Politicheskoié Oupravlenié) Comité pour la Sécurité d'Etat (Komitet Gossoudarstvennoi Bezopasnosti) Commissariat du Peuple pour les Questions de Solidarité (Narodnii Kommissariat Gossoudarstvennoié Bezopasnosti) Direction Politique d'Etat Unifiée (Obioédinionnyé Goussoudarstiennoié Politicheskoié Oupravlenié) Association Russe des Ecrivains Prolétariens Commission Pan-russe Extraordinaire pour la Lutte contre la Contre-révolution et le Sabotage (V serossiiskaia T cherzvytchainaia Kommissia po Borbe y Kontrrevoliutsiei i Sabotajem)

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Introduction

Les années 1970 furent une période clé pour le Parti Communiste Français pour trois raisons. Premièrement, c'est au cours de cette décennie que le PCF acheva son intégration dans la sphère politique ftançaise - une intégration qu'il avait, bon gré mal gré, commencée dans les années 1960. Deuxièmement, ce fut une période marquée non seulement par la domination de la Droite pompidoulienne puis giscardienne au pouvoir, mais aussi par deux crises économiques successives qui mirent un point final aux Trente Glorieuses années d'expansion économique d'après guerre. Troisièmement, c'est dans les années 1970 qu'une vague de dissidence sans précédent enflée par les critiques cinglantes, mais pesées, exprimées par les intellectuels communistes Louis Althusser et Jean EUeinstein - déferla au sein du Parti et s'abattit sur ses dirigeants les plus en vue. * L'insertion du Parti Communiste Français dans la sphère politique ftançaise - et son acceptation consécutive des règles du jeu constitutionnel de la yè République qu'il avait tant décriées lors de leur mise en place en 19581 - commença dans les années 1960 pour s'établir fermement dans les années 1970. Les raisons motivant ce passage d'une vision tout à la fois léniniste et antiparlementaire à une conception parlementaire de son rôle au sein du pouvoir d'Etat dénotaient un très net réflexe d'urgence. Fossilisé dans l'opposition depuis son éviction du gouvernement Ramadier en 1947,21e Parti avait besoin de retrouver une certaine légitimité politique auprès de ses partisans afin d'affirmer, de manière plus concrète, son ambition d'aller vers le changement radical de société prôné par son idéologie marxiste-léniniste. Renvoyé dans les coulisses de la scène politique ftançaise,3 le Parti avait besoin de redevenir un acteur politique de premier ordre dans la mesure où la yè République, l'oeuvre du Général de Gaulle, s'avérait non seulement
Ronald Tiersky, 'Declining Fortunes of the French CommWIist Party', Problems of Communism (1988), 2. Ronald Tiersky, French Communism, 1920 - 1972 (New York: London ColW1lbia University Press, 1974), ch. 4. Le scrutin majoritaire à deux tours, mis en place sous la Vè République, contribua à la marginalisation du PCF sur la scène parlementaire fi"ançaise ; cf. Jean Baudoin, 'L'assimilation progressive de la Constitution de 1958 par le Parti CommWIiste Français', Revue Française de Science Politique (1986), 799. 3

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relativement populaire auprès des français en général, mais commençait aussi à affirmer sa pérennité. Balancé entre son désir de conserver une identité 'révolutionnaire' bien distincte, mais qui l'aurait laissé en marge de la vie politique française, et sa volonté de réintégration politique4 qui en aurait fait grosso modo un parti comme les autres, la marge de manoeuvre du PCF était relativement limitée, et pleine d'embûches - d'autant plus que son flanc gauche était dominé par les conservateurs et que son aile droite était régie par les progressistes.5 Entre sa marginalisation et son intégration dans la sphère politique ftançaise, le Parti Communiste Français choisit le parlementarisme dans les années 1960. En 1964, lors de son 17è Congrès,6 et sous la férule d'un WaldeckRochet au caractère rénovateur/ le Parti rejeta le concept de parti unique au pouvoir, c'est-à-dire de parti-Etat, comme en Union Soviétique, et accepta officiellement le pluralisme parlementaire.8 En 1972, le Parti intégra la notion d'alternance politique entre les partis.9 En 1975, il fit une' déclaration des libertés' dans laquelle il affirma son attachement inconditionnel aux libertés

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Isaac Aviv, 'The French Communist Party from 1958 to 1978 : Crisis and Endurance', Western European Politics, 2, no. 2 (1979), 182. En 1961, les communistes Servin, Casanova et Kriegel-Valrimont furent exclus du Parti pour avoir fait, entre autres, l'éloge du régime gaulliste. En 1966, la cellule communiste de la faculté de la Sorbonne, à Paris, fut dissoute par le PCF : elle avait critiqué la direction du Parti pour ne pas avoir présenté son propre candidat aux élections présidentielles de 1965 et pour avoir soutenu la candidature de François Mitterrand; cf. Aviv, 'The French Communist Party from 1958 to 1978 : Crisis and Endurance', ibid., 183. 6 Le 17è Congrès du PCF se tint à Paris du 14 au 17 mai 1964. 1 Thomas Ferenczi, 'Adieux au PCF', Le Monde, 9 février 2001, p. viii, par référence au livre de Jean Vigreux, Waldeck Rochet - Une biographie politique (Paris:
Editions La Dispute, 2001).

Thorez (1900 1964) à la tête du PCF en 1964. Gravement malade en 1969, il cèda la place à Georges Marchais (1920 1997) qui assura l'intérim jusqu'en 1972, date à la laquelle il devint Secrétaire Général du Parti; cf. Stéphane Courtois, 'PCF : le parti de Moscou', L'Histoire, juillet - août 1998, p. 47. Il est aussi intéressant de noter que Waldeck Rochet était sous la domination de Moscou. 8 Baudoin, 'L'assimilation progressive de la Constitution de 1958 par le Parti Communiste Français', 802 ; Neill Nugent et David Lowe, 'The French Communist Party : the Road to Democratic Government? " Political Quaterly, 48 (1977), 275. 9 Baudoin, ibid., 803 ; Nugent et Lowe, ibid., 277.

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Waldeck

Rochet (1905

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1983) succéda à Maurice

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démocratiques.1OEn 1976, il rejeta le concept de dictature du prolétariatlJ et prôna un passage à la fois pacifique et parlementaire au socialisme.12 Cependant, si le Parti Communiste Français sut faire les premiers pas vers une assimilation complète des règles constitutionnelles de la V République, il n'en reste pas moins qu'il fut poussé dans cette direction par le Parti Socialistel3 et que cette assimilation ne se fit pas sans quelques réticences. Au début des années 1960, le Parti Communiste Français n'était plus le parti d'opposition au pouvoir gaulliste par excellence. Il était rejoint par le Parti Socialiste qui, après vingt-cinq ans de participation à divers gouvernements, était soudainement renvoyé par les gaullistes dans les limbes de l'oppositionl4 - et ce fut le déclic. Les deux partis se retrouvèrent en terrain connu. La période du Front Populaire n'était pas très loin,15et l'ère du Tripartisme était encore plus proche.16 Mais plus encore, pour mettre fm à leur isolation politique et pour conquérir un pouvoir d'Etat fortement bipolaire, le PCF et le PS savaient tous deux qu'il n'y avait qu'une seule solution: il leur fallait forger une Union de la Gauche.17 L'Union forgée entre le PC et le PS fut autant tactique que circonstancielle. Ce fut un mariage de raison qui, de fil en aiguille, fut fmalement conclu le 27 juin 1972.18 Mais ce fut aussi un mariage houleux. François Mitterrand, qui prit la tête du Parti Socialiste en 1971, apparut rapidement comme une personnalité forte - trop forte, et trop ambitieuse
10 Baudoin, ibid, 803 ; Nugent et Lowe, ibid, 277. Les libertés garanties par le PCF comprenaient, entre autres, le droit d'association, de manifestation et la liberté d'expression - libertés qui n'étaient alors pas garanties en URSS. Cette déclaration marqua donc une étape supplémentaire dans la déstalinisation du Parti et confirma son attachement à l'Eurocommunisme ; cf. 'PCF - PCI : la déclaration commune - "Toutes les libertés devront être garanties et développées'" , Le Monde, 19 novembre 1975. JI Voir ch. 5. 12 Baudoin, 'L'assimilation progressive de la Constitution de 1958 par le Parti Communiste Français', 803. 13 Ibid, 802. 14 Annie Kriegel écrivit à cet égard que «les socialistes ont absolument besoin d'exercer [...] le pouvoir gouvernemental, car ils s'usent et s'étiolent dans une trop constante opposition, comme l'a montré le rapide déclin de la SFIO après 1958» , in Le communisme au jour le jour : chroniques du Figaro, 1976 - 1979 (Paris: Hachette, 1979), p. 87 ; cf. Aviv, 'The French Communist Party from 1958 to 1978: Crisis and Endurance', 184. 15 1936 - 1938. 16 Ac.cord passé entre le PCF, la SFIO et le MRP (de 1945 à 1947). 17 Baudoin, 'L'assimilation progressive de la Constitution de 1958 par le Parti Communiste Français', 80 I. 18 Voir ch. 7. 5

pour être au goût du Parti Communistequi était habitué à dominerles rangs de l'opposition. Mitterrand apparut aussi rapidement comme une tête de file charismatique, ce qui arrangea bien le PC pendant un temps - de nouveaux électeurs pouvant ainsi venir gonfler les rangs de l'Union de la Gauche mais pendant un temps seulement, les communistes ne voulant pas jouer les seconds rôles. Aux élections présidentielles de 1974, Mitterrand brandit la bannière d'une Gauche certes unie et relativement équilibrée,19mais de plus en plus flétrie par des pluies de remontrances internes, de plus en plus au bord de l'éclatement - et en 1977, elle éclata bel et bien.20En conséquence, aux élections présidentielles de 1981, tout changea: le PCF et le PS présentèrent leurs propres candidats et Georges Marchais se retrouva face à François Mitterrand.21 Tout changea, car ce fut finalement Mitterrand qui devint le gagnant de cette course au pouvoir, la personnalité du pouvoir d'Etat comme de Gaulle l'avait été dans les années 1960, et comme les communistes l'avaient d'ailleurs toujours craint - celui dispensant des faveurs à un PCF réduit au rôle de quémandeur de ministères.22Tout changea, car en 1981, le Parti Communiste Français n'était plus le parti fort et dominant de la Gauche, comme cela avait été le cas en 1972 et depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale en 1945. En 1981, le grand Parti Communiste Français - si adulé par certains pendant son âge d'o~ pour être le Parti de Thorez, le 'fils du peuple', et si décrié par d'autres pour être 'le parti de l'étranger à la botte de
19 Le Parti Socialiste fut créé en juin 1971 au Congrès d'Epinay/Seine. 20 Mitterrand était déjà le candidat de la Gauche aux élections présidentielles de 1965. Au second tour de ces élections, il obtint 45,5% des voix contre 54,5% pour de Gaulle; F. Goguel, Chroniques électorales: la Cinquième République après de Gaulle (Paris: Presses de la FNSP, 1983), cité dans Alistair Cole et Peter Campbell, French Electoral Systems and Elections since 1789 (Londres: Aldershot Gower, 1989), p. 99. Le PCF et le PS ayant agi unilatéralement pendant les événements de 1968 (voir ch. 7), ils présentèrent chacun leur candidat aux élections présidentielles de 1968. Au premier tour, Duclos (PCF) obtint 21,5% des voix et Deferre (SFIO) 5,1%. Le second tour se joua entre Poher (Centre) et Pompidou (UDR), cf. F. Goguel and A. Grosser, La politique en France (paris: [no pub.], 1980), cité dans Cole et Campbell, French Electoral Systems and Elections since 1789, ibid, p. 115. Au deuxième tour des élections présidentielles de 1974, Mitterrand obtint 49,4% des voix contre 50,6% pour Giscard d'Estaing, cf. Goguel et Grosser, ibid, cité dans Cole et Campbell, ibid, p. 115. 21 Au premier tour, Marchais remporta 15,48% des voix. Au second tour, Mitterrand obtint 52,22% des suflTages contre 47,78% pour Giscard d'Estaing; Goguel, Chroniques électorales, cité dans Cole et Campbell, French Electoral Systems and Elections since 1789, p.125. 22 Baudoin, 'L'assimilation progressive de la Constitution de 1958 par le Parti Communiste Français', 813. 23 Baudoin, 'Le déclin du PCF" Regards sur l'Actualité (avril 1991), 36 ; Michel Winock, 'L'âge d'or du communisme &ançais', L 'Histoire, juillet - août 1998,

pp. 56- 65.

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Staline' - n'était plus que l'ombre de lui-même. De 1972 à 1981, le PCF s'affaiblit sur la scène politique française alors même que son assimilation des institutions de la yè République et sa participation à l'Union de la Gauche avaient pour but de le renforcer. De 1972 à 1981, le PC perdit de la vitesse alors même qu'il adopta le 'style Marchais'.24 Et si on se penche encore de plus près sur cette période, qui fut une période à la fois marquée par la crise économique et dominée par la Droite au pouvoir, on constate que le Parti déclina contre toute logique. De 1974 à 1981, le Parti perdit de ses charmes pour bien des électeurs, alors qu'il avait été fort en pleine période d'expansion économique, et alors qu'il pouvait enfm se permettre de présenter son idéologie communiste comme l'alternative du capitalisme - c'est-à-dire au moment même où il aurait dû être dans son élément. Dans ce contexte, toute interrogation, quant au pourquoi et comment d'un tel déclin, est parfaitement légitime, car comme l'écrivait Louis Althusser:
L'histoire est un théâtre, et [...] pour la comprendre, il faut chercher derrière les masques, les chefs et leurs discours, et surtout derrière la scène.2s

De 1972 à 1981, la Droite était encore au pouvoir, comme c'était d'ailleurs le cas depuis 1958. C'était une Droite dominée par les présidences successives de Georges Pompidou26 et de Valéry Giscard d'Estaini' - deux hommes aux origines et aux styles très différents, mais deux Présidents irrémédiablement unis par l'enrayage des équilibres économiques internationaux dès 1973. 1973 marqua l'avènement du premier choc pétrolier,28 qui enclencha toute une série de soubresauts économiques.29 En
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2S Louis Althusser, 'Ce qui ne peut plus durer dans le parti communiste', Le Monde, 25 avril 1978. 26 Pompidou (UDR) fut Président de la République de 1969 à 1974. 27 Giscard d'Estaing (UDF) fut Président de 1974 à 1981. 28 En octobre 1973, la victoire de l'Isra~l contre l'Egypte et la Syrie dans la guerre du Kippour poussa l'OPEP à augmenter le prix du pétrole brut de 70% et à réduire sa production de pétrole de 5% jusqu'à ce que l'Israé!l rende les territoires occupésce qu'elle refusa de faire; cf. Serge Bernstein et Pierre Milza, Histoire de la France au;aè siècle: de 1974 à nos jours, vol. 5 (Bruxelles: Editions Complexe, 1994), p. 16. Il est intéressant de noter que ce que les pays industriels appelaient une 'crise' dans les années 1970 représentait une véritable croissance économique pour les pays producteurs de pétrole. 29 En 1973, l'augmentation du prix du pétrole de 3$ à 11,65$ fit enfler la facture énergétique des pays industrialisés, comme la France, et des pays qui dépendaient de leurs importations de pétrole. En conséquence, les coûts de la production industrielle augmentèrent. La stagflation s'installa et le chômage s'amplifia; voir notre ch. 4.

Marchais fut SecrétaireGénéral du PCF de 1972à 1994.

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France, comme dans d'autres pays, le premier choc pétrolier provoqua non seulement une mutation sectorielle profonde, mais aussi un bouleversement du schéma des pratiques sociales qui était jusqu'alors calqué sur la croissance.30 Dans ce contexte, la politique néo-libérale de type keynésien, basée sur le renforcement de l'Etat-Providence, et menée par le Premier Ministre Jacques Chirac dès 1974, s'avéra impuissante à redresser l'économie française3! -la politique économique libérale que Raymond Barre prôna dès son arrivée à Matignon en 1976 ne réussit pas mieux,32 d'autant plus qu'en 1979 le deuxième choc pétrolier33vint balayer une France déjà affaiblie. 1973 marqua aussi un tournant pour le Parti Communiste Français: la crise qui s'installait en France était, il faut bien le dire, une véritable aubaine pour le Parti. La crise lui permettait en effet de relancer un langage marxisteléniniste basé sur la paupérisation des ouvriers34 et sur la faillite du système capitaliste35 - une faillite qui, si on pouvait en croire les communistes français, semblait enfin se concrétiser et placer l'avènement du socialisme 'aux couleurs de la France'36 sous de bons auspices, si ce n'est à portée de main. La crise permettait aussi au Parti de s'affirmer comme le parti de la classe ouvrière, et donc de trouver son créneau identitaire.37 La crise
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3! Chirac, (UDR puis RPR) fut Premier Ministre de 1974 à 1976. De 1974 à 1975, les prélèvements obligatoires augmentèrent, la sécurité sociale fut étendue aux non salariés, et une loi de 1975 rendit les licenciements plus difficiles; cf. Bernstein et Milza, Histoire de la France au;ai siècle: de 1974 à nos jours, p. 60. 32 Barre fut Premier Ministre de 1976 à 1981. Il est intéressant de noter que le libéralisme économique formait la pierre angulaire des politiques menées par Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Jean Elleinstein écrivit des années barristes : « Un million et demi de chômeurs d'ici à la fin de l'année, une inflation de l'ordre de 12%, une production industrielle au-dessous de celle d'il y a quatre ans. Tel est le bilan de la politique économique libérale qui en revient aux recettes du dixneuvième siècle» , in 'Pour une alliance entre le PCF et le PS', Le Monde, 24 août 1978. Pour Louis Althusser, « [ce fut] la droite la plus réactionnaire et la plus discréditée, » in 'Ce qui ne peut plus durer dans le parti communiste', Le Monde, 25 avril 1978. 33 En 1979, l'ayatollah Khomeiny, qui renversa le Shah d'Iran, réduisit les exportations de pétrole de son pays et provoqua ainsi une flambée des prix du brut. Le prix du baril de pétrole tripla entre 1978 et 1980, passant de 13$ à 40$ ; cf. Bernstein et Milza, Histoire de la France au;ai siècle, pp. 25 - 6. 34 Voir ch. 4. 3S 21 è Congrès, Union, Programme Commun, Socialisme: le Parti Communiste propose (rapport du Comité Central présenté par Georges Marchais), (Vitry, 24 - 27 octobre 1974) ; Jean Fabre, 'La crise de la société &ançaise, la crise de l'impérialisme' (rapport présenté à la conférence du Parti sur 'La crise de la société &ançaise et la crise dans le monde capitaliste'), L'Humanité, 24 mai 1975. 36 Voir ch. 5. 37 Voir ch. 4 et 7. 8

Par référence,par exemple,au besoinde réduire la consommationd'énergie.

permettait enfin au Parti de resserrer ses rangs, d'aligner son bataillon derrière sa Direction38 et de se retrancher dans une citadelle prête à lancer l'assaut contre les forces capitalistes une citadelle apparemment inattaquable, et qui pourtant craqua de l'intérieur. C'est dans les années 1970 qu'une vague de dissidence sans précédent déferla au sein du Parti Communiste Français pour venir s'abattre enfin sur ses dirigeants les pJus en vue. Gonflée par la trop grande rigidité organisationnelle du Parti,39 grossie par son attitude ambiguë envers l'URSS,40 enflée par ses incessantes vaJses stratégiques, et amplifiée par la rupture de l'Union de la Gauche en 1977 puis par son échec consécutif aux éjections législatives de 1978, cette vague de dissidence fut sans précédent dans l'histoire du Parti du fait de son ampleur et de sa nature.41 Dans les années 1970, la dissidence n'était plus un phénomène isolé qui était principalement limité aux intellectuels. C'était un phénomène enraciné à tous les niveaux de l'organisation du Parti. Il provenait de n'importe quel membre du Parti, de J'ouvrier comme de l'intellectuel. Il touchait la gauche conservatrice du Parti comme sa droite progressiste.42 C'était donc une forme de dissidence qui semblait être à la fois hétérogène et disparate,43 face à une
Voir ch. 1,3 et 4. Voir ch. 1. Voir ch. 6. Jean Baudoin, 'Les phénomènes de contestation au sein du Parti Communiste Français (avril 1978 - mai 1979)', Revue Française de Science Politique, no. 30 (1980), 79 ; Colette Ysmal, 'La crise du Parti communiste" Projet, no. 129 (novembre 1978), 1086 ; Frank L. Wilson, 'The French CP's Dilemna', in 'Eurocommunism in 1978', Problems ofCommunism, 17 Guillet - août 1978), 7. Les autres conflits entre les intellectuels communistes, ou compagnons de route, et le PCF eurent notamment lieu à fin des années 1930 (au moment des procès de Moscou), dans les années 1950 (lors de déportations soviétiques), en 1956 (quand la Hongrie fut envahie par l'Armée Rouge) et en 1968 (quand les troupes soviétiques entrèrent en Tchécoslovaquie); voir, entre autres, David Caute, The Fellow-Travellers: Intellectual Friends ofCommunism (Londres: Weidenfeld and Nicolson, 1973), pp. 311, 335 ; Jean-Pierre Gaudard, Les orphelins du PC (Paris: Belfond, 1986), p. 108. Roger Martelli note aussi que «à partir [des années 1970] [...] la périodicité des crises s'est accélérée» , in Le rouge et le bleu: essai sur le communisme dans l 'histoire française (Paris: Les Editions de l'Atelier: Les Editions Ouvrières, 1995), p. 34. 42 Wilson, 'The French CP's Dilemna', ibid, 8 43 Dans les années 1970, certains dissidents communistes se regroupèrent pourtant pour signer des pétitions, ou pour écrire des livres; cf., par exemple, 'Cent militants: que valent les formalités juridiques face aux exigences de la démocratie? ' (déclaration commune), Le Monde, 17 mai 1978 ; «Le retard de notre parti à se mettre à jour ne saurait, sans grave dommage, s'accroître» , déclarent plus de trois cent communistes' (Pétition d'Aix-en-Provence signée, 38 39 40 41

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Direction communiste sectaire et unie, et qui semblait soit vouée à l'échec, soit condamnée à faire éclater le Parti en factions44- mais les apparences pouvaient être trompeuses dans certains cas et à certains moments. Dans les années 1970, les intellectuels communistes étaient la force motrice des mouvements de dissidence qui circulaient au sein du Parti45;c'étaient les plus déterminés et les plus hardis. Ils n'hésitaient pas à enfteindre les règles du centralisme démocratique appliquées par leur Parti en contestant des décisions prises 'souverainement' par les dirigeants communistes. Ils n'hésitaient pas non plus à passer outre la presse contrôlée par le Parti en exposant leurs critiques dans des média soi-disant bourgeois.46C'étaient donc des dissidents qui prenaient des risques, qui en étaient parfaitement conscients, et qui les assumaient, car pour eux la transformation47 et la modernisation48 du PCF en valaient la chandelle. Jean Elleinstein l'écrivit d'ailleurs:
Face au Goliath qui gouverne le Parti, je ne suis - je le sais - qu'un petit David avec sa tronde, mais ne sommes nous pas des milliers de petits David? Et puis, David a bien fini par vaincre Goliath... 49

Dans ce contexte, les dirigeants du Parti Communiste Français se tenaient prêts à combattre tout dissident dont ils auraient pu croiser le cheminso ignorant que deux dissidents intellectuels influents, tout à la fois posés et passionnés, étaient déterminés à laisser leur marque personnelle sur le Parti, à savoir le philosophe marxiste Louis Althusser51et l'historien eurocommuniste

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entre autres, par Althusser et Elleinstein), Le Monde, 20 mai 1978 ; Etienne Balibar, Guy Bois, Georges Labica et Jean-Pierre Lefebvre, Ouvrons la fenêtre, camarades (Paris: Maspero, 1979). Voir ch. 2. Il est intéressant de noter que les dissidents intellectuels communistes les plus en vue étaient aussi ceux qui ne dépendaient pas du Parti financièrement. Ysmal, 'La crise du Parti communiste', 1088. Il est intéressant de noter que certains dirigeants communistes, comme Georges Marchais, n'hésitaient pas à s'exprimer dans les média non communistes tels que Le Monde et France Inter. Louis Althusser, Projet de texte de la cellule Paul Langevin, Paris, IMEC, fond Althusser, ALT2.A27-01.05, manuscrits inédits. Jean Elleinstein, 'L'avenir des communistes', Le Nouvel Observateur, 25 septembre 1978, p. 50. Jean Elleinstein, Ils vous trompent, camarades! (Paris: Belfond, 1981), p. 15.

51 Dans les années 1970, les althussériens comprenaient, entre autres, Etienne Balibar (philosophe et disciple d'Althusser), Georges Labica (professeur de philosophie à l'Université Paris X), Guy Bois (professeur d'histoire médiévale à l'Université Paris VII) ; cf. Jean-Pierre Gaudard, Les orphelins du PC (paris: Belfond, 1986). 10

Voir ch. 8.

Jean Elleinstein.52 Né en 1918, Louis Althusser adhéra au Parti Communiste Français en 1948,53 54 après avoir rencontré Hélène celle qui devint sa femme, sa compagnela plus proche dans ses moments de confusion mentale, l'ancre de sa vie, la

-

55 victimeà la fois consentanteet récalcitrantede ses escapadesamoureuses, et

celle qu'il étrangla en 1980, en plein 'délire onirique', sans le vouloir et sans le savoir. Dans ses ouvrages sur le PCF - qu'il s'agisse de livres, d'articles ou de manuscrits inédits laissés inachevés à sa mort en 1990 - Althusser était tout à la fois brillant, franc, fougueux, mordant et éloquent: il faisait véritablement vivre ses écrits dans lesquels son caractère ne pouvait que transparaître. Il en ressort ainsi qu'il aimait être protégé, que ce soit par sa femme au niveau personnel, par l'Ecole Normale de Paris au niveau professionnel, ou par le Parti au niveau de son engagement intellectuel et politique. Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était sa liberté et son indépendance - sa liberté de critique et son indépendance intellectuelle. Il l'admit d'ailleurs :
Sous les espèces garanties d'une tolérance [...], ce d'avoir un monde de [ma] vive contestation [au sein du PCF], conduite sous les protection dont jamais je n'entreignis les limites de la que je réalisais assurément, avant tout, [c'était] [...] le désir 56 à moi, le vrai monde, celui de la lutte.

52 Dans les années 1970, les eurocommunistes comprenaient, entre autres, Maurice Goldring (maître-assistant à l'Université Paris VII et collaborateur à La Nouvelle Critique et à France Nouvelle), Raymond Jean (professeur de littérature à l'Université d'Aix-en-Provence), Antoine Spire (permanent au PCF et collaborateur aux Editions Sociales), Henri Fiszbin (Secrétaire de la Fédération de Paris) ; cf. Gaudard, ibid 53 Au moment de l'Appel de Stockhohn. 54 Althusser rencontra sa femme Hélène en 1946 et l'épousa au début des années 1970. Il est aussi intéressant de noter que dans les années 1940, le PCF accusa Hélène d'avoir été un agent de la Gestapo pendant la Deuxième Guerre Mondiale, alors qu'en fait elle avait été active dans la Résistance (elle était aussi juive). Après avoir été mise sur le banc des accusés au sein du Parti, elle fut exclue de son Conseil communal. Althusser fut profondément marqué par cet événement, et il écrivit: « Cela me donna évidemment sur le Parti, ses directions et ses méthodes d'action, une vue singulièrement réaliste» ; cf. Louis Althusser, L'avenir dure longtemps (Paris: StocklIMEC, 1992), p. 195. 55 Voir, entre autres, Jean-Pierre Thibaudat, 'Les incantations amoureuses d'Althusser', Libération, 28 juillet 1997, p. 28, par référence à la relation qu'Althusser eut avec sa maîtresse italienne Franca; Althusser, L'avenir dure longtemps, ibid, pp. 132 - 3 (entre autres). 56 Althusser, ibid, p. 192. 11

comme il l'appelait - un goût C'était là son «goût fantasmagorique» qu'il partageait avec Elleinstein. Né en 1927, Jean Elleinstein adhéra au PCF à la Libération, en 1944.58 « C'est l'histoire de l'Armée rouge, la participation des communistes à la Libération [qui m'ont motivé] » , expliqua Elleinstein, «[mais] mon engagement à moi, c'était d'abord une libération personnelle par rapport à mon milieu, par rapport aux tabous, aux ambitions»
59.

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Le milieu auquel

Elleinstein se référait, c'était sa famille - une famille issue de la bourgeoisie industrielle parisienne qui ne l'avait pas préparé à devenir un militant communiste. Mais Elleinstein était doté d'un esprit indépendant qui était brillamment visible dans ses écrits - notamment dans ses livres et ses articles sur les Partis Communistes Français et Soviétique.60C'était d'autant plus vrai vers la fin des années 1970, quand il exprima publiquement ses divergences avec la direction communiste fiançaise - car Elleinstein n'avait que des 'divergences' avec sa Direction. Il ne se décrivit jamais - comme Althusser d'ailleurs - comme étant un 'dissident' du PCF, même si, au sens littéral du terme, il n'était pas toujours d'accord avec les orientations politiques prises par les dirigeants communistes fiançais, ni avec l'organisation interne du Parti. Il ne se décrivit jamais comme étant un 'dissident' car il n'était pas séparatiste: comme Althusser, il aimait trop son Parti pour le voir éclater en factions adverses.61 Son refus de se qualifier de dissident était donc un acte politique par lequel il signifiait son attachement au PCF et son désir d'en faire partje intégrante - mais tout en conservant son indépendance intellectuelle et en exerçant sa liberté de critique. * Dans les années 1970, Althusser et Elleinstein étaient sans aucun doute les deux figures de proue intellectuelles et critiques du Parti

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58 Elleinstein mourut le 16 janvier 2002 ; cf. Gérard Courtois, 'Disparition: Jean Elleinstein, un intellectuel militant', Le Monde, 21 janvier 2002, p. Il. Dans les années 1970, Elleinstein fut directeur adjoint du Centre d'Etudes et de Recherches Marxistes (CERM) ; cf. 'Un communiste juge les communistes', Le Nouvel Observateur, 6 septembre 1976, p. 60.

Althusser, ibid, p. 158.

André Harris et Alain de Sédouy, Voyageà l'intérieur du Parti Communiste(Paris:

Le Seuil, 1974), p. 169. 60 Voir ch. 6. 61 Voir ch. 2. 12

Communiste Français.62 De nombreux universitaires se penchèrent sur leurs écrits et opposèrent les idéologies de ces deux intellectuels communistes.63 Althusser fut ainsi généralement perçu comme prônant un retour au marxisme et ElIeinstein comme étant tourné vers un avenir eurocommuniste. Cependant, si on se penche de plus près sur les écrits de ces dissidents, et plus particulièrement sur les manuscrits d'Althusser, on se rend compte non seulement que la plupart des critiques émises par Althusser et ElIeinstein à l'encontre du PCF étaient beaucoup plus proches qu'on le pensait auparavant,

mais aussi que leurs idées dissidentes influencèrentla politique menée par PCF à la fois dans les années 1970 et au long terme. C'est ce qui sera démontrédans ce livre.

62 Maurice Cranston considère qu'Althusser fut non seulement un des plus grands théoriciens du Parti, mais aussi une figure de proue de la philosophie marxiste, in 'The Ideology of Althusser', Problems o/Communism, 12 (mars - avrilI973), 53 ; concernant les historiens communistes comme EIIeinstein, Gaudard écrit que « si leurs travaux sont si importants, c'est que le communisme est un monde sans mémoire, qui a besoin de l'oubli pour imposer sa dialectique» , in Les orphelins du PC, ibid., p. 180. 63 Voir, entre autres, Ysmal, 'La crise du Parti communiste', 1094 ; Baudoin, 'Les phénomènes de contestation au sein du Parti Communiste Français (avril 1978 - mai 1979)',91.

13

CHAPITRE L'organisation

1

interne du PCF

Le Parti Commumste Français naquit au début du siècle derlÛer de la scission du Parti Socialiste Français64 - une scission provoquée par l'adoption des 21 conditions d'adhésion à la llIè Internationale Commumste de Lénine. Léon Blum et une majorité de socialistes se déclarèrent ouvertement contre l'adoption de ces conditions, alors qu'une minorité s'exprima en faveur de cette adhésion.65 Ce fut cette minorité de socialistes qui rompit avec la vieille garde et qui créa le PCF en 1920.66A partir de là, les dirigeants communistes commencèrent à se plier aux ordres de MOSCOU67

- ce fut généralementle cas au niveau idéologique,comme ce livre va le démontrer dans les prochains chapitres, et ce fut définitivementce qui se passa au niveau de l'organisation internedu PCF pour trois raisons.
Premièrement, l'organisation inteme68du Parti Communiste Français était, du moins jusqu'en 1993,69 basée sur le principe du centralisme démocratique défini par la douzième condition d'adhésion à la IIIè Internationale de Lénine. Cette condition stipulait en effet :

64 Le Parti Socialiste Français s'appelait alors la SFIO. 65 Voir, entre autres, Georges Le1Tanc, Le mouvement socialiste sous la troisième
république (1875

- 1940),

(Paris:

Editions

du Seuil,

1963), ch. l, 'Le grand

schisme' . 66 Le PCF (ou SFIC comme il s'appelait à cette époque) naquit à la suite du Congrès de Tours (25 au 29 décembre 1920); Leftanc, ibid, ch.1. 67 Moscou tira les ficeIJesjusqu'en 1984 : Tchernenko mourut en 1985 et Gorbatchev prit alors le pouvoir; voir notre ch. 2. 68 Jean EJJeinstein, Le PC (Paris: Grasset, 1976), pp. 63 - 6 ; Annie Kriegel, Les communistes français (paris: Editions du Seuil, 1968), ch. X sur 'Le mécanisme de sélection' . 69 Après l'effondrement de l'Union Soviétique en 1991, le PCF fut libéré de sa tutene soviétique. Lors de son 28è Congrès de 1994, le PCF décida d'abandonner le principe de centralisme démocratique et de le remplacer par le concept de 'souveraineté des communistes' ; Francette Lazard, Rapport introductif au Comité Central des 28, 29 et 30 septembre 1993, (L 'Humanité, 29 septembre 1993) ; 28è Congrès, Rapport de la commission sur les statuts (rapport présenté par Francette Lazard) suivi de Les statuts du PCF (St-Ouen, 25 - 29 janvier 1994); voir notre ch. 2 et notre conclusion.

15

[Tout parti] appartenant à l'Internationale communiste [doit] être [édifié] sur le principe de la centralisation démocratique[...]. [Il] ne pourra remplir son rôle que s'il est organisé de la façon la plus centralisée, si une discipline de fer70confinant à la discipline militaire y est admise et si son organisme central est muni de larges pouvoirs, exerce une autorité incontestée, bénéficie de la confiance unanime des

militants71. Cette douzième condition était sans équivoque. La base du PCF devait être organisée de façon militaire autour d'une direction communiste puissante, et en apparence intouchable - un type d'organisation imposé par la position 'révolutionnaire' occupée par l'Union Soviétique au début des années 1920 et transposé sur le Parti Communiste Français. Deuxièmement, au début des années 1920, l'Union Soviétique était un Etat relativement jeune. La Russie était passée par deux révolutions consécutives en 1917, la seconde ayant propulsé les Bolcheviks au pouvoir. Dans ce contexte, si les Bolcheviks craignaient toujours l'assaut revanchard de l'ennemi' bourgeois' , ils étaient déterminés à asseoir leur pouvoir 'socialiste' et à écraser tout élément 'bourgeois' dans une lutte des classes acharnée.72 Cette bataille était permanente, des éléments subversifs pouvant s'infiltrer dans les rangs du Parti à n'importe quel moment: les purges devinrent ainsi une arme nécessaire à la protection du Parti.73 Cette bataille était constante: la 'discipline militaire'74 requise dans toute lutte devait être strictement appliquée - et le Parti Communiste Français ne s'en priva pas, même après la mort de Lénine en 1924, la dissolution de l'Internationale Communiste en 1943 et la mort de Staline en 1953. Quand on jouit d'une 'autorité incontestée' ,75il est difficile de la remettre en cause, et a fortiori de

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73 74 75

Vladimir Ilitch Lénine, La maladie infantile du communisme: le gauchisme, traduction ftançaise (Paris: Editions Sociales, 1953 : [nopub.], 1962), p. 13. Jean BurIes, Le Parti Communiste dans la société française (Paris: Editions Sociales, 1979), p. 136. Karl Marx, Economic and Philosophic Manuscripts of J844, traduction anglaise (Londres: Lawrence and Wishart, 1970), pp. 65, 70, 81, 107, 120 ; Karl Marx et Friedrich Engels, The Communist Manifesto, traduction anglaise (Londres : Lawrence and Wishart, 1990), pp. 12, 16,34,39; Vladimir Ilitch Lénine, Lenin's Thesis on Bourgeois Democracy and Proletarian Dictatorship, traduction anglaise (Glasgow: Socialist Labour Press, 1920), p. 14. Staline, The Party ([n.p.] : [n.pub.], 1924), pp. 97 - 109, cité par Martin McCauley, Stalin and Stalinism (Harlow: Longman, 1995), p. 90. Buries, Le Parti Communiste dans la société française, p. 136, par référence à la douzième condition d'adhésion à l'Internationale Communiste. BurIes, ibid, p. 136. 16

s'en passer. Les longs règnes de Maurice Thorez et, dans une moindre
mesure, de Georges Marchais sur le PCF le prouvèrent. Troisièmement,
76

le renforcement de la direction communiste soviétique

- où ftançaise d'ailleurs - finit par engendrer une quasi déification du Dirigeant.77 Khrouchtchev en prit d'ailleurs conscience et, lors du 20è Congrès du PCUS de 1956, il n'hésita pas à dénoncer les abus de pouvoir ~ le culte de la personnalité de Staline dans le but de réformer le système soviétique78 - une réforme qui, en fin de compte, n'eut pas lieu.79Rien ne changea au sein du PCUS : de Brejnev à Gorbatchev,80 les pouvoirs du Parti restèrent mélangés à ceux du Soviet Suprême.8I Rien ne changea au sein du PCF82 : le culte de la personnalité de Thorez ne s'atténua nullement,83et la confusion entre les pouvoirs de la Direction et ceux du Parti ne se dissipa pas. Cette confusion, cette trop grande concentration de pouvoirs entre les mains des dirigeants du PCF, finirent ainsi par provoquer une réaction en retour une réaction qui se produisit dans les années 1970. La rupture du Programme Commun de Gouvernement de la Gauche en 197784 et la défaite consécutive de la Gauche aux élections législatives de 197885
76

Lénine justifia cette position en écrivant que « il ne saurait y avoir de solide
mouvement révolutionnaire sans une organisation de dirigeants qui en maintienne la continuité dans le temps» , Vladimir Hitch Lénine, La maladie infantile du communisme: le gauchisme, traduction française (paris: Editions Sociales, 1953 : [no pub.], 1962), p. 139 ; il est intéressant de noter que Thorez fut Secrétaire Général du PCF de 1930 à 1964. Waldeck-Rochet lui succéda à ce poste de 1964 à 1972. Marchais devint ensuite dirigeant du Parti de 1972 à 1994 et Robert Hue de 1994 à 2001, date à laquelle Marie-Georges Buffet prit la tête du Parti; Stéphane Courtois, 'PCF: le parti de Moscou', L 'Histoire, juillet - août 1998,p. 47. Lénine et Staline furent tellement déifiés par une certaine caste de soviétiques qu'à leurs morts ils furent embaumés puis exposés dans un mausolée. Khrouchtchev (leader du PCUS de 1953 à 1964) procéda à une déstalinisation dans les années 1950 qui aurait pu être une 'perestroika' s'il n'avait été renversé ; Nicolas Werth, 'La Russie soviétique: révolution, socialisme et dictature', L 'Histoire, juillet - août 1998, p. 20. Pierre Daix, Ce que je sais de Soljenitsyne (Paris: Le Seuil, 1973), pp. 26 - 7. Brejnev dirigea le PeUS de 1964 à 1982. Andropov (1982 - 1984), Tchernenko (1984 - 1985) et Gorbachev (1985 - 1991) lui succédèrent ensuite. Pierre Daix, Le socialisme du silence (Paris: Le Seuil, 1976), p. 201. Daix, ibid, p. 13. Michel Winock, 'L'âge d'or du communisme français', L 'Histoire, juillet août 1998, p. 59. Le 27 juin 1972, te PCF et le PS signèrent le Programme Commun de Gouvernement de la Gauche; voir ch. 7. Lors des législatives de 1978, l'Union de la Gauche obtint 45,6% des voix; le PCF reçut 20,7% des suflTages au premier tour et le PS 24,91'10 David S. Bell et Byron ; Criddle, The French Communist Party in the Fifth Republic (Oxford: Clarendon

77 78

79 80 81 82 83 84 8S

-

17

soulevèrent une vague de mécontentement qui fut non seulement sans précédent dans l'histoire du Parti Communiste Français,86 mais aussi très orientée vers la Direction. ff7 En effet, après avoir suivi leurs dirigeants aveuglément au nom d'une discipline de fer 'justifiée' par la lutte des classes,

au nom de « l'unité de tous les communistesautour [d'une] politique» 88, et
au nom d'une victoire électorale tant promise, les communistes fiançais n'obtinrent que la défaite. Dans ce contexte, ce fut la direction du Parti qui fut montrée du doigt,89 car c'était elle qui avait suivi une stratégie vouée à l'échec. C'était elle qui avait appliqué à la lettre la devise de Staline selon laquelle «une discipline de fer ne prélude pas mais présuppose une soumission consciente et volontaire, car seule une discipline consciente peut être une vraie discipline de fer» 90. Dans ce contexte, les voix dissonantes de Louis Althusser et de Jean Elleinstein commencèrent à s'élever dans les années 1970. Pour eux, la défaite de mars 1978 était la conséquence directe d'une politique menée de manière dictatoriale par les dirigeants du Parti depuis bien trop longtemps. Ils s'en prirent donc au centralisme démocratique - qu'ils voulaient tous deux démocratiser91- mettant ainsi les doigts dans les rouages de la « machine» 92 et s'enfonçant progressivement dans le mécanisme interne du PCF 93, jusqu'aux tréfonds de son monolithisme et de sa régimentation.

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88 89

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Press, 1994), p. 167 ; François Platone et Jean Ranger, 'L'échec du Parti Communiste Français aux élections du printemps 1981', Revue Française de Science Politique, no. 31 (1981), 1017. Voir introduction. Comme Althusser l'expliqua, « à partir du moment où le Parti s'ouvre largement vers l'extérieur, et pratique avec les non-communistes de nouvelles formes d'échange et de discussion, pour renforcer l'unité populaire, cette même exigence se fait plus fortement ressentir à J'intérieur du Parti» , Louis Althusser, 2:r congrès (Paris: Maspero, 1977), p. 67. 22è Congrès, Le socialisme pour la France (rapport du Comité Central présenté par Georges Marchais), (St-Ouen, 4 - tO février 1976). Jean Elleinstein, Os vous trompent, camarades! (paris: Belfond, 1981), p. Il ; Denis Berger, 'La forteresse lézardée (A propos du XXIII" Congrès du PCF)', Critique Communiste, no. 27 Guin 1979),23 ; Louis Althusser, Ce qui ne peut plus durer dans le Parti Communiste (Paris: Maspero, 1978). Joseph Staline, The Party ([n.p.] : [no pub.], 1924), pp. 97 - 109, cité dans McCauley, Stalin and Stalinism, p. 90. Elleinstein, Os vous trompent, camarades, p 120 Althusser appelait le Parti Communiste Français la « machine» in Projet de texte de la cellule Paul Langevin, Paris, !MEC, fond Althusser, ALT2.A27-01.05, manuscrits inédits; cf. Georges Lavau, 'A quoi sert le PCF ?', in Duhamel et Weber, Changer le PC? ,pp. 209 - 10. Voir chapitres suivants. 18

* Le premier trait fondamental de l'organisation interne du PCF était son monolithisme. Il passait tout d'abord par l'unité du Parti, qui découlait directement d'une maîtrise de la pensée politique générale concrétisée par une manifestant à travers un dogmatisme certain et une efficacité redoutable. L'unité du Parti était un mot d'ordre général dans les années 1970. Si l'adhésion au Parti Communiste Français résultait d'une démarche personnelle, et si en militant pour son Parti le communiste exprimait la volonté d'ajouter sa pierre à l'édifice, tout trait d'originaHté était ensuite gommé: l'édifice n'était fait que d'un seul bloc car il « [rassemblait] tous on pouvait en croire le dirigeant communiste Paul Laurent - ce qui était grosso modo vrai. Cependant, pour les dirigeants du Parti, cette 'approbation' avait un sens tout à fait spécial: elle était en effet conçue en terme de soumission aux décisions prises au sommet.96Les adhérents devaient approuver l'ensemble des orientations politiques prises par leurs supérieurs et ils devaient former un bloc compact derrière ces derniers pour une raison précise: seule l'unité de pensée au sein du Parti pouvait mener à une unité d'action forte et cohérente - une unité d'action qui, en tout état de cause, permettait aux dirigeants communistes de mieux manoeuvrer leurs militants. Dans ce contexte, le PCF n'hésitait pas à former et à façonner ses cadres dans les écoles du Parti. Il n'hésitait pas à publier livret sur livret - véritables codes de conduite du parfait communiste - pour' informer' ses adhérents. Il

unité d'action,94 et ensuitepar une sacralisationdu pouvoir de la Directionse

ceux qui [approuvaient]la politique communistesur un plan général}) 95, si

n'hésitait pas à 'recommander' vivement des lectures précises à ses mi1itants97 afin de les enserrer dans un 'cadre de pensée' dont ils ne pouvaient sortir sous peine de devenir des 'ennemis de classe'.98 Si Mao avait son petit livre rouge,

le PCF avait lui aussi ses références,car au nom de 'l'unité du Parti' tous les communistes devaient être coulés dans le même moule99 - ils devaient

94 Louis Althusser, Les vaches noires, interview imaginaire (Le malaise du 2? congrès), Paris, IMEC, fond Althusser, ALT2.A24- 01.01/02 à -02.01, manuscrits inédits; Althusser, 2? Congrès, p. 58. 95 Paul Laurent, 'Centralisme démocratique: tenir les deux termes', La Nouvelle Critique, 1977, p. 2 96 Daix, Ce que je sais de Soljenitsyne, pp. 170 - 2. 97 Ces livres comprenaient notamment celui de Thorez, Fils du peuple; Willock, 'L'âge d'or du communisme &ançais', p. 58. 98 Jean-Pierre Gaudard, Les orphelins du PC (Paris: Belfond, 1986), pp. 57,129.
99

Voir ch. 4. 19

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